La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Paradis/Chant XIV

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 307-310).


CHANT QUATORZIÈME


Du centre à la circonférence et de la circonférence au centre, se meut l’eau dans un vase rond, selon qu’elle est frappée en dehors ou en dedans. Ceci soudain me vint à l’esprit, sitôt que de Thomas se tut la glorieuse âme, par la similitude avec son parler et celui de Béatrice [1], à qui, après lui, il plut de recommencer ainsi :

« Celui-ci a besoin, et ni sa voix ni sa pensée même ne vous le disent, d’aller à la racine d’une autre vérité. Dites-lui si la lumière dont se fleurit votre substance, avec vous demeurera éternellement comme elle est maintenant : et si elle demeure, dites comment, lorsque vous serez redevenus visibles [2], il se pourra qu’elle ne vous soit pas à voir un empêchement [3]. »

Comme quelquefois, par plus d’allégresse poussés et tirés, ceux qui dansent en rond élèvent la voix, et dans leurs gestes s’animent de plus de gaieté ; ainsi, à la prompte et dévote prière, les Cercles saints montèrent dans leur danse et leur merveilleux chant une joie nouvelle. Qui se lamente de ce qu’ici l’on meurt pour vivre là-haut, ne voit pas quel y est le rafraîchissement de l’éternelle pluie. Cet un et deux et trois qui toujours vit, et règne toujours en trois et deux et un [4], non circonscrit et circonscrivant tout, trois fois était chanté par chacun de ces esprits, avec une telle mélodie qu’à tout mérite elle serait une pleine récompense. Et dans la plus divine lumière du Cercle le plus étroit [5], j’entendis une voix modeste, telle peut-être que fut celle de l’Ange à Marie, répondre : « Aussi longue que sera la fête du Paradis, aussi longtemps notre amour fera rayonner autour de soi un pareil vêtement. Son éclat suit l’ardeur, l’ardeur la vision, et celle-ci est égale à la grâce surajoutée à sa puissance. Lorsqu’elle aura revêtu la chair glorieuse et sainte, plus, étant complète, plaira notre personne ; ce pourquoi s’accroîtra ce que de gratuite lumière nous donne le souverain Bien, lumière qui nous rend aptes à le voir : d’où doit croître la vision, croître l’ardeur qu’elle allume, croître le rayon [6] qui de l’ardeur vient. Mais comme le charbon qui jette de la flamme, et en éclat la surpasse tellement que distinct il y apparaît : ainsi cette splendeur qui maintenant nous enveloppe, sera vaincue par l’éclat de la chair qu’aujourd’hui la terre recouvre : et point ne vous fatiguera cette éclatante lumière, parce que seront forts les organes du corps à tout ce qui pourra nous délecter. »

Tant me parurent animés et prompts l’un et l’autre chœur à dire Amen, que bien montrèrent-ils le désir des corps morts [7] ; peut-être non pour eux seuls, mais pour les mères, les pères, et les autres qui leur furent chers, avant qu’ils fussent des flammes éternelles [8]. Et voilà [9] qu’au-dessus de la lumière qui était là, en naît autour une autre de pareil éclat, à la manière d’un horizon qui s’éclaircit. Et comme, quand monte le premier soir [10], de nouveaux astres commencent à se montrer dans le ciel, de telle sorte que la vue paraît et ne paraît pas vraie [11] ; il me parut là commencer à voir de nouvelles substances [12] tourner en dehors des deux autres Cercles.

O vrai rayonnement de l’Esprit-Saint ! comme soudain son éclat frappa mes yeux, qui, vaincus, point ne le supportèrent ! Mais si belle et si riante à moi se montra Béatrice, que les choses alors vues doivent rester avec les autres que la pensée laissa derrière soi. D’elle [13] mes yeux reprirent la force de se relever, et je me vis transporté seul avec ma Dame en une plus haute gloire. Bien m’aperçus-je que j’avais monté, à l’éclat flamboyant de l’étoile, qui me sembla plus rouge que celles déjà vues. De tout cœur, et dans ce langage qui est le même en tous [14], à Dieu j’offris un holocauste, tel qu’il convenait à la grâce nouvelle. Et dans ma poitrine pas encore n’était épuisée l’ardeur du sacrifice, que je connus qu’il était accepté favorablement. Au dedans de deux rayons m’apparaissent des splendeurs si vives et si rouges, que je dis : « O Elios [15], qui ainsi les ornes ! » Comme, distincte des petites et des grandes lumières [16], entre les pôles du monde blanchit Galaxie [17], de manière que, pour de très savants, elle est un sujet de doutes [18] ; ainsi ces rayons constellés formaient dans la profondeur de Mars le signe vénérable que dans un cercle forment deux lignes qui se coupent carrément.

Ici ma mémoire vainc l’esprit ; car sur cette croix tellement luisait le Christ, que je ne sais trouver rien à comparer : mais qui prend sa croix et suit le Christ, m’excusera d’y renoncer, lorsque sur cet arbre il verra le Christ rayonner comme l’éclair. D’un bras à l’autre et du sommet au pied, se mouvaient des lumières, scintillant fortement lorsqu’elles se joignaient et se croisaient : ainsi se voient ici, droites et torses, rapides et lentes, longues et courtes, changeantes à la vue, les parcelles des corps se mouvoir dans le rayon duquel parfois se borde l’ombre que pour leur défense se font les hommes avec art et industrie [19].

Et comme la gigue [20] et la harpe, avec plusieurs cordes harmonieusement tendues, rendent un son doux à tel qui ne distingue pas les notes, ainsi les lumières qui là m’apparurent, se formait, sur la croix, une mélodie qui me ravissait sans entendre l’hymne.

Je reconnus qu’elle contenait de hautes louanges, parce qu’à moi venait : Tu ressuscites et vaincs [21], comme à quelqu’un qui ouït et n’entend pas. De cela tant je m’enamourais, que jusque-là nulle chose ne me lia de si doux liens. Peut-être ma parole paraîtra trop hardie, mettant après [22] le plaisir des beaux yeux dont la vue apaise mon désir : mais qui pense que, plus ils s’élèvent, plus les sceaux vivants [23] de toute beauté sont féconds, et que je ne m’étais point retourné vers ceux-là [24], peut m’excuser de ce dont je m’accuse pour m’excuser, et voir qu’est vrai ce que je dis, le plaisir saint n’étant point ici pleinement épanoui, parce qu’en montant il devient plus pur [25].

  1. Les bienheureux formant un cercle autour de Béatrice et de Dante, la voix de saint Thomas allait de la circonférence au centre et celle de Béatrice du centre à la circonférence.
  2. « Lorsque vous aurez repris votre corps visible. »
  3. A cause de son éclat éblouissant.
  4. La Trinité divine.
  5. Cette plus divine lumière est celle de Salomon, qui était dans le cercle le plus près de Dante, et par conséquent le plus étroit.
  6. La splendeur dont rayonnent les bienheureux.
  7. Le désir de recouvrer leurs corps.
  8. Avant qu’ils fussent devenus, dans le ciel, de pures substances éternellement lumineuses.
  9. Ici le poète peint son passage du Soleil dans Mars.
  10. A l’entrée du soir.
  11. Qu’on est incertain si on voit réellement.
  12. De nouveaux esprits.
  13. De Béatrice.
  14. Le langage intérieur, indépendant des paroles.
  15. Un des noms de Dieu dans l’Écriture. Le même mot, en grec, signifie Soleil.
  16. Étoiles.
  17. La Voie lactée.
  18. Dans le Convito, trat. II, ch. V, Dante embrasse l’opinion qui attribue la blancheur de la Voie lactée à l’amoncellement d’une infinité d’étoiles très petites.
  19. L’ombre formée par les contrevents, les volets, etc., avec lesquels les hommes se défendent contre une très vive lumière, offre souvent sur ses bords un rayon de soleil, où se jouent une multitude de petits corps que l’œil distingue à peine.
  20. Ancien instrument de musique.
  21. Ces paroles, adressées au Christ, célèbrent son triomphe sur la mort.
  22. « Mettant après le plaisir que je ressentis alors, celui que me causent tes beaux yeux, » etc.
  23. Les cieux, où résident les vertus informatrices.
  24. Vers les yeux de Béatrice.
  25. Le sens paraît être que, dans le Ciel où Dante était alors, la Beauté de Béatrice n’apparaissait pas dans tout son éclat, parce qu’elle allait croissant à mesure que Béatrice montait de sphère en sphère, et qu’ainsi le plaisir saint qu’il éprouvait à la contempler n’avait pas encore atteint son dernier terme. — Au reste, les commentateurs varient dans l’interprétation de ce passage obscur.