La Distinction entre connaissance et volonté
DISTINCTION ENTRE CONNAISSANCE ET VOLONTÉ[1]
Les questions qui ont rapport à l’influence des sentiments et des exigences pratiques dans la formation des croyances et des opinions n’ont pas seulement de l’intérêt pour ceux qui se proposent d’utiliser les sentiments pour modifier ou fortifier leurs propres opinions, ou celles d’autrui.
Elles ne méritent pas moins d’intéresser ceux qui visent à se garantir contre les dangers et les obstacles que les passions et les sentiments opposent à la recherche de la vérité et au progrès des connaissances.
C’est surtout en vue du deuxième de ces deux buts qu’il me semble utile de rappeler l’attention des psychologues sur la tendance des diversités de goûts, d’idéaux, d’intérêts, à se masquer et à prendre la forme de différences d’opinion ou de contrastes entre des croyances opposées.
L’importance pratique de l’étude de cette tendance — de ses causes et de ses conséquences — n’a pas échappé aux yeux des premiers théoriciens de la logique et de l’art de disputer. Je ne citerai que le chapitre quatrième de l’ouvrage aristotélique : De interpretatione.
Dans la logique des stoïciens, les distinctions qui se rapportent à ce sujet se trouvent coordonnées dans un schème de classification dans lequel, à côté des affirmations proprement dites (ἀξιώματα, comme ils les appellent en se servant, par une curieuse transposition terminologique, d’un nom dont la signification originaire était celle d’appréciation), figurent les énoncés exprimant une demande (ἐπώτημα, πύσμα), un serment (ὁπκινόν), un appel (κλητικόν), un vœu (ἐυχή), une prière (ἀπατικόν), un impératif (προστακτικόν), c’est-à-dire tous les énoncés qui ne peuvent pas être qualifiés comme vrais ou faux, mais seulement. comme efficaces ou non efficaces, sincères ou non sincères, louables ou blâmables, etc.
Quelque trace de la nomenclature stoïcienne survit encore, sous forme latine, dans les termes techniques dont on se sert en grammaire, pour désigner les différents modes de verbes. Mais il ne semble pas qu’une claire conscience de la signification psychologique des distinctions, exprimées originairement par ces termes, se soit conservée longtemps chez les héritiers de la pensée grecque.
C’est à des causes d’un ordre tout à fait différent qu’on doit attribuer la réapparition, dans un temps assez proche du nôtre, d’une préoccupation analogue de distinguer avec précision, dans les expressions verbales, ce qui correspond à l’affirmation de quelque croyance ou opinion, de ce qui n’est que l’aveu ou la déclaration de quelque préférence, ou idéal, ou intention.
Le besoin de cette distinction a dû se présenter comme particulièrement urgent aux premiers écrivains d’économie politique à cause de la nécessité dans laquelle ils se trouvèrent de dégager la notion de valeur de toute considération éthique et appréciative que ce mot implique dans le langage courant.
Et la même exigence se présentait tout aussi impérieuse dans les disputes relatives aux principes de la morale et de la législation. Un des plus redoutables types d’argumentation mis en œuvre par les adversaires des systèmes éthiques, prétendant se baser sur un appel direct à l’intuition ou au sens moral, a toujours été celui qui consiste à faire ressortir que cette intuition même n’est au fond qu’une idéalisation, plus ou moins inconsciente, des besoins et des intérêts dominants dans la société, ou dans une classe sociale, à une époque déterminée.
Parmi les psychologues contemporains c’est à Fr. Brentano que revient le mérite d’avoir le plus insisté sur l’irréductibilité et l’hétérogénéité absolue des actes par lesquels on accepte (ou on refuse d’accepter) pour vraie une opinion, et ceux par lesquels on compare un but à un autre et on « juge » de l’importance et de la « valeur » respective de l’un et de l’autre.
On peut caractériser la différence entre ces deux catégories d’actes, ou d’états mentaux, en disant que, tandis que dans les premières nos affirmations impliquent, directement ou indirectement, des prévisions, relatives à ce qui va arriver ou qui arriverait, certaines circonstances étant données ; dans les deuxièmes, au contraire, nous n’exprimons que notre désir de réaliser, ou de voir réalisées, telles ou telles autres circonstances, et notre disposition à agir (ou à faire agir d’autres que nous) en vue de leur réalisation.
Il en résulte que, tandis que les expressions de la première catégorie sont sujettes au principe de contradiction — en tant que deux opinions dont l’une porte à prévoir qu’un fait déterminé arrivera, dans telles et telles circonstances, et dont l’autre porte à prévoir que ce même fait, dans les mêmes circonstances, n’arrivera pas, ne peuvent pas être vraies à la fois — les expressions de la deuxième catégorie ne se trouvent pas dans le même cas : à la rigueur on ne peut même les qualifier comme vraies ou fausses, si ce n’est par métaphore, comme lorsqu’on dit que telle personne a tort de désirer telle chose, en voulant seulement dire qu’elle cesserait de la désirer si elle en connaissait quelque caractère ou quelque conséquence qu’elle ignore.
Des exemples caractéristiques de la tendance qu’ont les expressions de la deuxième catégorie à se revêtir des formes propres à celles de la première nous sont offerts par les phrases où figurent les mots : fonction, rôle, devoir, compétence, mission, etc., comme lorsqu’on discute si l’État a ou n’a pas telle ou telle autre fonction dans la société, etc.
La forme grammaticalement indicative, au lieu qu’impérative ou optative de ces phrases, ne manque pas d’influer sur notre disposition à voir en elles quelque chose de plus que l’expression de quelque désir ou préférence, nôtre ou d’autrui.
C’est quelque chose d’analogue à ce qui arrive lorsque, par une espèce de mimétisme grammatical qui mériterait bien d’être étudié au point de vue logique, on applique la forme du temps présent pour exprimer l’attente de quelque fait futur en disant, par exemple, que nous sommes mortels, pour dire que nous mourrons, ou en disant : « Cet objet est fragile » pour indiquer qu’il va se casser s’il tombe, etc.
Dans ces mêmes exemples on peut reconnaître un autre des caractères distinctifs des affirmations proprement dites, vis-à-vis de celles qu’on pourrait appeler des affirmations de volonté ou de tendance. Tandis que les premières indiquent des moyens pour réaliser quelque fait qui n’existe pas encore, les deuxièmes ne font que décrire un état de conscience ou un fait que nous reconnaissons comme déjà existant. Les premières ont rapport, non pas à ce que nous voulons, mais à ce que nous pourrions faire.
Même si les résultats ou les buts qu’elles nous mettent en état d’atteindre n’étaient pas désirés par nous, elles ne nous seraient pas moins utiles en nous indiquant de quelles actions nous devrions nous abstenir pour empêcher la réalisation de ce que nous ne désirons pas.
Le caractère de neutralité, qu’on tend toujours plus à reconnaître comme propre à toute sorte d’affirmations purement scientifiques », n’est d’ailleurs qu’un effet de cette forme de la division du travail, dans le champ intellectuel, qui se manifeste aussi dans la séparation entre la « théorie » et la « pratique », entre les spéculations désintéressées des savants et des philosophes, et les efforts de ceux qui se proposent d’utiliser et d’appliquer les résultats des recherches scientifiques aux différents buts de l’activité individuelle ou sociale.
La disposition à attribuer aux savants, en tant que tels, une autorité ou compétence spécifique pour décider de la valeur de buts que leur science met à notre portée, n’est peut-être que la survivance d’un sentiment qui avait sa raison d’être lorsque la séparation du rôle social du savant de ceux de l’homme d’État, de l’éducateur, du prêtre, du moraliste, du poète, du juge, etc., n’était pas encore aussi réalisée et aussi tranchée qu’elle l’est aujourd’hui.
De cela on ne peut certainement conclure que la condition sociale des savants soit destinée à descendre jusqu’au point où on les regarde comme des « capitaines de ventura », ou comme les troupes mercenaires des Suisses au moyen âge, disposées à mettre leurs forces au service de tout parti ou État offrant des conditions assez rémunératrices. Ce que je veux dire, c’est que les savants s’adapteront toujours mieux à regarder leur science comme un instrument (organum) dont ils n’ont que le devoir de garantir l’efficacité et d’augmenter la puissance, et qu’ils finiront par renoncer à toute prétention exclusive à juger de l’usage qu’on doit faire ou ne pas faire de cet instrument ou de la dérivabilité et dignité des différents buts qu’ils travaillent à rendre accessibles.
En revenant, après cette digression, au sujet principal de mon discours, c’est-à-dire à la tendance des diversités d’idéaux et de goûts à se présenter comme des différences d’opinion, il me reste à examiner une des formes les plus importantes sous laquelle cette tendance se manifeste.
Ceux mêmes qui ne refusent pas d’accepter l’analyse de la notion de cause donnée par Hume ne peuvent s’empêcher d’avoir l’impression que le sens de ce mot, dans le langage ordinaire au moins, implique quelque autre élément en dehors de ceux qui se trouvent exprimés par la phrase antécédent constant et invariable.
On peut justifier cette impression en disant que, dans le plus grand nombre de cas, ce qu’on appelle « cause » d’un fait n’est qu’une petite partie du groupe total de circonstances dont la présence simultanée est une condition nécessaire et constante de sa production.
Cette petite partie est choisie par nous, et considérée à part de toutes les autres, non pas parce que nous croyons que son concours soit plus « efficace » que celui des autres dans la production de l’effet, mais parce que nous avons des motifs particuliers pour lui donner du relief. Aucun ne dirait, par exemple, que la cause de la mort d’un homme tombé dans l’eau a été le fait qu’il était vivant : et pourtant on ne peut nier que la vie ne soit un des antécédents les plus constants et indispensables de la mort. En disant, au lieu de cela, que la cause en a été son incapacité à nager, ou son imprudence, ou la profondeur de l’eau, ou l’absence de secours, etc., nous ne faisons que relever tour à tour celles, parmi les conditions du fait, qui nous intéressent par un côté ou par un autre, soit en éveillant des regrets, soit en nous indiquant des responsabilités, soit en nous informant par quelles circonstances l’effet (ou d’autres effets semblables) aurait pu (ou pourraient être empêché.
C’est ce qui se trouve exprimé par la signification même originaire des mots par lesquels la cause est désignée : le nom grec αἰτία correspond, dans le même temps, à cause et à faute (culpa), et le mot latin causa se rattache au verbe careo, c’est-à-dire à l’idée d’un « remède » ou d’un moyen capable de prévenir l’effet.
Ces mêmes considérations peuvent servir à expliquer et, dans le même temps, à justifier les divergences que l’on rencontre si souvent dans le champ des sciences sociales, même entre personnes également informées, dans l’assignation des causes d’un même événement ou d’une même série d’événements.
Si l’on entend, par cause d’un événement historique, toute circonstance dont l’absence aurait suffi pour l’empêcher, il n’y a rien d’absurde en cela que deux circonstances, tout à fait différentes, soient qualifiées comme les causes d’un même fait par des personnes qui, par leurs buts, ou leurs goûts, ne se trouvent pas disposées à attribuer la même importance aux diverses conditions dont chacune a le même droit que toutes les autres à être regardée comme ayant part à sa production.
On a donc ici encore un exemple de deux affirmations qui, tout en étant différentes l’une de l’autre, n’impliquent, par elles-mêmes, aucune différence d’opinion entre ceux qui les énoncent mais seulement des différences de tendances, d’aspirations, d’intérêts, de buts.
Il n’est pas sans utilité pratique de reconnaître que de telles différences sont, et doivent être, réfractaires, non seulement au raisonnement et aux discussions, mais même aux faits et aux expériences.
Car l’expérience ne nous informe que sur ce qui est : c’est notre tâche de vouloir, et de faire vouloir aux autres, ce qui doit être.
- ↑ Communication faite au Ve Congrès international de psychologie.