La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans/La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans/Section1

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La Dernière Aventure
d’un Homme de Quarante-cinq ans



Infortuné ! à quel âge m’attendaient et l’amour, et la jalousie, et l’égarement, et la perfidie, et les faux serments, et les larmes de rage, et les serrements de cœur, et les soupirs sanglotés, et la cruelle insomnie, et les transports de douleur, et les chagrins, et le brisement de l’âme, et l’horrible désespoir !… Mais hélas ! qui n’y eût été pris comme moi !… O toi, qui as passé l’âge de plaire, et qui regardes encore avec plaisir une fille à l’œil doux et modeste. Insensé ! fuis ! que crois-tu trouver dans son cœur ? l’inconstance, le mépris, le dégoût, le désir de te tromper, l’effronterie pour braver tes reproches !… Telle fut Elisabeth Sara Lee : telle fut la fille que je crus tendre, douce, reconnaissante, aimable, sincère, constante, fidèle !…


Je me nomme d’Aigremont, et je suis né en 1734, le 22 novembre[1]. En 1780, j’avais quarante-six ans, et j’aimai ! j’aimai !… Pardonnez, lecteur sévère, je ne suis pas coupable. Si j’ai donné entrée dans mon trop sensible cœur au fatal poison de l’amour, il fut présenté par une enchanteresse, à laquelle vous n’auriez pas plus résisté que moi.

Depuis cinq ans mon âme était morte, elle ne sentait plus que les privations, la douleur, l’ingratitude, la noirceur, le dénaturel, le mauvais cœur des monstres, dont la nature et les lois civiles m’avaient environné ! Depuis longtemps, je vivais seul, je ne parlais à personne ; les tendres épanchements du cœur, je ne les connaissais plus, ils m’étaient interdits ; mes amis étaient morts !… Je restais seul, épi isolé au milieu des guérets que la faux du temps avait moissonnés… Je m’occupais le jour : le soir, triste et solitaire comme le hibou, je sortais de même, et j’errais dans les rues, inconnu à la Nature entière. Je me disais : je suis seul au monde, la nature m’a créé seul de mon espèce ; car je ne rencontre pas mon semblable, avec qui je puisse me complaire… Et j’allais seul, sans plaisir, sans ennui, sans amusement, sans me plaindre du sort. Mon cœur est mort, disais-je, et les morts ne doivent pas sentir…

J’ai toujours eu les passions vives, le tempérament impétueux, mais le cœur le plus tendre qu’il soit possible d’imaginer, avec beaucoup de confiance. La première maîtresse que j’ai eue à l’âge de treize ans[2], m’est encore chère. Ma timidité m’empêcha de lui parler : je ne lui ai jamais dit un mot ; et cependant je l’aimai plus de cinq ans avec la même vivacité.

La seconde[3] était une femme mariée, à qui je n’osai non plus déclarer mon amour.

La troisième[4] était une fille assez laide, mais que j’adorai. Je dis à celle-ci, en tremblant, que je l’aimais : elle répondit à ma tendresse, et je me crus un dieu. Elle changea la première, et j’en fus au désespoir.

Je vins ensuite à Paris, où je fus libertin : c’est dire que je n’y aimai pas.

Je retournai dans ma patrie, où j’aimai à la fureur une petite grêlée[5], qui éteignit toutes les autres passions. Je l’aimai dix ans malgré son aigreur et ses infidélités. En 1768, je fus tenté d’aimer : mais je croyais avoir le cœur usé : je m’éloignai d’une fille raisonnable, dont je ne me croyais pas digne.

En 1772, je fus moins délicat. Il y avait treize ans qu’une passion languissante laissait mon cœur tranquille : je me regardai comme à l’âge où l’on peut badiner avec l’amour, sans craindre ses traits ; je crus que je pouvais tout oser. Quelques femmes m’avaient plu à demi durant cet intervalle, et ces demi-passions à la française, n’avaient servi qu’à me convaincre davantage de l’invulnérabilité de mon cœur. Mais, le 19 juillet 1772, en traversant la place Saint-Eustache, j’aperçus une jeune personne charmante[6], fuyant deux jeunes libertins qui venaient de l’insulter : elle me frappa vivement par la douceur de sa physionomie ; la situation où elle se trouvait, m’intéressa plus vivement encore : je volai à son secours : le danger était passé ; mais elle était fort émue ; je lui dis les choses les plus rassurantes, en lui demandant la permission de la faire accompagner par une femme de ma connaissance, qui était dans une boutique voisine : elle me remercia, ajoutant que sur mon offre honnête, elle acceptait mon bras, d’autant plus librement, qu’elle avait peu de chemin à faire. En effet, nous arrivâmes à la porte en un instant. « Je ne commettrai pas l’indiscrétion d’entrer chez vous, mademoiselle, mais vous venez de vous trouver mal ; y avez-vous quelqu’un ? — Non, pour le moment. — Des voisines au moins ? — Oui ; je vais sonner. » Je lui en évitai la peine, et dès que j’entendis une marche de femme accourir, je la saluai respectueusement, et je me retirai, non pas encore amoureux, mais enchanté.

Le lendemain, sur les neuf heures, je rendis une visite à la jeune personne. Je la trouvai seule ; M. son frère et son tuteur, avec lequel elle demeurait, était en campagne pour quelques jours. Elle me reçut avec beaucoup d’égards, me pria de m’asseoir, et nous causâmes. J’étais si poli, si respectueux ; elle était si naïve, si bonne, sans être sotte, que nous fûmes à notre aise au bout de quelques instants. Je la trouvais adorable ; je restai plus d’une heure, qui me parut une minute : mais enfin craignant l’indiscrétion, je pris congé de l’aimable personne, en la priant de me permettre de revenir. « Je vous recevrai avec plaisir, monsieur, vous êtes un honnête homme, à qui j’ai de l’obligation ; je ne l’oublierai jamais. »

En sortant, je me promis de revenir le lendemain. Mais, le soir, vers les neuf heures, je me trouvai dans le quartier de la jeune personne. Je levai les yeux, et je la vis à la fenêtre. Je ne pus résister à l’envie de monter. J’y allai donc en hésitant un peu. Je frappai timidement, à cause de l’heure, et je l’entendis venir écouter. Je redoublai. « Qui est-ce ? — Votre connaissance d’hier à pareille heure, mademoiselle. » Elle entr’ouvrit, et m’ayant aperçu, elle montra une joie obligeante de ma visite. Ce moment fut un des plus agréables de ma vie. Je me mis avec elle à la fenêtre, et nous nous accoudâmes sur le balcon, pour causer. L’obscurité nous enhardissait ; nous parlions comme d’anciennes connaissances. La voisine d’à-côté nous entendit. Elle sonna ; ma belle ouvrit aussitôt. « Mon Dieu ! que je suis aise que M.Bàlïn soit arrivé. — Il ne l’est pas ! — Je viens de l’entendre ! — C’est monsieur que voici. » Elle la conduisit dans la pièce où j’étais encore appuyé sur la croisée. Cette femme me salua d’un air interdit, et regardant sa jeune voisine : « Mais, Louise, je n’ai pas l’honneur de connaître Monsieur. — Et moi, j’ai cet honneur-là, répondit la charmante fille. » Je pris aussitôt la parole, de peur qu’une nouvelle question n’embarrassât l’aimable Louise : « Madame, je me nomme d’Aigremont, et mademoiselle peut vous avoir parlé de moi. — Non, monsieur, jamais, je vous assure. — En effet, reprit Louise, je n’ai encore parlé de vous à personne d’ici. » On en resta là. Nous causâmes tous les trois, et je tâchai de m’établir avantageusement dans l’esprit de la voisine, qui me paraissait une rusée. Je me flattai d’y avoir réussi, et lorsque j’eus resté assez longtemps, je me retirai. Louise vint seule me reconduire, et je crus pouvoir lui recommander de ne pas dire combien notre connaissance était nouvelle. Elle me le promit en riant.

Je n’imaginai pas qu’il fût nécessaire de demander la permission de revenir ; je me la croyais acquise. Aussi n’y manquai-je pas, le lendemain matin à neuf heures. Je trouvai Louise en petit déshabillé charmant. Elle parut surprise de me voir si matin : mais elle ne m’en reçut pas avec moins de plaisir, à en juger par ses discours. Elle alla donner ses ordres à une cuisinière, revint auprès de moi, et un quart d’heure après, on nous servit du chocolat. L’agréable déjeuner !… Vers la fin, la voisine de la veille entra. Louise la reçut d’un air riant et sans mystère, comme une jeune personne qui sent qu’elle n’a rien à se reprocher. Mais cette femme prit à mon égard un air fier et demi courroucé. J’en fus surpris ; et je présumai que, malgré ma recommandation, Mlle Louise avait parlé de la manière dont elle me connaissait. Je tins le même langage que la veille, et j’allai ensuite jusqu’à demander à Louise si M. Bàlin devait bientôt arriver ? « Demain, monsieur », se hâta de répondre la voisine. J’affectai la joie la plus vive, et m’adressant toujours à Louise, je lui dis, que j’aurais l’honneur de saluer son frère, dès l’instant de son arrivée, si je pouvais le deviner. « Ce sera pour diner, me répondit Louise vivement. — En ce cas, je viendrai sur les trois heures. — Non, venez plutôt avant, nous causerons, et je l’attendrai avec moins d’impatience. » La bonne voisine ne put tenir à cette réponse. « M. votre frère trouvera-t-il bon, Mademoiselle, que monsieur, qu’il ne connaît pas, soit venu ici durant son absence ? — C’est parce que je veux qu’il le sache, répondit Louise, en souriant, que j’engage monsieur à se trouver ici à son arrivée. » Cette réponse ferma la bouche à la dame. Elle se retira mécontente, et je sortis aussitôt.

Le lendemain, j’eus de la peine à m’empêcher d’aller chez Louise avant l’heure fixée par elle-même. Je fis alors une réflexion ; que mon cœur allait encore plus vite que notre connaissance, quoiqu’elle fût assez prompte. « Serais-je encore susceptible d’amour ? pensai-je… Examinons mon cœur. » J’y descendis, la lampe de la raison à la main, et je vis que je m’étais laissé prendre sans m’en apercevoir. L’idée de ne plus voir Louise me fit frémir. À mon âge !… Cette pensée me parut désolante. Je ne me rassurai qu’en me représentant la manière obligeante dont Louise en agissait avec moi. Je me consolai : « C’est un caractère charmant, pensai-je, unique, fait pour un homme de mon âge. Bénissons la nature qui a varié les goûts de ses enfants, pour les rendre, les uns par les autres, heureux à tous les âges !… »

J’étais cependant en proie à la perplexité, lorsque l’instant de partir arriva. Je n’en fus pas moins empressé à me rendre chez Louise. Je la trouvai seule, un peu triste, j’en fus effrayé : mais je n’osai le témoigner. « Mon frère n’arrive pas, me dit Louise après les premiers compliments ; il me l’écrit, voilà sa lettre : (je la lus) ; et la dame que vous avez vue ici hier, dit que je ne dois plus vous recevoir. » Je fus anéanti à ce mot. Mon cœur se serra. Je ne pouvais trouver de réponse ; en un instant, toute la nature changea pour moi, tout m’y déplut. Je balbutiai enfin quelques mots : « Mademoiselle, pourquoi ?… Vous ai-je manqué ?… — Mon Dieu, non ! et j’en serai aussi fâchée que vous : mais enfin, la dame d’hier m’a fait dire la même chose par une dame fort respectable de la maison voisine. Attendez le retour de mon frère : mais cependant, comme vous comptiez diner ici, restez : vous y êtes, il ne serait pas honnête que je vous laissasse partir. » Je remerciai Louise, sans savoir ce que je disais, car je brûlais de rester, et je restai en effet. Aussi n’entendit-elle pas mon refus. On servit et nous nous mîmes à table. Je ne pus

L’Ambigu-Comique sur le boulevard sous le règne de Louis XVI, d’après Lallemand (musée Carnavalet)

L’Ambigu-Comique sur le boulevard sous le règne de Louis XVI
(Musée Carnavalet)


manger. J’avais la poitrine oppressée, je dis à Louise les choses les plus tendres, quoique très réservées. Elle y répondit, en me marquant beaucoup d’attentions. Enfin le dîner finit et je me vis obligé de prendre congé d’elle. Ce moment fut cruel, mais à l’instant où j’allais la perdre de vue, elle me rappela : « Vous ne pouvez plus revenir ; mais mon frère ne tardera pas, donnez-moi votre adresse ; je vous ferai savoir son arrivée et ses dispositions. » Ce trait m’enchanta. Plus je le trouvais extraordinaire de la part d’une jeune personne charmante et bien élevée, plus j’en étais flatté. Je me retirai content. Le lendemain, je me trouvai assez tranquille. Le surlendemain, je souffris ; le troisième jour… oh ! qu’il fut cruel !… Je passai le soir dans le quartier de Louise pour tâcher de l’entrevoir ; je ne pus avoir ce bonheur. Le quatrième, n’y pouvant plus tenir, je me hasardai d’aller chez elle, mais avec précaution. J’écoutai dans l’escalier si j’entendais quelque chose. Je fus servi suivant mon désir. C’était la voisine et le frère qui causaient :

« Je n’aurais jamais cru, disait la première, que Mlle Louise fût aussi inconsidérée. Elle l’a reçu, comme vous ou moi, sans appeler, sans m’avertir. Je suis venue en les entendant parler. — Elle est innocente, madame, répondit le frère, mais je crains son innocence ; c’est pourquoi elle restera au couvent jusqu’à ce que mon ami soit de retour et elle n’en sortira que pour l’épouser. — Oh ! elle aime les hommes. Savez-vous que celui-là paraissait bien quarante ans ? — Je n’en suis pas fâché, mon ami a cet âge à peu près. — Vous avez bien fait de la faire partir et de la surveiller ; je sais qu’elle a écrit à cet inconnu le jour de votre arrivée et j’ai retiré la lettre des mains de votre cuisinière. La voici, lisez-la ; car je ne l’ai pas décachetée. »

Le frère lut bas, ensuite haut, à peu près ce qui suit :


Lettre de Louise a M. d’Aigremont

Mon frère est arrivé, monsieur. Hâtez-vous de venir le voir, car je crains qu’on ne le prévienne mal : on lui a déjà parlé contre vous. Il m’a fait des reproches de vous avoir reçu en son absence. Je l’ai bien assuré que vous êtes le plus honnête homme du monde, et très aimable. Tout cela n’y fait rien : mais il lui suffira de vous voir pour prendre, à votre égard, les mêmes sentiments que vous m’avez inspirés.

Je suis, monsieur, en vous attendant,

Votre très humble
Louise-Elisabeth Balin.

« Elle ne le verra plus ! dit le frère, en achevant de lire, mais cette lettre prouve bien son innocence. Adieu, madame. »

Il rentra, et je me retirai, la mort dans le cœur, jurant d’éviter toutes les femmes le reste de mes jours.

Je me tins parole quatre années. Mais, en 1776, le 23 juin, mon malheur me fit faire connaissance d’une grande et jolie personne, nommée Silvine F***. Un enchainement singulier de circonstances nécessita notre liaison. Je la trouvai adorable, et mon cœur s’attacha en si peu de jours, qu’à l’instant où je voulus fuir, la chaine était déjà trop forte pour la briser. Je suivis le char de mon vainqueur. Mais hélas ! que d’angoisses j’eus à dévorer ! Autant Louise était honnête et douce, autant Silvine était coquette et décidée. Je m’aperçus bientôt qu’elle avait un amant aimé, quoiqu’elle eût tout fait pour m’engager. Je crus briser ma chaine à l’aide de cette découverte ; je le devais, mais la raison ne fut pas la plus forte. Je souffris six mois un supplice affreux, moins cruel que celui que j’éprouve aujourd’hui.

Débarrassé de cette coquette par la suite, j’allai me jeter dans les bras de cette ancienne amie que j’avais connue en 1768. Je ne l’avais pas aimée, à proprement parler, mais j’avais été prêt à l’aimer ; je ne m’en étais éloigné que par délicatesse ; j’avais eu et j’avais encore beaucoup d’amitié pour elle. Je revis Élise T***[7] avec plaisir, et si elle n’intéressa pas mon cœur, elle occupa les moments que j’étais accoutumé à donner à Silvine ; je rompis ainsi mon habitude de la voir. Je sentis alors combien l’amitié est plus faite pour les hommes de mon âge que l’amour. J’étais tranquille auprès de Mlle T*** ; le rire revenait sur mes lèvres qu’il avait quittées depuis si longtemps. Je comptais m’en tenir là. J’oubliais insensiblement Silvine et je me trouvais heureux, du moins tranquille, situation souvent préférable, lorsqu’il vint chez Mlle T*** une jeune personne, nommée Lisette, qui remua mon cœur et acheva de l’ôter à Silvine. Je ne la vis que trois fois ; à la dernière, je m’aperçus qu’elle me plaisait un peu trop, et j’étais encore si effrayé de ce que je venais de souffrir, que je résolus de rompre sur le champ avec Élise. Je cessai de la voir. Elle m’écrivit. Je lui fis une réponse qui n’avait pas le sens commun. Elle en fut piquée et me la renvoya. Nous restâmes brouillés sans qu’elle en sût le motif, mais j’aurais perdu tous mes amis et toutes les amies du monde, avant de m’exposer à faire une maîtresse.

Je demeurai dans un état de mort, malade, accablé de chagrins domestiques, jusqu’au mois d’avril 1780, que j’eus occasion de voir une femme ravissante, appelée Mme Cuissart, épouse d’un avocat. Tout ce que la nature peut donner de séduisant, tout ce qu’un beau naturel et l’éducation peuvent y ajouter de qualités, tout ce qu’un goût exquis dans l’art de la parure peut fournir de grâces, Mme Cuissart le possédait. Je fus ébloui, enchanté ; je n’aimai pas, il est vrai, je ne voyais pas assez souvent cette dame qui passait à la campagne six mois de l’été, mais je sentis que j’étais encore capable d’aimer. J’en avais fait la connaissance chez une dame voisine : elles se brouillèrent par malentendu. Tremblant de perdre les occasions de voir une femme dont je m’étais flatté de faire ma muse et mon amie, je lui écrivis pour me la conserver : ce fut cette lettre qui me la fit perdre. On l’interpréta mal, ou ce fut moi qui ne me l’interprétais pas comme il faut ; on dit que c’était une lettre d’amour. Le mari de la dame trouva mauvais que j’eusse écrit à sa femme ; la dame ne pouvait faire autrement que de dire comme lui ; on se plaignit de mon procédé, je l’appris et j’en fus très étonné. Ma douleur en fut extrême : je m’étais imaginé qu’une femme honnête et mariée serait pour moi une amie sûre que je serais dans une heureuse nécessité de respecter.

Ma démarche imprudente renversait tous mes projets, et je me voyais humilié. Cependant je conservai les mêmes sentiments de respect, d’attachement pour Mme Cuissart qui, véritablement, était la reine de son sexe. Elle me rendit aimable tout ce sexe trompeur : « Quel bonheur, pensais-je quelquefois, d’avoir une femme pour amie, une femme, ajoutais-je tout bas, comme Mme Cuissart ! Hélas ! ce fut un malheur pour moi, que cette femme adorable m’eût mis dans cette disposition !… »

Au mois de novembre de la même année, Mme Cuissart étant de retour de la campagne, je lui rendis une visite, avec la résolution de cesser de la voir. Je la trouvai la même pour moi qu’avant son départ ; malgré ma lettre, son mari me fit accueil, mais je m’aperçus qu’il n’en fallait pas moins suivre ma résolution ; je ne les vis plus et je n’en sentis que plus vivement le besoin d’aimer.

Quinze jours après ma visite, commença l’époque fatale, où je perdis mon repos, ma liberté… Il m’en coûtera peut-être la vie ; car j’aime encore la plus dangereuse des filles.

Depuis cinq ans, j’avais la même hôtesse ; je ne connaissais ni la conduite, ni le caractère de cette femme qui avait été belle et que je n’avais jamais trouvée aimable. Elle avait, lorsque j’entrai chez elle, une fille âgée de quatorze ans, qui me parut malheureuse, mais je n’approfondis rien ; j’étais ému quelquefois, lorsque j’entendais sa mère gronder, mais je ne m’informais pas ; le sexe, l’âge, la figure de Sara Lee m’empêchaient d’oser lui marquer de l’intérêt. Cette fille grandit pendant les cinq ans ; c’est trop peu dire qu’elle devenait aimable, elle devint belle, charmante, ravissante ; elle pouvait passer pour avoir la tête la plus parfaite, la taille la mieux prise qui fût dans la capitale. J’occupais l’étage au-dessus : je la voyais quelquefois s’appuyer sur le balcon et j’admirais sa beauté, ses grâces, son air de douceur. Qu’on se représente une grande blonde faite au tour, ayant les plus beaux cheveux et les plus fournis, les couleurs les plus vives et les plus naturelles, telles que la rose dont le bouton vient de s’entr’ouvrir, marchant bien, chantant agréablement et s’accompagnant de sa harpe, portant sur son visage une empreinte habituelle de tristesse qui la rendait si intéressante, que souvent je quittais ma croisée les larmes aux yeux. Voilà celle que j’admirais quelquefois ; car, les trois dernières années, elle ne venait chez sa mère que les fêtes. Quoique je la trouvasse aimable, que je sentisse qu’une liaison avec elle eût été charmante, l’éloignement que m’inspirait la mère, m’empêcha de rechercher la fille. Je n’entrais jamais chez Mme Lee lorsque Sara pouvait y être et, pendant quatre ans, je ne lui parlai qu’au jour de l’an.

La première fois que je la saluai, ce fut la seconde année de mon séjour ; car, à la première, je ne la vis pas. En m’approchant pour l’embrasser, elle me présenta sa jolie bouche. Je sentis un frémissement de plaisir ; il aurait été trop vif, si j’eusse pris le baiser qui m’était offert ; je me contentai de presser légèrement de mes lèvres ses joues de rose. Sara remarqua ma retenue et elle en rougit ; l’année suivante, elle ne me présenta que la joue. Elle était malade, sans être moins jolie ; je la louai beaucoup ; sa figure charmante, son air décent, la douceur de ses regards, ses beaux cheveux, sa taille admirable, je détaillai tout avec ivresse ; mais j’en tirai la conséquence qu’une personne aussi parfaite devait respecter sa propre beauté, en travaillant à se donner toutes les vertus qui pouvaient en augmenter le prix.

La quatrième année, mon compliment fut le même ; mais la cinquième tout changea.

Déjà le triste novembre annonçait la fin de l’année ; j’étais tranquille dans mon anéantissement. Un dimanche matin, on frappa doucement à ma porte. Accoutumé à ne recevoir personne, je n’ouvrais jamais… Prévoyais-je mon sort ?… Non, hélas ! non, je ne le prévoyais pas !… Mon récit va se sentir du désordre de mon esprit et de mon cœur…

J’ouvris : deux monstres de l’enfer, la douleur et la rage, me firent ouvrir. C’était Sara. Quoiqu’en négligé, elle était ravissante et je la vis avec autant de joie que de surprise. « Je viens, monsieur, me dit-elle, vous prier de me prêter des livres ; vous en êtes assez bien fourni, et j’aime la lecture. Je répondis, en lui en montrant à choisir, ajoutant qu’elle serait la maîtresse de les lire tous les uns après les autres. Elle paraissait si timide, si craintive de m’être importune, qu’elle en était encore plus touchante. Elle resta peu. En la reconduisant, je la priai de me permettre un baiser. Sara s’était souvenue, à mes visites du jour de l’an, que j’avais évité sa bouche et, en cette occasion-ci, elle s’en ressouvint encore. Je ne m’en plaignis pas ; je la respectais comme une fille aimable, innocente ou, du moins, si certains bruits étaient vrais, comme une victime de l’avidité de sa mère. Telle fut la première visite de la jeune Sara.

Je ne la revis que le dimanche suivant, car elle était alors chez une maîtresse pour apprendre les dentelles. Sa mère l’y avait mise adroitement. Ce mot sera expliqué. À son retour à la maison, elle vint frapper à ma porte, comme la première fois ; je reconnus sa manière et, transporté, je courus ouvrir. Elle me rapportait mes livres, mais d’un air qui témoignait assez l’envie flatteuse de les garder. Je l’en priai en lui en donnant de nouveaux. C’était une bagatelle ; mais elle en parut si pénétrée de reconnaissance, que je fus touché de ses remerciements ; le tendre intérêt qu’elle m’avait toujours inspiré se fit alors sentir avec une effrayante vivacité. Je hasardai quelques caresses qui furent accueillies avec cette modeste rougeur, le seul fard qui augmente la beauté. Sara paraissait l’innocence même et sa timidité augmentait la naïveté de ses charmes.

Le dimanche suivant, elle ne manqua pas de monter chez moi ; à chaque fois, c’était de ma part un nouveau présent de livres ; mais la reconnaissance de Sara allait plus loin que ma générosité. Ses charmes, sa jeunesse excitaient mes désirs ; j’avais appris sur son compte, depuis ses visites, certaines anecdotes qui m’eussent enhardi ; mais l’honnête timidité de sa conduite m’y rendait incrédule ; je respectai son innocence, je lui marquai de l’estime, du respect, j’étais prêt à lui marquer de l’attachement. Elle le sentit ou sa mère le sentit pour elle. Car dès que j’en fus à ce point, Sara me fit des visites plus fréquentes et plus longues. Elle me montra d’abord des chansons, très bien choisies ; elle me chanta celles qui avaient du rapport à son sexe, à son âge et à la situation qu’elle voulait prendre avec moi. J’étais enchanté de sa familiarité. Si l’on a les sens moins combustibles, à quarante-cinq ans, le cœur est beaucoup plus tendre, et plus la femme est jeune, plus l’émotion est vive et délicieuse. Qu’on juge de ma situation en voyant la plus jolie bouche, en entendant une voix intéressante me dire :

Mon cœur soupire dès l’aurore ;
Le jour, un rien me fait rougir ;
Le soir, mon cœur soupire encore ;
Je sens du mal et du plaisir :
Tout à mon âme te rappelle,
Je jouis de mon erreur :
Ah ! dis-moi, comment on appelle
Ce qui se passe dans mon cœur ?

« L’aimable Sara avait un bras passé sur mon cou et me suivait des yeux »


L’aimable Sara avait un bras passé sur mon cou et me suivait des yeux
(p.36)

Je rêve à toi, quand je sommeille ;
Ton nom m’agite, il me saisit :
Je pense à toi, quand je m’éveille ;
Partout ton image me suit :
Tout à mon âme te rappelle ;
Je jouis de mon erreur :
Ah ! dis-moi comment on appelle
Ce qui se passe dans mon cœur ?

Quand tu parles, ta voix touchante,
Dans mes sens porte le plaisir :
Ton aspect me trouble et m’enchante,
Je te cherche et voudrais te fuir :
Tout à mon âme te rappelle.
Je jouis de mon bonheur ;
Ah ! dis-moi comment on appelle
Ce qui se passe dans mon cœur ?

« Vous chantez avec le ton du sentiment, lui dis-je, auriez-vous le cœur aussi sensible que votre voix est touchante ? — Vous ne me feriez pas cette question, si vous me connaissiez mieux ; mais j’espère que vous me connaîtrez un jour et que notre liaison, commencée tard, ne finira jamais. — Voilà ce que votre jolie bouche pouvait me dire de plus agréable ! — Tenez, voici une chanson ancienne ; elle peint mes sentiments :

À notre bonheur l’amour préside
C’est lui qui nous choisit nos Bergers ;
Des agréments du temple de Gnide
Il décore nos riants vergers ;
C’est là qu’il reçoit nos sacrifices,
Sous les doux hospices
Des tendres désirs ;
Et sur ses autels l’encens qui fume
Jamais ne s’allume
Que par nos soupirs.

Du fragile agrément d’être belle
Nous ne tirons point de vanité,
Chez nous les attraits d’un cœur fidèle
L’emportent sur ceux de la beauté :

Aussi nos Bergers, dans leur hommage,
N’ont point le langage
Des trompeurs Amants ;
Leur talent est de peindre à nos âmes
Les plus vives flammes
Par les sentiments

Nous bannissons les tristes alarmes,
Aux tourments notre cœur est fermé ;
Si notre Berger répand des larmes,
C’est du plaisir de se voir aimé :
Plus il est sûr de notre tendresse,
Et plus il s’empresse
De la mériter :
Ce feu délicat qui nous anime.
Nourri par l’estime.
Ne fait qu’augmenter.

Aux douceurs d’une juste espérance.
Un Berger constant doit se livrer ;
L’instant vient où notre résistance,
Dans les vrais plaisirs doit expirer ;
Mais l’amant à qui l’on rend les armes,
De vives alarmes
Doit nous préserver.
Et plus constant après sa victoire,
Il trouve sa gloire
À la conserver.


« Voilà une douce morale ! lui dis-je. — C’est celle de la nature. — Vous avez de l’esprit et de la philosophie ! — J’ai vu un peu de monde, je vous conterai cela quelque jour ; j’ai passé quelquefois huit jours dans une jolie maison de campagne, chez un magistrat de cour souveraine, où il venait du beau monde. Vous savez d’ailleurs que j’ai été au couvent… J’ai été tentée de faire une pièce. — Une pièce ! Il faut connaître le théâtre ! — J’ai été très souvent au spectacle et c’est ce qui m’a formée ; j’y aurais été plus souvent, mais maman s’ennuie aux bons spectacles ; elle n’aime que Nicolet[8].Audinot est même trop relevé pour elle, ou si vous voulez…[9] » Elle n’acheva pas, mais j’ai présumé depuis qu’elle avait pensé trop décent. « Il faut essayer vos talents, ma belle Sara ? — Je les réserve pour quelque chose de plus important. — Comme quoi ? — Pour mériter votre estime. — Ah ! charmante Sara !… — Badinage à part, je me réserve pour écrire un jour ma vie, lorsqu’à l’aide de vos sages entretiens, mon esprit sera plus mûri. — Vous me flattez, Sara, mais je serais enchanté de voir votre vie, non pour satisfaire une indiscrète curiosité, mais parce que je m’intéresse à vous. »

Une autre fois, elle me pria de lui faire une chanson sur l’air : O ma tendre musette. « Je connais une demoiselle à qui un homme d’esprit en fait ; rien n’est si flatteur que de chanter ce qui a été fait pour nous. » J’en convins et je lui promis d’y faire mon possible. « Je sais un autre monsieur, ajouta-t-elle, qui est d’une société où les dames donnent aux hommes une tâche qu’ils sont obligés de remplir. — Eh ! quelle tâche ? lui demandai-je en riant.

— C’est une Nouvelle, dont celle qu’ils aiment soit l’héroïne, sous un nom supposé… J’ai une de ces Nouvelles en manuscrit ; je vous l’apporterai à ma première visite, et vous m’en direz votre sentiment. » Je la remerciai, en lui témoignant la plus grande envie de voir sa Nouvelle, me proposant, tant j’étais épris déjà, de faire une Nouvelle, si je ne pouvais rimer une chanson.

Comme le lendemain était le 8 décembre[10] et, par conséquent, fête, Sara ne quitta pas la maison de sa mère et elle m’apporta sa Nouvelle le matin. La voici : la difficulté prétendue que donnent les mots prescrits, me parut trop facile à vaincre pour m’y assujettir dans celle que je ferais. Sara me pria de la lire. Jamais lecture ne me fit tant de plaisir ; l’aimable Sara avait un bras passé sur mon cou et me suivait des yeux.

Prologue La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans Alcibiade et Flore
  1. « Je vis le jour en 1734, le 22 novembre. » Monsieur Nicolas, p. 1. En réalité Restif est né le 23 octobre.
  2. Jeannette Rousseau, qu’il connut à Courgis en 1748. « Elle était modeste, belle, grande ; elle avait l’air virginal, le teint peu coloré, pour donner sans doute plus d’éclat au rouge de la pudeur, et marquer davantage son innocence ; elle était faite comme les nymphes, mise avec plus de goût que ses compagnes, et surtout elle avait ce charme tout-puissant auquel je ne pouvais résister, un petit pied ». Monsieur Nicolas, I, p. 83.
  3. Mme Parangon, ou plutôt Mme Fournier, femme d’un imprimeur d’Auxerre, chez qui Restif fut apprenti.
  4. Madelon Baron.
  5. Manon Prudhot.
  6. Louise-Élisabeth Bâlin, dont Restif eut une fille qu’il appela Fillette.
  7. Sur Élise Tulout, que Restif connut dans les huit derniers mois de l’année 1768, et qui était la parente de sa femme (voir Monsieur Nicolas, t. III, p. 120). « Cette Elise Tulout lui avait écrit le 20 avril 1780, par l’entremise de la veuve Duchesne, libraire : « Trois années d’absence n’auront peut-être banni de votre mémoire ni mon nom, ni ma personne ; du moins j’en juge par moi. Dans cette persuasion, je m’adresse à vous pour une petite affaire… » Restif répondit qu’il était malade et ne voyait personne. Mlle Tulout lui adressa une lettre très digne et très spirituelle, qui ne fut pas la fin de leurs relations : « Vous êtes malade ! lui disait-elle, je vous plains de toute mon âme ; cependant je me dis : c’est sa faute ; s’il eut pu comprendre quel baume salutaire que la tendre, la douce amitié, il ne serait pas malade : non il ne le serait pas. Ses peines ainsi que son mal ne viennent que de lui ! Mais ce mal n’est pas ce qui vous empêche de paraître à mes yeux. Deux motifs, tous deux injurieux, sont le grand obstacle : l’un que vous n’avez pour une amie généreuse aucun égard, parce que vous croyez qu’elle ne le mérite pas ; l’autre est la crainte que cet excellent cœur n’aille mal à propos se souvenir… et qu’alors les reproches… que sais-je ? S’il n’était rien de tout cela, votre mal de poitrine ne me priverait point de votre vue, et, bien persuadé de mes sentiments, vous viendriez non seulement apprendre ce que j’avais à vous dire, mais encore épancher vos maux dans le sein de cette amitié dont je parlais à l’instant : elle n’est pas comme l’amour, rien ne la rebute, rien ne la choque, que le mal qu’elle voudrait partager, pour obliger l’être qu’elle aime. Si cela se pouvait. » Cette lettre semblait un adieu définitif, et Restif n’en fut pas trop ému, car il était très occupé de Virginie, qui le quitta brusquement. Il revint donc à Elise Tulout. » Bibliographie et Iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, par le bibliophile Jacob, Paris, 1875, p. 15.
  8. Le Théâtre de Nicolet ou des Grands Danseurs du Roi, sur le boulevard du Temple. Une véritable salle de spectacle avait remplacé la baraque incendiée en 1770. On jouait chez Nicolet, des parades, des comédies, des vaudevilles poissards.
  9. Le Théâtre d’Audinot, sur le boulevard du Temple, avait pris en 1770 le nom d’Ambigu-Comique.
  10. Jour de l’Immaculée-Conception.