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La Famille Elliot/6

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Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. 85-109).


CHAPITRE VI.


Alice n’avait pas attendu cette visite à Uppercross pour apprendre qu’un changement de demeure, ne fût-il que de trois milles, en occasione souvent un total dans le genre de vie, la conversation, les opinions et les idées ; elle n’avait jamais séjourné chez sa sœur sans en être frappée, ni sans souhaiter que d’autres Elliot eussent l’avantage de voir combien les affaires, qui paraissaient à Kellinch-Hall du plus haut intérêt, étaient inconnues à Uppercross, ou traitées avec une parfaite indifférence. Malgré cette expérience, elle s’était cependant attendue que le grand événement du déplacement de sa famille, et la nouveauté de voir Kellinch-Hall habité par des étrangers, exciterait la curiosité du voisinage ; elle en avait été si occupée les dernières semaines, ainsi que tous ceux qui l’entouraient, son propre cœur en était si rempli, qu’elle croyait qu’on ne lui parlerait d’autre chose, et redoutait d’avance les plaintes, les consolations et les questions sans fin sur les nouveaux habitans et leur famille ; mais elle en fut quitte à meilleur marché pour le moment, et les réflexions et les questions des vieux Musgrove se bornèrent à lui dire :

« Ainsi, miss Alice, sir Walter et votre sœur Elisabeth sont partis ? Dans quel quartier de Bath pensez-vous qu’ils s’établiront ? Ce n’est point une chose indifférente. » Alice n’y avait pas même pensé ; avant qu’elle pût répondre, une des jeunes Musgrove ajouta vivement : « J’espère que nous serons à Bath l’hiver prochain ; mais rappelez-vous, papa, que nous voulons habiter un quartier à la mode ; que sir Walter y loge ou non, c’est égal… » Maria l’interrompit en disant avec un profond soupir : « Et l’on me laissera donc toute seule ici pendant qu’on ira s’amuser à Bath ? il faudra que je reste avec des enfans ennuyeux ? c’est vraiment trop cruel. »

Alice lui aurait volontiers proposé d’aller à sa place à Bath, et de rester à la sienne auprès des enfans qu’elle chérissait ; elle vit combien elle s’était fait d’illusion en croyant que la famille de sa sœur, ou sa sœur elle-même, prendrait quelque intérêt au chagrin qu’elle ressentait de quitter Kellinch-Hall. « Oh ! combien on doit revenir de cette erreur ! ce qui ne touche pas directement intéresse peu, et ce qui vous contrarie vous paraît la seule chose importante et pénible. » Alice bénit intérieurement le ciel de posséder au moins dans lady Russel une véritable amie, qui comprenait et partageait ses regrets, et se promit bien de n’en plus parler aux Musgrove : leur sensibilité pour les affaires qui leur étaient étrangères était nulle, ou du moins très-bornée ; garder ou détruire leur gibier, avoir soin de leurs chevaux et de leurs chiens, parcourir les papiers publics, s’étendre sur un sopha ou dans un fauteuil, regarder par la fenêtre si le temps serait bon ou mauvais pour la chasse, bien déjeûner, bien dîner, telle était l’existence des MM. Musgrove ; celle des dames consistait, pour la mère, aux soins du ménage, et à faire des visites chez ses voisins ; pour les jeunes personnes, dans la toilette, la promenade, la danse, la musique et le babil. Alice, livrée à elle-même, savait mieux employer son temps ; mais elle savait aussi que chacun a ses goûts, ses occupations, ses sujets de conversation dont il n’aime pas à s’écarter ; et pour un ou deux mois qu’elle devait passer à Uppercross, elle ne crut pas qu’il valût la peine de les contrarier : elle résolut de se prêter plutôt à leur manière, et de n’être pas un membre indigne de la société dans laquelle elle se trouvait placée ; elle chercha donc à calmer son imagination, à éloigner ses souvenirs, et à renfermer, autant que possible, ses idées dans le cercle où elle vivait. Elle ne redoutait pas même l’ennui pendant ces deux mois : il était dans son caractère d’être heureuse du bonheur de ceux qui l’entouraient, et les bons Musgrove avaient toujours l’air d’être au comble de la joie, les jeunes filles riaient sans cesse et s’amusaient de tout, leurs parens les admiraient et partageaient leur franche gaîté. Malgré l’égoïsme et les plaintes continuelles de Maria, il s’en fallait bien qu’elle fût aussi froide et dédaigneuse avec Alice que la fière Elisabeth ; elle l’aimait autant qu’elle pouvait aimer, la consultait, et se laissait même quelquefois influencer par elle ; Alice était toujours avec son beau-frère sur un ton très-amical, et les enfans, qui chérissaient leur bonne tante au moins autant que leur mère, étaient pour elle un objet d’intérêt, d’amusement et d’occupation.

Charles Musgrove était un jeune homme poli, agréable, et très-supérieur à sa femme pour l’intelligence et le caractère : mais il était loin de pouvoir exciter aucun regret chez Alice de l’avoir cédé à sa sœur cadette, et de lui faire oublier le capitaine Wentworth. Cependant elle croyait, ainsi que lady Russel, qu’une union avec une femme plus sensée et moins enfant gâté que la sienne, aurait donné plus de consistance à son caractère, plus d’activité à sa vie, plus d’élégance à ses habitudes, plus d’instruction à son esprit, par conséquent un entretien plus agréable, et une existence plus utile : rien chez lui ne s’était développé ; il était resté ce qu’il était au sortir de l’enfance ; sans passions vives, ne faisant ni mal ni bien, ne mettant à rien ni zèle ni chaleur, excepté à la chasse, dépensant son temps en niaiseries, sans lire, sans penser, et vivant au jour la journée. Il avait, ainsi que ses sœurs, un fond de gaîté et d’insouciance qui l’empêchait d’être affecté des lamentations continuelles de sa femme ; il supportait sa déraison et son ennui avec une patience qu’Alice admirait, quoiqu’elle eût quelquefois le désagrément d’un appel de tous deux à son avis dans leurs petits différends, et de déplaire à sa sœur si elle n’était pas du sien : mais en tout ils pouvaient passer pour un heureux couple ; le mari et la femme étaient au moins toujours d’accord sur le désir d’avoir plus d’argent et d’obtenir quelque beau présent du papa Musgrove ; mais là-dessus Charles était aussi plus raisonnable que Maria, qui se plaignait amèrement quand ce présent n’arrivait pas, pendant que Charles, qui y avait plus de droit qu’elle, trouvait très-naturel que son père fît à cet égard ce qui lui convenait, et ne se gênât pas pour eux.

Quant à l’éducation de leurs enfans, sa théorie était aussi bien meilleure que celle de sa femme, et sa pratique moins mauvaise : Je les gouvernerais très-bien si Maria me laissait faire, était ce qu’Alice entendait dire tous les jours, et elle en était convaincue ; mais quand Maria lui disait à son tour : Charles gâte les enfans au point que je ne puis plus en être maîtresse, elle n’était point de son avis, mais se taisait prudemment pour ne pas augmenter le mal : la moindre contradiction mettait Maria hors d’elle-même, et lui donnait à l’instant une attaque de nerfs.

Une des circonstances les moins agréables de son séjour à Uppercross, était d’être traitée avec trop de confiance par tous les partis, et d’être trop initiée dans le secret de leurs plaintes mutuelles ; sachant qu’elle avait quelque influence sur sa sœur, elle était continuellement sollicitée d’en faire usage au-delà de son pouvoir.

« Je voudrais, lui disait Charles, que vous eussiez la bonté de persuader à Maria de ne pas s’imaginer continuellement qu’elle est malade, et d’oublier quelquefois qu’elle a des nerfs. » Dès qu’elle en disait un mot bien amical à sa sœur, celle-ci l’interrompait en lui répliquant : « Je crois que si Charles me voyait mourante, il dirait encore que je n’ai aucun mal, et que je ne dois pas me plaindre. Je suis sûre, Alice, que si vous le vouliez, vous pourriez lui persuader que je suis beaucoup plus souffrante que je ne le dis. »

Était-il question d’envoyer les enfans chez leur grand’mère, qui les adorait, Maria disait à sa sœur : Je déteste qu’ils aillent à la grande maison ; ma belle-mère voudrait les avoir sans cesse ; elle les gâte tellement, leur donne tant de friandises, qu’ils en sont malades ou bruyans tout le reste de la journée ; tâchez, Alice, que cela aille autrement ; ils vous écouteront mieux que moi. » Dès que la vieille mistriss Musgrove la voyait un instant seule, elle ne manquait pas de lui dire : « Ah, miss Alice ! que je serais heureuse si vous pouviez inculquer à votre sœur un peu de votre manière avec les enfans ! Ils sont si doux, si gentils quand c’est vous qui les amenez, et si insupportables quand ils viennent avec leur mère ! elle les gâte et les gronde tour-à-tour sans qu’on sache pourquoi, et d’après son caprice. C’est grand dommage qu’elle ne sache pas mieux les élever ; sans partialité, ce sont les deux petits garçons les plus beaux et les plus aimables qu’il y ait au monde : mais mistriss Charles n’a pas la moindre idée d’éducation. Je vous assure, miss Alice, que c’est ce qui m’empêche de les inviter plus souvent. Je crois que mon fils n’est pas très-content de moi à cet égard ; mais ma pauvre tête ne tient plus à leur tapage ; et leur mère, qui prend des maux de nerfs au moindre bruit, souffre et encourage celui de ses enfans quand ils sont ici, car chez elle ils sont grondés et renvoyés dès qu’ils bougent. Tâchez, chère miss Elliot, qu’elle se conduise autrement ; il vous sera facile de l’obtenir, et ma femme de charge, qui est une personne sensée à laquelle je me fie comme à moi-même, n’en peut pas être maîtresse. Elle assure qu’on en ferait ce qu’on voudrait avec une mère plus ferme et plus raisonnable. »

C’était encore une autre affaire que l’histoire des domestiques ; chacune des maîtresses croyait les siens parfaits et les autres détestables.

« Ce serait un crime de haute trahison, disait Maria à sa sœur, que d’oser révoquer en doute la perfection des gens de ma belle-mère ; moi qui n’exagère jamais ni le bien ni le mal, je puis vous affirmer qu’il n’existe pas dans le monde deux plus mauvais sujets que la femme-de-charge et la femme-de-chambre de la grande maison ; au lieu d’être à leurs affaires, elles battent toute la journée le pavé du village ; je les rencontre partout, et je ne vais pas à l’office sans les y trouver. Si ma Jémina n’était pas la plus fidèle et la plus raisonnable fille qu’il y ait sur la terre, elles me l’auraient gâtée ; elles ne cessent de l’engager à courir avec elles : vous devriez conseiller à ma belle-mère de les mettre à la porte toutes les deux. »

De son côté, madame Musgrove lui disait : « Ma chère miss Alice, je me suis fait une règle en mariant mon fils, de ne me mêler en aucune manière du ménage de ma belle-fille ; c’est le moyen de vivre en paix ; d’ailleurs, je puis vous dire à vous, qui avez du sens et du jugement, que je n’ai pas bonne opinion de Jémina, la bonne des enfans et la favorite de sa maîtresse. J’ai entendu d’étranges choses sur cette fille ; elle est toujours mise comme une lady, et de manière à ruiner celles qui voudraient l’imiter et qui n’en ont pas les moyens. Mistriss Charles ne jure que par elle, je le sais, mais j’ai voulu vous avertir pour que vous soyez sur vos gardes, et que s’il vous manque quelque chose vous sachiez à qui vous en prendre : vous feriez bien, sans me nommer, d’en dire un mot à votre sœur, et d’obtenir qu’elle congédie cette fille. »

Un autre sujet continuel des lamentations de la plaintive Maria, était que les Musgrove ne lui donnaient pas la préséance qui lui était due dans les grands dîners du voisinage ; comme fille d’un baronnet, elle avait le droit d’être au haut bout de la table, et le même jour qu’elle avait parlé vivement de ce grief à sa sœur, Alice se promenant seule avec les jeunes Musgrove, l’aînée, après avoir mis la conversation sur les rangs et les prétentions en ce genre, lui dit : « Je n’ai aucun scrupule avec vous, miss Alice, qui êtes si bonne, et si indifférente sur les distinctions, de vous faire observer combien de telles prétentions sont quelquefois ridicules : je voudrais qu’il vous fût possible de faire entendre à Maria combien elle serait plus aimable si elle n’était pas sur cela aussi tenace et aussi exigeante, surtout quand elle se précipite pour prendre la place de ma mère ; personne ne doute qu’elle n’ait le droit, par sa naissance, d’avoir le pas sur maman, mais il serait plus décent, plus convenable qu’elle n’insistât point sur cette prérogative avec la mère de son mari. C’est fort indifférent à notre mère, mais je sais que plusieurs de nos voisins blâment cette prétention ridicule. »

Alice avait, comme on le voit, assez à faire de concilier tous les intérêts ; elle écoutait ces plaintes patiemment, adoucissait le plaignant, excusait l’absent, tâchait de persuader à chacun qu’une indulgence mutuelle fait le bonheur des relations de famille et de voisinage, et s’efforçait surtout de calmer sa sœur, et d’affaiblir ou réparer ses torts : que pouvait-elle faire de plus ?

À tout autre égard, sa visite à Uppercross lui fit du bien, par le changement de scènes et l’éloignement de tout ce qui parlait trop vivement à son cœur, ou le blessait journellement à Kellinch-Hall. Les maux imaginaires de Maria cessèrent dès qu’elle eut quelqu’un qui chercha à la distraire et à l’amuser. Leur communication avec la grande maison prévenait l’ennui ; s’il y avait peu de ressources d’esprit ou de sympathie, il y avait de la bonhomie, de la gaîté, de la simplicité, de l’affection même. Comme Maria profitait du séjour de sa sœur pour se livrer à la paresse, et la chargeait de tous les soins qu’elle devait à ses enfans et à son ménage, elle n’était pas fâchée d’être interrompue de temps en temps par l’arrivée des jeunes Musgrove, ou en leur faisant une visite : à cet égard, on ne lui laissait rien à désirer ; on se voyait chaque matin, on se rassemblait chaque soir. Alice était tour-à-tour à côté du fauteuil des vieux parens, à jaser avec eux, ou bien à rire, chanter, ou toucher du piano ; elle était d’une force supérieure aux Musgrove ; mais elle n’avait pas de voix et ne pinçait pas de la harpe, instrument plus à la mode que le clavecin ; elle n’avait là personne pour l’admirer et vanter ses talens ; on les laissait de côté, excepté lorsque les autres étaient fatiguées, ou qu’on se trouvait disposé à la civilité ; autrement, on n’y faisait nulle attention ; mais cette légère mortification ne lui était pas nouvelle ; elle savait qu’en jouant elle ne pouvait faire plaisir qu’à elle-même. Depuis qu’elle avait l’âge de quatorze ans, époque où elle perdit sa mère, personne ne l’avait écoutée, personne ne l’avait encouragée. Lady Russel n’aimait pas la musique, qui interrompait trop la conversation ; elle ne favorisait point son goût pour ce talent ; jusqu’alors donc il n’avait été exercé que dans la solitude. Ainsi la tendre partialité de M. et de M.e Musgrove pour leurs filles lui paraissait très-naturelle ; elle avait plus de plaisir à voir leur contentement, qu’elle n’en aurait eu à recevoir des éloges pour son propre compte.

La société était souvent augmentée par des visites de leur voisinage ; il n’était pas nombreux, mais il était bien composé, et la famille Musgrove étant la plus riche et la plus distinguée, recevait plus de monde, et donnait plus de dîners que tout autre : la grande maison d’Uppercross était le rendez-vous général des environs ; on y trouvait bon accueil, liberté, amusement. Miss Henriette et miss Louisa étaient passionnées pour la danse ; et chaque soirée finissait par un petit bal impromptu très-animé et très-gai.

Il y avait à un mille au plus d’Uppercross, une famille de cousins moins favorisés de la fortune, qui dépendaient des Musgrove pour leurs bons plaisirs ; ils arrivaient au moindre signe, par tous les temps, toujours prêts à tout ce qui pouvait amuser leurs cousines : la complaisante Alice faisait aussi ce qui dépendait d’elle ; ayant passé l’âge de la fureur dansante, elle préférait un emploi plus tranquille, et se chargeait volontiers de l’orchestre : assise devant le piano, elle jouait des contredanses pendant des heures entières. Papa et maman Musgrove, qui n’étaient pas moins enchantés de la danse de leurs filles que de leur musique, et peut-être avec plus de raison, savaient gré à miss Elliot de sa complaisance infatigable, et lui disaient alors pour l’encourager : « Bien, très-bien, miss Alice ; comme ces jolis doigts volent sur les touches ! Les contredanses, voilà votre talent. »

Ainsi se passèrent trois semaines. La Saint-Michel arriva, et le cœur et les pensées d’Alice étaient à Kellinch-Hall, dont les Croft devaient prendre possession : cette demeure chérie allait être occupée par des étrangers. Il n’y avait en ce moment pas une chambre, un cabinet, un meuble, un arbre, un sentier qui n’eût sa part des souvenirs et des regrets d’Alice ; tel est sur un cœur aimant l’empire de l’habitude et des anciennes et premières affections. Elisabeth, toujours heureuse, regardée comme la souveraine de Kellinch-Hall, n’y ayant presque jamais éprouvé de chagrins, l’avait quitté sans verser une larme ; Alice, au contraire, oubliait tout ce qu’elle y avait souffert, tous les mépris dont on l’avait accablée : c’était là où elle était née, où elle avait reçu les soins et les caresses de sa bonne mère, où les cendres de cette mère chérie reposaient ; c’était là qu’elle avait connu l’amour, rêvé le bonheur, pleuré la perte de cette illusion, et trouvé une véritable amie. Tous ses sentimens, tous ses souvenirs se réveillèrent avec force. Elle ne pouvait penser à autre chose qu’au 29 septembre, jour de l’installation des nouveaux habitans ; elle n’en parlait point dans la crainte de ne trouver aucune sympathie dans le cœur de Maria ; mais ce fut cette dernière qui lui en parla la première, et dans le même sens, quoique moins exalté : ayant eu l’occasion de noter la date du mois, elle s’écria tout-à-coup : « Bon Dieu ! ma chère Alice, n’est-ce pas aujourd’hui 29, que les Croft entrent à Kellinch-Hall ? Je suis bien aise de n’y avoir pas pensé plus tôt ; quel mal cela aurait fait à mes pauvres nerfs, déjà si détraqués ! »

En effet, l’amiral et sa femme arrivèrent au jour fixé, et il fut question de leur faire une visite. Maria déplora cette nécessité : « Personne, disait-elle, ne pouvait comprendre ce qu’elle souffrirait ; elle voudrait pour tout au monde en être dispensée. Pensez donc au déchirement de retourner comme étrangère où j’ai vécu jusqu’à l’époque de mon mariage ! je crains d’y prendre une attaque de nerfs… » Elle n’en persécuta pas moins Charles de la mener le jour suivant à Kellinch-Hall dans son carricle ; heureusement pour Alice, il n’y avait place que pour deux personnes dans ce modeste équipage ; il ne fut donc pas question de la mettre de la partie, et sa sœur la pria de rester pour surveiller les enfans. Elle fut bien aise que le moment qu’elle redoutait plus réellement que Maria, fût retardé, et que sa première entrevue avec les Croft ne fût pas à Kellinch-Hall ; elle désirait cependant les voir bien plus encore qu’elle ne le craignait. Tout son désir se bornait à se trouver chez Maria quand ils lui rendraient sa visite : c’est ce qui arriva. Charles était absent ; mais les deux sœurs étaient ensemble. Le hasard plaça mistriss Croft à côté d’Alice, et l’amiral près de Maria, à qui il se rendit très-agréable en caressant beaucoup les enfans et jouant avec eux : il voulait, disait-il, les emporter pour en faire deux petits mousses, et il les exerçait à grimper sur ses genoux. Pendant ce temps, Alice cherchait dans les traits de mistriss Croft une ressemblance gravée dans son cœur, et la retrouvait aussi dans la manière de s’exprimer et dans le son de sa voix.

Mistriss Croft n’était ni trop grande ni trop forte ; mais cependant elle avait dans sa taille, dans ses mouvemens, dans le jeu de sa physionomie, quelque chose d’un peu masculin, qui rappelait singulièrement son frère ; elle annonçait une santé vigoureuse, et un caractère ferme et décidé, mêlé d’une expression de bonté et de franchise. Ses yeux étaient noirs et brillans, ses dents très-blanches, ses traits agréables ; mais son teint, assez brun et haut en couleur, se ressentait de ses longs voyages sur mer avec son mari, et lui donnait l’air plus âgée qu’elle ne l’était ; elle avait alors trente-cinq ans, et paraissait avoir passé la quarantaine. Ses manières étaient ouvertes, aisées, décidées ; on voyait qu’elle ne se défiait ni d’elle-même ni des autres, qu’elle disait tout ce qu’elle pensait, et n’avait aucune des petites faiblesses féminines, sans qu’elle eût cependant rien de rude ni de vulgaire ; c’était vraiment une aimable femme, et son mari en était pénétré ; sa Sophie était son oracle. Le bon amiral était un joyeux-marin, toujours prêt à rire, content de tout, traitant en amis tous ceux qu’il rencontrait. Ce couple gagna à l’instant le cœur d’Alice. Ils vantaient beaucoup Kellinch-Hall, où ils se trouvaient à merveille. Alice eut la satisfaction de voir, dès le premier instant, que ni l’amiral ni son épouse n’avaient la moindre connaissance des liaisons qu’ils avaient été si près d’avoir avec elle, ce qui la mit tout-à-fait à son aise ; elle éprouva cependant une vive émotion quand mistriss Croft lui dit tout-à-coup :

« C’était vous, miss Alice, à ce que je suppose, que mon frère eut le plaisir de voir souvent quand il habitait ce comté ? M.e votre sœur ne se le rappelle pas ? » Alice croyait avoir passé l’âge de rougir ; elle sentit cependant que le sang lui montait au visage, et que sa voix tremblait en répondant :

« Maria était trop jeune, elle était alors en pension. » Elle ne dit rien d’elle-même ni de son souvenir.

« Il nous a souvent parlé de vous, reprit encore M.e Croft ; peut-être ne savez-vous pas qu’il est marié ? »

La rougeur d’Alice passa complètement et même son émotion ; elle put répondre comme il convenait, et comprit bientôt, par ce que lui dit M.e Croft, que c’était de son frère l’ecclésiastique qu’elle parlait ; qu’il était question d’Edward, et non du capitaine Frederich ; avec un sentiment de honte, en reconnaissant plus que jamais la faiblesse de son cœur, elle fit des questions obligeantes sur le sort de leur ancien voisin, dont elle parla avec intérêt et comme il convenait. L’entretien fut depuis lors indifférent jusqu’au moment du départ. Alice entendit que l’amiral disait à Maria :

« Nous attendons bientôt un frère de ma femme, qui vient passer quelque temps avec nous. Je suis persuadé que vous le connaissez au moins de nom. »

Il fut interrompu par les deux turbulens petits garçons, qui se pendaient à lui en l’appelant, comme il le leur avait appris, leur vieil ami : il était presque aussi bruyant qu’eux. Il leur dit qu’il allait les emporter dans la poche de sa redingote : ils le suivirent jusqu’à son équipage, et il ne fut plus question du frère attendu. Alice tâcha de se persuader que c’était encore d’Edward dont il était question ; mais n’en ayant pas une entière certitude, elle attendit avec anxiété l’instant où elle pourrait apprendre ce que les Croft en auraient dit dans la grande maison, où ils avaient d’abord été.

On devait passer la soirée de ce jour-là au cottage, et l’on attendait la voiture, quand on vit entrer les miss Musgrove, qui venaient à pied les premières, ayant cédé à la harpe, dirent-elles en riant aux éclats, la place que nous devions occuper dans la voiture : « Je vais (ajouta Louise en riant encore) vous raconter pour quelle raison nous l’apportons ce soir. Vous saurez donc que papa, et surtout maman, sont extrêmement tristes ; une circonstance leur a rappelé mon pauvre frère Richard, qui a été tué sur mer il y a deux ou trois ans ; nous n’y pensions presque plus, mais l’amiral Croft et sa femme nous ont fait une visite. Ils sont venus aussi chez vous, n’est-ce pas ? Est-ce qu’ils ne vous ont pas dit que le frère de mistriss Croft, le capitaine Frederich Wentworth, est de retour en Angleterre, et qu’il vient loger chez eux à Kellinch-Hall ? Ils prétendent qu’il est très-gai, très-aimable ; nous aurons là un charmant voisin ! n’est-ce pas, Maria ? C’est fort agréable cela : plus on est de fous, plus on rit. »

Alice garda le silence ; mais son cœur était vivement agité. « Vous ne me dites pas ce qui attriste si fort votre mère, dit Maria en riant aussi, ni ce qui la fait penser à son fils Richard ?

— Ah ! mon Dieu ! je l’oubliais. Quand les Croft ont été partis, maman s’est rappelée tout-à-coup que Wentworth était aussi le nom du capitaine de mon frère Richard. Ce pauvre garçon lui avait écrit quelque temps avant sa mort, qu’il servait sous ses ordres. Elle est allée rechercher ses lettres, qu’elle n’avait point relues depuis, et maintenant elle est persuadée que le capitaine Wentworth est le même dont Richard lui a parlé. Comprenez combien cela, en lui rappelant mon frère, a renouvelé les douleurs que lui causait sa perte. Ainsi nous voulons faire tout ce que nous pourrons pour l’arracher à ces tristes pensées ; et vous savez que la harpe l’amuse beaucoup plus que le piano ; voilà pourquoi nous l’avons mise dans la voiture. »

Ce moyen de consoler une mère qui pleure son fils aurait diverti Alice, si elle ne s’était dit aussi comme M.e Musgrove : Ah ! c’est bien lui, c’est bien lui-même, et si elle n’avait su que ce Richard ne méritait aucun regret. Ce jeune homme était un mauvais sujet dans toute l’étendue du terme, dont on n’avait jamais pu rien faire, et qu’on avait envoyé sur mer ; il était dissipateur, stupide, indocile, et l’on regarda sa mort comme un bonheur. Quand la nouvelle en arriva à Uppercross, on appréhendait chaque jour d’apprendre quelque chose de plus fâcheux : on ne s’occupait point de lui avant son décès, on ne s’en occupa pas davantage après, et c’était en vérité plus qu’il ne méritait que de se le rappeler en cette circonstance : une mère a toujours en réserve des regrets et des larmes pour ses enfans, qu’ils le méritent ou non ; le fond de sa tendresse est inépuisable ; mais on peut pardonner à des sœurs qui ne connaissaient ce frère que par sa mauvaise conduite, de penser que leur harpe pourrait distraire leur mère d’un chagrin qu’elles devaient croire passager.

Dick Musgrove, c’est ainsi qu’on le nommait dans son enfance, avait été plusieurs années sur mer, passant d’un vaisseau à l’autre, tant on était pressé de se débarrasser de lui ; il s’était trouvé pendant six mois sous les ordres du capitaine Wentworth, sur la frégate la Laconia ; c’est la seule circonstance où ses parens eurent directement de ses nouvelles, et la seule peut-être où ses missives n’eurent pas pour motif des demandes d’argent. Son capitaine exigea de lui qu’il leur écrivît une ou deux lettres, et, ne sachant alors que dire, il parla de son chef et de ses camarades, mais cela fut si bref, si mal écrit, si peu intéressant, qu’on y fit à peine attention quand on les reçut. Le nom de Wentworth frappa tout-à-coup mistriss Musgrove, comme étant lié au souvenir de son fils, et lui causa une douleur bien plus vive qu’au moment de sa mort, parce que ses fautes étaient oubliées, et que la lecture de sa dernière lettre l’attendrit extrêmement. Elle se persuada que s’il eût vécu, l’influence de son capitaine aurait agi sur lui et l’aurait corrigé. Son mari fut aussi affecté de ce souvenir, mais d’une manière moins vive, et quand ils arrivèrent au cottage, ils ne purent parler d’autre chose que du pauvre Richard et du capitaine Wentworth ; il est vrai que la musique de leurs filles, semblable à la lyre d’Orphée, dissipa bientôt leur tristesse, et leur fit trouver le plaisir accoutumé au joyeux rassemblement, comme si le pauvre Richard et le capitaine Wentworth n’eussent jamais existé.

Alice ne pouvait en dire autant ; ce nom, continuellement répété, ainsi que son éloge, lui retraçaient trop vivement le temps passé pour que rien pût la distraire. Les Musgrove, à force de chercher dans leurs vieux souvenirs, se rappelèrent qu’il avait été déjà précédemment à Somersetshire, et en appelèrent à la mémoire plus fraîche d’Alice. « Ne vous en souvenez-vous pas, miss Elliot ? Il était chez son frère le curé de Monkford (c’est un très-beau jeune homme) ; il doit y avoir sept ou huit ans. » Hélas ! ces détails n’étaient que trop présens à sa pensée, et cette épreuve lui confirma que ses sentimens étaient encore les mêmes qu’autrefois. Elle chercha cependant à se maîtriser, et à cacher son émotion involontaire ; puisqu’il était attendu dans le voisinage, et qu’elle ne pouvait éviter de le rencontrer, il fallait bien s’accoutumer à cette idée, et s’efforcer d’être, ou du moins de paraître indifférente. Dans leur vive gratitude des bontés qu’il avait eues pour le pauvre Richard, les Musgrove s’impatientaient autant que leurs filles de faire sa connaissance, « Combien de choses j’aurai à lui demander sur mon fils ! disait la bonne mère ; je suis sûre qu’il en était très-content. Miss Alice, vous qui avez tant d’esprit, vous m’aiderez à le remercier ; nous l’inviterons dès que nous aurons appris son arrivée. » Alice étouffait un soupir, et répondait poliment ; mais cette soirée fut le commencement des sensations pénibles qu’elle devait éprouver dans la suite.