La Crise de l’État moderne/02

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La Crise de l’État moderne
Revue des Deux Mondes6e période, tome 6 (p. 633-666).
La crise de l’état moderne – De l’apologie du travail


DE L’APOLOGIE DU TRAVAIL A L’APOTHÉOSE DE L’OUVRIER (1750-1848) [1]


I. JUSQU’A 1789
Si la transformation psychologique de l’ouvrier, la formation du « mythe » de la classe ouvrière, et la transposition de valeur politique et sociale qui en est résultée, sont, comme on n’en saurait douter, parmi les causes les plus efficaces de la crise de l’Etat moderne, il s’agit maintenant de montrer quelle a été, au cours des cent ou cent cinquante dernières années, — période décisive de la crise, — l’évolution de l’idée du travail, et quelle aussi révolution du personnage de l’ouvrier. Autrement dit, il s’agit de faire voir ce que, depuis cent ou cent cinquante ans, on a pensé de l’ouvrier dans les autres classes de la société, ce qu’il a pensé de lui-même, comment il en a été changé, et comment tout l’Etat en a été changé. Qui voudrait écrire exactement et minutieusement cette histoire, il lui faudrait des volumes. Pour nous, qui ne voulons que comprendre, afin de ne pas agir à l’aventure, un résumé très bref nous suffira.
I

Rien à reprendre à cette formule : « Il semble que, dans la seconde moitié et vers la fin du XVIIIe siècle, on ait tout à coup découvert le peuple et le travail. » C’est la vérité même, que confirment naturellement les quelques exceptions qui peuvent être invoquées, Montchrétien, Boisguillebert, Vauban. Lorsque Taine remarque qu’auparavant, « on n’avait aucune idée juste du paysan, de l’ouvrier, du bourgeois provincial, qu’on ne les apercevait que de loin, demi-effacés, tout transformés par la théorie philosophique et par le brouillard sentimental (philosophie toute récente d’ailleurs et sentiment encore tout frais), » il n’indique peut-être pas assez combien ce sentiment était frais et cette philosophie récente, ni qu’auparavant, avant la théorie, on ne les apercevait pas du tout, ni qu’avant le brouillard, c’était la nuit du néant. Jusqu’aux environs de 1750, et sauf toujours quelques exceptions, mais en général, à l’ordinaire et pour le commun de la nation, ils n’étaient matière ni de philosophie, ni de science d’Etat, ni de littérature, ni seulement de conversation ; et qu’ils le devinssent peu à peu, cela précisément marquait ou annonçait une profonde perturbation sociale. D’abord, du brouillard, en effet : à travers les douces larmes, mêlées sans doute de pleurs d’ennui, que vous tirent tant de bons sauvages, la masse pâteuse des romans de Gabriel Foigny et de Vairasse d’Alais, de Claude Gilbert, de Lesconvel et de Tyssot de Patot, et de l’abbé Desfontaines, et de l’abbé Terrasson, et de l’abbé Pernetti ; ces Aventures de Jacques Sadeur (1676), cette République des Sévarambes (1677), cette Histoire de L’île de Calejava (1700), cette Relation historique du prince de Montberaud dans l’île de Naudely (1709), ces Voyages et aventures de Jacques Massé (1710), ce Nouveau Gulliver (1730) ; d’autre part, cette fade antiquité tout en sucre, les Séthos et les Cyrus, et, j’en demande bien pardon à des ombres illustres, le Télémaque, de Fénelon (écrit en 1693-1694, imprimé en 1699), l’histoire des Troglodytes, dans les Lettres persanes, de Montesquieu (1721) ; au théâtre, l’Arlequin sauvage et Timon le misanthrope, de Delisle ; : — pour notre XVIIe et notre XVIIIe siècles, les anciens ne sont-ils pas un peu les premiers des bons sauvages ? — (même date, 1721) ; l’Ile des Esclaves, de Marivaux (1725), et son Indigent philosophe (1728) ; en outre, les grosses colonnes, la lourde pile des dissertations, essais, cours, systèmes et mémoires : le Système d’un gouvernement en France, de La Jonchère (1720), le Mémoire sur les pauvres mendians, de l’abbé de Saint-Pierre (1724), avec, çà et là, diverses rêveries dans les quinze tomes de ses Œuvres (1738) ; l’Essai philosophique sur le gouvernement civil, de Ramsay (1727), le Cours de sciences sur des principes nouveaux et simples, du P. Buffier (1732), l’Essai sur les principes du droit et de la morale, de Richer d’Aube (1743) ; par là-dessus, comme si l’on eût craint que notre propre fonds fût trop maigre, des traductions : en 1715, par Nicolas Gueudeville, qui avait déjà sur la conscience certains Dialogues entre un sauvage et le baron de la Hontan (1704), une traduction libre de l’Utopie de Thomas Morus ; en 1745, la traduction, par Laplace, de l’Oroonoko de Mrs Afra Behn (1698) ; en 1746, la traduction, par Miltz et le chevalier de Saint-Germain, des Mémoires de Gaudentio di Lucca, de Simon Berington ; surtout, n’allons pas oublier la traduction, en 1740, de la Fable des Abeilles, de l’Anglais Mandeville, d’où s’envolent des « frelons » que nous reverrons plus tard obstinément rôder autour de la tête de Saint-Simon ; et ce n’est pas tout, mais le tout serait fort peu de chose, et, à la vérité, cela n’est quelque chose que parce que cela nous conduit à 1748 où paraît l’Esprit des lois, à 1749 où Jean-Jacques Rousseau assène à l’Académie de Dijon le Discours sur les Lettres et les Arts, où le libraire Lebreton lance le prospectus de l’Encyclopédie.

C’est bien peu de chose, ce « couplet » de la Coquette du village, de Du Frény (1715), que je retrouve dans mes notes, à son rang chronologique, et que je cite en courant, à titre d’échantillon. Lucas se plaint :

Je sis si las, si las de labourer ma vie !
Labourer pour stici, labourer pour stila !
J’ai labouré trente ans ; après trente ans me v’la.
Labourer pour autrui, c’est un ptit labourage.
Faut labourer pour soi, c’est ça qui donn’ courage.
Pour égaliser tout, faudrait-il pas, rnorgoi !
Que les autr’ à leur tour, labourissient pour moi !

Dans cette plainte, et sous la puérilité de cette fausse paysannerie, il y a du moins une espérance, en tout cas un vœu, et même un germe de résolution, en tout cas une aspiration ou une tendance. La résolution s’accentue, et se ponctue d’un geste révolutionnaire, avec l’Arlequin-Deucalion, de Piron (1722). Le nouveau, — et étrange, — Deucalion jette des cailloux pour créer des hommes, et quand le laboureur paraît, il lui dit : « Tu es mon aîné, et le premier de ces drôles-là, comme le plus nécessaire à leur vie. Laboure ; en profitant de ta peine, ils te mépriseront ; moque-toi d’eux,… vis et meurs dans l’innocence ; » à l’artisan : « Serviteur à monsieur l’artisan. Marche après ton aîné, toi, comme le siècle d’argent suivit le siècle d’or. Il sera nécessaire, tu ne seras qu’utile. Vivant dans les villes, tu seras plus près de la corruption ; ne l’y laisse pas aller : travaille en conscience et vends de même, tu seras heureux. » A l’homme d’épée qui paraît ensuite, il jette à bas son chapeau en lui disant : « Chapeau bas devant ton père, quand tes deux aînés sont dans leur devoir. » Et cette dernière phrase a tout l’air de venir d’une coutume du compagnonnage. Mais d’où qu’elle vienne, il n’importe ; l’important est que, dans ce petit morceau, et dans ce morceau du genre léger, — monologue en trois actes et en vers, — la hiérarchie sociale est renversée. Où est le classement des conditions et professions, tel que le fixèrent Jean Domat ou Charles Loyseau [2] ?

Voilà le ton. Le reste est à l’avenant, le roman comme le théâtre, et la littérature philosophique ou grave ou sérieuse comme la littérature facile. J’ai déjà dit ce qu’il y a chez Pascal, chez La Bruyère, chez. Fénelon, chez les premiers économistes : une certaine impatience de l’inégalité, un commencement de réhabilitation des arts mécaniques. J’ai dit aussi, antérieurement, ce qu’il y a dans l’Esprit des lois. Il y a l’amorce d’une apologie du travail ; il y a, en germe ou en puissance, et le droit de travailler et le droit de choisir librement son travail ; il y a le droit à l’assistance contre l’invalidité et contre la vieillesse ; et peut-être un peu plus encore. Il y a un aperçu, du reste erroné, une échappée de vue plutôt, sur le rôle futur des machines et les maux qui en découleraient. Il y a le pressentiment, sinon la préoccupation des questions naissantes ou à naître qui seraient les questions du lendemain. Je ne crois pas qu’il y ait davantage, ni que, de ce qui pourtant y est, il y ait rien de très arrêté. C’est moins exprimé que sous-entendu. Mais justement, d’une lecture attentive, on emporte l’impression que c’est « dessous » ou que c’est « derrière. » On ne touche plus là la certitude pleine, ni la pleine satisfaction. Au loin, des formes d’avenir se profilent qui seront autres que les formes du présent et du passé. Ce ne sont assurément que des traits perdus. Toutefois l’œil et la main ont eu un tressaillement. Ils ne sont pas demeurés posés sur l’immuable.

Le même pressentiment de la grandeur du travail, la même préoccupation du sort de l’ouvrier se fait jour dans les Notes prises au Harz, en 1729, et dans les cinq Mémoires sur les mines, dont quatre sont de 1731, et le cinquième, postérieur de vingt ans, de 1751. Cette fois, c’est une véritable « enquête » où les moindres détails sont notés, une série de monographies dignes, quelque rapides qu’elles soient, de servir de modèles ; et que Montesquieu, dans l’instant même qu’il mettait en train l’Eprit des lois, ait employé ses loisirs de voyage à se documenter avec ce soin sur des points aussi menus, aussi insignifians pour la plupart de ses contemporains, c’est bien la preuve que ce pressentiment, cette préoccupation sont, comme ils y devaient être, sous son œuvre. Que s’il lui arrive d’y insérer des réflexions (et par parenthèse une observation intéressante sur ce qui se passe à la Chine « où l’on ne veut pas que beaucoup de gens s’assemblent dans un même lieu, ce qui fait qu’il y est défendu d’ouvrir les mines, » on en peut seulement conclure, mais on le savait surabondamment, qu’il a subi, ainsi que tout son temps, cette influence des « Lettres édifiantes, » des jésuites, et en général des missionnaires, qui fit tant pour la préparation de la « théorie du bon sauvage » et qui, sans qu’il s’en doutât, commanda la pensée ou le délire de Rousseau, du Discours sur les Arts au Contrat social et à Emile, de 1749 à 1762. Mais le souci de la documentation positive, qui attache Montesquieu à l’étude des conditions du travail et de la vie aux mines de Rammelsberg ou de Lautenthal, et dont il serait impertinent de penser qu’il ne fut qu’une curiosité de touriste désœuvré, qu’est-ce donc, si ce n’est comme l’appel du monde moderne, ou, pour ne pas entier les mots, si ce n’est, jusque dans les fondations de l’Esprit des lois, l’esprit de l’Encyclopédie ? Bien que l’Encyclopédie soit en quelque sorte placée sous l’invocation du chancelier Bacon, et que ses auteurs, dans le Discours préliminaire, « reconnaissent ce grand homme pour leur maître, » ce n’est pas seulement, et même ce n’est pas surtout parce qu’ils ont taillé d’une autre façon « l’arbre encyclopédique de la connaissance humaine » qu’ils s’écartent de lui et qu’ils s’en distinguent. Ce n’est pas non plus parce qu’au lieu de ne s’intéresser comme lui aux arts mécaniques qu’en tant qu’ils pouvaient servir « à l’institution de la philosophie, » ils les ont considérés en eux-mêmes et estimés pour leur valeur propre. Avant l’Encyclopédie, les ouvrages techniques, les manuels de tel ou tel art, de tel ou tel métier, ne faisaient pas absolument défaut. Mais justement ou bien ils étaient trop techniques, ou bien ils ne l’étaient pas assez ; le plus souvent ils ne l’étaient pas assez. L’écrivain n’avait fait qu’ « effleurer la matière, en la traitant plutôt en grammairien et en homme de lettres qu’en artiste, » c’est-à-dire en homme du métier. Il fallait quelque chose de moins sec et de moins vague, « de plus riche et de plus ouvrier, » c’est l’expression qu’emploie Diderot, et il conclut : « Tout nous déterminait donc à recourir aux ouvriers. »

Des ouvriers, « les plus habiles de Paris et du royaume, » allaient par conséquent devenir, chacun pour son art, les instructeurs, les informateurs des encyclopédistes, qui, eux-mêmes, sous leur direction, afin de mieux comprendre et faire comprendre, allaient mettre la main au métier ; et trois ou quatre deviendraient, à ce titre, leurs collaborateurs. Le Prospectus ou le Discours préliminaire nomment, à côté de M. J.-B. Le Roy, horloger, « l’un des fils du célèbre M. Julien Le Roy, » de M. Prévost, inspecteur des verreries, de M. Longchamp, brasseur, de M. Buisson, fabricant de Lyon, de M. La Bassée, passementier, de M. Douet, gazier, de M. Pichard, marchand fabricant bonnetier, de M. Fournier, fondeur de caractères d’imprimerie, qui sont évidemment des « maîtres » ou des « entrepreneurs, » des « patrons », des « bourgeois, » M. Mallet, potier d’étain à Melun, M. Barrat, « ouvrier excellent en son genre, » — la bonneterie, — MM. Bonnet et Laurent « ouvriers en soie. » Une pareille collaboration entre gens de lettres et gens de métier, voilà encore qui bouleversait les rangs de la hiérarchie sociale, voilà qui était original et neuf. Mais ce qu’il y a de vraiment nouveau dans l’Encyclopédie, — que le système suive de plus ou moins près celui de Bacon, et que l’idée de la publication soit plus ou moins directement empruntée à l’Anglais Ephraïm Chambers, — c’est le souffle ; ce qu’il y de vraiment original, d’émouvant au sens étymologique du mot, c’est l’accent, le son de la voix ; car, peut-être avions-nous déjà entendu quelques-unes de ces paroles, mais celles-là mêmes que nous avions entendues n’avaient pas encore sonné ainsi.

Il n’est pas jusqu’à ce thème, en apparence si innocent, la réhabilitation des arts mécaniques, qui, jusque sous la plume habituellement plus émoussée de D’Alembert, ne se fasse par endroits offensif, presque agressif. Le Discours préliminaire rappelle le long dédain où l’esprit a tenu le corps, comme une revanche des temps brutaux où les forces du corps avaient écrasé étouffé les talens de l’esprit. Et il tire de là tout ce développement :


Les arts mécaniques dépendans d’une opération manuelle, et asservis, qu’on me permette ce terme, à une espèce de routine, ont été abandonnés à ceux d’entre les hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus inférieure. L’indigence qui a forcé ces hommes à s’appliquer à un pareil travail, plus souvent que le goût et le génie ne les y ont entraînés, est devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce qui l’accompagne. A l’égard des opérations libres de l’esprit, elles ont été le partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la nature. Cependant, l’avantage que les arts libéraux ont sur les arts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l’esprit, et par la difficulté d’y exceller, est suffisamment compensé par l’utilité bien supérieure que les derniers nous procurent pour la plupart. C’est cette utilité même qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales, pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d’hommes. Mais la société, en respectant avec justice les grands génies qui l’éclairent, ne doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole n’est pas moins avantageuse au genre humain que ne le serait à la Physique l’explication des propriétés de cette aiguille. Enfin, à considérer en lui-même le principe de la distinction dont nous parlons, combien de savans prétendus, dont la science n’est proprement qu’un art mécanique : et quelle différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre, sans usage, sans liaison, et l’instinct d’un artisan réduit à l’exécution machinale ?

Le mépris qu’on a pour les arts mécaniques semble avoir indue jusqu’à un certain point sur les inventeurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l’histoire de ses destructeurs, c’est-à-dire des conquérans, n’est ignorée de personne. Cependant c’est peut-être chez les artisans qu’il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l’esprit, de sa patience et de ses ressources. J’avoue que la plupart des arts n’ont été inventés que peu à peu, et qu’il a fallu une assez longue suite de siècles pour porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n’en est-il pas de même des sciences ? Combien de découvertes, qui ont immortalisé leurs auteurs, avoient été préparées par les travaux des siècles précédens, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu’un pas à faire ! Et pour ne point sortir de l’Horlogerie, pourquoi ceux à qui nous devons la fusée des montres, l’échappement et la répétition, ne sont-ils pas aussi estimés que ceux qui ont travaillé successivement à perfectionner l’algèbre ? D’ailleurs, si j’en crois quelques philosophes, que le mépris qu’on a pour les arts n’a point empêchés de les étudier, il est certaines machines si compliquées, et dont toutes les parties dépendent tellement l’une de l’autre, qu’il est difficile que l’invention en soit due à plus d’un seul homme. Ce génie rare, dont le nom est enseveli dans l’oubli n’eût-il pas été bien digne d’être placé à côté du petit nombre d’esprits créateurs qui nous ont ouvert dans les sciences des routes nouvelles ?


Mais ce n’est qu’un avertissement, qu’une escarmouche dans la bataille qui s’engage, de plus en plus âpre à mesure qu’à travers les difficultés la petite troupe des encyclopédistes avance. Il semble qu’au fur et à mesure que le bruit s’élève autour d’eux, leur voix monte. Les premiers articles (sauf l’article Art, de Diderot, qui n’est pourtant encore que la glorification, après la réhabilitation, des arts mécaniques ; mais Diderot avait naturellement le verbe haut et fort), dans les premières lettres, l’article Artisan, l’article Artiste, l’article Bourgeois sont neutres et pour ainsi dire grammaticaux :


Artisan, s. m. Nom par lequel on désigne les ouvriers qui professent ceux d’entre les arts mécaniques qui supposent le moins d’intelligence. On dit d’un bon cordonnier que c’est un bon artisan, et d’un habile horloger que c’est un artiste.

Artiste, s. m. Nom que l’on donne aux ouvriers qui excellent dans ceux d’entre les arts mécaniques qui supposent l’intelligence.

Bourgeois… Le bourgeois est celui dont la résidence ordinaire est dans une ville.


Passons maintenant à l’article Épargne. On y lit : « Ce serait une vue bien conforme à la justice et à l’économie publique, de ne pas abandonner le plus grand nombre de sujets à la rapacité de ceux qui les emploient et dont le but principal, ou pour mieux dire unique, est de profiter du labeur d’autrui, sans égard au bien des travailleurs. » A l’article Journalier, qui est de Diderot, on peut lire : « Ouvrier qui travaille de ses mains, et qu’on paye au jour la journée. Cette espèce d’hommes forme la plus grande partie d’une nation : c’est son sort qu’un bon gouvernement doit avoir principalement en vue. Si le journalier est misérable, la nation est misérable. » L’article Travail, où l’on sent la même griffe, est plus qu’une apologie ; c’est un dithyrambe, une hymne en deux strophes : « Travail, occupation journalière à laquelle l’homme est condamné par son besoin, et à laquelle il doit en même temps sa santé, sa subsistance, sa sérénité, son bon sens et sa vertu peut-être. L’homme regarde le travail comme une peine, et conséquemment comme l’ennemi de son repos ; c’est, au contraire, la source de tous ses plaisirs et le remède le plus sûr contre l’ennui… Le travail du corps, dit M. de la Rochefoucauld, délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux. La mythologie, qui le considéroit comme un mal, l’a fait naître de l’Érèbe et de la Nuit. »

Les articles Journée, Ouvrier, Salaire, Travailleur ne contiennent guère que des définitions. L’article Mercenaire est un peu guindé : « Mercenaire, se dit de tout homme dont on paie le travail. Il y a dans l’État des métiers qui sembleroient ne devoir jamais être mercenaires : ce sont ceux que récompense la gloire ou même la considération. » Mais écoutez l’article Peuple. Je dis bien : écoutez, car il parle plus qu’il n’est écrit. Pas moyen de ne point le citer, ni de l’abréger malgré sa longueur. On y entend le cri des temps qui vont venir, et, si l’on regarde en arrière, on y mesure d’un seul coup d’œil tout le chemin parcouru depuis Domat, depuis la fin du XVIIe siècle. Il faut donc le donner presque sans coupure. Aussi bien est-ce, en raccourci, presque toute l’Encyclopédie, qui est une bonne part de la Révolution ; ici la grande crise s’ouvre, elle est ouverte :


… Autrefois, en France, le peuple étoit regardé comme la partie la plus utile, la plus précieuse, et par conséquent la plus respectable de la nation. Alors on croyoit que le peuple pouvoit occuper une place dans les états généraux, et les parlemens du royaume ne faisoient qu’une raison de celle du peuple et de la leur. Les idées ont changé, et même la classe des hommes faits pour composer le peuple se rétrécit tous les jours davantage. Autrefois le peuple étoit l’état général de la nation, simplement opposé à celui des grands et des nobles. Il renfermoit les laboureurs, les ouvriers, les artisans, les négocians, les financiers, les gens de lettres et les gens de loix. Mais un homme de beaucoup d’esprit, qui a publié, il y a près de vingt ans, une dissertation sur la nature du peuple, pense que ce corps de la nation se borne actuellement aux ouvriers et aux laboureurs. Rapportons ses propres réflexions sur cette matière, d’autant mieux qu’elles sont pleines d’images et de tableaux qui servent à prouver son système.


Sous le couvert de cet homme de tant d’esprit, une ironie qui badine et se joue, qui ne frappe qu’en flattant, fait passer de dures vérités :


Les gens de loix, dit-il, se sont tirés de la classe du peuple, en s’enno-blissant sans le secours de l’épée : les gens de lettres, à l’exemple d’Horace, ont regardé le peuple comme profane. Il ne seroit pas honnête d’appeller peuple ceux qui cultivent les beaux-arts, ni même de laisser dans la classe du peuple cette espèce d’artisans, disons mieux, d’artistes maniérés qui travaillent le luxe ; des mains qui peignent divinement une voiture, qui montent un diamant au parfait, qui ajustent une mode supérieurement, de telles mains ne ressemblent point aux mains du peuple. Gardons-nous aussi de mêler les négocians avec le peuple ; depuis qu’on peut acquérir la noblesse par le commerce, les financiers ont pris un vol si élevé, qu’ils se trouvent côte à côte des grands du royaume. Ils sont faufilés, confondus avec eux ; alliés avec les nobles, qu’ils pensionnent, qu’ils soutiennent, et qu’ils firent de la misère : mais pour qu’on puisse encore mieux juger combien il seroit absurde de les confondre avec le peuple, il suffira de considérer un moment la vie des hommes de cette volée et celle du peuple.


Panneau de droite du diptyque : le financier, pris comme symbole, pas très loin de celui de La Bruyère, mais moins mélancolique que celui de La Fontaine, et s’amusant à fond pour les besoins de la cause :


Les financiers sont logés sous de riches plafonds ; ils appellent l’or et la soie pour filer leurs vêtemens ; ils respirent les parfums, cherchent l’appétit dans l’art de leurs cuisiniers ; et quand le repos succède à leur oisiveté, ils s’endorment nonchalamment sur le duvet. Rien n’échappe à ces hommes riches et curieux ; ni les fleurs d’Italie, ni les perroquets du Brésil, ni les toiles peintes de Masulipatam, ni les magots de la Chine, ni les porcelaines de Saxe, de Sève (Sèvres) et du Japon. Voyez leurs palais à la ville et à la campagne, leurs habits de goût, leurs meubles élégans, leurs équipages lestes, tout cela sent-il le peuple ? Cet homme qui a su brusquer la fortune par la porte de la finance, mange noblement en un repas la nourriture de cent familles du peuple, varie sans cesse ses plaisirs, réforme un vernis, perfectionne un lustre par le secours des gens du métier, arrange une fête et donne de nouveaux noms à ses voitures. Son fils se livre aujourd’hui à un cocher fougueux pour effrayer les passans ; demain il est cocher lui-même, pour les faire rire.

Ah ! non, « cela ne sent point le peuple » ou ne le sent plus : le vernis a recouvert l’argile, la dorure cache le bois. Mais le panneau de gauche n’en paraît que plus noir :


Il ne reste donc dans la masse du peuple que les ouvriers et les laboureurs. Je contemple avec intérêt leur façon d’exister ; je prouve que cet ouvrier habite ou sous le chaume, ou dans quelque réduit que nos villes lui abandonnent, parce qu’on a besoin de sa force. Il se lève avec le soleil, et, sans regarder la fortune qui rit au-dessus de lui, il prend son habit de toutes les saisons, il fouille nos mines et nos carrières, il dessèche nos marais, il nettoie nos rues, il bâtit nos maisons, il fabrique nos meubles ; la faim arrive, tout lui est bon ; le jour finit, il se couche durement dans les bras de la fatigue.

Le laboureur, autre homme du peuple, est avant l’aurore tout occupé à ensemencer nos terres, à cultiver nos champs, à arroser nos jardins. Il souffre le chaud, le froid, la hauteur des grands, l’insolence des riches, le brigandage des traitans, le pillage des commis, le ravage même des bêtes fauves, qu’il n’ose écarter de ses moissons par respect pour les plaisirs des puissans. Il est sobre, juste, fidèle, religieux, sans considérer ce qui lui en reviendra. Colas épouse Colette, parce qu’il l’aime ; Colette donne son lait à ses enfans, sans connaître le prix de la fraîcheur et du repos. Ils grandissent, ces enfans, et Lucas, ouvrant la terre devant eux, leur apprend à la cultiver. Il meurt, et leur laisse son champ à partager également ; si Lucas n’étoit pas un homme du peuple, il le laisseroit tout entier à l’aîné. Tel est le portrait des hommes qui composent ce que nous appelons peuple, et qui forment toujours la partie la plus nombreuse et la plus nécessaire de la nation.


La fin de l’article est employée à combattre « cette maxime d’une politique infâme, » que de tels hommes, les ouvriers et les laboureurs, le peuple, « ne doivent point être à leur aise, si l’on veut qu’ils soient industrieux et obéissans. » Il s’achève à filer des précautions oratoires pour mettre le prince du bon côté, — du côté de l’Encyclopédie ; — faire de lui le premier champion des droits du peuple contre les prétentions de l’aristocratie plus ou moins antique, plus ou moins authentique ; et l’exhorter enfin à garnir le pot du paysan, chaque dimanche, de la poule d’Henri IV, élevée, — c’est le progrès, — à la dignité d’ « oie grasse. » Mais la phrase essentielle, le point culminant du morceau, vers lequel il tend tout entier, demeure cette phrase où je m’arrête : « Tels sont ces hommes (l’ouvrier, le laboureur) qui composent ce que nous appelons peuple, et qui forment toujours la partie la plus nombreuse et la plus nécessaire de la nation. » Là est sa nouveauté, la nouveauté de l’Encyclopédie elle-même, et, si je l’ose dire, sa vertu, sa vigueur créatrice, sa force pour faire d’une idée une force. « En conséquence, note Brunetière, toute littérature, drame ou conte, va devenir désormais une littérature « pratique, » c’est-à-dire sociale, sociologique, populaire, ouvrière de progrès, inspirée de l’intérêt public, réformatrice, en attendant qu’elle devienne révolutionnaire [3]. »


II

Premièrement, ce qu’on a un peu sévèrement nommé « la littérature ennuyeuse. » Mais peut-être vaut-il mieux (la chronologie, en tout cas, l’exigerait) expédier d’abord ce qui nous reste à ajouter sur Rousseau [4], du Discours sur l’origine de l’inégalité des conditions parmi les hommes au Contrat social et à Emile, de 1755 à 1762. D’ailleurs, puisque, dans l’Encyclopédie, l’article Economie politique est de lui (1755), c’est une transition toute trouvée entre les encyclopédistes et les économistes, qui ne peuvent, et ne semblent pas avoir désiré, le réclamer ni les uns ni les autres.

Il ne les unit point, n’étant pas de ces génies ou de ces caractères faits pour unir, et il ne reste point entre eux dans un juste milieu, étant de ces génies et de ces caractères faits pour se porter aux extrêmes. Mais les deux sentimens qui coulent et circulent, au début en petits filets, cachés, souvent perdus et comme souterrains à travers le XVIe et le XVIIe siècles, et puis en vastes nappes qui s’étendent au soleil à travers le XVIIIe : d’une part, l’instinct d’égalité, surtout sous sa forme négative, l’impatience de l’inégalité ; et, d’autre part, une tendance de plus en plus accusée à la réhabilitation des arts manuels ; ces deux courans de plus en plus forts, de plus en plus rapides, Jean-Jacques Rousseau les recueille, les capte, les lance en flot hurlant et destructeur contre les classes et les ordres, contre la hiérarchie et les distinctions, contre toutes les cloisons et tous les compartimens de la société… C’est alors qu’on entend fulminer l’anathème : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile [5]. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnées au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne [6] ! » C’est alors qu’on entend tonner des apostrophes farouches et magnifiques : « Jeune homme, imprime à ton travail la main de l’homme, etc. » C’est alors qu’à grand fracas on entend craquer les planchers et tomber les étages de la vieille bâtisse sociale : « Il y a une estime publique attachée aux différens arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, et (ironiquement) cela doit être. » Voilà d’où viennent, jusque dans les métiers, « ces importans qu’on n’appelle pas artisans, mais artistes. » On gardera bien Emile d’entrer avec plus de respect dans la boutique d’un orfèvre que dans celle d’un serrurier. Au rebours de l’usage, on l’habituera à classer, selon leur utilité pour tout le monde, les travaux et les ouvriers : jugez par là comment il classera les travailleurs et les oisifs : il dit, lui, les fripons : « Le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus grand prix que l’or et le verre que le diamant : de même il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu’un Lempereur, un Leblanc, et tous les joailliers de l’Europe ; et il donnerait toute l’Académie des Sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards [7]. » Rien n’est au-dessus, ni même au niveau d’un métier utile. Apprenez un métier, même si vous ne devez pas en avoir besoin. « Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre ? Eh ! tant pis, tant pis pour vous ! Mais n’importe, ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisan pour être au-dessus du vôtre [8]. » La vallée de larmes qu’est la terre se changera aussitôt en un vallon d’idylle, et comme les relations des hommes seront charmantes, et comme la vie sera heureuse, et comme l’humanité elle-même sera meilleure ! « Vous cuirez dans la première boutique du métier que vous avez appris : « Maître, j’ai besoin d’ouvrage. — Compagnon, mettez-vous là, travaillez. » Avant que l’heure du dîner soit venue, vous avez gagné votre dîner. Si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste [9]. » Ce que penseront ensuite l’élève de Rousseau, et tous les fils ou neveux d’Emile qui seront, au second degré, ses élèves, Taine le fait tenir en trois points ; et c’est assez, car la pensée est courte : « En fait d’arts, il n’y a de tolérables que ceux qui, fournissant à nos premiers besoins, nous donnent du pain pour nous nourrir, un toit pour nous abriter, un vêtement pour nous couvrir, des armes pour nous défendre. — En fait de vie, il n’en est qu’une saine, celle que l’on mène aux champs, sans apprêt, sans éclat, en famille, dans les occupations de la culture, sur les provisions que fournit la terre, parmi des voisins qu’on traite en égaux et des serviteurs qu’on traite en amis. — En fait de classes, il n’y en a qu’une respectable, celle des hommes qui travaillent de leurs mains, artisans, laboureurs, les seuls qui soient véritablement utiles, les seuls qui, rapprochés par leur condition de l’état naturel, gardent, sous une enveloppe rude, la chaleur, la bonté et la droiture des instincts primitifs [10]. » Pour ce qui est de la vie des champs, il n’est pas certain que Jean-Jacques, malgré ses goûts ou plutôt malgré ses passions rustiques, préfère le laboureur à l’artisan ; au contraire, il écrit : « De toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail : il est aussi libre que le laboureur est esclave, car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d’autrui [11]. » Mais il est parfaitement certain, en revanche, qu’il préfère le maréchal, le serrurier, le forgeron au maçon et au cordonnier ; ces derniers néanmoins au perruquier et au tailleur ; ces derniers encore au doreur, au brodeur, au vernisseur ; ces derniers à leur tour au musicien, au comédien, au faiseur de livres, au poète (où sont-elles maintenant, « les quatre facultez de gens de lettres ? ) ; et il préfère le menuisier à tout le reste. Emile sera donc menuisier ; mais pas un menuisier pour rire, un amateur : « Il ne prendra pas un maître de rabot une heure par jour, comme on prend un maître à danser ; non, nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples, et notre ambition n’est pas tant d’apprendre la menuiserie que de nous élever à l’État de menuisier. Je suis donc d’avis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l’ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres, et qu’après avoir eu l’honneur de souper avec sa famille, nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs [12]. » Allons-y donc ; nous voilà tous menuisiers pour un demi-siècle ; et, dans le demi-siècle qui va suivre, voilà tous les petits saint-simoniens menuisiers ; voilà tout le monde ouvrier. Justement, ce Saint-Simon, Claude-Henri, le comte, lorsqu’il sut que Mme de Staël était veuve, lui proposa de l’épouser, pour qu’ils pussent, à eux deux, lui, homme extraordinaire, et elle, femme extraordinaire, faire un enfant incomparable. Un peu de la même façon, le beau et fatal menuisier, le pâle et sublime Amaury du Compagnon du Tour de France est l’enfant que Jean-Jacques, homme sensible, a fait, intellectuellement, — avec l’aide du temps, — à George Sand, femme sensible. Ainsi Rousseau a bien été le père de tous les romantismes, — cette paternité-là ne saurait lui être contestée ; — non seulement du romantisme littéraire, ce qui ne serait que curieux, mais du romantisme politique et social, ce qui est grave.

Les économistes, quant à eux, ne méritent pas le même reproche : ils ne furent point sensibles. On a dit de leur science qu’elle était sans entrailles, mais je ne le répéterai pas, incapable que je suis de me représenter ce que pourraient bien être « les entrailles d’une science, » et sûr de demeurer convaincu, si par miracle j’y réussissais, que la science doit en effet être sans entrailles. La vérité est que les économistes, s’ils virent la misère autour d’eux, ne le dirent pas, et que, s’ils en furent émus, ils ne le montrèrent pas. Mais la virent-ils ? Quelques-uns d’entre eux, les premiers en date, Boisguillebert, Vauban, oui, sans doute. Et regardèrent-ils l’homme ? Il le fallut bien, ceux du moins qui s’intitulèrent les amis des hommes. Cependant, pour beaucoup, ce fut être assez tendrement les amis des hommes que de leur apporter l’évangile de la richesse, et de le leur tendre à tous, avec une froideur indifférente. — Laissez faire, laissez passer. Lâchez les rênes, déchaînez la libre concurrence ; la vie reconnaîtra les siens. L’harmonie sortira automatiquement de la variété même des compétitions, et tout sera sinon bien, du moins au mieux. Il suffit de ne gêner personne en rien. — Les économistes proclament du reste hautement l’éminente valeur du travail, s’ils ne reconnaissent pas à tout travail la même valeur. Le chef de l’école, le docteur Quesnay [13], jouant sur le sens du mot produire, pose en principe que la terre seule « produit » et que, par suite, la seule classe productive est « celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la nation, qui fait les avances des dépenses des travaux de l’agriculture, et qui paye annuellement les revenus des propriétaires des terres. » Comment, après cela, le laboureur s’arrange avec le tailleur qui fait son vêtement, et comment tous les hommes labourent, en une certaine manière, « parce que tous tendent à ménager le temps du laboureur ; » pourquoi cependant quiconque n’est pas laboureur ne formera jamais qu’une classe « stérile, » ou « stipendiée, » ou « subordonnée, » c’est le mystère, au demeurant assez simple, que confesse « la secte, » et c’est peut-être un joli sujet de méditation ou de dissertation, mais la production ne fait-elle pas un peu trop négliger le producteur, qui déjà ne veut plus être négligé ? Le livre de la physiocratie, on peut dire : sa Bible, c’est L’ordre naturel et essentiel de sociétés politiques, de Mercier de la Rivière (1761). Mais s’il est cru à la lettre, appris et récité en versets par les initiés, au dehors il soulève des doutes que tout de suite exprime l’abbé de Mably (1768).

Et ce ne sont pas seulement des « doutes » que Mably oppose à « l’ordre naturel et essentiel des sociétés. » Ce sont des avertissemens qui ressemblent à des menaces. Mercier de la Rivière a écrit : « Le peuple, envieux de l’état des grands propriétaires, est souvent tenté de regarder comme une injustice l’inégalité du partage entre eux et lui, et cette opinion tend à l’aveugler sur le choix des moyens propres à établir entre eux et lui une sorte d’équilibre. » — « Vous me permettrez de remarquer, riposte l’abbé de Mably, que cette opinion est au contraire très propre à éclairer le peuple sur les moyens d’établir une sorte d’équilibre, ou, si vous le voulez, une moins grande différence entre lui et les riches [14]. » Menaces qui se font plus directes dans le Dialogue sur les droits et devoirs du citoyen : « Il y a, dans nos Etats modernes, une foule d’hommes qui sont sans fortune, et qui, ne subsistant que par leur industrie, n’appartiennent en quelque sorte à aucune société ; tout ce que je puis faire pour votre service (continue en souriant l’un des interlocuteurs, milord Stanhope, — et ce sourire est plein de choses), c’est que ce droit si effrayant, de réformer ne devienne pas un devoir pour ces espèces d’esclaves du public, que leur ignorance, leur éducation et leurs occupations serviles condamnent à n’avoir aucune volonté. » Ah ! s’ils n’étaient pas, par cette servitude, plongés et maintenus dans l’abrutissement, affectés d’une « maladie de l’esprit » telle que le luxe qui devrait les révolter, presque toujours les éblouit ! Mais leurs yeux se dessilleront, et il n’en ira plus de la sorte dans la cité de l’avenir qui lentement va se bâtir au centre de l’île déserte. Là, le classement social se fera différemment, les valeurs sociales seront rectifiées. Là « ce ne serait point aux inventeurs des arts que je décernerais des récompenses, mais aux laboureurs dont les champs seraient les plus fertiles ; au berger dont le troupeau serait le plus sain et le plus fécond, au tisserand le plus laborieux [15]. »

Il n’empêchera, assurément, que les disciples de François Quesnay, l’abbé Baudeau [16], Le Trosne [17], continuent à chanter l’antienne rituelle, à diviser les travaux et les arts en productifs et en stériles, et du reste, dans tous les arts, productifs ou stériles, à se préoccuper moins du producteur que du produit. Toutefois, quoique couverte ou détournée, ou plutôt enveloppée dans la considération du produit, et toujours gouvernée par la recherche de l’accroissement de la richesse, il serait injuste de dire que cette préoccupation leur est entièrement étrangère. Elle n’est même pas non plus tout à fait absente des Dialogues sur les blés de ce spirituel abbé Galiani dont la tête napolitaine fut à la fois pleine et légère ; au moins sut-il apprécier comme il convenait l’importance des manufactures et, par contre-coup, l’utilité, la nécessité, la dignité sociale de l’ouvrier. Avec Necker (1775), la note vibre davantage et tremble un peu : on voit bien qu’il est, comme Rousseau, citoyen de Genève ; mais cette émotion, qui ne va pas sans quelque phraséologie, est plus inattendue chez le banquier que chez le philosophe : peut-être n’en est-elle aussi que plus significative : « Vivre aujourd’hui, travailler pour vivre demain, voilà l’unique intérêt de la classe la plus nombreuse des citoyens. » La dureté de leur sort, ce qu’il a de borné et de précaire, n’est pourtant pas sans compensation, sans consolation. Et lesquelles ? Frugales, certes, et champêtres, et administrées par la bonne Nature ! On peut, par la concurrence, réduire l’homme de travail à n’avoir que du pain pour sa récompense, mais on ne peut « lui enlever ni ces besoins renaissans qui donnent de la saveur au plus simple aliment, ni cette soif ardente qui l’appelle avec plaisir auprès d’une fontaine, ni ce sommeil qui délasse doucement son corps fatigué, ni le spectacle de la nature qui le réjouit à son réveil, ni ce mouvement qui le distrait, ni cette curiosité qui l’agite, ni ce sang embrasé délice de ses sens, ni cette espérance enfin qui colore l’avenir, adoucit le présent, et relève le courage. » Autant dire : « Bienheureux les affamés parce qu’ils ont faim, bienheureux les vagabonds parce qu’ils couchent à la belle étoile, bienheureux ceux qui n’ont rien parce qu’ils jouissent mieux du doux rêve d’avoir un jour quelque chose ! » Ce sont les béatitudes du savetier, mais chantées par le financier, et l’on aimerait que le savetier les chantât lui-même ! De ce couplet, ne retenons que l’intention, et puisque nous avons passé par-dessus Origine et progrès d’une science nouvelle, de Dupont de Nemours, qui n’est en somme qu’un cahier d’élève, notes prises sous la dictée (1768), allons tout droit au chapitre de la Défense de l’usure (1787) où Bentham, ayant bousculé tout le classement superficiel des juristes et tout le classement artificiel des physiocrates, dessine d’un Irait sec, précis et profond les deux classes qui se sont toujours disputé le monde, se le disputent encore et probablement se le disputeront longtemps ; l’une, qui possède les instrumens de travail, et qui ne veut ou ne peut les employer ; l’autre, qui le veut et qui le peut, ou qui voudrait et qui pourrait les employer, mais ne les possède pas. « Jusqu’à présent, la première de ces deux classes s’est constamment réservé une part du travail de la seconde en lui cédant l’usage des instrumens dont elle était en possession. Cette part qu’elle s’est réservée a toujours été proportionnée à sa puissance politique ; elle a toujours été en diminuant, à mesure que l’existence sociale de la classe des travailleurs a grandi et que son influence politique s’est étendue. » Et nous voici venus ou revenus au cœur même de notre sujet : nous touchons de nouveau les deux élémens, les deux facteurs qui coopèrent à « la crise de l’Etat moderne ; » nous les tenons en liaison, en union, en fonction l’un de l’autre. C’est ici un écrit d’économiste qui nous les dénonce, mais quand il y avait eu, en la personne de Turgot, un économiste au pouvoir, leur jeu ne lui avait pas échappé ; la preuve en est dans cet écrit officiel et public, dans cet écrit d’Etat, l’édit de février 1776, qui n’est rien, s’il n’est un effort vers la conciliation du droit et du moyen de travailler [18].


III

Après « la littérature ennuyeuse, » ce qu’on est convenu d’appeler la littérature amusante, le roman, le théâtre. Pour grouper autour de son chef toute l’école physiocratique, nous avons dû brusquer les dates et en brouiller la succession. Peut-être devrions-nous maintenant faire une place au drame bourgeois de La Chaussée et aux contes de Diderot, ce qui signifie au théâtre dans le genre des drames de La Chaussée et au roman dans le genre des contes de Diderot, lesquels ne sont pas les derniers à devenir « sociaux, sociologiques, populaires, ouvriers de progrès, inspirés de l’intérêt public, réformateurs, et, en puissance, révolutionnaires. » Mais je ne prendrai qu’un exemple, et je le prendrai dans Sedaine, à cause de ses origines et de son premier métier, parce qu’il est permis de supposer qu’il exprime non seulement ses sentimens personnels, mais ceux de son milieu, et que son œuvre, sous ce rapport, est moins une œuvre qu’un témoignage.

Le personnage principal du Philosophe sans le savoir (1765), M. Vanderk, est un commerçant, qui a un magasin, un bureau, une caisse. Ses commis ne mangent pas avec lui, mais ils mangent comme lui. (« Que la table des commis soit servie comme la mienne. ») Près de lui est un homme de confiance, une manière d’intendant, Antoine, dont la fille est « la bonne amie » de Mlle Vanderk. Il est regrettable que la valeur représentative de ce personnage, comme type du marchand, de l’homme de négoce dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, soit affaiblie par toute une histoire romanesque, qui fait que M. Vanderk n’est pas M. Vanderk, mais, sous ce nom, — à lui légué en même temps que sa fortune par un « bon Hollandais » propriétaire d’un bateau sur lequel il avait pris passage, — un gentilhomme, « chevalier, ancien baron de Savières, de Clavières, etc., obligé de s’expatrier à la suite d’un duel malheureux. On peut donc croire qu’il a apporté, dans le monde où il a vécu, les sentimens du monde qu’il a quitté, et qu’il anoblit sa profession du souvenir de sa naissance. Mais l’idée qu’il s’en fait est très haute. La voici. Son fils vient d’avoir une querelle dans un café avec un jeune fat qui parlait mal des commerçans (inutile de nous embarrasser des complications de l’intrigue). Il en est encore tout chaud : « Les commerçans… les commerçans,… c’est l’état de mon père et je ne souffrirai jamais qu’on l’avilisse. » Alors M. Vanderk père, après avoir commémoré solennellement ses ancêtres : « Si vous pensez que j’ai fait par le commerce une tache à leur nom, c’est à vous de l’effacer ; mais, dans un siècle aussi éclairé que celui-ci, ce qui peut donner la noblesse n’est pas capable de l’ôter. » Rappelons-nous ici Montesquieu et Turgot [19], et pensons — il ne se fera plus attendre que deux ans, — à l’arrêt du Conseil du 30 octobre 1767 : « Veut et entend Sa Majesté qu’ils (les marchands en gros) soient réputés vivant noblement… et jouissent… de l’exemption de la milice pour eux et leurs enfans et du privilège de porter l’épée [20]. » Mais, sur un mot de Vanderk fils : « le préjugé est malheureusement si fort ! » M. Vanderk père s’exalte, il vaticine presque :


Un préjugé ! un tel préjugé n’est rien aux yeux de la raison. — M. VANDERK FILS. Cela n’empêche pas que le commerce ne soit considéré comme un état. — M. VANDERK PERE. Quel état, mon fils, que celui d’un homme qui d’un trait de plume se fait obéir d’un bout de l’univers à l’autre ! Son nom, son seing n’a pas besoin, comme la monnaie d’un souverain, que la valeur du métal serve de caution à l’empreinte, sa personne a tout fait : il a signé, cela suffit. — M. VANDERK FILS. J’en conviens, mais… — M. VANDERK PERE. Ce n’est pas un temple, ce n’est pas une seule nation qu’il sert ; il les sert toutes, et en est servi, c’est l’homme de l’univers. — M. VANDERK FILS. Cela peut être vrai ; mais enfin, en lui-même, qu’a-t-il de respectable ? — M. VANDERK PERE. De respectable ! Ce qui légitime dans un gentilhomme les droits de la naissance ; ce qui fait la base de ses titres ; la droiture, l’honneur, la probité. — M. VANDERK FILS. Votre conduite, mon père. — M. VANDERK PERE. Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s’allume, tout s’embrase, l’Europe est divisée ; mais ce négociant, anglais, hollandais, russe ou chinois, n’en est pas moins l’ami de mon cœur ; nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations, et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c’est qu’un honnête négociant. — M. VANDERK FILS. Et le gentilhomme donc, et le militaire ? — M. VANDERK PERE. Je ne connais que deux états au-dessus du commerçant (en supposant encore qu’il y ait quelque différence entre ceux qui font le mieux qu’ils peuvent dans le rang où le ciel les a placés) : je ne connais que deux états, le magistrat qui fait parler les lois et le guerrier qui défend la patrie.


Je sais bien que M. Vanderk a une sœur qui s’aigrit, pauvre et dédaigneuse, au fond de quelque manoir du Herri, qui ne consent à venir au mariage de sa nièce que parce qu’elle « épouse un homme de qualité » bien que de robe, et qui n’y vient encore qu’à la condition de passer « pour une parente éloignée, pour une protectrice de la famille. » Je sais aussi que, dans Les femmes vengées ou les feintes infidélités, du même Sedaine (1775), lorsque « la présidente » feint, par manière de jeu, de s’en laisser conter par « un artiste, » M. Riss, le mari, qui voit la scène d’un cabinet voisin, s’écrie, pensant à sa dignité (c’est-à-dire à sa qualité) avant de penser à son honneur :

Dieu, quel affront pour la magistrature !
Un peintre !

Et redoublant, la minute d’après :

Il la tutoie ! Un peintre !

Enfin, quand M. Riss soupire : « Mon cher cœur… »

Mon cœur ! un barbouilleur de toile,
A la femme d’un président !

Un pareil mot, dans un pareil moment, prouve que le sentiment de la hiérarchie sociale est fortement ancré dans l’âme, mais il ne le prouve pas pour toutes les âmes ; le président, et la vieille Mlle de Savières, Clavières, etc, sont, dans le dessein de l’auteur, des personnages ridicules, ceux dont les travers doivent amuser le public, ceux qui sont mis là en guise de repoussoir. Les personnages sympathiques, au contraire, ce sont les deux Vanderk, père et fils. Ce sont eux qui expriment la vraie opinion de la classe, de la société, du temps ; l’opinion la plus générale, qui plaît et caresse le mieux, qui est à la mode, qui a la vogue : et cette opinion, c’est que, pour la classe moyenne au moins, mais pour cette classe tout entière, c’en est fini de l’inégalité des classes.


IV

Néanmoins, ce n’est encore que « la classe moyenne ; » artiste-peintre, commerçant en gros ou négociant, c’est « la bourgeoisie. » Or, n’est-ce pas du « peuple » que l’Encyclopédie a dit « la classe la plus nombreuse et la plus nécessaire de la nation ; » et ne l’a-t-elle pas défini : « l’ouvrier et le laboureur ? » L’Encyclopédie méthodique, qu’entreprend en 1781 le libraire Panckoucke et dont la publication en 166 volumes durera jusque vers 1830 [21], continue, développe des points spéciaux, et parfois corrige la première, la grande Encyclopédie, où des gens de métier avaient sans doute collaboré, mais qui demeurait pourtant une œuvre de philosophes. La préface mise en tête de la série de huit volumes où il est traité des arts et métiers, tout en rendant hommage à l’intention de Diderot, ne dissimule ni les lacunes ni les fautes de l’exécution, ni les « confusions » ni les « erreurs », et en tire même un des motifs de l’entreprise nouvelle. « Il n’y a encore, peut-on y lire, aucune collection, quelles que soient les grandes tentatives faites ailleurs, où les arts et métiers mécaniques soient plus complets, plus développés et mieux présentés. Elle renferme la description de plus de 300 arts et métiers dont les procédés sont en général décrits avec assez de soin dans le texte, et exposés sous toutes leurs formes dans des planches nombreuses et très soignées. Cependant, il faut convenir que, malgré les justes éloges que l’on a donnés à la partie des arts et métiers, on y trouve les défauts presque inséparables de la difficulté des premières recherches, et de l’embarras d’une foule d’objets qu’il falloit en quelque sorte défricher et faire sortir des ténèbres dont ils étoient enveloppés. » Au demeurant, l’hommage rendu à l’effort de Diderot est si sincère que la préface des Arts et métiers de l’Encyclopédie méthodique consiste presque toute dans la simple reproduction de l’article Art de l’Encyclopédie ; et c’est ce qui m’a fait réserver pour cette place les quelques lignes que j’en voulais citer, afin de montrer que l’influence de l’Encyclopédie s’est prolongée et exercée par d’autres œuvres que l’Encyclopédie elle-même ; qu’elle a décidément créé un état d’esprit, et que cet état d’esprit tend avec persévérance à créer un état de société très différent de l’ancien. « Cette distinction, avait écrit Diderot, et l’Encyclopédie méthodique le répète trente ans après, en 1782 (la distinction entre les arts libéraux et les arts mécaniques), quoique bien fondée, a produit un mauvais effet, en avilissant des gens très estimables et très utiles, et en fortifiant en nous je ne sais quelle paresse naturelle qui ne nous portoit déjà que trop à croire que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers, sensibles et matériels, c’étoit déroger à la dignité de l’esprit humain ; et que, de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques, c’étoit s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable, et la valeur minutielle. » Préjugé qui faisait que les villes se remplissaient « d’orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs inutiles » et les campagnes « de petits tyrans ignorans, oisifs et dédaigneux. » Plus que jamais l’utilité devient le critérium de la valeur et le régulateur de la valeur sociale, mais ce n’est plus la même utilité, et ce ne sont plus les mêmes qui sont utiles. « Mettez dans un des côtés de la balance les avantages réels des sciences les plus sublimes et des arts les plus honorés, et dans l’autre côté ceux des arts mécaniques, et vous trouverez que l’estime qu’on a faite des uns et celle qu’on a faite des autres n’ont pas été distribuées dans le juste rapport de ces avantages, et qu’on a bien plus loué les hommes occupés à faire croire que nous étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Quelle bizarrerie dans nos jugemens ! Nous exigeons qu’on s’occupe utilement, et nous méprisons les hommes utiles. » Mais on pense bien que, pour Diderot, la réhabilitation n’est pas assez, qu’il va jusqu’à la glorification des arts mécaniques, et d’abord, pour mieux glorifier l’art, c’est la mécanique elle-même qu’il glorifie : quel honneur ces machines, chaque jour portées à leur perfection, ne font-elles pas à l’esprit humain ?


Dans quel système de physique ou de métaphysique remarque-t-on plus d’intelligence, de sagacité, de conséquence, que dans les machines à filer l’or, faire des bas, et dans les métiers de passementiers, de gaziers, de drapiers ou d’ouvriers en soie ? Quelle démonstration de mathématique est, plus compliquée que le mécanisme de certaines horloges, ou que les différentes opérations par lesquelles on fait passer ou l’écorce du chanvre ou la coque du ver avant que d’en obtenir un fil qu’on puisse employer à l’ouvrage ? Quelle projection plus belle, plus délicate et plus singulière que celle d’un dessin sur les cordes d’un semple, et des cordes du semple sur les fils d’une chaîne ? Qu’a-t-on imaginé, en quelque genre que ce soit, qui montre plus de subtilité que de chiner des velours ? Je n’aurois jamais fait si je m’imposois la tache de parcourir toutes les merveilles qui frapperont dans les manufactures ceux qui n’y porteront pas des yeux prévenus ou des yeux stupides…


Diderot (et, avec lui, l’Encyclopédie méthodique) vante de même l’imprimerie, la poudre à canon, l’aiguille aimantée ; puis, après l’art, l’artisan ; il lui tend la main et le relève :


Rendons enfin aux artistes la justice qui leur est due. Les arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes : ils pourroient employer maintenant ce qu’ils ont de voix à célébrer les Arts mécaniques. C’est aux arts libéraux à tirer les arts mécaniques de l’avilissement où le préjugé les a tenus si longtemps ; c’est à la protection des lois à les garantir d’une indigence où ils languissent encore. Les artisans se sont, crus méprisables, parce qu’on les a méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d’eux-mêmes.


Peut-être serait-il intéressant de remarquer que Diderot appelle de ses vœux la concentration du travail, sinon dans une seule fabrique, du moins dans un même lieu, et ainsi prépare la voie à la forme moderne de l’industrie, avant ce tout-puissant agent de concentration que sera la machine à vapeur :


Pour la célérité du travail et la perfection de l’ouvrage, elles dépendent entièrement de la multitude des ouvriers rassemblés. Lorsqu’une manufacture est nombreuse, chaque opération occupe un homme différent. Tel ouvrier ne l’ait et ne fera de sa vie qu’une seule et unique chose ; tel autre, une autre chose : d’où il arrive que chacune s’exécute bien et promptement, et que l’ouvrage le mieux fait est encore celui qu’on a à meilleur marché. D’ailleurs, le goût et la façon se perfectionnent nécessairement entre un grand nombre d’ouvriers, parce qu’il est difficile qu’il ne s’en rencontre quelques-uns capables de réfléchir, de combiner et de trouver enfin le seul moyen qui puisse les mettre au-dessus de leurs semblables ; le moyen ou d’épargner la matière, ou d’allonger le temps, ou de surfaire l’industrie, soit par une machine nouvelle, soit par une manœuvre plus commode. Si les manufactures étrangères ne l’emportent pas sur nos manufactures de Lyon, ce n’est pas, qu’on ignore ailleurs comment on travaille là ; on a partout les mêmes métiers, les mêmes soies et à peu près les mêmes pratiques ; mais ce n’est qu’à Lyon qu’il y a 30 000 ouvriers rassemblés, et s’occupant tous de l’emploi de la même matière.


Mais cela nous ferait un peu dévier de notre objet ; nous y allons au contraire en droit fil, si nous remarquons seulement que, par sa direction, et de quelque manière par le sentiment dans lequel elle est rédigée, l’Encyclopédie méthodique n’est que la suite, le redoublement de l’autre ; ainsi qu’on peut le voir aux articles même médiocres, — et il en est en effet de très médiocres ; — par exemple, à l’article Atelier [22], dès qu’on ouvre le premier des trois volumes Manufactures, arts et métiers, dont l’auteur est M. Roland de la Platière, avocat en Parlement, inspecteur général des manufactures de Picardie, etc. ; ni plus ni moins que le futur ami des Girondins, le futur ministre Roland : Roland, le mari de Mme Roland. Et, du coup, le lien est visible entre l’Encyclopédie et la Révolution.


V

Il reste à dire un mot des « publicistes, » et je voudrais commencer par le plus illustre d’entre eux, par leur roi, par Voltaire. Mais on sait que le châtelain de Ferney eut en petite estime le peuple, que, du haut de sa seigneurie toute neuve, il considéra toujours comme un troupeau d’assez vilains animaux, et qu’il ne faut pas moins que la sotte crédulité des démocraties pour vouloir contre l’évidence faire de lui un « démocrate. » Cependant, comme, dans une œuvre aussi étendue que la sienne, il est impossible qu’il ne se rencontre pas un peu de tout, et qu’au surplus elle fourmille de contradictions en prose et en vers, voici une strophe, d’intention égalitaire, mais d’inspiration peu désintéressée, tirée de l’ode où il chante les vertus genevoises. « C’est là, s’écrie-t-il, leur diadème (à ces républicains, aux citoyens de Genève) :

<poem> C’est là leur diadème, ils en font plus de compte Que d’un cercle à fleurons de marquis ou de comte Et des larges mortiers à grands bords abattus, Et de ces mitres d’or aux deux sommets pointus. On ne voit point ici la grandeur insultante Portant de l’épaule au côté Un ruban que la vanité A tissu de sa main brillante, Ni la fortune insolente Repoussant avec fierté La prière humble et tremblante De la triste pauvreté. On n’y méprise point les travaux nécessaires : Les états sont égaux et les hommes sont frères. Liberté ! Liberté ! Ton trône est en ces lieux [23].


Ne soyons pas si simples, que nous prenions plus au sérieux que le poète lui-même ce délire pindarique. Et passons tout de suite à des écrivains de moindre qualité, dont les coups moins sonores, mais plus soutenus, finirent, sur ce point, par porter davantage. De tous ces « précurseurs, » le plus intéressant, sinon le seul intéressant pour nous, est Linguet. Tous les autres nous ressassent jusqu’au dégoût la fable du bon sauvage et de l’homme corrompu par les lois ; ils refont, avec moins de talent ou sans talent, le Discours sur l’origine de l’inégalité des conditions ; ils répètent, en les gâtant, les imprécations de Jean-Jacques. Linguet seul ou à peu près seul sort des vagues généralités, et serre d’assez près son sujet, — ou plutôt le nôtre ; — lui seul aborde « le problème ouvrier, » et, en cela, lui seul est moderne. A ce titre, on a eu raison de le ranger mieux encore parmi les prédécesseurs de Karl Marx que parmi ceux de Charles Fourier ou de Pierre Leroux [24]. Sa Théorie des lois civiles (1767), aussi bien que ses Annales politiques, civiles et littéraires, journal plusieurs fois suspendu, mais qui eut un succès énorme, auprès du Roi lui-même (4777-1792), tous les écrits de Linguet abondent en idées hardies et en images pittoresques. Il n’y va pas, comme on dit, par quatre chemins. Il écrit sans ambages : « Les lois sont destinées surtout à assurer les propriétés ; or, comme on peut enlever beaucoup plus à celui qui a qu’à celui qui n’a pas, elles sont évidemment une sauvegarde accordée au riche contre le pauvre ; c’est une chose dure à penser, et pourtant bien démontrée, qu’elles sont en quelque sorte une conspiration contre la plus nombreuse partie du genre humain. C’est contre ceux qui ont le plus grand besoin de leur appui que sont dirigés leurs plus grands efforts [25]. » Il ne sait guère glisser ; en vrai journaliste, il appuie : « La nature avait prodigué sur la terre les richesses en tout genre pour l’avantage général et commun des hommes. La société a restreint ce privilège. Elle a voulu que la plus grande partie d’entre eux ne fût que l’instrument de la jouissance des autres [26]. » Mais, par un singulier mélange, le réformateur audacieux qu’est Linguet se révèle, à certains égards, et dans une certaine mesure, traditionaliste, ou, si c’est trop dire, fataliste, d’une espèce de pessimisme résigné. Quand il les a dénoncés et blâmés, il prend son parti des maux qui existent, puisqu’ils ne peuvent pas ne point exister. Chaque fois que la société fait un riche, du même coup elle fait un pauvre, et c’est inévitable. « L’état social étant contre nature, c’est une nécessité qu’il y ait des maux que le peuple est destiné à sentir, comme il l’est à être rongé par la vermine. »

Seulement le salariat, pire que le servage, pire que l’esclavage, fait le pauvre de jour en jour plus pauvre. Ces « journaliers, » ces « manouvriers » qui peuplent les villes et les campagnes où « ils gémissent sous les haillons dégoûtans » dont est faite « la livrée de l’indigence, » qui sont sans contredit « une très nombreuse, et la plus nombreuse portion de chaque nation, » qu’ont-ils gagné effectivement à la suppression de l’esclavage ? « Je le dis avec autant de douleur que de franchise : tout ce qu’ils ont gagné, c’est d’être à chaque instant tourmentés par la crainte de mourir de faim [27]… » Quoique leur travail soit « la source de l’abondance, » ils n’y ont jamais de part ; ils n’ont que la part qu’il plaît à leurs maîtres de leur laisser.


Avec le temps, la société se trouva divisée en deux portions, l’une des riches, des propriétaires de l’argent, qui, l’étant aussi par conséquent des denrées, s’arrogèrent le droit exclusif de taxer le salaire du travail qui les produisait, et l’autre des journaliers isolés qui, n’appartenant plus à personne, n’ayant plus de maîtres, ni par conséquent de protecteurs intéressés à les détendre, à les soulager, se trouvèrent livrés sans ressources à la discrétion de l’avarice même qu’ils enrichissaient. Pressés par la faim, ils couraient, comme les Égyptiens, du temps de Joseph, à ces greniers dont elle gardait la porte. Ils tirent avec elle un traité bien plus onéreux que l’esclavage, un traité qui ne leur laissa de la liberté que ce qu’elle a d’accablant en leur enlevant toutes les consolations de la servitude. Ils se soumirent à ne retirer du travail le plus opiniâtre qu’une solde à peine suffisante pour leur conserver la vie pendant le jour qu’ils y sacrifient, et à ne pouvoir l’exiger le lendemain, si personne n’empruntait leurs bras encore languissans des fatigues de la veille ; ils se soumirent à prélever sur cette somme déjà si modique leur entretien personnel, la nourriture de leurs femmes et de leurs enfans, les frais inséparables des maladies et de tous les actes civils.


Sans ressources, sans réserves, et subissant déjà « les escroqueries de l’opulence, » obligés de « payer de siècle en siècle beaucoup plus cher » leur vile subsistance, ils supportent en outre les charges de l’Etat, et pour eux tout va de mal en pis. L’insuffisance même de la paye du journalier est une raison pour la diminuer. Plus il est pressé par le besoin, plus il se vend à bon marché. Plus la nécessité est urgente, moins son travail est fructueux. Les despotes momentanés qu’il conjure en pleurant d’accepter ses services ne rougissent pas de lui tâter, pour ainsi dire, le pouls, afin de s’assurer de ce qui lui reste encore de forces ; c’est sur le degré de sa défaillance qu’ils règlent la rétribution qu’ils lui offrent ; plus ils le sentent près de périr d’inanition, plus ils retranchent de ce qui peut l’en préserver : et les barbares qu’ils sont lui donnent bien moins de quoi prolonger sa vie que de quoi retarder sa mort. Tel est cependant l’état dans lequel languissent en Europe, depuis le don empoisonné de la liberté, les dix-neuf vingtièmes de chaque nation [28].


« C’est l’impossibilité de vivre autrement qui force nos journaliers à remuer la terre dont ils ne mangeront pas les fruits et nos maçons à élever des édifices où ils ne logeront pas [29]… » Les contrats ne sont pas libres, et il y a dérision à prétendre qu’ils peuvent l’être ; car il faut manger. Forcé de manger, et privé de manger s’il ne gagne pas au jour le jour sa maigre nourriture, l’ouvrier moderne se voit précipité plus bas dans la misère que l’antique esclave qui, du moins, était nourri.


Le manouvrier libre ne se paie que comme un homme, c’est-à-dire très peu de chose ; mais l’esclave coûte presque autant qu’un cheval, ce qui le rend bien autrement précieux, et qui donne une tout autre cherté aux fruits de son travail, car, nous ne cesserons de le redire, malgré les glapissemens des volières philosophiques, ce qui peut arriver de plus favorable à tout être portant la figure d’homme, mais condamné à gagner sa vie par l’emploi de ses bras, c’est d’être élevé à peu près au rang d’un bidet.


Non pas au rang, mais au-dessous de la bête de somme. « D’après les proportions relatives établies entre tous les objets de consommation, le manouvrier pouvait vivre partout, comme il vit, bien entendu, c’est-à-dire un peu plus mal que les chevaux, parce que ces animaux ne paient ni leur bourrelier ni leur maréchal, et que ce n’est pas sur leur ration qu’on prend de quoi raccommoder le chariot [30]. » Et pourtant : « Tout être vivant a un titre pour exiger des alimens : ses dents et son estomac ; voilà sa patente, il la tient de la plus respectable des chancelleries [31]. » Il se peut que ce titre dorme, et, en fait, il est certain qu’il dort depuis longtemps ; mais il ne se périme pas et chaque accroissement de misère le renouvelle. Or, nulle part, à en croire Linguet, le manouvrier n’est aussi misérable qu’en France, parce que non seulement il y forme « la classe la plus nombreuse et la plus maltraitée, » mais parce que cette classe y est « dépourvue des moyens de se faire entendre [32]. » C’est un miracle que le désespoir n’ait pas encore fait « tourner la tête à cette multitude immense de créatures humaines qui, s’endormant le soir, ne savent si le lendemain elles auront l’occasion de gagner de quoi manger du pain [33]. » Mais c’est un miracle que les petites lois d’Etat ne réussiront pas toujours contre la grande loi de nature : « La grande loi, la plus sacrée de toutes les lois, c’est le salut du peuple. La première de toutes les propriétés, c’est celle de la vie. Il n’y a plus de droits, il ne peut plus y en avoir dès qu’elle est compromise par la faim, et, dans ce cas terrible, les cris des malheureux iraient appeler la foudre pour enfoncer ces magasins impitoyables, si l’administration trop aveugle s’obstinait à les défendre [34]. »

Et voilà la tempête prédite, si déjà le vent ne se lève et ne gronde le tonnerre. Nous franchirons d’un pied rapide le double fatras amoncelé dans les tomes sans nombre de Restif de la Bretonne et de Sébastien Mercier. La pièce la plus curieuse qui nous soit venue de Restif de la Bretonne est peut-être cette généalogie dérisoire où, à travers un tissu d’inepties, auxquelles il faut prendre garde d’attacher une importance quelconque, je ne sais si je ne me trompe, mais il me semble entrevoir comme une instinctive et obscure conception de la société, comme une loi de mouvement et d’équilibre social, d’après un certain rythme, ascension, constance, décadence, — élévation, maintien, chute ; — et le cycle recommence, de telle sorte que les soixante-sept générations de Restif auraient passé, du sérénissime empereur Pertinax (calembour sur la traduction latine du nom de Restif) à notre homme, Nicolas-Edme, par toutes les conditions imaginables : le trône, l’agriculture et le soin des bestiaux, la noblesse, le brigandage, la domesticité, la vie de cour, la littérature, les emplois servi les, les soins du corps, la guerre, le vagabondage et la mendicité, la marchandise, la judicature et les conseils du Roi, le haut commerce, la propriété rurale, le culte et les charges inférieures. Encore une fois, c’est absurde, et cela ne signifierait rien, si cela ne signifiait du moins qu’on a définitivement perdu le sens de l’immobilité et de l’inégalité sociale. Mais Restif de la Bretonne nous le « signifie » bien plus directement, presque brutalement, à deux ou trois reprises. Pour lui, la hiérarchie des professions est toute brouillée, quoiqu’il lui reste quelque petit scrupule. Son « savetier du coin, » son « père Lavale, » dit, par exemple : « Mon état est honnête, puisqu’il est utile à l’Etat, mais il n’est pas honorable [35]. » Seulement, c’est un savetier, et Restif est un typographe ! Les hommes continuent ainsi à voir des hommes au-dessous d’eux quand ils ne veulent plus en voir au-dessus ; ils n’ont guère que cette façon-là de ne point souffrir d’inégalité. D’ailleurs, c’est le père Lavale qui parlait tout à l’heure ; ce n’est pas Restif. Pour Restif, quand c’est lui qui parle, « la librairie est un état égal à l’avocat et au notaire. » Rien n’est « bas, » rien n’est « vil, » tout est « honnête, » et tout doit devenir « honorable. » — « Il pourrait se trouver quelqu’un qui me reprocherait la prétendue bassesse de mes personnages. Le corps de la nation n’est pas vil, voilà nia réponse. Les marchands, les artisans, les artistes ne sont pas vils : ils sont considérables, estimables, importans, utiles, nécessaires, indispensables. Il est bon d’en occuper les citoyens qui lisent, de les habituer à considérer cette partie des membres de l’Etat comme des êtres absolument semblables à eux [36]. » Et en note : « Il est incontestable qu’il y a des gens à Paris, dans le XVIIIe siècle, qui traitent certaines conditions de viles ! Qui sera vil ? Le laboureur, le maçon, le couvreur, le charpentier, le tailleur, le cordonnier ? Non, ces gens-là ne sauraient être vils ; car rien de nécessaire n’est vil. Qui donc sera vil ? Je le sais bien : celui qui les trouve vils. » Et encore : « A mes yeux, toutes les conditions sont remplies par des hommes, quoi qu’en disent MM. les ducs, les marquis, les comtes et les barons, et toutes sont dignes d’être observées ; mais on m’a reproché d’être bas dans le choix de mes personnages. Je dois me laver de cette inculpation, et voici ma réponse : « Celui ou celle qui pensent ainsi, par là même sont au-dessous des plus bas de mes héros [37]. »

Quant à Sébastien Mercier, admirateur et disciple du « hibou, » du noctambule Restif de la Bretonne, il fait et refait, dans le Tableau de Paris, la peinture déjà tant faite, et qui sera tant refaite encore, en tons violemment contrastés, de l’opulence et de l’indigence. Sa manière peu originale ne vaut pas qu’on en donne plus d’un échantillon ; prenons, au hasard, celui-ci (Mercier veut prouver que la pauvre est plus misérable, dans les villes, de tout le luxe qui l’entoure) :


Un Lapon, en naissant, a du moins pour apanage un renne ; on lui assigne un second renne quand les dents lui percent. Mais je vois des enfans qui viennent au monde sans pouvoir dire avoir une pomme en propriété.

Les bêtes sauvages ont leurs tanières : et tel malheureux, pressé tyranniquement par les lois mêmes, qui ont fait des propriétés exclusives du moindre pouce de terre ou d’un misérable plancher, n’a pas de quoi reposer sa tête. Il ne pourra habiter un grenier entr’ouvert que sous le bon plaisir d’un maître superbe ; des propriétaires le pousseront depuis l’extrémité de la ville jusqu’au milieu des champs ; tout est pris, tout est envahi.

L’homme, dans nos gouvernemens, en recevant son corps de la nature, n’obtient point des lois civiles une place en propre pour y respirer. On lui accorde l’espace d’un tombeau ; mais celle d’un berceau lui est interdite.

Beaucoup d’hommes n’ont, à la lettre, que, leurs bras pour le service du maître à qui ils sont vendus. Qui ne possède rien est nécessairement l’ennemi de ceux qui possèdent.

Le pauvre n’a presque point de ressources ; il faut qu’il soit malade pour qu’on ait soin de lui. On l’enterre pour rien lorsqu’il est mort, parce que son cadavre infecterait. On le recueille lorsqu’il agonise. Ne vaudrait-il pas mieux prévenir sa maladie, au lieu de ne lui donner des secours que lorsqu’il est près de son terme ?

La foule des nécessiteux augmente chaque jour. Le jeu de ces vastes et dangereuses machines qu’on appelle opérations du ministère, leur rouage, dans leur épouvantable frottement, écrase toujours et sans pitié la partie plus faible [38]

Aussi l’Etat est-il divisé en deux classes : « en gens avides et insensibles, et en mécontens qui murmurent [39]. » De l’une de ces deux classes à l’autre, la haine s’envenime. Haine longue et lente, comme la misère elle-même : « Le luxe dévorateur, tout en mangeant l’espèce humaine, soutient au-dessus de leur tombeau (quelle image ! ) tous les hommes qu’il extermine : ils meurent par degrés, et non tout à coup [40]. » En attendant qu’ils meurent, ils vivent pitoyablement :


Le cordonnier, le maçon, le tailleur, le portefaix, le journalier, etc., paient le vin, le bois, le beurre, le charbon, les œufs, etc., à un bien plus haut prix que le duc d’Orléans et le prince de Condé. Ce n’est point là assurément le chef-d’œuvre de la société. On ne songe point à diminuer ces abus qui empêchent le peuple d’être nourri. L’homme qui a 3 millions de revenus, a les comestibles a bien meilleur marché. Le vin qu’il boit est excellent, et ne lui coûte pas plus cher que le vin que l’homme du peuple est obligé d’acheter au cabaret. Car il faut apprendre à l’étranger qu’à chaque repas l’homme du peuple achète au cabaret sa chétive ration de vin, n’ayant le plus souvent ni cave, ni carafon, ni argent pour en avoir une petite provision. Au plus pauvre la besace. Plus on est indigent, plus l’indigence vous mine et vous ronge [41].


Ah ! oui, la haine s’amassait dans les cœurs, faite de douleur, de rancune et d’envie. « Quand nous considérons les riches de votre siècle, dit le même Mercier dans l’An 2440, les égouts, je crois, ne charrioient point de matière plus vile que leurs âmes. » Et l’on rêvait de futures revanches. En l’an 2440, le juste avenir est arrivé.


La poésie n’a conservé que cette trompette véridique qui doit retentir dans l’étendue des siècles, parce qu’elle annonce, pour ainsi dire, la voix de la postérité. Formés sur de tels modèles, nos enfans reçoivent des idées justes de la véritable grandeur ; et le râteau, la navette, le marteau, sont devenus des objets plus brillans que le sceptre, le diadème, le manteau royal, etc. [42]. Toutes les valeurs sociales, politiques, économiques ou morales, sont transposées. Que feront « les saints, ceux qui prétendent à un plus haut degré de perfection, ceux qui s’élèvent au-dessus de la faiblesse humaine ? »


Ils cureront les égouts, les puits, transporteront les immondices, s’assujettiront aux emplois les plus bas, les plus abjects ou les plus dangereux, comme de porter au milieu d’un incendie le secours des pompes, de marcher sur des poutres brûlantes, de s’élancer dans les eaux pour sauver la vie à un malheureux prêt à périr, etc. Tout pour la patrie, rien pour eux… Les uns sont cloués au chevet du lit des malades, et les servent de leurs mains ; d’autres descendent dans les carrières, en détachent, en arrachent les pierres : tour à tour manœuvres, pionniers, portefaix, etc. [43].


Au livre onzième des Confessions, Jean-Jacques Rousseau a écrit, sous la date de 1761, une dizaine d’années avant Sébastien Mercier : « Je recevois des lettres anonymes assez singulières, et même des lettres signées qui ne l’étoient guère moins. J’en reçus une d’un conseiller au Parlement de Paris, qui, mécontent de la présente constitution des choses et n’augurant pas bien des suites, me consultoit sur le choix d’un asile à Genève ou en Suisse pour s’y retirer avec sa famille. » Et en 1762, au troisième livre & Emile : « Nous approchons de l’état de crise et de l’ère des révolutions. »

Avec Restif de la Bretonne, avec Mercier, la Révolution n’est plus seulement toute proche, elle est faite : peu à peu, trait par trait, la société moderne se dégage : l’ouvrier monte à l’horizon de ce siècle qu’il va emplir de son nom, de son bruit et de ses gestes ; dans un monde nouveau, un nouveau prince nous est né.


CHARLES BENOIST.

  1. Voyez la Revue du 15 août 1911.
  2. Pour toute cette partie, je me suis beaucoup servi de l’excellent ouvrage de M. André Lichtenberger : le Socialisme au XVIIIe siècle.
  3. Études sur le XVIIIe siècle, p. 294. — Les Origines de l’esprit encyclopédique, huitième leçon.
  4. Voyez l’Organisation du travail, introduction générale, t. Ier, p. 71 et suivantes.
  5. Cf. Pascal, Pensées, 1re partie, art. 9, § 53.
  6. Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1753) ; Œuvres, t. IV, édit. Lefèvre, 1819.
  7. Emile, livre III.
  8. Ibid.
  9. Emile, livre III.
  10. Les Origines de la France contemporaine, édit. in-16. L’Ancien régime, II, 37.
  11. Emile, livre III.
  12. Emile, livre III. — Cette prédication ardente fit des prosélytes. Cf. Livre XII des Confessions, à l’année 1764 : Un jeune officier du régiment de Limousin, M. Séguier de Saint-Brisson « m’écrivit dans la suite à Motiers ; et, soit qu’il voulût me cajoler, ou que réellement la tête lui tournât de l’Emile, il m’apprit qu’il quittoit le service pour vivre indépendant, et qu’il apprenoit le métier de menuisier. » M. de Saint-Brisson renonça du reste à ce projet, sur le conseil de Rousseau lui-même.
  13. Opera varia. — Tableau économique. — Maximes générales du gouvernement. — Dialogue sur les travaux des artisans. — Edition, par Dupont de Nemours, de la Physiocratie ou Constitution naturelle des gouvernemens (1768 ? ). Sur les physiocrates, voyez le très important ouvrage de M. Georges Weulersse, le Mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770, deux vol. in-8 ; Paris, 1910, Alcan ; surtout, Conclusion générale.
  14. Doutes proposés aux philosophes économistes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques (1768). Œuvres complètes, t. XI. Desbrière, l’an III de la République.
  15. Droits et devoirs du citoyen. — Œuvres complètes de Mably, t. XL.
  16. Introduction à la philosophie économique (1771).
  17. De l’intérêt social (1777).
  18. Je ne reviens pas sur Morelly et je n’insiste pas sur Mably, parce que j’en ai assez longuement parlé au tome Ier de l’Organisation du travail, Introduction générale, II. Les Idées, p. 69, 77. De même pour Vauvenargues, Helvétius, d’Holbach, Duclos, Saint-Lambert, Volney, et en général les « philosophes » ou les « moralistes. » Voyez les deux ouvrages de Jules Barni et la thèse de M. Marius Roustan, les Philosophes et la Société française au XVIIIe siècle. Lyon, 1906 ; A. Rey.
  19. Voyez l’Organisation du travail, t, Ier, p. 67, note, et p. 45-46.
  20. Cf. Roger Picard, les Cahiers de 1789 et les Classes ouvrières, p. 34.
  21. Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières, par une société de gens de lettres. Paris, Panckoucke, et Liège, Plomteux (1782-1792) ; puis, Paris, Agasse (1792-1832), 102 livraisons ou 337 parties, formant 166 volumes et demi de texte, in-4°, et 51 parties renfermant ensemble 6 439 planches. — Les Arts et Métiers emplissent à eux seuls 8 tomes en 16 parties et 1 509 planches ; les Manufactures, 3 tomes en 6 parties ; l’Économie politique, i tomes en 8 parties.
  22. Cf. au tome III (publié en 1788), les articles Industrie, Manufactures, Pauvres, et l’article Travail, au même tome III, p. 695. En rapprocher l’article Économie politique et diplomatique, qui est de Demeunier.
  23. Cf. Jules Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au XVIIIe siècle, t. Ier, p. 227.
  24. André Lichtenberger, le Socialisme utopique, in-16, 1898, Alcan.
  25. Théorie des lois civiles, Londres, Paris, 2 vol. in-12, t. Ier. p. 195.
  26. Ibid., t. II, p. 367-369.
  27. Théorie des lois civiles, II, p. 463 et suiv.
  28. Annales ; t. I, p. 98-99.
  29. Théorie des lois civiles, I, 274.
  30. Réponse aux docteurs modernes, II, p. 186-187.
  31. Annales, VII, 203-206.
  32. Annales, XV, 38 et 39.
  33. Théorie des lois civiles, II, 483-484.
  34. Journal politique et littéraire, I, 232.
  35. La Fille du savetier du coin, dans les Contemporaines du commun, édition Assézat, p. 41.
  36. Les Contemporaines du commun, édition Assézat, préambule.
  37. Les Contemporaines mêlées ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent (édition Assézat : Les Contemporaines mêlées, introduction). Ce ne sont que des « morceaux choisis, » mais qui suffisent — amplement ! — à se former une idée du tout. Si l’on avait le courage de fouiller les quatorze ou quinze volumes de polissonneries réunies sous le titre de Monsieur Nicolas, on y trouverait les élémens d’une très instructive monographie de l’ouvrier typographe en province et à Paris vers la fin du XVIIIe siècle ; durée et conditions du travail, salaires, logement, nourriture, genre de vie, etc. Ce n’était pas le lieu de l’entreprendre.
  38. Tableau de Paris, t. VIII, p. 15-17.
  39. Ibid., t. Ier, p. 39, ch. XV. Au plus pauvre la besace.
  40. Ibid., t. Ier, p. 70, ch. XXIV. Crainte fondée.
  41. Ibid., t. III, p. 210. Le regrat.
  42. L’an 2440, Rêve s’il en fut jamais. Édition de 1786, p. 88-89. La première est de 1770, et l’ouvrage avait été commencé en 1768. Une autre édition est datée de Londres, 1775. — Cf. Marius Roustan, les Philosophes et la Société française au XVIIIe siècle, en particulier au chapitre VIII, les Philosophes et le peuple.
  43. L’an 2440. Édition de 1786, p. 144.