L’Invention de l’imprimerie

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L’Invention de l’imprimerie
Les Poétes lauréats de l’Académie françaiseBrayTome 1 (pp. 383-392).


L’INVENTION DE L’IMPRIMERIE


 
Vires acquirit eundo.


Aux accents inspirés de sa lyre puissante,
Le génie, instruisant la Terre obéissante,
Plia l’homme sauvage au noble joug des lois.
Conservés par le cœur, répétés par la voix,
Ses hymnes bienfaiteurs passèrent d’âge en âge ;
Les peuples se léguaient ce sublime héritage ;
Et dans les airs charmés, ces chants mélodieux
Se prolongeaient au loin comme un écho des cieux.
Mais la reconnaissance est souvent infidèle ;
Fille de la mémoire, et fragile comme elle,
La gloire, éclat d’un jour, royauté d’un instant,
Mourait comme le son meurt en se répétant.

Bientôt du papyrus les feuilles fugitives
Des trésors de l’esprit devinrent les archives ;
Mais souvent le poète à leur fragilité
Confiait, en tremblant, son immortalité.

Trop avare des biens qu’il avait su défendre,
Et fait pour les sauver plus que pour les répandre,
Le papyrus, bornant leur nombre et leurs bienfaits
Du génie en Égypte enfermait les secrets.
Des prêtres de Memphis la sombre défiance
Au fond du sanctuaire exilait la science,
Lampe mystérieuse, et cachée aux mortels,
Qui brûlait solitaire à l’ombre des autels.
Tout livre était sacré, tout lecteur sacrilège :
Des épreuves d’Isis l’inévitable piège
Effrayait les regards noblement curieux
Qui voulaient pénétrer dans les secrets des cieux.
Platon forçait le temple, et d’une main hardie
Déchirait le saint voile, au risque de sa vie ;
Mais le vulgaire obscur, dont l’œil indifférent,
Quand le jour ne vient pas, reste aveugle et l’attend,
Quel sort était le sien ? Instruit à l’ignorance,
Il traînait dans les fers une docile enfance,
Abdiquait la raison, et son zèle pieux
Faisait de ses erreurs un hommage à ses dieux.

Sur les pas de ce siècle un autre siècle arrive ;
Mais le Temps marche seul. Puissante, mais captive,
La pensée arrêtée en son rapide essor,
Aigle esclave, sentait tomber ses ailes d’or,
Et la raison voyait pâlir sa clarté sainte

Par les tyrans proscrite, ou par le temps éteinte.
Les peuples, leurs écrits, leurs travaux éclatants
Couraient s’ensevelir dans l’abîme des temps ;
Plus grands, mais moins heureux qu’en cet âge où nous sommes,
Les siècles engloutis mouraient comme les hommes.
L’esprit humain, brûlant d’un inutile feu,
Attendait, appelait un homme, un ange, un Dieu,
Qui publiât sa gloire, et, du tropique au pôle
Répandant ses trésors, donnât à sa parole
Pour âge tous les temps, pour champ tout l’Univers.

Guttemberg apparaît, et libre de ses fers,
Le génie immortel a repris son empire,
Et le temps désarmé passe, mais sans détruire.
Un seul homme a sauvé vingt siècles de l’oubli !
Qu’il en soit donc sauvé ! Que son nom ennobli
Trouve dans tous nos vers un écho de sa gloire.
Sa découverte au Monde a légué sa mémoire.

Un jour que, fatigué de stériles essais,
Il veut d’un si grand œuvre assurer le succès,
Tout à coup, se levant : — O secrets du génie,
Je t’ai trouvé, dit-il ; qu’a jamais soit bannie
Cette planche grossière et ces traits mal formés :
Que des lettres, des mots, dans le bois imprimés,
Et tout entiers noircis d’une trace liquide,

Transmettent leur empreinte au parchemin humide ;
Que, sans fin reproduits, ils répandent sans fin
Ces sublimes écrits, trésors du genre humain.
Allons plus loin : brisons cette planche immobile,
Que des mots enchaînés l’assemblage servile
Se sépare à l’instant, et qu’en cet art nouveau
Le fer succède au bois, et le moule au ciseau ;
Dans des cadres égaux fixée et non captive,
A son tour sous mes doigts que chaque lettre arrive
Et se mêle a ses sœurs, prête à se détacher,
Si pour un autre emploi ma main va la chercher.
Je l’ai trouvé !…. Revive Omar et sa colère,
J’ai du dieu du savoir fait un dieu populaire ;
J’enrichis mon pays, mon siècle, l’avenir,
D’un art conservateur qui ne doit pas finir :
Naissez, guerriers, savants ; naissez, jeunes poètes !
Les voix de l’avenir ne seront plus muettes ;
La gloire ne meurt plus, et le génie est roi !
Immortels par mon art, immortalisez-moi.

Cet art, sa nouveauté, sa puissance magique
Effraya des esprits le zèle fanatique :
En vain, pour se placer sous la garde des cieux,
Guttemberg, préludant par des travaux pieux,
Donna la Bible sainte, à grands cris l’ignorance
L’attaqua dans Paris, le bannit de Mayence,

Par la voix des docteurs au feu le condamna,
Et contre lui la chaire au nom du ciel tonna[1].
Ainsi tout grand bienfait en naissant fut un crime,
Tout grand génie un fou, souvent une victime,
Et depuis Dieu qui vint, subissant notre sort,
Instruire par sa vie et sauver par sa mort,
Jusqu’aux sages mortels dont les vives lumières
Au jour de la raison ouvrirent nos paupières,
Toujours le Monde, sourd à ces sublimes voix,
Eut pour ses bienfaiteurs des bûchers et des croix.
Mais le juste meurt-il ? Ainsi l’imprimerie
De ses persécuteurs surmonte la furie
Et poursuivant son cours, des antiques écrits
Offre aux siècles nouveaux les précieux débris ;
De Byzance héritière, elle naît et s’avance
Entre un Monde détruit, un Monde qui commence,
Et, relevant l’éclat de cet âge éclipsé,
Fait marcher le présent au flambeau du passé :
De ces morts ranimés l’éloquence suprême
Révèle en l’éclairant ce grand siècle à lui-même,
Du besoin de penser tourmente son sommeil,
L’agite, l’inquiète ; et hâtant son réveil,

Remue an fond des cœurs des puissances cachées :
A leur repos de mort les âmes arrachées
Demandent à l’étude une immortalité,
Une route aux anciens ; toute l’antiquité
Renaît, et vient former aux leçons du génie,
A travers trois mille ans, l’Europe rajeunie.
Disciples glorieux, par l’éclat de leurs vers,
Le Tasse et l’Arioste enchantent l’Univers,
Et ramènent l’Europe aux beaux jours de la Grèce.
Sur l’art de Guttemberg appuyant sa faiblesse,
La science agrandit son horizon borné :
Copernic, replaçant le soleil détrôné,
Le fait roi dans les deux, fixe au centre du Monde
L’immobile foyer de sa clarté féconde ;
Et notre Globe tourne, et de l’astre du jour,
Usurpateur déchu, s’en va grossir la cour.
Colomb découvre enfin cette terre nouvelle
Qu’il promit à la terre, et qu’un Dieu lui révèle.
Et cependant notre art mêle à tant de grandeur,
Protecteur ou témoin, son pouvoir créateur ;
Soutien fidèle, il prête aux libertés naissantes
L’appui de la pensée et ses armes puissantes.
La science n’est plus cette clarté trop rare
Cachée à tous les yeux, ni cette table avare
Où quelques conviés à peine étaient admis ;
Tous à ce grand banquet désormais réunis,

Nous venons y chercher le plaisir ou la gloire,
Et des maux de la vie y perdre la mémoire.

Pour les infortunés un livre est un ami ;
Par lui, dans ses revers le captif affermi
Voit de ses tristes jours se renouer la trame ;
Au charme des beaux vers abandonnant son âme,
Il est libre ; il retrouve un ciel, un horizon.
Virgile le console ; et, pleurant sur Didon,
Il oublie un moment de pleurer sur lui-même.
Un livre allège aux rois le faix du diadème ;
Un livre peut sauver plus d’un crime aux tyrans :
Il calme tous les maux, il instruit tous les rangs.
Le pauvre y vient apprendre à supporter sa chaîne,
L’esclave à la briser ; il anime, il entraîne ;
Enflamme le guerrier aux récits des exploits,
Et conduit vers la gloire et poètes et rois.
Que de fois, dévoré par de sombres alarmes,
Triste du souvenir d’un passé plein de larmes,
J’errai seul et pensif, redemandant aux cieux
Un père, dont la gloire a fui mes jeunes yeux.
Si mes auteurs chéris frappent alors ma vue,
Malgré moi, pénétré d’une joie imprévue,
Je m’arrête, et mon cœur un moment consolé
Redit tout bas les vers où leur cœur a parlé.
Tout un peuple d’amis à mes côtés se presse :

Fénelon, par ses chants, adoucit ma tristesse ;
J’écoute Montesquieu, je consulte Boileau.
Et cependant, perdu dans ce monde nouveau,
Je renais au bonheur ; ma douleur affaiblie
De mon cœur pas à pas se retire, et j’oublie
Quels appuis le destin au berceau m’a ravis,
Pour voir combien le ciel me laisse encor d’amis.
Douce et tendre amitié qui n’a pas de mécompte,
Que n’interrompt jamais le caprice ou la honte,
Qu’affermit le malheur et que nourrit le temps ;
Amis sûrs, sans rigueur pour mes goûts inconstants,
Que je quitte et reprends, que j’appelle et repousse,
Sans que d’un jour d’oubli leur bonté se courrouce,
Prêts à m’aider encor, si dans leurs doux liens
Mon cœur veut revenir, et toujours j’y reviens.

Mais que fais-je, et pourquoi d’une voix indiscrète
Célébrer en ces vers les plaisirs du poète,
Quand l’art de Guttemberg, pour de plus grands bienfaits,
Réclame de mon luth les accents imparfaits.
Suppléant la parole, il donne à la pensée
De l’antique Forum la puissance passée,
L’érigé en souveraine ; et ces grands mouvements
Changent de caractère en changeant d’instruments.
La parole agit vite ; elle surprend, enlève :
Son œuvre en un moment et commence et s’achève ;

Et des troubles créés par ce puissant moteur
Une révolte est l’arme, un seul homme est l’auteur.

Plus lente à se former, plus lente à se détruire,
Tous les renversements ou de culte ou d’empire
Qu’amène la pensée à l’aide des écrits
Pour passer dans les faits passent par les esprits,
La vérité, par elle en tous lieux répandue,
Glisse, coule, s’étend, dans les cœurs s’insinue,
Pour y régner toujours les gagne avec lenteur.
Chaque instant vient lui faire un ami d’un lecteur ;
Le nombre se grossit, l’opinion s’enflamme,
Dans mille seins divers passe et vit la même âme ;
Et quand un peuple entier qu’anime un seul dessein
Se lève, et qu’à grand bruit le choc éclate enfin,
Ce tonnerre tardif en sa course terrible
Brise, emporte et dissout, destructeur invincible.
Ce n’est plus une émeute et sans but et sans fruit,
Une foule aveuglée et qu’un homme conduit ;
C’est tout un siècle uni défendant sa pensée,
C’est l’œuvre de vingt ans en un jour ramassée,
Le fruit d’un long passé plein d’un long avenir !
Grâce à l’imprimerie ! éternel souvenir,
A toi dont les bienfaits ont marqué la puissance !
Source de nos grandeurs, arbre fertile, immense,
Dont les parfums errants, dispersés dans les airs,

De leurs germes féconds remplissent l’Univers.
Au siècle de Louis, âge d’or du génie,
Tu vis s’épanouir ta fleur, la poésie ;
Et plus tard, fécondant un sol ensanglanté,
Pour nous tu fis mûrir ton fruit, la liberté !…
Non cette liberté qui, de troubles nourrie,
Outrage en ses excès le trône et la patrie ;
Mais la liberté sage, et fille de la paix,
Elle aura, grâce à toi, tous les rois pour sujets ;
Grâce à toi, notre France a fait pacte avec elle,
Et le sceau du contrat est la Charte immortelle…
Mais respecte ta gloire, et que de tes travaux
Ton art ne fasse point une source de maux :
Qu’il n’aille pas, armant l’impure calomnie,
Sur le juste opprimé verser l’ignominie ;
Qu’il ne soit ni vénal, ni faux, ni délateur,
Qu’il repousse l’écrit dont le fiel corrupteur
Souillerait le jeune âge en sa fleur d’innocence ;
Pour le coupable seul réservant sa vengeance,
Qu’il songe en flétrissant qu’il flétrit pour jamais ;
Qu’il n’aille pas surtout, artisan de forfaits,
Égarer les esprits, nourrir au sein des villes
Le feu séditieux des discordes civiles ;
Et, bornant son pouvoir à sauver les États,
Qu’il éclaire l’Europe, et ne l’embrase pas.

  1. Cette accusation contre l’Église nous semble gratuite. Nous n’avons vu nulle part qu’à l’exemple du Parlement et de la Sorbonne, elle ait
    persécuté les premiers imprimeurs.