La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XXXI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais .
Flammarion (pp. 110-114).
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Chant XXXI


CHANT TRENTE-ET-UNIÈME


Une même langue d’abord me mordit, de manière que rougirent l’Une et l’autre joue, et ensuite m’appliqua le remède, ainsi ai-je ouï dire que la lance d’Achille et de son père [1], tour à tour était cause de tristesse et de joie.

Nous tournâmes le dos à ce val de misère, traversant, en silence, pardessus la. berge qui tout autour le ceint. Là, il if était ni nuit ni jour, de seule que peu avant s’étendait la vue ; mais j’entendis un cor sonner si fortement, que le bruit du tonnerre il aurait étouffé : et à l’encontre du son, je dirigeai mes regards vers le lieu d’où il venait.

Après la déroute douloureuse [2], quand de Charlemagne fui ruinée la sainte entreprise, si terriblement ne sonna pas Roland.

A peine de ce côté eus-je tourné la tète, qu’il me sembla voir plusieurs hautes tours, sur quoi : — Maître, dis-je, quelle terre est-ce là ? Et lui à moi : « Parce que trop d’espace parcourt la vue à travers les ténèbres, lu te méprends ensuite en ce que tu imagines. Si tu approches, tu verras combien les sens nous trompent de loin ; cependant hâte-toi un peu plus ! » Puis affectueusement il me prit par la main, et dit : « Avant que plus près nous soyons, pour que le fait te paraisse moins étrange, sache que ce ne sont point des tours, mais des géants, et, autour de la berge, tous sont dans le puits, du nombril en bas. »

Comme, lorsque le brouillard se dissipe, le regard peu à peu distingue ce que celait la vapeur qui trouble l’atmosphère, ainsi perçant l’air épais et obscur, et m’approchant de plus en plus du bord, l’erreur fuit de moi, et en moi s’augmenta la peur. Car, comme au-dessus de sa ronde enceinte, Montereggione [3] se couronne de tours ; ainsi, sur le rivage qui entoure le puits, s’élevaient comme des tours les horribles géants, que du ciel encore Jupiter menace quand il tonne. De quelques-uns, déjà je découvrais la face, les épaules, la poitrine, une grande partie du ventre, et les deux bras pendants le longs des côtes.

Quand la nature abandonna l’art de former des animaux pareils, elle fit bien, certes, afin d’ôter à Mars de tels exécuteurs ; et si des éléphants et des baleines elle ne se repent, celui qui bien y regarde plus avant la juge et juste et prudente ; car, lorsque le raisonnement de l’esprit [4] se joint au mauvais vouloir et à la force, nulle défense pour personne.

Sa face paraissait longue et large comme la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome [5] et les autres étaient en proportion ; de sorte que la portion laissée à découvert par le bord, qui le ceignait du milieu en bas, était d’une hauteur telle, que d’atteindre jusqu’à la chevelure trois frisons se vanteraient vainement ; puisque j’en voyais trente grandes palmes, d’en bas du corps à l’endroit où s’agrafe le manteau.

« Raphegi, mai, amech, irabi almi [6], commença de crier la bouche cruelle, à laquelle point ne convenaient de plus doux cantiques. Et le Guide à lui : « Ame stupide [7], tiens-t’en au cor, et soulage-toi avec, quand t’étouffe la colère ou une autre passion. Cherche à ton cou, tu trouveras la courroie à laquelle il est lié, âme honteuse, et vois-le en travers de ta large poitrine ! » Puis il me dit : « Il s’accuse lui-même. Celui-ci est Nembrod, par la mauvaise pensée [8] duquel point ne s’use d’une seule langue dans le monde. Laissons-le là, et ne parlons pas en vain ; car à lui tout langage est ce qu’aux autres est le sien, que nul ne connaît. »

Nous poursuivîmes donc notre voyage,tournant à gauche, et, à un trait d’arbalète, nous en trouvâmes un autre beaucoup plus farouche et plus grand.

Quel fut le maître qui le ceignit je ne saurais le dire ; mais, le bras gauche derrière, et le droit devant, il l’avait ceint d’une chaîne qui le tenait lié du cou en bas, autour du corps à découvert [9] se repliant cinq fois.

« Ce superbe voulut essayer sa force contre le grand Jupiter, dit mon Guide, et il en a ce qu’il méritait. Son nom est Ephialtes, et il fit son épreuve quand les Géants effrayèrent les Dieux : les bras qu’il agita plus jamais ne se mouveront. » Et moi à lui — S’il se peut, je voudrais que mes yeux vissent l’énorme Briarée. Il me répondit : « Près d’ici tu verras Antée ; il parle, et n’est pas lié, et nous portera dans le fond de tout mal [10]. Celui que tu veux voir est là plus loin ; il est lié comme celui-ci, et lui ressemble, excepté que de visage il paraît plus féroce. »

Jamais ne fut de tremblement de terre si terrible, ni qui secouât si fortement une tour, que soudainement Ephialtes se secoua. Plus que jamais je craignis la mort, et jamais n’eût-elle été à craindre, si je n’avais vu les liens.

Nous avançâmes et vînmes à Antée, qui bien de cinq brasses, sans la tête, s’élevait au dessus de la caverne.

« O toi qui, dans la vallée fortunée à laquelle Scipion acquit un héritage de gloire, lorsque Annibal fuit avec les siens [11], apportas en butin plus de mille lions ; toi de qui l’on paraît croire encore que si, avec tes frères, tu eusses été à la haute guerre [12], les fils de la terre auraient vaincu ; porte-nous en bas (et qu’à dégoût cela ne te soit pas !) là où le froid durcit le Cocyte. Ne nous oblige point d’aller à Titius ou à Tiphus [13] ; celui-ci peut donner ce qu’ici l’on désire [14] ; baisse-toi donc, et ne détourne point la tête. Il peut renouveler ton souvenir dans le monde, car il vit, et attend une vie longue encore, si la grâce, avant le temps ne l’appelle à soi [15]. » Ainsi dit le Maître ; et celui-là, en hâte, vers mon Guide qu’elles saisirent, étendit les mains dont Hercule sentit la forte étreinte.

Virgile, lorsqu’il se sentit saisir, me dit : « Approche-toi, que je te prenne ! » Puis il lit en sorte que lui et moi ne lissions qu’un seul faix [16].

Telle que la Carisenda [17], à qui la regarde de dessous le côté où elle incline, paraît, quand un nuage passe sur elle, pencher en sens contraire, tel me parut Antée. J’attendais de le voir incliner, et il y eut un tel moment où j’aurais Toulu aller par un autre chemin. Mais, légèrement, au fond qui dévore Lucifer et Judas [18] il nous déposa ; et ainsi baissé il ne resta point, mais comme le mât d’un navire il se releva.

  1. Les poètes disent que la lance d’Achille, laquelle avait auparavant appartenu a son père Pelée, avait la vertu de guérir les blessures qu’elle avait faites.
  2. La défaite de Roncevaux.
  3. Château qui appartenait aux Siennois.
  4. Lequel manque aux baleines et aux éléphants, ce pourquoi la nature put. justement et prudemment, les laisser subsister.
  5. La grosso pomme de pin en bronze, autrefois, placée sur la môle d’Adrien, et transférée de là sur le campanile de Saint-Pierre de Rome, d’où, renversée par le tonnerre, on la transporta dans le jardin du Vatican, près du corridor du Belvédère, où on la voit encore aujourd’hui.
  6. D’autres écrivent ainsi ces mots qui n’ont aucun sens : Rafel mai amech zabè almié.
  7. Dante suppose que Dieu troubla l’esprit de Nembrod, lorsqu’il entreprit d’élever une tour jusqu’au ciel. Il lui dit de laisser sa langue inintelligible, et de s’en tenir à donner du cor ; et comme le géant semble ne savoir où le prendre. Virgile l’avertit qu’il trouvera à son cou la courroie par laquelle il est suspendu en travers de sa large poitrine.
  8. Coto. Les interprètes assignent divers sens, tous plus ou moins subtils, à ce mot. Le plus simple nous a paru le plus vrai.
  9. Autour de la partie du corps qui était à découvert, c’est-à-dire du buste.
  10. Dans le fond de l’Enfer.
  11. Lucain, dans son poème, feint que le lieu où Scipion vainquit Annibal, était autrefois le royaume d’Antée.
  12. Lorsque les géants tentèrent d’escalader le Ciel.
  13. Deux autres géants.
  14. On a déjà pu remarquer, plusieurs fois, que Dante suppose dans presque tous les morts, le désir d’être rappelé à la mémoire des vivants.
  15. Si Dieu, par grâce, n’abrège le temps de son pèlerinage terrestre pour l’appeler à soi.
  16. Qu’Antée pût les embrasser tous deux ensemble.
  17. La Carisenda ou Garisenda est une tour de Bologne, ainsi appelée du nom de celui qui la fit bâtir Elle est fortement inclinée, de sorte qu’à celui qui, d’en bas, du côte où elle penche, verrait un nuage passer au-dessus d’elle, le nuage paraîtrait immobile, et la tour se mouvoir, par conséquent pencher en sens contraire.
  18. Neuvième cercle divisé en quatre autres enceintes circulaires.