La Cousine Bette/9

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LXXXI. Son, recoupe et recoupette[modifier]

Le commissaire de police, planté sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à nœuds barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux, qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de Paris n’avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient le verre par des regards fins et moqueurs. Le juge de paix, ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

— Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le baron ! dit le commissaire, nous sommes requis par un plaignant. M. le juge de paix assiste à l’ouverture du domicile. Je sais qui vous êtes, et qui est la délinquante.

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices ont inventé pour annoncer la folie au théâtre, elle se tordit en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au moyen âge dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.

— La mort !… mon cher Hector, mais la police correctionnelle ? oh ! jamais !

Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant la tête dans ses mains.

— Perdue ! morte !… cria-t-elle.

— Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si Mme Marneffe devenait folle, vous seriez plus qu’un libertin, vous seriez un assassin…

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui ne lui appartient pas, même à titre de location, avec une femme qui ne lui appartient pas davantage ? Voici :

— Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse femme dont la raison me semble en danger…, et vous verbaliserez après. Les portes sont sans doute fermées, vous n’avez pas d’évasion à craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l’état où nous sommes…

Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l’injonction du conseiller d’État.

— Viens me parler, misérable laquais !… dit Hulot tout bas à Marneffe en lui prenant le bras et l’amenant à lui. Ce n’est pas moi qui serais l’assassin, c’est toi ! Tu veux être chef de bureau et officier de la Légion d’honneur ?

— Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en inclinant la tête.

— Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.

— Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette pièce, la base de ma plainte, que deviendrais-je ? La haute administration regorge de filouteries. Vous m’avez volé ma femme et ne m’avez pas fait chef de bureau, monsieur le baron, je ne vous donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres…

— Des lettres !… cria le baron en interrompant Marneffe.

— Oui, des lettres qui prouvent que l’enfant que ma femme porte en ce moment dans son sein est de vous… Vous comprenez ? vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bâtard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde point, je ne suis pas ivre de paternité, moi ! Cent louis de rente suffiront. Je serai demain matin successeur de M. Coquet, et porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des fêtes de Juillet, ou… le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis bon prince, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu ! la jolie femme ! disait le juge de paix au commissaire de police. Quelle perte pour le monde si elle devait folle !

— Elle n’est point folle, répondit sentencieusement le commissaire de police.

La police est toujours le doute incarné.

— M. le bron Hulot a donné dans un piège, ajouta le commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.

Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l’eût tué, si les regards pouvaient communiquer la rage qu’ils expriment. Le commissaire sourit, il avait tendu son piège aussi, la femme y tombait. Marneffe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s’y vêtir décemment, car il s’était entendu sur tous les points avec le baron, qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.

— Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n’ai pas besoin de vous demander le secret.

Les deux magistrats s’inclinèrent. Le commissaire de police frappa deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s’assit devant le bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire de police, qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans la chambre et s’habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal se fit. Marneffe voulut alors emmener sa femme ; mais Hulot, en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

— Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me permettiez de lui dire adieu…, bien entendu, en présence de tous.

Valérie vint, et Hulot lui dit à l’oreille :

— Il ne nous reste plus qu’à fuir ; mais comment correspondre ? nous avons été trahis…

— Par Reine ! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat, nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D’ailleurs, on te dira des infamies de moi, et tu les croiras…

Le baron fit un mouvement de dénégation.

— Tu les croiras, et j’en rends grâces au ciel, car tu ne me regretteras peut-être pas.

— Il ne crèvera pas sous-chef ! dit Marneffe à l’oreille du conseiller d’État en revenant prendre sa femme, à laquelle il dit brutalement : — Assez, madame ; si je suis faible pour vous, je ne veux pas être un sot pour les autres.

Valérie quitta la petite maison Crevel en jetant au baron un dernier regard si coquin, qu’il se crut adoré. Le juge de paix donna galamment la main à Mme Marneffe, en la conduisant en voiture.


LXXXII. Opération chirurgicale[modifier]

Le baron qui devait signer le procès-verbal, restait là tout hébété, seul avec le commissaire de police. Quand le conseiller d’État eut signé, le commissaire de police le regarda d’un air fin, par-dessus ses lunettes.

— Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron ?

— Pour mon malheur, vous le voyez…

— Si elle ne vous aimait pas ? reprit le commissaire, si elle vous trompait ?…

— Je l’ai déjà su, là, monsieur, à cette place… Nous nous le sommes dit, M. Crevel et moi…

— Ah ! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de M. le maire ?

— Parfaitement.

Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le vieillard.

— Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions invétérées, autant que les médecins respectent les maladies invé… J’ai vu M. de Nucingen, le banquier, atteint d’une passion de ce genre-là…

— C’est un des mes amis, reprit le baron. J’ai soupé bien souvent avec la belle Esther, elle valait les deux millions qu’elle lui a coûté.

— Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a coûté la vie à quatre personnes. Oh ! ces passions-là, c’est comme le choléra.

— Qu’aviez-vous à me dire ? demanda le conseiller d’État, qui prit mal cet avis indirect.

— Pourquoi vous ôterais-je vos illusions ? répliqua le commissaire de police ; il est si rare d’en conserver à votre âge.

— Débarrassez-m’en ! s’écria le conseiller d’État.

— On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en souriant.

— De grâce, monsieur le commissaire ?…

— Eh bien, cette femme était d’accord avec son mari.

— Oh !…

— Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh ! nous nous y connaissons.

— Quelle preuve avez-vous de cette complicité ?

— Oh ! d’abord le mari !… dit le fin commissaire de police avec le calme d’un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais ne deviez-vous pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme et où il est question de l’enfant ?

— Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi, répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans sa poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait jamais.

— Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire, foudroyant comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que je voulais savoir. Mme Marneffe devait être dans la confidence de ce que contenait ce portefeuille.

— Elle seule au monde.

— C’est ce que je pensais… Maintenant, voici la preuve que vous me demandez de la complicité de cette petite femme.

— Voyons ! dit le baron encore incrédule.

— Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le commissaire, ce misérable Marneffe a passé le premier, et il a pris cette lettre, que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble, dit-il en montrant le bonheur-du-jour. Evidemment, cette place avait été convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait à vous dérober la lettre pendant votre sommeil ; car la lettre que cette dame vous a écrite est, avec celles que vous lui avez adressées, décisive au procès correctionnel.

Le commissaire fit voir à Hulot la lettre que le baron avait reçue par Reine dans son cabinet au ministère.

— Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la-moi, monsieur.

— Eh bien, monsieur, dit Hulot, dont la figure se décomposa, cette femme, c’est le libertinage en coupes réglées, je suis certain maintenant qu’elle a trois amants !

— Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah ! elles ne sont pas toutes sur le trottoir. Quand on fait ce métier-là, monsieur le baron, en équipage, dans les salons, ou dans son ménage, il ne s’agit plus de francs ni de centimes. Mlle Esther, dont vous parlez, et qui s’est empoisonnée, a dévoré des millions… Si vous m’en croyez, vous détellerez, monsieur le baron. Cette dernière partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi… Enfin, sans moi, la petite femme vous repinçait !

— Merci, monsieur, dit le conseiller d’État, qui tâcha de garder une contenance digne.

— Monsieur, nous allons fermer l’appartement, la farce est jouée, et vous remettrez la clef à M. le maire.


LXXXIII. Réflexions morales[modifier]

Hulot revint chez lui dans un état d’abattement voisin de la défaillance, et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l’histoire de ces trois années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l’on ôte un jouet.

Cette confession d’un vieillard jeune de cœur, cette affreuse et navrante épopée, tout en attendrissant intérieurement Adeline, lui causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé toujours au sein de la famille.

— Lisbeth avait raison ! dit Mme Hulot d’une voix douce et sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d’avance.

— Oui ! Ah ! si je l’avais écoutée, au lieu de me mettre en colère, le jour où je voulais que la pauvre Hortense rentrât dans son ménage pour ne pas compromettre la réputation de cette… Oh ! chère Adeline, il faut sauver Wenceslas ! il est dans cette fange jusqu’au menton !

— Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t’a pas mieux réussi que les actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector ; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.

— Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles font, ces femmes, pour t’attacher ainsi ; je tâcherai… Pourquoi ne m’as-tu pas formée à ton usage ? est-ce que je manque d’intelligence ? on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l’objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient aux plus profonds mystères de l’organisation humaine. L’amour, cette immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes d’un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur le sont dans une nation. L’homme supérieur comme l’imbécile, un Hulot comme un Crevel ressentent également le besoin de l’idéal et celui du plaisir ; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d’autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu’eux. Cette réflexion n’est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette Scène porte d’ailleurs avec elle ses moralités, qui sont de plus d’un genre.

LXXXIV. Fructus Belli, tout retombe sur le ministère de la guerre[modifier]

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et petites, il put pénétrer dans les appartements à l’heure du lever.

— Eh ! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. Qu’avez-vous ? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant. Encore une de passée ! je parle de cela maintenant, comme autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions : des campagnes parlementaires.

— Nous avons eu du mal, en effet, maréchal ; mais c’est la misère du temps ! dit Hulot. Que voulez-vous ! le monde est ainsi fait. Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de l’an 1841, c’est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action, comme l’était l’empereur.

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d’aigle dont la fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.

— Tu veux quelque chose de moi ? dit-il en prenant un air enjoué.

— Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d’un de mes sous-chefs au grade de chef de bureau, et sa nomination d’officier dans la Légion…

— Comment se nomme-t-il ? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.

— Marneffe !

— Il a une jolie femme, je l’ai vue au mariage de ta fille… Si Roger…, mais Roger n’est plus ici. Hector, mon fils, il s’agit de ton plaisir. Comment ! tu t’en donnes encore ? Ah ! tu fais honneur à la garde impériale ! voilà ce que c’est que d’avoir appartenu à l’intendance, tu as des réserves !… Laisse là cette affaire, mon cher garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.

— Non, maréchal, c’est une mauvaise affaire, car il s’agit de la police correctionnelle ; voulez-vous m’y voir ?

— Ah ! diantre ! s’écria le maréchal devenant soucieux. Continue.

— Mais vous me voyez dans l’état d’un renard pris au piège… Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer de la situation honteuse où je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et plus gaiement possible sa mésaventure.

— Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon frère, que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs, un conseiller d’État ? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

— Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami ! dit le maréchal.

— Mais, prince, la garde impériale est immortelle.

— Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le ministre. Ecoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te suis attaché ; tu vas le voir ! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Ah ! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup de gens veulent ta place ; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui, j’ai rompu bien des lances pour te garder… Eh bien, je t’accorde tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette, à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage, on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n’as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J’ai dit que, le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un heureux ; tandis qu’en te laissant branlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s’est mis à rire au conseil, et l’on a trouvé que le vieux de la vieille, comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire… Je te dis cela nettement. D’ailleurs tu grisonnes… Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils ! Où est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses !

Le maréchal sonna.

— Il faut faire déchirer ce procès-verbal ! ajouta-t-il.

— Vous agissez, monseigneur, comme un père ! je n’osais vous parler de mon anxiété.

— Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander. — Allez-vous-en, Mitouflet. — Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant longtemps du fruit de ses crimes, il sera surveillé et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute. Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis. On t’enverra ta nomination ce matin, et ton homme sera officier !… Quel âge as-tu maintenant ?

— Soixante et dix ans dans trois mois.

— Quel gaillard tu fais ! dit le maréchal en souriant. C’est toi qui mériterais une promotion ; mais, mille boulets ! nous ne sommes pas sous Louis XV !

Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivac, obligés de se protéger envers et contre tous.

— Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen, auquel il ne devait plus qu’une somme insignifiante ; il réussit à lui emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de plus ; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de Juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.


LXXXV. Autre désastre[modifier]

Lisbeth, en apparence brouillée avec Mme Marneffe, s’installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre vieillard, à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron, qui, dit-elle, était sombre, très abattu, tout affaissé…

— Hélas ! il a son âge ! ajouta-t-elle.

Lisbeth triomphait donc ! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l’avait si longtemps méprisée. Elle se promettait d’être la protectrice de ses protecteurs, l’ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée ; elle s’appelait elle-même madame la comtesse ou madame la maréchale ! en se saluant dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.

Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un autre message d’Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en s’assurant qu’il la donnait au baron Hulot, et, après lui avoir laissé l’adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire, qu’il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre :

"Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul, le 7 août. En supposant que vous employiez trois jours pour nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu’il mette quinze jours à venir ici, nous atteignons au 1er septembre.

Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur et la vie à notre dévoué Johann Fischer.

"Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour complice ; car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour d’assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui de Dieu.

Votre employé me semble être un mauvais gars, très capable de vous compromettre ; mais il est intelligent comme un fripon. Il prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous envoyer un inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir les coupables, de chercher les abus, de sévir enfin ; mais qui s’interposera entre nous et les tribunaux, en élevant un conflit ?

Si votre commissaire arrive ici le 1er septembre et qu’il ait de vous le mot d’ordre, si vous nous envoyez deux cent mille francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme des comptables purs et sans tache.

Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre un mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte. J’ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur de notre Adeline."

Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait de terminer sa carrière galante, avaient empêché le baron Hulot de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant. Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble, qu’il se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu dans l’engourdissement que cause une chute violente. Il regardait fixement une rosace du tapis sans s’apercevoir qu’il tenait à la main la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier, qu’elle crut à quelque attaque d’apoplexie. Elle regarda par la porte dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d’un homme terrassé. La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n’entendit rien, elle put s’approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l’une de ces révolutions nerveuses si violentes, que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement continuel ; car, ce premier moment passé, la nécessité d’agir lui donna cette force qui ne se prend qu’aux sources mêmes de la puissance vitale.

— Hector ! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi ! Viens, mon ami, viens.

— Où trouver deux cent mille francs ? Je puis obtenir l’envoi de Claude Vignon comme commissaire. C’est un garçon spirituel, intelligent… C’est l’affaire de deux jours… Mais deux cent mille francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille francs d’hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille francs d’économies. Nucingen se moquerait de moi !… Vauvinet ?… il m’a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter la somme donnée pour le fils de l’infâme Marneffe. Non, tout est dit, il faut que j’aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer l’état des choses, m’entendre dire que je suis une canaille, accepter sa bordée afin de sombrer décemment.

— Mais Hector, ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur ! dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin ! Reprends courage, il y a de la ressource.

— Aucune ! dit le baron. Personne, dans le gouvernement, ne peut trouver deux cent mille francs, quand même il s’agirait de sauver un ministère !… O Napoléon, où es-tu ?

— Mon oncle ! pauvre homme ! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré !

— Il y aurait bien une ressource, dit-il ; mais… c’est bien chanceux… Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille… Ah ! il a bien de l’argent, lui seul pourrait…

— Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de laisser périr notre oncle, ton frère, et l’honneur de la famille ! dit la baronne frappée d’un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous… O mon Dieu ! quelle ignoble pensée ! comment a-t-elle pu me venir ?

Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux et fit une prière. En se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure de son mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la tristesse des idiots.

— Va, mon ami, cours au ministère, s’écria-t-elle en se réveillant de cette torpeur, tâche d’envoyer un commissaire, il le faut. Entortille le maréchal ! Et, à ton retour, à cinq heures, tu trouveras peut-être… oui ! tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille, ton honneur d’homme, de conseiller d’État, d’administrateur, ta probité, ton fils, tout sera sauvé ; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en s’agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis-moi, dis-moi adieu !

Ce fut si déchirant, qu’en prenant sa femme, la relevant et l’embrassant, Hulot lui dit :

— Je ne te comprends pas !

— Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je n’aurais plus la force d’accomplir ce dernier sacrifice.

— Madame est servie, vint dire Mariette.

Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.

— Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai ! dit la baronne. Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante :

"Mon cher Monsieur Crevel, j’ai un service à vous demander, je vous attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui m’est connue, pour que vous ne fassiez pas attendre trop longtemps.

Votre dévouée servante,

Adeline Hulot."

— Louise, dit-elle à la femme de chambre de sa fille qui servait, descendez cette lettre au concierge, dites-lui de la porter sur-le-champ à son adresse et de demander une réponse.

Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal républicain à sa femme en lui désignant un article, et lui disant :

— Sera-t-il temps ?

Voici l’article, un de ces terribles entrefilets avec lesquels les journaux nuancent leurs tartines politiques :

"Un de nos correspondants nous écrit d’Alger qu’il s’est révélé de tels abus dans le service des vivres de la province d’Oran, que la justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont connus. Si la répression n’est pas sévère, nous continuerons à perdre plus d’hommes par le fait des concussions qui frappent sur leur nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat. Nous attendrons de nouveaux renseignements avant de continuer ce déplorable sujet. Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l’établissement en Algérie de la presse comme l’a entendue la Charte de 1830."

— Je vais m’habiller et aller au ministère, dit le baron en quittant la table ; le temps est trop précieux, il y a la vie d’un homme dans chaque minute.

— O maman, je n’ai plus d’espoir ! dit Hortense.

Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une Revue des beaux-arts. Mme Hulot aperçut une gravure du groupe de Dalila par le comte Steinbock, au-dessous de laquelle était imprimé : Appartenant à Madame Marneffe. Dès le premières lignes, l’article, signé d’un V, révélait le talent et la complaisance de Claude Vignon.

— Pauvre petite !… dit la baronne.

Effrayée de l’accent presque indifférent de sa mère, Hortense la regarda, reconnut l’expression d’une douleur auprès de laquelle la sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère, à qui elle dit :

— Qu’as-tu, maman ? qu’arrive-t-il ? pouvons-nous être plus malheureuses que nous ne le sommes ?

— Mon enfant, il me semble, en comparaison de ce que je souffre aujourd’hui, que mes horribles souffrances passées ne sont rien. Quand ne souffrirai-je plus ?

— Au ciel, ma mère ! dit gravement Hortense.

— Viens, mon ange, tu m’aideras à m’habiller… Mais non…, je ne veux pas que tu t’occupes de cette toilette. Envoie-moi Louise.


LXXXVI. Autre toilette[modifier]

Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s’examiner au miroir. Elle se contempla tristement et curieusement, en se demandant à elle-même :

— Suis-je encore belle ?… Peut-on me désirer encore ?… Ai-je des rides ?…

Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes… là, tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin, elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement d’orgueil. La beauté des épaules qui sont belles est celle qui s’en va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure. Adeline choisit avec soin les éléments de sa toilette ; mais la femme pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs, des souliers en satin à cothurnes, puisqu’elle ignorait totalement l’art d’avancer, au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des horizons au désir ! Elle mit bien sa plus jolie robe de mousseline à fleurs peintes, décolletée et à manches courtes ; mais, épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d’un fichu brodé. Sa coiffure à l’anglaise lui parut être trop significative, elle en éteignit l’entrain par un très joli bonnet ; mais, avec ou sans bonnet, eût-elle su jouer avec ses rouleaux dorés pour exhiber, pour faire admirer ses mains en fuseau ?… Voici quel fut son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d’une faute délibérée causèrent à cette sainte femme une violente fièvre qui lui rendit l’éclat de la jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait, à la prière d’Adeline, raconté les circonstances de l’infidélité de Wenceslas, et la baronne avait alors appris, à son grand étonnement, qu’en une soirée, en un moment, Mme Marneffe s’était rendue maîtresse de l’artiste ensorcelé.

— Comment font ces femmes ? avait demandé la baronne à Lisbeth.

Rien n’égale la curiosité des femmes vertueuses à ce sujet, elles voudraient posséder les séductions du vice et rester pures.

— Mais elles séduisent, c’est leur état, avait répondu la cousine Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu ma chère, à faire damner un ange.

— Raconte-moi donc comment elle s’y est prise.

— Il n’y a pas de théorie, il n’y a que la pratique dans ce métier, avait dit railleusement Lisbeth.

La baronne, en se rappelant cette conversation, aurait voulu consulter la cousine Bette ; mais le temps manquait. La pauvre Adeline, incapable d’inventer une mouche, de se poser un bouton de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagèmes de toilette destinés à réveiller chez les hommes des désirs amortis, ne fut que soigneusement habillée. N’est pas courtisane qui veut ! "La femme est le potage de l’homme", a dit plaisamment Molière par la bouche du judicieux Gros-René. Cette comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La femme vertueuse et digne serait alors le repas homérique, la chair jetée sur les charbons ardents. La courtisane, au contraire, serait l’œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses épices et ses recherches. La baronne ne pouvait pas, ne savait pas servir sa blanche poitrine dans un magnifique plat de guipure, à l’instar de Mme Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines attitudes, l’effet de certains regards. Enfin, elle n’avait pas sa botte secrète. La noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n’aurait rien su offrir à l’œil savant du libertin.

Etre une honnête et prude femme pour le monde, et se faire courtisane pour son mari, c’est être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le secret des longs attachements, inexplicables pour les femmes qui sont déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez Mme Marneffe vertueuse !… vous avez la marquise de Pescaire ! Ces grandes et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses, on les compte.

La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Etude de mœurs parisiennes allait donc se reproduire, avec cette singulière différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice bourgeoise y changeaient les rôles. Mme Hulot attendait Crevel dans les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange ! la baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la plus grossière des infidélités, celle que l’entraînement d’une passion ne justifie pas aux yeux de certains juges.

— Comment faire pour être une Mme Marneffe ? se dit-elle en entendant sonner.

Elle comprima ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit d’être bien courtisane, la pauvre et noble créature !

— Que diable me veut cette brave baronne Hulot ? se disait Crevel en montant le grand escalier. Ah bah ! elle va me parler de ma querelle avec Célestine et Victorin ; mais je ne plierai pas !…

En entrant dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la nudité du local (style Crevel) :

— Pauvre femme !… la voilà comme ces beaux tableaux mis au grenier par un homme qui ne se connaît pas en peinture.

Crevel, qui voyait le comte Popinot, ministre du commerce, achetant des tableaux et des statues, voulait se rendre célèbre parmi les Mécènes parisiens dont l’amour pour les arts consiste à chercher des pièces de vingt francs pour des pièces de vingt sous.


LXXXVII. Une courtisane sublime[modifier]

Adeline sourit gracieusement à Crevel en lui montrant une chaise devant elle.

— Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel.

M. le maire, devenu homme politique, avait adopté le drap noir. Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme une pleine lune dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise, étoilée de trois grosses perles de cinq cents francs chacune, donnait une haute idée de ses capacités… thoraciques, et il disait : "On voit en moi le futur athlète de la tribune ! " Ses larges mains roturières portaient le gant jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient le petit coupé brun à un cheval qui l’avait amené. Depuis trois ans, l’ambition avait modifié la pose de Crevel. Comme les grands peintres, il en était à sa seconde manière. Dans le grand monde, quand il allait chez le prince de Wissembourg, à la préfecture, chez le comte Popinot, etc., il gardait son chapeau à la main d’une façon dégagée que Valérie lui avait apprise, et il insérait le pouce de l’autre main dans l’entournure de son gilet d’un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cette autre mise en position était due à la railleuse Valérie, qui, sous prétexte de rajeunir son maire, l’avait doté d’un ridicule de plus.

— Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel, dit la baronne d’une voix troublée, pour une affaire de la plus haute importance…

— Je la devine, madame, dit Crevel d’un air fin ; mais vous demandez l’impossible… Oh ! je ne suis pas un père barbare, un homme, selon le mot de Napoléon, carré de base comme de hauteur dans son avarice. Ecoutez-moi, belle dame. Si mes enfants se ruinaient pour eux, je viendrais à leur secours ; mais garantir votre mari, madame ?… c’est vouloir remplir le tonneau des Danaïdes ! Une maison hypothéquée de trois cent mille francs pour un père incorrigible ! Ils n’ont plus rien, les misérables ! et ils ne se sont pas amusés ! Ils auront maintenant pour vivre ce que gagnera Victorin au Palais. Qu’il jabote, monsieur votre fils !… Ah ! il devait être ministre, ce petit docteur ! notre espérance à tous. Joli remorqueur qui s’engrave bêtement, car, s’il empruntait pour parvenir, s’il s’endettait pour avoir festoyé des députés, pour obtenir des voix et augmenter son influence, je lui dirais : "Voilà ma bourse, puise, mon ami ! " Mais payer les folies du papa, des folies que je vous ai prédites ! Ah ! son père l’a rejeté loin du pouvoir… C’est moi qui serai ministre…

— Hélas ! cher Crevel, il ne s’agit pas de nos enfants, pauvres dévoués… Si votre cœur se ferme pour Victorin et Célestine, je les aimerai tant, que peut-être pourrai-je adoucir l’amertume que met dans leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfants d’une bonne action !

— Oui, d’une bonne action mal faite ! C’est un demi-crime ! dit Crevel, très content de ce mot.

— Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n’est pas prendre l’argent dans une bourse qui en regorge ! c’est endurer des privations à cause de sa générosité, c’est souffrir de son bienfait ! c’est s’attendre à l’ingratitude ! La charité qui ne coûte rien, le Ciel l’ignore…

— Il est permis, madame, aux saints d’aller à l’hôpital, ils savent que c’est, pour eux, la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je crains Dieu, mais je crains encore plus l’enfer de la misère. Etre sans le sou, c’est le dernier degré du malheur dans notre ordre social actuel. Je suis de mon temps, j’honore l’argent !…

— Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du monde.

Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait, comme saint Laurent, sur un gril, en pensant à son oncle ; car elle le voyait se tirant un coup de pistolet ! Elle baissa les yeux, puis elle les releva sur Crevel pleins d’une angélique douceur, et non de cette provoquante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant, elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.

— Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux… Vous parliez de trois cent mille francs comme en parlent les grands seigneurs…

Crevel regarda Mme Hulot, il la vit comme un lys sur la fin de sa floraison, il eut de vagues idées ; mais il honorait tant cette sainte créature, qu’il refoula ces soupçons dans le côté libertin de son cœur.

— Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant est et doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il porte en tout ses idées d’ordre. On ouvre un compte aux fredaines, on les crédite, on consacre à ce chapitre certains bénéfices ; mais entamer son capital !… ce serait une folie. Mes enfants auront tout leur bien : celui de leur mère et le mien ; mais ils ne veulent sans doute pas que leur père s’ennuie, se moinifie et se momifie !… Ma vie est joyeuse ! Je descends gaiement le fleuve. Je remplis tous les devoirs que m’imposent la loi, le cœur et la famille, de même que j’acquittais scrupuleusement mes billets à l’échéance. Que mes enfants se comportent comme moi dans mon ménage, je serai content ; et, quant au présent, pourvu que mes folies, car j’en fais, ne coûtent rien à personne qu’aux gogos… (pardon ! vous ne connaissez pas ce mot de Bourse), ils n’auront rien à me reprocher, et trouveront encore une belle fortune, à ma mort. Vos enfants n’en diront pas autant de leur père, qui carambole en ruinant son fils et ma fille…

Plus elle allait, plus la baronne s’éloignait de son but…

— Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Crevel, et vous seriez cependant son meilleur ami si vous aviez trouvé sa femme faible…

Elle lança sur Crevel une œillade brûlante. Mais alors elle fit comme Dubois, qui donnait trop de coups de pied au régent, elle se déguisa trop, et les idées libertines revinrent si bien au parfumeur-régence, qu’il se dit :

— Voudrait-elle se venger de Hulot ?… Me trouverait-elle mieux en maire qu’en garde national ?… Les femmes sont si bizarres !

Et il se mit en position dans sa seconde manière en regardant la baronne d’un air Régence.

— On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur lui d’une vertu qui vous a résisté, d’une femme que vous aimiez assez… pour… l’acheter, ajouta-t-elle tout bas.

— D’une femme divine, reprit Crevel en souriant significativement à la baronne, qui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent ; car en avez-vous avalé, des couleuvres !… depuis trois ans… hein, ma belle ?

— Ne parlons pas de mes souffrances, cher Crevel ; elles sont au-dessus des forces de la créature. Ah ! si vous m’aimiez encore, vous pourriez me retirer du gouffre où je suis ! Oui, je suis dans l’enfer ! Les régicides qu’on tenaillait, qu’on tirait à quatre chevaux, étaient sur des roses, comparés à moi, car on ne leur démembrait que le corps et j’ai le cœur tiré à quatre chevaux !…

La main de Crevel quitta l’entournure du gilet, il posa son chapeau sur la travailleuse, il rompit sa position, il souriait ! Ce sourire fut si niais, que la baronne s’y méprit, elle crut à une expression de bonté.

— Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l’agonie de l’honneur, et déterminée à tout, mon ami, pour empêcher des crimes…

Craignant qu’Hortense ne vînt, elle poussa le verrou de sa porte ; puis, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel, lui prit la main et la baisa.

— Soyez, dit-elle, mon sauveur !

Elle supposa des fibres généreuses dans ce cœur de négociant, et fut saisie par un espoir qui brilla soudain d’obtenir les deux cent mille francs sans se déshonorer.

— Achetez une âme, vous qui vouliez acheter une vertu !… reprit-elle en lui jetant un regard fou. Fiez-vous à ma probité de femme, à mon honneur, dont la solidité vous est connue ! Soyez mon ami ! Sauvez une famille entière de la ruine, de la honte, du désespoir, empêchez-la de rouler dans un bourbier où la fange se fera avec du sang ! Oh ! ne me demandez pas d’explication !… fit-elle à un mouvement de Crevel, qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas : "Je vous l’avais prédit ! " comme les amis heureux d’un malheur. Voyons !… obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l’abaissement à vos pieds est peut-être le comble de la noblesse ; ne lui demandez rien, attendez tout de sa reconnaissance !… Non, ne donnez rien ; mais prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez Adeline !…

Ici, les larmes arrivèrent avec une telle abondance, Adeline sanglota tellement, qu’elle mouilla les gants de Crevel. Ces mots : "Il me faut deux cent mille francs !…" furent à peine distinctibles dans le torrent des pleurs, de même que les pierres, quelque grosses qu’elles soient, ne marquent point dans les cascades alpestres enflées à la fonte des neiges.

Telle est l’inexpérience de la vertu ! Le vice ne demande rien, comme on l’a vu par Mme Marneffe, il se fait tout offrir. Ces sortes de femmes ne deviennent exigeantes qu’au moment où elles se sont rendues indispensables, ou quand il s’agit d’exploiter un homme comme on exploite une carrière où le plâtre devient rare, en ruine, disent les carriers. En entendant ces mots : "Deux cent mille francs ! " Crevel comprit tout. Il releva galamment la baronne en lui disant cette insolente phrase : "Allons, soyons calme, ma petite mère", que dans son égarement Adeline n’entendit pas. La scène changeait de face, Crevel devenait, selon son mot, maître de la position.


LXXXVIII. Crevel professe[modifier]

L’énormité de la somme agit si fortement sur Crevel, que sa vive émotion, en voyant à ses pieds cette belle femme en pleurs, se dissipa. Puis, quelque angélique et sainte que soit une femme, quand elle pleure à chaudes larmes, sa beauté disparaît. Les madame Marneffe, comme on l’a vu, pleurnichent quelquefois, laissent une larme glisser le long de leurs joues ; mais fondre en larmes, se rougir les yeux et le nez !… elles ne commettent jamais cette faute.

— Voyons, mon enfant, du calme, sapristi ! reprit Crevel en prenant les mains de la belle Mme Hulot dans ses mains et les y tapotant. Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs ? qu’en voulez-vous faire ? pour qui est-ce ?

— N’exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les-moi !… Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l’honneur à nos enfants.

— Et vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez dans Paris un homme qui, sur la parole d’une femme à peu près folle, ira chercher, hic et nunc, dans un tiroir, n’importe où, deux cent mille francs qui mijotent là, tout doucement, en attendant qu’elle daigne les écumer ? Voilà comment vous connaissez la vie, les affaires, ma belle ?… Vos gens sont bien malades, envoyez-leur les sacrements ; car personne dans Paris, excepté Son Altesse divine Madame la Banque, l’illustre Nucingen ou des avares insensés amoureux de l’or, comme nous autres nous le sommes d’une femme, ne peut accomplir un pareil miracle ! la liste civile, quelque civile qu’elle soit, la liste civile elle-même vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir son argent et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. Il sait, comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir ! "Dieu des Juifs, tu l’emportes ! " a dit le grand Racine. Enfin, l’éternelle allégorie du veau d’or !… Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert ! Nous sommes revenus aux temps bibliques ! Le veau d’or a été le premier grand-livre connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adeline, rue Plumet ! Les Egyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux.

Il regarda la baronne d’un air qui voulait dire : "Ai-je de l’esprit ! "

— Vous ignorez l’amour de tous les citoyens pour leur saint-frusquin ! reprit-il après cette pause. Pardon. Ecoutez-moi bien ! Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux cent mille francs ?… Personne ne peut les donner sans changer des placements faits. Comptez !… Pour avoir deux cent mille francs d’argent vivant, il faut vendre environ sept mille francs de rente trois pour cent. Eh bien, vous n’avez votre argent qu’au bout de deux jours. Voilà la voie la plus prompte. Pour décider quelqu’un à se dessaisir d’une fortune, car c’est toute la fortune de bien des gens, deux cent mille francs ! encore doit-on lui dire où tout cela va, pour quel motif…

— Il s’agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes, dont l’un mourra de chagrin, dont l’autre se tuera ! Enfin, il s’agit de moi, qui deviendrai folle ! Ne le suis-je pas un peu déjà ?

— Pas si folle ! dit-il en prenant Mme Hulot par les genoux ; le père Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon ange.

— Il paraît qu’il faut se laisser prendre les genoux ! pensa la sainte et noble femme en se cachant la figure dans les mains. — Vous m’offriez jadis une fortune ! dit-elle en rougissant.

— Ah ! ma petite mère, il y a trois ans !… reprit Crevel. Oh ! vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue !… s’écria-t-il en saisissant le bras de la baronne et le serrant contre son cœur. Vous avez de la mémoire, chère enfant, sapristi !… Eh bien, voyez comme vous avez eu tort de faire la bégueule ! car les trois cent mille francs que vous avez noblement refusés sont dans l’escarcelle d’une autre. Je vous aimais et je vous aime encore ; mais reportons-nous à trois ans d’ici. Quand je vous disais : "Je vous aurai ! " quel était mon dessein ? Je voulais me venger de ce scélérat de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a pris pour maîtresse un bijou de femme, une perle, une petite finaude alors âgée de vingt-trois ans, car elle en a vingt-six aujourd’hui. J’a trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Richelieu, plus corsé de lui souffler cette charmante créature, qui, d’ailleurs, n’a jamais aimé Hulot, et qui, depuis trois ans, est folle de votre serviteur…

En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses mains, s’était remis en position. Il tenait ses entournures et battait son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire : "Voilà l’homme que vous avez mis à la porte ! "

— Voilà, ma chère enfant ; je suis vengé, votre mari l’a su ! Je lui ai catégoriquement démontré qu’il était dindonné, ce que nous appelons refait au même… Mme Marneffe est ma maîtresse, et, si le sieur Marneffe crève, elle sera ma femme…

Mme Hulot regardait Crevel d’un œil fixe et presque égaré.

— Hector a su cela ! dit-elle.

— Et il y est retourné ! répondit Crevel, et je l’ai souffert, parce que Valérie voulait être la femme d’un chef de bureau ; mais elle m’a juré d’arranger les choses de manière que notre baron soit si bien roulé, qu’il ne reparaisse plus. Et ma petite duchesse (car elle est née duchesse, cette femme-là, parole d’honneur !) a tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre Hector vertueux à perpétuité !… La leçon a été bonne, allez ! le baron en a vu de sévères ; il n’entretiendra plus ni danseuses ni femmes comme il faut ; il est guéri radicalement, car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez écouté Crevel au lieu de l’humilier, de le jeter à la porte, vous auriez quatre cent mille francs, car ma vengeance me coûte bien cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie, je l’espère, à la mort de Marneffe… J’ai placé sur ma future. C’est là le secret de mes prodigalités. J’ai résolu le problème d’être grand seigneur à bon marché.

— Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille ?… s’écria Mme Hulot.


LXXXIX. Où la fausse courtisane se révèle une sainte[modifier]

— Vous ne connaissez pas Valérie, madame, répondit gravement Crevel, qui se mit en position dans sa première manière. C’est à la fois une femme bien née, une femme comme il faut et une femme qui jouit de la plus haute considération. Tenez, hier, le vicaire de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est pieuse, un superbe ostensoir à l’église. Oh ! elle est habile, elle est spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle. Quant à moi, chère Adeline, je dois tout à cette charmante femme : elle a dégourdi mon esprit, épuré, comme vous voyez, mon langage ; elle corrige mes saillies, elle me donne des mots et des idées. Je ne dis plus rien d’inconvenant. On voit de grands changements en moi, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé mon ambition. Je serais député, je ne ferais point de boulettes, car je consulterais mon Egérie dans les moindres choses. Ces grands politiques, Numa, notre illustre ministre actuel, ont tous eu leur sibylle d’écume. Valérie reçoit une vingtaine de députés, elle devient très influente, et, maintenant qu’elle va se trouver dans un charmant hôtel, avec voiture, elle sera l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une pareille femme ! Ah ! je vous ai bien souvent remerciée de votre rigueur !…

— Ceci ferait douter de la vertu de Dieu, dit Adeline, chez qui l’indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit planer sur cette tête-là !…

— Vous ignorez le monde, belle dame, reprit le grand politique Crevel, profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le succès ! Voyons, vient-il chercher votre sublime vertu, dont le tarif est de deux cent mille francs ?

Ce mot fit frissonner Mme Hulot, qui fut surprise de son tremblement nerveux. Elle comprit que le parfumeur retiré se vengeait d’elle ignoblement, comme il s’était vengé de Hulot ; le dégoût lui souleva le cœur, et le lui crispa si bien, qu’elle eut le gosier serré à ne pouvoir parler.

— L’agent !… toujours l’argent ! dit-elle enfin.

— Vous m’avez bien ému, reprit Crevel, ramené par ce mot à l’abaissement de cette femme, quand je vous ai vue, là, pleurant à mes pieds !… Tenez, vous ne me croirez peut-être pas, eh bien, si j’avais eu mon portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut cette somme ?…

En entendant cette phrase grosse de deux cent mille francs, Adeline oublia les abominables injures de grand seigneur à bon marché, devant cet allèchement du succès si machiavéliquement présenté par Crevel, qui voulait seulement pénétrer les secrets d’Adeline pour en rire avec Valérie.

— Ah ! je ferai tout ! s’écria la malheureuse femme. Monsieur, je me vendrai… je deviendrai, s’il le faut, une Valérie.

— Cela vous serait difficile, répondit Crevel. Valérie est le sublime du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse toujours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu a bien mois ici, ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel point je vous aime. Je vais vous faire avoir vos deux cent mille francs.

Adeline saisit la main de Crevel, la prit, la mit sur son cœur, sans pouvoir articuler un mot, et une larme de joie mouilla ses paupières.

— Oh ! attendez ! il y aura du tirage ! Moi, je suis un bon vivant, un bon enfant, sans préjugés, et je vais vous dire tout bonifacement les choses. Vous voulez faire comme Valérie, bon. Cela ne suffit pas, il faut un gogo, un actionnaire, un Hulot. Je connais un gros épicier retiré, c’est même un bonnetier. C’est lourd, épais, sans idées, je le forme, et je ne sais pas quand il pourra me faire honneur. Mon homme est député, bête et vaniteux ; conservé, par la tyrannie d’une espèce de femme à turban, au fond de la province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe et des plaisirs de la vie parisienne ; mais Beauvisage (il se nomme Beauvisage) est millionnaire, et il donnerait, comme moi, ma chère petite, il y a trois ans, cent mille écus pour être aimé d’une femme comme il faut… Oui, dit-il en croyant avoir bien interprété le geste que fit Adeline, il est jaloux de moi, voyez-vous !… oui, jaloux de mon bonheur avec Mme Marneffe, et le gars est homme à vendre une propriété pour être propriétaire d’une…

— Assez, monsieur Crevel ! dit Mme Hulot en ne déguisant plus son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage. Je suis punie maintenant au delà de mon péché. Ma conscience, si violemment contenue par la main de fer de la nécessité, me crie à cette dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je n’ai plus de fierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne vous dirai pas : "Sortez ! " après avoir reçu ce coup mortel. J’en ai perdu le droit : je me suis offerte à vous, comme une prostituée… Oui, reprit-elle en répondant à un geste de dénégation, j’ai sali ma vie, jusqu’ici pure, par une intention ignoble ; et… je suis sans excuse, je le savais !… Je mérite toutes les injures dont vous m’accablez ! Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! S’il veut la mort de deux êtres dignes d’aller à lui, qu’ils meurent, je les pleurerai, je prierai pour eux ! S’il veut l’humiliation de notre famille, courbons-nous sous l’épée vengeresse, et baisons-la, chrétiens que nous sommes ! Je sais comment expier cette honte d’un moment qui sera le tourment de tous mes derniers jours. Ce n’est plus Mme Hulot, monsieur, qui vous parle, c’est la pauvre, l’humble pécheresse, la chrétienne dont le cœur n’aura plus qu’un seul sentiment, le repentir, et qui sera toute à la prière et à la charité. Je ne puis être que la dernière des femmes et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous avez été l’instrument de mon retour à la raison, à la voix de Dieu qui maintenant parle en moi, je vous remercie !…

Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne la quitta plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille. Le sang abandonna ses joues, elle devint blanche et ses yeux furent secs.

— Je jouais, d’ailleurs, bien mal mon rôle, n’est-ce pas ? reprit-elle en regardant Crevel avec la douceur que les martyrs devaient mettre en jetant les yeux sur le proconsul. L’amour vrai, l’amour saint et dévoué d’une femme a d’autres plaisirs que ceux qui s’achètent au marché de la prostitution !… Pourquoi ces paroles ? dit-elle en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la voie de la perfection, elles ressemblent à de l’ironie, et je n’en ai point ! pardonnez-les-moi. D’ailleurs, monsieur, peut-être n’est-ce que moi que j’ai voulu blesser…

La majesté de la vertu, sa céleste lumière, avaient balayé l’impureté passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui lui était propre, parut grandie à Crevel. Adeline fut en ce moment sublime comme ces figures de la Religion, soutenues par une croix, que les vieux Vénitiens ont peintes ; mais elle exprimait toute la grandeur de son infortune et celle de l’Église catholique, où elle se réfugiait par un vol de colombe blessée. Crevel fut ébloui, abasourdi.

— Madame, je suis à vous sans condition ! dit-il dans un élan de générosité. Nous allons examiner l’affaire, et… Que voulez-vous ?… tenez ! l’impossible ?… je le ferai. Je déposerai des rentes à la Banque, et, dans deux heures, vous aurez votre argent…

— Mon Dieu, quel miracle ! dit la pauvre Adeline en se jetant à genoux.

Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément Crevel, que Mme Hulot lui vit des larmes aux yeux, quand elle se releva, sa prière finie.

— Soyez mon ami, monsieur !… lui dit-elle. Vous avez l’âme meilleure que la conduite et que la parole. Dieu vous a donné votre âme, et vous tenez vos idées du monde et de vos passions ! Oh ! je vous aimerai bien ! s’écria-t-elle avec une ardeur angélique dont l’expression contrastait singulièrement avec ses méchantes petites coquetteries.

— Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel.

— Est-ce que je tremble ? demanda la baronne, qui ne s’apercevait pas de cette infirmité si rapidement venue.

— Oui, tenez, voyez, dit Crevel en prenant le bras d’Adeline et lui démontrant qu’elle avait un tremblement nerveux. Allons, madame, reprit-il avec respect, calmez-vous, je vais à la Banque…

— Revenez promptement ! Songez, mon ami, dit-elle en livrant ses secrets, qu’il s’agit d’empêcher le suicide de mon pauvre oncle Fischer, compromis par mon mari, car j’ai confiance en vous maintenant et je vous dit tout ! Ah ! si nous n’arrivons pas à temps, je connais le maréchal, il a l’âme si délicate, qu’il mourrait en quelques jours.

— Je pars alors, dit Crevel en baisant la main de la baronne. Mais qu’a donc fait ce pauvre Hulot ?

— Il a volé l’État !

— Ah ! mon Dieu… Je cours, madame, je vous comprends, je vous admire.

Crevel fléchit un genou, baisa la robe de Mme Hulot, et disparut en disant :

— A bientôt !


XC. Autre guitare[modifier]

Malheureusement, de la rue Plumet pour aller chez lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue Vanneau, et il ne put résister au plaisir d’aller voir sa petite duchesse. Il arriva la figure encore bouleversée. Il entra dans la chambre de Valérie, qu’il trouva se faisant coiffer. Elle examina Crevel dans la glace, et fut, comme toutes ces sortes de femmes, choquée, sans rien savoir encore, de lui voir une émotion forte de laquelle elle n’était pas la cause.

— Qu’as-tu, ma biche ? dit-elle à Crevel. Est-ce qu’on entre ainsi chez sa petite duchesse ? Je ne serais plus une duchesse pour vous, monsieur, que je suis toujours ta petite louloute, vieux monstre !

Crevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.

— Reine, ma fille, assez pour aujourd’hui, j’achèverai ma coiffure moi-même. Donne-moi ma robe de chambre en étoffe chinoise, car mon monsieur me paraît joliment chinoisé…

Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire avec sa maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta son peignoir, elle était en chemise, elle se trouva dans sa robe de chambre comme une couleuvre sous sa touffe d’herbe.

— Madame n’y est pour personne ?

— Cette question ! dit Valérie. — Allons, dis, mon gros minet, la rive gauche a baissé ?

— Non.

— L’hôtel est frappé de surenchère ?

— Non.

— Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel ?

— C’te bêtise ! répliqua l’homme sûr d’être aimé.

— Ma foi, je n’y suis plus ! dit Mme Marneffe. Quand je dois tirer les peines d’un ami comme on tire les bouchons aux bouteilles de vin de Champagne, je laisse tout là… Va-t’en, tu m’em…

— Ce n’est rien, dit Crevel. Il me faut deux cent mille francs dans deux heures.

— Oh ! tu les trouveras ! Tiens, je n’ai pas employé les cinquante mille francs du procès-verbal Hulot, et je puis demander cinquante mille francs à Henri !

— Henri ! toujours Henri !… s’écria Crevel.

— Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri ? La France désarme-t-elle sa flotte ?… Henri, mais c’est le poignard pendu dans sa gaine à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert à savoir si tu m’aimes… Et tu ne m’aimes pas ce matin.

— Je ne t’aime pas, Valérie ! dit Crevel, je t’aime comme un million !

— Ce n’est pas assez !… reprit-elle en sautant sur les genoux de Crevel en lui passant ses deux bras au cou comme autour d’une patère pour s’y accrocher. Je veux être aimée comme dix millions, comme tout l’or de la terre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait cinq minutes sans me dire ce qu’il a sur le cœur ! Voyons, qu’as-tu, gros chéri ? Faisons notre petit déballage… Disons tout et vivement à votre petite louloute !

Et elle frôla le visage de Crevel avec ses cheveux en lui tortillant le nez.

— Peut-on avoir un nez comme ça, reprit-elle, et garder un secret pour sa Vava - lélé - ririe !…

Vava, le nez allait à droite ; lélé, il était à gauche ; ririe, elle le remit en place.

— Eh bien, je viens de voir…

Crevel s’interrompit, regarda Mme Marneffe.

— Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton honneur…, tu sais, le nôtre ? de ne pas répéter un mot de ce que je vais te dire…

— Connu, maire ! On lève la main, tiens !… et le pied !

Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais, déchaussé de sa cervelle jusqu’aux talons, tant elle fut drôle et sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.

— Je viens de voir le désespoir de la vertu !…

— Ça a de la vertu, le désespoir ? dit-elle en hochant la tête et se croisant les bras à la Napoléon.

— C’est la pauvre Mme Hulot : il lui faut deux cent mille francs ! sinon, le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle ; et, comme tu es un peu la cause de tout cela, ma petite duchesse, je vais réparer le mal. Oh ! c’est une sainte femme, je la connais, elle me rendra tout.

Au mot Hulot, et aux deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses longues paupières.

— Qu’a-t-elle donc fait pour t’apitoyer, la vieille ? Elle t’a montré, quoi ? sa… sa religion !…

— Ne te moque pas d’elle, mon cœur, c’est une bien sainte, une bien noble et pieuse femme, digne de respect !…

— Je ne suis donc pas digne de respect, moi ? dit Valérie en regardant Crevel d’un air sinistre.

— Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien l’éloge de la vertu devait blesser Mme Marneffe.

— Moi aussi, je suis pieuse, dit Valérie en allant s’asseoir sur un fauteuil ; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache pour aller à l’église.

Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Crevel. Crevel, excessivement inquiet, vint se poser devant le fauteuil où s’était plongée Valérie et la trouva perdue dans les pensées qu’il avait si niaisement réveillées.

— Valérie, mon petit ange !…

Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furtivement.

— Un mot, ma louloute…

— Monsieur !

— A quoi penses-tu, mon amour ?

— Ah ! monsieur Crevel, je pense au jour de ma première communion ! Etais-je belle ! étais-je pure ! étais-je sainte !… immaculée !… Ah ! si quelqu’un était venu dire à ma mère : "Votre fille sera une traînée, elle trompera son mari. Un jour, un commissaire de police la trouvera dans une petite maison, elle se vendra à un Crevel pour trahir un Hulot, deux atroces vieillards…" Pouah !… fi ! elle serait morte avant la fin de la phrase, tant elle m’aimait, la pauvre femme…

— Calme-toi !

— Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer silence à ces remords qui viennent vous pincer le cœur d’une femme adultère. Je suis fâchée que Reine soit partie ; elle t’aurait dit que, ce matin, elle m’a trouvée les larmes aux yeux et priant Dieu. Moi, voyez-vous, Monsieur Crevel, je ne me moque point de la religion. M’avez-vous jamais entendue dire un mot de mal à ce sujet ?…

Crevel fit un geste négatif.

— Je défends qu’on en parle devant moi… Je blague sur tout ce qu’on voudra : les rois, la politique, la finance, tout ce qu’il y a de sacré pour le monde, les juges, le mariage, l’amour, les jeunes filles, les vieillards !… Mais l’Église,… mais Dieu !… Oh ! là, moi, je m’arrête ! Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie mon avenir… Et vous ne vous doutez pas de l’étendue de mon amour !

Crevel joignit les mains.

— Ah ! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l’étendue de mes convictions, pour savoir tout ce que je vous sacrifie !… Je sens en moi l’étoffe d’une Madeleine. Aussi, voyez de quel respect j’entoure les prêtres ! Comptez les présents que je fais à l’église ! Ma mère m’a élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu ! C’est à nous autres perverties qu’il parle le plus terriblement.

Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel fut épouvanté ; Mme Marneffe se leva, s’exalta.

— Calme-toi, ma louloute !… tu m’effrayes !

Mme Marneffe tomba sur ses genoux.

— Mon Dieu ! je ne suis pas mauvaise ! dit-elle en joignant les mains. Daignez ramasser votre brebis égare, frappez-la, meurtrissez-la, pour la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère, elle se blottira joyeusement sur votre épaule ! elle reviendra tout heureuse au bercail !

Elle se leva, regarda Crevel, et Crevel eut peur des yeux blancs de Valérie.

— Et puis, Crevel, sais-tu ? moi, j’ai peur, par moments… La justice de Dieu s’exerce aussi bien dans ce bas monde que dans l’autre. Qu’est-ce que je peux attendre de bon de Dieu ? Sa vengeance fond sur le coupable de toutes les manières ; elle emprunte tous les caractères du malheur. Tous les malheurs que ne s’expliquent pas les imbéciles sont des expiations. Voilà ce que me disait ma mère à son lit de mort, en me parlant de sa vieillesse. Et si je te perdais !… ajouta-t-elle en saisissant Crevel par une étreinte d’une sauvage énergie,… ah ! j’en mourrais !

Mme Marneffe lâcha Crevel, s’agenouilla de nouveau devant son fauteuil, joignit les mains (et dans quelle pose ravissante !), et dit avec une incroyable onction la prière suivante :

— Et vous, sainte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas plus souvent le chevet de celle qui vous est confiée ? Oh ! venez ce soir, comme vous êtes venue ce matin, m’inspirer de bonnes pensées, et je quitterai le mauvais sentier ; je renoncerai, comme Madeleine, aux joies trompeuses, à l’éclat menteur du monde, même à celui que j’aime tant !

— Ma louloute ! dit Crevel.

— Il n’y a plus de louloute, monsieur !

Elle se retourna fière comme une femme vertueuse ; et, les yeux humides de larmes, elle se montra digne, froide, indifférente.

— Laissez-moi, dit-elle en repoussant Crevel. Quel est mon devoir ?… d’être à mon mari. Cet homme est mourant, et que fais-je ? je le trompe au bord de la tombe ! Il croit votre fils à lui… Je vais lui dire la vérité, commencer par acheter son pardon, avant de demander celui de Dieu. Quittons-nous !… Adieu, Monsieur Crevel !… reprit-elle debout en tendant à Crevel une main glacée. Adieu, mon ami, nous ne nous verrons plus que dans un monde meilleur… Vous m’avez dû quelques plaisirs, bien criminels ; maintenant, je veux…, oui, j’aurai votre estime…

Crevel pleurait à chaudes larmes.

— Gros cornichon ! s’écria-t-elle en poussant un infernal éclat de rire, voilà la manière dont les femmes pieuses s’y prennent pour vous tirer une carotte de deux cent mille francs ! Et toi qui parles du maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace, tu te laisses prendre à ce poncif-là ! comme dit Steinbock. Je t’en arracherais, des deux cent mille francs, moi, si je voulais, gros imbécile !… Garde donc ton argent ! Si tu en a de trop, ce trop m’appartient ! Si tu donnes deux sous à cette femme respectable qui fait de la piété parce qu’elle a cinquante-sept ans, nous ne nous reverrons jamais, et tu la prendras pour maîtresse ; tu me reviendras le lendemain tout meurtri de ses caresses anguleuses et soûl de ses larmes, de ses petits bonnets ginguets, de ses pleurnicheries qui doivent faire de ses faveurs des averses !…

— Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c’est de l’argent…

— Elles ont bon appétit, les femmes pieuses !… ah ! microscope ! elles vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce qu’il y a de plus rare et de plus certain sur la terre, le plaisir… Et elles font des romans ! Non… ah ! je les connais, j’en ai vu chez ma mère ! Elles se croient tout permis pour l’Église, pour !… Tiens, tu devrais être honteux, ma biche ! toi, si peu donnant… car, tu ne m’as pas donné deux cent mille francs en tout, à moi !

— Ah ! si, reprit Crevel ; rien que le petit hôtel coûtera cela…

— Tu as donc alors quatre cent mille francs ? dit-elle d’un air rêveur.

— Non.

— Eh bien, monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur les deux cent mille francs de mon hôtel ? En voilà un crime de lèse-louloute !…

— Mais écoute-moi donc !

— Si tu donnais cet argent à quelque bête d’invention philanthropique, tu passerais pour être un homme d’avenir, dit-elle en s’animant, et je serais la première à te le conseiller ; car tu as trop d’innocence pour écrire de gros livres politiques qui vous font une réputation ; tu n’as pas assez de style pour tartiner des brochures : tu pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et qui dorent de gloire leur nom en se mettant à la tête d’une chose, sociale, morale, nationale ou générale. On t’a volé la bienfaisance, elle est maintenant trop mal portée… Les petits repris de justice, à qui l’on fait un sort meilleur que celui des pauvres diables honnêtes, c’est usé. Je te voudrais voir inventer, pour deux cent mille francs, une chose plus difficile, une chose vraiment utile. On parlerai de toi, comme d’un petit manteau bleu, d’un Montyon, et je serais fière de toi ! Mais jeter deux cent mille francs dans un bénitier, les prêter à une dévote abandonnée de son mari par une raison quelconque, va ! il y a toujours une raison (me quitte-t-on, moi ?), c’est une stupidité qui, dans notre époque, ne peut germer que dans le crâne d’un ancien parfumeur ! Cela sent son comptoir. Tu n’oserais plus, deux jours après, te regarder dans ton miroir ! Va déposer ton prix à la caisse d’amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va ! et vite, et tôt !

Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre en voyant sur sa figure l’avarice refleurie. Quand la porte de l’appartement se ferma, elle dit :

— Voilà Lisbeth outre-vengée !… Quel dommage qu’elle soit chez son vieux maréchal, aurions-nous ri ! Ah ! la vieille veut m’ôter le pain de la bouche !… je vais te la secouer, moi !