La Femme (Michelet)/I/IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hachette (p. xlix-lxvi).


IV

la femme ne vit pas sans l’homme


Une vie toujours laborieuse nous enrichit, en avançant, de sens nouveaux qui nous manquaient. Bien tard, seulement l’hiver dernier (1858-1859), je me suis trouvé au cœur le sens des petits enfants. Je les avais toujours aimés, mais je ne les comprenais pas. Je dirai plus loin l’aimable révélation qui m’en vint par une dame allemande. C’est à elle certainement qu’on devra ce qui pourrait se trouver de meilleur dans les premiers chapitres sur l’éducation qu’on lira tout à l’heure.

Pour pénétrer dans cette étude, je crus devoir connaître mieux l’anatomie de l’enfant. Mon ami, M. le docteur Béraud, chirurgien des hôpitaux, ex-prosecteur de Clamart, jeune encore, mais si connu par le beau traité de physiologie qu’il a fait avec notre illustre Robin, voulut bien, dans le cabinet qu’il a à Clamart, disséquer plusieurs enfants sous mes yeux. Il m’avertit sagement que l’étude de l’enfant est utilement éclairée par celle de l’adulte. Me voilà donc, sous ses auspices, lancé dans l’anatomie que je ne connaissais jusque-là que par les planches.

Admirable étude, qui, indépendamment de tant d’utilités pratiques, est au fond toute une morale. Elle trempe le caractère. On n’est homme que par le ferme regard dont on envisage la vie et la mort. Et, ce qui n’est pas moins vrai, quoique moins connu, elle humanise le cœur, non d’un attendrissement de femme, mais en nous éclairant sur une foule de ménagements naturels qu’on doit à l’humanité. Un éminent anatomiste me disait : « C’est un supplice pour moi de voir une porteuse d’eau sous le poids des seaux qui l’accablent et qui lui scient les épaules. Si l’on savait combien chez la femme ces muscles sont délicats, combien les nerfs du mouvement sont faibles, et au contraire si développés ceux de la sensibilité ! »

Mon impression fut analogue, lorsque, ayant vu l’organisme qui fait de l’enfant un être fatalement mobile, à qui la nature impose un changement continuel, je pensai à l’enfer d’immobilité que lui inflige l’école. D’autant plus je me rattachai à la bonne méthode allemande (ateliers et jardins d’enfants), où on leur demande justement ce que veut la nature, le mouvement, en développant chez eux l’activité créatrice qui est le vrai génie de l’homme.

Tant qu’on n’a pas vu, touché les réalités, on hésite sur tout cela, on discute, on perd le temps à écouter les bavards. Disséquez. En un moment, vous comprendrez, sentirez tout. C’est la mort surtout qui apprend à respecter la vie, à ménager, à ne pas surmener l’espèce humaine.

Si je pouvais avoir quelque doute sur l’influence morale de l’anatomie, il m’eût suffi de me rappeler que les meilleurs hommes que j’aie connus étaient de grands médecins. Au moment même où j’étudiais à Clamart, j’y vis un célèbre chirurgien anglais qui, dans son grand âge de quatre-vingts ans, passe tous les ans la mer pour visiter cette capitale des sciences, et connaître les nouveautés heureuses que son génie inventif trouve incessamment pour le soulagement de l’humanité.




Il s’agissait pour moi surtout de l’anatomie du cerveau. J’en étudiai un grand nombre de l’un et de l’autre sexe, de tout âge, et fus frappé devoir combien naïvement la face inférieure du cerveau répond, dans sa physionomie, à l’expression du visage. Je dis la face inférieure et nullement la partie supérieure, et toute veineuse, à laquelle évidemment Gall attachait trop d’importance. C’est loin de la boîte osseuse, aux larges bases du cerveau, pleines d’artères, accidentées de volutes plus ou moins riches, selon que l’intelligence fut développée, c’est là que se révèle énergiquement la personne, autant qu’au visage même. Celui-ci, face grossière, exposée à l’air, à mille chocs, déformé par des grimaces, s’il n’avait les yeux, parlerait bien moins que cette face intérieure, si bien gardée, si délicate, si merveilleusement nuancée.




Chez les femmes vulgaires qui visiblement avaient eu des métiers grossiers, le cerveau était fort simple de forme, comme à l’état rudimentaire. Elles m’auraient exposé à la grave erreur de croire que la femme en général est, dans ce centre essentiel de l’organisme, inférieure à l’homme. Heureusement d’autres cerveaux féminins me détrompèrent, spécialement celui d’une femme qui, sous un rapport pathologique, offrant un cas singulier, obligea M. Béraud à connaître et sa maladie, et ses précédents. J’eus donc ici ce qui me manquait pour ces autres morts, l’histoire de la vie, de la destinée.

Cette singularité infiniment rare, c’était un calcul considérable trouvé dans la matrice. Cet organe, généralement si altéré aujourd’hui, mais peut-être jamais à ce point, révélait là un état bien extraordinaire. Qu’au sanctuaire de la vie génératrice et de la fécondité on trouvât ce cruel dessèchement, cette atrophie désespérée, une Arabie, si j’ose dire, un caillou…, que l’infortunée se fût comme changée en pierre… Cela me jeta dans une mer de sombres pensées.

Cependant les autres organes n’en étaient pas altérés, autant qu’on aurait pu croire. La tête était fort expressive. Si le cerveau n’était pas large, fort, puissant, comme celui de quelques hommes que j’avais pu observer, il était aussi varié, aussi riche de volutes. Petites volutes accidentées, historiées d’un détail infini, — naguère meublées, on le sentait, d’une foule d’idées, de nuances délicates, d’un monde de rêves de femme. Tout cela parlait. Et, comme j’avais eu sous les yeux, le moment d’auparavant, des cerveaux peu expressifs, j’allais dire silencieux, celui-ci au premier aspect me fit entendre un langage. En l’approchant, je croyais par les yeux ouïr encore un écho de ses soupirs.

Les mains, douces et assez fines, n’étaient pas cependant élégamment allongées, comme celles de la dame oisive. Elles étaient moyennement courtes, faites pour la préhension. Elle avait sans doute tenu de petits objets, qui ne déforment pas la main, mais la courbent et la concentrent. Ce devait être une ouvrière, — en linge peut-être ? fleuriste ? Telles étaient les conjectures naturelles. Elle pouvait avoir vingt-huit ans. Ses yeux d’un gris bleu, surmontés de sourcils noirs, assez forts, une certaine qualité du teint, révélaient la femme de l’Ouest, ni Normande ni Bretonne, d’une zone intermédiaire et pas encore du Midi.

La figure était sévère, fière plutôt. Les sourcils arqués fortement, mais non surbaissés, témoignaient d’une personne honnête, nullement avilie, qui avait gardé son âme et jusqu’à la mort lutté.

Le corps, déjà ouvert à l’hôpital, montrait assez au côté gauche qu’une fluxion de poitrine l’avait enlevée. Elle était morte le 21 mars. En retranchant douze jours, nous remontions au mardi gras, au 9 mars. On était tenté de croire qu’elle était une des victimes si nombreuses des bals de cette époque. Cruel moment qui tout à coup comble les hôpitaux, et bientôt les cimetières ! On peut justement l’appeler la Fête du Minotaure. Que de femmes dévorées vivantes !

Quand on songe à l’ennui mortel, à la monotonie profonde, à la vie déshéritée, sèche et vide, que mène l’ouvrière, surtout l’ouvrière de l’aiguille, avec son pain sec éternel, et seule dans son froid grenier, on s’étonne peu si elle cède à la jeune folle d’à côté, ou à une amie plus mûre, intéressée, qui l’entraîne. Mais ce qui me donne toujours un étonnement douloureux, c’est que celui qui en profite ait si peu de cœur, qu’il protège si peu la pauvre étourdie, ne veille pas un peu sur elle, ne s’inquiète pas (lui chaudement couvert de manteaux, de paletots !) de savoir si elle revient vêtue, de savoir si elle a du feu, si elle a le nécessaire, de quoi manger pour demain. Hélas ! cette infortunée dont vous eûtes tout à l’heure les dernières caresses, la jeter dans la nuit glacée !… Barbares ! vous faites semblant d’être légers dans tout ceci. Point du tout. Vous êtes habiles, vous êtes cruels et avares, vous craignez d’en savoir trop, vous aimez mieux ignorer ce qui suit, — la vie, la mort…




Pour revenir, malgré l’époque, je doutai fort, sur la vue du visage de cette femme que ce fût une étudiante, une habituée de ces bals. On connaît aisément ce monde-là. Elle n’y eût pas réussi. Un nez sévèrement arrêté, un menton ferme, une bouche à lèvres fines et précises, un certain air de réserve l’auraient fait trop respecter.

L’enquête ultérieure prouva que j’avais très-bien jugé. C’était une demoiselle de province, de petite bourgeoisie marchande, qui, dans une ville peuplée en majeure partie de célibataires, employés, etc., n’avait pu, malgré son honnêteté naturelle, se défendre seule contre des assauts infinis, une poursuite de toutes les heures. Sur promesse de mariage, elle avait aimé et eu un enfant. Trompée, sans autre ressource que ses doigts et son aiguille, elle avait quitté cette ville, celle de France où les femmes sont le moins embarrassées. Elles y gagnent tout ce qu’elles veulent. Celle-ci aima mieux aller se cacher à Paris, et mourir de faim. Elle traînait un enfant ; grand obstacle à toute chose. Elle ne pouvait être ni femme de chambre ni demoiselle de boutique. La couture ne produisait rien. Elle essaya de repasser ; mais dans son état maladif, aggravé par le chagrin, elle ne pouvait le faire sans que le charbon lui donnât de cruelles migraines, et elle ne restait debout tout un jour qu’avec de grandes douleurs. Les ouvrières n’en savaient rien et la croyaient paresseuse. Les Parisiennes sont rieuses, elles n’épargnaient pas les risées à la pauvre provinciale. Toutefois, elles avaient bon cœur, et, dans ses embarras, lui prêtaient de leur argent.

Ses tristes robes d’indienne déteinte, que j’ai vues, témoignaient assez que, dans cette extrême misère, elle n’eut aucun recours à ce qui lui restait de beauté. Un tel vêtement vieillit. Il ne laissait nullement deviner combien cette personne était jeune encore, entière. La douleur et les misères maigrissent, mais ne fanent pas comme les excès et les jouissances. Et celle-ci, très-visiblement, avait peu usé des joies de la vie.

La maîtresse qui l’employait à repasser avait eu la charité de lui permettre de coucher dans une grande soupente qui servait d’atelier, lieu fortement imprégné des vapeurs du charbon, et qui d’ailleurs devait le matin être libre pour le travail. Quelque souffrante qu’elle fût, elle ne pouvait rester au lit, même un jour. De bonne heure, les ouvrières arrivaient, se moquaient « de la paresseuse, fainéante et propre à rien. »

Au 1er mars, elle fut plus mal, eut un peu de fièvre, un peu de toux. Ce n’eût été rien si elle avait eu un chez soi. Mais, ne l’ayant pas, il lui fallut laisser sa petite fille à la bonté de la maîtresse et aller à l’hôpital.

Elle entra dans un de nos grands vieux hôpitaux où il y avait à ce moment beaucoup de fièvres typhoïdes. Le très-habile médecin qui l’y reçut prévit sans peine que sa petite fièvre prendrait ce caractère. Mais il espéra l’atténuer. On lui demanda si sa santé, en général, était bonne. Elle dit modestement : Oui, dissimulant la grave lésion intérieure, et redoutant un pénible examen.

Dans l’immensité de ces salles qui réunissent tant de souffrances, où l’on voit agoniser, mourir à côté de soi, la tristesse ajoute souvent à la maladie. Les parents sont admis à certains jours. Mais combien n’ont pas de parents ! Combien meurent seuls ! Celle-ci fut visitée par la charitable maîtresse, qui, pourtant, voyant plusieurs malades de la fièvre typhoïde, prit peur et ne revint plus.

L’aération nécessaire se fait encore, comme autrefois, par de vastes fenêtres, de grands courants d’air. On s’occupe sérieusement d’établir un meilleur système. Ces courants frappent des malades peu défendus par leurs rideaux. La petite toux qu’elle avait, devint une forte bronchite, puis une fluxion de poitrine. Épuisée depuis longtemps par une très-faible nourriture, elle n’avait pas la force de réagir. Elle fut très-bien soignée, mais mourut en trois semaines.

Sa petite fille (enfant charmant, et déjà tout raisonnable) fut mise aux Enfants trouvés.

Son corps, n’étant réclamé de personne, fut envoyé à Clamart. Et, j’ose dise, très-utilement, puisqu’il a éclairé la science par un fait dont elle tirera de fécondes inductions. D’autre part, ce simple récit aura aussi été utile, s’il avertit fortement l’attention des bons esprits. La femme meurt, si elle n’a foyer et protection. Si celle-ci avait eu seulement un abri, un lit pour huit jours, son indisposition eût passé, selon toute apparence, et elle eût encore vécu.




Il eût fallu qu’elle eût un moment l’hospitalité d’une femme. Qu’il serait souvent aisé, pour une dame intelligente, à certains jours décisifs, de sauver celle que le malheur engloutit ! Je suppose que cette dame, traversant un jardin public qui est près de l’hôpital, l’ait vue assise sur un banc, avec son petit paquet, se reposant un moment de sa longue course, avant d’entrer. Cette dame la voyant si pâle, frappée de sa figure honnête, distinguée, malgré l’extrême pauvreté du vêtement, se fût assise à côté d’elle, et, de manière ou d’autre, l’aurait fait un peu parler.

« Qu’avez-vous, mademoiselle ? — J’ai la fièvre, madame. Je me sens tout à fait mal. — Voyons… Je m’y connais un peu. Oh ! c’est peu de chose. Dans ce moment, l’épidémie régnante est forte aux hôpitaux. Vous pourriez bien la gagner. Un peu de quinquina peut-être vous mettra sur pied en deux jours. J’aurais beaucoup à repasser. Pour ces deux jours, venez chez moi. Guérie, vous ferez mon ouvrage. » — Cela lui eût sauvé la vie.

Deux jours n’eussent pas suffi. Avec une semaine, elle eût été remise. La dame appréciant ce caractère honnête et sûr qu’elle portait sur son visage, l’eût sans doute gardée davantage. Un peu ouvrière, un peu demoiselle, mieux vêtue, redevenue belle par quelques mois d’une vie douce, elle eût touché plus d’un cœur de sa grâce sérieuse. Le malheur d’avoir été trompée et d’avoir ce joli enfant, bien compensé par sa sage tenue, sa vie économe et laborieuse, n’aurait guère arrêté l’amour. J’ai eu occasion de voir plusieurs fois la magnanimité tendre et généreuse des bons travailleurs dans ce genre d’adoption. J’ai vu un de ces ménages, admirable. La femme aimait, j’ose dire, adorait son mari, et l’enfant, par je ne sais quel instinct, s’était attaché à lui plus qu’on ne fait à un père ; il ne le quittait qu’en pleurant, et, s’il tardait, pleurait pour le revoir.

On se figure trop aisément qu’une destinée est gâtée sans retour. Notre bonne vieille France ne pensait pas ainsi. Toute femme qui émigrait, par exemple, au Canada, passait pour purifiée de toute faute et de tout malheur, par le baptême de la mer. Ce n’était pas une vaine opinion. Elles prouvaient parfaitement qu’en effet il en était ainsi, devenaient d’admirables épouses, d’excellentes mères de famille.

Mais l’émigration la meilleure, pour celles qui, presque enfants, se sont trouvé jetées par le hasard dans une vie légère, c’est de remonter courageusement par le travail et les privations. Un de nos premiers penseurs a soutenu cette thèse dans une lettre sévère à une de nos pauvres amazones, si brillantes et si malheureuses, qui lui demandait comment on peut sortir de ce gouffre. La lettre, très-dure de forme, mais bonne au fond et très-bonne, lui dit comment elle peut expier par la misère, se laver par le travail et la souffrance voulue, redevenir digne et pure. Il a tout à fait raison. L’âme de femme, bien plus mobile, plus fluide que l’âme d’homme, n’est jamais si profondément corrompue. Quand elle a voulu sérieusement revenir au bien, qu’elle a vécu d’efforts, de sacrifices, de réflexion, elle est vraiment renouvelée. C’est un peu comme la rivière, qui, à tels jours, fut gâtée ; mais d’autres eaux sont venues, et elle est claire aujourd’hui. Si la femme ainsi changée, oubliant le mauvais rêve de ses fautes involontaires où le cœur n’était pour rien, parvient à le trouver, ce cœur, si elle aime… tout est sauvé. Le plus honnête homme du monde peut avoir son bonheur en elle, et s’honorer d’elle encore.




Je ne voulus rien ajouter à ce lugubre récit. Mes amis émus se levèrent. D’un seul mot, je leur rappelai ce qui l’avait précédé,

Mes chers messieurs, la raison pour laquelle vous vous marierez, la plus forte pour vos cœurs, c’est celle que je vous disais :

La femme ne vit pas sans l’homme.

Pas plus que l’enfant sans la femme. Tous les enfants trouvés meurent.

Et l’homme vit-il sans eux ? Vous-mêmes le disiez tout à l’heure : Votre vie est sombre et amère. Au milieu des amusements et des vaines ombres féminines, vous ne possédez pas la femme, ni le bonheur, ni le repos. Vous n’avez pas la forte assiette, l’équilibre harmonique, qui sert tant la production.

La nature a fermé la vie d’un nœud triple et absolu : l’homme, la femme et l’enfant. On est sûr de périr à part, et on ne se sauve qu’ensemble.

Toutes les disputes des deux sexes, leurs fiertés ne servent à rien. Il faut en finir sur ce point. Il ne faut pas faire comme l’Italie, comme la Pologne, l’Irlande, l’Espagne, où l’affaiblissement de la famille, et l’égoïsme solitaire, ont tant contribué à perdre l’État. Dans l’unique livre du siècle où il y ait une grande conception poétique (le poëme du Dernier homme), l’auteur croit le monde épuisé, et la Terre près de finir. Mais il y a un sublime obstacle : La Terre ne peut pas finir, si un seul homme aime encore.

Ayez pitié de la Terre, fatiguée, qui sans l’amour, n’aurait plus de raison d’être. Aimez, pour le salut du monde.




Si je vous ai bien compris, vous en auriez assez envie, mais la crainte vous arrête. Franchement, vous avez peur des femmes. Si la femme restait une chose, comme jadis, vous vous marieriez. Mais alors, mes chers amis, il n’y aurait pas mariage. C’est l’union de deux personnes. Voici que le mariage commence à devenir possible, justement parce qu’aujourd’hui elle est une personne et une âme.

Sérieusement, êtes-vous des hommes ? Cette puissance que vous prenez maintenant sur la nature par votre irrésistible génie d’invention, est-ce qu’elle vous manquera ici ? Un seul être, celui qui résume la nature et qui est tout le bonheur, sera hors de votre portée ? Par la science vous atteignez les scintillantes beautés de la Voie lactée ; est-ce que celles de la terre, plus indépendantes de vous, vont vous renvoyer (comme la Vénitienne renvoya Rousseau) aux mathématiques ?

Votre grosse objection sur l’opposition de la foi, la difficulté d’amener la femme à la vôtre, elle ne me semble pas bien forte pour qui envisage froidement, pratiquement, la difficulté.

La fusion ne s’opérera complètement qu’en deux mariages, deux générations successives.

La femme qu’il faut épouser, c’est celle que j’ai donnée dans le livre de l’Amour, celle qui, simple et aimante, n’ayant pas encore reçu une empreinte définitive, repoussera le moins la pensée moderne, celle qui n’arrive pas d’avance ennemie de la science et de la vérité. Je l’aime mieux pauvre, isolée, peu entourée de famille. La condition, l’éducation, est chose fort secondaire. Toute Française naît reine ou près de le devenir.

Comme épouse, la femme simple que l’on peut élever un peu. Et, comme fille, la femme croyante, qu’un père élèvera tout à fait. Ainsi se trouvera rompu ce misérable cercle où nous tournons, où la femme empêche de créer la femme.

Avec cette bonne épouse, associée, de cœur au moins, à la foi de son mari, celui-ci, suivant la voie fort aisée de la nature, exercera sur son enfant un incroyable ascendant d’autorité et de tendresse. La fille est si croyante au père ! À lui d’en faire tout ce qu’il veut. La force de ce second amour, si haut, si pur, doit faire en elle la Femme, l’adorable idéal de grâce dans la sagesse, par lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées.