La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Paradis/Chant X

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 290-294).


CHANT DIXIÈME


La première et ineffable Puissance [1] regardant en son Fils avec l’Amour, éternelle spiration de l’un et de l’autre avec tant d’ordre créa, que tout ce qu’embrasse l’œil ou l’esprit, on ne saurait le contempler sans en jouir [2]. Lève donc, Lecteur, avec moi la vue vers les hautes sphères, en ce point où un mouvement heurte l’autre [3], et là, commence d’admirer l’art de ce maître, qui, au-dedans de soi tant l’aime, que jamais il n’en détache ses regards [4]. Vois comme de ce point s’écarte l’oblique cercle qui porte les planètes, afin de satisfaire au monde qui les appelle ; si leur route point ne s’infléchissait, de la vertu qui est dans le ciel une grande partie resterait inutile, et presque toute puissance là en bas serait morte [5] : et si du cercle droit elle s’écartait ou plus ou moins [6], beaucoup, et en haut et en bas, en souffrirait l’ordre du monde. Maintenant, Lecteur assis sur ton banc, goûte en ta pensée ces premières libations, si tu veux jouir longtemps avant de sentir la fatigue. J’ai servi la table ; à toi désormais de te nourrir. Rappelle tout mon soin le sujet dont j’ai charge d’écrire.

Le plus grand ministre de la nature [7], qui de la vertu du ciel empreint le monde, et avec sa lumière nous mesure le temps, joint à cette partie mémorée plus haut [8], tournait dans les spires où plutôt se présente chaque heure : et j’étais en lui ; mais du monter je ne m’aperçus, que comme avant le premier penser on s’aperçoit de son venir [9] : et Béatrice [10], elle qui du bien au mieux si soudainement transporte, que son acte ne s’épand point dans le temps, combien de soi-même devait-elle être brillante ! Ce que contenait le Soleil où j’entrai, et ce qui s’y discerne, non par la couleur, mais par la lumière, quelque appel que je fisse à l’esprit et à l’art et à l’expérience, je ne le dirais jamais de manière qu’on se l’imaginât ; mais on peut le croire, et que le voir on désire ! Et que notre imagination reste au-dessous d’une si grande hauteur, ce n’est merveille, jamais œil n’ayant dépassé le Soleil [11].

Telle était là la quatrième famille du haut Père, qui toujours la rassasie, montrant comment il spire et engendre [12].

Et Béatrice commença : « Rends grâces, rends grâces au Soleil des Anges, qui dans le Soleil sensible t’a élevé par sa grâce. »

Jamais cœur ne fut si disposé à dévotion, ni si prompt à se porter vers Dieu en toute reconnaissance, qu’à ces paroles je le devins ; et mon amour en lui tout entier s’absorba tellement, que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. Loin que cela lui déplût, elle en eut tant de joie, que l’éclat de ses yeux riants sur diverses autres choses attira mon esprit uni à Dieu.

Je vis plusieurs splendeurs, dont la vive lumière vainquit celle du Soleil, faire de nous un centre et de soi une couronne, plus douces encore de voix que brillantes à la vue. Ainsi voyons-nous quelquefois se ceindre la fille de Latone [13], quand l’air est si humide qu’il retient le fil [14] dont est faite la ceinture.

Dans la cour céleste d’où je reviens, se trouvent beaucoup de pierreries si précieuses et si belles, qu’on ne peut les sortir du Royaume [15] ; et le chant de ses lumières était de celles-là : qui pas assez ne s’empenne [16] pour voler là-haut, attende qu’un muet lui en donne des nouvelles [17].

Lorsque ainsi chantant, ces ardents Soleils autour de nous eurent tourné trois fois, comme des étoiles voisines d’un pôle fixe, ils me parurent tels que des dames, qui, suspendant leur danse, silencieuses s’arrêtent pour écouter, jusqu’à ce qu’elles aient recueilli les notes nouvelles : Et au dedans de l’un d’eux, j’entendis commencer : « Lorsque le rayon de la grâce, dont s’allume le véritable amour, et qui croit ensuite en aimant, multiplié en toi tant resplendit, qu’en haut il te guide par cette échelle que sans remonter nul ne descend [18], qui refuserait à ta soif le vin de sa fiole, ne serait pas plus libre que ne l’est l’eau de ne point s’écouler dans la mer. Tu veux savoir de quelles plantes se fleurit cette guirlande qui, ravie, entoure la belle Dame à qui tu dois la force de monter au ciel. Je fus des agneaux du saint troupeau que Dominique conduit par un chemin où bien l’on engraisse, si ne distraient point les choses vaines. Celui-ci, le plus près de moi à droite, fut mon frère et mon maître : il est, lui, Albert de Cologne, et moi Thomas d’Aquin. Si tu veux connaître tous les autres, que ton regard suive ma parole, tournant au-dessus de cette heureuse couronne. Cette autre flamme rayonne de Gratien, qui fut, dans l’un et l’autre droit, d’un secours tel, qu’on s’en réjouit en Paradis [19]. L’autre qui auprès orne notre chœur, fut Pierre [20], qui, comme la pauvre veuve, offrit à la sainte Église son trésor. La cinquième lumière, la plus belle d’entre nous, émane d’un amour, que tout le monde, en bas, est avide d’en savoir nouvelle [21]. Dedans est le haut esprit où fut infuse une science si profonde, que, si le vrai est vrai [22], qui tant vit point ne surgit un second. Auprès, distingue la lumière de ce flambeau [23], qui, en bas dans la chair, vit le plus à fond la nature et le ministère angélique. Dans l’autre petite lumière resplendit ce défenseur des temps chrétiens [24], dont le livre inspira Augustin [25]. Ores, si le regard de ton esprit, de lumière en lumière, nage derrière mes louanges, te reste encore la soif de la huitième [26]. Par la vision de tout bien [27], dedans jouit l’âme sainte qui manifeste le monde fallacieux à qui bien l’écoute [28]. Le corps dont elle fut chassée gît en bas dans le Cieldauro [29], et elle du martyre et de l’exil vint, à cette paix. Vois plus loin flamboyer l’ardente haleine d’Isidore [30], de Bède et de Richard [31], qui fut, dans ses contemplations, plus qu’un homme. Celui-ci, de qui ton regard revient à moi, est la lumière d’un esprit auquel la mort parut tardive : c’est l’éternelle lumière de Sigier [32], qui, enseignant dans la rue au Fouarre, syllogisa des vérités odieuses. »

Ensuite, comme l’horloge, qui nous appelle à l’heure où l’épouse de Dieu se lève pour chanter les louanges matinales de l’époux qu’elle aime, tire et pousse l’une et l’autre partie [33], sonnant tin tin d’un ton si doux, que l’esprit bien disposé se dilate d’amour ; ainsi vis-je la roue glorieuse se mouvoir, et rendre voix à voix [34] avec un accord et une douceur qui ne peuvent être connus que là où la joie se prolonge sans terme.

  1. Le Père.
  2. Sans jouir de cet ordre.
  3. Selon le système astronomique adopté par Dante, les étoiles se mouvant dans les plans parallèles à l’Equateur, et le Soleil et les planètes dans le plan du Zodiaque, qui coupe le premier sous un angle d’environ 25° 30’, ces plans se heurtent, suivant l’expression du Poète, aux points d’intersection, ou équinoxiaux, dans les signes du Bélier et de la Balance. Or, au moment où Dante accomplit son voyage mystique, le soleil était, comme il l’a déjà dit plusieurs fois, dans le signe du Bélier.
  4. Cet art que Dieu contemple avec amour en soi, est l’ordre, le type éternel de la Création.
  5. A raison de l’obliquité de leur mouvement dans l’écliptique, le Soleil et les planètes se trouvent successivement en des positions diverses par rapport à la terre, ce qui leur permet de répandre leur vertu, en des lieux qui n’en ressentiraient pas l’influence, si le plan de leur orbites coïncidait avec le plan de l’équateur ; en ce dernier cas, donc, une partie de cette vertu qui est en eux resterait sans effet, et presque toute la force productive des phénomènes terrestres serait morte.
  6. Si le plan oblique de l’orbite du Soleil et des planètes faisait avec le plan droit de l’équateur un angle plus petit ou plus grand.
  7. Le Soleil.
  8. C’est-à-dire que, le Soleil étant entré dans le Bélier, et décrivant au-dessus de l’horizon un arc plus grand, les jours croissaient.
  9. Il est clair qu’on ne saurait apercevoir une pensée avant qu’elle soit venue, l’aperception étant inséparable de la pensée même.
  10. Béatrice représente ici allégoriquement la grâce divine, comme il est dit plus haut.
  11. N’ayant vu de splendeur qui surpassât celle du Soleil.
  12. Le Soleil, selon Dante, est le séjour assigné au quatrième ordre des bienheureux ; lesquels voient dans le Père l’éternelle spiration de l’Esprit et la génération éternelle du Fils. Le verbe spirare, dont nous n’avons que les composés inspirer, respirer, étant un de ces mots consacrés qui seuls expriment le dogme d’une manière rigoureuse et absolue, nous avons cru devoir le transporter dans notre langue, à l’exemple de Dante, si soigneux de l’exactitude théologique.
  13. Le halo, appelé aussi Couronne de la Lune.
  14. C’est-à-dire les couleurs produites par la réfraction de la lumière dans l’air humide.
  15. On sait que, dans les pays qui possèdent des mines précieuses, la libre sortie de leurs produits est prohibée.
  16. Qui ne se munit pas d’ailes assez puissantes.
  17. Le sens est que toute parole est muette pour donner une idée de la douceur de ce chant à qui ne l’a pas ouï.
  18. Allusion à l’échelle de Jacob.
  19. Gratien, auteur de la compilation appelée, de son nom, Décret de Gratien.
  20. Pierre Lombard, auteur du Livre des Sentences.
  21. Allusion aux disputes sur le salut de Salomon.
  22. Si la parole de Dieu ne ment pas.
  23. Saint Denis l’aréopagite.
  24. Paul Orose, à ce qu’on croit.
  25. Lui fournit le sujet de son grand ouvrage, de Civitate Dei.
  26. De la huitième lumière.
  27. De Dieu, qui est le bien infini.
  28. Boèce, qui, dans son livre de Consolatione philosophiae, montre combien sont vaines et trompeuses les choses du monde.
  29. L’église de Saint-Pierre, à Pavie.
  30. Isidore de Séville.
  31. Richard de Saint-Victor, un des grands mystiques du Moyen âge.
  32. Professeur de Logique, ou de Théologie morale, dans l’Université de Paris.
  33. La double tête du marteau, alternativement tiré d’un côté et poussé de l’autre, contre les parois de la cloche.
  34. Former deux chœurs de voix.