La Femme (Michelet)/I/III

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Hachette (p. xxxi-xlviii).


III

la femme lettrée


La demoiselle bien élevée, comme on dit, qui peut enseigner, devenir gouvernante dans une famille, professeur de certains arts, se tire-t-elle mieux d’affaire ? Je voudrais pouvoir dire Oui. Ces situations plus douces n’entraînent pas moins pour elle une infinité de chances scabreuses, au total une vie trouble, une destinée avortée, parfois tragique. Tout est difficulté pour la femme seule, tout impasse ou précipice.

Il y a quinze ans, je reçus la visite d’une jeune et aimable demoiselle que ses parents envoyaient de la province à Paris. On l’adressait à un ami de la famille qui pouvait l’aider à gagner sa vie en lui procurant des leçons. J’exprimai l’étonnement que me donnait leur imprudence. Alors, elle me dit tout. On l’envoyait dans ce péril pour en éviter un autre. Elle avait dans son pays un amant plein de mérite, et qui voulait l’épouser ; c’était le plus honnête homme, c’était un homme de talent. Mais, hélas ! il était pauvre. « Mes parents l’aiment, l’estiment, dit-elle, mais craignent que nous ne mourions de faim. »

Je lui dis sans hésiter : « Il vaut mieux mourir de faim que de courir le cachet sur le pavé de Paris. Je vous engage, mademoiselle, à retourner, non pas demain, mais aujourd’hui, chez vos parents. Chaque heure que vous restez ici, vous fera perdre cent pour cent. Seule, inexpérimentée, que deviendrez-vous ? »

Elle suivit mon conseil. Ses parents consentirent. Elle épousa. Sa vie fut très-difficile, pleine des plus dures épreuves, exemplaire et honorable. Partagée péniblement entre le soin de ses enfants et l’aide très-intelligente qu’elle donnait aux travaux de son mari, je la vois encore l’hiver courant aux bibliothèques où elle faisait des recherches pour lui. Avec toutes ces misères, et la douleur qu’on avait de ne pouvoir secourir leur fière pauvreté, jamais je n’ai regretté le conseil que je lui donnai. Elle jouit beaucoup par le cœur, ne souffrit que de la fortune. Il n’y eut jamais meilleur ménage. Elle arriva à la mort aimée, pure et honorée.




La pire destinée pour la femme, c’est de vivre seule.

Seule ! le mot même est triste à dire… Et comment se fait-il sur la terre qu’il y ait une femme seule ?

Eh quoi ! il n’est donc plus d’hommes ? Sommes-nous aux derniers jours du monde ? la fin, l’approche du Jugement dernier nous rend-elle si égoïstes, qu’on se resserre dans l’effroi de l’avenir et dans la honte des plaisirs solitaires ?

On reconnaît la femme seule au premier coup d’œil. Prenez-la dans son voisinage, partout où elle est regardée, elle a l’attitude dégagée, libre, élégamment légère, qui est propre aux femmes de France. Mais, dans un quartier où elle se croit moins observée et se laisse aller, quelle tristesse, quel abattement visible ! J’en rencontrai l’hiver dernier, jeunes encore, mais en décadence, tombées du chapeau au bonnet, un peu maigries, un peu pâlies (d’ennui, d’anxiété ? de faible et mauvaise nourriture ?). Pour les refaire belles et charmantes, il eût suffi de peu de chose : quelque espoir, trois mois de bonheur.

Que de gênes pour une femme seule ! Elle ne peut guère sortir le soir ; on la prendrait pour une fille. Il est mille endroits où l’on ne voit que des hommes, et si une affaire l’y mène, on s’étonne, on rit sottement. Par exemple, qu’elle se trouve attardée au bout de Paris, qu’elle ait faim, elle n’osera pas entrer chez un restaurateur. Elle y ferait événement, elle y serait un spectacle. Elle aurait constamment tous les yeux fixés sur elle, entendrait des conjectures hasardées, désobligeantes. Il faut qu’elle retourne à une lieue, qu’arrivée tard, elle allume du feu, prépare son petit repas. Elle évite de faire du bruit, car un voisin curieux (un étourdi d’étudiant, un jeune employé, que sais-je ?) mettrait l’œil à la serrure, ou indiscrètement, pour entrer, offrirait quelque service. Les communautés gênantes, disons mieux, les servitudes de nos grandes vilaines casernes, qu’on appelle des maisons, la rendent craintive en mille choses, hésitante à chaque pas. Tout est embarras pour elle, et tout liberté pour l’homme. Combien, par exemple, elle s’enferme, si le dimanche, ses jeunes et bruyants voisins font entre eux, comme il arrive, ce qu’on appelle un repas de garçons !




Examinons cette maison.

Elle demeure au quatrième, et elle fait si peu de bruit que le locataire du troisième avait cru quelque temps n’avoir personne au-dessus de lui. Il n’est guère moins malheureux qu’elle. C’est un monsieur que sa santé délicate, et un peu d’aisance, ont dispensé de rien faire. Sans être vieux, il a déjà les habitudes prudentes d’un homme toujours occupé de se conserver lui-même. Un piano qui l’éveille un peu plus tôt qu’il ne voudrait, a révélé la solitaire. Puis, une fois, il a entrevu sur l’escalier une aimable figure de femme un peu pâle, de svelte élégance, et il est devenu curieux. Rien de plus aisé. Les concierges ne sont pas muets, et sa vie est si transparente ! Moins les moments où elle donne ses leçons, elle est toujours chez elle, toujours à étudier. Elle prépare des examens, aimant mieux être gouvernante, avoir l’abri d’une famille. Enfin, on en dit tant de bien que le monsieur devient rêveur. « Ah ! si je n’étais pas pauvre ! dit-il. Il est bien agréable d’avoir la société d’une jolie femme à vous, qui comprend tout, vous dispense de traîner vos soirées au spectacle ou au café. Mais quand on n’a, comme moi, que dix mille livres de rente, on ne peut pas se marier. »

Il calcule alors, suppute son budget, mais en faisant le double compte qu’ils font en pareil cas, réunissant les dépenses probables de l’homme marié et celles du célibataire qui continuerait le café, le spectacle, etc. C’est ainsi qu’un de mes amis, un des plus spirituels journalistes de Paris, trouvait que pour vivre deux, sans domestique, dans une maisonnette de banlieue, il faut trente mille livres de rente.

Cette lamentable vie, d’honorable solitude, et d’ennui désespéré, c’est celle que mènent les ombres errantes qu’on appelle en Angleterre les membres de clubs. Cela commence aussi en France. Fort bien nourris, fort bien chauffés, dans ces établissements splendides, trouvant là tous les journaux et de riches bibliothèques, vivant ensemble comme des morts bien élevés et polis, ils progressent dans le spleen, et se préparent au suicide. Tout est si bien organisé que la parole est inutile ; il n’est même besoin de signes. À tels jours de l’année, le tailleur se présente, et prend mesure, sans qu’on ait besoin de parler. Point de femme. Et encore moins irait-on chez une fille. Mais, une fois par semaine, une demoiselle apportera des gants, ou tel objet payé d’avance, et sortira sans bruit au bout de cinq minutes.




J’ai parfois, en omnibus, rencontré une jeune fille, modestement mise, mais en chapeau toutefois, qui avait les yeux sur un livre et ne s’en détachait pas. Si près assis, sans regarder, je voyais. Le plus souvent, le livre était quelque grammaire ou un de ces manuels pour préparer les examens. Petits livres, épais et compacts, où toute science est concentrée sous forme sèche, indigeste, comme à l’état de caillou. Elle se mettait pourtant tout cela sur l’estomac, la jeune victime. Visiblement, elle s’acharnait à absorber le plus possible. Elle y employait les jours et les nuits, même les moments de repos que l’omnibus lui offrait entre ses courses et ses leçons données aux deux bouts de Paris. Cette pensée inexorable la suivait. Elle n’avait garde de lever les yeux. La terreur de l’examen pesait trop. On ne sait pas combien elles sont peureuses. J’en ai vu qui, plusieurs semaines d’avance, ne se couchaient plus, ne respiraient plus, ne faisaient plus que pleurer.

Il faut avoir compassion.

Notez que, dans l’état actuel de nos mœurs, je suis très-grand partisan de ces examens qui facilitent une existence un peu plus libre, au total, honorable. Je ne demande pas qu’on les simplifie, qu’on resserre le champ des études qui sont demandées. J’y voudrais pourtant une autre méthode ; en histoire, par exemple, un petit nombre de grands faits capitaux, mais circonstanciés, détaillés, et non des tables de matières. Je soumets cette réflexion à mes savants collègues et amis, qui sont juges de ces examens.

Je voudrais encore qu’on ménageât davantage la timidité, que les examens fussent publics, mais pour les dames seulement, qu’on n’admit d’hommes tout au plus que les parents des demoiselles. Il est dur de leur faire subir cette épreuve devant un public curieux, mêlé de jeunes gens rieurs. Il faudrait aussi laisser à chacune le choix du jour de l’examen. Pour plusieurs, l’épreuve est terrible, et, sans cette précaution, peut les mettre en danger de mort.




Eugène Sue, dans un roman faible d’exécution, mais d’observation excellente (la Gouvernante), donne le tableau très-vrai de la vie d’une demoiselle transportée tout à coup dans une maison étrangère dont elle doit élever les enfants. Égale ou supérieure par l’éducation, modeste de position, le plus souvent de caractère, elle n’intéresse que trop. Le père en est fort touché ; le fils se déclare amoureux ; les domestiques sont jaloux des égards dont elle est l’objet, la calomnient, etc. Mais que de choses à ajouter ? Combien, chez Sue, est incomplète la triste iliade de ce qu’elle a à souffrir, même à craindre de dangers ? On pourrait citer des faits étonnants, incroyables. Ici, c’est la passion du père portée jusqu’au crime, entreprenant d’effrayer une gouvernante vertueuse, lui coupant son linge, ses robes, même brûlant un jour ses rideaux ! Là, c’est une mère corrompue qui, voulant gagner du temps et marier son fils le plus tard possible, trouve très-bon qu’en attendant il trompe une pauvre demoiselle sans conséquence, qui n’a ni parents, ni protecteur. Elle flatte, caresse la fille crédule, et, sans qu’il y paraisse, arrange des occasions, des hasards calculés. Au contraire, j’ai vu ailleurs la maîtresse de maison, si violente et si jalouse, rendant la vie si amère à la triste créature, que, par l’excès des souffrances, elle prenait justement son abri sous la protection du mari.




La tentation est naturelle pour une jeune âme, hère et pure, courageuse contre le sort, de sortir de la dépendance individuelle, et de s’adresser à tous, de prendre un seul protecteur, le public, et de croire qu’elle pourra vivre du fruit de sa pensée. Que les femmes pourraient ici nous faire de révélations ! Une seule, je crois, l’a osé dans un roman très-fort, dont le défaut est d’être court, de sorte que les situations n’arrivent pas à tout leur effet. Ce livre, Une Fausse Position, a paru il y a quinze ans et disparu aussitôt. C’est l’itinéraire exact, le livre de route d’une pauvre femme de lettres, le relevé des péages, octrois, taxes de barrières, droits d’entrée, etc., qu’on exige d’elle pour lui permettre quelques pas ; l’aigreur, l’irritation que sa résistance lui crée tout autour, de sorte que tous l’environnent d’obstacles, que dis-je ? d’obstacles meurtriers.

Avez-vous vu en Provence des enfants ameutés contre un insecte qu’ils croient dangereux ? Ils disposent autour de lui des pailles ou des brins secs, puis allument… De quelque côté que la pauvre créature s’élance, elle trouve la flamme, se brûle cruellement, retombe ; et cela plusieurs fois ; elle essaye toujours d’un courage obstiné, toujours en vain. Elle ne peut passer le cercle de feu.




C’est la même chose au théâtre. La femme énergique et belle, qui se sent de la force au cœur, se dit : « Par la littérature, il me faut subir les intermédiaires qui disposent de l’opinion. Sur la scène, je suis en personne par-devant mon juge, le public, je plaide moi-même pour moi. Je n’ai pas besoin qu’on dise : « Elle a du talent ! » — Mais je dis : « Voyez ! »

Quelle erreur ! La foule décide bien moins par ce qu’elle voit que par ce qu’on lui dit être le jugement de la foule. On est touché de cette actrice, mais chacun hésite à le dire. Chacun attendra, craindra le ridicule d’un entraînement passionné. Il faudra que les censeurs autorisés, les moqueurs de profession, aient donné le signal de l’admiration. Alors le public éclate, ose admirer, dépasse même tout ce que lui aurait dicté son émotion personnelle.

Mais, seulement pour arriver à ce jour du jugement où elle aura tout à craindre, que de fâcheux préalables ! que d’hommes intéressés, suspects, indélicats, disposent souverainement de son sort !

Par quelles filières, quelles épreuves, ont réussi les débuts ? Comment s’est-elle concilié ceux qui la présentent et la recommandent ? puis, le directeur auquel elle est présentée ? plus tard, l’auteur à la mode qui ferait pour elle un rôle ? les critiques en dernier lieu ? Et je ne parle pas ici des grands organes de la presse qui se respectent un peu, mais des plus obscurs, des plus inconnus. Il suffit qu’un jeune employé, qui passe sa vie dans tel ministère à tailler des plumes, ait griffonné à son bureau quelques lignes satiriques, qu’une petite feuille les reçoive, les répande dans l’entr’acte. Animée, encouragée des premiers applaudissements, elle rentre en scène, belle d’espoir… mais ne reconnaît plus la salle. Tout est brisé, le public glacé. On se regarde en riant.

J’étais jeune quand je vis une scène bien forte, dont je suis resté indigné. J’aime à croire que de nos jours les choses ne sont plus ainsi.

Chez un de ces terribles juges que je connaissais, je vois arriver une petite personne, fort simplement mise, d’une figure douce et bonne, fatiguée déjà et un peu fanée. Elle lui dit, sans préface, qu’elle venait lui demander grâce, qu’elle le priait du moins de lui dire pourquoi il ne passait pas un jour sans la cribler, l’accabler. Il répondit hardiment, non pas qu’elle jouait mal, mais qu’elle était impolie, qu’à un premier article assez favorable elle eût dû répondre par un signe de reconnaissance, une marque solide de souvenir. « Hélas ! monsieur, je suis si pauvre ! je ne gagne presque rien, et je dois soutenir ma mère. — Peu m’importe ! ayez un amant… — Mais je ne suis pas jolie. Et d’ailleurs je suis si triste… On n’aime que les femmes gaies… — Non, vous ne m’en ferez pas accroire. Vous êtes jolie, mademoiselle, et c’est mauvaise volonté. Vous êtes fière, cela ne vaut rien. Il faut faire comme les autres, il faut avoir un amant. » Il ne sortit pas de là.




Je n’ai jamais compris comment on avait la force de siffler une femme. Chacun d’eux est peut-être bon, et ils sont cruels en masse. Cela arrive parfois dans telle ville de province. Pour forcer le directeur à dépenser plus qu’il ne peut, et à faire venir les premiers talents, on exécute chaque soir une infortunée qui, elle-même, aurait du talent, mais qui, sous cet acharnement, ce honteux supplice, perd la tête, chancelle, bégaye, ne sait plus ce qu’elle dit. Elle pleure, reste muette, implore des yeux… On rit, on siffle. Elle s’irrite, se révolte contre une si grande barbarie. Mais alors, c’est une tempête si horrible et si féroce, qu’elle tombe, demande pardon…

Maudit qui brise une femme, qui lui ôte ce qu’elle avait de fierté, de courage, d’âme ! Dans Une Fausse Position, ce moment est marqué d’une manière si tragique et si vraie, qu’on sent que c’est la nature même ; cela est pris sur le vif. Camille, la femme de lettres, habilement entourée du cercle de feu, n’ayant plus d’issue, veut mourir. Elle n’en est empêchée que par un hasard imprévu, une occasion inévitable, impérieuse, de faire quelque bien encore. Attendrie par la charité, amollie, elle perd les forces que l’orgueil prêtait à son désespoir. Un sauveur lui vient, elle cède. La voilà humble, désarmée par le grand dilemme qui corrompit tant les mystiques : « Si le vice est un péché, l’orgueil est un plus grand péché. » Elle est devenue tout à coup, celle qui portait la tête si haut, bonne, docile, obéissante. Elle fait l’aveu de la femme : « J’ai besoin d’un maître. Commandez, dirigez… Je ferai ce qu’on voudra. »

Ah ! dès qu’elle est une femme, dès qu’elle est douce, pas fière, tout est ami, tout s’aplanit. Les saints lui savent gré d’être humble. Les mondains en ont bon espoir. Les portes se rouvrent devant elle, et littérature et théâtre. On travaille, on conspire pour elle. Plus elle est morte de cœur, mieux elle est posée dans la vie. Les apparences redeviennent excellentes. Tout ce qui fit guerre à l’artiste, à la femme laborieuse et indépendante, est bon pour la femme soumise (désormais entretenue).




L’auteur du roman, à la fin, torture, mais sauve l’héroïne. Il lui met un fer brûlant au cœur, celui d’un véritable amour. Elle succombe, perd l’esprit avant sa dégradation. Peu ont ce bonheur ; la plupart ont déjà trop souffert, trop baissé pour sentir si vivement ; elles subissent leur sort, sont esclaves, — esclaves grasses et florissantes.

Esclaves de qui ? direz-vous. De cet être incertain et inconnu qui, d’autant moins, est responsable, et d’autant plus est léger, sans égard et sans pitié. Son nom ? C’est Nemo, le nom sous lequel Ulysse s’affranchit du cyclope. Ici, c’est le cyclope même, le minotaure dévorant. C’est Personne, et c’est Tout le monde.

J’ai dit qu’elle était esclave. Plus misérablement esclave que le nègre du planteur, plus que la fille publique numérotée du ruisseau. Comment ? parce que ces misérables, du moins, n’ont pas d’inquiétude, ne craignent pas le chômage, sont nourries par leurs tyrans. La pauvre camellia, au contraire, n’est sûre de rien. On peut la quitter tous les jours, et la laisser mourir de faim. Elle semble gaie, insouciante. Son métier est de sourire. Elle sourit, et dit cependant : « Peut-être affamée demain !.. Et pour retraite, une borne ! »

Même dans son for intérieur, elle tâche aussi d’être gaie, ayant peur d’être malade, de maigrir. Cela est atroce de ne pouvoir être triste. Elles savent bien qu’au milieu des demi-égards, un peu ironiques, que l’on a pour elles, on ne leur pardonnera pas un jour de langueur, ni la moindre altération. Certaine ombre de souffrance, un peu de pâleur maladive qui parerait la grande dame et peut-être rendrait fou d’amour, c’est la ruine de la dame au camellia. Elle est tenue d’être brillante de fraîcheur, luisante plutôt. Point de grâce. Un médecin très-honnête qu’une d’elles avait appelé, huit jours après, de lui-même, sans autre intérêt que la pitié, passant dans la rue, monta, demanda comment elle allait. Elle fut extrêmement touchée et ouvrit son cœur. « Vous me voyez toujours seule, dit-elle. Il vient à peine un jour par semaine. Si je souffre ce jour-là, il dit : « Bonsoir, je vais au bal » (c’est-à-dire chercher une femme), me faisant sèchement entendre que je ne suis bonne à rien, que je ne gagne pas mon pain. »

La façon dont on s’en défait est la chose la plus cruelle. M. Bouilhet, dans son beau drame d’Hélène Peyron, a mis en scène ce qui se voit tous les jours. On n’aime pas à rompre en face, mais on s’arrange si bien, que la créature délaissée, demain sans ressources peut-être, accueille trop crédulement l’amour d’un ami perfide ; libre à l’infidèle, au traître de dire qu’elle l’a trahi.




Dans un poëme immortel, d’une inexprimable tendresse, Virgile a exprimé l’amertume, l’insondable mer de douleurs, où se noie l’amant de Lycoris. Ces courtisanes esclaves, qu’un maître avare louait, vendait, ont tiré des vers déchirants de la muse infortunée des Properce et des Tibulle. Elles étaient lettrées, gracieuses et de véritables dames, plus semblables à la dame au camellia actuelle, qu’aux Manon Lescaut de l’ancien régime, si naïvement corrompues, simple élément de plaisir, qui ne sentaient, ne savaient rien.

Le danger est très-grand ici. Le plus sûr est de rester loin. Un jour, un de mes amis, penseur distingué, charitable, mais qui a les mœurs du temps, me disait que c’était par ces relations légères, sans conséquence, en évitant tout engagement sérieux, qu’il avait su se réserver pour l’étude et l’exercice solitaire de l’intelligence. Je lui dis : « Quoi ! vous trouvez que cela est sans conséquence ? Mais n’est-ce pas un grand péril ?… Par quel effort philosophique d’oubli et d’abstraction peut-on voir une infortunée jetée là par la misère, par la trahison peut-être, sans que son horrible sort ne déchire le cœur ? Et si la pauvre créature, jouet de la fatalité, allait le prendre, ce cœur, vous seriez perdu ! — Moi ! dit-il en souriant (mais d’un si triste sourire !), cela ne peut pas arriver. Mes parents y ont pourvu ; ils ont fermé cette porte qui mène aux grandes folies. Avant que j’aie senti mon cœur, on m’en a débarrassé. On a tué l’amour en moi. »

Cette parole funéraire me fit frémir. Je pensai au mot qu’un empereur sophiste dit au dernier jour de l’empire romain : « L’amour est une convulsion. » Le lendemain, tout s’écroula, non par l’invasion des barbares, mais par celle du célibat et de la mort préventive.