La Dame à la hache

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VI. La Dame à la hache[modifier]

L’un des événements les plus incompréhensibles de l’époque qui précéda la guerre fut certainement ce qu’on appela l’affaire de la Dame à la Hache. La solution n’en fut pas connue, et elle ne l’eût jamais été si les circonstances n’avaient pas, de la façon la plus cruelle, obligé le prince Rénine — devons-nous dire Arsène Lupin ? — à s’en occuper, et si nous n’en pouvions donner aujourd’hui, d’après ses confidences, le récit authentique.

Rappelons les faits. En l’espace de dix-huit mois, cinq femmes disparurent, cinq femmes de conditions diverses, âgées de vingt à trente ans, habitant Paris ou la région parisienne.

Voici leurs noms : Mme Ladoue, femme d’un docteur ; Mlle Ardent, fille d’un banquier ; Mlle Covereau, blanchisseuse à Courbevoie ; Mlle Honorine Vernisset, couturière et Mlle Grollinger, artiste peintre. Ces cinq femmes disparurent sans qu’il fût possible de recueillir un seul détail qui expliquât pourquoi elles sortirent de chez elles, pourquoi elles n’y rentrèrent pas, qui les attira dehors, où et comment elles furent retenues.

Huit jours après leur départ, on retrouvait chacune d’elles en un endroit quelconque de la banlieue ouest de Paris, et chaque fois, ce fut un cadavre qu’on retrouva, le cadavre d’une femme frappée à la tête d’un coup de hache. Et chaque fois, près de cette femme attachée solidement, la figure inondée de sang, le corps amaigri par le manque de nourriture, des traces de roues prouvaient que le cadavre avait été apporté là par une voiture.

L’analogie des cinq crimes était telle qu’il n’y eut qu’une seule instruction, laquelle engloba les cinq enquêtes, et d’ailleurs n’aboutit à aucun résultat. Disparition d’une femme, découverte de son cadavre huit jours après, exactement. Voilà tout.

Les liens étaient identiques. Identiques aussi les marques laissées par les roues de la voiture ; identiques les coups de hache, tous donnés au haut du front, au plein milieu de la tête et verticalement.

Le mobile ? Les cinq femmes avaient été entièrement dépouillées de leurs bijoux, porte-monnaie et objets de valeur. Mais on pouvait aussi bien attribuer le vol à des maraudeurs et à des passants, puisque les cadavres gisaient dans des endroits déserts. Devait-on supposer l’exécution d’un plan de vengeance, ou bien d’un plan destiné à détruire une série d’individus reliés les uns aux autres, bénéficiaires, par exemple, d’un héritage futur ? Là encore, même obscurité. On bâtissait des hypothèses, que démentait sur-le-champ l’examen des faits. On suivait des pistes aussitôt abandonnées.

Et, brusquement, un coup de théâtre. Une balayeuse des rues ramassa sur un trottoir un petit carnet qu’elle remit au commissariat voisin.

Toutes les feuilles de ce petit carnet étaient blanches, sauf une, où il y avait la liste des femmes assassinées, liste établie selon l’ordre chronologique et dont les noms étaient accompagnés de trois chiffres. Ladoue, 132 ; Vernisset, 118, etc.

On n’aurait certes attaché aucune importance à ces lignes que le premier venu avait pu écrire puisque tout le monde connaissait la liste funèbre. Mais, au lieu de cinq noms, voilà qu’elle en comportait six ! Oui, au-dessous du mot Grollinger, 128, on lisait Williamson, 114. Se trouvait on en présence d’un sixième assassinat ?

La provenance évidemment anglaise du nom restreignait le champ des investigations qui, de fait, furent rapides. On établit que, quinze jour auparavant, une demoiselle Herbette Williamson, nurse dans une famille d’Auteuil, avait quitté sa place pour retourner en Angleterre, et que, depuis ce temps, ses sœurs, bien qu’averties par lettre de sa prochaine arrivée, n’avaient pas entendu parler d’elle.

Nouvelle enquête. Un agent des Postes retrouva le cadavre dans les bois de Meudon. Miss Williamson avait le crâne fendu par le milieu.

Inutile de rappeler l’émotion du public à ce moment, et quel frisson d’horreur, à la lecture de cette liste, écrite sans aucun doute de la main même du meurtrier, secoua les foules. Quoi de plus épouvantable qu’une telle comptabilité, tenue à jour comme le livre d’un bon commerçant. « À telle date, j’ai tué celle-ci, à telle autre, celle-là… » Et, comme résultat de l’addition, six cadavres.

Contre toute attente, les experts et les graphologues n’eurent aucun mal à s’accorder et déclarèrent unanimement que l’écriture était celle d’une femme « cultivée, ayant des goûts artistes, de l’imagination et une extrême sensibilité ». La Dame à la Hache, ainsi que les journaux la désignèrent, n’était décidément pas la première venue, et des milliers d’articles étudièrent son cas, exposèrent sa psychologie et se perdirent en explications baroques.

C’est cependant l’auteur d’un de ces articles, un jeune journaliste que sa trouvaille tira de pair, qui apporta le seul élément de vérité, et jeta dans ces ténèbres la seule lueur qui devait les traverser. En cherchant à donner un sens aux chiffres placés à la droite des six noms, il avait été conduit à se demander si ces chiffres ne représentaient pas tout simplement le nombre de jours qui séparaient les crimes les uns des autres. Il suffisait de vérifier les dates. Tout de suite, il avait constaté l’exactitude et la justesse de son hypothèse. L’enlèvement de Mlle Vernisset avait eu lieu 132 jours après celui de Mme Ladoue celui d’Hermine Covereau 118 Jours après celui de Mlle Vernisse, etc.

Donc, aucune hésitation possible et la justice ne put qu’enregistrer une solution qui s’adaptait si exactement aux circonstances les chiffres correspondaient aux intervalles. La comptabilité de la Dame à la Hache n’offrait aucune défaillance.

Mais alors une remarque s’imposait. Miss Williamson, la dernière victime, ayant été enlevée le 26 juin précédent, et son nom étant accompagné du chiffre 114, ne devait-on pas admettre qu’une autre agression se produirait 114 jours après, c’est-à-dire le 18 octobre ? Ne devait-on pas croire que l’horrible besogne se répéterait selon la volonté secrète de l’assassin ? Ne devait-on pas aller jusqu’au bout de l’argumentation qui attribuait aux chiffres, à tous les chiffres, aux derniers comme aux autres, leur valeur de dates éventuelles ?

Or, précisément, cette polémique se poursuivait et se discutait, durant tes jours qui précédèrent ce 18 octobre où la logique voulait que s’accomplît un nouvel acte du drame abominable. Et c’est pourquoi il était naturel que le matin de ce jour-là le prince Rénine et Hortense, en prenant rendez-vous par téléphone pour le soir, fissent allusion aux journaux que chacun d’eux venait de lire.

— Attention dit Rénine en riant, si vous rencontrez la Dame à la Hache, prenez l’autre trottoir.

— Et si cette bonne dame m’enlève, que faire ? demanda Hortense.

— Semez votre chemin de petits cailloux blancs, et répétez jusqu’à la seconde même où luira l’éclair de la hache : « Je n’ai rien à craindre ; il me délivrera. » Il, c’est moi… et je vous baise les mains. À ce soir, chère amie.

L’après-midi, Rénine s’occupa de ses affaires. De quatre à sept, il acheta les différentes éditions des journaux. Aucune d’elles ne parlait d’enlèvement.

À neuf heures, il alla au Gymnase où il avait retenu une baignoire.

À neuf heures et demie, Hortense n’étant pas arrivée, il téléphona chez elle, sans arrière-pensée d’inquiétude d’ailleurs. La femme de chambre répondit que madame n’était pas encore rentrée.

Saisi d’un effroi soudain, Rénine courut à l’appartement meublé qu’Hortense occupait provisoirement près du parc Monceau, et il interrogea la femme de chambre, qu’il avait placée près d’elle, et qui lui était toute dévouée. Cette femme raconta que sa maîtresse était sortie à deux heures, une lettre timbrée à la main, en disant qu’elle allait à la poste et qu’elle rentrerait pour s’habiller. Depuis, aucune nouvelle.

— Cette lettre était adressée à qui ?

— À monsieur. J’ai vu la suscription Prince Rénine.

Il attendit jusqu’à minuit. Vainement. Hortense ne revint pas, et elle ne revint pas non plus le lendemain.

— Pas un mot là-dessus, ordonna Rénine à la femme de chambre. Vous direz que votre maîtresse est à la campagne et que vous allez la rejoindre.

Pour lui, il ne doutait pas. La disparition d’Hortense s’expliquait par la date même du 18 octobre. Hortense était la septième victime de la Dame à la Hache.

« L’enlèvement, se dit Rénine, précède le coup de hache de huit jours. J’ai donc, à l’heure actuelle, sept jours pleins devant moi. Mettons six, pour éviter toute surprise. Nous sommes aujourd’hui un samedi : il faut que vendredi prochain, à midi, Hortense soit libre, et pour cela que je connaisse sa retraite, au plus tard, jeudi soir, neuf heures. »

Rénine inscrivit en gros caractères : JEUDI SOIR NEUF HEURES sur une pancarte qu’il cloua au-dessus de la cheminée de son cabinet de travail. Puis le samedi, à midi, lendemain de la disparition, il s’enferma dans cette pièce après avoir donné l’ordre à son domestique de ne le déranger qu’aux heures des repas ou des courriers.

Il resta là quatre jours, sans bouger presque. Tout de suite, il avait fait venir une collection de tous les journaux importants qui avaient parlé avec détails des six premiers crimes. Quand il les eut lus et relus, il ferma les volets et les rideaux, et, sans lumière, le verrou tiré, étendu sur un divan, il réfléchit.

Le mardi soir, il n’était pas plus avancé qu’à la première heure. Les ténèbres demeuraient aussi épaisses. Il n’avait pas trouvé le moindre fil susceptible de le conduire ni entrevu la moindre raison qui lui permît d’espérer.

Parfois, malgré son immense pouvoir de contrôle sur lui-même, et malgré sa confiance illimitée dans les ressources dont il disposait, parfois il tressaillait d’angoisse. Arriverait-il à temps ? Il n’y avait pas de motif pour que, dans les derniers jours, il vît plus clair que durant les jours qui venaient de s’écouler. Et alors c’était le meurtre inévitable de la jeune femme.

Cette idée le torturait. Il était attaché à Hortense par un sentiment beaucoup plus violent et plus profond que l’apparence de leurs relations ne le laissait croire. La curiosité du début, le désir initial, le besoin de protéger la jeune femme, de la distraire et de lui donner le goût de l’existence étaient devenus tout simplement de l’amour. Ni l’un ni l’autre ne s’en rendait compte, parce qu’ils ne se voyaient guère qu’en des heures de crise où c’était l’aventure des autres et non la leur qui les préoccupait. Mais, au premier choc du danger, Rénine s’aperçut de la place qu’Hortense avait prise dans sa vie, et il se désespérait de la savoir, captive et martyrisée et d’être impuissant à la sauver.

Il passa une nuit d’agitation et de fièvre, tournant et retournant l’affaire en tous sens. La matinée du mercredi fut également affreuse pour lui. Il perdait pied. Renonçant à la claustration, il avait ouvert les fenêtres, allait et venait dans son appartement, sortait sur le boulevard et rentrait comme s’il eût fui devant l’idée qui l’obsédait.

« Hortense souffre… Hortense est au fond de l’abîme… Elle voit la hache… Elle m’appelle… Elle me supplie… Et je ne peux rien… »

C’est à cinq heures de l’après-midi, qu’en examinant la liste des six noms il eut ce petit choc intérieur qui est comme le signal de la vérité que l’on cherche. Une lueur jaillit dans son esprit. Ce n’était certes pas la grande lueur où tous les points apparaissent, mais cela lui suffisait pour savoir dans quel sens il fallait se diriger.

Tout de suite son plan de campagne fut fait. Par son chauffeur Clément, il envoya aux principaux journaux une petite note qui devait passer en gros caractères dans les annonces du lendemain. Clément eut en outre comme mission d’aller à la blanchisserie de Courbevoie où jadis était employée Mlle Covereau, la deuxième des six victimes.

Le jeudi, Rénine ne bougea pas. L’après-midi, plusieurs lettres provoquées par son annonce lui arrivèrent. Puis, il y eut deux télégrammes. Mais il ne sembla point que ces lettres et télégrammes répondissent à ce qu’il attendait. Enfin, à trois heures, il reçut, timbré du Trocadéro, un petit bleu qui parut le satisfaire. Il le tourna et retourna, étudia l’écriture, feuilleta sa collection de journaux et conclut à mi-voix : « Je crois qu’on peut marcher dans cette direction. »

Il consulta un Tout-Paris, nota cette adresse M. de Lourtier-Vaneau, ancien gouverneur des colonies, avenue KIéber, 47 bis, et courut jusqu’à son automobile.

— Clément, avenue Kléber, 47 bis.

Il fut introduit dans un grand cabinet de travail que garnissaient de magnifiques bibliothèques ornées de vieux livres aux reliures précieuses. M. de Lourtier-Vaneau était un homme encore jeune, qui portait une barbe un peu grisonnante, et qui, par ses manières affables, sa distinction réelle, sa gravité souriante, commandait la confiance et la sympathie.

— Monsieur le Gouverneur, lui dit Rénine, je m’adresse à vous parce que j’ai lu dans les journaux de l’année dernière que vous aviez connu l’une des victimes de la Dame à la Hache, Honorine Vernisset.

— Si nous l’avons connue ! s’écria M. de Lourtier, ma femme l’employait comme couturière à la journée ! Pauvre fille !

— Monsieur le Gouverneur, une dame de mes amies vient de disparaître, comme les six autres victimes ont disparu.

— Comment fit M. de Lourtier, avec un haut-le-corps. Mais j’ai suivi les journaux attentivement. Il n’y a rien eu le 18 octobre.

— Si, une jeune femme que j’aime, Mme Daniel, a été enlevée le 18 octobre.

— Et nous sommes aujourd’hui le 24 ! …

— En effet, et c’est après-demain que le crime sera commis.

— C’est horrible. Il faut à tout prix empêcher…

— Peut-être y arriverai-je avec votre concours, monsieur le Gouverneur.

— Mais vous avez porté plainte ?

— Non. Nous nous trouvons en face de mystères pour ainsi dire absolus, compacts, qui n’offrent aucun vide par où puisse s’introduire le regard le plus aigu, et dont il est inutile de demander la révélation aux moyens ordinaires, étude des lieux, enquêtes, recherches d’empreintes, etc. Si aucun de ces procédés n’a servi dans les cas précédents, ce serait perdre son temps que d’en user pour un septième cas analogue. Un ennemi qui montre tant d’adresse et de subtilité ne laisse derrière lui aucune de ces traces grossières où s’accroche le premier effort d’un détective professionnel.

— Alors, qu’avez-vous fait ?

— Avant d’agir, j’ai réfléchi durant quatre jours.

M. de Lourtier-Vaneau observa son interlocuteur, et avec une nuance d’ironie :

— Le résultat de cette méditation ?…

— C’est d’abord, répondit Rénine, sans se démonter, que j’ai pris de toutes ces affaires une vue d’ensemble que personne n’avait eue jusqu’ici, ce qui m’a permis d’en découvrir la signification générale, d’écarter toute la broussaille des hypothèses gênantes, et, puisque l’on n’avait pas pu s’accorder sur les mobiles de toute cette besogne, de l’attribuer à la seule catégorie d’individus capables de l’exécuter.

— C’est-à-dire ?

— À la catégorie des fous, monsieur le Gouverneur.

M. de Lourtier-Vaneau sursauta.

— Des fous ? Quelle idée !

— Monsieur le Gouverneur, la femme que l’on appelle la Dame à la Hache est une folle.

— Mais elle serait enfermée !

— Savons-nous si elle ne l’est pas ? Savons-nous si elle ne compte pas au nombre de ces demi-fous, inoffensifs en apparence et qu’on surveille si peu qu’ils ont toute latitude pour s’abandonner à leurs petites manies et à leurs petits instincts de bêtes féroces ? Rien de plus faux que ces êtres-là. Rien de plus sournois, de plus patient, de plus opiniâtre, de plus dangereux, de plus absurde à la fois et de plus logique, de plus désordonné et de plus méthodique. Toutes ces épithètes, monsieur le Gouverneur, peuvent s’appliquer à l’œuvre de la Dame à la Hache. L’obsession d’une idée et la répétition d’un acte, voilà la caractéristique du fou. Je ne connais pas encore l’idée qui obsède la Dame à la Hache, mais je connais l’acte qui en résulte, et c’est toujours le même. La victime est attachée par des cordes identiques. Elle est tuée après un même nombre de jours. Elle est frappée par le même coup, avec le même instrument, à la même place : au milieu du front, et d’une blessure exactement perpendiculaire. Un assassin quelconque varie. Sa main, qui tremble, dévie et se trompe. La Dame à la Hache ne tremble pas. On dirait qu’elle a pris des mesures, et le tranchant de son arme ne dévie pas d’une ligne. Ai-je besoin de vous soumettre d’autres preuves, et d’examiner avec vous tous les autres faits ? Non, n’est-ce pas ? Le mot de l’énigme vous est maintenant connu, et vous pensez comme moi que seul un fou a pu agir de la sorte, stupidement, sauvagement, mécaniquement, à la manière d’une horloge qui sonne ou d’un couperet qui tombe…

M. de Lourtier-Vaneau, hocha la tête.

— En effet… en effet… toute l’affaire peut être vue sous cet angle… et je commence à croire qu’on doit la voir ainsi. Mais si nous admettons chez cette folle l’espèce de logique mathématique, je n’aperçois aucune corrélation entre les victimes. Elle a frappé au petit bonheur. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là ?

— Ah ! monsieur le Gouverneur, s’écria Rénine, vous me posez la question que je me suis posée dès la première minute, la question qui résume tout le problème et que j’ai eu tant de mal à résoudre ! Pourquoi Hortense Daniel plutôt que cette autre ? Entre deux millions de femmes qui s’offraient, pourquoi Hortense ? Pourquoi la jeune Vernisset ? Pourquoi Miss Williamson ? Si l’affaire est telle que je l’imaginais dans son ensemble, c’est-à-dire fondée sur la logique aveugle et baroque d’une folle, fatalement il y avait un choix. Or en quoi consistait-il, ce choix ? Quelle était la qualité, ou le défaut, ou le signe nécessaire pour que la Dame à la Hache frappât ? Bref, si elle choisissait — et elle ne pouvait pas ne pas choisir — qu’est-ce qui dirigeait son choix ?

— Vous avez trouvé ?…

Rénine fit une pause et repartit :

— Oui, monsieur le Gouverneur, j’ai trouvé, et j’aurais pu trouver dès la première minute, puisqu’il suffisait d’examiner attentivement la liste des victimes. Mais ces éclairs de vérité ne s’allument jamais que dans un cerveau surchauffé par l’effort et par la réflexion. Vingt fois j’avais regardé la liste sans que ce petit détail prît forme à mes yeux.

— Je ne comprends pas, fit M. de Lourtier-Vaneau.

— Monsieur le Gouverneur, il est à remarquer que, si plusieurs personnes sont réunies dans une affaire, crime, scandale public, etc., la façon de les désigner demeure à peu près immuable. En l’occurrence, les journaux n’ont jamais employé à l’égard de Mme Ladoue, de Mlle Ardant, ou de Mlle Covereau, que leurs noms de famille. Par contre, Mlle Vernisset et Miss Williamson ont toujours été désignées, en même temps, par les prénoms Honorine et Herbette. S’il en avait été ainsi pour les six victimes, il n’y aurait pas eu de mystère.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on aurait su, du premier coup, la corrélation qui existait entre les six malheureuses, comme je l’ai su, moi, soudain, par le rapprochement de ces deux prénoms-là avec celui d’Hortense Daniel. Cette fois, vous comprenez, n’est-ce pas ? Vous avez, comme moi, devant les yeux, trois prénoms…

M. de Lourtier-Vaneau parut troublé. Un peu pâle, il prononça :

— Que dites-vous ?… Que dites-vous ?

— Je dis, continua Rénine d’une voix nette, en détachant les syllabes les unes des autres, je dis que vous avez devant les yeux trois prénoms qui, tous trois, commencent par la même initiale, et qui, tous trois, coïncidence remarquable, sont composés d’un même nombre de lettres, ainsi que vous pouvez le vérifier. Si, d’autre part, vous vous informez auprès de la blanchisseuse de Courbevoie, où était employée Mlle Covereau, vous saurez qu’elle s’appelait Hilairie. Là encore même initiale et même nombre de lettres. Inutile de chercher davantage. Nous sommes sûrs, n’est-ce pas ? que les prénoms de toutes les victimes présentent les mêmes particularités. Et cette constatation nous donne d’une façon absolument certaine le mot du problème qui se posait à nous. Le choix de la folle est expliqué. Nous connaissons la parenté qui reliait entre elles les malheureuses. Pas d’erreur possible. C’est cela et ce n’est pas autre chose. Et quelle confirmation de mon hypothèse que cette manière de choisir ! Quelle preuve de folie !

Pourquoi tuer ces femmes-ci plutôt que celles-là ? Parce que leurs noms commencent par un H et qu’ils sont composés de huit lettres ? Vous m’entendez bien, monsieur le Gouverneur ? Le nombre des lettres est de huit. La lettre initiale est la huitième lettre de l’alphabet, et le mot huit commence par un H. Toujours la lettre H. Et c’est une hache qui fut l’instrument de supplice. Me direz-vous que la Dame à la Hache n’est pas une folle ?

Rénine s’interrompit et s’approcha de M. de Lourtier-Vaneau.

— Qu’avez-vous donc, monsieur le Gouverneur ? Vous semblez souffrant ?

Non, non, fit M. de Lourtier, dont le front ruisselait de sueur… Non, mais toute cette histoire est tellement troublante ! Pensez donc, j’ai connu l’une des victimes… Et alors…

Rénine alla chercher sur un guéridon une carafe et un verre qu’il remplit d’eau et tendit à M. de Lourtier. Celui-ci but quelques gorgées, puis, se redressant, il poursuivit d’une voix qu’il cherchait à raffermir :

— Soit. Admettons votre supposition. Encore faut-il qu’elle aboutisse à des résultats tangibles. Qu’avez-vous fait ?

— J’ai publié ce matin dans tous les journaux une annonce ainsi conçue : Excellente cuisinière demande place. Écrire avant cinq heures soir à Herminie, boulevard Haussmann… », etc. Vous comprenez toujours, n’est-ce pas, monsieur le Gouverneur ? Les prénoms commençant par un H et composés de huit lettres sont extrêmement rares et tous un peu démodés, Herminie, Hilairie, Herbette… Or, ces prénoms-là, pour des motifs que j’ignore, sont indispensables à la folle. Elle ne peut s’en passer. Pour trouver des femmes qui portent un de ces prénoms, et seulement pour cela, elle ramasse tout ce qui lui reste de raison, de discernement, de réflexion, d’intelligence. Elle cherche, elle interroge. Elle est à l’affût. Elle lit les journaux qu’elle ne comprend guère, mais où ses yeux s’accrochent à certains détails, à certaines majuscules. Et, par conséquent, je n’ai pas douté une seconde que ce nom d’Herminie, imprimé en gros caractères, n’attirât son regard et que, dès aujourd’hui, elle ne se prit au piège de mon annonce…

— Elle a écrit ? demanda M. de Lourtier-Vaneau anxieusement.

— Pour faire leurs propositions à la soi-disant Herminie, continua Rénine, plusieurs dames ont écrit les lettres habituelles en pareil cas. Mais j’ai reçu un pneumatique qui m’a semblé de quelque intérêt.

— De qui ?

— Lisez, monsieur le Gouverneur.

M. de Lourtier-Vaneau arracha la feuille des mains de Rénine et jeta un coup d’œil sur la signature. Il eut d’abord un geste d’étonnement, comme s’il se fût attendu à autre chose. Puis il partit d’un long éclat de rire, où il y avait comme de la joie et de la délivrance.

— Pourquoi riez-vous, monsieur le Gouverneur ? Vous avez l’air content.

— Content, non. Mais cette lettre est signée de ma femme.

— Et vous aviez craint autre chose ?

— Oh ! non, mais du moment que c’est ma femme…

Il n’acheva pas sa phrase et dit à Rénine

— Pardon, monsieur, mais vous m’avez dit avoir reçu plusieurs réponses. Pourquoi, entre toutes ces réponses, avez-vous pensé que précisément celle-ci pouvait vous fournir quelque indice ?

— Parce qu’elle porte comme signature : Mme de Lourtier-Vaneau, et que Mme de Lourtier-Vaneau avait employé comme couturière l’une des victimes, Honorine Vernisset.

— Qui vous a dit cela ?

— Les journaux de l’époque.

— Et votre choix ne fut déterminé par aucune autre cause ?

— Aucune. Mais j’ai l’impression, depuis que je suis ici, monsieur le Gouverneur, que je ne me suis pas trompé de chemin.

— Pourquoi cette impression ?

— Je ne sais pas trop… Certains signes… Certains détails… Puis-je voir Mme de Lourtier, monsieur ?

— J’allais vous le proposer, monsieur, fit M. de Lourtier. Veuillez me suivre.

Il le conduisit, par un couloir, jusqu’à un petit salon où une dame à cheveux blonds et au beau visage heureux et doux était assise entre trois enfants qu’elle faisait travailler.

Elle se leva. M. de Lourtier fit brièvement les présentations et dit à sa femme :

— Suzanne, c’est de toi, ce pneumatique ?

— Adressé à Mlle Herminie, boulevard Haussmann ? dit-elle. Oui, c’est de moi. Tu sais bien que notre femme de chambre s’en va et que je m’occupe de chercher quelqu’un.

Rénine l’interrompit :

— Excusez-moi, madame, un mot seulement. D’où vous venait l’adresse de cette femme ?

Elle rougit. Son mari insista :

— Réponds, Suzanne. Qui t’a donné cette adresse ?

— On m’a téléphoné.

— Qui ?

Après une hésitation, elle prononça :

— Ta vieille nourrice…

— Félicienne ?…

— Oui.

M. de Lourtier coupa court à la conversation, et sans permettre à Rénine de poser d’autres questions, il le reconduisit dans son bureau.

— Vous voyez, monsieur, ce pneumatique a une provenance toute naturelle. Félicienne, ma vieille nourrice, à qui je fais une pension, et qui habite dans les environs de Paris, a lu votre annonce, et c’est elle qui a prévenu Mme de Lourtier. Car enfin, ajouta-t-il, en s’efforçant de rire, je ne suppose pas que vous soupçonniez ma femme d’être la Dame à la Hache ?

— Non.

— Alors l’incident est clos… du moins de mon côté… J’ai fait ce que j’ai pu… j’ai suivi vos raisonnements, et je regrette vivement de ne pouvoir vous être utile…

Il avait hâte d’éconduire ce visiteur indiscret, et il fit le geste de lui montrer la porte, mais il eut comme un étourdissement, but un second verre d’eau et se rassit. Son visage était décomposé.

Rénine le regarda quelques secondes, comme on regarde un adversaire défaillant, qu’il n’est plus besoin que d’achever, et, s’asseyant près de lui, il le saisit brusquement par le bras.

— Monsieur le Gouverneur, si vous ne parlez pas, Hortense Daniel sera la septième victime.

— Je n’ai rien à dire, monsieur ! Que voulez-vous que je sache ?

— La vérité. Mes explications vous l’ont fait connaître. Votre détresse, votre épouvante m’en sont des preuves certaines. Je venais à vous comme à un collaborateur. Or, par une chance inespérée, c’est un guide que je découvre. Ne perdons pas de temps.

— Mais, enfin, monsieur, si je savais, pourquoi me tairais-je ?

Par peur du scandale. Il y a dans votre vie, j’en ai l’intuition profonde, quelque chose que vous êtes contraint de cacher. La vérité qui vous est apparue brusquement sur le drame monstrueux, cette vérité, si elle est connue, pour vous, c’est le déshonneur, la honte… et vous reculez devant votre devoir.

M. de Lourtier ne répondait plus. Rénine se pencha sur lui et, les yeux dans les yeux, murmura :

— Il n’y aura pas de scandale. Moi seul au monde saurai ce qui s’est passé. Et j’ai autant d’intérêt que vous à ne pas attirer l’attention, puisque j’aime Hortense Daniel et que je ne veux pas que son nom soit mêlé à cette histoire affreuse.

Ils restèrent une ou deux minutes l’un en face de l’autre. Rénine avait pris un visage dur. M. de Lourtier sentit que rien ne le fléchirait si les paroles nécessaires n’étaient pas prononcées, mais il ne pouvait pas.

— Vous vous trompez… Vous avez cru voir des choses qui ne sont pas.

Rénine eut la conviction soudaine et terrifiante que si cet homme se renfermait stupidement dans son silence, c’en était fini d’Hortense Daniel, et sa rage fut telle de penser que le mot de l’énigme était là, comme un objet à portée de sa main, qu’il empoigna M. de Lourtier à la gorge et le renversa.

— Assez de mensonges ! La vie d’une femme est en jeu ! Parlez, et parlez tout de suite… Sinon… M. de Lourtier était à bout de forces. Toute résistance était impossible. Non pas que l’agression de Rénine lui fît peur et qu’il cédât à cet acte de violence, mais il se sentait écrasé par cette volonté indomptable qui semblait n’admettre aucun obstacle, et il balbutia :

— Vous avez raison. Mon devoir est de tout dire, quoi qu’il puisse arriver.

— Il n’arrivera rien, j’en prends l’engagement, mais à condition que vous sauviez Hortense Daniel. Une seconde d’hésitation peut tout perdre. Parlez. Pas de détails. Des faits.

Alors, les deux coudes appuyés à son bureau, les mains autour de son front, M. de Lourtier prononça, sur le ton d’une confidence qu’il essayait de faire aussi brièvement que possible :

— Mme de Lourtier n’est pas ma femme. Celle qui seule a le droit de porter mon nom, celle-là, je l’ai épousée quand j’étais jeune fonctionnaire aux colonies. C’était une femme assez bizarre, de cerveau un peu faible, soumise jusqu’à l’invraisemblance à ses manies et à ses impulsions. Nous eûmes deux enfants, deux jumeaux qu’elle adora, et auprès de qui elle eût trouvé sans doute l’équilibre et la santé morale, lorsque, par un accident stupide — une voiture qui passait — ils furent écrasés sous ses yeux. La malheureuse devint folle… de cette folie silencieuse et discrète que vous évoquiez. Quelque temps après, nommé dans une ville d’Algérie, je l’amenai en France et la confiai à une brave créature qui m’avait élevé. Deux ans plus tard, je faisais connaissance de celle qui fait la joie de ma vie. Vous l’avez vue tout à l’heure. Elle est la mère de mes enfants et elle passe pour ma femme. Vais-je la sacrifier ? Toute notre existence va-t-elle sombrer dans l’horreur, et faut-il que notre nom soit associé à ce drame de folie et de sang ?

Rénine réfléchit et demanda :

— Comment s’appelle-t-elle, l’autre ?

— Hermance.

— Hermance… Toujours les initiales… toujours les huit lettres.

— C’est cela qui m’a éclairé tout à l’heure, fit M. de Lourtier. Quand vous avez rapproché les noms les uns des autres, aussitôt j’ai pensé que la malheureuse s’appelait Hermance, qu’elle était folle… et toutes les preuves me sont venues à l’esprit.

— Mais si nous comprenons le choix des victimes, comment expliquer le meurtre ? En quoi donc consiste sa folie ? Souffre-t-elle ?

— Elle ne souffre pas trop actuellement. Mais elle a souffert de la plus effroyable souffrance qui soit : depuis l’instant où ses deux enfants ont été écrasés sous ses yeux, l’image affreuse de cette mort était devant elle, nuit et jour, sans une seconde d’interruption, puisqu’elle ne dormait pas une seule seconde. Songez à ce supplice ! voir ses enfants mourir durant toutes les heures des longues journées et toutes les heures des nuits interminables

Rénine objecta :

— Cependant, ce n’est pas pour chasser cette image qu’elle tue ?

— Si… peut-être… articula M. de Lourtier pensivement, pour la chasser par le sommeil.

— Je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas parce qu’il s’agit d’une folle… et que tout ce qui se passe dans ce cerveau détraqué est forcément incohérent et anormal.

— Évidemment… mais, tout de même, votre supposition se rattache à des faits qui la justifient ?

— Oui… des faits que je n’avais pour ainsi dire pas remarqués et qui prennent leur valeur aujourd’hui. Le premier de ces faits remonte à quelques années, au matin où ma vieille nourrice trouva, pour la première fois, Hermance endormie. Or, elle tenait ses deux mains crispées autour d’un petit chien qu’elle avait étranglé. Et trois autres fois, depuis, la scène se reproduisit.

— Et elle dormait ?

— Oui, elle dormait, d’un sommeil qui, chaque fois, durait plusieurs nuits.

— Et vous en avez conclu ?

— J’en ai conclu que la détente nerveuse provoquée par le meurtre l’épuisait et la prédisposait au sommeil.

Rénine frissonna.

— C’est cela ! Il n’y a aucun doute. Le meurtre, l’effort du meurtre la fait dormir. Alors ce qui lui a réussi avec des bêtes, elle l’a recommencé avec des femmes. Toute sa folie s’est ramassée autour de ce point : elle les tue pour s’emparer de leur sommeil ! Le sommeil lui manquait ; elle vole celui des autres ! C’est bien cela, n’est-ce pas ? Depuis deux années, elle dort ?

— Depuis deux années, elle dort, balbutia M. de Lourtier.

Rénine l’étreignit à l’épaule.

— Et vous n’avez pas pensé que sa folie pourrait s’étendre, et que rien ne l’arrêterait pour conquérir le bienfait de dormir ? Hâtons-nous, monsieur, tout cela est effroyable !

Tous deux se dirigeaient vers la porte, quand M. de Lourtier hésita. La sonnerie du téléphone retentissait.

— C’est de là-bas, dit-il.

— De là-bas ?

— Oui, chaque jour, à cette même heure, ma vieille nourrice me donne des nouvelles.

Il décrocha les récepteurs et tendit l’un d’eux à Rénine qui lui souffla les questions qu’il devait poser.

— C’est toi, Félicienne ? Comment va-t-elle ?

— Pas mal, monsieur.

— Dort-elle bien ?

— Moins bien depuis quelques jours. La nuit dernière, même, elle n’a pas fermé l’œil. Aussi elle est toute sombre.

— Que fait-elle en ce moment ?

— Elle est dans sa chambre.

— Vas-y, Félicienne. Ne la quitte pas.

— Pas possible. Elle s’est enfermée.

— Il le faut, Félicienne. Démolis la porte. J’arrive. Allô… Allô… Ah crebleu, nous sommes coupés !

Sans un mot, les deux hommes sortirent de l’appartement et coururent jusqu’à l’avenue. Rénine poussa M. de Lourtier dans l’automobile.

— L’adresse ?

— Ville-d’Avray.

— Parbleu ! au centre de ses opérations… comme l’araignée au milieu de sa toile. Ah ! l’ignominie.

Il était bouleversé. Toute l’aventure lui apparaissait, enfin, dans sa réalité monstrueuse.

— Oui, elle les tue pour s’emparer de leur sommeil, comme elle faisait avec les bêtes. C’est la même idée obsédante, mais qui s’est compliquée de tout un attirail de pratiques et de superstitions absolument incompréhensibles. Il lui semble évidemment que l’analogie des prénoms avec le sien est indispensable et qu’elle ne se reposera que si sa victime est une Hortense ou une Honorine. Raisonnement de folle, dont la logique nous échappe et dont nous ignorons l’origine, mais auquel il lui est impossible de se soustraire. Il faut qu’elle cherche et il faut qu’elle trouve ! Et elle trouve, et elle emporte sa proie, la veille et la contemple pendant un nombre de jours fatidique, jusqu’au moment où, stupidement, par ce trou qu’elle creuse d’un coup de hache en plein crâne, elle absorbe le sommeil qui la grise et lui donne l’oubli pendant une période déterminée. Et là encore, absurdité et folie ! Pourquoi fixe-t-elle cette période à tant de jours ? Pourquoi telle victime doit-elle lui assurer 120 jours de sommeil et telle autre 125 ! Démence ! Calcul mystérieux et certainement imbécile !

Toujours est-il qu’au bout de 120 ou de 125 jours, une nouvelle victime est sacrifiée ; et il y en a eu six déjà, et la septième attend son tour. Ah ! monsieur, quelle responsabilité est la vôtre ! Un pareil monstre ! On ne le perd pas de vue !

M. de Lourtier-Vaneau ne protesta point. Son accablement, sa pâleur, ses mains qui tremblaient, tout prouvait ses remords et son désespoir.

— Elle m’a trompé… murmura-t-il. Elle était si calme en apparence, si docile ! Et puis, somme toute, elle vit dans une maison de santé.

— Alors, comment se peut-il ?…

Cette maison, expliqua M. de Lourtier, est composée de pavillons éparpillés au milieu d’un grand jardin. Le pavillon qu’habite Hermance est tout à fait à l’écart. Il y a d’abord une pièce occupée par Félicienne, puis la chambre d’Hermance, et deux pièces isolées, dont la dernière a ses fenêtres sur la campagne. Je suppose que c’est là qu’elle enferme ses victimes.

— Mais cette voiture qui porte des cadavres ?…

— Les écuries de la maison de santé sont près du pavillon. Il y a un cheval et une voiture pour les courses. Hermance se relève sans doute la nuit, attelle et fait glisser la morte par la fenêtre.

— Et cette nourrice qui la surveille ?

— Félicienne est un peu sourde, très vieille.

— Mais, le jour, elle voit sa maîtresse aller et venir, agir. Ne devons-nous pas admettre une certaine complicité ?

— Ah ! jamais. Félicienne, elle aussi, a été trompée par l’hypocrisie d’Hermance.

— Cependant, c’est elle qui, une première fois, a téléphoné tantôt à Mme de Lourtier pour cette annonce…

— Tout naturellement. Hermance, qui parle à l’occasion, qui raisonne, qui se plonge dans la lecture des journaux qu’elle ne comprend pas, comme vous disiez, mais qu’elle parcourt attentivement, aura vu cette annonce et, ayant entendu dire que je cherchais une femme de chambre, aura prié Félicienne de téléphoner…

— Oui… oui...c’est bien ce que j’avais pressenti, prononça lentement Rénine, elle se prépare des victimes… Hortense morte, elle savait, une fois la quantité de sommeil épuisée, elle savait où trouver une huitième victime… Mais comment les attirait-elle, ces malheureuses femmes ? Par quel procédé a-t-elle attiré Hortense Daniel ?

L’auto filait, pas assez vite cependant au gré de Rénine qui gourmandait le chauffeur.

— Marche donc, Clément… nous reculons, mon ami.

Tout à coup, la peur d’arriver trop tard le mettait au supplice. La logique des fous dépend d’une saute d’humeur, de quelque idée dangereuse et saugrenue qui leur traverse l’esprit. La folle pouvait se tromper de jour et avancer le dénouement, comme une pendule détraquée qui sonne une heure trop tôt.

D’autre part, son sommeil étant de nouveau dérangé, ne serait-elle pas tentée d’agir sans attendre le moment fixé ? N’était-ce point pour cette raison qu’elle demeurait enfermée dans sa chambre ? Mon Dieu, par quelle agonie devait passer la captive ! Quels frissons de terreur au moindre geste du bourreau !

— Plus vite, Clément, ou je prends le volant ! Plus vite, sacrebleu !

Enfin ce fut Ville-d’Avray. Une route sur la droite, en pente abrupte… Des murs qu’interrompait une longue grille…

— Contourne la propriété, Clément. N’est-ce pas, monsieur le Gouverneur, il ne faut pas donner l’éveil ? Où se trouve le pavillon ?

— Juste à l’opposé, déclara M. de Lourtier-Vaneau.

Ils descendirent un peu plus loin.

Rénine se mit à courir sur le talus qui bordait un chemin creux et mal entretenu. Il faisait presque nuit. M. de Lourtier désigna :

— Ici… ce bâtiment en retrait… Tenez, cette fenêtre, au rez-de-chaussée. C’est celle d’une des deux chambres isolées… et c’est par là évidemment qu’elle sort.

— Mais on dirait, observa Rénine, qu’il y a des barreaux.

— Oui, il y en a, et c’est pourquoi personne ne se méfiait, mais elle a dû s’ouvrir un passage.

Le rez-de-chaussée était construit au-dessus de hautes caves. Rénine grimpa vivement et mit le pied sur un rebord de pierre.

Un des barreaux manquait en effet.

Il avança la tête contre la vitre et regarda.

L’intérieur de la pièce était sombre. Cependant il put distinguer, dans le fond, une femme qui était assise auprès d’une autre femme étendue sur un matelas. La femme qui était assise se tenait le front dans les mains et contemplait la femme étendue.

— C’est elle, chuchota M. de Lourtier qui avait escaladé le mur. L’autre est attachée.

Rénine tira de sa poche un diamant de vitrier et découpa l’un de. carreaux, sans que le bruit éveillât l’attention de la folle.

Il glissa ensuite la main droite jusqu’à l’espagnolette et tourna doucement, tandis que de la main gauche, il braquait un revolver.

— Vous n’allez pas tirer supplia M. de Lourtier-Vaneau.

— S’il le faut, oui.

La fenêtre fut poussée doucement. Mais il y eut un obstacle dont Rénine ne se rendit pas compte, une chaise qui bascula et qui tomba.

D’un bond, il sauta à l’intérieur et jeta son arme pour saisir la folle. Mais elle ne l’attendit point. Précipitamment, elle ouvrit la porte et s’enfuit, en jetant un cri rauque.

M. de Lourtier voulait la poursuivre.

— À quoi bon ? dit Rénine en s’agenouillant. Sauvons la victime d’abord.

Il fut aussitôt rassuré. Hortense vivait.

Son premier soin fut de couper les cordes et d’ôter le bâillon qui l’étouffait. Attirée par le bruit, la vieille nourrice était accourue avec une lampe que Rénine saisit et dont il projeta la lumière sur Hortense.

Il fut stupéfait : livide, exténuée, le visage amaigri, les yeux brillants de fièvre, Hortense Daniel essayait cependant de sourire.

— Je vous attendais, murmura-t-elle… Je n’ai pas désespéré une minute… j’étais sûre de vous…

Elle s’évanouit.

Une heure plus tard, après d’inutiles recherches autour du pavillon, on trouva la folle enfermée dans un grand placard du grenier. Elle s’était pendue.

Hortense ne voulut pas rester une heure de plus. D’ailleurs, il était préférable que le pavillon fût vide au moment où la vieille nourrice annoncerait le suicide de la folle. Rénine expliqua minutieusement à Félicienne la conduite qu’elle devait tenir, puis, aidé par le chauffeur et par M. de Lourtier, il porta la jeune femme jusqu’à l’automobile et la ramena chez elle.

La convalescence fut rapide. Le surlendemain même, Rénine interrogeait Hortense avec beaucoup de précaution et lui demandait comment elle avait connu la folle.

— Tout simplement, dit-elle. Mon mari, qui n’a pas toute sa raison, comme je vous l’ai raconté, est soigné à Ville-d’Avray, et quelquefois je vais lui rendre visite, à l’insu de tout le monde, je l’avoue. C’est ainsi que j’ai parlé à cette malheureuse folle, et que l’autre jour elle m’a fait signe de venir la voir. Nous étions seules. Je suis entrée dans le pavillon. Elle t’est jetée sur moi et m’a réduite à l’impuissance sans même que je puisse crier au secours. J’ai cru à une plaisanterie… et de fait, n’est-ce pas, c’en était une… une plaisanterie de démente. Elle était très douce avec moi… Tout de même, elle me laissait mourir de faim.

— Et vous n’aviez pas peur ?

— De mourir de faim ? Non, d’ailleurs, elle me donnait à manger, de temps en temps, par lubies… Et puis j’étais tellement sûre de vous !

— Oui, mais il y avait autre chose… cette autre menace…

— Cette menace, laquelle ? dit-elle ingénument.

Rénine tressaillit. Il comprenait tout à coup qu’Hortense — chose bizarre au premier abord, mais fort naturelle — n’avait pas soupçonné un instant, et qu’elle ne soupçonnait pas encore, l’épouvantable danger qu’elle avait couru. Aucun rapprochement ne s’était fait dans son esprit entre les crimes de la Dame à la Hache et sa propre aventure.

Il pensa qu’il serait toujours temps de la détromper. Quelques jours plus tard, du reste, Hortense, à qui son médecin recommanda un peu de repos et d’isolement, s’en allait chez une de ses parentes qui habitait aux environs du village de Bassicourt, dans le centre de la France.