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La Dame aux camélias (théâtre)/Introduction

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Théâtre completCalmann-LévyTome I (p. 9-51).


À PROPOS

DE LA DAME AUX CAMÉLIAS


La personne qui m’a servi de modèle pour l’héroïne du roman et du drame la Dame aux Camélias[1] se nommait Alphonsine Plessis, dont elle avait composé le nom plus euphonique et plus relevé de Marie Duplessis. Elle était grande, très mince, noire de cheveux, rose et blanche de visage. Elle avait la tête petite, de longs yeux d’émail comme une Japonaise, mais vifs et fins, les lèvres du rouge des cerises, les plus belles dents du monde ; on eût dit une figurine de saxe. En 1844, lorsque je la vis pour la première fois, elle s’épanouissait dans toute son opulence et dans toute sa beauté. Elle mourut en 1847, d’une maladie de poitrine, à l’âge de vingt-trois ans.

Elle fut une des dernières et des seules courtisanes qui eurent du cœur. C’est sans doute pour ce motif qu’elle est morte si jeune. Elle ne manquait ni d’esprit ni de désintéressement. Elle a fini pauvre dans un appartement somptueux, saisi par ses créanciers. Elle possédait une distinction native, s’habillait avec goût, marchait avec grâce, presque avec noblesse. On la prenait quelquefois pour une femme du monde. — Aujourd’hui, on s’y tromperait continuellement. Elle avait été fille de ferme. Théophile Gautier lui consacra quelques lignes d’oraison funèbre, à travers lesquelles on voyait s’évaporer dans le bleu cette aimable petite âme que devait, comme quelques autres, immortaliser le péché d’amour.

Cependant, Marie Duplessis n’a pas eu toutes les aventures pathétiques que je prête à Marguerite Gautier, mais elle ne demandait qu’à les avoir. Si elle n’a rien sacrifié à Armand, c’est qu’Armand ne l’a pas voulu. Elle n’a pu jouer, à son grand regret, que le premier et le deuxième acte de la pièce. Elle les recommençait toujours, comme Pénélope sa toile : seulement, c’était le jour que se défaisait ce qu’elle avait commencé la nuit. Elle n’a jamais, non plus, de son vivant, été appelée la Dame aux Camélias. Le surnom que j’ai donné à Marguerite est de pure invention. Cependant, il est revenu à Marie Duplessis par ricochet, lorsque le roman a paru, un an après sa mort. Si, au cimetière Montmartre, vous demandez à voir le tombeau de la Dame aux Camélias, le gardien vous conduira à un petit monument carré qui porte sous ces mots : Alphonsine Plessis, une couronne de camélias blancs artificiels, scellée au marbre, dans un écrin de verre. Cette tombe a maintenant sa légende. L’art est divin ; il crée ou ressuscite.

Ce drame, écrit en 1849, fut présenté d’abord et reçu au Théâtre-Historique, dont la fermeture eut lieu avant la représentation. C’est à l’insistance d’un comédien de ce théâtre, M. Hippolyte Worms, qui avait assisté à la première lecture, qu’il dut d’être accepté au Vaudeville par M. Bouffé, devenu directeur de cette scène avec MM. Lecourt et Cardaillac ; et c’est grâce à M. de Morny qu’il vit enfin le jour, le 2 février 1852.

Pendant un an, cette pièce avait été défendue par la censure sous le ministère de M. Léon Faucher. M. Bouffé connaissait M. Fernand de Montguyon. M. Fernand de Montguyon était l’ami de M. de Morny, M. de Morny était l’ami du prince Louis-Napoléon, le prince Louis était président de la République, M. Léon Faucher était ministre de l’intérieur, il y avait peut-être moyen, en montant cette échelle de recommandations d’arriver à faire lever l’interdit.

Les recommandations se mirent en mouvement. Rien n’est facile en France. On se demande où vont tous ces gens qu’on rencontre dans les rues, à pied ou en voiture. Ils vont demander quelque chose à quelqu’un. M. de Montguyon alla trouver M. de Morny, lui exposa notre situation, et M. de Morny, accompagné de M. de Montguyon, trouva le temps d’assister à une de nos répétitions, afin de se rendre compte par lui-même de la valeur de l’œuvre, avant d’en parler au prince. Il ne la jugea pas aussi dangereuse qu’on le disait. Cependant, il me conseilla de communiquer mon manuscrit à deux ou trois de mes confrères, qui adresseraient une demande à l’appui de sa recommandation, afin que le ministre ne cédât pas seulement à l’influence d’un homme du monde, mais aussi à l’intercession d’écrivains compétents. Le conseil était bon et digne. J’allai trouver Jules Janin, qui avait écrit une charmante préface pour la deuxième édition du roman, Léon Gozlan, et Émile Augier, qui venait d’obtenir avec Gabrielle le prix de vertu à l’Académie. Tous trois lurent ma pièce et tous trois me signèrent un brevet de moralité que je remis à M. de Morny, qui porta le tout au prince, qui l’envoya à M. Léon Faucher, lequel refusa net et sans appel.

Franchement, on serait porté à croire et il paraîtrait tout naturel et tout simple que, dans un grand pays comme la France dont l’esprit et la littérature alimentent deux mondes, ce grand pays possédant un écrivain populaire, européen, universel, et cet écrivain ayant un jeune fils, qui veut tenter la carrière, on serait porté à croire, dis-je, et il paraîtrait tout naturel, que le père, dès les premières difficultés administratives, n’eût qu’à se montrer pour que l’administration s’inclinât et lui dît : « Comment donc, monsieur Dumas ! trop heureuse de faire quelque chose pour un homme comme vous, qui êtes une des gloires de notre temps. Vous désirez que la pièce de votre fils soit jouée ; vous la trouvez bonne ; vous vous y connaissez mieux que nous ; voici la pièce de votre fils. » Vous feriez cela, vous qui me lisez ; moi aussi. Eh bien, non, les choses ne se passent pas de la sorte. Il faut d’abord que le fils de cet homme illustre suive la filière que je viens de vous montrer, et, quand après ces démarches inutiles, il s’adresse enfin à son père et que celui-ci demande une audience à M. Léon Faucher, M. Léon Faucher ne le reçoit pas et le passe à son chef du cabinet, fort galant homme du reste, lequel accueille très bien le père et le fils, qui sont venus ensemble, mais leur répond, à tous les deux, que la chose sera impossible tant que M. Faucher sera ministre, car il est bon de le taquiner de temps en temps, cet homme supérieur, et de lui rappeler qu’il est au-dessous des chefs de division, des préfets et du ministre. Or, il y avait juste vingt ans que, dans le même bureau peut-être, M. de Lourdoueix avait fait la même réponse à M. Alexandre Dumas, à propos d’une demande semblable. Seulement, en 1829, il s’agissait de Christine, arrêtée par la censure de la Restauration, comme la Dame aux Camélias l’était en 1849 par la censure de la République ; — ce n’était plus le même gouvernement, ce n’était plus le même ministre, mais c’était toujours la même chose. Alors, puisque le passé peut toujours servir, je me retirai en disant comme mon père avait dit : « J’attendrai. »

J’attendis — d’autant plus patiemment que M. de Morny m’avait conseillé de ne pas perdre tout espoir, en ajoutant : « On ne sait pas ce qui peut arriver, » et que madame Doche, qui désirait autant jouer son rôle que je désirais voir jouer ma pièce, m’avait appris en confidence que M. de Persigny agissait de son côté.

Et, en effet, M. de Persigny, — à la sollicitation de madame Doche, — s’était déclaré le coprotecteur de cette pauvre Dame aux Camélias.

Le 2 Décembre arriva. M. de Morny remplaça M. Faucher. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas très méchant ; mais voir tout à coup remplacer un ministre qui vous gêne par un ministre qui vous sert, c’est ce qu’on appelle avoir de la chance, surtout quand on n’a rien fait pour cela. Je ne crus donc pas devoir verser plus de larmes qu’il ne fallait sur le sort de M. Faucher, et je dois même dire que je fus aussi heureux de sa mésaventure qu’on pouvait l’être en ce moment. Trois jours après sa nomination, M. de Morny autorisa la pièce, sous ma seule responsabilité ; c’est donc à lui que je dois mon entrée dans la carrière, car certainement, sans lui, cette première pièce n’eût jamais été représentée. Ce n’eût été qu’un malheur personnel, mais c’est justement ces malheurs-là qu’on tient à éviter. M. de Morny n’est plus là pour recevoir la nouvelle expression de ma reconnaissance, je l’offre donc à sa mémoire au lieu de la lui offrir à lui-même. La mort de celui qui a rendu le service n’acquitte pas celui qui l’a reçu.

La pièce, après un gros succès, fut interrompue par l’été. Dans l’intervalle, M. de Morny avait quitté le ministère. Lorsqu’au mois d’octobre suivant, le théâtre voulut la reprendre, elle fut derechef interdite par le nouveau ministre, qui était, — vous allez rire, — qui était son ancien protecteur M. de Persigny. M. de Morny reprit alors le chemin du ministère comme du temps de M. Léon Faucher, non plus en homme qui sollicite une grâce, mais en homme qui réclame un droit, et la pièce nous fut rendue définitivement.

Habent, sicut libelli, sua fata comœdiæ.

Ce serait ici le moment ou jamais de faire pour la millième fois une sortie contre la censure. Dieu m’en garde ! pour trois raisons au moins. — La première, c’est que je me suis promis et vous ai promis aussi, dans ma préface, d’éviter autant que possible le ton solennel et certains grands mots trop lourds pour moi. La seconde, c’est que cette tirade est inutile, et que, dans un temps rapide comme le nôtre, il ne faut dire que ce qui peut servir à quelque chose. La troisième, c’est que la censure n’a jamais pu ni arrêter ni dénaturer une œuvre de mérite depuis Tartufe jusqu’au Mariage de Figaro, depuis le Mariage de Figaro jusqu’à Marion Delorme, depuis Marion Delorme jusqu’au Fils de Giboyer. L’œuvre a toujours passé par-dessus, par-dessous, ou au travers. Les gouvernements se figurent qu’ils ont encore besoin de cette institution des vieux âges ; ils se croient bien à couvert derrière cette palissade de bois blanc, qui leur coûte une cinquantaine de mille francs par année et qui fournit à la vie de cinq ou six personnes, lesquelles font le plus convenablement possible cette besogne difficile et ennuyeuse ; respectons cette manie des gouvernements. Les jardiniers continuent à mettre dans les cerisiers trois ou quatre vieux chiffons pour empêcher les moineaux d’y venir ; c’est une tradition qui les tranquillise ; les moineaux, qui savent que ce ne sont là que des chiffons, viennent tout de même dans les arbres et mangent les fruits. Tout le monde est content, et il y a toujours sur la route un passant qui rit du jardinier. Voilà l’important. C’est si bon de rire ! Ne prenons donc au sérieux que ce qui est sérieux, et la censure n’est pas sérieuse ; elle est même pour nous une complice de première qualité.

Exemple : Nous voulons mettre en scène, ce qui est notre droit et notre devoir, depuis que la comédie a été inventée, nous voulons mettre en scène un aventurier quelconque de l’un ou l’autre sexe, un coquin titré ou une drôlesse en de : que fait la censure ? Elle arrête la pièce. « C’est impossible ! crie-t-elle et crie-t-elle très haut : on dira que c’est M. X*** ou madame Z***. » Et elle nomme deux gros personnages. La chose s’ébruite. L’auteur proteste. Les journaux font des sous-entendus. Le public s’intéresse, et prend parti. Vous ne trouvez pas ça déjà très amusant : un gouvernement qui paye quelques personnes pour nous renseigner, nous auteurs dramatiques, sur les concussions, les secrets et les tares des hautes classes, pour nous fournir des sujets de pièces à venir sur nos contemporains les plus glorifiés, ce n’est donc pas là du bon comique ? Enfin la pièce est rendue, grâce à quelques modifications toujours insignifiantes, quelquefois utiles. La foule se précipite. Le bureau de location ne désemplit pas ; — tout le monde veut voir les coquins en question, qui n’existent le plus souvent que dans l’imagination des censeurs trop zélés. La jeunesse, qui est toujours pour le mouvement, le bruit et le progrès, se déclare pour vous ; votre parti vous acclame, votre fortune est faite. Et vous voulez la mort de cette amie-là ? On vous tire un coup de fusil, le fusil crève parce qu’il est mauvais, il emporte le nez de celui qui vous visait, et vous ne pouffez pas de rire ? Qu’est donc devenue la bonne gaieté française, celle de Rabelais, de Lesage, de Voltaire, et de quoi la nourrirez-vous, si ce n’est de la bêtise des grands ? Non, non, non ; respectons la censure ; mettons-la dans du coton ; c’est une fausse ennemie. Si elle nuit à quelqu’un, ce n’est pas à nous. Elle n’existerait pas qu’il faudrait l’inventer. Nous avons le droit de crier contre elle, ce qui est excellent pour les poumons français, qui ont besoin de cet exercice ; mais, au fond, elle fait mieux nos affaires que nous ne les ferions nous-mêmes. Elle nous garantit. Une fois qu’elle a donné son visa, qu’elle finit toujours par donner, quelle sécurité ! Comme nous dormons sur nos deux oreilles ! La censure a permis la pièce, donc la pièce est sans danger ; et, si le gouvernement dit quelque chose, nous lui répondons : « Cela ne nous regarde pas. Prenez-vous-en à votre censure qui est là pour prévoir. »

Mais le droit imprescriptible de la pensée ! mais l’indépendance de l’esprit humain ! mais la dignité du génie forcé de se courber devant des esprits médiocres et routiniers, vous me demanderez ce que j’en fais et si je les compte pour rien ! « Comment ! depuis quinze ans, l’admirable répertoire de Victor Hugo est mis à l’index ! Lucrèce, le meilleur ouvrage de Ponsard, ne peut plus voir le jour ! Le Chevalier de Maison-Rouge, de votre père, est condamné au silence. Legouvé a été forcé de faire imprimer les Deux Reines, et Barrière Malheur aux vaincus ! Vous voyez bien que la censure arrête définitivement. Parce que toutes vos pièces ont fini par être représentées, grâce à vos protections, ou à vos concessions, vous trouvez que tout est pour le mieux ; mais les autres, qui ne sont ni aussi protégés, ni aussi conciliants que vous, les autres qui voient leur carrière, leur fortune, leur renommée, entravées par cette institution despotique, les autres, monsieur, qui ont le respect de leur œuvre, la conscience de leur mission et l’inflexibilité de leur conscience, les autres enfin… »

Assez ! qu’est-ce que ça prouve ? Que les gouvernements, élus du peuple ou élus de Dieu, n’importe où ils prennent leur appui, et tout en faisant grand tapage de leur force, de leur intimité avec la nation, de leur confiance en elle, ont peur de nous, qu’ils tremblent devant un mot, qu’ils admettent que nous pouvons les renverser ou les ébranler en une soirée, qu’ils reconnaissent enfin une puissance supérieure à la leur, celle de la pensée du premier venu, qui n’a ni droit divin, ni électeurs, ni préfets, ni liste civile, ni police, ni canon à son service. — Ça nous coûte quelques billets de mille francs que nous regagnons au centuple sous le gouvernement qui succède, car il y en a toujours un qui succède, et qui est forcé, pendant quelque temps, de faire le contraire de ce que faisait son prédécesseur. Bénissons ces puissants qui redoutent un personnage fictif, une tirade ou une facétie, qui nous constituent une si grande autorité dans l’État, à la face du monde, et qui ne savent pas encore, après tant d’expériences, que nous ne pouvons rien contre eux, comme ils ne peuvent rien contre nous, qu’une allusion n’est jamais qu’un total, et que, si tout le monde comprend et saisit l’allusion qui est dans notre drame ou notre comédie, c’est que, depuis longtemps, cette allusion est dans la pensée et sur les lèvres du public ; que ce n’est pas nous alors qui avons l’opinion pour nous, que c’est eux qui ont l’opinion contre eux ; — que ce n’est pas enfin parce que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro que l’ancien système a croulé, mais bien parce que l’ancien système croulait de toutes parts, au vu et au su de tous, que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro, et bâti un chef-d’œuvre sur des ruines ; que les gouvernements ne peuvent être renversés que lorsqu’ils n’ont plus de bases, et que, lorsqu’en secouant un arbre nous en faisons tomber les fruits, ce n’est pas parce que nous sommes forts, c’est parce qu’ils sont mûrs.

Criez contre la censure, mais priez Dieu qu’on vous la laisse. La plus mauvaise plaisanterie qu’on pourrait vous faire, ce serait de la supprimer. Le lendemain (voilà qui serait humiliant !), vous vous trouveriez sous la juridiction de la police. Vos théâtres seraient assimilés à tous les lieux publics, et, au premier scandale, on fermerait la boutique et on confisquerait la marchandise. Vous passeriez des mains d’un administrateur toujours bienveillant aux mains de mouchards toujours brutaux, et, le jour où le gouvernement aurait besoin d’un scandale de théâtre, il enverrait à votre pièce cinquante de ces messieurs, en bourgeois, qui feraient naître ce scandale, et vous seriez mis à pied comme un cocher en contravention. « Mais, au moins, j’aurais dit ma pensée une fois. » Non, car les directeurs, toujours sous la menace de cette mesure de sûreté, se seraient faits censeurs à leur tour. Vous auriez trouvé dans leurs intérêts matériels de bien autres adversaires que dans les routines administratives, et ils vous auraient envoyé promener, vous et votre pensée, si vous aviez été trop récalcitrants. — C’est alors que vous auriez regretté cette bonne vieille censure, avec ses lunettes sans verre et ses ciseaux mal affilés, dont on raconte les bévues, le soir au coin du feu, duègne somnolente dont la Muse vole si facilement les clefs quand elle veut courir la campagne.

Ce qu’il faudrait, ce que vous voudriez, ce que je voudrais, ce qui serait plus simple, plus digne et plus honorable pour tout le monde, ce serait la liberté absolue, loyale, sans restrictions ni surprises, qui laisserait au spectateur, ce dont il s’acquitterait fort bien, le droit de censurer tout seul, et qui ne mettrait pas un tiers entre le producteur et le consommateur de la pensée. Malheureusement, c’est un rêve.

« Eh bien, et l’Angleterre, où le mot censure n’existe même pas ? »

L’Angleterre ! c’est vrai ! quel peuple ! quelle liberté ! Il y a quinze ans que la France, pays flétri par la censure, a laissé représenter la Dame aux Camélias, je vous défie de faire représenter cette pièce à Londres. Elle y est défendue depuis le même temps. Par qui ? On n’en sait rien. Quand la censure n’est plus faite par quelqu’un, elle est faite par tout le monde. Des mots ! des mots ! des mots ! comme dit Hamlet, né comme tous les chefs-d’œuvre sous un gouvernement despotique. Savez-vous ce qui est difficile, quel que soit le gouvernement ? Ce n’est pas de faire jouer une bonne pièce, c’est de la faire. Commençons par là. Chef-d’œuvre écrit a le temps d’attendre[2].

Tout à la joie du succès et à l’enthousiasme de la reconnaissance, j’écrivis, en tête de la première édition du drame la Dame aux Camélias, les lignes suivantes, que je réimprime avec plaisir au moment où madame Doche vient de reprendre le rôle de Marguerite avec le même talent qu’autrefois :

« Madame Doche a incarne le rôle de telle façon, que son nom est à jamais inséparable du titre de la pièce. Il fallait toute la distinction, toute la grâce, toute la fantaisie qu’elle a montrées sans effort pour que le type difficile et franc de Marguerite Gautier fût accepté sans discussion. Rien qu’en voyant paraître l’actrice, le spectateur s’est senti prêt à tout pardonner à l’héroïne. Je ne crois pas qu’une autre personne, à quelque théâtre qu’elle appartînt et quelque talent qu’elle eût, aurait pu, comme elle, réunir toutes les sympathies autour de cette nouvelle création. Gaieté fine, élégante, nerveuse, abandon familier, câlinerie mélancolique, dévouement, passion, résignation, douleur, extase, sérénité, pudeur dans la mort, rien ne lui a manqué, sans compter la jeunesse, l’éclat, la beauté, le brio, qui devaient compléter le rôle et qui en sont le corps et la plastique indispensables. Il n’y a pas eu un conseil à lui donner, pas une observation à lui faire ; c’est au point qu’en jouant le rôle de cette façon elle avait l’air de l’avoir écrit. Une pareille artiste n’est plus un interprète, c’est un collaborateur. »

Maintenant, avais-je ou n’avais-je pas, moralement, le droit de mettre en lumière et de présenter sur la scène cette classe de femmes ? Évidemment oui, j’avais ce droit. Toutes les classes de la société appartiennent au Théâtre et principalement celles, qui, aux époques de transformation, surgissent tout à coup et impriment à une société un caractère d’exception. Parmi celles-ci, il faut ranger nécessairement les femmes entretenues qui ont sur les mœurs actuelles une influence indiscutable.

Molière, vivant de nos jours, n’eût pas laissé ce monde nouveau commencer ses évolutions sans l’arrêter un instant au passage, sans le visiter et sans dire au public : « Prenez garde ! il y a là un phénomène, et un danger sérieux. »

Cependant, il n’eût pas marqué la coupable avec le fer dont il s’est servi contre Tartufe. Tartufe, c’est le mal volontaire ; c’est l’intelligence, l’instruction, le respect des choses saintes, la bonne foi humaine, Dieu lui-même mis au service du mensonge, de la convoitise et du libertinage. Le mal produit par la courtisane, mal aussi redoutable dans son genre que celui que peut faire Tartufe, est cependant sans préméditation et surtout sans hypocrisie. Il s’étale au grand jour, il ouvre une boutique, il accroche une enseigne à sa maison, il y cloue un numéro. Il faut être bien niais pour s’y laisser tromper, ou bien corrompu pour s’y plaire ; mais ce mal a une excuse dans la misère, dans la faim, dans l’absence d’instruction, dans les mauvais exemples, dans l’hérédité fatale du vice, dans l’égoïsme de la société, dans l’excès de la civilisation, dans cet éternel argument : l’amour. La coupable appelle plutôt la consolation et l’appui que le châtiment et la flétrissure. Son crime est notre crime et nous ne pouvons être bons juges là où nous avons été si mauvais conseillers. Molière fût donc resté la main en l’air au moment de frapper, et son grand bon sens lui eût dit : « Prends garde ! le crime de cette femme n’est pas aussi grand qu’il paraît. Veux-tu une vraie coupable, retourne-toi et regarde celle-ci ! » Et le moraliste eût pu voir une créature sereine qui, n’ayant d’excuse ni dans la misère ni dans le mauvais exemple, ni dans l’ignorance, foule sous ses pieds, tranquillement et impunément, le mariage, la famille, la pudeur au profit de son seul plaisir. Celle-ci est vraiment criminelle ; celle-ci est vraiment dangereuse ; celle-ci enfin mérite la colère du poète et l’indignation du spectateur ; et cependant c’est à celle-ci qu’on veut pardonner, sous prétexte qu’elle a succombé à l’amour, au sentiment, à la nature, qu’elle s’est donnée enfin, mais qu’elle ne s’est pas vendue.

Vendue ! voilà la cause de réprobation éternelle.

Expliquons-nous une bonne fois sur ce honteux trafic de l’amour ! Nous sommes ici pour causer, n’est-ce pas ? nous sommes tous gens qui savons plus ou moins à quoi nous en tenir sur la vie, car je pense que vous n’avez pas plus donné ce livre à vos filles que vous ne les avez conduites à mes pièces ; nous pouvons donc parler librement, sincèrement surtout. J’en profiterai pour vous dire ce que personne ne dit, peut-être parce que tout le monde le pense et que l’on aurait honte de s’avouer publiquement ses turpitudes secrètes. Il est bien plus commode de les jeter dans une classe spéciale, sorte d’égout collecteur, et de se pavaner, sur le trottoir qui le couvre, dans l’estime de soi.

Une fille sans éducation, sans famille, sans profession, sans pain, n’ayant pour tout bien que sa jeunesse, son cœur et sa beauté, vend le tout à un homme assez bête pour conclure le marché. Cette fille a signé son déshonneur et la société l’exclut à tout jamais.

Une fille bien élevée, née de famille régulière, ayant à peu près de quoi vivre, habile et résolue, se fait épouser par un homme qui pourrait être son père, son grand-père même, qu’elle n’aime pas, bien entendu, immensément riche. Elle l’enterre au bout d’un mois (exemples récents). Cette fille a fait un beau mariage, et la société l’accueille à bras ouverts, femme et veuve.

Un homme, c’est-à-dire un être fort, créé pour protéger, secourir, travailler, issu de grande famille, mais pauvre, au lieu d’embrasser une carrière quelconque qui lui donnerait un pain honorable, troque son nom, son titre et ses armes contre la fille ou plutôt contre la fortune d’un cabaretier quelconque, enrichi dans la vente et la sophistication des alcools ! Ce gentilhomme a fait une bonne affaire et personne ne lui dit rien.

En bonne conscience, les trois personnes se valent, et je ne vois pas où les deux autres prendraient le droit de mépriser la première.

Maintenant, supposez que la fille qui s’est vendue, au lieu de se vendre, ait résisté aux tentations, qu’elle soit demeurée honnête, qu’elle ait travaillé dans un magasin et se soit contentée de trente sous par jour, vivant, elle et sa mère, de pain, de pommes de terre, d’un peu de charcuterie et d’eau.

C’est héroïque, n’est-ce pas ? Vous connaissez ce sacrifice, vous, madame ***, et vous avez un fils qui l’aime, cette fille. De cette fille, ferez-vous votre bru ? Non. Vous n’avez pas de fils, vous ne courez donc aucun danger, mais vous êtes une femme du monde ; cette fille, la ferez-vous asseoir à votre table ? de cette fille, qui vous est supérieure puisqu’elle lutte et triomphe, ferez-vous votre amie, votre égale seulement ? Non. Qu’est-ce qu’elle gagne donc à rester honnête ? L’estime d’elle-même, soit, et l’hôpital, au bout de quinze jours de chômage, ou, de guerre lasse, un ouvrier qui l’épouse, se grise et la bat. Supposons, puisque nous sommes dans les hypothèses, que cet ouvrier, au lieu de se griser et de la battre, soit intelligent, fasse fortune, qu’il lui naisse une fille de cette femme et qu’il donne à cette fille un million de dot, sans compter les espérances. Lui donnerez-vous votre fils, à cette riche prolétaire ? Répondez, chère madame *** ? Parfaitement. L’argent est donc la bonne raison pour vous. Eh bien, pourquoi ne voulez-vous pas qu’il soit une bonne raison pour cette créature sans famille, sans éducation, sans exemples, sans conseils et sans pain ?

« Qu’elle se vende ; me direz-vous, chère madame ***, je ne l’en empêche pas, mais vous ne pouvez pas m’empêcher de la mépriser et de l’exclure. »

Soit. La lutte commence, alors. Eh bien, surveillez attentivement votre fils et vos actions de la Banque, chère madame *** ! car cette fille ne va plus avoir qu’une idée, c’est de s’emparer de l’un et des autres, et, si elle y arrive, ce sera de bonne guerre, voilà tout.

En refusant à la vertu le droit d’être un capital, vous avez donné au vice le droit d’en être un.

Maladroits ! quand une nation chrétienne, catholique même, pratique ou prétend pratiquer une religion d’humilité, de charité, de pardon, religion qui a déifié la femme en supposant une vierge mère d’un Dieu, en absolvant Madeleine et en pardonnant à la femme adultère ; quand un peuple qui invoque toujours sa révolution de 89, qui veut la justice, la liberté, l’égalité non seulement pour lui, mais pour les autres ; quand un peuple qui a trouvé le moyen de se faire appeler le peuple le plus brave, le plus chevaleresque, le plus spirituel de tous les peuples est assez hypocrite, assez lâche et assez stupide pour permettre que des milliers de filles jeunes, saines, belles, dont il pourrait faire des auxiliaires intelligentes, des compagnes fidèles, des mères fécondes, ne soient bonnes qu’à faire des prostituées avilies, dangereuses, stériles, ce peuple mérite que la prostitution le dévore complètement, et c’est ce qui lui arrivera[3].

Retournez-vous et regardez le chemin que vous avez laissé parcourir à cette formidable ennemie.

Mettons de côté la prostitution légale, celle que la loi autorise, encourage presque, car la loi encourage tout ce qu’elle tolère, mettons de côté cette prostitution que la civilisation déclare nécessaire, indispensable même dans une société comme la nôtre, ne fût-ce que pour MM. les militaires, qui ne peuvent pas s’en passer dans les loisirs de la garnison (conséquence immorale de cette autre immoralité qu’on appelle la guerre), et ne nous occupons que de la prostitution élégante, sentant bon, sur laquelle je vous ai fait pleurer : vous allez voir ce que vous avez permis et où nous allons.

Une femme galante, car il y a trente ans on ne disait pas encore une femme entretenue, ni une lorette, ni une biche, ni une petite dame, ni une cocotte, tant il faut de noms différents pour désigner aujourd’hui cette vaste famille, une femme galante n’était pas un accident rare, mais un accident secret. Un homme du monde, un homme marié, un fils de famille, un gros négociant, un banquier, un vieux général entretenait une femme qui, presque toujours assez bien élevée, avait été séduite par un ami de la famille, quelquefois par un parent, puis abandonnée _ comme de raison, et qui vivait dans une demi-honnêteté de cette espèce de demi-mariage. Elle ne compromettait pas l’homme qui lui venait en aide, elle ne s’affichait pas outre mesure, et elle était souvent assez distinguée pour qu’il pût lui donner le bras et répondre aux honnêtes femmes qui lui demandaient : Quelle est cette dame avec qui je vous ai rencontré ? « C’est une dame. » Si ces femmes avaient un certain luxe, ce luxe était tout intérieur, tout intime. Une femme galante possédant une voiture, une demi-fortune, faisait révolution dans son quartier. Ces dames employaient, pour tromper l’homme à qui elles devaient leur bien-être, les mêmes ruses qu’une véritable femme mariée pour tromper son mari ; car elles risquaient autant, plus même que l’épouse légitime, n’ayant pas comme celle-ci une dot à réclamer judiciairement. Ces hommes qui les gardaient dix ans, quinze ans, toute leur vie quelquefois, ne les quittaient jamais ou ne mouraient pas sans leur assurer une fortune modeste mais définitive. Ils les épousaient quelquefois, et cela ne paraissait pas très extraordinaire.

La plupart de ces femmes, faut-il le dire ? sortaient de Saint-Denis. Filles de pauvres officiers tués dans les dernières guerres de l’Empire, elles avaient reçu une instruction et une éducation au-dessus de leur fortune, et, lorsqu’il s’était agi de les marier, on n’avait pas trouvé le mari qu’il aurait fallu à cette éducation, à cette pauvreté, à cette beauté et à ces rêves. L’habitude au compte d’autrui, l’ennui, l’occasion, le cœur quelquefois, amenaient la première chute. On trouvait donc encore dans ces femmes de l’intelligence, de la noblesse, de l’esprit, du dévouement, une âme. C’étaient les dernières incarnations de Phryné, de Marion Delorme et de Ninon de Lenclos. Elles pouvaient causer, tenir une maison et donner à leur amant plus et mieux que des plaisirs grossiers.

Une de ces femmes de trente à trente-cinq ans était ce qu’un père, homme du monde, ambitionnait pour initier son fils à cette vie de l’amour que tout jeune homme, je ne sais pas pourquoi, doit, selon nos mœurs, avoir connue avant de se marier. Enfin, il y avait des fautes dans la vie de ces femmes et des fautes nombreuses ; mais, si l’amour y était sans pudeur, il n’y était pas sans décence.

Les grisettes qui, après de véritables amours tout à fait désintéressées avec des commis ou des étudiants, amours dont le quartier latin a été le dernier nid, Paul de Kock le dernier historien et Murger le dernier poète, les grisettes furent les premières qui grossirent le nombre des femmes galantes, et, en introduisant dans cette classe un élément nouveau, constituèrent les femmes entretenues. Après des excès de confiance, des désenchantements, des luttes avec la misère, des abandons, des déceptions, des tentatives de suicide, ces pauvres filles s’écriaient : « Ma foi, je suis trop bonne d’avoir tant de cœur ! » Et elles commençaient à accepter des bijoux, des robes, un cachemire carré, quelques meubles, de l’argent enfin, non plus de l’homme, mais du monsieur qu’elles aimaient. Toute cette dépense se réduisait à trois ou quatre cents francs par mois. Les dîners aux Vendanges de Bourgogne, les petites loges grillées de l’Ambigu, les soirées de Tivoli, telles étaient leurs grandes dépenses, et encore ces modestes orgies n’avaient-elles lieu que le dimanche, car ces demoiselles continuaient presque toujours à travailler dans un magasin, à moins que le monsieur ne fût assez généreux pour les mettre elles-mêmes à la tête d’un magasin de modes ou de lingerie.

L’amour, le travail, étaient donc encore de la partie. Marguerite Gautier ou Marie Duplessis, comme vous voudrez, sortait des rangs de ces femmes. Elle avait été grisette, voilà pourquoi elle avait encore du cœur.

On créa les chemins de fer. Les premières fortunes rapides faites par les premiers agioteurs se jetèrent sur le plaisir, dont l’amour instantané est un des premiers besoins. Ce qui, chez les filles pauvres, n’était qu’une conséquence finale, devint une cause première. Les facilités nouvelles de transport amenèrent à Paris une foule de jeunes gens riches de la province et de l’étranger. Les nouveaux enrichis, dont le plus grand nombre était sorti des plus basses classes, ne craignaient pas de se compromettre avec telle ou telle fille à surnom à qui le bal Mabille et le Château des Fleurs avaient acquis une grande célébrité. Il fallut fournir à la consommation sensuelle d’une population progressante, comme à son alimentation physique : la liberté de la boucherie, dans un autre genre.

La femme fut un luxe public, comme les meutes, les chevaux et les équipages. On s’amusait à couvrir de velours et à secouer dans une voiture une fille qui vendait du poisson à la halle huit jours auparavant, ou qui versait des petits verres aux maçons matineux ; on ne tint plus ni à l’esprit, ni à la gaieté, ni à l’orthographe ; enrichi aujourd’hui, on pouvait être ruiné demain : il fallait dans l’intervalle avoir soupé avec telle ou telle renommée. Dans ce tohu-bohu d’entreprises toutes fraîches et de bénéfices quand même, la beauté devint une mise de fonds, la virginité une valeur, l’impudeur un placement. Les magasins se vidèrent ; les grisettes disparurent, les entremetteuses se mirent en campagne. Il s’établit des correspondances entre la province, l’étranger et Paris. On faisait des commandes sur mesure ; on s’expédiait ces colis humains. Il fallait bien nourrir ce minotaure rugissant et satisfaire à cette boulimie érotique. On se plut à découvrir des beautés bizarres et singulières. On les excitait les unes contre les autres comme des coqs anglais, on montrait leurs jambes dans des pièces ad hoc, ou, si elles étaient trop bêtes pour parler devant le monde, on les plantait à demi-nues, avec une tringle dans le dos, sur les chars branlants de l’Hippodrome, et on vous les montrait de bas en haut. Des hommes du monde, blasés, épuisés, usés, pour se distraire un moment, se firent les contrôleurs de ce métal impur. La corruption eut ses jurés assermentés. Ces malheureuses sollicitaient l’honneur de leur couche froide, afin de pouvoir dire le lendemain : « J’ai vécu avec un tel, » ce qui haussait leur prix pour les parvenus de la veille, tout fiers de posséder une créature sortant non pas des bras, mais des mains du comte X*** ou du marquis Z***. — On les façonnait, on les renseignait, on leur apprenait le grand art de ruiner les imbéciles, et on les lançait dans la carrière. La Maison d’Or, les Provençaux, le Moulin Rouge, flambèrent du matin au soir et du soir au matin. Le lansquenet et le baccara se ruèrent à travers la ronde ; on se ruina, on se battit, on tricha, on se déshonora, on vola ces filles, on les épousa. Bref, elles devinrent une classe, elles s’érigèrent puissance ; ce qu’elles auraient dû cacher comme un ulcère, elles l’arborèrent comme un plumet. Elles prirent le pas sur les honnêtes femmes, elles achevèrent les femmes coupables, dont les amants étaient assez lâches pour raconter les histoires, elles firent le vide dans les salons et dans les chambres à coucher des meilleures familles. Les femmes du monde, étourdies, ébahies, épouvantées, humiliées de la désertion des hommes, acceptèrent la lutte avec ces dames sur le terrain où celles-ci l’avaient placée. Elles se mirent à rivaliser de luxe, de dépenses, d’excentricités extérieures avec des créatures dont elles n’eussent jamais dû connaître le nom. Il y eut communion volontaire entre les filles des portières et les descendantes des preux sous les espèces de la crinoline, du maquillage et du roux vénitien. On se prêta des patrons de robes entre courtisanes et femmes du monde, par l’entremise d’un frère, d’un ami, d’un amant, d’un mari quelquefois. Non seulement on eut les mêmes toilettes, mais on eut le même langage, les mêmes danses, les mêmes aventures, les mêmes amours, disons tout, les mêmes spécialités.

Voilà ce que les mères et les épouses ont laissé faire. Voilà où nous sommes tombés. Je vais vous dire maintenant où nous allons.

Nous allons à la prostitution universelle. Ne criez pas ! je sais ce que je dis.

Le cœur a complètement disparu de ce commerce clandestin des amours vénales. La Dame aux Camélias, écrite il y a quinze ans, ne pourrait plus être écrite aujourd’hui. Non seulement elle ne serait plus vraie, mais elle ne serait même pas possible. On chercherait vainement autour de soi une fille donnant raison à ce développement d’amour, de repentir et de sacrifice. Ce serait un paradoxe. Cette pièce vit sur sa réputation passée, mais elle rentre déjà dans l’archéologie. Les jeunes gens de vingt ans qui la lisent par hasard ou la voient représenter doivent se dire : « Est-ce qu’il y a eu des filles comme celle-là ? » Et ces demoiselles doivent s’écrier : « En voilà une qui était bête ! » Ce n’est plus une pièce, c’est une légende ; quelques-uns disent une complainte. J’aime mieux légende.

Le cœur a donc complètement disparu de cette transaction entre l’homme libre et la femme libre, et cette transaction se réduit à ces termes : « J’ai de la beauté, tu as de l’argent, donne-moi de ce que tu as, je te donnerai de ce que j’ai. Tu n’as plus rien ? Adieu ! je ne fais pas plus de crédit que le boulanger. »

L’amour est parti, mais la fortune est venue. L’affaire a réussi, l’entreprise est bonne, elle est sûre même, ayant pour base un capital éternel, inépuisable : l’oisiveté, l’orgueil, la vanité, la sottise, la passion, le vice de l’homme.

Il est telle de ces dames à qui quelques années de patience et de sang-froid ont donné un ou deux millions placés en bonnes valeurs, actions de la Banque, terrains, obligations garanties par l’État. Elles ne sont même plus prodigues. Un beau jour, elles se séparent du luxe qui n’était pour elles qu’une mise en scène ou une mise en train, et, comme le comédien qui se retire du théâtre, elles vendent leurs oripeaux devenus inutiles. Nous voyons alors passer sur la table du commissaire-priseur des colliers de perles et des rivières de diamants qu’une fortune princière peut seule acquérir. Nous pourrions nommer de ces femmes, dont la fortune réalisable monte à quinze ou vingt millions. Avouez que voilà un exemple tentant et que l’honnête fille qui n’a pour dot que sa jeunesse et son innocence, et qui ne trouve ni appui ni alliance dans le monde qui l’entoure, peut bien avoir envie de suivre cet exemple, de jeter la pudeur aux orties, et de prendre une action dans cette loterie dont presque tous les numéros gagnent.

Ces fortunes acquises rapidement, malhonnêtement, mais régulièrement placées, que deviennent-elles ? Ces dames ne les donnent pas à des établissements de bienfaisance.

Ou elles s’en servent pour acheter un mari quelconque, ou elles l’augmentent par des opérations heureuses que leurs amis leur conseillent, et dont bénéficient parfois leurs amants ; l’argent, quelle que soit son origine, trouvant toujours quelqu’un pour l’utiliser. Ce capital immense ne peut rester inactif. Des entreprises viennent au-devant de lui pour en canaliser le cours et féconder des intelligences impuissantes et stériles faute de pluie. Tous les fumiers sont bons pour féconder la terre. La Danaé se fait Jupiter à son tour, et voilà l’argent du vice pénétrant dans l’industrie, dans le commerce, dans les affaires, et venant aider, alimenter, créer des fortunes nouvelles à de très honnêtes gens. Comment exclure de l’intimité une bailleresse de fonds à qui l’on doit le repos de son ménage, sa quiétude d’esprit, l’avenir de ses enfants ? Ce ne sont plus d’anciennes courtisanes, ce sont de riches négociantes, d’opulentes propriétaires dont la signature vaut de l’or.

Ces femmes meurent, quelqu’un hérite d’elles, filles, fils, neveux, nièces, cousins, parents, amis. Hélas ! on est bien indulgent dans tous les pays du monde, et surtout dans le nôtre, pour ces hasards de l’héritage, et, si nous voyons qu’on ne demande pas compte à tel ou tel grand seigneur d’une fortune issue, il y a un ou deux siècles, d’une spoliation ou d’un assassinat, nos petits-fils ne seront pas plus exigeants que nous, et ils ne demanderont pas à M. X***, ou à mademoiselle Z*** d’où leur sont venus leurs millions, M. X*** et mademoiselle Z*** auront des millions, voilà tout. Qu’importe la source d’un fleuve, pourvu qu’il coule et, qu’il arrose ! Monsieur tel ou tel sera un beau parti et il trouvera une honnête fille de bonne maison, mais pauvre, qui ne demandera pas mieux que de porter son nom ; à moins qu’il n’en préfère une riche qui le choisira entre vingt autres pour s’arrondir et se donner quelques diamants et quelques chevaux de plus. Et vice versa pour mademoiselle Z***.

Voilà donc l’argent de la prostitution se glissant dans la famille, comme il s’est glissé déjà dans les affaires. Pourquoi pas, après tout ? Du moment que vous prêchez la croisade de l’argent, toutes les armes sont bonnes. Gloire aux vainqueurs ! Malheur aux vaincus ! L’important est de s’enrichir vite, et croyez bien qu’on n’attendra pas deux ou trois générations pour en arriver là et que beaucoup de ces créatrices de leur propre patrimoine trouveront pour elles-mêmes les unions que nous faisons au respect humain de ce siècle l’honneur de reporter à cinquante ans du point de départ. N’avez-vous pas déjà vu, dans ces derniers temps, des hommes du monde, et du meilleur monde, épouser les femmes qui les avaient ruinés, pour rentrer dans leur argent, des négociants fonder de grandes industries renommées et prospères, bénites par le clergé, avec ces dots étranges ? Ne vous rappelez-vous pas ce procès d’hier où l’on eut le spectacle d’un jeune grand seigneur qui avait consenti, moyennant une somme de…, à donner son nom au fils d’une de ces demoiselles qui faisait ce sacrifice pour que ce fils eût enfin un père.

Donc, en l’an deux mille, « date qu’on peut débattre », comme disait Béranger, si les choses continuent, la prostitution par l’héritage, par les habitudes, par l’exemple, par l’intérêt, par l’indifférence, et parce qu’elle apportera l’argent avec elle, aura pénétré fatalement dans toutes les familles. Le mal ne sera plus aigu, il sera constitutionnel. Il aura passé dans le sang de la France.

Pour empêcher le mal, quel moyen ont trouvé les femmes, les mères, les pères et les jeunes filles ? Jadis les hommes disaient, quand on leur proposait une jeune fille : « Combien a-t-elle ? » Aujourd’hui, les jeunes filles et leurs parents, quand on leur parle d’un mari, disent : « Combien a-t-il ? » Qu’il soit noble ou roturier, spirituel ou sot, laid ou beau, jeune ou vieux, peu importe. Qu’il soit riche, voilà la grande affaire. Ces vierges savent ce que coûte une maison. Notre confrère Léon Laya a touché gaiement et finement à ce vice moderne, dans le Duc Job, et le public a compris. Il y a sept ou huit ans de cela. Quel progrès depuis lors !

Eh bien, qu’on fasse le nœud avec l’écharpe du maire ou avec la ceinture de Vénus, quand il n’entre plus que de l’argent dans le rapprochement de l’homme et de la femme, il y a trafic, et ce trafic-là, mesdemoiselles, c’est de la belle et bonne prostitution, plus chère que l’autre, parce que le Code la garantit, que la famille la consacre et que le nom de l’acquéreur la couvre. Restez-vous fidèles, au moins au nom que vous avez reçu, au contrat que vous avez signé, à l’affaire que vous avez faite ? Je ne le pense guère, si j’en crois ce que j’entends, ce que je sais, ce que je vois.

Cependant, prenez garde, l’homme n’est pas aussi bête que les femmes s’obstinent à le croire ; — il sent bien où on le mène, et il se fait ce raisonnement très simple :

« Voyons, j’ai dix ou cinquante ou cent mille livres de rente (prenez la proportion que vous voudrez) ; supposons que je me marie. Du moment que ma femme ne m’apporte que son corps, que je connais à moitié, grâce aux toilettes du jour, mais que tout le monde, par suite, connaît aussi bien que moi, je la trouve un peu chère. Le mariage, c’est le repos, l’intimité, la famille, la dignité, l’amour… Le repos ! Il me faudra mener ma femme aux courses, aux Italiens, aux bals, aux Eaux. L’intimité ! Elle n’aura pas de trop des heures où nous serons ensemble pour se reposer seule. La famille ! Où prendrons-nous le temps d’avoir des enfants, en admettant que la fécondité concorde avec cette vie comparable aux toupies d’Allemagne qui tournent si vite, qu’on ne voit plus le trou qui fait le bruit ? La dignité ! Où est la dignité d’une femme qui se décollète jusqu’aux reins, qui se fait habiller par un homme, qui a sa loge à l’Alcazar, et à qui ses petits amis donnent un surnom comme aux danseuses de Mabille ? L’amour ! Inutile d’en parler, puisqu’il vit de toutes ces choses-là. Ma femme sera donc à tout le monde, excepté à moi. J’aime bien mieux prendre la femme de tout le monde ; elle me reviendra meilleur marché, pour ma part ; elle ne pourra pas me déshonorer, je ne serai pas forcé de donner mon nom aux enfants qu’elle fera, et je la planterai là quand j’en aurai assez. Voilà. »

Et les jeunes gens ne veulent plus se marier. Et il y en a même, qui, par découragement ou par économie, essayent de devenir des femmes, ce qui simplifie bien les choses, et qui finissent, dit-on, par y arriver. Ils ne veulent même plus porter des noms d’homme. Sous Henri III, on les appelait des mignons ; aujourd’hui, on les appelle des duchesses. Ils ont formé une association. Ils ont levé, contre le sexe faible, le drapeau de l’indépendance, ils ont prouvé qu’ils pouvaient se passer de lui, et, pour que leurs enfants ne les désavouent pas plus tard, ils font, dit-on, comme Saturne, ils les mangent ! Je me trompe. Saturne ne mangeait que les siens !

Où allons-nous ?

« Tout cela est local, disent les optimistes, ce sont les mœurs de Paris et encore d’un Paris dans Paris. » Soit ; mais Paris, c’est le cerveau de la France, et, quand il y a tumeur au cerveau, toute l’économie est ébranlée et tôt ou tard la paralysie arrive. Non, ce mal n’est pas local. Ces virus-là, une fois inoculés dans une partie, pénètrent dans la masse du sang. Le mal vient de loin, et il y a longtemps qu’il s’annonce. Ce n’est pas comme le croyait ou plutôt comme le disait M. Dupin, car un homme de son âge et de son expérience ne pouvait pas croire à une si petite cause, ce n’est pas une question de luxe et de crinoline ; c’est une question sociale. Il y a longtemps que la femme se plaint, qu’elle crie, qu’elle appelle au secours. Personne ne lui a répondu. Elle fait enfin sa révolution, en plein soleil, avec les armes qu’elle a reçues de la nature, la Ruse et la Beauté. Elle a retourné l’autel pour en faire une alcôve. Elle a remplacé le dieu par je ne sais quelle guillotine dorée, et elle exécute l’homme au milieu des rires et des danses[4].

Que faire ?

Il faut reconstituer l’amour en France et, par conséquent, dans le monde.

Mais l’amour ne se reconstitue pas comme une perte de sang, ou comme un État allemand. L’amour est un sentiment. — Erreur. L’amour est un besoin. C’est une force de la nature, c’est la plus grande et la plus nécessaire, et, comme toutes les forces naturelles, comme la foudre, la vapeur et l’électricité, elle peut être dirigée, utilisée, perfectionnée.

Pour nous restreindre à la seule question de l’amour entre hommes et femmes, en laissant de côté les autres manifestations de l’amour, l’amour de l’humanité, de la liberté, de la science, de la gloire, etc., qui sont les corollaires de ce besoin d’aimer né avec l’homme, quelles sont les deux conséquences immédiates de l’amour ? — La génération et la famille. De la génération et de la famille doivent résulter ces deux autres conséquences : le travail et la morale. Du travail et de la morale : les sociétés partielles et en définitive la communion de l’humanité tout entière dans les mêmes intérêts, les mêmes sentiments, le même idéal.

Or, du moment qu’une cause naturelle, physique ou morale, a des résultats sociaux, la société a le droit d’intervenir pour le développement, la direction et la perfection de ces résultats. C’est ce qu’elle a fait en instituant le mariage, dont découlent la solidarité de la famille et l’hérédité des noms et des biens. Ce n’est plus assez, elle n’a pas le droit de s’arrêter à moitié de son œuvre et rien n’est fait tant qu’il reste à faire.

Disons nettement les choses. En France surtout, on a peur des mots, et c’est cette peur qui empêche les idées d’avancer. Les choses n’étant jamais appelées par leur nom, les coupables ont le droit de dire : « Je ne savais pas que c’était ça. » Supprimons cette excuse en disant la vérité absolue.

À l’état de nature, qu’est-ce que c’est que l’amour chez les hommes et chez les animaux ?

Ne vous blessez pas du rapprochement. Les hommes ont inventé la pudeur, la poésie, le sacrifice, le dévouement dans l’amour ; mais ils ont aussi inventé l’excès, le trafic, la débauche, l’hypocrisie, ce qu’aucun animal n’a inventé. La nature a fait l’animal indécent ; la société a fait l’homme immoral. Partant, quittes pour le physiologiste.

À l’état de nature, chez l’homme et chez les animaux, l’amour est un besoin physique qui se manifeste à l’âge de la puberté, besoin qui pousse un être conformé d’une certaine façon vers un être conformé d’une autre manière. De ce contact naturel, volontaire, indispensable dans et pour l’harmonie du monde, naît un autre individu — qui participe presque toujours, comme tempérament, comme forme, comme caractère, de ses deux générateurs, comme sexe de l’un d’eux.

Les hommes s’étant formés en sociétés, et les plus éclairés, les plus sages, les plus divins ayant reconnu en eux-mêmes, d’abord, et dans les autres par déduction, une essence supérieure à celle des animaux purement instinctifs, ces hommes, ayant supposé à l’humanité une destinée d’un ordre supérieur, ont fait un sentiment du besoin, un engagement de la réunion, et un devoir du résultat. Ce sentiment, c’est l’amour, cet engagement, c’est le mariage, ce devoir, c’est la famille. Si l’humanité est d’essence supérieure, tous les hommes ne sont pas supérieurs comme elle. Ils ont des goûts, des tempéraments, des caractères, des passions d’une variété infinie. Il y eut donc des hommes qui voulurent se soustraire à la règle établie ou s’en faire un moyen pour leurs intérêts particuliers. Ceux qui avaient des passions, et à qui une seule femme ne suffisait pas, cherchèrent naturellement à se donner le plaisir de l’amour sans les engagements du mariage et sans les devoirs de la famille ; ceux qui ne cherchaient que le bien-être matériel acceptèrent l’amour en apparence et le mariage en réalité, moyennant une rétribution de… apportée par la femme. Dans le premier cas, le libertinage ; dans le second, le trafic. Parmi les filles qui s’étaient dispensées du mariage ou qui ne pouvaient y atteindre, quelques-unes demandèrent une compensation à l’argent ; parmi les femmes à qui l’on n’avait donné que le mariage, quelques-unes demandèrent une consolation à l’amour.

D’un côté, la prostitution se fit jour.

De l’autre côté, l’adultère prit naissance.

La société, que ces conventions particulières et malsaines gênaient dans son développement ascensionnel, se crut forcée d’intervenir de nouveau, non seulement au point de vue de la morale, mais au point de vue de la salubrité. Elle dit aux filles libres : « Puisque vous avez fait de l’amour un commerce, vous serez astreintes, d’abord aux charges des commerçants : vous aurez une boutique, une patente et une carte, et puis vous serez méprisables. » Elle dit aux femmes adultères : « Puisque vous avez manqué aux stipulations du traité matrimonial, je donne le droit à votre mari de vous exclure, et vous serez méprisées. » Dans les deux camps, il n’y eut que les filles bêtes ou les femmes maladroites qui se laissèrent parquer. Parmi les courtisanes, les plus fines évitèrent la carte ; parmi les femmes mariées, les plus habiles esquivèrent la loi. Aujourd’hui, la prostitution illustre et enrichit les unes, et l’adultère console et quelquefois enrichit les autres.

Voilà où nous en sommes.

Cette fois, la société n’ose plus intervenir ; c’est ici qu’elle a tort, car jamais le mal n’a été si grand, et cependant il est réparable. Voyons les moyens.

Quelles sont les excuses, vraies ou fausses, de la courtisane ? Quelles sont les excuses, vraies ou fausses, de la femme adultère ?

Les excuses de la courtisane sont : l’ignorance, la famille absente ou vicieuse, les mauvais exemples, le manque d’éducation, de religion, de principes, et surtout et toujours une première faute commise, souvent avec un parent, quelquefois avec le frère ou le père (voir les statistiques à la préfecture de police), une mère qui les a vendues, la misère enfin et tout ce qui l’accompagne.

Les excuses de la femme adultère sont le mari qui néglige, trompe ou ruine sa femme, l’oisiveté, l’impuissance de l’homme, la stérilité de la femme, le besoin d’appui, de solidarité et d’amour.

Quels sont les moyens de mettre les femmes, mariées ou non, dans l’impossibilité de donner ces excuses, de manière qu’il ne leur reste plus que celles qu’elles ne donnent jamais (justement parce que la société les met en droit de donner les autres), lesquelles non données sont la paresse, l’ennui, la curiosité et le tempérament ?

Ma lectrice rougit et je la scandalise !

Que voulez-vous, madame ! il me va d’ôter leurs voiles aux choses comme aux gens, et je sais bien que le mot seul vous fait peur et non la chose. Quand on vous aura bien montré les ignominies qui se dérobent sous les périphrases élastiques dont vous les enveloppez, vous vous laisserez peut-être un peu moins prendre à ces périphrases. Quand on aura contracté l’excellente habitude d’appliquer la même épithète à la femme mariée, mère de famille, aimée de son mari et de ses enfants, qui trompe son mari et se livre à un autre homme, qu’à la courtisane qui se vend, la femme mariée hésitera plus longtemps et elle reculera peut-être. Quand la femme adultère saura qu’au lieu de dire d’elle : « Madame une telle s’occupe de monsieur un tel ; » ou — « a une intimité avec monsieur un tel ; » — ou « se compromet un peu trop avec monsieur un tel ; » — on dira : « Madame une telle… (grâce encore pour cette fois) avec monsieur un tel ! » ah ! diable ! la femme y regardera à deux fois avant d’être adultère ; et cependant, le fait est le même sous la périphrase ou sous le mot technique. Seulement, les femmes du monde, qui ne souilleraient pas leur bouche, même pour la défense de la vertu, d’un mot de caserne ou de lupanar, imposent à leur corps, au nom de l’amour, l’acte le plus humiliant que le corps puisse subir, et qui les assimile, même pour l’homme qui en profite, aux plus vulgaires prostituées.

Puisque nous avons ouvert cette parenthèse, ne la fermons pas sans tout dire, et finissons-en avec cette question de l’adultère que nous acceptons si facilement, quand il s’agit de la femme des autres, et qui nous révolte, nous déshonore, nous désespère et nous tue, quand c’est de la nôtre qu’il s’agit. En vérité, nous sommes un drôle de peuple. Notre seul esprit est d’avoir fait croire que nous en avions, car du véritable esprit de conduite et d’appréciation, de justice, de bon sens enfin, il n’y a trace ni dans nos mœurs, ni dans nos actes, ni même dans nos lois. De quoi rions-nous le plus au théâtre ? Du mari trompé. De quoi souffrons-nous le plus dans la vie privée ? D’être ce mari. Qu’est-ce que nous racontons le plus légèrement, le plus gaiement, le plus spirituellement ? Ce sont les mésaventures matrimoniales de nos amis. Qu’est-ce que nous redoutons le plus ? C’est qu’on ne raconte les mêmes histoires sur nous-mêmes. À celui qui nous aura appelé imbécile, nous nous contenterons de demander des excuses ou de donner un petit coup d’épée ; de celui qui nous aura appelé cocu, nous boirons le sang si nous pouvons. L’honneur de notre femme est donc ce qu’il y a de plus sacré pour nous, parce que notre femme, c’est notre nom, notre amour, notre plaisir, notre confident, la mère de nos enfants, la dépositaire de nos secrets, de nos faiblesses, de nos espérances, notre propriété enfin (voilà le vrai mot), et que celui-là est le plus méprisable de tous les hommes, qui fait bon marché de cet honneur et commerce de cette propriété. Alors, déclarons publiquement que l’adultère n’est pas risible, que c’est un crime auquel il faut appliquer les châtiments les plus sévères, au lieu, comme fait la loi, de se contenter de séparer les deux époux ou d’emprisonner quelques mois la femme. Quant à celle-ci, disons-lui en même temps qu’elle n’a pas d’excuses, et que, si, quand elle nous en donne, nous avons l’air d’y croire, c’est que nous sommes bien élevés, qu’elle est belle, que nous pensons que notre tour viendra, ou que nous sommes dans le même cas et que nous ne pouvons rien dire.

Du temps que la femme était mariée sans le savoir, par des engagements antérieurs entre les deux familles, à un individu qu’elle ne connaissait pas, laid, vieux, malpropre, libertin, et qu’il lui fallait choisir entre le mariage ou le couvent, elle avait un argument en réserve, et le galant était une revanche ; mais aujourd’hui que rien dans le monde, excepté sa propre volonté, ne peut contraindre une jeune fille à épouser un homme qui ne lui convient pas, aujourd’hui qu’au dernier moment elle peut encore dire : « Non, » et trouve la loi qui la protège contre ses parents mêmes, sl jusque-là elle avait subi leur influence ; aujourd’hui que la femme contracte sciemment, soit qu’elle demande au mariage l’amour, ou la fortune, ou la noblesse, ou le plaisir, ou le bonheur, comme elle connaît parfaitement les termes du contrat, le jour où elle y manque, elle n’a pas d’excuse et elle est… Faut-il le dire ?

« Soit, répliquent les femmes : nous ne subissons plus l’autorité directe de nos parents ; mais leur autorité morale, nous la subissons toujours. Nous sommes sans expérience ; nous ne nous défions pas, nous ne connaissons pas le Code ; nous ignorons nos droits ; et, d’ailleurs, où puiserions-nous le courage de les faire valoir ? Nous sommes élevées dans le respect et l’obéissance, nos parents eux-mêmes se trompent quelquefois avec les meilleures intentions du monde. On nous présente un jeune homme qui paraît réunir toutes les qualités requises, bonne famille, bonne naissance, bonne éducation, fortune, esprit, talents, élégance, beauté même ; il nous plaît, nous l’aimons, c’est si facile de plaire à une jeune fille ! nous l’épousons de tout cœur, et, six mois après, quelquefois le lendemain, le masque tombe, et nous nous trouvons en face d’un débauché, d’un joueur, d’un homme qui nous ruine et nous bat, qui nous abandonne, et qui empoisonne non seulement notre cœur, mais quelquefois notre corps, alors — alors…

— Alors, quoi, madame ?

— Alors, comme nous sommes des êtres faibles, comme nous poursuivons toujours un idéal, comme nous ne voulons pas renoncer à notre rêve, comme nous voulons aimer enfin, nous nous laissons aller à aimer un autre homme ; prenez-vous-en au mari qui nous trompe et à la loi qui nous opprime ! »

À mon tour.

J’accepte toute votre histoire et toutes vos raisons ; j’admets que vous soyez unie à un être repoussant et méprisable, que vous éprouviez le besoin de verser vos chagrins, vos rêves, vos déceptions, vos douleurs dans le cœur d’un ami. Je vais plus loin. Je comprends que vous aimiez un autre homme que votre mari, et que vous vous désespériez de ne pas avoir rencontré celui-là avant celui-ci. Eh bien, à quoi vous mène logiquement cette situation ? Au mépris, à la colère, à la vengeance, à la résignation, au suicide, à exécrer cet homme et peut-être les enfants qui sont issus de lui et dans lesquels vous le retrouvez, à être Hermione et à faire tuer Pyrrhus, à être Médée et à égorger vos fils ? Mais il n’y a aucun enchaînement admissible entre vos douleurs, vos jalousies, vos déceptions, vos désespoirs, et le petit acte spasmodique qui constitue l’adultère, qui est si peu dans vos droits, que vous le tenez aussi secret que possible, qui n’est que libertinage, puisque la maternité en est violemment arrachée, puisqu’il ne vous est pas permis de vous y oublier un instant, puisque votre présence d’esprit, armée de tout son sang-froid, est forcée de monter la garde autour de vos sens.

« L’entraînement, dites-vous. Un jour, pendant une confidence, pendant un aveu, notre corps, auquel nous ne songions même pas, a suivi notre âme ; nous ne sommes pas de marbre, nous sommes faites de chair et d’os, et, du moment que nous aimons, nous aimons selon les lois de la nature, et nous avons continué par plaisir, par habitude, par amour, ce que nous avions commencé par faiblesse. »

Voilà tout ce que je voulais entendre ; ne venez donc pas toujours invoquer les besoins de votre âme seule, et sachons définitivement que vous voulez en même temps donner pâture à vos sens. Eh bien, j’en suis désolé pour vous, madame, mais je ne vois pas de différence entre la femme qui, en dehors du mariage, se donne à un homme pour amuser son corps, et celle qui se donne pour nourrir ou parer le sien, si ce n’est que celle-ci ne dispose que d’elle-même, ne trompe personne, tandis que celle-là manque à la foi jurée, trahit son époux, compromet ses enfants et joue avec l’infanticide. Elle ne coûte rien, voilà son seul avantage.

Une jeune fille qui n’a aucune notion de la vie réelle, et que la nature pousse en avant, peut être entraînée par l’expérience ou la passion d’un homme qui sait comment on s’empare d’une femme ; mais une femme mariée, hélas ! madame, je suis forcé de vous le dire, n’eût-elle été mariée qu’un jour et une nuit, du moment qu’elle sait à quoi s’en tenir sur les conséquences charnelles du mariage, ne peut plus être entraînée. À la minute même où un homme lui dit pour la première fois et le plus respectueusement possible, qu’il l’aime, elle sait parfaitement à quoi tend cet homme. Ne pas le congédier dès le premier mot, c’est lui dire clairement : « Patience, monsieur ; vous avez des chances de vous amuser avec moi. »

Maintenant, madame, je vais tout vous dire pendant que j’y suis ; et je vais pour cela trahir mon sexe, car c’est votre salut que je veux : celui-là seul est digne de votre amour qui vous a jugée digne de son respect. Dire à une femme qui appartient à un autre qu’on l’aime et qu’on voudrait être aimé d’elle, c’est lui jeter à la face la plus grosse des insultes, c’est lui dire : « Je vous trouve bonne pour mes moments perdus, suffisante pour mes plaisirs, mais je garde mon nom, ma fortune, mon estime, ma liberté pour une plus honnête que vous, qui exigera de moi d’autres preuves d’amour que les petites convulsions que je viens vous offrir. » Rappelez-vous bien ceci, madame, et ne venez plus nous dire que vous l’ignorez, maintenant que c’est imprimé et que tout le monde peut le lire ; l’homme n’aime que la femme qu’il estime, et il n’estime jamais la femme qui ne peut se donner à lui qu’en se partageant. Au moment même où elle s’abandonne, alors qu’il est le plus passionné et le plus sincèrement à elle, il se fait à son insu dans son esprit, dans sa conscience, dans sa justice, un petit travail de décomposition qu’il trouve en rentrant chez lui, et après lequel la femme ne lui apparaît déjà plus telle qu’elle était auparavant. C’est le mépris qui est entré dans l’amour à dose infinitésimale, soit, mais qui augmentera tous les jours, et le mépris est le plus puissant dissolvant des sentiments humains. La rupture de la liaison n’eût-elle lieu que dix ans après, elle date du jour de la chute. Rappelez-vous donc bien ceci : ce qui vous fait coupables, ce n’est pas d’avoir aimé, c’est d’avoir servi ; le jour où vous vous donnez, vous êtes inférieure à la courtisane, vous commettez une action aussi honteuse qu’elle, mais plus bête, car elle y gagne quelque chose, ne fût-ce qu’un morceau de pain, et vous y perdez tout, l’estime des autres, votre propre estime et celle de votre amant. Métier de dupes !

Ô femmes ! qui croyez que l’amour est le plus beau tribut que l’homme puisse vous payer, dans quelle erreur vous êtes ! Si vous saviez combien est plus grand l’hommage silencieux de l’estime secrète que votre pudeur inspire, non seulement aux gens de bien, aux vieillards et aux sages, mais aux plus jeunes, aux plus fous, aux plus libertins, qui, au lieu de vous associer dans leur esprit et dans leurs souvenirs à telle ou telle fille perdue {il vient un moment où ils n’établissent plus grande différence entre toutes les femmes dont ils ont obtenu les mêmes résultats), vous associent dans leur estime, dans leur vénération, dans le tabernacle de ces équités intérieures qui n’est jamais complètement envahi par le vice, à leurs mères à leurs sœurs, à la jeune fille qu’ils avaient rêvée pour compagne, aux filles qu’ils auraient voulu avoir d’elle, car nous avons tous été bercés du même rêve. Non, le libertin ne vous parlera ni de votre beauté, ni de l’amour avec l’éloquence, les transports et les tremblements que la circulation plus rapide du sang prête au langage, aux gestes, à tout l’organisme de l’homme en proie au désir ; mais, quand il vous abordera, une émotion sacrée s’emparera de lui, dont vous verrez la lueur céleste apparaître sur son front et dans ses yeux, comme le premier rayon de l’aube sur le sommet d’un glacier ; son attitude sera noble, sa parole sera ferme, ses yeux sentiront les larmes tout près de les mouiller, son cœur sera bien à l’aise dans sa poitrine, et vous n’aurez qu’un mot à lui dire pour qu’il mette son dévouement à vos ordres, sa vie peut-être. Si vous aimez les jouissances excessives, madame, donnez-vous celle-là, il n’y en a pas de plus élevée.

Je ne songe pas, vous le pensez bien, à détruire l’amour, ni l’adultère, ni la galanterie, ni même la prostitution dans ce beau pays de France, qui leur doit le plus clair de sa célébrité : je ne nie pas non plus qu’il n’y ait, en dehors du mariage, de ces passions irrésistibles, fatales, qu’aucune loi ne peut combattre, qu’aucun raisonnement ne peut vaincre, qui emportent ceux et celles qui les subissent non seulement au delà des règles du monde, mais au delà même des bornes de la terre. Ces passions-là portent avec elles leur catastrophe, leur châtiment, leur renommée, leur pardon. Elles prennent toute la vie de leurs victimes. C’est Héloïse et Abailard dans la réalité, c’est Roméo et Juliette dans la fiction ; mais ces légendes d’amour sont rares. Toutes les femmes les ambitionnent pour elle-mêmes ; cependant, elles savent bien que ce n’est pas dans leur boudoir, ou dans leur salon, entre le café et le thé, qu’elles trouveront le héros de Vérone ou le philosophe du Paraclet. Aussi n’est-ce ni aux Juliettes, ni aux Héloïses, s’il s’en trouve encore, que ce discours s’adresse. Celles-là connaissent et connaîtront des émotions contre lesquelles mes arguments et tous ceux de la philosophie ont la valeur et la résistance d’un fétu de paille. Je les honore d’ailleurs et suis prêt à les chanter. L’amour à cette puissance est presque l’égal de la vertu. Je vise moins haut et ne m’occupe que de l’amour courant, qui va en voiture, au spectacle, au bal, qui rit pendant, qui se plaint après, qui recommence et qui, sous cette double forme, — prostitution — adultère, — mine peu à peu la famille, sans qu’on s’en aperçoive, comme les rats minent une maison à l’insu des locataires. Je suis las aussi, je l’avoue, d’entendre toujours répéter les mêmes subtilités, les mêmes sophismes, touchant cette vieille question ; et j’ai voulu, avant de mourir, me donner la joie d’imprimer la vérité toute vive. L’occasion s’est présentée, je l’ai saisie. Faites-en votre profit, madame, je vous le conseille, — s’il en est temps encore.

Où en étions-nous avant cette parenthèse ? Aux moyens pratiques que je promettais, sinon pour détruire le mal, du moins pour l’atténuer, pour le modifier, pour l’utiliser peut-être. Les conventions actuelles de la société et les pratiques banales de la religion ayant suffisamment démontré leur insuffisance, voyons ce que la Nécessité nous conseille et ce que le Droit nous offre. Quand on a la force pour soi et qu’on veut absolument le bien, si l’on ne peut convaincre, il faut contraindre.

Partons d’abord de ce principe élémentaire que : si tous les voleurs et toutes les courtisanes avaient trouvé, en venant au monde, une famille honnête, une fortune assurée et une éducation saine, il n’y aurait ni voleurs, ni courtisanes ; ceux qui auraient embrassé quand même cette carrière dangereuse, eussent été des maniaques ; celles qui eussent choisi ce métier de rebut eussent été des malades.

Nous voyons des hommes et des femmes qui, nés de parents malhonnêtes, ou placés dans un milieu délétère, échappent à l’influence néfaste, se dégagent de l’atmosphère morbide, veulent et se sauvent. Donc, la transformation est possible, même dans les plus mauvaises conditions.

Aidons les hommes sans ressources, et protégeons les femmes sans défense.

Quels sont les refuges que la société leur offre, aux uns et aux autres ? Aux hommes actifs, jeunes et sains, privés de moyens d’existence, elle offre l’engagement militaire, c’est-à-dire la sécurité matérielle dans la vie et la gloire dans la mort ; aux filles actives, jeunes et saines, privées de moyens d’existence, elle offre le libertinage, c’est-à-dire l’infamie pendant et après la vie ; aux uns et aux autres, quand ils commettent un délit, la prison ou la mort, selon la gravité du délit ; à tous, quand ils sont mourants, l’hospice, quand ils sont morts, la fosse commune, quand ils seront guéris, le pavé.

Très bien.

L’homme est encore et toujours le mieux partagé dans cette distribution sociale. Laissons de côté la charité privée, les établissements de bienfaisance, les crèches qui sont des secours volontaires et qui n’existent justement qu’à cause du défaut de prévoyance et de garanties supérieures.

Le législateur, qui, en sa qualité d’homme, a dû admettre que l’homme pouvait avoir du tempérament et n’y pourrait pas résister, et qui, en même temps, devait interdire au soldat de contracter le mariage, non seulement pendant les sept années qu’il reste sous les drapeaux, les sept années de sa plus grande force, mais encore pendant les années qui précèdent la conscription à moins qu’il n’ait le moyen de s’acheter un homme, le législateur s’est trouvé pris entre ces trois nécessités, le recrutement, le célibat et l’amour. Il a donc fallu ouvrir un déversoir au délire érotique sur lequel la Nature, qui n’a pas prévu la conscription, comptait pour la reproduction de l’espèce, l’homme de dix-huit à vingt-huit ans étant plutôt destiné à créer des hommes qu’à en détruire.

Voyez un peu la logique de la société disant à l’homme : « De dix-huit à vingt-huit ans, non seulement tu ne mettras pas d’enfants au monde, mais tu en retireras le plus grand nombre possible d’hommes parmi ceux qui se portent bien. » Heureux calcul qui, dans un temps donné, amènerait nécessairement, si la guerre devait se perpétuer sur la terre, l’abaissement, l’amoindrissement et définitivement la destruction de la famille et de la race humaine.

Le déversoir nécessaire, indispensable, on l’a trouvé dans la prostitution de la femme. Moyennant une somme qui va de dix francs à quatre sous, tout homme, militaire ou non, peut posséder le corps d’une femme vivante qu’il ne connaît pas, pendant le temps nécessaire à son besoin, à son plaisir, à sa passion, à sa bestialité. (Regardez ça bien en face, c’est monstrueux !) Cette femme est inscrite à la préfecture de police ; elle a un numéro, elle est soumise à certains règlements de police et de salubrité. De son âme, il n’est pas question bien entendu. Si elle devient mère, dans un de ces hasards de chairs, elle a à sa disposition l’hôpital ou l’infanticide ; mais les physiologistes et les statisticiens vous diront que la prostitution n’engendre que la stérilité.

Quel bonheur !

Eh bien, et Dieu ? ce Dieu à qui vous élevez des églises dans tous les carrefours, que vous invoquez dans toutes vos proclamations, pour qui vous nourrissez, entretenez et protégez des ministres dans tous les pays, dont vous maintenez de force le représentant à Rome, ce Dieu qui veut la création incessante, qui en a besoin pour son œuvre à lui, bien autrement importante que la vôtre, ce Dieu qui ordonne la charité, l’alliance, la communion fraternelle, qu’est-ce qu’il devient dans tout ça ? Il est donc vrai que vous n’y croyez pas ? Et la morale, et la pudeur, et toutes les vertus que vous prêchez dans vos temples, dans vos assemblées, que vous voulez nous faire prêcher même sur le théâtre, il est donc vrai que vous vous en moquez ?

Si MM. les militaires, qui n’ont guère en moyenne que de un à quatre sous par jour, l’un dans l’autre, trouvent encore, avec si peu d’argent, le moyen de se procurer des femmes, les bourgeois mieux rentés s’en procurent à plus forte raison ; seulement, comme étant plus riches, ils sont plus difficiles que les fils de Mars, ils ne veulent pas partager avec eux la faveurs des Vénus de caserne, et ils ont inventé la prostitution libre, qui constitue cette cohue formidable nommée « les femmes entretenues », laquelle cohue grossit et se répand tellement, qu’elle va faire craquer les mœurs et les lois, comme Paris, sa patrie, a fait craquer ses barrières.

Entre ces deux catégories, l’une trop basse, l’autre trop chère pour que tout le monde veuille ou puisse en user, flotte et grouille toute la tourbe des pauvres filles, servantes de tous les étages, ouvrières de toutes les sortes, forcées de gagner leur vie et sur qui se ruent les ouvriers, les domestiques, les commis de magasin, et MM. les militaires déjà gradés, qui veulent être aimés gratis, pour eux-mêmes, sans se compromettre, et qui sèment dans ce terrain, dont rien ne gêne la fécondité, cette population d’enfants naturels qui donne 28 pour 100 et qui défraye plus tard, pour les quatre cinquièmes, les hospices, les bagnes, les lupanars et l’échafaud.

Donc, pourquoi l’homme déshonore-t-il si facilement la femme ?

Parce que rien ne protège la femme !

Pourquoi abandonne-t-il si facilement l’enfant qu’il a fait à une femme ?

Parce que rien ne protège l’enfant.

Quelle est la raison sans réplique que la femme la plus dégradée peut donner de sa dégradation ? Un premier homme. C’est donc contre ce premier homme qu’il faut assurer la femme. Eh bien, voici ce que je proposerais pour détruire cette excuse, et qu’il n’y eût plus que la prostitution volontaire, qui ne nous regarde pas, chacun étant libre de faire de sa personne ce que bon lui semble, et n’ayant le droit de se plaindre que lorsqu’on le force d’en faire un usage qui lui répugne et le déshonore :

La conscription pour les femmes comme pour les hommes. La femme ayant envers la société des devoirs à remplir, le jour où elle réclame des droits, il faut, par ses droits et par ses devoirs, la rallier à l’action commune.

Toute fille de quinze ans devra faire constater son identité, comme l’homme de vingt et un ans est forcé de faire constater la sienne ; assistée ou de sa famille ou de deux témoins patentés, elle prouvera qu’elle a des moyens d’existence quelconques, soit dans un revenu, soit dans une profession.

Celle qui n’en aura pas, si elle sait un métier, trouvera de droit à exercer son métier dans les ateliers de l’État, qui seront les casernes du travail et qui ne coûteront jamais aussi cher que l’armée, puisqu’ils rapporteront quelque chose.

Si elle ne sait pas de métier, elle entrera comme apprentie au lieu d’entrer comme ouvrière.

Si elle est riche et qu’elle ne veuille pas travailler, elle achètera une remplaçante qui travaillera pour elle. Si elle n’a pas de ressources et qu’elle ne veuille pas travailler, elle sera sous la surveillance de la police, et, au premier délit grave, on l’exportera dans les colonies où les déportés ont besoin de femmes et où la terre a besoin de bras. Puisqu’elles n’auront pas voulu être des femmes, elles seront des femelles.

En échange de ces devoirs, voici quels seront les droits des filles non mariées. Ils seront renfermés dans ce seul paragraphe :

La loi, en reconnaissant l’homme de vingt et un ans libre, l’a reconnu responsable ; donc, tout homme ayant vingt et un ans qui sera convaincu d’avoir possédé une vierge sera condamné à donner à cette fille un capital ou une rente, selon sa position personnelle de fortune. S’il est dans l’impossibilité de fournir cette indemnité pécuniaire, il sera passible d’un emprisonnement de cinq ans ; s’il a rendu mère cette jeune fille et qu’il ait refusé de l’épouser, la condamnation pourra être portée à dix ans ; le fait d’avoir mis volontairement au monde un de ses semblables, sans aucune garantie de morale, d’éducation, ni de ressources matérielles, étant envers la société un délit plus grave que celui d’avoir volé nuitamment et avec effraction, égal à celui d’avoir tué. Donner la vie dans de certaines conditions est même plus barbare que de donner la mort.

Tout enfant naturel dont le père sera parvenu à se dérober à la justice ou à ses devoirs, et que sa mère aura élevé honnêtement par son seul travail, sera exempté du service militaire, la société n’ayant le droit, sous aucun prétexte, de prendre à une femme, qui a travaillé pour lui, son unique enfant, au moment où, devenu son unique soutien, il va travailler pour elle.

« Autrement dit, la recherche de la paternité ? »

Parfaitement.

« Mais les coquines détourneront les jeunes gens, les compromettront, les exploiteront, etc., etc. ? »

À vingt et un ans, un homme est électeur, garde national et soldat. Il n’est plus un enfant, il sait ce qu’il fait.

Et puis, que les honnêtes mères élèvent bien leurs fils, et que les pères les gardent mieux !

Et puis, si l’homme est le sexe faible, qu’il l’avoue et qu’il laisse les femmes gouverner les empires et livrer les batailles.

« Mais une pareille loi est impossible en France. »

Pourquoi ?

« Parce que le peuple français est léger, amoureux, coureur, indépendant, insubordonné, etc., etc. »

Les lois ne sont pas faites pour aider, mais pour refréner les passions des hommes.

D’ailleurs, le peuple français n’est rien de ce que vous dites. C’est le peuple le plus soumis qui existe.

Entrez dans n’importe quelle gare de chemin de fer, et voyez avec quelle patience il attend ses billets avant le départ, et ses bagages au retour, et vous reconnaîtrez que ce peuple indépendant est le peuple le plus obéissant du monde, et qu’avec un sergent de ville on lui fait faire tout ce qu’on veut, et avec deux tout ce qu’il ne veut pas.

« Mais l’amour est une passion, et la passion… »

L’argent aussi est une passion, et la faim est plus qu’une passion, c’est un besoin ; et manger est plus qu’un besoin, c’est un droit.

Cependant, il y a tous les jours des milliers d’affamés qui travaillent au lieu de prendre l’argent des changeurs ou de dérober les côtelettes des bouchers, parce qu’il y a une loi qui leur dit que s’approprier l’argent sans travail et les côtelettes sans argent, c’est voler, et que le vol est passible d’une peine.

Le jour où la société déclarera que l’honneur d’une femme et la vie d’un enfant sont des valeurs comme une douzaine de couverts ou un rouleau d’or, les hommes les regarderont à travers les vitres sans oser les prendre, et l’idée leur viendra de les acquérir et non de les voler. Au lieu de déshonorer les filles, on les épousera ; au lieu d’en faire des victimes, on en fera des alliées. De la condescendance des lois naît la facilité des mœurs.

Comment avez-vous pu établir entre les biens matériels et l’honneur de vos filles, de vos sœurs et de vos femmes, de la femme enfin, une si grande différence au désavantage de celle-ci !

Il faut que vous soyez aveugles, méchants ou fous.

Je conclus, je crois qu’il est temps.

Toute fille vient au monde vierge. Pour faire cesser cet état de virginité, il faut l’intervention de l’homme. Une fois cette virginité détruite autrement que par le mariage, le déshonneur commence pour elle et la prostitution se présente. Protégez la femme contre l’homme, et protégez-les ensuite l’un contre l’autre. Mettez la recherche de la paternité dans l’amour, et le divorce dans le mariage.

« Oh ! oh !… »

Mes moyens sont impraticables ? Trouvez-en d’autres, je ne tiens qu’aux résultats ; mais dépêchez-vous, parce que la maison brûle.

Vous ne voulez pas ? vous trouvez que ça peut aller comme ça, et que, pourvu qu’on s’occupe des hommes — qui feraient des révolutions si on ne s’occupait pas d’eux — tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ? Va bene ! Amusons-nous ! Vive l’amour ! Laissons la femme faire ce qu’elle fait, et, dans cinquante ans au plus, nos neveux (on n’aura plus d’enfants, on n’aura plus que des neveux), nos neveux verront ce qui restera de la famille, de la religion, de la vertu, de la morale et du mariage dans votre beau pays de France, dont toutes les villes auront de grandes rues, et dont toutes les places auront des squares, au milieu de l’un desquels il sera bon d’élever une statue aux Vérités inutiles.


Décembre 1867.



  1. Ce n’est pas pour protester contre l’étymologie du mot camellia, que j’écris ce mot avec une seule l, c’est parce que je croyais jadis qu’on l’écrivait ainsi ; et, si je me tiens à cette orthographe, malgré les critiques des érudits, c’est que madame Sand écrivant ce mot comme moi, j’aime mieux mal écrire avec elle que bien écrire avec d’autres.
  2. Au moment où j’imprime ces lignes, j’apprends que Ruy Blas est de nouveau et définitivement interdit en France. C’est une faute dont l’auteur bénéficiera plus tard et que le gouvernement regrettera bientôt ; mais au moins le gouvernement français croit-il avoir de bonnes raisons à donner pour expliquer politiquement ses rigueurs. Quelles raisons pourrait donner le gouvernement anglais qui ne veut laisser représenter Ruy Blas, à Londres, que si Ruy Blas est majordome au lieu d’être laquais, et si la reine est veuve au lieu d’être mariée (sic) ? Ce qui est bien flatteur pour la reine d’Angleterre, qui est veuve !
  3. Les Idées de madame Aubray.
  4. Les Idées de madame Aubray.