La Dernière Guerre maritime/06

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La Dernière Guerre maritime
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 201-274).
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NESON


JERVIS ET COLLINGWOOD,


ETUDES SUR LA DERNIERE GUERRE MARITIME.




I. The Dispatches and Letters of vice-admirai viscount Nelson. — Londres, 1845-1846, 7 vol. in-8°.

II. The Letters of lord Nelson to lady Hamilton, 2 vol.
III. Memoirs of admiral the right hon. the Earl of Saint-Vincent. — Londres, 1844, 2 vol.
IV. A Selection from the public and private Correspondence of vice-admiral lord Collingwood, interspersed with Memoirs of his life, by G. H. Newnham Collingwood ; 2 vol.
V. Précis historique de la Marine française, par M. Chassériau. — Paris, 1845.

VI. Documens inédits des archives de la marine.




SIXIEME ET DERNIERE PARTIE.
LA MARINE IMPERIALE ET LA MARINE ESPAGNOLE. - TRAFALGAR.




I.

La révolution française avait triomphé. En acceptant le traité d’Amiens, le dernier de ses ennemis, le plus implacable et le seul qu’elle pût redouter encore, l’Angleterre, venait enfin de déposer les armes.

Quelles avaient été les conséquences de cette sanglante collision ? quelle était la situation respective des deux adversaires au sortir de cette lutte ? L’Angleterre restituait à la France toutes les colonies qu’elle lui avait enlevées pendant la guerre ; des possessions ravies à nos alliés, elle ne conservait que la Trinité et Ceylan, faible accroissement de territoire qui ne semblait rétablir qu’imparfaitement l’équilibre entre les deux puissances ; mais, si la France avait reculé ses frontières sur le continent, l’Angleterre de son côté avait acquis l’empire absolu des mers. Par des efforts prodigieux, elle avait porté son matériel naval à 189 vaisseaux de ligne ; celui de la France était descendu à 47. Sur ces 189 vaisseaux, l’Angleterre en comptait 126 à flot ; les ports français en renfermaient 36 à peine. Dans cette augmentation de la marine anglaise, 50 vaisseaux de ligne, capturés sur la France et sur ses alliés, figuraient déjà pour une part considérable, et pourtant ce chiffre de 50 vaisseaux ne comprenait qu’une partie des pertes que nous avions subies dans cette guerre malheureuse, car ces pertes s’élevaient à 55 vaisseaux de ligne pour la France, à 18 pour la Hollande, à 10 pour l’Espagne et à 2 pour le Danemark. En regard de ces 85 vaisseaux capturés ou détruits, les sacrifices de la marine anglaise méritaient à peine d’être mentionnés. De 1793 à 1802, l’Angleterre n’avait perdu que 20 vaisseaux : 15 avaient péri par accident, 5 seulement étaient tombés entre les mains de l’ennemi. Tel était le bilan déplorable de la grande guerre. La guerre de partisans, si souvent recommandée au directoire, nous avait-elle du moins offert des résultats plus heureux ? Plus d’une fois, durant le cours de ces longues hostilités, nous avions modifié l’emploi de nos forces navales : nous n’avions jamais modifié l’organisation de nos vaisseaux. En dépit de cette fatale incurie, le dévoûment de nos marins n’était pas toujours resté stérile ; cependant, malgré quelques glorieux triomphes, la fortune sur ce nouveau terrain avait encore trompé notre espoir. Après avoir entraîné nos alliés dans cette voie funeste, et livré aux croisières ennemies 184 frégates, 224 bricks ou corvettes, 950 corsaires, 6,200 bâtimens de commerce par la dispersion de nos forces, après avoir vu le gouvernement, pour conserver quelques matelots, obligé d’interdire la course à nos armateurs, nous nous étions trouvés accablés, mais non pas éclairés par tant de désastres. Pour la première fois, sur cette terre qui avait produit Duguay-Trouin et Suffren, mettant follement en oubli la gloire immortelle de trois règnes, on avait osé proclamer que les Français n’étaient point faits pour la guerre de mer ; le bruit même du canon victorieux d’Algésiras n’avait étouffé qu’à demi cette injuste et décourageante opinion.

Bonaparte trouva donc les forces navales de la France dans un état voisin d’une ruine complète, quand il entreprit de les faire concourir à ses vastes desseins. Le projet qu’il avait formé de conduire ses légions en Angleterre s’était considérablement agrandi dans sa pensée depuis la paix d’Amiens ; la flottille, composée de plus de 2,000 navires, était devenue une armée. Il n’est point douteux que la réunion de pareils moyens n’eût permis au premier consul de réaliser d’une façon presque infaillible le plan dont son ambition semblait satisfaite en 1801. Jeter sur un point du territoire anglais un détachement assez fort pour enlever quelque ville importante du littoral n’eût été qu’un jeu d’enfant pour la flottille. Le vainqueur de l’Égypte et de l’Italie mûrissait d’autres pensées ; il ne voulait plus faire peur à l’Angleterre, mais la conquérir. Il méditait de porter sur ses côtes 120,000 hommes à la fois, et songeait à faire renaître sur les plages du comté de Kent ou de Sussex la journée décisive d’Hastings. Il semble qu’il ait d’abord pensé que la flottille, armée de 3,000 bouches à feu de gros calibre, habile à se mouvoir à l’aide de la rame comme de la voile, saurait se frayer d’elle-même un passage à travers les escadres anglaises. Il fallait pour cela une chance heureuse, une journée de calme ou une journée de brume ; Bonaparte avait obtenu déjà de plus rares faveurs du sort ; il céda cependant aux objections qu’on lui présentait de toutes parts, et songea à couvrir le passage de la flottille par la présence d’une flotte dans la Manche. Disposant en maître des débris de la marine espagnole et de la marine hollandaise, il s’empressa de rassembler les vaisseaux que l’Angleterre n’avait point détruits encore, et, par de longs détours, se prépara à les amener entre Douvres et Boulogne. Depuis le renouvellement des hostilités jusqu’à la veille de la bataille de Trafalgar, tous les événemens convergent vers ce but. C’est un drame qui se déroule lentement, que l’on voit poindre, grandir, toucher un instant à une issue favorable, et se terminer par une catastrophe.

Du jour où le premier consul avait jugé l’existence d’une grande marine, nécessaire à l’accomplissement de son entreprise, il avait mis à réparer nos pertes cette puissante énergie qui présidait à l’exécution de tous ses projets. Au mois de mars 1803, 10 vaisseaux devaient être en chantier à Flessingue et dans nos trois grands ports de commerce, Nantes, Bordeaux et Marseille. Brest en devait construire 3 autres, Lorient 5, Rochefort 6, Toulon 4, Gênes et Saint-Malo 2 [1]. L’effectif de notre flotte pouvait atteindre ainsi, en moins de deux années, le chiffre de 66 vaisseaux de ligne ; mais déjà les Anglais nous avaient devancés. Nos ports étaient bloqués, et, dès le 1er juin 1803, 60 vaisseaux avaient repris leur poste d’observation sur nos côtes. Cornwallis croisait devant Brest, Collingwood au fond du golfe de Gascogne, l’amiral Keith dans la Manche, lord Nelson devant Toulon. Ce dernier avait vivement sollicité le comte mandement de la Méditerranée. Tout annonçait, en effet, que ce serait encore là le théâtre le plus actif de la guerre. Malte, Corfou, la Sicile, l’Égypte, semblaient y appeler à l’envi toutes les flottes françaises, et l’homme qui possédait la confiance du premier consul, Latouche-Tréville, commandait à Toulon. Son escadre ne se composait que de 7 vaisseaux de ligne ; mais 2 vaisseaux étaient en réparation dans l’arsenal, et 3 autres allaient bientôt descendre des chantiers.

Le 8 juillet 1803, Nelson, dont le pavillon flottait alors à bord du Victory, ralliait à la hauteur du cap Sicié l’escadre qui, sous les ordres du contre-amiral Bickerton, l’avait devancé dans la Méditerranée. Pendant quatre mois, il ne quitta point cette rude croisière ; la rigueur de l’hiver et le besoin de renouveler sa provision d’eau l’obligèrent enfin à chercher un port de relâche. Il ne voulait pas entendre parler de Malte. « Mieux vaudrait être à Spithead, disait-il ; je m’y trouverais plus à portée de Toulon. » Son opinion était tellement prononcée à cet égard, que ceux de ses vaisseaux qui avaient besoin de quelques réparations prenaient le chemin de Gibraltar de préférence à celui de Malte. « Un bon vent d’ouest, écrivait-il à l’amirauté, me les ramènera en quelques jours ; si je les envoyais à Malte, je ne sais plus quand je les reverrais. » Il avait songé à conduire la flotte anglaise dans un des ports de la Sardaigne ; mais celui d’Oristano ne lui paraissait point assez sûr, et celui de San-Pietro lui semblait trop éloigné. Le capitaine de l’Agincourt avait reconnu dans les bouches de Bonifacio, à l’abri des îles de la Madeleine, une vaste baie qu’il déclarait propre à recevoir une escadre. Nelson résolut d’y faire entrer la sienne, et le 31 octobre, après avoir lutté pendant plusieurs jours contre les vents d’est, il vint jeter l’ancre sur la rade qui porte encore le nom du vaisseau l’Agincourt. De là, en échelonnant ses frégates jusqu’à Toulon, il ne perdait point de vue la flotte française, et se trouvait tout prêt à s’élancer à sa poursuite, quelle que fût la direction qu’elle eût prise en sortant du port. Il sentait cependant combien la possession de cette excellente station devenait précaire, si les Français songeaient à s’en emparer. Le détroit de Bonifacio, si facile à franchir et si difficile à surveiller, lui semblait une faible défense pour les îles de la Madeleine. La neutralité de la Sardaigne, alors placée sous la puissante garantie de la Russie, ne le rassurait guère davantage, et il n’eût voulu placer sa confiance que dans un détachement de troupes anglaises maître de cette position importante.


« Sa majesté (écrivait-il au ministre anglais près la cour de Sardaigne) ne voudrait-elle pas consentir à recevoir deux ou trois cents soldats anglais dans l’iîl de la Madeleine ? Ce serait le moyen le plus sûr de s’opposer à une invasion du côté de la Corse. » « La Sardaigne (répétait-il sans cesse) est la plus importante position de la Méditerranée, et le port de la Madeleine le plus important des ports de la Sardaigne. Il y a là une rade qui vaut celle de Trinquemalé et qui n’est pas à vingt-quatre heures de Toulon. Ainsi, la Sardaigne, qui couvre Naples, la Sicile, Malte, l’Égypte et tous les états du sultan, la Sardaigne bloque en même temps Toulon ; car, de cette île, si la flotte ennemie se dirige vers l’ouest, le vent qui la conduit vous est favorable pour la suivre ; si elle fait route au sud, il faut qu’elle passe à votre portée. Malte ne vaut pas la peine d’être nommée après la Sardaigne, et, si je perdais cette île, je croirais perdre la flotte française. »


Perdre la flotte française, c’était, dans sa présomptueuse confiance, manquer l’occasion de la combattre. Nelson eût trouvé cette fois un rude adversaire. Esprit impétueux et persévérant, Latouche-Tréville était fait pour arracher notre marine à la torpeur où avaient dû la jeter ses derniers revers. A l’âge de cinquante-neuf ans, miné par la fièvre dont il avait rapporté le germe de Saint-Domingue, il montrait encore une activité qui eût honoré la plus robuste jeunesse. C’était la quatrième guerre à laquelle il prenait part, car il avait fait ses premières armes sous M. de Conflans, livré trois combats pendant cette lutte mémorable qui avait affranchi le continent américain, et porté, en 1792, sous les murs de Naples et de Cagliari, ce glorieux pavillon tricolore, devant lequel il brûlait d’humilier l’orgueil de l’Angleterre. Quand il arriva à Toulon, il trouva 7 vaisseaux et 4 frégates mal armés et mal tenus. Les officiers ne couchaient plus à bord de leurs bâtimens que lorsqu’ils étaient de service. En quelques jours, tout changea de face. Les communications furent interrompues avec la terre. L’escadre, mouillée sur des corps morts et prête à filer ses câbles au premier signal, forma une longue ligne d’embossage du fort de l’Éguillette au lazaret ; les frégates prirent poste sous les batteries du fort Lamalgue, et la présence constante des officiers à bord de leurs vaisseaux eut bientôt rendu aux équipages l’activité et la subordination qu’on obtient si aisément des marins français, quand on sait leur en donner l’exemple. Avant que l’amiral Latouche prît le commandement de l’escadre, les frégates anglaises venaient impunément, à l’entrée du goulet, reconnaître nos vaisseaux et juger des progrès de nos armemens. Un vaisseau et une frégate, désignés pour croiser à tour de rôle en dehors de la rade, les obligèrent à se tenir au large. Si l’ennemi faisait avancer des forces plus considérables, un autre vaisseau et une seconde frégate mettaient immédiatement sous voiles, et l’escadre entière se tenait prête à les soutenir. Du haut du cap Sepet, où il s’établissait chaque matin en observation, l’amiral surveillait les croisières ennemies et dictait les mouvemens de son escadre. Ces sorties fréquentes, cette attente continuelle du combat, animaient nos marins et les remplissaient d’enthousiasme et d’ardeur.


« M. Latouche est tout prêt à prendre la mer (écrivait Nelson à ses amis), et, à la manière dont manœuvrent ses vaisseaux, je m’aperçois qu’ils sont bien armés ; mais, de mon côté, je commande une flotte telle que je n’en ai jamais vu, et certes aucun amiral, à cet égard, n’a le droit de se dire plus heureux que moi. M. Latouche s’aventure souvent en dehors du cap Sepet. Qu’il ait la bonté de venir jusque par le travers de Porquerolle, et nous verrons de quel bois sont faits ses vaisseaux… Toutes ses manœuvres n’ont été jusqu’ici que des gasconnades. Cependant je ne doute pas que, dès qu’il recevra une mission, il ne soit homme, pour l’accomplir et exécuter ses ordres, à courir le risque de nous rencontrer et de nous combattre. »

Tout prouvait, en effet, que Latouche aurait eu ce courage. Dans le mois de juillet 1804, deux de nos frégates, qui croisaient en dedans des îles d’Hyères pour chasser de ce bassin quelques corsaires anglais, se trouvèrent contraintes par un calme plat de mouiller sous le château de Porquerolle. Nelson en eut connaissance et résolut de les attaquer. L’île de Porquerolle, qui couvre une partie de la baie d’Hyères, peut être tournée par ses deux extrémités. Nelson détacha vers l’est deux frégates et un vaisseau, afin de couper la retraite à nos bâtimens, et se porta vers la petite passe avec le reste de son escadre. L’amiral Latouche déjoua cette manœuvre ; en quatorze minutes, ses 8 vaisseaux étaient sous voiles et faisaient route vers l’ennemi. Nelson n’avait alors que 5 vaisseaux à opposer à l’escadre française. Il s’empressa de rappeler le vaisseau et les frégates qu’il avait détachés dans l’est de Porquerolle, et opéra sa retraite sous petites voiles, comme le lion qui s’éloigne, prêt à se retourner contre le chasseur. L’irritation de Nelson fut extrême, quand il apprit quelques jours plus tard, par les journaux français, que Latouche-Tréville s’était vanté de l’avoir poursuivi jusqu’à la nuit. « Je garde cette lettre de Latouche, écrivait-il à ses amis, et, par le Dieu qui m’a créé, si je le rencontre, je veux la lui faire avaler. » Ces grossières bravades ont flatté les passions de la foule et contribué à la popularité de Nelson ; mais l’histoire à son tour les recueille, et c’est pour exprimer le regret que de telles pauvretés soient sorties de ce grand cœur, que tant de faiblesse ait pu s’unir à tant de gloire.

Une année cependant s’était écoulée, et la flotte française n’avait point encore quitté Toulon. « Ces vaisseaux, écrivait Nelson, ne peuvent tarder à prendre la mer ; quelle est donc leur destination ? Est-ce l’Irlande ? est-ce le Levant ? » Son esprit agité errait sans cesse entre ces deux alternatives, Quelquefois il ne mettait point en doute que l’escadre française ne dût sortir de la Méditerranée ; mais, si elle passait le détroit, serait-ce bien vers l’Irlande qu’elle se dirigerait ? N’irait-elle pas plutôt joindre les 7,000 hommes de troupes qu’elle devait embarquer à Toulon aux garnisons de la Guadeloupe et de la Martinique, et s’emparer des Antilles anglaises ? Nelson, songeant à la possibilité d’un pareil plan de campagne, se promettait de passer le détroit à la suite de nos vaisseaux. « Je les poursuivrai jusqu’aux Indes, s’il le faut, » écrivait-il au gouverneur de Malte. Cette opinion était à peine entrée dans son esprit que de nouveaux renseignemens venaient donner une autre direction à ses pensées. Une escadre française, revenant de Saint-Domingue, s’était réfugiée au Ferrol, où elle était bloquée par le contre-amiral Cochrane. Si cette escadre venait se réunir à celle de Toulon, Nelson voyait déjà l’Égypte ou la Morée au pouvoir de nos troupes. Il songeait alors à prendre une position qui lui permît d’accabler nos escadres séparées avant qu’elles eussent pu opérer leur jonction. Ce qui le préoccupait davantage encore, c’était la présence de 21 vaisseaux à Brest et de 5 vaisseaux à Rochefort. L’amiral Bruix, en 1799, avait débloqué Cadix et Carthagène et réuni 40 vaisseaux français et espagnols dans la Méditerranée. Un amiral entreprenant pouvait, en trompant la surveillance de Cornwallis, souvent obligé, à l’entrée de l’hiver, de se réfugier à Portsmouth, être sorti de Brest et avoir rallié les vaisseaux de Rochefort et du Ferrol avant que la nouvelle de son départ fût parvenue à Spithead. Dès que Nelson connut la nomination de l’amiral Gantheaume au commandement de la flotte de Brest, il ne douta point que ce choix n’indiquât l’intention de Napoléon de porter ses vaisseaux dans une mer que Gantheaume avait la réputation de bien connaître. « D’ailleurs, disait-il, c’est ici que Bonaparte veut trouver à s’agrandir, et c’est ici qu’il faut lui opposer de grandes armées et de grandes flottes. » Au milieu de ces inquiétudes, Nelson conservait pourtant la même audace et la même confiance en sa fortune. Bien que ses forces fussent déjà inférieures à celles de Latouche-Tréville et qu’il dût s’attendre à voir cet amiral rallié par de nouveaux renforts, il ne craignait point d’affaiblir son escadre en laissant constamment dans la baie de Naples un vaisseau de ligne prêt à enlever la famille royale et à la transporter à Palerme, si les troupes françaises franchissaient la frontière du royaume.

La France venait alors d’appeler à l’empire l’homme qui l’avait sauvée de l’Europe en armes et de l’anarchie ; l’invasion de l’Angleterre se préparait avec une activité nouvelle. La flotte de Toulon avait été portée à 10 vaisseaux. Latouche-Tréville devait la conduire devant Cadix, y rallier le vaisseau l’Aigle, débloquer les 5 vaisseaux réunis à Rochefort, et, avec 16 vaisseaux de ligne, paraître dans la Manche, pendant que Gantheaume tiendrait devant Brest Cornwallis en échec. Les Anglais n’avaient en rade des Dunes que 7 ou 8 vaisseaux, et l’escadre qui bloquait le Texel ne pouvait abandonner cette croisière sans laisser la mer libre à l’escadre hollandaise, composée de 5 vaisseaux et de 4 frégates, que s’apprêtait à suivre un convoi de 80 voiles. De toutes les transformations qu’avait déjà subies le plan de l’empereur, de toutes celles qu’il devait subir encore, celle-ci était assurément la plus heureuse. Elle offrait le double avantage de ne faire sortir qu’en été des vaisseaux entièrement déshabitués de la mer, et de ne réunir dans Manche qu’une force manoeuvrante moins exposée qu’une armée navale à des séparations ou à des retards presque inévitables.

Tout semblait présager le succès de cette entreprise, quand la mort de l’amiral Latouche vint obliger l’empereur à en ajourner l’exécution. Latouche-Tréville mourut à bord du vaisseau le Bucentaure le 20 août 1804. Un jeune officier-général formé dans la campagne de 1795 à l’école de l’amiral Martin, le contre-amiral Dumanoir, commandait en sous-ordre à Toulon. A l’âge de trente-quatre ans, il se vit appelé par ce triste événement à remplacer provisoirement le premier officier de notre marine. L’ame de Latouche-Tréville animait encore son escadre, et, grace à cette influence, Dumanoir put porter sans fléchir le fardeau de son héritage. L’empereur cependant voulait une main plus sûre pour ce grand commandement. Le vice-amiral Villeneuve, signalé par la belle défense de Malte, dont il venait de partager les dangers avec le général Vaubois, lui fut désigné par l’amiral Decrès. Villeneuve avait contre lui le fâcheux souvenir d’Aboukir, mais l’empereur voyait cette affaire sous un jour favorable. Moins frappé de l’inaction de l’arrière-garde pendant le combat que du succès de sa retraite, il louait l’amiral Villeneuve d’avoir ainsi sauvé les seuls vaisseaux français qui eussent échappé au désastre, et croyait reconnaître à ce signe l’officier plus habile et surtout l’officier plus heureux que ses compagnons d’armes. Quand le choix de l’empereur s’arrêta sur cet amiral, il semble que ce soit moins à ses hautes vertus militaires qu’à sa prétendue fortune qu’il ait accordé sa confiance [2]. Villeneuve, dans la force de l’âge (car il n’avait alors que quarante-deux ans), possédait en effet de précieuses qualités, mais non point les qualités qu’eût exigées la mission dont on voulait l’investir. Il était brave, instruit, fait pour honorer une marine qui, comme la marine anglaise, n’aurait eu qu’à combattre : son tempérament mélancolique et doux, son humeur chagrine et modeste, convenaient mal au jeu plus ambitieux que méditait l’empereur [3].

Quand Villeneuve, le 6 novembre 1804, arbora son pavillon sur le Bucentaure, une cérémonie imposante se préparait à Toulon. Cette ville avait reçu les restes mortels de Latouche-Tréville. Les officiers de l’escadre voulurent que ces précieuses dépouilles reposassent aux lieux mêmes d’où ce chef regretté avait vu pour la dernière fois s’éloigner les vaisseaux ennemis. Sur le sommet du cap Sepet, ils élevèrent un monument à sa mémoire. Le corps de Latouche y fut transporté, et, au milieu d’une foule attendrie, Villeneuve prononça sur sa tombe ces touchantes paroles : « De cette hauteur qui domine la rade et nos vaisseaux, l’ombre de Latouche-Tréville inspirera nos entreprises. Il sera pour ainsi dire toujours présent au milieu de nous. Les yeux souvent tournés vers son tombeau, nous puiserons dans cette vue ce zèle infatigable, ce courage à la fois prudent et intrépide, cet amour de la gloire et de la patrie, qui, sujets éternels de notre estime et de nos regrets, doivent l’être encore de notre constante émulation. Marins, ils seront sans cesse l’objet de la mienne ; le successeur de Latouche vous le promet. Promettez-lui qu’aux mêmes titres il sera sûr d’obtenir de vous la même fidélité et le même attachement[4]. »


II.

L’Espagne, dont l’empereur recevait secrètement un subside annuel de 48 millions, n’était point encore engagée dans cette guerre. Peu de temps après la mort de Latouche-Tréville, une avide et odieuse agression l’obligea à sortir de la neutralité qui convenait si bien à sa faiblesse et à notre politique. Le 5 octobre 1804, quatre frégates espagnoles, chargées de trésors considérables, furent arrêtées devant Cadix par la division du capitaine Moore. Attaqué par des forces supérieures, le contre-amiral Bustamente, qui commandait la division espagnole, se défendit en homme de cœur. Neuf minutes après le commencement de l’action, l’explosion de la frégate la Mercedes rendit la lutte plus inégale encore. La Medea, que montait Bustamente, la Clara et la Fama, qui combattaient à ses côtés, durent amener successivement leur pavillon devant le vaisseau rasé l’Indefatigable et les frégates la Medusa, l’Amphion et le Lively. L’Espagne répondit à ce vol à main armée par une déclaration de guerre ; mais elle ne fut prête à entrer en campagne qu’au mois de mars 1805.

Au moment où surgissait cette nouvelle complication, qui coïncidait avec l’arrivée de Villeneuve à Toulon, les forces de Nelson venaient d’être portées à onze vaisseaux ; Villeneuve aussi en avait onze sous ses ordres, et, tandis que l’Espagne commençait ses préparatifs, la flotte française achevait les siens. « Les vaisseaux français, écrivait Nelson, embarquent des troupes, des selles, des chevaux même, dit-on, et cependant ils demeurent au port. Si du moins je connaissais leur destination, si j’étais sûr de les rencontrer, je serais un misérable de mettre un instant en doute l’issue de cette rencontre. » A défaut de combats, les soins de son escadre faisaient oublier à Nelson les ennuis d’une croisière dont le terme semblait reculer sans cesse. Les réparations les plus urgentes s’exécutaient à la mer, et les frégates apportaient à la flotte les provisions de toute sorte qu’on pouvait tirer de la côte d’Espagne et d’Italie, souvent même de la côte de France. Grace à la prévoyance de l’amiral, le scorbut était inconnu dans la flotte anglaise : après seize mois de croisière, pendant lesquels Nelson était resté presque constamment entre le cap Saint-Sébastien et la Sardaigne, cette flotte ne comptait pas un malade sur 6,000 hommes. « La grande affaire dans une armée, écrivait l’amiral, c’est la santé des hommes dont cette armée se compose. » Il est touchant, il est surtout instructif de voir l’importance que ce grand homme de mer attache aux moindres détails qui peuvent assurer le bien-être de ses matelots. Quand il s’agit de dresser des plans d’attaque, il se contente d’indiquer sa pensée à grands traits : « Les signaux sont inutiles, dit-il, entre gens disposés à faire leur devoir ; notre principal objet est de nous soutenir mutuellement, de serrer l’ennemi de près et de nous placer sous le vent, afin qu’il ne nous échappe pas ; » mais quand il en vient à s’occuper des vivres qu’on lui envoie de Malte, des vêtemens destinés aux marins de sa flotte, sa sollicitude n’est point aussi aisément satisfaite. Il lui faut, pour la rassurer complètement, avoir prévu jusqu’aux vérifications les plus minutieuses, avoir indiqué quelle épreuve on fera subir aux légumes secs, au bœuf et au porc salé avant de les accepter et de les distribuer aux équipages. Et ces chemises de laine, trop courtes d’au moins cinq ou six pouces, qui exposent ses matelots au danger d’un refroidissement subit, n’est-ce pas là une de ses plus sérieuses préoccupations, au moment même où M. Frere, l’ambassadeur d’Angleterre à Madrid, lui écrit qu’il va demander ses passeports et s’embarquer pour Londres ? C’est qu’avec « quelques pouces de plus, ces chemises imparfaites seraient l’un des meilleurs vêtemens introduits dans le service de la flotte et sauveraient peut-être la vie à plus d’un bon matelot. » Comme Wellington, Nelson, en véritable Anglo-Saxon, ne songe point à mettre en doute le patriotisme d’un soldat bien payé, bien vêtu et bien nourri. Aussi, lorsqu’en dépit de tant d’attentions, les marins anglais cherchent à fuir cette existence claustrale et se laissent séduire par les recruteurs espagnols, son indignation ne trouve point de termes assez méprisans pour qualifier une pareille conduite. « Quand je vois, s’écrie-t-il, des matelots anglais se dégrader au point de quitter, en temps de guerre, le service de leur pays pour entrer au service de l’Espagne, abandonner une solde d’un shilling par jour, des provisions abondantes et de premier choix, tout le bien-être, en un mot, que leurs chefs peuvent leur procurer, pour aller chercher une mauvaise paie de deux pence par jour, du pain noir, des fèves de rebut (horse-beans) et de l’huile puante ; quand je vois des matelots anglais devenir soldats espagnols, je rougis pour eux. S’il est une chose que les étrangers admirent chez nous, c’est assurément notre amour pour notre pays. Ceux qui désertent son service oseront-ils se vanter de l’aimer ? »

Ces lettres familières, si remplies d’enseignemens, empruntent d’ailleurs à la date qu’elles portent un nouvel intérêt. Pressé entre deux escadres, dont l’une est déjà armée à Toulon et dont l’autre s’arme à Carthagène, Nelson ne voit dans l’union de l’Espagne et de la France qu’une guerre riche et lucrative substituée à une pauvre guerre, à une guerre sans profits et sans parts de prises. Cette alliance redoutable ne se présente à son esprit que comme une chance de plus d’arrondir et d’embellir sa propriété de Merton, de mettre aussi de côté un peu de cet argent dont « il ne dépense guère pour lui-même, bien qu’il aime assez à le répandre autour de lui ; » mais si les pleurésies, si les affections de poitrine, « si fréquentes dans la Méditerranée, » viennent affliger son escadre, comment réparera-t-il ses pertes ? Voilà ce qu’il faut craindre plus qu’une flotte espagnole. L’Angleterre n’a pas de matelots à envoyer aux vaisseaux de la Méditerranée. On autorise bien Nelson à recruter des Italiens, mais les Italiens désertent dès qu’ils sentent l’air natal ; des Français, il ne veut de Français sous aucun prétexte ; de bons Allemands (good Germans), les Allemands sont rares. D’ailleurs, ces larges doctrines en fait de recrutement, pratiquées sans hésitation par l’amirauté britannique, ne trouvent que dans de longues croisières un correctif indispensable. On ne fait point en quelques jours d’un laboureur un intrépide gabier. A Nelson lui-même, il n’a pas fallu moins de vingt mois de mer pour former complètement ses équipages, composés, dans le principe, des élémens les plus hétérogènes ; mais que ne peut, sous un chef actif, le salutaire et quotidien labeur d’une navigation difficile ? Il n’est point jusqu’à un général noir, le général Joseph Chrestien, qui, passager ou plutôt prisonnier sur la frégate française l’Embuscade, que le Victory a capturée, ne soit devenu entre les mains de Nelson et à cette rude école un « parfait matelot. » Le secret de faire une bonne flotte est donc de la confier à des mains habiles et de la tenir à la mer.

C’est là qu’elle grandit, et quand le malheureux Villeneuve, près de quitter Toulon, disait à son armée : « Rien ne doit nous étonner dans la vue d’une escadre anglaise, leurs vaisseaux sont harassés par une croisière de deux ans, » il proclamait involontairement la cause la plus réelle du fatal triomphe que ces vaisseaux devaient obtenir un jour. .

Une première épreuve allait déjà constater l’immense différence qui ne peut manquer d’exister entre une flotte assouplie par d’utiles fatigues et une flotte échappant pour la première fois aux douceurs du port. Le 19 janvier 1805, Nelson était mouillé dans la rade d’Agincourt, quand deux de ses frégates, l’Active et le Seahorse, parurent à l’entrée des bouches de Bonifacio. Couvertes de toile, elles portaient en tête de mât ce signal si long-temps attendu : La flotte ennemie a pris la mer. Il était trois heures de l’après-midi lorsqu’elles mouillèrent près du Victory, et à quatre heures trente minutes l’escadre anglaise était sous voiles. Il fait nuit vers cinq heures à cette époque de l’année. Le vent soufflait de l’ouest très grand frais, et l’escadre ne pouvait remonter contre le vent. Il fallait donc la faire sortir par un des étroits passages qui, du côté de l’est, donnent accès dans cette mer tyrrhénienne dont les flots si souvent agités vont baigner la côte d’Italie. Quoique l’obscurité fût déjà complète, Nelson prit avec le Victory la tête de la ligne et se chargea de conduire lui-même ses onze vaisseaux entre l’écueil des Biscie et l’extrémité nord-est de la Sardaigne. Ce passage, dont la largeur n’excède guère 4400 mètres, n’a été tenté depuis lors par aucune autre flotte. L’escadre anglaise le franchit sur une ligne de file, chaque vaisseau portant son fanal de poupe allumé pour diriger dans le canal le vaisseau qui le suivait.

La flotte française, quand les frégates de Nelson l’avaient perdue de vue, faisait encore route au sud avec une grande brise de nord-ouest. Nelson ne douta point qu’elle ne se dirigeât vers l’extrémité méridionale de la Sardaigne ; et, dès qu’il eut doublé les derniers îlots qui se rattachent au groupe des îles de la Madeleine, il laissa arriver le long de la côte de Sardaigne et détacha une de ses frégates vers Cagliari et San-Pietro dans l’espoir d’y obtenir quelques informations sur la flotte de l’amiral Villeneuve. Le temps était incertain et menaçant ; le vent, très frais dans le canal, était devenu inégal et variable. Nelson pressentit un coup de vent, et avant minuit l’escadre se trouvait sous une voilure maniable, les vergues hautes amenées sur le pont et les mâts de perroquet calés. Attentif à étudier les moindres signes précurseurs d’une perturbation atmosphérique, Nelson avait la plus grande foi dans les indications du baromètre, et son journal contient à cet égard des observations du plus haut intérêt qu’il y consignait chaque jour de sa propre main. Chose digne de remarque ! le bouillant amiral ménageait ses vergues et ses voiles dans les circonstances ordinaires plus soigneusement que son escadre ou son vaisseau dans les occasions décisives. Nelson connaissait d’ailleurs mieux que personne la mer dans laquelle il naviguait en ce moment. Il savait avec quelle soudaine violence se déclarent les ouragans dans la Méditerranée, et, s’attendant à rencontrer l’ennemi, il ne voulait point s’exposer à lui présenter des vaisseaux déjà désemparés.

La tempête que Nelson avait prévue n’éclata que le lendemain ; elle trouva l’escadre anglaise sous ses voiles de cape et prête à défier toute la furie des grains de sud-sud-ouest qui se succédèrent sans interruption jusqu’au 23 janvier. Nelson apprit alors par ses frégates qu’un vaisseau français démâté de ses deux mâts de hune s’était réfugié à Ajaccio et qu’une frégate française avait paru à l’entrée du golfe de Cagliari. Il pensa que notre escadre avait été dispersée par la tempête qu’il venait d’essuyer. « De deux choses l’une, écrivit-il à l’amirauté, ou cette escadre désemparée sera rentrée au port, ou elle aura fait route à l’est et probablement vers l’Égypte. Si elle est revenue sur ses pas, je n’ai plus l’espoir de la joindre et je n’ai par conséquent rien à perdre en me dirigeant vers le Levant ; si, au contraire, elle a continué sa route, j’ai toutes les chances possibles de l’atteindre. »

Le 29 janvier 1805, l’escadre anglaise doublait l’île de Stromboli, franchissait, malgré les vents contraires, le phare de Messine, et, quelques jours plus tard, reconnaissait la côte d’Afrique. Les vaisseaux français n’avaient pas paru devant Alexandrie, et, le 8 février, Nelson, désespéré, reprenait la route de Malte et de Toulon. « Cependant, écrivait-il encore à l’amirauté, bien que j’eusse appris les avaries éprouvées par un vaisseau français, je ne pouvais oublier le caractère de Bonaparte. Je savais que les ordres donnés par lui sur les bords de la Seine ne prendraient en considération ni le temps ni la brise, et en effet, dans mon opinion, y eût-il eu trois ou quatre vaisseaux français désemparés, ce n’était pas une raison suffisante pour arrêter une expédition importante. »

Ce ne fut que le 14 février, et quand il n’était plus qu’à cent lieues de Malte, que Nelson apprit d’une façon certaine ce qu’était devenue la flotte française. L’empereur n’avait point osé confier au vice-amiral Villeneuve l’exécution de ce plan audacieux qu’il avait conçu pour Latouche-Tréville. C’était la flotte de Brest et l’amiral Gantheaume qu’il voulait cette fois appeler dans la Manche. Pour diviser l’attention des vaisseaux anglais et les éloigner de nos côtes, il avait résolu de porter deux escadres dans la mer des Antilles. Le contre-amiral Missiessy était parti de Rochefort le 11 janvier, Villeneuve, de Toulon, le 18. Après avoir essuyé treize jours de cape dans le golfe de Gascogne, l’amiral Missiessy avait pu continuer sa route, Villeneuve, qui croyait toujours sentir Nelson sur sa trace, montra moins de persévérance. Il avait éprouvé de sérieuses avaries et avait perdu de vue, dès la première nuit, le vaisseau l’Indomptable et trois de ses frégates. Il s’empressa de rentrer au port. « Ces messieurs, écrivait Nelson à lord Melville, ne sont pas habitués à ces ouragans que nous avons défiés pendant vingt et un mois sans y perdre un mât ou une vergue. » Cette inexpérience de la mer était, en effet, le grand mal de notre marine. Villeneuve, déjà découragé par cette première sortie, s’en plaignait avec amertume.

« L’escadre de Toulon (écrivait Villeneuve à l’amiral Decrès) paraissait fort belle sur la rade, les équipages bien vêtus, faisant bien l’exercice ; mais, dès que la tempête est venue, les choses ont bien changé. Ils n’étaient pas exercés aux tempêtes. Le peu de matelots confondus parmi les soldats ne se trouvaient plus. Ceux-ci, malades de la mer, ne pouvaient plus se tenir dans les batteries. Ils encombraient les ponts. Il était impossible de manœuvrer. De là des vergues cassées, des voiles emportées, car, dans toutes nos avaries, il y a eu bien autant de maladresse ou d’inexpérience que de défaut de qualité des objets délivrés par les arsenaux.

Telles sont les scènes de confusion qui ont souvent signalé l’entrée en campagne de nos escadres. Au début de la guerre, l’Angleterre prenait rapidement l’offensive. Ses vaisseaux étaient devant nos ports que les nôtres n’étaient point encore en état d’en sortir. Chaque jour rendait l’ennemi plus fort et diminuait notre confiance. Au lieu de prendre la mer en dépit des escadres anglaises, de vive force s’il était nécessaire, on aimait mieux attendre qu’un coup de vent les obligeât à lever le blocus. On sortait alors à la faveur d’une tempête, et plus d’une fois cette tempête ne laissa rien à faire à l’ennemi[5].


III.

Après son excursion devant Alexandrie, Nelson se trouva retenu dans le sud de la Sardaigne par une longue série de vents d’ouest, et ce ne fut que le 12 mars qu’il put reconnaître les côtes de Provence. Le 15, il avait regagné son poste d’observation sous le cap Saint-Sébastien ; mais, après avoir détaché devant Barcelone le vaisseau le Leviathan, afin d’inspirer à Villeneuve une fausse sécurité et de lui donner à penser qu’il avait de nouveau établi sa croisière sur la côte d’Espagne, il se reporta rapidement vers l’extrémité méridionale de la Sardaigne ; le 27 mars, il mouillait dans le golfe de Palmas, où l’attendaient déjà de nombreux transports chargés de vivres pour son escadre. Nelson ne doutait point que Villeneuve ne reprît la mer dès que ses bâtimens auraient réparé leurs avaries, et, résolu à le poursuivre jusqu’aux antipodes, il avait voulu compléter sa provision d’eau et embarquer au moins cinq mois de vivres sur chacun de ses vaisseaux. « Bonaparte s’est souvent vanté, écrivait-il à Collingwood, que notre flotte s’userait à la mer, tandis que la sienne ne ferait que s’accroître dans le port. Il doit savoir aujourd’hui, si la vérité arrive jusqu’aux empereurs, que sa flotte peut en une seule nuit éprouver plus d’avaries que la nôtre dans une année entière. »

Les bâtimens séparés de l’escadre française pendant la nuit orageuse qui suivit son départ avaient déjà rejoint l’amiral Villeneuve. La Cornélie était rentrée à Toulon le 22 janvier, le vaisseau l’Indomptable le 24. Les frégates l’Hortense et l’Incorruptible, qui s’étaient portées vers le détroit de Gibraltar, premier rendez-vous indiqué en cas de séparation, effectuèrent aussi leur retour après avoir capturé les corvettes anglaises l’Arrow et l’Acheron. Le vice-amiral Villeneuve était donc prêt à reprendre la mer ; mais il voulut profiter de sa relâche pour opérer quelques mutations dans son escadre. La frégate l’Incorruptible cessa de faire partie de l’expédition ; l’Uranie fut remplacée par l’Hermione, et, au lieu de l’Annibal, le capitaine Cosmao prit le commandement du Pluton, vaisseau de 74 qu’on venait de lancer. Deux mois avaient été perdus dans ces préparatifs, et l’empereur avait dû modifier ses premiers projets. Suivant la pente naturelle à son génie, il les avait encore agrandis. Villeneuve cette fois devait se présenter devant Cadix, y rallier le vaisseau l’Aigle et l’escadre espagnole commandée par l’amiral Gravina, se porter avec ce renfort dans la mer des Antilles, où il serait rejoint par les 21 vaisseaux de Gantheaume, et de là faire route sur Boulogne, afin d’y couvrir avec 50 vaisseaux le passage de la flottille. La division qu’il commandait, composée de 11 vaisseaux et de 6 frégates, était ainsi destinée à former le centre autour duquel viendraient se grouper ces escadres encore séparées et gardées à vue par les croisières anglaises.

Le 29 mars, l’amiral Villeneuve appareillait pour la seconde fois de Toulon avec une jolie brise de nord-est et se dirigeait vent arrière entre la Sardaigne et les Baléares. Le lendemain matin, le vent tourna au nord-ouest ; au lieu de fraîchir, comme on devait s’y attendre, il mollit considérablement, et, pendant deux jours, notre escadre fit très peu de chemin. Le 31 mars au soir, elle n’était encore qu’à dix ou douze, lieues du cap Sicié, quand elle fut aperçue par les frégates anglaises l’Active et la Phébé. La Phébé laissa arriver sur le golfe de Palmas, où elle devait trouver Nelson ; l’Active essaya de se maintenir à portée d’observer la route de nos vaisseaux ; durant la nuit, elle les perdit de vue. Par un heureux concours de circonstances, Villeneuve apprit le lendemain d’un bâtiment ragusain que, cinq jours auparavant, la flotte anglaise louvoyait dans le sud de la Sardaigne. Assuré de trouver la mer libre au nord des Baléares, il serra le vent, rallia la côte d’Espagne, et, le 6 avril, se trouva en vue de Carthagène.

Informé de la sortie de notre escadre, Nelson l’attendait en vain entre la Sardaigne et la côte d’Afrique. « Je suis complètement égaré, écrivait-il dans son désespoir, par la faute de mes frégates, qui ont perdu la trace de l’ennemi à la sortie du port ; mais à quoi me serviraient les plaintes et la colère ? » Ce ne fut que le 10 avril que, se tenant à la hauteur de l’île d’Ustica, afin d’être prêt à se porter sur Naples ou sur la Sicile, il commença à soupçonner la route qu’avait suivie notre escadre en sortant de Toulon. Une lettre du ministre anglais à Naples lui fit connaître qu’un corps de troupes sous les ordres du général Craig et sous l’escorte du contre-amiral Knight avait dû partir d’Angleterre pour se rendre dans la Méditerranée. Cette expédition importante pouvait être interceptée par l’amiral Villeneuve, et Nelson n’hésita plus, pour la couvrir, à se diriger en toute hâte vers le détroit. Pendant qu’il luttait avec persévérance contre de violens vents d’ouest, il apprit, le 16 avril, par un bâtiment neutre, que les vaisseaux français avaient été aperçus le 7 sous le cap de Gate. « Si cette nouvelle est vraie, écrivait-il à Naples, je frémis en songeant à tout le mal que peut nous avoir fait l’ennemi ! » Le 7 avril, en effet, l’escadre française avait déjà dépassé Carthagène. Le contre-amiral Salcedo commandait dans ce port six vaisseaux espagnols. Villeneuve eût voulu les joindre à son escadre ; mais Salcedo demandait trente-six heures pour embarquer ses poudres [6] : une brise favorable venait de s’élever ; Villeneuve, impatient d’en profiter, ne voulut pas s’arrêter davantage. Il continua sa route, et le 9 avril, il donnait dans le détroit de Gibraltar. Le soir même, chassant devant lui le vice-amiral Orde et les cinq vaisseaux anglais qui bloquaient Cadix, il jetait l’ancre à l’entrée de ce port, afin d’opérer sa jonction avec l’amiral Gravina.

Cet amiral espagnol était né à Naples. Charles III, dont on l’a cru généralement le fils naturel, le fit entrer dans la marine et l’envoya combattre les Algériens. En 1793, Gravina servait sous les ordres de l’amiral Langara et prenait part à la défense de Toulon et de Roses. Cette campagne lui valut le grade de contre-amiral et la réputation d’officier intrépide. Choisi pour ambassadeur par la cour de Madrid, il vint à Paris en 1805 et plut à l’empereur, qui le désigna pour commander la flotte espagnole. On n’approchait point impunément de l’empereur. Gravina, qui, à l’âge de cinquante-huit ans, cachait encore, sous une grande simplicité de manières, un caractère exalté et chevaleresque, tomba complètement sous le charme. Sans consulter les forces d’une marine dégénérée, il promit de suivre la flotte française partout et à toute entreprise [7]. Le 3 avril, plein d’ardeur et brûlant d’entrer en campagne, il arborait son pavillon sur le vaisseau l’Argonauta, mouillé en rade de Cadix. L’Espagne possédait 16 vaisseaux dans ce port ; mais le dénûment complet dans lequel étaient tombés les arsenaux, les ravages que venait d’exercer la fièvre jaune sur le littoral déjà dépeuplé, avaient opposé à la bonne volonté du cabinet de Madrid et au zèle infatigable de notre ambassadeur, le général Beurnonville, des obstacles insurmontables. Au bout de trois mois et à force d’expédiens, on était parvenu à armer 6 vaisseaux, dont 2 de 64, les plus misérables bâtimens, à l’exception de l’Argonauta, qu’on eût jamais envoyés à la mer [8]. Pour former les équipages de cette escadre, il avait fallu avoir recours à la presse, et on n’avait ainsi recueilli, de l’aveu même du général Beurnonville, qu’une racaille épouvantable [9]. Les officiers, il est vrai, qui montaient ces vaisseaux si mal armés, braves et instruits pour la plupart, étaient fort dévoués à leur amiral ; mais ce n’était pas d’officiers dévoués qu’avait manqué la marine espagnole depuis le commencement de la guerre : d’héroïques résistances avaient honoré le pavillon de Charles IV ; aucune résistance heureuse ne l’avait rendu redoutable à l’ennemi.

Un exemple bien récent encore eût dû cependant nous ouvrir les yeux sur le danger d’appeler dans la lice de semblables auxiliaires. Le 6 juillet 1801, peu de temps avant la paix d’Amiens, on avait vu trois vaisseaux français, protégés par deux méchantes batteries et une position habilement choisie, combattre avec avantage, devant Algésiras, six vaisseaux anglais. Quelques jours après ce combat, dans lequel le vaisseau l’Hannibal resta en notre pouvoir, une division de 5 vaisseaux espagnols sort de Cadix avec un sixième vaisseau donné à la France, le San-Antonio, sur lequel on jette à la hâte un équipage. L’amiral Linois, qui commande notre escadre, appareille avec ce renfort. Sir James Sammarez, qu’il vient de vaincre, appareille aussi pour le poursuivre. Les 9 vaisseaux des alliés prennent chasse devant 5 vaisseaux anglais, et à l’un des plus beaux combats de notre marine succède un épouvantable désastre. Le San-Antonio, entouré, est forcé de se rendre. Deux trois-ponts espagnols sont atteints au milieu de la nuit par un seul vaisseau anglais. Les équipages perdent la tête, le feu éclate dans les batteries, et les deux vaisseaux, après s’être canonnés mutuellement, font bientôt explosion. 2,000 hommes sont victimes de ce double suicide. Quant aux vaisseaux français, à peine remis du combat d’Algésiras, ils repoussent victorieusement l’ennemi et entrent à Cadix, le lendemain, couverts de gloire, mais consternés d’un succès que de fidèles et généreux alliés ont payé d’un si grand sacrifice.

Tels étaient les souvenirs qui agitaient Villeneuve à la vue de l’escadre de Cadix ; si quelque chose eût pu diminuer l’impression fâcheuse qu’il en éprouva, c’eût été, sans contredit, l’empressement avec lequel l’amiral Gravina vint se ranger sous son pavillon et la loyauté empreinte dans toute la personne et dans tous les actes de ce brave officier. Dès que l’Hortense, envoyée en avant par l’amiral Villeneuve, eut signalé l’approche de la flotte française, le capitaine du vaisseau l’Aigle, prêt à appareiller lui-même, avait remis à l’amiral espagnol les dépêches de l’amiral Decrès et sept paquets cachetés contenant l’indication du rendez-vous général de l’escadre en cas de séparation. Gravina fit distribuer ces paquets à ses capitaines, avec défense expresse de les ouvrir avant d’être au large. Embarquant alors à la hâte 1,600 hommes de troupes, il fit signal à ses vaisseaux de filer leur câble par le bout et alla mouiller devant Rota au milieu de l’escadre française. A deux heures du matin, la flotte combinée profita d’une légère brise de terre pour mettre sous voiles. Le San-Rafaël avait touché en sortant du port ; les autres vaisseaux, qui avaient déjà laissé un câble à Cadix, voulurent lever leur ancre et perdirent beaucoup de temps dans cette opération. Au point du jour, ils se trouvèrent séparés de l’escadre. L’Argonauta, de 80, et l’America, de 64, rallièrent seuls l’amiral Villeneuve, qui compta alors sous ses ordres, outre 6 frégates, 1 corvette et 3 bricks, 12 vaisseaux français et 2 vaisseaux espagnols. Le San-Rafaël, de 80 canons, le Firme, le Terrible, de 74, l’España, de 64, et la frégate la Santa-Madalena furent laissés en arrière. Les capitaines de ces bâtimens décachetèrent les paquets qui leur avaient été remis par l’amiral Gravina, et firent route pour la Martinique.

Nelson cependant luttait encore contre les vents d’ouest. Il n’arriva à l’entrée du détroit que le 30 avril. Là il fallut s’arrêter, car le violent courant qui descend constamment de l’Océan dans la Méditerranée ne permet point de franchir ce passage avec des vents contraires. « Ma bonne fortune, écrivait-il au capitaine Ball, semble m’avoir abandonné. Le vent ne veut souffler ni de l’arrière ni du travers : il est droit debout ! toujours droit debout ! » Mouillé dans la baie de Tétouan, plus agité que les Grecs en Aulide, il épiait avec anxiété la première brise favorable et cherchait à tromper son ardeur par mille plans de campagne. « J’ai été rudement éprouvé, écrivait-il à lord Addington, et jusqu’ici l’ennemi a été merveilleusement heureux ; mais la chance peut tourner. Patience et persévérance peuvent beaucoup. » Enfin le 7 mai, à six heures du soir, il donna dans le détroit de Gibraltar ; il ignorait encore la destination de la flotte combinée et ne la connut d’une façon certaine que par un avis inespéré. Un officier portugais, d’origine écossaise, qui avait fait partie de l’escadre du marquis de Niza et avait servi pendant les événemens de Naples sous ses ordres, le contre-amiral Donald Campbell, le rencontra à la mer : il avait recueilli les bruits qui couraient à Cadix, et apprit à Nelson que la flotte de Villeneuve s’était dirigée sur les Antilles. Nelson maudit davantage encore les vents contraires qui l’avaient retenu si long-temps dans la Méditerranée : cette flotte qui allait porter la terreur et la désolation dans les îles anglaises, c’était celle que l’amirauté avait commise à sa surveillance, celle qu’il couvait des yeux depuis deux ans et appelait si présomptueusement sa flotte. A tout risque, il résolut de la suivre au-delà du tropique.

Tout disposé qu’il pouvait être à engager sa responsabilité personnelle dans cette poursuite, Nelson voulut cependant, avant de quitter les côtes d’Europe, assurer le passage des 5,000 hommes de troupes que le contre-amiral Knight amenait d’Angleterre. Le 10 mai, il vint mouiller dans la baie de Lagos avec son escadre, y trouva quelques transports abandonnés par sir John Orde au moment où ce dernier s’était retiré devant Villeneuve, et embarqua dans une seule nuit plus d’un mois de vivres à bord de tous ses vaisseaux. Le lendemain, il appareillait de nouveau et se portait à la hauteur du cap Saint-Vincent. Le 12 mai, dans l’après-midi, le jour même où Villeneuve arrivait en vue de la Martinique, il ralliait l’important convoi qu’avait escorté jusque-là le contre-amiral Knight avec deux vaisseaux, le Queen, de 98, et le Dragon, de 74. Ce convoi avait donc échappé aux atteintes qu’appréhendait Nelson ; mais, destiné à entrer dans la Méditerranée, il pouvait redouter encore la rencontre de l’amiral Salcedo. A la veille de se lancer avec 11 vaisseaux à la poursuite d’une flotte ennemie de 18 vaisseaux de ligne, Nelson aima mieux s’affaiblir que laisser un amiral anglais exposé à combattre, avec des forces insuffisantes, l’escadre de Carthagène. Un de ses vaisseaux, dont le doublage en cuivre n’avait pas été changé depuis plus de six ans, le Royal Sovereign, vaisseau à trois-ponts, l’eût retardé par l’infériorité de sa marche dans la traversée qu’il allait entreprendre. Il ne craignit point de se priver de ses services et l’adjoignit à la division qu’il venait de rallier. Quelle que fût d’ailleurs cette témérité dont il aimait à faire preuve en présence de l’ennemi, Nelson ne songeait cette fois à attaquer la flotte combinée qu’après avoir joint le contre-amiral Cochrane. Il s’attendait à trouver cet officier-général à la Barbade avec 6 vaisseaux détachés du blocus du Ferrol à la poursuite des 5 vaisseaux du contre-amiral Missiessy. L’ennemi ne pouvait, à tout prendre, réunir plus de 23 vaisseaux aux Antilles ; Nelson comptait en avoir 16 à lui opposer, tous vaisseaux éprouvés, habitués à la même tactique et portant le même pavillon. C’était une chance qu’un homme tel que Nelson pouvait accepter. « Que chacun de vous, disait-il à ses capitaines, attaque un vaisseau français ; je me charge à moi seul des vaisseaux espagnols. Quand j’amènerai mon pavillon, je vous permets d’en faire autant. »

S’il se sentait justement rassuré contre la supériorité numérique de l’ennemi, Nelson ne l’était point contre la crainte du ridicule qui pouvait s’attacher à une poursuite infructueuse. « Après avoir sérieusement pesé tous les renseignemens qui me sont parvenus, écrivait-il au secrétaire de l’amirauté, je suis porté à croire que la flotte combinée s’est dirigée sur les Antilles. Un voyage en Angleterre m’eût souri davantage sans doute ; l’intérêt de ma santé l’exigeait peut-être ; mais, en pareille occasion, je place toujours mes convenances hors de la question. Je puis être malheureux, on ne dira jamais que je suis inactif ou que je ménage ma personne, car on n’appellera point assurément cette poursuite de 18 vaisseaux avec 10 un voyage d’agrément, surtout quand il faut aller chercher ces 18 vaisseaux aux Antilles. En tout cas, si je me suis trompé sur la destination de la flotte combinée, je serai de retour en Europe à la fin de juin, c’est-à-dire long-temps avant que l’ennemi ait pu savoir où je suis allé. » Trop de temps avait été perdu déjà pour que Nelson pût en perdre encore dans de nouvelles hésitations. Le 11 mai, cédant à un des plus beaux mouvemens qui aient illustré sa carrière, il quittait le contre-amiral Knight et volait au secours des Antilles menacées.


IV.

Tout avait jusqu’alors secondé les projets de l’empereur. Malgré la marche inférieure de trois vaisseaux, le Formidable et l’Intrépide toujours couverts de voiles, l’Atlas qu’il fallait faire remorquer par le Neptune, l’amiral Villeneuve avait passé le détroit un mois avant l’amiral, anglais. Le 13 mai, il mouillait à la Martinique et trouvait sur la rade du Fort-Royal les bâtimens dont il s’était séparé en partant de Cadix : 18 vaisseaux et 7 frégates furent ainsi réunis sous ses ordres, et le premier essai qu’il put faire de la bonne volonté de leurs équipages fut couronné d’un succès complet. A l’entrée de la rade du Fort-Royal, les Anglais avaient occupé et fortifié un rocher inhabité, nommé le Diamant. Cette position, devenue le lieu de dépôt de leur station et le refuge de leurs corsaires, était réputée inexpugnable Les embarcations de l’escadre, soutenues par le feu de deux vaisseaux et d’une frégate, sen emparèrent le 31 mai. Dans la lutte généreuse qui s’établit à cette occasion entre nos marins et les marins espagnols, le premier canot qui arriva à terre sous une grêle de balles et de mitraille fut un canot de l’amiral Gravina. Ce témoignage non équivoque de l’excellent esprit qui animait nos alliés ranima la confiance de Villeneuve, et, s’il n’eût été retenu par la crainte de manquer l’amiral Gantheaume, il eût peut-être cédé aux instances de l’amiral Gravina, qui le pressait de reprendre la Trinité, colonie espagnole concédée aux Anglais par le traité d’Amiens [10] ; mais, pendant que Villeneuve laissait entrevoir à son collègue les motifs impérieux qui exigeaient sa présence à la Martinique, de nouveaux ordres étaient à la veille de l’atteindre.

L’idée de réunir nos escadres aux Antilles pour les porter de là dans la Manche était un trait de génie qui devait déconcerter les prévisions de l’amirauté britannique. Malheureusement cette imposante concentration de forces ne pouvant s’opérer que par surprise, il fallait pour la faire réussir un merveilleux concours de circonstances qui se rencontre bien rarement dans les opérations maritimes. Le temps perdu par l’amiral Villeneuve à Toulon avait fait manquer une première fois sa jonction avec le contre-amiral Missiessy, rappelé des Antilles en Europe. La ténacité avec laquelle Cornwallis maintenait le blocus de Brest fit manquer la jonction de Gantbeaume. Dans tout le mois d’avril, qui fut cette année d’une sérénité désespérante, Gantbeaume n’avait pu trouver un seul jour qui lui permît de sortir de Brest sans combat. Le 1er mai, le contre-amiral Magon appareilla de Rochefort avec deux vaisseaux pour porter à la flotte combinée cette fâcheuse nouvelle. Si, le 21 juin, l’amiral Gantheaume n’avait pas paru aux Antilles, Villeneuve devait revenir sur le Ferrol. Il n’y avait encore dans ce port que 11 vaisseaux en état de prendre la mer ; mais l’empereur espérait que Villeneuve en trouverait 15 au moment de son arrivée. En portant brusquement sur Brest les 35 vaisseaux qu’il aurait ainsi réunis, il n’était point douteux qu’il ne pût opérer sa jonction avec l’amiral Gantheaume, malgré les 18 vaisseaux de Cornwallis. « Du succès de votre arrivée devant Bonlogne, écrivit l’amiral Decrès à Villeneuve, dépendent les destinées du monde. Heureux l’amiral qui aura eu la gloire d’attacher son nom à un événement aussi mémorable ! »

L’armée combinée devait attendre jusqu’au 21 juin la flotte de l’amiral Gantheaume ; il était cependant très probable que cette flotte ne sortirait plus de Brest avant d’avoir été débloquée. L’immobilité de Villeneuve cessait donc d’être nécessaire. Pour que cet amiral n’eût point fait une campagne complètement stérile, l’empereur, en lui envoyant ces nouvelles instructions, crut devoir l’engager à tenter quelque coup de main sur les îles anglaises, sur la Trinité entre autres, qu’il eût été bien aise de pouvoir restituer à l’Espagne ; mais le temps avait marché, l’amirauté britannique n’était point sans doute restée inactive, et Villeneuve trouva dangereux de souventer ainsi son escadre. Au lieu de se porter sur la Trinité, il préféra agir contre la Barbade, d’où il serait toujours à portée de reprendre la rade du Fort-Royal.

Le 4 juin, il appareillait de la Martinique, et, le même jour, presque à la même heure, la flotte de Nelson mouillait à la Barbade dans la baie de Carlisle. Cette flotte avait franchi en vingt-trois jours la vaste étendue de mer que l’armée combinée avait mis trente-six jours à parcourir. Arrivé à la Barbade, Nelson ne trouva que 2 vaisseaux de 74 avec le contre-amiral Cochrane. L’amiral Dacres avait retenu les quatre autres à la Jamaïque. Son escadre se trouvait donc portée à 12 vaisseaux de ligne, au moment où les 2 vaisseaux du contre-amiral Magon portaient celle de Villeneuve à 20 vaisseaux et 7 frégates. On ignorait encore à la Barbade le chiffre précis des forces que nous avions réunies aux Antilles ; Nelson d’ailleurs était venu de trop loin pour s’en inquiéter. Heureux de se sentir si près de l’ennemi, il ne demandait qu’une chose : le chemin qu’il fallait prendre pour le rencontrer. On lui indiqua Tabago et la Trinité. Bien qu’il fût d’un avis contraire, il crut devoir céder à l’opinion générale, et, embarquant pendant la nuit 2,000 hommes de troupes sur son escadre, il se dirigea, le 5 juin, vers la Trinité. Les deux flottes suivaient ainsi des routes opposées, et les vents alizés entraînaient rapidement l’escadre anglaise dans le sud, pendant que l’armée combinée, après avoir pris de nouvelles troupes à la Guadeloupe, faisait route pour débouquer entre Antigoa et Montserrat, et se trouvait déjà à trente lieues dans le nord de la Martinique.

Le 7 juin, au point du jour, l’escadre anglaise, en branle-bas de combat, doublait l’île de la Trinité et entrait dans le vaste golfe de Paria, que forme le continent américain à l’embouchure d’un des bras de l’Orénoque. A la vue de cette rade déserte, Nelson voulut revenir sur ses pas, mais le calme l’obligea de jeter l’ancre jusqu’au lendemain. Le 8 juin, au moment où il sortait du golfe, il apprit la capitulation du Diamant. L’officier qui commandait ce poste fortifié lui écrivait que le 2 juin l’armée combinée était encore à la Martinique, et qu’elle venait d’être ralliée, s’il fallait en croire les officiers français, par 14 vaisseaux arrivés du Ferrol. Nelson trouva cette dernière nouvelle fort invraisemblable. « En tout cas, écrivit-il au gouverneur de la Barbade, quelle que soit la force de l’armée combinée, elle ne vous fera pas grand mal impunément. Mon escadre est compacte et manoeuvrante, celle de l’ennemi ne peut l’être. » Puisant sa confiance dans l’incontestable supériorité de ses vaisseaux, Nelson ne songea en cet instant critique qu’à se rapprocher du théâtre des événemens. Les faux renseignemens qu’il avait reçus à la Barbade l’avaient entraîné à plus de soixante lieues sous le vent de cette île, et, pendant ce temps, Villeneuve, jetant partout l’alarme sur son passage, capturait un convoi de 15 voiles sorti de Saint-Christophe. Parvenu à la hauteur de la Grenade, Nelson eut des nouvelles plus certaines de la flotte combinée. Les vigies de la Dominique avaient compté, le 6 juin, 18 vaisseaux et 6 frégates faisant route au nord. Nelson conçut de nouveau l’espoir d’atteindre l’ennemi ; mais Villeneuve avait été informé par ses prisonniers de l’arrivée d’une escadre anglaise aux Antilles, et, au moment où Nelson paraissait devant Antigoa, la flotte combinée avait depuis trois jours repris le chemin de l’Europe.

Nelson connut le départ des alliés le 12 juin. En quelques heures, il jeta ses troupes à terre, désigna le contre-amiral Cochrane pour rester aux Antilles avec le Northumberland, et reprit avec 11 vaisseaux son infatigable poursuite. Nelson et Villeneuve allaient suivre encore une fois des routes divergentes : Villeneuve se dirigeait sur le Ferrol, Nelson sur le cap Saint-Vincent et Cadix. Ce dernier n’avait rien soupçonné des plans de l’empereur. Il croyait que la flotte combinée était venue aux Antilles pour y brûler des convois ou dévaster les îles, et, ce but manqué, il ne doutait pas qu’elle n’allât chercher dans la Méditerranée un nouveau théâtre d’opérations. « Mon cher sir John, écrivait-il le 18 juin au ministre Acton, alors retiré à Palerme, je suis déjà à deux cents lieues d’Antigoa et sur le chemin du détroit. Je n’ai point encore rencontré l’ennemi, mais ne craignez pas que je laisse ces gens-là prendre le dessus dans la Méditerranée et inquiéter la Sicile ou les autres états de votre bon roi. »

Au moment cependant où il écrivait cette lettre, Nelson était bien près de la flotte combinée, car le lendemain, 19 juin, un brick qu’il venait d’expédier en Angleterre pour informer l’amirauté de son retour, le Curieux, commandé par le capitaine Bettesworth, rencontrait, à trois cents lieues dans le nord-nord-est d’Antigoa, cette flotte insaisissable que Nelson cherchait en vain depuis près de trois mois. A la route que suivait Villeneuve, il était aisé de juger qu’il n’avait pas l’intention de rentrer dans la Méditerranée. Le capitaine Bettesworth comprit toute l’importance de cette heureuse rencontre. Au lieu de rétrograder vers l’escadre de Nelson, qu’il eût pu manquer, il continua sa route et fit force de voiles. Arrivée à soixante lieues du cap Finistère, la flotte combinée se trouva arrêtée par des vents contraires. Le Curieux gagna le port de Plymouth. Le 9 juillet, au point du jour, le capitaine Bettesworth fut reçu par lord Barham, qui venait de succéder au vicomte Melville. 36 vaisseaux, échelonnés de Cadix à Brest, ne pouvaient garder avec succès une pareille étendue de côtes contre une flotte compacte de 20 vaisseaux de ligne. Il fallait une résolution prompte ; lord Barham n’hésita point à la prendre. Il prescrivit sur-le-champ à Cornwallis, qui croisait devant Brest, de faire lever le blocus de Rochefort et du Ferrol, de composer ainsi une escadre de 15 vaisseaux à l’amiral Calder, et de porter cette escadre vers le cap Finistère à la rencontre de l’amiral Villeneuve. Des bâtimens attendaient à Portsmouth et à Plymouth les dépêches de l’amirauté, et, huit jours après l’arrivée du Curieux en Angleterre, les ordres de lord Barham étaient exécutés. Le 15 juillet, les 5 vaisseaux du contre-amiral Stirling ralliaient à la hauteur du Ferrol les 10 vaisseaux du vice-amiral Calder, pendant que la flotte de Villeneuve, toujours retenue par les vents de nord-est, perdait chaque jour du terrain au lieu d’avancer.

Nelson, pendant ce temps, marchait en toute confiance vers Gibraltar. Il y arriva le 18 juillet, et apprit avec étonnement qu’aucun vaisseau ennemi n’avait encore franchi le détroit. Qu’était donc devenue la flotte qu’il poursuivait ? L’avait-il devancée en Europe, comme il avait autrefois devancé la flotte de Brueys en Égypte ? Ou Villeneuve, se dérobant par une fausse marche, s’était-il jeté sur la Jamaïque, tandis qu’il le croyait en plein Océan et cinglant sous toutes voiles vers Cadix ? Il fallait cependant que Nelson s’arrêtât enfin pour renouveler son eau et ses vivres, pour procurer aussi quelques rafraîchissemens à ses équipages, qui commençaient à souffrir du scorbut. Il prit le parti de mouiller à Gibraltar, et, le 20 juillet, alla rendre visite au gouverneur. Il y avait plus de deux ans qu’il n’avait touché la terre ferme. Une lettre qu’il reçut de Collingwood, alors en croisière devant Cadix, vint bientôt calmer son agitation. Doué d’une rare sagacité, Collingwood avait pressenti toute l’importance de la campagne de Villeneuve et soupçonné des premiers le nœud de cette expédition. « Le gouvernement actuel de la France (écrivait-il le 18 juillet à son ami) ne recherche jamais de petits avantages quand il peut aspirer à de grands résultats. Les Français veulent envahir l’Irlande, et c’est là que tendent toutes leurs opérations. Cette incursion dans la mer des Antilles n’avait d’autre but que d’y attirer nos forces navales, qui sont le grand obstacle à leurs entreprises. » Si Collingwood eût songé à la flottille rassemblée à Boulogne, il eût trouvé le danger plus pressant encore ; il eût reconnu que, l’armée combinée une fois maîtresse du golfe et de l’entrée de la Manche, l’invasion de l’Angleterre offrait moins de difficultés peut-être que l’invasion de l’Irlande.

Pendant qu’une vague inquiétude tenait sur les deux rives de la Manche les esprits en suspens, Calder et Villeneuve se rencontraient cinquante lieues au large du cap Finistère. Le 22 juillet, ils en venaient aux mains, et Calder nous enlevait, à la faveur de la brume, deux vaisseaux espagnols, le Firme et le San-Rafaël. Séparés par la nuit, les deux amiraux montrèrent le lendemain la même indécision, la même répugnance à renouveler le combat. Calder, que Collingwood nous a peint dévoré d’anxiété devant le Ferrol ; fléchissant, comme Villeneuve, sous le poids de la responsabilité, Calder comprit mal son devoir en cette circonstance. Content d’un médiocre avantage, il laissa notre armée libre de sa manœuvre et cessa de s’opposer à une jonction qu’il avait l’ordre de prévenir. Quant à Villeneuve, moins que Calder encore il eût dû accepter comme définitive cette première épreuve. Ses vaisseaux se montraient pleins d’ardeur ; ils s’étaient battus avec un enthousiasme et un entraînement qui rappelaient les plus glorieux temps de notre marine ; les Anglais hésitaient et se tenaient sur la défensive. Jamais chance plus belle de livrer un combat heureux ne s’était offerte à un amiral ; cette chance, Villeneuve l’eût saisie peut-être sans ces fatales doctrines qui pendant vingt ans ont ouvert la porte à tant de faiblesses : il la sacrifia à l’espoir d’accomplir sa mission. Jusqu’au 25 juillet, il chercha à gagner le Ferrol : rebuté par trois jours de lutte inutile, il laissa enfin arriver sur Vigo et entra dans ce port pour y réparer ses avaries.


V.

Un premier pas était fait ; la flotte de Villeneuve était revenue des Antilles en Europe. De Vigo Villeneuve écrivit à l’amiral Decrès :


« Si, comme je devais l’espérer, lui dit-il, j’eusse fait un trajet prompt de la Martinique au Ferrol, que j’eusse trouvé l’amiral Calder avec 6 vaisseaux ou au plus 9, que je l’eusse battu, et après avoir rallié l’escadre combinée, ayant encore un mois et demi de vivres et de l’eau, j’eusse fait ma jonction à Brest et donné cours à la grande expédition, je serais le premier homme de France. Eh bien ! tout cela devait arriver, je ne dis pas avec une escadre excellente voilière, mais même avec des vaisseaux très ordinaires. J’ai éprouvé dix-neuf jours de vents contraires ; la division espagnole et l’Atlas me faisaient arriver tous les matins de 4 lieues, quoique la plupart des vaisseaux fussent la nuit sans voiles. Deux coups de vent de nord-est nous ont avariés, parce que nous avons de mauvais mâts, de mauvaises voiles et de mauvais gréemens, de mauvais officiers et de mauvais matelots. Nos équipages tombent malades ; l’ennemi a été averti. Il s’est renforcé ; il a osé venir nous attaquer avec des forces numériquement bien inférieures : le temps l’a servi. Peu exercé aux combats et aux manœuvres d’escadre, chaque capitaine, dans la brume, n’a suivi d’autre règle que de suivre son matelot d’avant, et nous voici la fable de l’Europe. »


Les plaintes de l’amiral Villeneuve étaient en partie fondées ; malheureusement la clairvoyance d’un homme irrésolu ne vaut pas, dans la plupart des affaires de ce monde, l’aveuglement d’un homme énergique. Si Villeneuve, convaincu que de mauvais vaisseaux ne sont qu’un embarras, eût pris sur lui de servir les desseins de l’empereur au risque d’encourir son déplaisir, s’il eût laissé la division espagnole, à l’exception de l’Argonauta, à la Havane, il eût probablement combattu avec avantage Calder devant le Ferrol ; mais ces doléances qui ne remédiaient à rien, ce découragement qui, loin d’avoir l’assurance d’une conviction éclairée, semblait toujours prêt à se démentir ou à se condamner, ces élans d’un instant et ces brusques retours, ce fonds inaltérable de bravoure et d’honneur à côté de cette puérile faiblesse, tout cela montrait l’homme déjà marqué du sceau de la fatalité.

Notre escadre mettait à profit la relâche de Vigo ; elle y trouvait de l’eau, des vivres frais, et se préparait avec activité à reprendre la mer. Nelson, plus actif encore, avait mouillé le 22 juillet dans la baie de Tétouan, et en était reparti le 23 pour aller se joindre à l’armée de Cornwallis. Les vents de nord-est, qui l’arrêtèrent sous le cap Saint-Vincent, ramenèrent en même temps Calder devant le Ferrol. Villeneuve se trouvait ainsi placé entre deux escadres anglaises. Il laissa à Vigo un vaisseau français, l’Atlas, qui avait à réparer de glorieuses avaries reçues dans le combat du 22 juillet, deux vaisseaux espagnols, l’America et l’España, de 64, les plus mauvais marcheurs de l’escadre, et saisit habilement l’instant favorable pour passer entre les croisières ennemies dont on lui annonçait de tous côtés la présence. Un fort vent de sud-ouest poussa Calder au large et conduisit notre armée de la baie de Vigo au mouillage de la Corogne. Une partie de l’escadre entra au Ferrol et y rallia 5 vaisseaux français et 10 vaisseaux espagnols. Cette jonction remplit de joie le brave amiral Gravina. « Quand, au premier vent d’est, écrivit-il à l’amiral Decrès, la flotte ennemie, forte de 14 vaisseaux, s’approchera du Ferrol, elle sera bien étonnée… La route du cap Finistère à ce port, bloquée par des forces ennemies considérables, était difficile et périlleuse ; mais mon respectable collègue a tenté cette entreprise et l’a exécutée avec beaucoup de tact, de sagesse et de hardiesse… Il a très bien réussi. » Cette loyale affection reposait l’ame de Villeneuve et le consolait des fâcheuses rumeurs qui arrivaient souvent jusqu’à ses oreilles. « Je n’ai qu’à me louer de l’amiral Gravina, écrivait-il à l’amiral Decrès ; lui seul apprécie ma position et se montre vraiment mon ami. » Le général Lauriston, placé près de lui pour le soutenir, semblait au contraire irriter ses chagrins. Tout dévoué au succès de cette campagne dont il possédait le secret, plein de feu et d’énergie, cet ardent aide-de-camp de l’empereur ne pouvait s’empêcher de déplorer l’abattement de Villeneuve. Villeneuve, à son tour, aigri par les mécomptes de cette campagne, accusait hautement Lauriston de méconnaître des difficultés qu’il était incapable d’apprécier.

C’est dans cet état d’esprit que l’amiral français arriva à la Corogne. Malgré quelques fautes, malgré cette anxiété mal dissimulée qui le dévorait, il avait jusque-là rempli les intentions de l’empereur. 29 vaisseaux français et espagnols se trouvaient réunis sous son pavillon : il ne lui restait plus qu’à se porter devant Brest ; mais c’était là pénétrer au cœur des croisières anglaises, et Villeneuve, au moment décisif, sentit faiblir son courage. « Connaissez, monseigneur, toutes mes sollicitudes, écrivit-il le 11 août à l’amiral Decrès. Je vais prendre la mer avec 2 vaisseaux infestés de maladies, l’Achille et l’Algésiras. L’Indomptable n’est pas mieux ; il a en outre perdu du monde par désertion. On me menace de la réunion de Calder et de Nelson… Nos forces, qui devaient être de 34 vaisseaux, seront tout au plus de 28 ou 29 ; celles des ennemis, plus réunies qu’elles n’ont jamais été, ne me laissent guère d’autre parti que de gagner Cadix. »

Malgré la formidable coalition que Pitt armait en ce moment contre la France, l’empereur attendait encore Villeneuve. Qui de nous aujourd’hui n’a partagé les émotions de cette sublime attente ? Qui de nous, quand l’illustre historien de cette grande époque nous tenait suspendus au charme de son récit, n’a suivi ce profond regard tourné vers l’occident, n’a cru voir un instant blanchir à l’horizon ces 50 voiles qui devaient porter les destinées du monde ? « Partez, écrivait l’empereur à Villeneuve. 150,000 hommes, un équipage complet ; sont embarqués à Boulogne, Étaples, Vimereux et Ambleteuse sur 2,000 bâtimens de la flottille, qui, en dépit des croisières anglaises, ne forment qu’une ligne d’embossage dans toutes les rades depuis Étaples jusqu’au cap Grisnez. Votre seul passage nous rend, sans chances, maîtres de l’Angleterre. » Coeur généreux, caractère apathique, peu avide de cette « grande gloire qui prolonge la mémoire des hommes au-delà de la durée des siècles [11], » Villeneuve pouvait s’élever, si l’on suspectait son courage, jusqu’à l’héroïsme le plus désespéré : rien au monde n’eût éveillé chez lui cette ardente confiance que lui demandait l’empereur. Il s’était engagé trop légèrement peut-être dans une entreprise délicate. C’était déjà en compromettre le succès que vouloir s’arrêter aux dangers de la route. Villeneuve, d’un œil inquiet, en sondait incessamment les précipices. Poltron de tête et non de coeur [12], comme l’illustre amiral qui livra la bataille de La Hogue, il marchait en tremblant dans ce sentier étroit, au bout duquel il apercevait moins un royaume à conquérir qu’une marine renaissante à sacrifier. Sa conscience réclamait en secret contre ces imprudences, et son ame se sentait émue pour la fortune du pays.

Moins préoccupé du péril et toujours prêt à se dévouer, Gravina pensait cependant comme Villeneuve.

« Je suis très reconnaissant de la confiance et des marques d’honneur dont sa majesté impériale et royale veut bien me combler (écrivait ce brave amiral, le 3 août 1805, à l’amiral Decrès). Le plan d’opérations que vous m’avez fait connaître ne pouvait être mieux conçu. Il était divin… Mais voici aujourd’hui soixante jours que nous sommes partis de la Martinique… Les Anglais ont eu le temps de renforcer leur escadre du Ferrol. Tout cela, selon moi, a pu déconcerter un si beau plan. L’ennemi connaît à présent nos forces. La saison lui est favorable, et, en sortant d’ici, nous devons nous attendre à être attaqués. Après ce combat, l’ennemi enverra quelques avisos avertir l’escadre de Brest. Il nous fera suivre et guetter afin de nous obliger à combattre de nouveau avant d’attérir sur Brest. Ainsi se trouvera détruit le plan de la campagne. Ce plan eût réussi sans doute si nous fussions arrivés promptement au Ferrol. J’ai fait savoir d’ailleurs à l’amiral Villeneuve que je suis prêt à partir au premier signal. »

Pendant que Villeneuve hésitait encore sur la route qu’il devait prendre, les escadres ennemies étaient en mouvement sur tous les points du golfe. Le contre-amiral Stirling, rappelé devant Rochefort, trouvait ce port vide. La division Missiessy, alors commandée par le capitaine Lallemand, en était sortie depuis plusieurs jours et cherchait à opérer sa jonction avec l’amiral Villeneuve. Calder, auquel il ne restait plus que 9 vaisseaux, envoyait reconnaître, le 9 août, le Ferrol et la Corogne, où le capitaine Durham comptait 29 vaisseaux ennemis, et ralliait, le 14 août, sous Ouessant, l’amiral Cornwallis. Le lendemain, Nelson arrivait aussi à la tête de 10 vaisseaux, en laissait 8 devant Brest, et faisait route pour Portsmouth avec le Superb et le Victory. Quand bien même la flotte combinée eût été augmentée de la division du capitaine Lallemand, elle n’eût point eu l’avantage du nombre sur l’armée que possédait en ce moment Cornwallis ; mais par un excès de confiance ou d’agitation qui eût pu lui devenir funeste, par une insigne bêtise, écrivait l’empereur, Cornwallis faisait à l’instant deux parts égales de sa flotte. De ses 35 vaisseaux, il en gardait 17 pour surveiller Gantheaume et expédiait les 18 autres, sous l’amiral Calder, à l’entrée du Ferrol.

La jonction que redoutait Villeneuve s’était donc opérée, comme il l’avait prévu. Si la flotte combinée, mouillée depuis le 2 août au Ferrol, n’eût point été servie par la lenteur même de ses mouvemens, si elle fût venue se jeter au milieu des 35 vaisseaux de Cornwallis, on peut douter encore, après ce qui s’est passé à Trafalgar, que cette flotte, en se faisant détruire, eût assez maltraité les vaisseaux ennemis pour assurer du moins la sortie de l’amiral Gantheaume. Si Villeneuve, au contraire, ainsi que l’a fait remarquer M. Thiers, eût rallié à Vigo la division Lallemand, qui mouilla le 16 août dans ce port, il aurait eu la chance, en se portant sur Brest, de se croiser sans le rencontrer avec l’amiral Calder, et de surprendre avec 33 vaisseaux les 18 vaisseaux de Cornwallis sous Ouessant [13]. Il est plus probable cependant que Calder, qui reparut le 20 août devant le Ferrol, eût été informé par les croiseurs anglais ou par les bâtimens neutres des mouvemens de l’amiral Villeneuve, A cette nouvelle, Calder fût sans doute revenu brusquement sur ses pas et eût de nouveau rallié Cornwallis, ou, comme Nelson l’eût certainement fait à sa place, il eût poursuivi et harcelé l’armée combinée jusqu’aux attérages. Dans ces deux cas, les craintes de Villeneuve et de Gravina se seraient infailliblement réalisées. La jonction de Villeneuve et de Gantheaume se fût-elle, malgré tant de chances contraires, opérée sans combat, 55 vaisseaux eussent-ils été réunis devant Brest, qu’il restait encore à conduire ces vaisseaux dans la Manche. 35 vaisseaux anglais, auxquels fussent venus peut-être s’ajouter de nouveaux renforts, auraient-ils essayé de nous disputer le passage ? A portée de leurs rades et de leurs arsenaux, dans cette mer où Cherbourg n’offrait encore à nos flottes qu’un insuffisant abri, ces vaisseaux, pleins de confiance et formés par deux années de croisière, auraient-ils attaqué avec avantage une armée peu faite aux manœuvres d’ensemble, et que des vents variables, des courans violens et irréguliers, des nuits déjà longues, auraient probablement empêchée de se concentrer ? Pour Villeneuve, malheureusement, ces questions n’étaient plus douteuses.

Le 11 août, cet amiral appareillait de la Corogne avec une jolie brise d’est, se portait d’abord au large dans l’espoir de rencontrer l’escadre de Rochefort, et, le 13 août, faisant route au nord-ouest, se trouvait dans l’après-midi à la hauteur du cap Ortegal, où les frégates la Naïad et l’Iris avaient été laissées par Calder pour l’observer. Le lendemain, le vent passa au nord-est. Les frégates anglaises que Villeneuve avait fait chasser avaient disparu ; mais trois voiles inconnues se montraient encore sous le vent. Deux d’entre elles étaient des bâtimens anglais : le vaisseau le Dragon et la frégate le Phoenix. La troisième était la frégate, française la Didon, détachée du Ferrol à la recherche du capitaine Lallemand et capturée le 10 août par le Phoenix. Un navire danois, interrogé par une de nos frégates, déclara que ces trois voiles précédaient ; une flotte de 25 vaisseaux anglais. Cette nouvelle était sans fondement, car l’amiral Calder n’avait pas encore quitté Cornwallis ; mais Villeneuve n’attendait qu’un prétexte pour faire route vers Cadix. Changeant tout à coup de direction, il mit le cap au sud, prolongea hors de vue la côte de Portugal, vint attérir le 18 août sur le cap Saint-Vincent, où il s’empara de quelques bâtimens marchands, et le 20 août entra dans Cadix, après avoir poursuivi sans succès les trois vaisseaux qui bloquaient ce port sous les ordres de Collingwood.

Du moment que la jonction des escadres françaises n’avait pu s’opérer à la Martinique, du moment que Nelson s’était mis sur la trace de Villeneuve, c’était là le dénoûment naturel de la campagne des Antilles. Tout autre que l’empereur eût abandonné cette trame rompue ; mais lui, par un suprême effort, déjà menacé par l’Europe en armes, il voulut ressaisir l’Angleterre qui lui échappait et amener encore Villeneuve devant Brest. Quand l’entrée de l’armée combinée dans Cadix renversa ses dernières espérances, l’empereur ne s’en prit qu’à Villeneuve. Il l’accusa de manquer de résolution et de calomnier ses vaisseaux. Villeneuve, en effet, par ses dispositions chagrines, était peu propre à cette expédition ; mais il fut moins coupable qu’on est généralement disposé à le croire : en associant aux opérations de son escadre les vaisseaux espagnols, l’empereur lui confia une tâche plus difficile que celle qu’il avait fait accepter à Latouche-Tréville. Quelques mois plus tard, quand, poussé à bout, cédant, pour ainsi dire, à l’emportement de son génie, il en appela de l’indécision de Villeneuve à l’intrépidité de nos marins, quand il renonça à tourner cette marine anglaise qu’il avait craint de faire aborder de front par nos escadres, quand il voulut que notre pavillon osât prendre l’offensive, il revint ce jour-là au véritable principe de toute guerre maritime ; mais il oublia (ce fut un malheureux oubli) quels vaisseaux étaient alors enfermés dans Cadix.


VI.

Le jour où la violence du cabinet britannique jeta l’Espagne dans notre alliance, toutes les sources où puisaient les ministres de Charles IV se trouvèrent à la fois taries. Jusque-là, les subsides des colonies, les revenus des douanes, le produit des mines du Mexique et de l’Amérique du Sud, avaient suppléé à l’impôt foncier inconnu en Espagne, et couvert d’une apparence de prospérité la profonde misère de cette malheureuse monarchie ; mais, quand les croiseurs anglais eurent fermé les ports de la Péninsule au commerce maritime et aux trésors du Nouveau-Monde, la détresse du gouvernement espagnol apparut dans toute sa nudité. Au mois d’octobre 1805, les vieux souverains n’avaient déjà plus un écu pour se faire charroyer du palais de Saint-Ildephonse à l’Escurial [14]. Une affreuse disette, suivie de la fièvre jaune, qui ravagea principalement les côtes de l’Andalousie et du royaume de Murcie, avait décimé la population du littoral ; les magasins et les arsenaux étaient épuisés, les caisses publiques entièrement vides, le ministère perdu dans l’opinion du pays. C’est à ce pays ruiné qu’un allié tout-puissant demandait une flotte auxiliaire, le complément du subside annuel consenti par l’Espagne au temps de sa neutralité, et l’extraction de 5 millions de piastres destinées à faciliter la circulation du numéraire en France. Le prince de la Paix, que notre ambassadeur se vantait de faire marcher la gaule à la main, avait tout accordé. En moins de six mois, il avait tiré du néant 29 vaisseaux de ligne, et, si les arsenaux eussent été moins dépourvus de matériaux, le général Beurnonville n’eût point laissé dans les ports d’Espagne une seule barque qui ne fût armée [15]. Ainsi, grace à la soumission du ministre, grace à l’activité de l’ambassadeur français, Gravina avait pu suivre l’escadre de Toulon aux Antilles avec 6 vaisseaux, en rallier 9 au Ferrol sous son pavillon et en trouver 4 autres prêts à prendre la mer à Cadix. Mahon et les principaux ports avaient été mis en état de défense ; des chaloupes canonnières croisaient sur toute la côte, et, dans Carthagène, le contre-amiral Salcedo comptait, au mois de juillet, 8 vaisseaux sous ses ordres [16]. Obtenus d’un grand élan national ou du concours spontané d’un gouvernement généreux, ces prodigieux efforts auraient pu mettre en péril la puissance anglaise : arrachés au dévouement pusillanime d’un ministre impopulaire, ils n’avaient fait que préparer, par une fausse confiance en des forces chimériques, un épouvantable revers.

Tout fléchissait alors sous la volonté impériale, et Godoy moins qu’un autre était en état de s’y soustraire ; mais, pendant qu’on usait sans ménagement de sa docilité, on oubliait que derrière ce favori se trouvait un peuple fier et ombrageux, plus attristé de ces humiliations qu’il ne l’eût été de la défaite de Gravina et de Villeneuve. On avait ainsi réuni la marine espagnole à la nôtre ; le cœur des Espagnols n’était déjà plus avec nous. Les premiers symptômes de cette sourde irritation ne tardèrent point à se trahir, quand Villeneuve fut entré à Cadix. Ses vaisseaux manquaient de vivres et surtout de munitions. Le prince de la Paix expédia sur-le-champ l’ordre de mettre à la disposition de l’amiral toutes les ressources des magasins de la Caraque ; l’intendant de la marine à Cadix et le commandant de l’artillerie refusèrent d’obéir à ces instructions : ils déclarèrent qu’aucun objet ne sortirait des magasins confiés à leur surveillance, si l’amiral n’en faisait déposer le montant dans leurs caisses, non point en traités sur Paris ou en papier-monnaie, mais en argent effectif. Quand de pareilles difficultés arrivaient à la connaissance du général Beurnonville, il volait chez le prince de la Paix et obtenait sans peine de nouveaux ordres ; mais les résistances renaissaient à chaque pas et le temps se consumait en funestes lenteurs. Les officiers espagnols eux-mêmes, qui, avant le combat du 22 juillet, avaient semblé partager l’ardeur de l’amiral Gravina, témoignaient, depuis cette malheureuse affaire, un profond découragement. On les entendait parler avec amertume de ces deux vaisseaux sacrifiés, qu’une flotte de 18 vaisseaux, dont 14 français, auxquels il ne manquait ni un mât ni une vergue, avait laissé honteusement emmener par 14 vaisseaux anglais. Cet abandon, disaient-ils, n’avait rien qui pût les surprendre : ils auraient dû le prévoir le jour où Villeneuve avait laissé l’escadre espagnole en arrière pour arriver plus rapidement à la Martinique [17].

Ces reproches retombaient comme un poids insupportable sur le cœur de nos marins et provoquaient de leur part des murmures qui arrivaient jusqu’aux oreilles de l’amiral Villeneuve. Sans force contre aces reproches, dévoré de soucis, tourmenté en outre par de violentes coliques bilieuses, Villeneuve se laissait aller au plus complet abattement et maudissait le jour où il avait entrepris cette fatale campagne [18]. Cette fâcheuse disposition qui se manifestait dans toutes les dépêches du malheureux amiral ajoutait encore au mécontentement de l’empereur. Trahi par une chance inattendue dans le plus beau projet qui eût occupé son génie, ce dernier appréciait sévèrement la retraite de la flotte combinée à Cadix. Il voyait dans cette résolution bien moins un calcul qu’une terreur panique, et reprochait d’autant plus durement à Villeneuve « ce sentiment confus de découragement et d’abandon, » que nul sentiment, comme l’écrivait l’amiral Decrès, « n’était plus étranger à sa grande ame et ne l’affectait plus désagréablement chez les autres. » L’armée de Boulogne était déjà en marche pour l’Allemagne, et l’expédition d’Angleterre se trouvait indéfiniment ajournée ; mais l’empereur, en renonçant pour le moment à appeler ses vaisseaux dans la Manche, voulait que son pavillon et celui de ses alliés dominât sur toutes les côtes de l’Andalousie et dans le détroit de Gibraltar. Il calculait qu’il devait y avoir près de 36 vaisseaux réunis à Cadix et regardait comme impossible que l’ennemi eût déjà rassemblé des forces aussi considérables dans ces parages. La flotte combinée devait donc s’approvisionner de six mois de vivres dans le plus court délai et se mettre en état de prendre la mer. L’empereur prescrivait à Villeneuve, dès que la flotte serait ainsi ravitaillée, d’assurer la jonction des 8 vaisseaux mouillés à Carthagène ; ces vaisseaux plus d’une fois avaient mis sous voiles pour se rendre à Cadix, mais ils en avaient été empêchés par la crainte de rencontrer, à la sortie du détroit, une escadre anglaise.


« L’intention de l’empereur (écrivait l’amiral Decrès à Villeneuve, en lui envoyant ces nouvelles instructions) est de chercher dans les rangs, quelque place qu’ils y occupent, les officiers les plus propres à des commandemens supérieurs ; et ce qu’il exige par-dessus tout, c’est une noble ambition des honneurs, l’amour de la gloire, un caractère décidé et un courage sans bornes… Sa majesté veut éteindre cette circonspection qu’elle reproche à sa marine, ce système de défensive qui tue l’audace et qui double celle de l’ennemi. Cette audace, elle la veut dans tous ses amiraux, ses capitaines, officiers et marins, et, quelle qu’en soit l’issue, elle promet sa considération et ses graces à ceux qui sauront la porter à l’excès. Ne pas hésiter à attaquer des forces inférieures ou égales même et avoir avec elles des combats d’extermination, voilà ce que veut sa majesté ! Elle compte pour rien la perte de ses vaisseaux, si elle les perd avec gloire. Elle ne veut plus que ses escadres soient bloquées par un ennemi inférieur, et, s’il se présente de cette manière devant Cadix, elle vous recommande et vous ordonne de ne pas hésiter à l’attaquer. L’empereur vous prescrit de tout faire pour inspirer ces sentimens à tous ceux qui sont sous vos ordres, par vos actions, vos discours, et par tout ce qui peut élever les cours. Rien ne doit être négligé à cet égard ; sorties fréquentes, encouragemens de toute espèce, actions hasardeuses, ordres du jour qui portent à l’enthousiasme (et sa majesté veut qu’on les multiplie et que vous m’en fassiez l’envoi régulier), tout doit être employé pour animer et exalter le courage de nos marins. Sa majesté veut leur ouvrir toutes les portes des honneurs et des graces, et ils seront le prix de tout ce qui sera tenté d’éclatant. Elle se plait à penser que vous serez le premier à le recueillir, et, quels que soient les reproches qu’elle m’a ordonné de vous faire, il m’est flatteur de pouvoir vous dire en toute sincérité que sa bienveillance particulière et ses graces les plus distinguées n’attendent que la première action d’éclat qui signalera votre courage. »


Cette dépêche, dont la source élevée se révèle à chaque pas, ce magnifique langage qui porta tant de fois l’enthousiasme dans nos rangs, font aisément comprendre comment Villeneuve livrait, un mois plus tard, la bataille de Trafalgar. L’empereur reconnaissait enfin le danger de ces opérations sinueuses, de ces plans détournés dont un chef peut s’autoriser pour éviter la rencontre de l’ennemi ; mais en revenant subitement à d’autres doctrines, en commandant à ses flottes de prendre l’offensive sans leur avoir donné les moyens de la soutenir, en demandant ainsi à l’amour de la gloire, à l’ardeur des combats, ce qu’il eût fallu obtenir de patiens efforts et de bonnes institutions, l’empereur, disons-le, sembla vouloir arracher la victoire par un effort désespéré plutôt que la disputer à armes égales. Il s’adressait malheureusement alors à un homme très brave de sa personne, qui, dans l’abattement où il était tombé, était prêt à tout entreprendre pour laver la tache qu’on avait imprimée à son honneur. Avec des alliés mécontens, des vaisseaux dont quelques-uns voyaient la mer pour la première fois, des officiers dont il avait perdu la confiance, des canonniers qui n’avaient jamais, pour la plupart, tiré un coup de canon à boulet, Villeneuve résolut, de guerre lasse, de jouer une de ces parties qui ébranlent, quand on les perd, les empires les mieux affermis.


VII.

Pendant que l’amiral français disputait à la détresse d’un arsenal épuisé et au mauvais vouloir des autorités espagnoles quelques misérables approvisionnemens qui lui étaient indispensables, Collingwood avait repris sa croisière devant Cadix et recevait à chaque instant de nouveaux renforts. Le 22 août, le contre-amiral sir Richard Bickerton lui amenait 4 vaisseaux ; le 30, sir Robert Calder le ralliait avec l’escadre que lui avait confiée Cornwallis. Collingwood eut donc réuni 26 vaisseaux sous ses ordres avant que Villeneuve pût songer à reprendre la mer ; mais ce n’était point à Collingwood qu’était réservé l’honneur de cet important commandement. Son heureux rival venait de mouiller à Spithead, où le peuple alarmé l’avait accueilli comme un sauveur. Malgré cette ovation, rendue plus touchante encore par l’approche du danger, Nelson refusa de s’arrêter à Portsmouth et partit immédiatement pour Londres. Dans la matinée du 20 août, il se présentait à l’amirauté. Il trouva les ministres consternés du brusque retour de Villeneuve et de la jonction que Calder n’avait pu prévenir. 11 vaisseaux ennemis étaient partis de Toulon ; il s’en était trouvé 20 aux Antilles ; on apprenait tout à coup qu’il y en avait 29 au Ferrol. En dépit des croisières anglaises, l’avalanche formidable grossissait toujours et semblait rouler déjà vers la Manche. Qu’arriverait-il si Calder avec ses 18 vaisseaux se trouvait encore une fois sur le passage de Villeneuve ? « Calder, répondait Nelson, pourrait être battu, mais je vous garantis qu’après avoir remporté cette victoire, la flotte combinée ne serait plus à craindre pour cette année ! »

Rassurée par la confiance de Nelson, l’amirauté ne put lui refuser quelques instans de repos. L’amiral en profita pour voler à Merton. Sir William était mort au commencement de l’année 1803, et, depuis cette époque, lady Hamilton habitait avec la jeune Horatia cette charmante retraite qu’elle devait à la libéralité de son amant. Nelson oubliait, sous ces frais ombrages, les émotions de sa dernière campagne, quand le commandant de la frégate l’Euryalus, le capitaine Blackwood, vint lui annoncer l’entrée de la flotte combinée à Cadix. Le lendemain, Nelson était à Londres et mettait son épée à la disposition de l’amirauté. Lord Barham le reçut à bras ouverts. « Choisissez, lui dit-il, les officiers qui doivent servir sous vos ordres. — Décidez-en vous-même, milord, répondit l’amiral, le même esprit anime toute la marine, vous ne sauriez mal choisir. » Long-temps ingrat envers lord Nelson, le gouvernement anglais avait enfin appris à le traiter avec la distinction que méritaient ses éclatans services. Lord Barham lui remit des pouvoirs illimités pour son commandement, qui devait s’étendre de la baie de Cadix jusqu’au fond de la Méditerranée, et voulut qu’il dictât lui-même à son secrétaire particulier les noms des bâtimens qu’il désirait ajouter à son escadre. Le 7 septembre, Nelson prit congé de l’amirauté. Il reparut à Merton et ne put s’en arracher cette fois sans un sinistre pressentiment. « J’ai beaucoup à perdre, dit-il, et peu à gagner. Je pouvais m’épargner de nouveaux hasards, mais j’ai voulu agir en honnête homme et servir fidèlement mon pays. » Le 11 septembre, encore ému d’une séparation douloureuse, il arrivait à Portsmouth et retrouvait toute son énergie en montant à bord du Victory. Le 29, il était devant Cadix, après avoir rallié, à la hauteur de Plymouth, l’Ajax et le Thunderer. Deux vice-amiraux, Calder et Collingwood, deux contre-amiraux, Thomas Louis et le comte de Northesk, se rangèrent sous son pavillon ; mais des deux vice-amiraux, le moins ancien, Calder, devait rentrer en Angleterre pour y rendre compte de sa conduite ; Collingwood seul allait rester sous les ordres de Nelson.

A quoi tiennent souvent les plus grandes destinées militaires ? Entré avant Nelson dans la marine, Collingwood, son aîné de huit ans, n’obtint cependant qu’après son brillant rival le brevet de lieutenant et le brevet de capitaine. Il n’en fallait pas davantage pour décider de l’avenir de ces deux hommes. Devancé dans le grade de capitaine, Collingwood ne pouvait plus paraître désormais qu’en sous-ordre à côté de Nelson. Simple et modeste, il resta long-temps dans l’ombre où la renommée du vainqueur d’Aboukir tenait ses rivaux éclipsés. Quand il en sortit, le temps des grandes batailles était passé. Aussi, après avoir assisté au combat du 13 prairial et à celui du cap Saint-Vincent, après avoir partagé avec Nelson l’honneur de son dernier triomphe, Collingwood, à peine sexagénaire, mais épuisé par cinquante années de service dont quarante-quatre s’étaient écoulées à la mer, s’éteignit en 1810, sans emporter dans la tombe une victoire qu’on pût appeler de son nom, une palme qui n’appartînt qu’à lui seul. Plus calme, plus résigné que Nelson, doué d’un sentiment, moral infiniment plus élevé, il ne possédait point au même degré que le héros du Nil cette ardeur fiévreuse qui crée les occasions, violente les circonstances et saisirait au besoin l’honneur noyé par les cheveux. Collingwood et Nelson sont deux noms que l’histoire ne peut cependant séparer ; ce sont deux types qui se complètent. L’un est l’expression la plus élevée d’une marine supérieure, l’autre est le génie exceptionnel qui entraîne dans des voies inconnues cette marine subjuguée par son ascendant. Étranger à tout sentiment d’envie, uniquement préoccupé de la crise périlleuse qui semblait menacer sa patrie, Collingwood descendit sans regret au second rang. Il promit à Nelson un concours souvent éprouvé, et se réjouit du surcroît d’honneur que promettait à la flotte anglaise la supériorité numérique de l’ennemi. « Le triste avantage du nombre, dit-il, n’engendre que la langueur ; mais qui de nous ne sentirait s’éveiller son courage quand le salut de l’Angleterre semble aujourd’hui dépendre de nos efforts ! »

Ce n’était point une circonstance fortuite, le simple effet d’une surprise passagère qui avait produit cette apparente inégalité des deux flottes. 104 vaisseaux de ligne, constamment exposés à de rudes croisières, absorbaient les ressources des arsenaux anglais, et présentaient rarement une force effective supérieure à 72 vaisseaux ; encore, sur ces 72 vaisseaux, 60 à peine se trouvaient-ils réunis en ce moment dans les mers de l’Europe. Dans les mêmes parages, l’empereur était parvenu à en rassembler 65 : 24 à Brest, 5 au Texel, 34 à Cadix, 5 en croisière sous les ordres du capitaine Lallemand. L’amirauté, à bout d’expédiens, obligée de recruter des matelots jusque sur les côtes de Portugal [19], promettait à Nelson de lui envoyer des renforts dès qu’elle le pourrait ; en attendant, elle lui recommandait de la façon la plus pressante de garder sous son pavillon tous les vaisseaux qui pouvaient encore tenir la mer, et de ne renvoyer en Angleterre que les bâtimens complètement épuisés, qu’il y aurait danger à retenir plus long-temps éloignés du port. C’était sur un de ces bâtimens que l’amiral Calder, laissant à Nelson le vaisseau à trois-ponts qu’il montait, devait prendre passage ; mais Calder ne put supporter la pensée de quitter son vaisseau en présence de toute une flotte qu’il venait de conduire au feu. Généreux jusqu’à l’imprudence, Nelson respecta cette susceptibilité inopportune, et, malgré les ordres formels de l’amirauté, peu de jours avant la sortie de l’ennemi, sir Robert Calder fit route pour Portsmouth sur le Prince de Galles. Nelson le vit s’éloigner avec joie. Bien qu’à la veille d’une si grande bataille, il regretta peu le magnifique vaisseau dont il venait de faire le sacrifice, car l’humeur chagrine de Calder, l’abattement de ce malheureux officier, autrefois son rival, gênaient son ame expansive et semblaient jeter comme un reflet lugubre sur la joyeuse physionomie de la flotte.


« Voilà Calder parti, écrivit-il à Collingwood, et, en vérité, j’en suis enchanté… Profitez donc de ce beau temps pour venir ce matin à bord du Victory. Je veux vous raconter tout ce que j’ai appris et causer un peu avec vous… En tout cas, nous avons toujours la faculté de communiquer ensemble à l’aide du télégraphe. Usez de ce moyen tant qu’il vous plaira ; usez-en sans cérémonie. Tous les deux nous ne faisons qu’un ; nous ne ferons jamais qu’un, je l’espère… Je vous ai envoyé mon plan d’attaque ; mais c’est uniquement, mon cher ami, pour vous bien faire connaître mes intentions. Quant à l’exécution, je m’en remets entièrement à votre jugement. Il ne peut se glisser entre nous, cher Collingwood, de mesquines rivalités. Nous n’avons qu’un objet en vue : anéantir la flotte ennemie et conquérir une glorieuse paix pour notre pays. Aucun homme au monde n’a plus de confiance dans un autre homme que je n’en ai en vous ; aucun homme ne saurait faire valoir vos services avec plus d’empressement que votre bien vieil ami. — Nelson et Bronte. »


Cette union fraternelle devait doubler les forces de la flotte anglaise, et, comme pour rendre son triomphe plus infaillible encore, dans les rangs de cette puissante flotte, l’arrivée de Nelson produisait déjà l’effet accoutumé. « Les capitaines accourus à bord du Victory avaient paru oublier le rang de leur amiral pour mieux lui témoigner leur allégresse ; » lui, fort de cette confiance, rapprochait avec soin les esprits, faisait taire toutes ces vaines querelles qui divisent les escadres, et resserrait, pour ainsi dire, la trame de son armée avant de l’offrir à nos coups. Aussi, de tous côtés, dans la chambre des capitaines comme dans le carré des officiers, comme dans le poste des midshipmen, eût-on entendu répéter ce que le capitaine Duff écrivait à sa femme : « Ce Nelson est un si aimable et si excellent homme, un chef si agréable, que nous voudrions tous devancer ses désirs et prévenir ses ordres. »

Jamais ce dévouement n’avait été plus nécessaire, car Nelson s’était promis de frapper un grand coup. « J’y jouerai ma vie, » disait-il. Quelquefois, pendant qu’il roulait dans sa tête ses plans audacieux, il se prenait à regretter l’infériorité de ses forces ; « mais je ne suis point venu ici, écrivait-il, pour trouver des difficultés, je suis venu pour les surmonter. L’amirauté m’enverra un plus grand nombre de vaisseaux dès qu’elle le pourra… M. Pitt sait bien cependant que ce n’est point simplement une brillante victoire de 23 vaisseaux contre 36 qu’il faut à notre pays. Ce qu’il lui faut, c’est que cette flotte combinée soit anéantie. Il n’y a que les gros bataillons qui puissent anéantir. » Des renforts successifs portèrent enfin la flotte anglaise à 33 vaisseaux ; mais Nelson fut alors obligé d’envoyer 6 vaisseaux se ravitailler à Tétouan et à Gibraltar. « Vous nous renvoyez, milord (lui dit le contre-amiral Louis qu’il chargea du commandement de cette division), l’ennemi sortira pendant notre absence, et nous manquerons l’occasion de le combattre. » Il fallait bien pourtant, malgré les provisions qu’on recevait sous voiles, se résoudre à ravitailler ainsi la flotte par détachemens ou se préparer à lever un jour le blocus pour conduire la flotte entière à Gibraltar. Prendre ce dernier parti, c’eût été permettre à Villeneuve de sortir de Cadix, et Nelson savait que l’Angleterre, tout émue encore des dangers qu’elle venait de courir, n’aurait point de pardon pour une pareille faute.


VIII.

La réunion des forces anglaises à l’entrée de nos ports laissait le champ libre aux 5 vaisseaux partis de Rochefort. Cette escadre, composée de bâtimens de choix et dont la bonne fortune ne devait pas se démentir, s’était déjà emparée du vaisseau le Calcutta et d’un convoi de baleiniers ; elle avait failli capturer près d’Oporto le vaisseau l’Agamemnon, avant que sir Richard Strachan, détaché avec 5 vaisseaux et 2 frégates à sa poursuite, eût pu réussir à se mettre sur sa trace. Le capitaine Lallemand, promu récemment au grade de contre-amiral par l’empereur, pouvait donc entrer à Cadix aussi soudainement que le contre-amiral Salcedo, et cette double jonction eût porté en un instant l’armée combinée à 46 vaisseaux de ligne. En admettant que Nelson n’eût point alors de détachement à Gibraltar et que sir Richard Strachan, ainsi que le contre-amiral Knight, chargé du blocus de Carthagène, s’empressassent de rallier son pavillon, la flotte anglaise n’eût pu dépasser, malgré cette concentration de forces, le chiffre encore inférieur de 40 vaisseaux. Nelson, pour tout prévoir, supposa ces diverses jonctions effectuées, et dressa son plan d’opérations sur cette base, la plus large qui pût se présenter.


« Je pense (dit-il à ses capitaines dans le memorandum qu’il leur adressa) qu’il est presque impossible de ranger une flotte de 40 vaisseaux en ligne. Les vents souvent variables dans ces parages, le temps presque toujours brumeux, mille circonstances imprévues nous exposeraient, si nous tentions cette manœuvre, à une perte de temps qui nous ferait manquer très probablement l’occasion d’une affaire décisive. Au lieu d’avoir à passer d’un ordre à un autre en présence de l’ennemi, je veux que l’ordre de marche de l’armée puisse être en même temps l’ordre de combat. La flotte naviguera donc ordinairement sur deux colonnes. Si nous avons 40 vaisseaux, chaque colonne en contiendra 16, et les 8 meilleurs marcheurs, pris dans les vaisseaux à deux ponts, formeront une escadre détachée. Cette escadre, prête à se porter sur celle des deux colonnes que je lui désignerai par signal, pourra toujours former, s’il est nécessaire, une ligne de bataille de 24 vaisseaux. »

Après avoir partagé sa flotte en deux armées, Nelson songeait à livrer deux combats distincts : un combat offensif qu’il réservait à Collingwood, un combat défensif dont il voulait se charger lui-même. Pour atteindre ce but, il comptait couper la ligne de Villeneuve, qui se développerait probablement sur un espace de cinq à six milles, de façon à la séparer en deux divisions, laisser alors à Collingwood l’avantage du nombre et supporter seul le poids de forces supérieures. Ainsi, la flotte anglaise étant composée de 40 vaisseaux, la flotte, combinée de 46, Collingwood avec 16 vaisseaux, devait attaquer 12 vaisseaux ennemis ; Nelson avec le reste de la flotte, devait contenir les 34 autres. Pour résister à la pression de cette masse de forces, ce dernier n’avait pas l’intention de rester inactif. Il voulait au contraire se jeter vers le centre sur les vaisseaux qui entoureraient le commandant en chef, isoler par ce mouvement l’amiral Villeneuve de son armée et l’empêcher de transmettre ses ordres à l’avant-garde. Tenir par cette manœuvre l’avant-garde en suspens, c’était gagner un temps précieux. Si cette partie de l’armée combinée hésitait à prendre spontanément une résolution énergique, si elle ne se portait au feu qu’après avoir inutilement attendu les signaux de l’amiral, les vaisseaux de Collingwood, plus nombreux d’un quart que leurs adversaires, auraient déjà accablé l’arrière-garde avant que l’avant-garde eût pu tirer un seul coup de canon. La colonne de Collingwood n’aurait point sans doute achevé cette conquête « sans y perdre quelque mât ou quelque vergue ; » l’effet moral qui suivrait ce triomphe devait amplement compenser ce désavantage, et 40 vaisseaux, de quelque prix qu’ils eussent payé un premier succès, n’auraient rien à craindre de 34 vaisseaux intacts, mais ébranlés par la défaite de leurs compagnons.

Tel fut l’esprit de ce memorandum si souvent commenté, si souvent célébré comme la dernière expression de la stratégie navale, comme le testament militaire du plus illustre amiral qu’ait produit l’Angleterre. On verra quelles modifications importantes lui firent subir sur le terrain la fougueuse impatience de Nelson et les circonstances toujours imprévues d’une affaire maritime. Ce qui doit appeler d’ailleurs nos méditations, c’est moins le côté stratégique que le côté moral de ce projet ingénieux, c’est moins cet habile partage de ses forces qu’imagine Nelson que la noble confiance qui lui en suggère la pensée. « Dès que j’aurai fait connaître mes intentions au commandant de la seconde colonne (répète-t-il en maint endroit de son memorandum), l’entière direction, le commandement absolu de cette colonne, lui appartiennent. C’est à lui de conduire son attaque comme il l’entend, c’est à lui de poursuivre ses avantages jusqu’au moment où il aura capturé ou détruit les vaisseaux qu’il aura enveloppés. J’aurai soin que les autres vaisseaux ennemis ne viennent pas l’interrompre… Quant aux capitaines de la flotte, si pendant le combat ils ne peuvent apercevoir ou comprendre parfaitement les signaux de leur amiral, qu’ils se rassurent : ils ne peuvent mal faire, s’ils placent leur vaisseau bord à bord d’un vaisseau ennemi. »

A ces nobles paroles, à cette exposition si simple et si profonde des plus féconds principes de la tactique navale, la chambre de conseil du Victory, où se trouvaient alors réunis les officiers-généraux et les capitaines de l’escadre, retentit d’un long cri d’enthousiasme. « On eût dit, écrivait Nelson, l’effet d’un choc électrique. Quelques officiers furent émus jusqu’aux larmes. Tous approuvèrent ce plan d’attaque. On le trouva nouveau, imprévu, facile à comprendre et à exécuter, et depuis le premier des amiraux jusqu’au dernier des capitaines, chacun s’écria : L’ennemi est perdu, si nous pouvons le joindre. »

Dans le camp opposé, on se préparait aussi au combat : là régnait la même activité, la même abnégation, mais non la même confiance. Gravina, « complet en tout, même en bonne volonté, » suivant l’expression du général Beurnonville, se déclarait prêt à partir, ranimait de son mieux son escadre abattue, et partageait en secret les craintes trop fondées de l’amiral Villeneuve. Ce dernier, l’officier le plus instruit, le tacticien le plus habile, quoi qu’on en ait pu dire, mais non le plus ferme esprit que possédât alors la marine française, pressentait avec désespoir les projets de son habile adversaire. « Il ne se bornera pas, disait-il à ses officiers, à se former sur une ligne de bataille parallèle à la nôtre et à venir nous livrer un combat d’artillerie… Il cherchera à entourer notre arrière-garde, à nous traverser, à porter sur ceux de nos vaisseaux qu’il aura désunis des pelotons des siens pour les envelopper et les réduire. » En vue d’opposer à cette tactique inusitée une tactique semblable, il songeait alors à ne présenter en ligne qu’un nombre de vaisseaux égal à celui des vaisseaux anglais. Le reste de la flotte se rangerait sous les ordres de Gravina et composerait un corps de réserve destiné à voler au secours des vaisseaux compromis.

Ce plan avait été formé quand l’ennemi n’avait que 21 vaisseaux devant Cadix. Il était devenu impraticable depuis les renforts qu’avait reçus Nelson. Il ne suffit pas d’ailleurs de concevoir de nouveaux ordres de marche et de combat, de préparer des concentrations rapides, des conversions inattendues : il faut avoir surtout des vaisseaux en état d’exécuter ces mouvemens difficiles. Les évolutions navales sont trop délicates de leur nature pour être à la portée d’une armée qui n’a point eu le temps de se reconnaître. Elles exigent une sûreté de coup d’exil, une précision dans la manœuvre que les officiers les plus instruits ne possèdent pas toujours, que ceux même qui les ont possédées ne retrouvent souvent plus au même degré après une longue inaction ou le jour d’un premier appareillage. Aussi Villeneuve, effrayé des complications où pouvait l’engager l’inauguration d’une tactique nouvelle, revenait-il instinctivement aux règles déjà tracées de l’ancienne stratégie. L’escadre de Gravina, forte de 12 vaisseaux français et espagnols, conservait la désignation d’escadre de réserve, mais, en réalité, elle devait former l’avant-garde de la flotte combinée. « Je n’ai ni le moyen ni le temps, s’écriait Villeneuve dans son découragement, d’adopter une autre tactique avec les commandans auxquels sont confiés les vaisseaux des deux marines… Je crois bien que tous tiendront leur poste, mais pas un ne saurait prendre une détermination hardie ! »

Peut-être, en cette extrémité, Villeneuve adopta-t-il en effet le seul parti convenable. En doublant sa ligne de bataille par un second rang de vaisseaux endentés [20], il s’exposait à gêner le feu d’une partie de ces vaisseaux. En partageant ses forces, il courait un plus grand danger, car la division la plus faible pouvait, comme on l’avait vu déjà au combat du cap Saint-Vincent, après une première démonstration infructueuse, se résigner à une retraite prématurée. En rangeant, au contraire, sa flotte sur une seule ligne, il présentait, il est vrai, un front trop étendu, mais conservait du moins à chaque vaisseau le libre jeu de son artillerie et la faculté de se replier sans confusion sur la partie de la ligne qui serait menacée par l’ennemi. Ce fut dans cette pensée qu’il maintint l’ancien ordre de bataille, et adressa à son escadre ces simples et mémorables paroles qui impliquaient malheureusement la condamnation de sa propre conduite à Aboukir : « Tous les efforts de nos vaisseaux doivent tendre à se porter au secours des vaisseaux assaillis et à se rapprocher du vaisseau amiral, qui en donnera l’exemple C’est bien plus de son courage et de son amour de la gloire qu’un capitaine commandant doit prendre conseil, que des signaux de l’amiral, qui, engagé lui-même dans le combat et enveloppé dans la fumée, n’a peut-être plus la facilité d’en faire… Tout capitaine qui ne serait pas dans le feu ne serait pas à son poste…, et un signal pour l’y rappeler serait pour lui une tache déshonorante. »

Ainsi se préparait la sanglante journée de Trafalgar. Pitt, comme nous l’avons dit, avait renoué les fils de l’ancienne coalition ; l’empereur avait levé ses camps de l’Océan. Menacé du côté de l’Allemagne, l’empereur l’était plus sérieusement encore du côté de l’Italie. En face de Masséna, l’archiduc Charles y commandait la principale armée autrichienne. Les Anglais et les Russes devaient débarquer à Tarente, à Naples ou à Ancône, des troupes déjà rassemblées dans les îles de Malte et de Corfou. Réunies à l’armée napolitaine, ces troupes pouvaient surprendre les 20,000 hommes qui occupaient, sous le général Gouvion Saint-Cyr, la place forte de Pescara et la frontière septentrionale du royaume de Naples. Marchant ensuite sur Gènes par la Toscane et le duché de Parme, elles tombaient à l’improviste sur les derrières de l’armée de Masséna. Cette diversion, proposée à la cour de Vienne, était le plan chéri du général Dumouriez, celui qu’il recommandait à la sollicitude de Nelson et dont il réclamait avec instance la direction. « Nous réaliserions ainsi, écrivait Dumouriez à l’amiral, ces projets que nous formions ensemble à Hambourg contre le sauvage usurpateur que nous abhorrons également. » Mais ce projet habile n’avait point échappé au regard perçant de l’empereur, et pendant que la reine de Naples, prête à se lancer dans de nouvelles aventures, écrivait à Nelson, autrefois son libérateur, encore aujourd’hui son héros : « Votre nom seul anime le courage de chacun la crise générale approche : Dieu veuille que ce soit en bien ! » le général Saint-Cyr recevait les instructions suivantes : « S’emparer de Naples, en chasser la cour, dissoudre et anéantir l’armée napolitaine avant que les Anglais et les Russes eussent pu apprendre que les hostilités étaient commencées. »

Quelques jours après avoir signé ces instructions, le 17 septembre 1805, l’empereur expédiait à Villeneuve l’ordre d’appareiller avec la flotte combinée, de se porter d’abord vers Carthagène pour y rallier le contre-amiral Salcedo, de Carthagène sur Naples pour y déposer les troupes embarquées sur son escadre et les joindre à l’armée du général Saint-Cyr. « Notre intention, ajoutait l’empereur, est que partout où vous trouverez l’ennemi en forces inférieures, vous l’attaquiez sans hésiter et ayez avec lui une affaire décisive… Il ne vous échappera pas que le succès de ces opérations dépend essentiellement de la promptitude de votre départ de Cadix : nous comptons que vous ne négligerez rien pour l’opérer sans délai, et nous vous recommandons dans cette importante expédition l’audace et la plus grande activité. » L’empereur, avec Villeneuve, ne craignait pas d’exagérer sa pensée. Cet amiral était, à ses yeux, « un de ces hommes qui ont plutôt besoin d’éperon que de bride. » Convaincu, d’ailleurs, en lui prescrivant cette funeste manœuvre, que « son excessive pusillanimité l’empêcherait de l’entreprendre, » il faisait partir secrètement le vice-amiral Rosily de Paris. Cet officier-général, s’il trouvait encore la flotte combinée à Cadix, devait en prendre le commandement, arborer le pavillon d’amiral au grand mât du Bucentaure, et renvoyer en France le vice-amiral Villeneuve « pour y rendre compte de la campagne qu’il venait de faire. »

L’amiral Decrès, qui aimait sincèrement Villeneuve, rédigea ce dernier ordre d’une main tremblante. Lui, dont la plume était si facile, le style si net et si limpide, il ratura, il surchargea vingt fois les cinq ou six lignes par lesquelles il annonçait à ce malheureux officier son rappel et les intentions de l’empereur [21]. Moins que tout autre, d’ailleurs, il pouvait espérer qu’un événement heureux vînt rendre à Villeneuve, avant la réception de cette lettre, la faveur qu’il avait perdue, car il ne se faisait lui-même aucune illusion sur la situation de l’armée combinée. « J’ai bien une opinion, disait-il à l’empereur, sur la force réelle des vaisseaux de votre majesté : cette opinion, je l’aurai au même degré sur celle des vaisseaux de l’amiral Gravina qui auront déjà vu la mer ; mais quant aux vaisseaux espagnols sortant du port pour la première fois, commandés par des capitaines peu exercés, médiocrement armés, j’avoue que je ne sais ce qu’on peut oser, le lendemain même de leur appareillage, avec cette partie si nombreuse de la flotte combinée. »

Le conseil de guerre qu’assembla l’amiral Villeneuve avant de se préparer à sortir de Cadix exprima la même opinion que le ministre de la marine. Les amiraux Gravina, Alava, Escano, Cisneros, les chefs de division Macdonell et Galiano, représentaient dans ce conseil l’escadre espagnole ; les contre-amiraux Dumanoir et Magon, les capitaines Cosmao, Maistral, Villegris et Prigny, représentaient l’escadre française. Leur sentiment fut unanime : ils déclarèrent « que les vaisseaux des deux nations étaient pour la plupart mal armés, que plusieurs de ces vaisseaux n’avaient pu encore exercer leur monde à la mer, et que les vaisseaux à trois ponts la Santa-Anna et le Rayo, le San-Justo, de 74, armés avec précipitation et à peine sortis de l’arsenal, pouvaient à la rigueur appareiller avec l’armée, mais qu’ils n’étaient point en état de rendre les services militaires dont ils seraient susceptibles quand ils seraient complètement organisés. » Tel était cependant le dévouement de tous ces hommes de cœur, que, malgré ces sinistres pressentimens, ils s’inclinèrent tous, comme autrefois les vaillans capitaines de Tourville devant cet argument sans réplique : Ordre du roi d’attaquer ; mais Tourville avait, vis-à-vis de l’ennemi, le glorieux désavantage du nombre ; Villeneuve devait avoir au contraire cette triste et stérile supériorité.

Les Anglais, disait l’empereur, deviendront bien petits, quand la France aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir. » Nul plus que l’amiral Villeneuve n’était résigné à ce sacrifice, trop heureux s’il eût pu à ce prix conserver l’espérance de sauver sa flotte ! « Mais sortir de Cadix, écrivait-il à l’amiral Decrès, sans pouvoir donner immédiatement dans le détroit, et avec la certitude d’avoir à combattre un ennemi très supérieur, serait tout perdre ! Je ne puis penser que ce soit l’intention de sa majesté impériale de vouloir livrer la majeure partie de ses forces navales à des chances si désespérées, et qui ne promettent pas même de la gloire à acquérir. » Ces derniers scrupules allaient malheureusement s’évanouir. Le vice-amiral Rosily était déjà à Madrid. Un accident survenu à sa voiture ne lui avait permis de se remettre en route que le 14 octobre, et, pendant ce temps, l’amiral Villeneuve avait appris son arrivée en Espagne [22]. Cette nouvelle frappa Villeneuve au cœur. « Je serais heureux, écrivit-il au ministre de la marine, de céder au vice-amiral Rosily la première place, si du moins il m’était réservé d’occuper la seconde… mais ce serait trop affreux pour moi de perdre toute espérance d’avoir une occasion de montrer que j’étais digne d’une meilleure fortune ! Si le vent me permet de sortir, je partirai dès demain. » En ce moment, on vint le prévenir que Nelson avait détaché 6 vaisseaux à Gibraltar. Il appela sur-le-champ l’amiral Gravina à bord du Bucentaure, et, après s’être concerté quelques instans avec lui, il fit signal à l’armée de se préparer à mettre sous voiles.

Depuis deux mois, la désertion avait enlevé à nos vaisseaux, et surtout aux vaisseaux espagnols, un grand nombre de matelots. On parvint, avant d’appareiller, à ramasser quelques-uns d’entre eux sur le pavé de Cadix ; le plus grand nombre avait déjà gagné la campagne, et, le 19 au matin, peu d’équipages se trouvèrent au complet. A sept heures cependant, l’armée combinée commença son mouvement ; à neuf heures et demie, Nelson en eut connaissance : il se trouvait alors, avec le gros de la flotte anglaise, à seize lieues environ dans l’ouest-nord-ouest de Cadix. Sachant que Villeneuve, s’il donnait avant lui dans le détroit, avait la chance de lui échapper, ce fut vers le détroit qu’il fit route. Une armée navale n’appareille pas facilement du port de Cadix : six ans avant l’amiral Villeneuve, l’amiral Bruix avait mis trois jours pour en sortir. Le calme et le courant contraire arrêtèrent bientôt le mouvement de l’armée combinée, et, dans la journée du 19 octobre, 8 ou 10 vaisseaux parvinrent seuls à franchir les passes. Le lendemain, une légère brise de sud-est facilita la sortie du reste de l’escadre. Le temps, magnifique le 19, s’était couvert pendant la nuit, et semblait annoncer un coup de vent de sud-ouest ; mais quelques heures d’une brise maniable devaient porter la flotte combinée au vent du cap Trafalgar, et la tempête, qui trouverait Villeneuve dans cette position, ne pouvait, si elle soufflait de l’ouest et du sud-ouest, qu’être favorable à ses projets. A dix heures du matin, les derniers vaisseaux français et espagnols étaient hors de Cadix. La flotte anglaise était à quelques lieues du cap Spartel, gardant l’entrée du détroit.

Ce fut alors que Villeneuve, décidé à ne plus reculer, écrivit à l’amiral Decrès sa dernière dépêche


« Toute l’escadre est sous voiles… Le vent est au sud sud-ouest ; mais je pense que c’est un vent de la matinée. On me signale 18 voiles. Ainsi il est très probable que les habitans de Cadix auront à vous donner de nos nouvelles… Je n’ai consulté, monseigneur, dans ce départ, que le désir ardent de me conformer aux intentions de sa majesté et de faire tous mes efforts pour détruire le mécontentement dont elle a été pénétrée des événemens de la dernière campagne. Si celle-ci réussit, j’aurai de la peine à ne pas croire que tout devait aller ainsi, que tout était calculé pour le plus grand bien du service de sa majesté. »


IX.

Villeneuve était donc parti, et marchait au combat ; il y marchait sans confiance. Dans cette flotte si brave, si dévouée, il sentait un germe latent de destruction ; il s’alarmait sans pouvoir définir exactement l’objet de ses alarmes. Le souvenir d’Aboukir était au fond de ses craintes ; mais quels griefs retrouve-t-on exprimés dans toutes ses dépêches ? de quoi se plaignait-il sans cesse ? « Du défaut d’expérience de mer de nos officiers et matelots, du défaut d’expérience de la guerre de nos capitaines-commandans, du défaut d’ensemble dans le tout. » C’étaient là sans doute de graves et légitimes sujets de plainte ; à la veille du combat, il était cependant un mal plus réel, que Villeneuve n’a jamais signalé, qui il n’a jamais tenté de réparer, et qui, dès l’année 1802, était admirablement dénoncé par le célèbre ingénieur Forfait. « C’est réellement, écrivait Forfait dans une brochure trop peu écoutée à cette époque, le canon qui seul impose la loi de la force sur les mers. Il est vraiment plaisant, ajoutait-il avec raison, d’entendre discourir souvent et fort longuement pour assigner les causes de la supériorité des Anglais… Quatre mots la démontrent… Ils ont des vaisseaux bien installés, une artillerie bien servie, et ils manœuvrent bien… Quant à vous, c’est tout le contraire… Quand vous serez comme eux, vous leur tiendrez tête… vous les battrez, quand vous saurez aller au pas de charge de mer. » Quiconque voudra se figurer les effets destructeurs que l’on peut attendre d’une masse de fer dont le poids total dépasse souvent trois mille livres, lancée dans l’espace avec une vitesse presque double de celle du son [23], parcourant 500 mètres par seconde et arrêtée subitement dans sa course par un obstacle pénétrable qui se déchire et éclate en fragmens plus meurtriers que le boulet même, comprendra la puissance formidable des premières bordées d’un vaisseau de ligne. Au lieu de gaspiller cette force irrésistible, comme nous le faisions alors [24], dans l’espoir de couper quelques fils déliés dans le vide, d’atteindre à grand hasard quelque important cordage, d’écorcher quelque mât, les Anglais, mieux inspirés ; la concentraient tout entière vers un but plus certain, — la ligne de batterie de l’ennemi : ils jonchaient nos ponts de cadavres, pendant que nos boulets passaient au-dessus de leurs vaisseaux [25]. Plus exercés d’ailleurs que nos canonniers, unissant à la précision du tir une rapidité qui nous fut long-temps inconnue, les canonniers anglais étaient parvenus en 1805 (non sur tous les vaisseaux peut-être, mais sur les vaisseaux bien commandés, sur le Foudroyant qu’avait monté Nelson, sur le Dreadnought que venait de quitter Collingwood) à tirer de chaque pièce près d’un coup de canon par minute. A la même époque, nos pièces les mieux servies mettaient entre chaque coup plus de trois minutes d’intervalle [26]. C’est à cette double infériorité dans le tir que nous eussions dû attribuer, — si la vérité n’était si lente à se faire jour, — la plupart de nos revers depuis 1793 ; c’est « à cette grêle de boulets, comme l’écrivait Nelson, que l’Angleterre devait alors l’empire absolu des mers, » qu’il devait lui-même la victoire d’Aboukir, qu’il allait devoir celle de Trafalgar.

La brise qui avait conduit les vaisseaux de Villeneuve et de Gravina hors du port avait subitement fraîchi. Retardée dans sa marche par l’inexpérience de plusieurs vaisseaux espagnols qui étaient tombés sous le vent en prenant des ris, l’armée combinée s’éloignait lentement de la côte, et Nelson, averti par ses frégates des mouvemens de notre escadre, accourait déjà sous toutes voiles pour la combattre ; mais à des grains violens succéda bientôt un nouveau calme, et la nuit survint avant que les deux flottes eussent pu se reconnaître. Des feux se montrèrent alors sur divers points de l’horizon. C’étaient les signaux de l’armée anglaise et des bâtimens qui éclairaient sa route. Des coups de canon répétés de proche en proche, des feux de Bengale jetant au milieu de l’obscurité la plus profonde une lueur vive et soudaine, vinrent se joindre à ces signaux et apprendre à l’amiral Villeneuve qu’il essaierait vainement de dérober sa marche à ses actifs adversaires. Vers dix heures du soir, cet amiral sentit la nécessité de rallier ses vaisseaux. Il fit le signal de former la ligne de bataille [27]. Le jour suivant, le 21 octobre 1805, jour de sinistre mémoire, trouva les deux armées à la hauteur du cap Trafalgar. Nelson, modérant habilement sa poursuite pendant la nuit, avait conservé sur Villeneuve l’avantage du vent. Au lever du soleil, il rallia ses bâtimens dispersés et chercha des yeux nos vaisseaux. A quatre ou cinq lieues de la flotte anglaise, répandue en désordre sur un vaste espace, et prolongeant sous petites voiles la côte d’Andalousie encore enveloppée des vapeurs du matin, la flotte combinée faisait route vers le détroit [28].

Les deux armées se trouvaient en présence pour la première fois. Une activité générale parcourut aussitôt leurs rangs. Les vaisseaux français et espagnols s’empressaient de rectifier la ligne de bataille qu’ils avaient formée à la hâte pendant la nuit ; les vaisseaux anglais se couvraient de voiles, et leurs bonnettes, établies des deux bords, laissaient arriver sur l’ennemi. A huit heures, l’amiral Villeneuve reconnut qu’un engagement général était inévitable. Il s’y prépara sans faiblesse, et, d’un coup d’œil exercé, choisit son terrain pour combattre [29]. Par une conversion rapide, l’armée, virant de bord tout à la fois, mit le cap vers Cadix. Ce port restait ainsi ouvert aux vaisseaux qui seraient désemparés. La ligne de bataille fut ensuite formée sous ces nouvelles amures, et la flotte combinée attendit la flotte anglaise.

Une légère brise d’ouest-nord-ouest gonflait à peine les plus hautes voiles des vaisseaux. Portée sur les longues ondulations de la houle, symptôme infaillible d’une tempête imminente, la flotte de Nelson et de Collingwood s’avançait cependant avec une vitesse d’une lieue à l’heure. Elle s’était partagée en deux escadres, suivant le plan arrêté par Nelson. Le Victory conduisait la première escadre ; il avait derrière lui 2 vaisseaux de 98, le Téméraire et le Neptune, masse imposante, destinée à ouvrir la première trouée dans la ligne ennemie. Le Conqueror et le Leviathan, de 74, venaient après le Neptune et précédaient le Britannia, vaisseau de 100 canons, qui portait le pavillon du contre-amiral comte de Northesk. Séparé par un assez long intervalle de ce premier groupe, le vaisseau chéri de Nelson, que commandait alors l’ancien capitaine du Vanguard, sir Edward Berry, l’Agamemnon, guidait dans les eaux du Britannia 4 vaisseaux de 74, l’Ajax, l’Orion, le Minotaur et le Spartiate. L’Africa, vaisseau de 64, qui s’était laissé souventer pendant la nuit, faisait force de voiles pour reprendre son poste.

Le Royal Sovereign, de 100 canons comme le Victory, était monté par le vice-amiral Collingwood, et marchait en tête de la seconde escadre, Sorti récemment du bassin, cet excellent vaisseau avait retrouvé toutes ses qualités et semblait voler sur l’eau comme une frégate. Le Belleisle et le Mars le suivaient avec peine, le Tonnant et le Bellerophon serraient de plus près le vaisseau le Mars ; le Colossus, l’Achilles et le Polyphemus, se pressaient sur les pas du Bellerophon. Plus à droite, le Revenge amenait à sa suite le Swiftsure, le Defiance, le Thunderer et le Defence. Le Dreadnought et le Prince, de 98, mauvais voiliers tous deux, naviguaient entre les deux colonnes, mais faisaient également partie de l’escadre de Collingwood. Unies par une pensée commune, bien que destinées pendant le combat à une complète indépendance, ces deux divisions d’une même armée, la première de 12 vaisseaux, la seconde de 15, partageaient la noble émulation de leurs chefs et montraient une égale ardeur à se rapprocher de notre escadre.

Composée de 18 vaisseaux français vaisseaux de 80 et de 74, et de 15 vaisseaux espagnols, parmi lesquels figuraient 4 vaisseaux à trois ponts, la flotte combinée comptait 6 vaisseaux de plus, mais 3 vaisseaux à trois ponts de moins que la flotte anglaise [30]. Six officiers-généraux commandaient les divisions de cette armée. Le pavillon de l’amiral Villeneuve était arboré à bord du Bucentaure ; celui de l’amiral Gravina, à bord du Prince des Asturies, vaisseau de 112 canons, armé au Ferrol, Le contre-amiral Dumanoir montait le Formidable ; le contre-amiral Magon, l’Algésiras, et 2 magnifiques trois-ponts espagnols, la Santissima-Trinidad, de 130 canons, et la Santa-Anna, de 112, faisaient flotter, au milieu de cette forêt de mâts, le premier le pavillon du contre-amiral Cisneros, le second le pavillon du vice-amiral Alava.

Gênée dans son évolution par le calme et la houle, cette flotte immense, qui se développait alors sur une étendue de cinq ou six milles, présentait à l’ennemi un front irrégulier. 10 vaisseaux tombés sous le vent n’étaient point à leur poste et formaient comme un second rang de vaisseaux en arrière de la ligne de bataille ; le Neptuno, le Scipion, l’Intrépide, le Rayo, le Formidable, le Duguay-Trouin, le Mont-Blanc, le San-Francisco d’Asis, le San-Augustin et le Héros composaient l’avant-garde et obéissaient aux signaux du contre-amiral Dumanoir. Les trois premiers vaisseaux du corps de bataille étaient groupés autour du Bucentaure ; la Santissima-Trinidad en avant de l’amiral, le Redoutable dans ses eaux, le Neptune sous le vent de la ligne, entre le Redoutable et le Bucentaure. En arrière de ce groupe, un large intervalle, qu’auraient dû occuper 3 vaisseaux souventés, le San-Leandro, le San-Justo et l’Indomptable, brèche ouverte déjà dans cette muraille vivante, semblait, à l’instar de l’attaque, avoir partagé la défense, laissant 14 vaisseaux du côté de Villeneuve, 19 vaisseaux du côté de Gravina. La Santa-Anna occupait la tête de cette seconde division. Derrière ce vaisseau à trois ponts se trouvait l’élite de l’armée française : le Fougueux, séparé par un vaisseau espagnol, le Monarca, du Pluton et de l’Algésiras ; l’Aigle, le Swiftsure [31] et l’Argonaute, séparés de l’Algésiras par le Bahama. Après ces 9 vaisseaux, un dernier peloton comprenait encore 2 vaisseaux français et 5 vaisseaux espagnols : le Montanez et l’Argonauta, tombés sous le vent ; le Berwick, suivi du San-Juan Nepomuceno ; l’Achille, doublant le San-Ildefonso, et le Prince des Asturies, destiné par Villeneuve à guider l’avant-garde, mais devenu ce jour-là, par l’effet des circonstances qui avaient rangé la flotte dans un ordre renversé, le serre-file de l’armée combinée.

Cette armée se trouvait alors à huit ou neuf lieues de Cadix. Nelson voulait, avant tout, lui couper le chemin de ce port. Il y réussissait, s’il parvenait à traverser la ligne de bataille que venait de former Villeneuve. Une manœuvre semblable avait été tentée par lord Howe au combat du 13 prairial, mais avec des ménagemens infinis. Ayant le vent sur l’armée de Villaret-Joyeuse, lord Howe, après avoir rangé son escadre sur une ligne de front, avait attaqué la flotte républicaine de biais et non debout au corps. Menaçant d’abord l’arrière-garde de Villaret, il avait insensiblement redressé sa route et porté ses vaisseaux, par une marche oblique, vers les vaisseaux français. Il n’est point un tacticien qui eût, à cette époque, osé manœuvrer autrement, pas un officier qui n’eût pensé, avec M. Clark, l’écrivain officiel pensionné par la Grande-Bretagne, « qu’une flotte gouvernant à angle droit sur une autre flotte devait être infailliblement désemparée. » Nelson appréciait, sans doute aussi bien qu’un autre, les inconvéniens de ce mode d’attaque ; mais il comptait sur l’inexpérience de ses adversaires, et, choisissant d’instinct, pour arriver à son but, le chemin le plus court, sinon le plus sûr, il offrait sans hésiter aux coups d’une flotte entière 2 vaisseaux destinés à frayer le passage au reste de l’armée, son propre vaisseau et celui de Collingwood.

Dès qu’il eut vu ses ordres fidèlement exécutés, la flotte anglaise formée sur deux lignes de file et cinglant sous toutes voiles vers nos vaisseaux, Nelson se retira dans sa chambre. Il prit le journal sur lequel il avait noté, le matin même, les derniers mouvemens de son escadre, et, à genoux, écrivit cette courte prière


« Puisse le Dieu toujours grand que j’adore accorder à l’Angleterre, pour le salut commun de l’Europe, une complète et glorieuse victoire ! Puisse-t-il permettre qu’aucune faiblesse individuelle n’en ternisse l’éclat, et qu’après la victoire aucun Anglais n’oublie les droits sacrés de l’humanité ! Pour moi personnellement, ma vie appartient à celui qui me l’a donnée. Qu’il bénisse mes efforts, pendant que je combattrai pour mon pays ! Je remets en ses mains ma personne et la juste cause dont on m’a confié la défense. »


Après avoir accompli cet acte religieux, Nelson, amant aveugle, crut remplir un nouveau devoir en léguant, par un codicille ajouté à son testament, lady Hamilton et sa fille, Horatia Nelson, à la reconnaissance de l’Angleterre [32]. Ainsi préparé à mourir, il remonta sur le pont : les capitaines des frégates, qu’il avait fait appeler, attendaient ses ordres. Il s’approcha du commandant de l’Euryalus, le capitaine Blackwood, qui partageait avec le capitaine Hardy sa confiance et son affection : « Les commandans de nos frégates verront l’ennemi de près aujourd’hui, lui dit-il, car je veux les garder sur le Victory le plus long-temps possible. » Nelson, s’il faut en croire le témoignage du capitaine Blackwood, était en ce moment calme et résolu, mais plus grave et plus solennel que de coutume. Plusieurs fois, remarquant « la bonne contenance de la flotte combinée, » il exprima le regret que cette flotte eût viré de bord, et parut observer avec une secrète anxiété l’horizon déjà menaçant et le champ de bataille transporté, par la manœuvre de Villeneuve, de l’entrée du détroit à la hauteur des récifs dangereux de Conil et de Santi-Petri. Vers onze heures, il descendit dans les batteries, où les canonniers étaient déjà à leur poste, complimenta les officiers sur les bonnes dispositions qui avaient été prises, adressa quelques mots d’encouragement à chaque chef de pièce, et, retrouvant toute sa confiance à la vue de ces mâles figures et de ces bras nerveux, ne songea plus qu’à donner le signal de l’attaque à Collingwood.

Ce signal fut bref et précis : « J’ai l’intention, fit-il savoir à Collingwood par le télégraphe, de traverser l’avant-garde ennemie pour l’empêcher d’entrer dans Cadix. Quant à vous, coupez l’arrière-garde vers le douzième vaisseau à partir du serre-file. » Et, pendant que le Royal Sovereign s’apprêtait à exécuter cet ordre, il dirigeait le Victory vers la Santissima-Trinidad, le onzième vaisseau de notre avant-garde. Par ce double mouvement, il allait embrasser non plus 12 vaisseaux avec 16, comme il l’avait annoncé, mais 23 vaisseaux ennemis avec 2. « Il me faut au moins 20 vaisseaux de cette flotte, avait-il dit au capitaine Blackwood dans cet enivrement où le jetait l’approche du combat ; moins de vaisseaux ne serait pas une victoire ! » Sans la crainte que Villeneuve ne se réfugiât dans Cadix en lui abandonnant une victoire incomplète, il est probable que Nelson, plus fidèle à son plan primitif, eût dirigé moins imprudemment cette première attaque. On peut croire surtout qu’au danger d’attaquer la flotte combinée debout au corps, il n’eût point ajouté, de gaieté de cœur, le danger, plus grave encore avec une brise incertaine et faible, de l’attaquer sur deux lignes de file ; mais l’ardeur de son ame l’emportait en ce moment sur les conseils de la tactique. Toute évolution nouvelle eût été une perte de temps, et, en fait de périls, le plus grave, à ses yeux, était de laisser échapper Villeneuve, comme l’avait fait Calder. Quelle chance cependant nous ouvrait son impétuosité ! Avant d’avoir amené sur le lieu de l’action des forces proportionnées aux nôtres, Nelson (tout semblait l’annoncer) devait voir ses premiers pelotons infailliblement écrasés par nos masses, comme des cavaliers qui, pour enfoncer un carré, au lieu de se réunir et de charger ensemble, se diviseraient et chargeraient l’un après l’autre [33].

Les deux flottes cependant n’étaient plus séparées que par une distance de quelques milles. Debout sur la dunette du Victory, Nelson venait de signaler à son armée de se préparer à jeter l’ancre avant la fin du jour, « Ne pensez-vous pas, dit-il au commandant de l’Euryalus, qu’il nous reste encore un signal à faire ? » Il sembla réfléchir quelques instans, et appelant un des officiers attachés à son état-major : « Monsieur Pasco, lui dit-il, adressez ce signal à l’escadre : L’Angleterre compte que chacun fera son devoir. » On sait quel enthousiasme accueillit ce célèbre message, et quelle magique ardeur, quelle vigueur nouvelle il répandit dans les rangs de la flotte anglaise. « Maintenant, dit Nelson, je ne puis faire davantage. Il faut mettre notre confiance dans le souverain arbitre des événemens de ce monde et dans la justice de notre cause. » Le capitaine Blackwood, ému des dangers que Nelson allait courir, frappé du pressentiment sinistre qui semblait l’agiter, osa le presser alors, au nom de l’intérêt commun, de porter son pavillon sur l’Euryalus, ou de laisser du moins à un autre vaisseau le poste périlleux qu’il avait choisi pour le Victory. « Non, Blackwood, répondit l’amiral, en pareille occasion, c’est au chef de donner l’exemple. » Feignant de céder aux sollicitations dont on l’entourait, il permit cependant qu’on transmît au Téméraire, au Neptune et au Leviathan l’ordre de prendre la tête de la ligne ; mais bientôt, exigeant qu’on ajoutât de nouvelles voiles à celles que portait déjà le Victory, il rendit l’exécution de cet ordre impossible.

Au moment où cette dernière manœuvre trahit l’impatience, toujours croissante, du commandant en chef, aucun signe extérieur n’annonçait encore qu’à bord du Royal Sovereign on songeât à l’imiter. Ce vaisseau, dont la marche supérieure faisait en ce moment l’envie de Nelson, attendait, sous une voilure réduite, les vaisseaux qu’il avait devancés. Malgré cette prudence apparente, Collingwood avait pris ses mesures pour conserver l’honneur de nous porter les premiers coups. A peine le Belleisle et le Mars se furent-ils approchés, que sur un geste de Collingwood, geste impatiemment attendu, le Royal Sovereign déploya ses ailes à son tour, et, laissant bien loin derrière lui le reste de la flotte anglaise, sembla s’élancer seul vers l’armée combinée.


X.

Il était midi. Les Anglais arborèrent le pavillon de Saint-George, le yacht à queue blanche, et aux cris sept fois répétés de vive l’empereur ! l’étendard tricolore s’éleva sur la poupe de chaque vaisseau français. Déployant en même temps la bannière des deux Castilles, les Espagnols suspendirent une longue croix de bois au-dessous de leur pavillon. Villeneuve, en ce moment, donna le signal du combat. Un coup de canon, dirigé contre le Royal Sovereign, partit immédiatement du vaisseau le Fougueux. Il fut suivi bientôt d’un feu roulant, auquel le vaisseau anglais n’essaya point de répondre. Le Royal Sovereign se trouvait alors à près d’un mille en avant du Belleisle, à deux milles environ et presque par le travers du Victory. Encore intact au milieu de ce feu mal dirigé, il s’avançait vers la Santa-Anna, sans dévier de sa route, silencieux, impassible et comme protégé par un charme secret. L’équipage, étendu à plat-pont et couché dans les batteries, n’offrait aucune prise au petit nombre de boulets qui frappaient la coque du vaisseau, et les projectiles qui passaient en grondant à travers la mâture n’avaient encore atteint que quelques cordages sans importance. « Rotheram (dit Collingwood à son capitaine de pavillon au moment où, après avoir essuyé pendant dix minutes le feu de l’armée combinée, il allait plonger enfin dans les rangs de notre arrière-garde), que ne donnerait pas Nelson pour être à notre place ! » « Voyez, s’écriait en même temps Nelson, comme ce noble Collingwood conduit bravement son escadre au feu ! » Collingwood, en effet, a montré le chemin à la flotte anglaise et cueilli les prémices de la journée.

Le Fougueux essaie vainement de l’arrêter. Du triple étage de canons qui garnissent les flancs du Royal Sovereign s’élancent des torrens de fumée et de fer. Chaque pièce, chargée à doubles projectiles, est dirigée dans la poupe de la Santa-Anna. 150 boulets ont sillonné de l’arrière à l’étrave les batteries de ce vaisseau et laissé sur leur passage 400 hommes hors de combat. Le Royal Sovereign se range alors au vent et engage vergue à vergue le vice-amiral espagnol ; mais il a bientôt d’autres ennemis à combattre : le San-Leandro, le San-Justo et l’Indomptable accourent pour l’entourer ; le Fougueux dirige sur lui un feu d’écharpe. Ses voiles sont bientôt en lambeaux. Cependant, au milieu de ce tourbillon de boulets qu’on vit se heurter dans l’air [34], le Royal Sovereign ne presse pas moins vivement l’adversaire qu’il a choisi. Le feu du vaisseau espagnol s’est ralenti, et, au-dessus du nuage de fumée qui enveloppe ce groupe héroïque, l’œil inquiet de Nelson peut distinguer encore le pavillon de Collingwood.

Le vent cependant a déjà trahi l’armée anglaise. Filant à peine un nœud et demi, le Victory se traîne péniblement vers la Santissima-Trinidad et le Bucentaure, pendant que Collingwood, seul au milieu de l’armée combinée, tient en respect les vaisseaux qui l’assiégent. A midi vingt minutes, le Victory est enfin à portée de canon de notre escadre. Un premier boulet tiré par le Bucentaure n’arrive point jusqu’à lui ; un second vient tomber le long du bord ; un troisième passe au-dessus de ses bastingages. Un boulet plus heureux traverse le grand perroquet. Nelson appelle le capitaine Blackwood. « Retournez à bord de votre frégate, lui dit-il, et rappelez à tous nos vaisseaux que je compte sur leur concours. Si, en se conformant à l’ordre de marche que je leur ai signalé, ils devaient rester trop long-temps hors du feu, qu’ils n’hésitent point à en adopter un autre. Le meilleur sera celui qui les conduira le plus promptement possible bord à bord d’un vaisseau ennemi. » En parlant ainsi, il reconduit jusqu’au bord de la dunette le capitaine de l’Euryalus. Blackwood saisit la main de l’amiral, et, d’une voix émue, lui exprime l’espoir de le revoir bientôt en possession de 20 vaisseaux français et espagnols. « Dieu vous bénisse, Blackwood ! lui répond Nelson ; mais je ne dois plus vous revoir en ce monde. »

Une ou deux minutes d’un morne silence ont suivi le dernier coup de canon du Bucentaure. Les canonniers vérifient leur pointage, et, comme à un signal donné, les 6 ou 7 vaisseaux qui entourent Villeneuve ouvrent tous à la fois leur feu sur le Victory. La houle, qui, prenant nos vaisseaux en travers, leur imprime un balancement irrégulier, ajoute encore à l’incertitude de leur tir. Ceux de nos projectiles qui ne tombent point en-deçà du Victory le dépassent ou vont s’égarer dans sa mâture. Ce vaisseau est déjà arrivé à 500 mètres du Bucentaure sans avoir éprouvé d’avaries. Un boulet plus heureux vient alors couper son mât de perroquet de fougue ; un autre boulet met sa roue de gouvernail en pièces ; un boulet ramé renverse sur la dunette 8 soldats de marine, car Nelson, moins prévoyant que Collingwood, a souffert que son équipage demeurât debout et aligné, au lieu de le faire coucher à plat-pont. Un nouveau projectile passe entre Nelson et le capitaine Hardy. « L’affaire est chaude, dit Nelson avec un sourire, trop chaude pour durer long-temps. » Depuis quarante minutes [35], le Victory supporte le feu d’une escadre entière, et ce vaisseau, que rien au monde n’eût pu sauver d’une destruction complète, si nous eussions eu de meilleurs canonniers, ne compte encore que 50 hommes hors de combat [36]. 200 bouches à feu tonnant contre lui n’ont pu l’arrêter. Porté majestueusement sur les lames qui le soulèvent et le poussent vers nos rangs, il se dirige lentement sur le vaisseau de Villeneuve ; mais la ligne à son approche s’est serrée comme un faisceau de dards. Le Redoutable a touché plusieurs fois de son beaupré le couronnement du Bucentaure ; la Santissima-Trinidad est en panne sur l’avant de ce dernier vaisseau ; le Neptune le serre de près sous le vent. Un abordage semble inévitable. Villeneuve en ce moment saisit l’aigle de son vaisseau et la montre aux matelots qui l’entourent. « Mes amis, leur dit-il, je vais la jeter à bord du vaisseau anglais. Nous irons la reprendre ou mourir. » Nos marins répondent à ces nobles paroles par leurs acclamations. Plein d’espoir dans l’issue d’un combat corps à corps, Villeneuve, avant que la fumée dérobe le Bucentaure à la vue de l’escadre, adresse un dernier signal à ses vaisseaux. « Tout vaisseau, leur dit-il, qui ne combat point, n’est pas à son poste, et doit prendre une position quelconque qui le reporte le plus promptement possible au feu. » Son rôle d’amiral est terminé. Il ne lui reste plus qu’à se montrer le plus brave des capitaines de l’armée.

Hardy, cependant, vient de reconnaître l’impossibilité de couper la ligne sans aborder un de nos vaisseaux. Il en prévient Nelson. « Nous n’y pouvons rien, lui répond l’amiral. Abordez le vaisseau que vous voudrez ; je vous en laisse le choix. » Hardy cherche dans ce groupe impénétrable le moins formidable adversaire. L’apparence chétive du Redoutable, mauvais vaisseau de 74 récemment radoubé au Ferrol, lui vaut l’honneur qu’ambitionnent la Santissima-Trinidad et le Bucentaure. C’est vers lui que le capitaine Hardy porte le Victory. A une heure, le vieux vaisseau de Keppel et de Jervis, le vaisseau de Nelson, passe derrière le Bucentaure à portée de pistolet. Une caronade de 68, placée sur son gaillard d’avant, vomit la première, à travers les fenêtres de poupe du vaisseau français, un boulet rond et 500 balles de fusil. De nouveaux coups se succèdent à intervalles réguliers ; 50 pièces, chargées à doubles et triples projectiles, ébranlent et fracassent l’arrière du Bucentaure, démontent 20 de ses canons et remplissent ses batteries de morts et de blessés. Le Victory traverse lentement la ligne qu’il vient de rompre et reçoit le feu meurtrier du Neptune sans y répondre. Après avoir porté cette atteinte mortelle au Bucentaure, c’est au Redoutable que ses canons s’adressent. Au milieu de la fumée, Hardy vient brusquement sur tribord, et, sans continuer sa route vers le Neptune, qui, virant de bord, va se joindre à l’arrière-garde, il se jette sur le Redoutable, qu’il avait déjà dépassé. Accrochés bord à bord, les deux vaisseaux dérivent hors de la ligne. L’équipage du Redoutable soutient sans pâlir cet inégal assaut. Des hunes, des batteries de ce vaisseau, on répond au feu du vaisseau anglais, et dans ce combat singulier, combat de mousqueterie bien plus que d’artillerie, nos marins ont repris l’avantage [37]. En peu d’instans, les passavans et les gaillards du Victory sont jonchés de cadavres. Des 110 hommes qui se trouvaient sur le pont de ce vaisseau avant le commencement de l’action, 20 à peine peuvent combattre encore. L’entrepont est encombré des blessés et des mourans qu’on y transporte sans cesse.

A la vue de tant de victimes, les chirurgiens anglais, qui leur prodiguent d’insuffisans secours, croient déjà la journée compromise. Le chapelain du Victory, éperdu, égaré par son émotion, veut fuir ce lieu d’horreur, cet étal de boucher, comme il appelait encore, après de longues années, cet obscur espace privé d’air et inondé de sang. Il s’élance sur le pont. Au milieu du tumulte, à travers la fumée, il reconnaît Nelson et le capitaine Hardy se promenant sur le gaillard d’arrière. Non loin d’eux, quelques hommes échangeaient une vive fusillade avec les hunes du vaisseau français. Tout à coup, l’amiral chancelle et tombe la face contre terre. Une balle, partie de la hune d’artimon du Redoutable, l’avait frappé sur l’épaule gauche, avait traversé l’épaulette, et, après avoir labouré la poitrine, s’était logée dans l’épine dorsale. Le chapelain accourt ; mais, avant lui, un sergent et deux matelots timoniers sont près de l’amiral. Ils le relèvent tout souillé du sang dont le pont est couvert. Hardy, qui n’a point entendu le bruit de sa chute, se retourne alors, et, plus pâle, plus ému que Nelson lui-même : « J’espère, milord ; s’écrie-t-il que vous n’êtes pas dangereusement blessé ! — C’est fait de moi, Hardy, répond l’amiral ils y ont enfin réussi. J’ai l’épine du dos brisée. » Les matelots qui l’ont relevé l’emportent dans leurs bras et le déposent dans l’entrepont, au milieu de la foule des blessés.

La brise, presque éteinte par la canonnade, n’avait encore amené, à une heure un quart, au moment où fut frappé Nelson, que 5 vaisseaux anglais sur le champ de bataille. A l’arrière-garde, le Royal Sovereign avait combattu seul pendant quinze minutes. Le premier après lui, le Belleisle avait coupé la ligne, à midi et demi, en arrière de la Santa-Anna ; mais, déjà mutilé par les bordées d’enfilade qu’il venait de recevoir, démâté de son mât d’artimon par le Fougueux, le Belleisle s’était trouvé enfermé lui-même dans un cercle de vaisseaux ennemis. Bientôt, cependant, les vaisseaux anglais arrivent en foule de ce côté : le Mars s’attaque au Pluton, le Tonnant à l’Algésiras ; le Bellerophon, le Colossus, l’Achilles, traversent la ligne ; le Dreadnought, de 98, le Polyphemus, de 64, les suivent de loin sous toutes voiles ; le Revenge, LE SWIFTSURE, le Defiance, le Thunderer et le Defence se détachent vers la droite pour doubler l’arrière-garde et la mettre entre deux feux. C’est déjà dans cette partie de la ligne un combat général : c’est encore un engagement particulier à l’avant-garde et au corps de bataille. Là, en effet, Dumanoir, avec ses 10 vaisseaux, forme une réserve que les vaisseaux anglais ne songent point à attaquer. Le Bucentaure et la Santissima-Trinidad canonnent de loin le Téméraire, LE NEPTUNE et le Leviathan, qui se dirigent sur eux vent arrière ; le Redoutable, seul aux prises avec le Victory, le presse avec une nouvelle vigueur.

Le pont de ce dernier vaisseau est devenu désert : de la hune d’artimon du Redoutable, on en prévient le capitaine Lucas. Il appelle à l’instant ses divisions d’abordage. En moins d’une minute, les gaillards du vaisseau français sont couverts d’hommes armés qui se précipitent sur la dunette, sur les bastingages et dans les haubans. Les canonniers du Victory abandonnent leurs pièces pour repousser ce nouveau danger. Accueillis par une pluie de grenades et un feu nourri de mousqueterie, ils se replient bientôt en désordre dans la première batterie ; mais la masse du Victory le protège encore, et les matelots du Redoutable font de vains efforts pour escalader ses murailles. Le capitaine Lucas ordonne de couper les suspentes de la grand’vergue, et veut la jeter comme un pont-levis en travers des deux vaisseaux. En ce moment, l’aspirant Yon et quatre matelots, s’aidant de l’ancre suspendue dans les porte-haubans du Victory, sont parvenus à gagner le pont du vaisseau anglais. Ils montrent ce chemin à leurs compagnons ; les colonnes d’abordage se reforment à la hâte ; le second du Redoutable, le lieutenant de vaisseau Dupotet [38], se jette à leur tête et leur fait partager sa bouillante ardeur : quelques minutes encore, et le Victory est à nous ! C’est alors qu’une effroyable volée de boulets et de mitraille balaie le pont du Redoutable. Le Téméraire, après avoir franchi la ligne, est venu se jeter sous le beaupré de ce vaisseau. 200 hommes ont été renversés par sa première bordée : le Téméraire retombe en travers du vaisseau français et le foudroie de nouveau de son artillerie. Serré entre deux vaisseaux à trois ponts, le Redoutable se débat quelque temps dans cette double étreinte. Ses canons démontés, sa poupe déchirée et pendante, son grand mât abattu, ses porte-haubans en feu, n’ont point encore appris au capitaine Lucas la nécessité de se rendre ; mais LE NEPTUNE et le Leviathan ont coupé la ligne à leur tour, et toute résistance devient désormais inutile. A une heure cinquante-cinq minutes, le capitaine Lucas livre à l’ennemi un vaisseau criblé de boulets et les débris d’un équipage qui compte en ce moment 522 hommes hors de combat. « Jamais l’intrépide Nelson ne pouvait succomber en combattant des ennemis plus dignes de son courage [39]. »

Unis par leurs mâts abattus, qui sont tombés d’un vaisseau sur l’autre, le Victory, le Redoutable et le Téméraire dérivent ensemble vers l’arrière-garde. Arrivé à cent mètres du Fougueux, le Téméraire dirige vers ce vaisseau ses canons de tribord. Malgré le double combat qu’il vient de soutenir contre le Royal Sovereign et le Belleisle, le Fougueux, digne émule du Redoutable, n’hésite point à aborder le Téméraire. Mortellement blessé, l’intrépide capitaine Baudouin, héros simple et modeste, dont la France a laissé périr le nom et auquel l’Angleterre eût donné une tombe à Westminster, Baudouin, de la dunette où il est tombé, anime encore son équipage ; mais il retient en vain, par un suprême effort, la vie qui lui échappe. Il expire, trop heureux d’expirer avant d’avoir vu son vaisseau au pouvoir de l’ennemi ! Cette nouvelle lutte est trop inégale ; le second du Fougueux, le capitaine de frégate Bazin, est blessé ; 400 hommes sont hors de combat ; les Anglais s’élancent dans les grands haubans du Fougueux, se rendent maîtres du pont et amènent eux-mêmes le pavillon du vaisseau français.

Au moment où le Fougueux et le Redoutable succombaient sous l’effort des trois-ponts anglais, la Santa-Anna, démâtée de tous mâts depuis près d’une demi-heure, se rendait au vaisseau de Collingwood. Ce fut la première victoire remportée à l’arrière-garde. Les Anglais avaient rencontré dans cette partie de la ligne une résistance inattendue. Isolé au milieu des vaisseaux français, le Belleisle, après avoir repoussé le Fougueux, supportait depuis une heure le feu de l’Achille, de l’Aigle et du Neptune. Démâté de ses trois bas-mâts, et comme enseveli sous cet amas de voiles et de cordages, ce vaisseau anglais garde encore ses couleurs au tronçon de son mât d’artimon. Il essuie nos volées sans pouvoir y répondre ; mais bientôt les secours lui arrivent de toutes parts. Le Polyphemus vient s’interposer entre lui et le Neptune ; le Defiance l’abrite du feu de l’Aigle ; LE SWIFTSURE le salue de trois acclamations et se précipite vers l’Achille.

Au vent de ces vaisseaux, une lutte terrible s’est déjà engagée entre le Mars et le Pluton, entre le Tonnant et l’Algésiras. Le Mars voit son commandant emporté par un boulet ; le Pluton, qui porte le guidon de l’intrépide capitaine Cosmao [40], se dispose à tenter l’abordage, quand un nouveau peloton de vaisseaux anglais l’oblige à se retirer.

L’Algésiras, abordé par le Tonnant, se montre également digne de sa haute réputation ; mais la position qu’occupe le Tonnant donne au vaisseau anglais un trop grand avantage. Le beaupré engagé dans les haubans du Tonnant, l’Algésiras ne peut se servir de son artillerie et reçoit un feu roulant d’enfilade. Le contre-amiral Magon, jaloux de guider ses marins à bord du vaisseau anglais, les rallie sous ce feu meurtrier et combat avec eux au premier rang. Atteint déjà au bras et à la cuisse, il refuse de quitter le pont ; il cède cependant aux instances de ses officiers. Deux matelots l’entraînent ; un biscaïen vient alors le frapper à la poitrine. Il tombe au moment où le mât de misaine est déjà abattu. Presque au même instant, le feu se déclare dans la fosse aux lions ; le grand mât et le mât d’artimon couvrent le pont de leurs débris. Le capitaine de pavillon Letourneur, le lieutenant de vaisseau Plassan, ont été grièvement blessés. Un jeune officier que la mort a respecté, et auquel l’avenir réserve de plus heureux combats [41], M. Botherel de La Bretonnière, prolonge encore quelques instans cette défense héroïque ; mais les matelots anglais ont envahi le pont de l’Algésiras. Au milieu de la confusion qu’a produite la chute des trois bas-mâts, ils prennent possession d’un vaisseau entièrement désemparé.

Non loin de l’Algésiras, 4 vaisseaux français, l’Aigle, le Swiftsure, le Berwick et l’Achille, soutiennent avec le même courage un combat acharné. Après avoir engagé le Bellerophon vergue à vergue pendant près d’une heure, l’Aigle, séparé malgré lui d’un ennemi qu’il avait à demi réduit par le feu de sa mousqueterie, s’est porté contre le Belleisle. Privé de son commandant, le brave capitaine Gourrège, il succombe à trois heures et demie sous les coups réunis du Revenge et du Défiance.

Le Swiftsure a perdu 250 hommes : l’intrépide et brillant officier qui commande la manœuvre sous les ordres du capitaine Villemadrin, le lieutenant de vaisseau Aune, est renversé de son banc de quart. C’est le troisième officier qu’ait atteint le feu de l’ennemi. Le Swiftsure est enfin accablé par le Bellerophon et le Colossus.

Le Berwick, sous les ordres du capitaine Camas, du vaillant capitaine Camas, comme l’appelle à bon droit l’historien anglais [42], combat successivement le Defence et l’Achilles. Malgré la chute de ses mâts, il se défend avec la même ardeur. 51 cadavres jonchent déjà ses batteries ; 200 blessés encombrent son entrepont. Le capitaine Camas reçoit le coup mortel ; son second, le lieutenant de vaisseau Guichard, lui survit à peine quelques minutes. Le Berwick tombe alors au pouvoir des Anglais.

L’Achille a des premiers assailli le Belleisle ; il se trouve bientôt enveloppé à son tour. Le Polyphemus, dégagé du Neptune, qui se porte à l’extrême arrière-garde, LE SWIFTSURE, le Prince, de 98, l’écrasent du feu roulant de leurs batteries. Le commandant Deniéport, déjà blessé à la cuisse, est tué à son poste qu’il n’a pas voulu abandonner. Le mât de misaine, à demi dévoré par l’incendie qui vient d’éclater dans la hune, est bientôt abattu par les boulets ennemis ; il tombe sur le pont, qu’il couvre de sa masse embrasée. L’Achille, en proie aux flammes, ne voit plus un vaisseau allié autour de lui ; la plupart de ses officiers ont été tués ou blessés, et c’est un enseigne de vaisseau qui occupe la place du brave capitaine Deniéport. L’intrépide Cauchard, seul débris d’un état-major de héros, combat sans espoir, mais combat encore. La crainte d’une effroyable explosion éloigne enfin les vaisseaux anglais. L’Achille n’a plus à combattre que l’incendie ; il s’agite en vain dans cette agonie douloureuse. Vers cinq heures et demie, ce glorieux vaisseau, dont le pavillon n’a pas été amené, saute en l’air avec une portion de son équipage.

Long-temps avant cet épouvantable accident, le désordre le plus complet régnait à l’arrière-garde. Coupée sur tous les points, cette partie de la ligne ne présentait plus qu’un amas confus de vaisseaux entourés et près de s’affaisser sous le nombre. Le Monarca, d’abord canonné par le Tonnant, cède au feu du Bellerophon ; le Bahama se rend au Colossus ; l’Argonauta, écrasé par les premières volées de l’Achilles, est contraint d’amener son pavillon devant les nouveaux ennemis qui le pressent ; le San-Juan Nepomuceno est amariné par le Dreadnought. 7 vaisseaux français et 5 vaisseaux espagnols ont déjà succombé ; mais 10 vaisseaux anglais ont acheté chèrement ces premiers avantages : le Victory compte 159 hommes hors de combat, le Royal Sovereign 141, le Téméraire 123, le Mars et le Colossus ont éprouvé des pertes non moins considérables. Le premier de ces vaisseaux, dans son engagement avec le Pluton, a eu 98 hommes tués ou blessés ; le second 200, pendant qu’il combattait successivement l’Argonaute [43], commandé par le capitaine Épron, le Bahama et le Swiftsure. La prise de l’Algésiras a coûté 76 hommes au Tonnant ; le Bellerophon, dans son abordage avec l’Aigle, a perdu 150 hommes et son capitaine, atteint d’une blessure mortelle. Le Belleisle, bien que complètement démâté, a moins souffert que le Bellerophon et le Colossus. Le nombre des morts et des blessés s’élève, à bord de ce vaisseau, à 126, à 72 à bord de l’Achilles, à 70 à bord du Defiance, à 79 à bord du Revenge. Tels sont les vaisseaux anglais qui ont supporté tout le poids de l’action ; la plupart flottent désempares au milieu des vaincus, masses inertes et haletantes, incapables d’engager un nouveau combat ; mais une imposante réserve parcourt en ce moment le champ de bataille et recueille les fruits de leur victoire. Dans la seule colonne de Collingwood, colonne plus sérieusement engagée cependant que celle de Nelson, cette réserve se compose encore de 6 vaisseaux presque intacts : 2 vaisseaux à trois ponts, le Dreadnought, qui n’eut que 33 hommes atteints par notre feu, le Prince, qui n’en eut pus un seul ; 3 vaisseaux de 74, 1 vaisseau de 64, comptant à peine à la fin de la journée, le Defence 36 hommes tués ou blessés, le Thunderer 16, LE SWIFTSURE 17, le Polyphemus 6. Ces vaisseaux, arrivés sur le lieu de l’action trois heures après le Royal Sovereign et le Belleisle, portent sur tous les points de l’arrière-garde un irrésistible effort.

Un dernier groupe de vaisseaux français et espagnols s’est rassemblé autour de l’amiral Gravina. Appuyé du San-Idelfonso, le Prince des Asturies a déjà combattu le Defiance et le Revenge. Le Dreadnought, le Polyphemus et le Thunderer accourent pour l’accabler ; le Pluton et le Neptune accourent pour le défendre. Gravina est blessé ; son chef d’état-major, le contre-amiral Escaño, est atteint à ses côtés. Le San-Ildefonso amène sous la volée du Defence ; le Prince des Asturies sort alors de la ligne, et arbore au grand mât le signal de ralliement. La frégate la Thémis, commandée par le brave capitaine Jugan, vient l’enlever sous le feu de l’ennemi et l’entraîne vers Cadix. A regret, le Pluton et le Neptune se rangent sous son pavillon, et vont rejoindre l’Argonaute et l’Indomptable, qui, avec le San-Leandro, le San-Justo et le Montanez, s’éloignent lentement du champ de bataille.

La colonne de Collingwood a rempli sa tâche. Des 20 vaisseaux qu’elle a combattus, 10 lui ont opposé une résistance sérieuse ; quelques-uns l’ont canonnée de trop loin, d’autres ont plié trop tôt ; 8 seulement échappent à sa poursuite. L’aile gauche de l’armée combinée est dispersée ou détruite, mais à l’aile droite on peut combattre encore. Là Dumanoir, comme nous l’avons dit, possède 10 vaisseaux intacts, et, à un mille à peine de cette puissante réserve, le Bucentaure et la Santissima-Trinidad partagent glorieusement les mêmes dangers et repoussent les mêmes attaques. LE NEPTUNE, de 98, le Leviathan et le Conqueror, de 74, l’Africa, de 64, entourent ces deux vaisseaux et les foudroient de leur artillerie. Calme et résigné au milieu de l’affreux désastre qu’il a prévu, Villeneuve s’étonne cependant que Dumanoir hésite aussi long-temps à voler à son secours. Depuis le commencement de l’action, l’avant-garde n’a eu d’autre ennemi à repousser qu’un chétif vaisseau de 64, l’Africa, qui, séparé pendant la nuit de l’armée anglaise, a dû, pour arriver jusqu’au vaisseau du contre-amiral Cisneros, prolonger, à portée de canon, la division du contre-amiral Dumanoir. Villeneuve, pendant qu’il lui reste un mât encore pour y faire flotter ses signaux, ordonne à l’avant-garde de virer lof pour lof tout à la fois. Dumanoir répète ce signal. Moins long-temps différée, cette manœuvre eût pu rétablir le combat ; mais le temps a marché, et le feu du Bucentaure et de la Santissima-Trinidad s’affaiblit déjà. On voit bientôt, comme les arbres d’un bois séculaire, leurs mâts coupés au pied chanceler et s’abattre. Déplorable résultat d’un instant d’hésitation ! Dumanoir, forcé d’assister aux suprêmes convulsions de ces nobles navires, compte avec anxiété les instans qu’il leur reste à vivre. L’avant-garde, il n’en peut plus douter, arrivera trop tard. Il est près de trois heures avant que la faiblesse de la brise lui ait permis d’achever son évolution. Les 10 vaisseaux dont cette avant-garde se compose se partagent alors en deux pelotons égaux. Le Scipion, le Duguay-Trouin, le Mont-Blanc et le Neptuno se rangent dans les eaux du Formidable et manœuvrent pour passer au vent de la ligne ; le San-Francisco d’Asis, le San-Augustino, le Rayo, de 100 canons, le Héros et l’Intrépide gouvernent directement sur le Bucentaure.

Ces 5 vaisseaux ont cherché pour se rendre au feu un chemin plus court que celui que leur indique le Formidable ; mais tous ne persévèrent pas dans cette voie généreuse : sur le champ de bataille, au lieu de combattans épuisés, ils trouvent des vaisseaux frais pour les recevoir. Le Britannia, de 100 canons, l’Ajax et l’Orion, de 74, l’Agamemnon, de 64, ont eu le temps d’accourir. A cette vue, le Rayo et le San-Francisco, après avoir essuyé pendant quelque temps le feu du Britannia, se hâtent d’opérer leur retraite et vont se réunir à la division de l’amiral Gravina. Le Héros, qui les précédait, continue sa route. Une lutte inégale s’engage ; le brave capitaine Poulain a été tué dès le commencement de l’action ; son vaisseau, qu’il n’anime plus de sa présence et qui a déjà perdu 34 hommes, se soustrait, non sans peine, à une capture devenue imminente. Le San-Augustino, canonné par plusieurs vaisseaux anglais, est enlevé à l’abordage par le Leviathan. En ce moment, le Bucentaure et la Santissima-Trinidad, complètement, démâtés, sont à la merci de l’ennemi. Villeneuve cherche un canot qui puisse le transporter sur un autre vaisseau. « Le Bucentaure, dit-il, a rempli sa tâche ; la mienne n’est pas encore terminée ; » mais les boulets qui l’ont épargné ne lui ont point laissé le moyen d’obéir à ces dernières inspirations de son courage. Il n’est pas un endroit du Bucentaure qui n’ait été criblé par les projectiles de l’ennemi, pas une embarcation qui n’ait été mise en pièces. Les canons sont démontés ou masqués par les débris de la mâture ; 209 hommes, morts, blessés et mourais, gisent étendus dans les batteries et dans l’entrepont. Villeneuve cède à la fatalité et se rend au vaisseau le Conqueror. Un canot de ce vaisseau, monté par quatre hommes, se fait jour à travers les débris qui entourent le Bucentaure, et, sous la pluie de projectiles qui se croisent encore en tous sens sur le champ de bataille (foudres impuissans des vaisseaux qui succombent, ou derniers traits de mort lancés par les vainqueurs), le capitaine Atcherley, commandant les soldats de marine du Conqueror, parvient à conduire à bord du vaisseau le Mars le commandant en chef de l’armée franco-espagnole.

De son lit de douleur, Nelson entend les acclamations dont l’équipage du Victory salue la capture du Bucentaure. Il demande avec instance qu’on appelle le capitaine Hardy. « Eh bien ! Hardy, lui dit-il en l’interrogeant du regard, où en est le combat ? La journée est-elle à nous ? Sans aucun doute, milord, répond le capitaine Hardy : 12 ou 14 vaisseaux ennemis sont déjà en notre pouvoir, mais 5 vaisseaux de l’avant-garde viennent de virer de bord et paraissent disposés à se porter sur le Victory. J’ai appelé autour de nous 2 ou 3 de nos vaisseaux encore intacts, et nous leur préparons un rude accueil. — J’espère, Hardy, ajoute l’amiral, qu’aucun de nos vaisseaux à nous n’a amené son pavillon ? » Hardy s’empresse de le rassurer. « Soyez tranquille, milord, lui dit-il ; il n’y a rien à craindre de ce côté-là. » Nelson attire alors vers lui le capitaine du Victory. « Hardy, murmure-t-il à son oreille, je suis un homme mort. Je sens la vie qui m’échappe… Encore quelques minutes, et ce sera fini… Approchez-vous davantage… Écoutez, Hardy ; quand je ne serai plus, coupez mes cheveux pour les donner à ma chère lady Hamilton… et ne jetez pas mon pauvre corps à la mer ! » Hardy serre avec émotion la main de l’amiral et se hâte de remonter sur le pont.

Dumanoir est enfin arrivé par le travers du Victory. Il trouve le Bucentaure amariné, la Santissima-Trinidad réduite et toute une escadre ennemie groupée autour de ces vaisseaux : le Spartiate et le Minotaur, qui n’ont point encore tiré un coup de canon, l’Agamemnon, le Britannia, l’Orion, l’Ajax et le Conqueror, qui ont à peine combattu. A l’arrière-garde, 6 autres vaisseaux anglais se sont formés en ligne pour couvrir leurs prises ; le Victory et le Téméraire, ranimés par cet instant critique, se sont débarrassés du Fougueux et du Redoutable et sont parvenus à démasquer leurs batteries. « Arriver dans ce moment sur l’ennemi, comme l’écrivait quelques jours plus tard l’amiral Dumanoir au ministre, eût été un coup de désespoir qui n’eût abouti qu’à augmenter le nombre de nos pertes, » mais qui eût sauvé, il faut bien l’ajouter, la mémoire du commandant de l’avant-garde. Cette avant-garde n’opère point cependant sa retraite sans combattre. Le Formidable a son gréement haché, ses voiles entièrement criblées, 65 hommes tués ou blessés, et près de quatre pieds d’eau dans la cale. Le Duguay-Trouin, le Mont-Blanc et le Scipion sont presque également maltraités par le feu de l’escadre anglaise. Le Neptuno, demeuré en arrière, est coupé par le Spartiate et le Minotaur. Le capitaine Valdès, qui commande le Neptuno, se défend pendant plus d’une heure et ne rend son vaisseau qu’entièrement démâté. Intrépides alliés, généreux martyrs plutôt qu’utiles soutiens d’une cause étrangère, la plupart des officiers espagnols rachetèrent noblement en ce jour quelques actes isolés de faiblesse. Plût à Dieu que la vigueur de leurs bras eût répondu à leur courage, et que les vaisseaux de Charles IV eussent valu leurs capitaines ! Sous le vent de la ligne, un vaisseau français, l’Intrépide, occupe quelque temps encore les vaisseaux anglais. Sur cette arène désolée où ne flotte plus un pavillon ami, le brave capitaine Infernet oublie qu’il prolonge seul une résistance désormais stérile. Il repousse le Leviathan et l’Africa, reçoit le feu de l’Agamemnon et de l’Ajax, combat l’Orion bord à bord, et, démâté de ses trois bas-mâts, n’amène que sous la volée du Conqueror.

La victoire de la flotte anglaise est alors complète. Hardy, délivré de toute inquiétude, veut en donner lui-même l’assurance à l’amiral. Il pénètre une seconde fois à travers la foule sanglante des blessés et des morts jusqu’au lit de Nelson. Au milieu de cette atmosphère chaude et méphitique, le héros s’agitait dans une suprême angoisse. Le front baigné d’une sueur froide, les membres inférieurs déjà glacés, il semblait n’arrêter un dernier souffle de vie errant sur ses lèvres que pour emporter dans la tombe la douceur d’un nouveau triomphe. En lui apprenant la glorieuse issue de ce grand combat, Hardy met un terme à d’atroces souffrances et délie doucement cette ame énergique. Nelson lui donne encore quelques ordres, murmure quelques mots entrecoupés d’une voix affaiblie ; puis, se soulevant à demi par un soudain effort« Dieu soit béni ! dit-il ; j’ai fait mon devoir ! » Il retombe sur sa couche, et un quart d’heure après, sans trouble, sans secousses, sans une convulsion ; rend son ame à Dieu.

Cette nouvelle est portée à Collingwood, et, même au milieu de l’ivresse de la victoire, le pénètre de la plus poignante douleur ; mais la gravité des circonstances lui interdit de donner un libre cours à ses regrets. Des 33 vaisseaux français et espagnols qui, le matin même, offraient si fièrement le combat à la flotte anglaise, 11 se retiraient alors vers Cadix, 4 suivaient au large l’amiral Dumanoir ; 18 avaient succombé, criblés de boulets et couverts de gloire. Des vaisseaux ainsi défendus étaient sans doute une importante conquête, mais une conquête qui pouvait s’abîmer d’un instant à l’autre sous les pieds des vainqueurs. Le gouffre avait déjà dévoré l’Achille ; le Redoutable flottait à peine. 8 vaisseaux n’avaient pas un seul mât qui ne fût abattu ; 8 autres étaient en partie démâtés. Dans l’escadre anglaise, le Royal Sovereign, le Téméraire, le Belleisle, le Tonnant, le Colossus, le Bellerophon, le Mars et l’Africa, également maltraités, pouvaient se mouvoir à peine ; 6 autres vaisseaux avaient perdu ou leurs vergues ou leurs mâts de hune ; la plupart avaient leurs voiles en lambeaux. Le cap Trafalgar, qui devait donner son nom à cette grande journée, était à huit ou neuf milles sous le vent de la flotte ; les dangers de la côte d’Andalousie n’en étaient plus qu’à quatre ou cinq, et la houle plus encore que le vent portait vers la terre les vaisseaux désemparés. Le Royal Sovereign, que Collingwood avait quitté pour transporter son pavillon sur la frégate l’Euryalus, venait de sonder par treize brasses d’eau. Il fallait, — c’était la nouvelle victoire que devait remporter Collingwood, — que 14 vaisseaux et 4 frégates encore en état de manœuvrer arrachassent aux périls de cette situation 17 ou 18 vaisseaux incapables de s’en tirer sans leur secours.

Nelson, prévoyant cet inévitable résultat d’une affaire décisive, avait annoncé, avant le combat, l’intention d’essuyer au mouillage le coup de vent qui se préparait : sur son lit de mort, il avait une dernière fois rappelé au capitaine Hardy la nécessité de jeter l’ancre dès que l’action serait terminée ; mais jeter l’ancre en ce moment, c’eût été abandonner chaque vaisseau à ses propres ressources, et les vaisseaux qui avaient été sérieusement engagés, ceux précisément qui se trouvaient hors d’état de faire voiles, se trouvaient également hors d’état de mouiller. Les boulets n’avaient rien respecté : ils avaient coupé les câbles dans les batteries, fracassé ou désemparé les ancres suspendues aux bossoirs ou dans les porte-haubans des vaisseaux, comme ils avaient renversé les mâts et brisé les vergues. Le Swiftsure, le San-Juan, le San-Ildefonso et le Bahama, moins maltraités que les autres prises, trouvèrent seuls le moyen de mouiller sous le cap Trafalgar. Ce furent aussi les seuls trophées que les Anglais parvinrent à conduire à Gibraltar. A minuit, la tempête éclata dans toute sa violence. Si le vent n’eût passé alors de l’ouest au sud-sud-ouest et n’eût, par ce changement inespéré, éloigné l’escadre de la côte, toute l’habileté de Collingwood n’eût point sauvé d’une destruction complète un seul de ces vaisseaux en ruine. Collingwood saisit ce moment pour virer de bord, mais, malgré cette chance heureuse, il n’en fallut pas moins de prodigieux efforts, tels qu’on en pouvait à peine attendre même de ces vieux croiseurs formés à l’école de Jervis et de Nelson, — pour entraîner au large cette flotte mutilée, plus nombreuse que la flotte qui s’empressait autour d’elle. Vingt-quatre heures après sa victoire, l’armée anglaise avait déjà perdu cinq des vaisseaux qu’elle avait capturés : le Redoutable coulait bas sous la poupe du SWIFTSURE, qui le remorquait ; le Fougueux se brisait à la côte près de Santi-Petri ; l’Aigle, abandonné par les vaisseaux qui l’escortaient, le Bucentaure et l’Algésiras, repris sur les Anglais par les débris de leurs équipages héroïques, essayaient de gagner Cadix.

La tempête se calmait à peine, que Collingwood eut à craindre un nouveau danger. Le 23 octobre, par un trait d’audace qui montrait toute la fermeté de son ame, le capitaine Cosmao, sous l’impression sinistre d’un si grand désastre, osa reprendre la mer et braver encore une fois l’escadre anglaise. Suivi de 2 autres vaisseaux français, 2 vaisseaux espagnols, 5 frégates et 2 bricks, le Pluton, faisant trois pieds d’eau à l’heure, avec un équipage réduit à 400 hommes et 9 canons démontés, se porta à la rencontre des vaisseaux anglais qui remorquaient le Neptuno et la Santa-Anna, et les contraignit à lâcher prise. Les frégates françaises ramenèrent ces deux vaisseaux espagnols au port. Redoutant de nouvelles attaques, Collingwood se décida à brûler l’Intrépide et le San-Augustino, à couler la Santissima-Trinidad et l’Argonaéta. Le Monarca, et le Berwick, qu’il espérait sauver, se perdirent près de San-Lucar. Cependant la tempête, en ravissant à l’armée anglaise ces précieux gages de son triomphe, ne porta pas un coup moins sensible aux débris de notre armée. Le Bucentaure, au moment d’entrer dans Cadix, se creva sur le banc de roche appelé les Puercos ; l’Aigle s’échoua devant Puerto-Real ; l’Indomptable qui, mouillé devant Cadix, avait reçu l’équipage du Bucentaure, se jeta à son tour sur la chaîne de récifs qui borde la ville de Rota ; le San-Francisco d’Asis se perdit sur les rochers du fort de Sainte-Catherine ; le Rayo, à l’embouchure du Guadalquivir ; et, comme si la fatalité qui poursuivait la malheureuse armée de Villeneuve et de Gravina n’était point épuisée encore, les 4 vaisseaux de Dumanoir, rencontrés par les 4 vaisseaux et les 4 frégates de sir Richard Strachan, succombaient le 5 novembre, sous le cap Ortegal, après la plus magnifique résistance. Le 25 octobre, le vice-amiral Rosily arriva de Madrid à Cadix. Des 33 vaisseaux qu’il venait commander, il ne trouva plus que 5 vaisseaux français et 3 vaisseaux espagnols. Il arbora son pavillon à bord du Héros, mais ne changea point la fortune de l’escadre. Aucun des vaisseaux qui avaient suivi le pavillon de Villeneuve ne devait revoir les ports de France. Le Héros, le Neptune, l’Algésiras, l’Argonaute et le Pluton, faibles restes de cette puissante flotte, constamment bloqués dans Cadix par une escadre anglaise, tombèrent, en 1808, entre les mains des insurgés espagnols.

Trafalgar marque le terme de la grande guerre maritime. Le combat de Santo-Domingo et l’incendie de nos vaisseaux en rade de l’île d’Aix par les brûlots de l’amiral Gambier et de lord Cochrane vinrent d’ailleurs achever de porter le découragement dans les rangs de nos escadres. Après ce dernier revers, la guerre navale, si amoindrie déjà, se réduisit pour la marine française à des proportions indignes d’un grand peuple : elle n’offrit plus à nos officiers que des excursions désespérées à travers une nuée d’ennemis contraints de rendre hommage à leur glorieuse audace : sublimes tentatives dont nous avons écouté bien des fois l’attachante histoire, immortels souvenirs que nous aimerions à rassembler un jour pour les offrir à l’émulation d’une ardente jeunesse, bien digne assurément de venger les malheurs de nos pères ! Mais, pendant qu’il lançait ainsi ces enfans perdus au milieu de l’océan, l’empereur rassemblait de toutes parts les élémens d’une marine nouvelle. Le destin, qui le poursuivait sans relâche, ne lui laissa point le temps de recueillir le prix de ses efforts. Quant à l’Espagne, déjà prête à se détacher de notre cause, elle vit, après Trafalgar, sa marine factice rentrer dans le néant, d’où un projet gigantesque l’avait fait sortir pour un jour.


XI.

Telles furent les conséquences de cette fatale campagne, ouverte sous de plus heureux auspices. Quand nos vaisseaux débloquaient Cadix et le Ferrol, quand l’Angleterre consternée tremblait pour les Antilles, tremblait même pour ses propres rivages, qui eût osé penser que ces premiers succès préparaient de si grands revers, et que la campagne d’Angleterre se terminerait comme avait commencé la campagne d’Égypte ? Ces deux événemens, Trafalgar et Aboukir, s’expliquent cependant l’un par l’autre ; ils s’enchaînent et se complètent : ce sont deux épisodes de la vie d’un même homme, deux périodes presque inévitables de la vie d’une même marine. Puisqu’une première épreuve ne nous avait rien appris, les mêmes témérités pouvaient réussir encore : l’ennemi n’avait rien à changer dans sa tactique, puisque nous n’avions rien changé dans nos moyens de défense. Le génie de Nelson, c’est d’avoir compris notre faiblesse ; le secret de ses triomphes, c’est de nous avoir attaqués. Le premier, il brisa le prestige qui protégeait encore nos vaisseaux et s’enhardit lui-même par la facilité de sa victoire. La supériorité des vaisseaux anglais sur les nôtres, il ne faut pas l’oublier, n’avait été consacrée que par de faibles avantages avant le combat d’Aboukir ; mais cette funeste journée eut dans la guerre maritime les mêmes conséquences qu’avait eues la campagne d’Italie dans la guerre continentale. De cette époque seulement datent, pour les deux nations entre lesquelles le sort hésita si long-temps, les rapides conquêtes et les grands traits d’audace. L’esprit d’entreprise de Nelson trouva des émules, comme le génie militaire du général Bonaparte avait trouvé des imitateurs. Leurs triomphes furent le signal auquel se levèrent de toutes parts ces jeunes capitaines qu’enflamma leur exemple, ces ardens prosélytes, jaloux de prouver comme eux à l’Europe ce qu’on pouvait opérer avec ces deux leviers dont elle ignorait la puissance, des soldats français et des vaisseaux anglais.

La révolution stratégique qui s’était accomplie sur les bords du Pô et de l’Adige fut donc inaugurée presque au même instant à l’embouchure du Nil, Des deux côtés, cette révolution était également préparée : Bonaparte trouva les soldats aguerris de Schérer, Nelson conduisit au feu l’élite des vaisseaux de Jervis ; mais ici le rapprochement s’arrête : Nelson n’a rien, dans sa manière, de cette profondeur de vues, de cette précision mathématique qui distinguent l’école de l’empereur. Un général qui prendrait le contre-pied de sa tactique, qui placerait son adversaire dans les positions où le plus souvent l’illustre amiral s’est jeté lui-même, aurait admirablement préparé la défaite de l’armée ennemie. Entre vaisseaux également exercés, vouloir se guider sur cette tactique excentrique, telle qu’elle ressort des exemples plus encore que des préceptes de Nelson, ce serait, on peut l’affirmer sans crainte, courir à une perte certaine. Dans la situation respective où se trouvaient en 1798 et en 1805 les deux marines, ces assauts téméraires devaient au contraire donner à la victoire une portée qu’elle n’avait jamais eue dans aucune guerre maritime. Les fautes de Nelson, si l’on peut appeler de ce nom les inspirations qui réussissent, tournèrent alors à son avantage. Les vaisseaux qu’il laissa entourer ou qu’il présenta isolément sur le champ de bataille supportèrent en effet, sans trop en souffrir, tout le poids d’une artillerie mal servie et d’un tir mal dirigé ; les vaisseaux qu’il oublia en arrière (vaisseaux que le moindre changement de vent eût pu empêcher de prendre part au combat lui fournirent ce qui rend seul la victoire complète et fructueuse, une réserve imposante et inattendue. C’est ainsi qu’on put observer deux phases bien distinctes dans ces grandes batailles où commanda Nelson : la première, flottante et douteuse ; la seconde, foudroyante et décisive. De bons canonniers auraient assurément modifié le dénoûment de ces drames sinistres, car ils auraient écrasé l’armée anglaise dès le premier acte, Fait pour surprendre la fortune par son audace plutôt que pour l’enchaîner par ses manœuvres, Nelson enleva donc pour ainsi dire nos escadres à la baïonnette. Il fut le Suwarow, et non pas, comme on l’a prétendu, le Bonaparte des mers [44].

Les combats d’Aboukir et de Trafalgar ont bouleversé les anciennes notions de stratégie maritime : les ont-ils remplacées par les lois d’une stratégie infaillible, d’une stratégie que nos amiraux aient intérêt à étudier ? Il est sans doute plus d’une circonstance où ils pourraient s’aider de ces aventureuses traditions ; mais cette stratégie, nous croyons l’avoir suffisamment démontré, ne peut être que la stratégie des forts contre les faibles, des marines aguerries contre les marines peu exercées ; et ce n’est point contre de telles marines que nos vaisseaux ont à se préparer, c’est contre un ennemi qui se souvient des leçons de Nelson, qui serait prêt encore à les appliquer, si nous n’avions à lui opposer que de nouveaux ordres de bataille et non point de meilleures escadres. Il y a pour nous, dans la dernière guerre, de plus sérieuses études à faire que des études de tactique. Les Anglais n’ont dû leurs triomphes ni au nombre de leurs vaisseaux, ni à la richesse de leur population maritime, ni à l’influence officielle, ni aux combinaisons savantes de leur amirauté. Les Anglais nous ont vaincus parce que leurs équipages étaient plus instruits, leurs escadres mieux disciplinées que les nôtres ; Cette supériorité fut le fruit de quelques campagnes ; ce fut l’œuvre de Jervis et de Nelson. C’est donc ce travail lent et secret dont il faut épier les mystères ; c’est Nelson organisant son armée qu’il faut essayer de bien connaître, si l’on veut comprendre le Nelson qui combat avec une heureuse audace. Ce sont les moyens qu’il faut s’attacher à découvrir, si l’on aspire à toucher le but.

Qu’était Nelson avant Aboukir ? L’élève chéri, l’associé de Jervis, l’admirateur passionné du grand comte qui introduisit le premier, dans la marine anglaise, cette ferme discipline, cette régularité dans le zèle que nous pouvons envier encore aujourd’hui. Nelson apprit alors de Jervis « à conserver des équipages valides sans interrompre ses croisières, à maintenir pendant des années entières ses vaisseaux à la mer sans les renvoyer au port, à mettre en première ligne, avant des soins plus frivoles (frippery and gimcrack), l’instruction militaire et pratique de la flotte (the exercise of the great guns and the pratical seamanship). » Son heureuse nature lui vint ensuite en aide, et d’une armée disciplinée fit une armée de frères (a band of brothers). Seul avec Collingwood, Nelson a possédé cette science du commandement, énergique sans dureté, persuasif sans faiblesse, agissant par prestige bien plus que par autorité. Idole de ses matelots, il posséda au même degré l’affection, plus difficile à conquérir, des officiers de son escadre ; mais ce sentiment précieux, il ne lui suffisait point de l’obtenir pour sa personne : il voulait, — sage et grande politique, — le faire régner dans la flotte entière et pénétrer d’un dévouement mutuel tous ces hommes destinés à combattre ensemble. Dans la baie de Naples, sur les côtes de la Baltique, devant Toulon comme devant Cadix, en présence des préoccupations les plus graves, des péripéties les plus pressantes, il sut trouver le temps de s’interposer dans les moindres querelles et d’étouffer d’une main prévoyante les conflits qui allaient éclater. C’est surtout en voyant cet homme illustre descendre à ces soins concilians, s’abaisser à ces humbles négociations, que l’on comprend mieux quelle peut être la salutaire influence d’un chef aimé sur l’escadre qu’il commande. Loin de se retrancher, au nom de je ne sais quelle fausse dignité, dans des régions en quelque sorte inaccessibles, Nelson se mêlait, au contraire, de tout son pouvoir, à la vie intime de sa flotte, en devenait bientôt le centre, et, attirant vers lui toutes ces volontés près de se diviser, les confondait dans une seule pensée, les faisait converger vers un but unique : l’anéantissement de nos flottes.

Ce, qui assurait d’ailleurs à Nelson un dévouement facile, un concours empressé de la part de ses officiers, c’était la lucidité naïve de ses ordres, la netteté de ses instructions. « Je suis prêt, disait-il souvent, à sacrifier la moitié de mon escadre pour détruire l’escadre française. » Tout plein de cette idée, il est sans exemple qu’il ait blâmé un officier malheureux, ou manqué à le défendre. Le capitaine zélé, à ses yeux, n’avait jamais tort. S’il perdait son navire, il méritait d’en obtenir un autre. « Je ne suis point, écrivait-il dans un cas pareil à la rigoureuse amirauté, de ces gens qui ont peur de la terre. Ceux qui craignent d’approcher de la côte feront difficilement de grandes choses, surtout avec un petit navire. On peut se consoler de la perte d’un bâtiment ; mais la perte des services d’un brave officier serait, suivant moi, une. perte nationale. Et, permettez-moi de vous le dire, milords, si j’avais été censuré, moi aussi, chaque fois que j’ai mis en péril mon vaisseau ou ma flotte, il y a long-temps que je serais hors de la marine, au lieu d’être dans la chambre des pairs. » Voilà par quels moyens Nelson forma des capitaines qui pussent seconder son audace. Il leur apprit, et par son exemple, et par ses leçons, et par ce zèle sympathique peu d’honorables infortunes, à considérer la conservation du navire comme un soin secondaire, l’accomplissement des ordres reçus comme l’étude principale. Il sut leur inspirer (et il y mit tous ses soins) cette féconde confiance qui l’animait lui-même, quand il faisait devant Gênes, en 1795, cette concluante réponse au général Beaulieu : « Ne craignez rien pour mon escadre. Si elle se perd, notre amiral saura bien en trouver une autre pour la remplacer. »

Au milieu du tourbillon de la guerre, les gouvernemens sont plus disposés à subir de pareils sacrifices : ils s’en irritent dans des temps plus réguliers. Il faut cependant prévoir et accepter quelquefois ces inévitables accidens, si l’on a l’ambition de former une marine active, qui n’ait point à se défaire, en des occurrences plus pressantes, des allures trop timides qu’elle aurait contractées sous un régime de responsabilité exagérée [45]. Ce que Nelson a tenté avec ses vaisseaux pendant cette carrière si bien remplie, ce qu’il leur a fait courir de risques et de périls pendant cette odyssée aventureuse, frappera d’étonnement tous les hommes de mer. Sans parler de cette baie d’Aboukir dans laquelle il lança son escadre, au coucher du soleil, sur la foi d’un mauvais croquis trouvé à bord d’un bâtiment de commerce français ; sans rappeler sa périlleuse campagne de la Baltique, quel est l’officier qui n’admirera cette dernière croisière dans la Méditerranée, pendant laquelle il conduisit sa flotte et ce vieux Victory, accoutumé à plus de ménagemens, dans des passes à peu près inconnues, et qui, même aujourd’hui, nous semblent à peine praticables pour de pareils navires ? Il n’est point de difficultés de navigation qu’à cette école les Anglais n’eussent appris à braver. Tel est, en partie ; le secret de ces croisières opiniâtres qui, même au cœur de l’hiver, tenaient nos ports bloqués et nos côtes en alarme ; telle est la meilleure explication de ces mouvemens rapides qui déconcertèrent nos projets, de ces concentrations imprévues par lesquelles les escadres anglaises semblaient se multiplier sur la face du globe.

Ce qu’on peut étudier avec fruit chez Nelson, chez cet homme d’une activité si prodigieuse en même temps que d’une audace si rare, c’est donc plus encore l’activité maritime que l’audace militaire. C’est en se plaçant à ce point de vue qu’on reconnaît toute l’importance du recueil qui a servi de base à notre travail. Ce monument de famille qu’un soin religieux vient d’élever au héros de l’Angleterre est aussi un monument historique. Irrécusables témoignages de cet ardent amour du métier de la mer, de cet enthousiasme de la profession qui distinguait Nelson entre tous ses émules, ces dépêches semi-officielles, ces brusques effusions nous transportent au milieu du camp ennemi et nous font pénétrer aujourd’hui sous la tente d’Achille. Quant à nous, nous sommes revenu de cette excursion, nous aimons à le proclamer, plus tranquille sur l’avenir, plus assuré encore que nos revers, pendant cette dernière guerre, n’eurent leur source ni dans la nature des hommes, ni dans l’essence même des choses, mais dans l’infériorité temporaire où nous avaient jetés de fatales circonstances [46]. Nous en avons rapporté aussi cette conviction profonde : c’est que l’action lointaine d’un pouvoir central n’a jamais remplacé qu’imparfaitement l’action incessante d’un pouvoir immédiat ; c’est que l’autorité administrative, si habile, si dévouée qu’elle puisse être, ne saurait suppléer l’autorité militaire ; c’est que la puissance créatrice ne saurait résider que dans le chef de l’armée. Le jour où un gouvernement fort et prévoyant investirait ses agens d’un peu plus de confiance et de prestige, où il laisserait, si l’on peut s’exprimer ainsi, déteindre sa pourpre sur nos amiraux ; le jour où les commandans de nos escadres et de nos ports, ces grands-officiers de la couronne ministérielle, paraîtraient quelquefois distribuer de leurs propres mains le prix dû par l’état à de bons et loyaux services [47], ce jour-là, il se trouverait des chefs tout prêts à faire pour notre marine ce que Jervis et Nelson ont fait pour la marine anglaise. Ce jour-là aussi, nous nous plaisons à l’espérer, ou verrait, suivant le vœu du malheureux comte de Grasse, « renaître cette attache que les marins français avaient anciennement pour leurs chefs. »


E. JURIEN DE LA GRAVIÈRE.

    dont nous ayons trouvé la trace dans les archives de la marine ne sera point assurément dénué d’intérêt.
    21 octobre 1805.
    « Six heures et demie du matin. — La frégate l’Hermione signale une escadre ennemie.
    « Sept heures du matin.- L’amiral Villeneuve fait signal à l’armée de former la ligne de bataille dans l’ordre naturel, tribord amures ; signale en même temps branle-bas de combat.
    « Sept heures du matin. — La frégate l’Hermione signale 26 vaisseaux de ligne.
    « Sept heures vingt minutes. — L’amiral Villeneuve fixe la distance entre chaque vaisseau à une encâblure.
    «  Huit heures. — L’amiral Villeneuve fait signal à l’armée de virer lof pour lof tout à la fois.
    « Huit heures et demie. -L’amiral Villeneuve donne l’ordre aux vaisseaux de tête de forcer de voiles.
    « Neuf heures et demie. — L’amiral Villeneuve donne l’ordre au San-Augustino de serrer le vent, au Scipion de forcer de voiles.
    « Dix heures. — L’amiral Villeneuve donne l’ordre au vaisseau de tête de serrer le vent et aux autres de le suivre par un mouvement successif.
    « Dix heures et demie. -La frégate la Thémis signale à l’amiral Gravina : La ligne de l’armée combinée s’allonge trop.
    « Dix heures quarante minutes. — La frégate la Thémis signale à l’amiral Gravina : L’arrière-garde s’allonge trop.
    « Dix heures quarante-cinq minutes. — L’amiral Gravina donne l’ordre à chaque vaisseau de l’arrière-garde de se tenir à une encâblure de son matelot d’avant.
    « Onze heures. — L’amiral Villeneuve répète l’ordre au vaisseau de tête de serrer le vent et aux autres de le suivre par un mouvement successif.
    « Onze heures et demie. — L’amiral Gravina signale à l’arrière-garde de serrer le vent.
    « L’amiral Villeneuve signale au Rayo de serrer la ligne, à l’armée de commencer le feu dès qu’on sera à portée.
    « Midi et demi. — L’amiral Villeneuve signale aux vaisseaux qui ne combattent pas par suite de leur position actuelle d’en prendre une qui les reporte le plus promptement possible au feu. « Une heure cinq minutes. — La frégate le Rhin signale que l’ennemi détache des vaisseaux avec le projet de doubler l’arrière-garde.
    « Une heure trente minutes. — Le contre-amiral Dumanoir signale aux vaisseaux de l’avant-garde de virer de bord et de se porter au feu.
    « La frégate l’Hortense prévient l’amiral Villeneuve que dix vaisseaux de l’avant-garde ne combattent pas.
    « Une heure quarante-cinq minutes. — L’amiral Villeneuve fait signal à l’avant-garde de virer lof pour lof.
    « La frégate l’Hermione fait signal aux vaisseaux qui n’ont pas d’ennemis par leur travers de prendre une position qui les rapproche du feu. -L’Hermione met le numéro de l’Argonaute.
    « Quatre heures trente minutes. — L’amiral Gravina fait à l’armée le signal de ralliement.
    « Le vaisseau le Neptune répète le signal de l’amiral Gravina.
    « Le vaisseau le Neptune fait signal aux vaisseaux qui ne sont pas totalement désemparés d’imiter sa manœuvre. » (Archives du dépôt des cartes et plans de la marine.)

  1. Les vaisseaux qui devaient être construits à Nantes, Bordeaux, Marseille et Saint-Malo n’ont jamais été achevés ; les bois déjà préparés pour ces constructions furent transportés dans nos grands ports de guerre.
  2. Singulière faiblesse d’un si grand esprit ! La correspondance de Villeneuve avec l’amiral Decrès paraît cependant en contenir la preuve. « Vous voyez, écrivait Villeneuve arrivé aux Antilles et encouragé par ses premiers succès, vous voyez que l’empereur n’a point eu tort de compter sur ma bonne fortune. »
  3. Personne n’a mieux rendu la dignité grave et triste de cette physionomie devenue historique, que le vice-amiral Collingwood, dont Villeneuve fut pendant plusieurs jours le compagnon et le prisonnier après le combat de Trafalgar. « L’amiral Villeneuve (écrivait Collingwood le 12 décembre 1805) est un homme parfaitement bien élevé, et, je le crois aussi, un excellent officier. Rien en lui ne rappelle ces allures blessantes et ce ton fanfaron que nous attribuons trop souvent peut-être à ses compatriotes. »
  4. L’amiral Latouche a joui dans notre marine d’une immense réputation, et, si j’en dois croire les souvenirs encore pleins de fraîcheur d’un officier dont la frégate a porté son pavillon, cette réputation était méritée. Ces souvenirs ont confirmé pour moi le témoignage de l’amiral Villeneuve. Cet officier, duquel Latouche écrivait : Vous dire du bien de notre brave et excellent capitaine de haut bord serait porter de l’eau à la rivière ou de l’or au Pactole, possède encore plusieurs lettres intimes de Latouche-Tréville. Il est facile d’y reconnaître ces traits si bien choisis par Villeneuve dans l’éloge funèbre qu’il prononça sur la tombe de l’illustre amiral, « la sûreté et les charmes de son commerce, les agrémens de sa conversation, cet art d’allier le plaisir et une franche gaieté au sérieux des affaires. »
  5. L’empereur, pour préparer ces expéditions malheureuses, n’avait eu devant lui que deux années d’une trêve incomplète ; mais ce qu’on n’eût pu sans injustice demander à ce règne agité, ne serait-on point en droit de l’exiger d’un gouvernement opérant au milieu de circonstances régulières ? Quand on veut une marine, quand il faut la créer de toutes pièces, la faire sortir tout armée, non de la constitution même du pays, comme le peut faire un peuple commerçant, mais d’une grande pensée politique comme doit le faire une nation militaire, il n’y a qu’un moyen peut-être de prévenir le danger d’être à demi vaincu avant d’avoir en l’occasion de combattre : c’est d’être à la fois actif et prévoyant, de tenir ses vaisseaux prêts à armer au premier signal, et d’aller menacer les côte de l’ennemi avant qu’il ait pu bloquer les vôtres.
  6. Lettre du général Beurnouville à l’amiral Decrès.
  7. Lettre de l’amiral Gravina à l’amiral Decrès.
  8. Lettre de l’amiral Villeneuve à l’amiral Decrès.
  9. Lettre du général Beurnonville à l’amiral Decrès.
  10. Lettre de l’amiral Gravina à l’amiral Decrès.
  11. Le premier consul au général Decaen, mars 1803.
  12. C’est ainsi que Seignelai appelait le maréchal de Tourville.
  13. Histoire du Consulat et de l’Empire, tome V, page 444.
  14. Lettre du général Beurnonville à l’amiral Decrès.
  15. Lettre du général Beurnonville à l’amiral Decrès.
  16. Liste des vaisseaux armés par l’Espagne, du mois de mars au mois de septembre 1805 :
    A CADIX AU FERREOL A CARTHAGENE
    Noms Canons Noms Canons Noms Canons
    Santissima-Trinidad 140 Principe de Asturias 110 Reyna 112
    Santa-Anna 112 Neptuno 80 Real Carlos 112
    Rayo 100 San Juan Nepomuceno 74 El Paulo 74
    Argonauta 60 San Ildefonso 74 Joaquin 74
    San-Rafaël 80 San Augustino 74 Asia 74
    Terrible 74 San Justo 74 Guerrero 80
    Firme 74 Monarca 74 San Pablo 80
    Bahama 74 Montañez 74 San Ramon 64
    Glorioso 74 San Leandro 64
    America 64 San Francisco de Asis 64
    España 64
    11 vaisseaux 10 vaisseaux 8 vaisseaux


    TOTAL GENERAL : 29 vaisseaux.

  17. Des lettres attribuées à des officiers de l’escadre de l’amiral Gravina circulèrent à cette époque dans Cadix et donnèrent lieu à une correspondance très vive entre notre consul-général M. Le Roy-et le capitaine-général marquis de La Solana.
  18. « Il m’est tombé entre les mains, écrivait-il à l’amiral Decrès, une lettre du capitaine du vaisseau le Queen, adressée à un des commissaires de l’amirauté, dans laquelle il lui dit « qu’ils bloquent avec 4 vaisseaux les 7 qui sont à Carthagène, et que, s’ils sortent, ils espèrent en rendre bon compte en les attaquant de nuit ou par un vent bon frais. » Et je ne doute pas qu’une attaque de ce genre n’eût le succès le plus certain, parce que dans l’état où nous sommes par défaut d’expérience de mer de nos officiers et matelots, défaut d’expérience de la guerre de nos capitaines-commandans, défaut d’ensemble dans le tout, au moindre incident de nuit, tout n’est que désordre et confusion. »
  19. Lettre de Nelson au consul d’Angleterre à Lisbonne.
  20. Vaisseaux disposés sur deux lignes de telle façon que le second rang puisse tirer dans les intervalles ménagés entre les bâtimens de la première ligne.
  21. Le brouillon de cette lettre existe encore aux archives de la marine.
  22. Il fallait alors dix jours pour faire en poste le voyage de Madrid à Cadix.
  23. La vitesse du son dans l’air (par 15 degrés de température) est de 341 mètres par seconde ; celle d’un boulet de 24 chassé par 6 kilogrammes de poudre est de 500 mètres.
  24. Les traités d’artillerie et de tactique les plus estimés en France et en Espagne, les ouvrages, si précieux d’ailleurs, de M. Audibert de Ramatuelle et de M. de Churruca, les instructions officielles publiées sous les auspices du ministre de la marine, recommandaient formellement « de ne point oublier que le premier et le principal objet d’un combat naval est de dégréer et de démâter l’ennemi. » -« On a constamment remarqué (observe fort judicieusement le général Douglas) que, dans nos affaires avec les Français, nos bâtimens avaient toujours beaucoup plus souffert dans le gréement que dans la coque. L’usage général que faisaient les Français du ras de métal comme ligne de mire a pu dans quelques cas en être la cause ; mais il faut chercher aussi la source de ces erreurs dans cette ancienne règle, établie dans la marine française, « de ne jamais tirer lorsque le bâtiment dans ses mouvemens de roulis s’abaisse vers le côté où l’on combat, mais toujours lorsqu’il se relève, parce que les coups qui manquent le corps du navire ennemi peuvent en atteindre le gréement. » Ce précepte explique suffisamment le peu de dommage que nos vaisseaux ont toujours reçu dans leur coque en combattant contre les bâtimens français. »
    (Traité d’Artillerie navale, par le général sir Howard Douglas.)
  25. Le vice-amiral Émériau remarqua des premiers « que l’incertitude du tir à démâter et à couler bas avait été trop bien démontrée par l’expérience. » Il prescrivit aux vaisseaux qu’il commandait à Toulon en 1812 « de tirer en plein bois, afin de porter le désordre dans les batteries de l’ennemi. » A peu près à la même époque, un de ces jeunes capitaines qui surgissaient alors de toutes parts (vaillante pépinière qui eût racheté les revers de l’empire, si l’empire eût vécu) répétait à ses canonniers, avant un brillant combat, cet avis tout empreint de verve gauloise et de raison : « Mes amis, tirez bas ; les Anglais n’aiment pas qu’on les tue. »
  26. Règles de pointage, par M. de Montgéry, page 83.
  27. « Le 20 octobre, à neuf heures du soir, l’escadre anglaise fit des signaux à coups de canon, et, par l’intervalle d’à peu près huit secondes qui s’écoula entre le moment où nous aperçûmes l’éclair et celui où nous entendîmes le bruit de chaque coup tiré par les vaisseaux ennemis, nous pûmes calculer qu’ils étaient à environ deux milles de notre escadre. Nous signalâmes avec des feux, à l’amiral français, la nécessité de former, sans perdre de temps, la ligne de bataille, en se formant sur les bâtimens le plus sous le vent. Cet amiral répéta ce signal à coups de canon. » (Rapport du combat de Trafalgar adressé au prince de la Paix, le 22 octobre 1805, par le contre-amiral Escaño, chef d’état-major de l’amiral Gravina. — Extrait de la Gazette de Madrid, du 5 novembre 1805.)
    « … Le 20 octobre, vers neuf heures du soir, l’amiral signala de former promptement l’ordre de bataille sans égard aux postes… L’armée était très dispersée ; les vaisseau » de la ligne de bataille et ceux de l’escadre d’observation se trouvaient confondus. » (Rapport de M. Lucas, commandant le Redoutable, au ministre de la marine.)
  28. « … Nous étions sans ordre au point du jour le 21, lorsque nous aperçûmes l’ennemi au vent à nous… » (Rapport du contre-amiral Escaño.)
    « … Le 21 octobre, à sept heures du matin, l’amiral Villeneuve signala l’ordre de bataille naturel, tribord amures. Notre armée était à peu près sans ordre, mais dans un peloton assez ramassé, et se prolongeant moins que l’escadre anglaise. » (Rapport du contre-amiral Dumanoir-le-Pelley. — Plymouth, 16 novembre 1805.)
    « … Vers les sept heures du matin, l’amiral signala de former la ligne de bataille dans l’ordre naturel, les amures à tribord. » (Rapport du commandant Lucas.)
    L’histoire renferme bien peu d’événemens importans dont les détails nous aient été transmis avec cette unanimité de témoignages qui ne laisse aucune prise à la controverse. Le combat de Trafalgar devait donc offrir, comme toutes les grandes catastrophes, certains points douteux et obscurs sur lesquels les souvenirs des contemporains ou des acteurs mêmes de ce terrible drame ne jetteraient peut-être aujourd’hui qu’une lumière insuffisante : en présence de cette inévitable incertitude, le tableau suivant des seuls signaux
  29. Villeneuve suivit ici le conseil de Tourville. « J’ai déjà eu l’honneur de le dire au roi (écrivait au fils de Colbert l’illustre maréchal) : dès le moment que deux armées sont en présence et en état de se pouvoir reconnaître, il est impossible d’éviter un combat quand une armée ennemie voudra engager l’autre et qu’elle aura le vent… Il n’y aurait d’autre expédient que d’abandonner tous les vaisseaux qui ne seraient pas fins de voile, ce qui ne se peut pratiquer, car ce serait une manœuvre qui intimiderait tellement les équipages, qu’il serait très difficile de les pouvoir rassurer, lorsqu’il faudrait combattre. Tous les officiers-généraux et ceux qui ont de la pratique à la mer conviennent de ce fait, et que le meilleur parti (quoique inférieur en nombre) est d’attendre l’ennemi en bon ordre et de tenir une brave contenance. »
  30. Le 13 août 1805, l’empereur écrivait à l’amiral Decrès : « Villeneuve verra dans mon calcul que je désire qu’il attaque toutes les fois qu’il est supérieur en nombre, ne comptant deux vaisseaux espagnols que pour un. » Nous en appelons aux souvenirs de tous les hommes de cette époque, aux souvenirs de nos ennemis eux-mêmes ; pourrait-on de bonne foi adopter une autre base pour établir la force respective des escadres qui allaient combattre ?
    L’escadre anglaise portait 2,148 canons
    L’escadre française portait 1,356 canons
    L’escadre espagnole portait 1,270 canons.
    La force réelle de la flotte combinée, d’après les calculs mêmes de l’empereur (calculs qu’on ne saurait malheureusement taxer de timidité), ne pouvait donc être évaluée au-dessus de 1,991 canons, 157 canons ou 2 vaisseaux de 80 de moins que la flotte anglaise. Plût à Dieu qu’en effet nous n’eussions eu à opposer à nos ennemis, dans cette terrible journée, que 25 vaisseaux tels que le Fougueux, le Pluton, l’Algésiras ou le Redoutable !
  31. Il n’est point inutile de faire remarquer, pour prévenir toute confusion, qu’il se trouvait dans les deux armées plusieurs vaisseaux portant le même nom, deux Swiftsures, deux Achilles, trois Neptunes et deux Argonautes. On distinguera facilement, dans le développement du récit, les vaisseaux anglais des vaisseaux français portant le même nom. Nous mettrons d’ailleurs les premiers en caractères, différens, en petites capitales.
  32. Ce double legs de Nelson fut répudié par l’Angleterre, car une injuste réprobation confondit dans le même oubli le seul rejeton d’un héros et la femme odieuse qui avait souillé sa gloire ; mais les héritiers légitimes du vainqueur de Trafalgar reçurent de splendides témoignages de la munificence du pays. Le parlement accorda, sur la demande du ministère, une rente viagère de 50,000 francs à la veuve de lord Nelson ; une rente perpétuelle de 125,000 francs, reversible sur celui de ses descendans qui hériterait du comté de Nelson, fut constituée avec ce comté en faveur de l’aîné des frères de l’amiral. Une somme de 2,475,000 francs fut en outre consacrée à l’acquisition d’une terre destinée à ajouter à l’éclat de ce nouveau titre. Les deux sœurs de Nelson reçurent chacune 375,000 francs. En évaluant les rentes au taux de 5 pour cent, ces diverses libéralités du parlement formeraient un capital de plus de 6 millions de francs.
  33. « … Ce dédain des règles dans le mode d’approcher l’ennemi tenait seulement à des circonstances particulières. On peut le regarder comme la conséquence de cette décadence des marines européennes qui nous avait appris à nous relâcher de notre système de guerre et à mépriser les leçons de la prudence. » (Traité d’artillerie navale, par le général sir Howard Douglas.)
  34. Correspondance de l’amiral Collingwood.
  35. De midi vingt minutes à une heure. (James’s Naval History.)
  36. « Je fis monter une grande partie des chefs de pièce sur le gaillard (dit le capitaine du Redoutable, dans le rapport qu’il adressa, après ce combat, au ministre de la marine) pour leur faire remarquer combien nos vaisseaux tiraient mal : tous leurs coups portaient trop bas et tombaient dans l’eau. Je les engageai à tirer à démâter. »
  37. Il n’y avait point de mousqueterie dans les hunes du Victory. Depuis qu’il avait été témoin de l’explosion de l’Alcide et de l’Orient, Nelson regardait l’incendie comme le plus grand danger d’un combat naval. Avant le commencement de l’action, il avait fait soigneusement arroser les toiles de bastingage du Victory, mettre à la mer les embarcations de porte-manteaux, fait soustraire au feu, en un mot, tout ce qui pouvait lui servir d’aliment. C’est à cette préoccupation surtout qu’il faut attribuer l’absence de mousqueterie dans les hunes du Victory. Nelson craignait qu’une décharge maladroite, une explosion fortuite, ne mît le feu dans les hunes et ne devînt la cause d’un épouvantable accident. C’est ce qui arriva en effet, dans ce combat même, à un vaisseau français, l’Achille.
  38. Aujourd’hui vice-amiral.
  39. Rapport du capitaine Lucas. .
  40. Les matelots du Pluton avaient, dans leur langage énergique, donné à leur capitaine ce glorieux surnom qu’il a porté et mérité pendant toute cette guerre : Va-de-bon-cœur.
  41. M. Botherel de La Bretonnière, aujourd’hui contre-amiral, commandait le vaisseau le Breslau au combat de Navarin.
  42. James, Histoire navale.
  43. L’Argonaute, avant de sortir du feu, avait eu 160 hommes mis hors de combat.
  44. « Serrer l’ennemi de près afin de l’accabler le plus rapidement possible, telle fut, en somme, toute la tactique de lord Nelson. Il savait que les évolutions compliquées sont sujettes à de telles méprises qu’elles produisent la plupart du temps des effets diamétralement contraires à ceux qu’on en attend. Les vaisseaux anglais, mieux manoeuvrés que les vaisseaux français et espagnols, montés par des canonniers qu’on avait exercés à servir à la fois leurs pièces des deux bords, ne pouvaient, d’ailleurs, que gagner à une mêlée. Toute circonstance de nature à porter le désordre dans les deux armées était donc, aux yeux de Nelson, une nouvelle chance de succès pour la flotte anglaise, et on peut dire qu’il eût compté un coup de vent ou une nuit obscure comme un renfort de deux ou trois vaisseaux en sa faveur. » (James’s Naval History.)
  45. On a souvent fait grand bruit, en France, de la perte de quelques navires de guerre, quand on aurait dû s’étonner plutôt que, sur tant de bâtimens consacrés aux navigations les plus délicates et les plus périlleuses, on n’en perdit point un plus grand nombre. Pour les navires destinés aux voyages de long cours, nos armateurs, comme l’a fort bien fait observer M. le baron Tupinier, ont à payer une prime d’assurance annuelle qui s’élève en moyenne à 10 pour cent de la valeur du navire. Bien que la marine royale ait, sans contredit, de plus grands risques à courir que la marine du commerce, l’évaluation des pertes annuelles qu’elle éprouve, ou, en d’autres termes, la prime d’assurance qu’elle doit se payer à elle-même pour ne point voir dépérir son matériel, ne dépasse pas deux et demi pour cent de la valeur des bâtimens armés. L’habileté et la circonspection de nos officiers ont donc réduit des trois quarts les chances de pertes auxquelles doit se soumettre quiconque aventure une partie de sa fortune sur les flots. D’ailleurs, hâtons-nous de le dire, on se livrerait moins facilement à de cruelles et injustes déclamations contre des accidens inévitables, si du sein de la marine même on n’en donnait trop souvent le signal. Qu’il nous soit donc permis de recommander aux méditations de ceux d’entre nous qui seraient tentés de manquer de générosité envers un camarade malheureux ces lignes mémorables que traçait l’amiral Villeneuve après l’insuccès de sa campagne aux Antilles : « Les marins de Paris et des départemens seront bien indignes et bien fous s’ils me jettent la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les frappera plus tard. »
  46. Un officier de la marine anglaise a déjà résumé notre pensée à cet égard, et nous ne pouvons résister au plaisir d’extraire ce remarquable passage d’un ouvrage qui a causé une vive sensation de l’autre côté de la Manche. « Supposez un instant (s’écrie M. Plunkett, après avoir tracé une rapide et loyale esquisse des succès qui ont honoré notre marine depuis 1830), supposez que nous ayons affaire, non pas à un de ces absurdes braillards qui ne cessent de déclamer contre la Grande-Bretagne, mais à un officier honorable et éclairé, comme on peut en trouver dans la marine française : ne pourrait-il, en vérité, nous tenir ce langage ? — Nous ne voulons point nier que vous nous ayez battus pendant la dernière guerre ; mais, si nous ne contestons pas nos défaites passées, nous ne croyons pas non plus qu’elles soient de nature à nous décourager. Au contraire, au milieu des plus funestes revers, nous retrouvons des traits d’héroïsme et d’intrépidité faits pour nous consoler du passé, faits pour nous donner espoir dans l’avenir. Les Anglais n’ont jamais mis notre courage en doute ; mais, avec l’aveuglement que les peuples portent trop souvent dans ces jugemens mutuels, ils ont cru que le courage français, bien qu’ardent et impétueux, manquait de persévérance. Rien n’est moins vrai cependant. Quand nos bâtimens se sont trouvés accablés par la supériorité du nombre ou de la tactique, on a pu admirer l’opiniâtreté de leur défense. Vos rapports officiels auraient dû vous apprendre qu’en pareille circonstance la résistance des navires français a été souvent prolongée bien au-delà des limites du devoir… Les causes de nos revers sont palpables, évidentes ; mais ces causes ne sont point d’une nature permanente. Elles ne tiennent point, comme le courage et la persévérance dont nous avons fait preuve, au caractère français. Il suffit de parcourir à la hâte une histoire impartiale de la dernière guerre maritime pour se convaincre que nos bâtimens n’ont cédé qu’à la supériorité de votre feu. Pendant que vos canonniers balayaient nos gaillards, nous brisions vos vergues de cacatois et jetions nos boulets aux nuages. Ce n’est pas que vos canonniers fussent excellens, mais les nôtres étaient détestables. Les hommes cependant ne naissent pas canonniers. Pour faire de bons canonniers de nos marins, nous n’épargnerons, vous pouvez y compter, ni notre argent ni nos peines… Sous le rapport de la manœuvre, vous nous étiez également supérieurs ; la manœuvre, Dieu merci, n’est pas, plus que l’artillerie, une science innée ; c’est une science acquise. Nous entretenons à la mer autant de matelots que vous, et, depuis quelques années, nos bâtimens ont été plus souvent que les vôtres en présence de l’ennemi.
    « Si du personnel noirs passons au matériel, votre supériorité sur ce point est incontestable ; mais le plus faible, dans une guerre maritime, peut avoir aussi ses jours de victoire ; les Américains vous l’ont prouvé. Ils n’avaient pas à la mer la vingtième partie de vos forces. En opposant à vos navires des navires plus forts et mieux armés, ils ont fait tomber plus d’un laurier de votre front… En somme, vous avez pour vous le prestige des succès passés ; nous avons pour nous la leçon de l’adversité. Nous avons été formés à l’école la moins agréable, mais, nous l’espérons, la plus instructive. Vous pouvez sourire de notre confiance parce qu’elle est de fraîche date, c’est pour cela même qu’elle est moins sujette à nous tromper. Nous fondons notre espoir sur ce qui est, et vous sur ce qui a été ; nous sommes à l’abri de ce danger qui a causé la perte de tant de nations une aveugle confiance basée sur d’anciens triomphes. L’Espagne a conservé les colonnes d’Hercule sur ses piastres ; votre pavillon flotte depuis long-temps sur les remparts de Gibraltar. » (The past and future o f the British Navy, by the hon. E. Plunkett, commander R. N., Londres, 1846.)
  47. « Il faut que ce soit des amiraux que les officiers attendent leur avancement, écrivait Nelson au comte de Saint-Vincent ; sans cela, que leur importerait la bonne ou la mauvaise opinion de leurs chefs ? »