La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XVIII

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 192-195).


CHANT DIX-HUITIÈME


A son discours avait mis fin le grand Docteur, et attentivement il regardait sur mon visage si je paraissais content : et moi, que pressait encore une nouvelle soif, je me taisais au dehors, et au dedans je disais : « Peut-être qu’en trop demandant je le fatigue. » Mais ce Père vrai, qui s’aperçut du timide vouloir qu’en moi je renfermais, en parlant me donna la hardiesse de parler. D’où moi : « Maître, tant s’avise ma vue dans ta lumière que je discerne clairement tout ce que montre et trace ta raison. Je te prie donc, cher doux Père, de m’enseigner quel est cet amour à quoi tu réduis toute bonne opération et son contraire ». « Fixe sur moi, dit-il, les regards pénétrants de l’esprit, et te sera manifeste l’erreur des aveugles qui se font guides. L’âme, créée pour aimer, se porte vers tout ce qui plaît, sitôt que le plaisir l’éveille à l’action. De ce qui existe réellement votre puissance perceptive attire l’image [1], et la déploie au-dedans de vous, de sorte que l’âme se tourne vers elle : et si vers elle étant tournée, elle s’y incline, ceci est la nature, que le plaisir unit à vous par un nouveau lien. Et comme le feu se meut en haut, en vertu de sa forme [2], qui le porte à monter là où plus il subsiste dans sa propre matière [3], ainsi, ayant perçu, l’âme entre en désir, qui est un mouvement spirituel, et jamais ne se repose qu’elle n’ait joui de l’objet aimé. Tu peux maintenant voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est louable en soi. Il se peut que bonne en paraisse toujours la matière ; mais toute empreinte n’est pas bonne, bien que la cire soit bonne. »

« Tes paroles et mon esprit qui les suit, répondis-je, m’ont découvert l’amour ; mais, de cela même naissent en moi de nouveaux doutes. Car, si vient du dehors ce qui détermine l’amour, et que l’âme n’ait point d’autre moteur, qu’elle aille droit, ou qu’elle dévie, ce n’est pas son mérite. Et lui à moi : « Tout ce qu’ici voit la raison, je puis te le dire ; pour ce qui est au delà, attends Béatrice ; car c’est sujet de foi. Toute forme substantielle, distincte de la matière et unie avec elle, a en soi une vertu spécifique, laquelle n’est sentie que par son opération et ne se manifeste que par son effet, comme la vie dans la plante par le vert feuillage : ainsi, d’où vient l’intelligence des premières notions et le sentiment des premiers objets que l’âme appète, l’homme ne le sait ; car ils sont en vous comme dans l’abeille l’instinct de faire le miel : et ce premier désir n’a rien qui mérite louange ou blâme. Or, afin qu’à elle viennent s’unir toutes les autres, innée en vous est la vertu qui conseille, et qui doit garder le seuil du consentement. Celle-ci est le principe qui vous rend capable de mériter, selon qu’il accueille et choisit les bons et les mauvais amours. Ceux dont la raison a été au fond, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont ainsi conservé la morale dans le monde. D’où, suppose que tout amour, qui au dedans de vous s’enflamme, y naisse, nécessairement, en vous est la puissance de le contenir. Par libre arbitre, Béatrice [4] entend la noble vertu ; au soin de t’en souvenir, si elle t’en parle.

La lune, qui avait retardé son lever presque jusqu’au milieu de la nuit [5], semblable à un bassin embrasé, nous faisait paraître les étoiles plus rares, et à l’encontre du ciel [6], elle parcourait la route que le soleil enflamme, alors qu’à son déclin ceux de Rome le voient entre les Sardes et les Corses [7] : et cette noble ombre, par qui plus renommée est Pietola [8] que la cité Mantouane, avait déposé le fardeau dont je l’avais chargée [9]. Pour moi, mes questions ayant reçu des réponses claires et simples, j’étais comme un homme qui, à demi endormi, rêve, mais des gens qui, derrière nous, se hâtaient, dissipèrent subitement cette somnolence et comme jadis l’Ismène [10] et l’Asope voyaient, de nuit, courir sur leurs bords une foule ardente quand les Thébains avaient besoin de Bacchus ; ainsi, par ce que je vis de ceux qui venaient, dans ce cercle presse le pas celui qu’emportent un bon vouloir et un juste amour. Ils nous eurent bientôt joints, car en courant allait toute cette grande troupe, et, devant elle, deux criaient en pleurant : « Marie avec hâte courut à la montagne [11], et, pour subjuguer Herda, César investit Marseille, et courut en Espagne [12]. — Vite, vite ! que par peu d’amour point ne se perde le temps ! » criaient tous les autres qui suivaient ; « le zèle de bien faire fait reverdir la grâce. — O gens, en qui maintenant une vive ferveur compense peut-être la négligence et le retard, que, par tiédeur, vous avez mis à accomplir le bien, celui-ci qui vit (et certainement je ne vous mens pas), veut aller en haut, pourvu que le soleil nous éclaire : dites-nous donc où est le plus près passage. » Ainsi parla mon Guide ; et l’un de ces esprits dit : « Viens derrière nous, tu trouveras l’entrée. De nous mouvoir si désireux nous sommes, que nous ne pouvons nous arrêter ; ainsi pardonne, si te paraît rudesse l’effet de la justice en nous. Je fus abbé de San-Zeno de Vérone [13], sous l’empire du bon Barberousse, de qui avec douleur parle encore Milan [14]. Et tel a déjà un pied dans la fosse, que bientôt fera pleurer ce monastère, et qui s’attristera d’y avoir eu puissance [15] ; parce que son fils, difforme de tout le corps, et d’âme pire, et qui mal naquit, y tient la place du vrai pasteur. »

Je ne sais s’il en dit plus ou s’il se tut, tant il nous avait devancés ; mais cela j’entendis, et il me plut de le retenir. Et celui qui en tout besoin m’avait secouru, dit : « Tourne-toi par ici, et vois-en deux venir en gourmandant la paresse ». Derrière tous les autres ils disaient : « Moururent ceux pour qui la mer s’ouvrit, avant que le Jourdain vit ses héritiers [16] ; et ceux qui, jusqu’à la fin ne supportèrent pas la fatigue avec le fils d’Anchise, et se plongèrent eux-mêmes dans une vie sans gloire. »

Puis, quand ces ombres furent si loin de nous qu’on ne les pouvait plus voir, en moi entra un nouveau penser duquel divers autres naquirent, et de l’un à l’autre tant j’ondoyai, que dans le vague mes yeux se fermèrent, et la pensée se transforma en songe.

  1. L’intention, dans la langue de la scolastique.
  2. Autre expression de l’école qui signifie propriété, nature.
  3. A monter dans le ciel de la lune, que l’on croyait être le réservoir du feu.
  4. La théologie est ici personnifiée en Béatrice.
  5. La lune était en son plein lorsque Dante commença son voyage. Se levant alors tous les soirs après le coucher du soleil, et chaque jour plus tard d’environ trois quarts d’heure, elle devait, le cinquième jour, se lever presque au milieu de la nuit.
  6. Ces mots indiquent le mouvement propre et périodique de la lune qui s’accomplit d’occident en orient, au contraire du ciel étoilé qui se meut d’orient en occident.
  7. A l’extrémité du signe du Scorpion, où le soleil était alors, il se couche, par rapport aux habitants de Rome, entre la Sardaigne et la Corse.
  8. Lieu près de Mantoue, anciennement appelé Andes, et où naquit Virgile.
  9. « Avait répondu à toutes les questions que je lui avais faites. »
  10. Fleuves de la Béotie, sur les bords desquels les Thébains couraient avec des flambeaux allumés, en invoquant Bacchus, pour se rendre ce Dieu propice.
  11. Pour visiter Elisabeth.
  12. César, partant de Rome, se rendit avec une célérité merveilleuse à Marseille, dont il forma le siège, puis courut en Espagne, où il défit Affranius, Pétrélus et un fils de Pompée, et s’empara de la ville d’Herda, aujourd’hui Lérida.
  13. On croit que cet abbé de San-Zéno se nommait Albert.
  14. Irrité contre les Milanais, en guerre avec lui pour la défense de leur liberté, l’empereur Frédéric Ier, surnommé Barberousse, détruisit leur ville. L’épithète de bon est une de ces ironies familières à Dante.
  15. Albert della Scala, seigneur de Vérone, investit de force un de ses fils, difforme et vicieux, de l’abbaye de San-Zéno. Il était déjà vieux lorsqu’il commit cet acte de violence impie, « qu’il ne tardera pas, dit le Poète, à pleurer là où chacun acquitte sa dette envers la Justice inflexible. »
  16. Ceux qui passèrent la mer Rouge à pied sec moururent avant d’être entrés dans la Palestine, promise en héritage aux enfants de Jacob. Et d’autres disaient : « Moururent ceux qui, jusqu’à la fin, etc. » Ce sont deux exemples de tiédeur et de paresse dans l’accomplissement du devoir.