La Femme (Michelet)/III/I

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I

QUELLE FEMME AIMERA LE PLUS ? — CELLE DE RACE DIFFÉRENTE ?


Avant de reprendre le fil de la jeune destinée qu’a préparée le premier livre, jetons un coup d’œil général sur le mariage, sur les questions physiologiques de races et de croisements.

L’amour est le médiateur du monde et le rédempteur de toutes les races humaines. Qui dit l’amour, dit la paix, la concorde et l’unité. C’est le grand pacificateur. Hostilités politiques, discordances, intérêts contraires, tout cela n’est rien pour lui. Il les efface et les surmonte, ou passe outre, et rit, s’en moque. La diversité justement, c’est le moyen dont il se sert ; le contraste est un attrait, l’inconnu un charme, un mystère, qu’on veut percer ; l’étrangeté qui semblait devoir éloigner, enfonce l’aiguillon du désir.

Tous ceux qui ont été à Berne y ont vu le rude portrait de Magdalena Nageli avec ses gros gants de chamois. Forte femme et féconde mère, qui fut aimée pour sa force. Fille d’un patricien de Berne, elle faisait à la fontaine la lessive de la famille avec ses suivantes. Passe un jeune noble d’une maison toujours ennemie de la sienne, d’une hostilité séculaire, comme celle des Montaigus et des Capulets dans Roméo et Juliette. Ce jeune homme s’arrêta, en voyant cette belle fille battre le linge d’une main de fer et le tordre d’un bras d’acier. Il comprit qu’il sortirait d’elle une race d’hommes forts comme des ours. Il courut sans s’arrêter à l’hôtel de son ennemi, lui dit qu’il lui demandait son amitié et sa fille, n’espérant pas en trouver une aussi fortement trempée.

Les races les plus énergiques qui ont paru sur la terre sont sorties du mélange d’éléments opposés (qui semblaient opposés ?) : exemple, le mélange du blanc et de la femme noire, qui donne le produit mulâtre, de vigueur extraordinaire ; — ou, tout au contraire, d’éléments identiques : exemples, les Perses, les Grecs, etc., qui épousaient leurs très-proches parentes. C’est justement le procédé par lequel on fortifie les chevaux de course ; ne leur permettant d’autres épouses que leurs nobles sœurs, on exalte en eux la séve héroïque.

Dans le premier cas, la puissance tient à ce que les éléments opposés sont d’autant plus avides. La négresse adore le blanc.

Dans le second cas, elle vient de la parfaite harmonie des semblables qui coopèrent. La spécialité native s’accumule et augmente de mariage en mariage.




Les races qu’on croit inférieures ne paraissent telles que parce qu’elles ont besoin d’une culture contraire à la nôtre, et surtout besoin d’amour. Qu’elles sont touchantes en cela, et combien elles méritent le retour des races aimées qui trouvent en elles une source infinie de régénération physique et de rajeunissement !

Le fleuve a soif des nuées, le désert a soif du fleuve, la femme noire de l’homme blanc. Elle est, de toutes, la plus amoureuse et la plus génératrice, et cela ne tient pas seulement à la jeunesse de son sang, mais il faut aussi le dire, à la richesse de son cœur. Elle est tendre entre les tendres, bonne entre les bonnes (demandez aux voyageurs qu’elle a sauvés si souvent). Bonté, c’est création ; bonté, c’est fécondité, c’est la bénédiction même de l’acte sacré. Si cette femme est si féconde, je l’attribue surtout à ces trésors de tendresse, à cet océan de bonté qui s’épanche de son sein.

Africa est une femme. Ses races sont des races femmes, dit très-bien Gustave d’Eichthall. La révélation de l’Afrique par la race rouge d’Égypte, c’est le règne de la grande Isis (Osiris est secondaire). Chez beaucoup de tribus noires de l’Afrique centrale, ce sont les femmes qui règnent. Elles sont intelligentes, autant qu’aimables et douces. On le voit bien en Haïti, où, non-seulement elles improvisent aux fêtes de charmantes petites chansons, inspirées de leur bon cœur, mais font de tête, pour leurs affaires de commerce, des calculs fort compliqués.

Ce fut un bonheur pour moi d’apprendre qu’en Haïti, par la liberté, le bien-être, la culture intelligente, la négresse disparaît, sans mélange même. Elle devient la vraie femme noire, au nez fin, aux lèvres minces ; même les cheveux se modifient.

Les traits gros et boursouflés du nègre des côtes d’Afrique sont (comme la boursouflure de l’hippopotame) l’effet de ce climat brûlant, qui, par saisons, est noyé de torrents d’eaux chaudes. Ces déluges comblent les vallées de débris qui s’y putréfient. La fermentation y fait gonfler, lever, toute chose, comme la pâte lève au four. Rien de tout cela dans les climats plus secs de l’Afrique centrale. L’affreuse anarchie de petites guerres et la traite qui désolent les côtes ne contribuent pas peu à cette laideur, et elle est la même dans les colonies d’Amérique avec l’abrutissement de l’esclavage.




Là même où elle reste négresse et ne peut affiner ses traits, la noire est très-belle de corps. Elle a un charme de jeunesse suave que n’eut pas la beauté grecque, créée par la gymnastique, et toujours un peu masculinisée. Elle pourrait mépriser non-seulement l’odieuse Hermaphrodite, mais la musculeuse beauté de la Vénus accroupie (V. au Jardin des Tuileries). La noire est bien autrement femme que les fières citoyennes grecques ; elle est essentiellement jeune, de sang, de cœur et de corps, douce d’humilité enfantine, jamais sûre de plaire, prête à tout faire pour déplaire moins. Nulle exigence pénible ne lasse son obéissance. Inquiète de son visage, elle n’est nullement rassurée par ses formes accomplies de morbidesse touchante et de fraîcheur élastique. Elle prosterne à vos pieds ce qu’on allait adorer. Elle tremble et demande grâce ; elle est si reconnaissante des voluptés qu’elle donne !… Elle aime, et, dans sa vive étreinte, son cœur a passé tout entier.




Qu’on l’aime, et elle fera tout, elle apprendra tout. C’est la femme d’abord qu’il faut élever dans cette race, et, par la force de l’amour, elle élèvera l’homme et l’enfant. Bien entendu, une éducation tout opposée à la nôtre. Cultivez d’abord en elle ce qu’elle a tellement, le sens du rhythme (danse, musique, etc.), et par les arts du dessin, menez-les à la lecture, aux sciences et aux arts agricoles. Elles raffoleront de la nature, dès qu’on la leur enseignera. Quand elles connaîtront vraiment la Terre (si belle, si bonne, si femme), elles en tomberont amoureuses, et, bien plus énergiquement qu’on ne l’attend du climat, elles s’entremettront du mariage entre la Terre et l’Homme. L’Afrique n’eut que l’Isis rouge ; l’Amérique aura l’Isis noire, un brûlant génie femelle, et pour féconder la nature, et pour raviver les races épuisées.




Telle est la vertu du sang noir : où il en tombe une goutte, tout refleurit. Plus de vieillesse, une jeune et puissante énergie, c’est la fontaine de Jouvence. Dans l’Amérique du Sud et ailleurs, je vois plus d’une noble race qui languit, faiblit, s’éteint ; comment cela se fait-il, quand ils ont la vie à côté ? Les républicains espagnols, vrais nobles et parfaits gentilshommes, avaient été de meilleurs maîtres que tous les autres colons ; des premiers, ils ont généreusement aboli l’esclavage. Eh bien, en retour, cette bonne Afrique peut leur rendre la séve et la vie. En présence du torrent trouble des nations confondues qui se précipite sous le faux drapeau des États-Unis, il faut créer pour barrière un puissant monde mulâtre. Ce Nord, répudié du Nord même, émigrant, marchand, pirate, ne vous apporterait rien que violence et stérilité.

Nous aimions les États-Unis ; ce serait avec douleur que nous les verrions avorter. Peu importent leurs conquêtes, si les mélanges étrangers, l’esclavage, l’alcool, l’argent, anéantissent ce qui fut leur vie, leur âme. Ce n’est pas l’argent, c’est l’amour qui fait et refait le monde, qui doue l’homme et qui l’ingénie.

Voyez-vous la race Africaine, si gaie, si bonne et si aimante ? Du jour de sa résurrection, à ce premier contact d’amour qu’elle eut avec la race blanche, elle fournit à celle-ci un accord extraordinaire des facultés qui font la force, un homme d’intarissable sève, un homme ? non, un élément, comme un volcan inextinguible ou un grand fleuve d’Amérique. Jusqu’où n’eût-il pas été sans l’orgie d’improvisation qu’il fait depuis cinquante ans ? N’importe, il n’en reste pas moins et le plus puissant machiniste, et le plus vivant dramaturge qui ait été depuis Shakspeare.




Une source inconnue de beauté nous vient par la race noire. La rose rose que jadis on admirait seule, est peu variée pourtant, il faut l’avouer. Grâce aux mélanges, nous avons les nuances si multiples des innombrables roses thé, des roses plus délicates encore qui se veinent ou se tintent de bleu léger. Notre grand peintre Prud’hon n’a rien peint avec plus d’amour que la belle dame de couleur qui est au Salon du Louvre. Elle est dans le sombre encore, comme un mystère qui se débrouille. Sa beauté sort du nuage. Ses beaux yeux ne sont pas bien grands, mais profonds et pleins de promesses. Le spectateur, qui peut-être y voit ce qu’il a au cœur, se figure que cette nuit est enténébrée de désirs.

Profonde et brûlante peinture. Mais à un degré plus clair, j’ai vu plus joli encore. L’hiver dernier, visitant un Haïtien éminent, qui a marqué dans les lettres autant que dans les affaires, je fus reçu en son absence par une demoiselle aussi modeste que charmante, dont la rare beauté m’interdit. Une imperceptible nuance d’un délicieux lilas mettait dans ses roses un mystère, une magie, qu’on ne peut dire. Dans un moment, elle rougit, et la flamme de ses yeux aurait ébloui les deux mondes.




Mille vœux pour la France noire ! j’appelle ainsi Haïti, puisque ce bon peuple aime tant celui qui fit souffrir ses pères. Reçois tous mes vœux, jeune État ! Et puissions-nous te protéger, en expiation du passé ! Puisses-tu développer ton libre génie, celui de cette grande race, si cruellement calomniée, et dont tu es l’unique représentant civilisé sur la terre ! — Tu n’es pas à moindre titre celui du génie de la femme. C’est par tes charmantes femmes, si bonnes et si intelligentes, que tu dois te cultiver, organiser tes écoles. Elles sont de si tendres mères qu’elles deviendront, j’en suis sûr, d’admirables éducatrices. Une forte école normale pour former des institutrices et des maîtresses d’école (par les méthodes surtout, si aimables, de Frœbel) est la première institution que je voudrais en Haïti.




Que la France a été aimée ! Et que je regrette encore l’accueil d’amour et d’amitié que nous trouvions chez les tribus de l’Amérique du Nord. Race haute et fière, s’il en fut. C’est une vraie gloire pour nous que ces hommes, d’un regard perçant et d’une seconde vue de chasseur, nous aient préférés pour leurs filles, et compris ce qui est réel, c’est que le Français est un mâle supérieur. Comme soldat, il vit partout, et, comme amant, il crée partout.

L’Anglais et l’Allemand, qui semblent forts, bien nés, sont et moins robustes et bien moins générateurs. Ils ne peuvent rien avec l’étrangère. Si la femme anglaise, allemande, n’est pas là toujours derrière, pour les suivre dans leurs voyages, leur race finit. Il ne restera rien bientôt de l’Anglais dans l’Inde, pas plus qu’il ne reste chez nous des Francs de Clovis, ni des Lombards en Lombardie.

L’amour de la femme noire pour les nôtres est tout naturel. Celui de la femme rouge, de l’Indienne américaine, étonne davantage. Elle est sérieuse, fière et sombre. Le Français, avec sa gaieté, quelquefois un peu légère, pouvait l’effaroucher. Ses hautes facultés sibylliques ne semblaient guère s’arranger avec nos joyeux danseurs, qui, jusque dans le désert, avec un hiver de huit mois, dansaient aux chansons de Paris. Mais elles les savaient très-braves ; elles les voyaient très-sobres, bons, aimables et serviables, devenant frères tout à coup de ces tragiques guerriers. Cela leur faisait trouver grâce devant elles. À l’audace de nos étourdis, qui parfois abusaient de la solitude, si elles opposaient des refus, c’était par des mots délicats, nobles et nullement blessants. On connaît celui d’une fille déjà engagée : « L’ami que j’ai devant les yeux m’empêche de te voir. »

Elles nous prenaient un peu comme des enfants trop vifs, dont la mère, la sœur, peuvent parfois souffrir un peu ; mais elles ne nous aimaient pas moins.

De ces amours, il reste encore des métis, franco-indiens, mais dispersés, peu nombreux, qui se fondront peu à peu. Elle périt, cette noble race. Qu’en restera-t-il dans cent ans ? peut-être un buste de Préault.

Image amère (oh ! si amère) que ce grand sculpteur des tombeaux a saisie d’instinct, avec une ignorance de génie, et qui reste pour conserver à l’avenir la pauvre femme, la noble femme, de ces races caricaturées par M. de Chateaubriand.

Il y a une dizaine d’années, un spéculateur américain imagina d’exhiber en Europe une nombreuse famille d’Iovays. Les hommes étaient magnifiques, d’une beauté superbe et royale, dans leurs colliers de griffes d’ours qui constatent leurs combats. Très-forts, non avec de gros muscles de forgerons ou de boxeurs, mais avec d’admirables bras qui semblaient des bras de femmes. Un enfant de dix ans aussi semblait une jolie statue d’Égypte, accomplie, de marbre rouge, mais d’un terrible sérieux. On ne pouvait pas le voir sans dire : « C’est le fils d’un héros. »

Ce qui consolait ces rois d’être montrés sur l’estrade comme des singes, c’était, je crois, leur mépris intérieur pour la riche populace de beaux messieurs qui étaient là à lorgner, légers, mobiles, gesticulateurs, vrais singes d’Europe.

La seule personne de la bande qui parût triste était une femme, la femme d’un renommé guerrier, le Loup, la mère de l’enfant. Elle avait bien souffert là-bas ! combien plus ici ! Elle languit. Elle mourut. Qu’est-ce que la France pouvait pour l’une des dernières, hélas ! de ces femmes infortunées qui ont tant aimé la France ? Rien, qu’un tombeau qui conservât la flamme de ce génie éteint.

L’antiquité (même juive) n’a jamais eu, ni connu, ni rêvé, rien de si sombre. On sent un être supérieur qui non-seulement a rencontré tout malheur, toute douleur individuelle, mais souffert aussi de n’avoir pas eu l’expansion légitime de sa race. Douleur souterraine, immense, de ce monde américain. Flottant dans la guerre éternelle du désert et les guerres atroces (chasse à l’ours et chasse à l’homme), il n’a pas pu arriver à se révéler tout à fait. Puis s’est dressée devant lui la force prosaïque de la vieille Europe, avec le fusil, l’alcool, toute machine de surprise ou de combat.

Elle est en face de tout cela, cette femme, comme un sphinx âpre et amer… Et pourtant, sous cette amertume, oh ! quel cœur de mère et de femme ! Combien aisément celle-ci, dans les longues famines d’hiver, eût, pour nourrir sa couvée, coupé sur son corps des morceaux sanglants ! Avec quelle joie, pour la sauver, elle se fût fait brûler vive par la tribu ennemie ! Et quel insondable amour aurait pu trouver en elle le héros qu’elle eût préféré !

On sent bien, en la regardant, l’infini mystérieux qu’elle a caché de fierté, de silence. Sa vie fut aussi muette que sa mort. Toutes les tortures du monde, pas plus que l’aiguillon d’amour, n’en auraient tiré un soupir. Elle n’a pas perdu la parole. Elle parle, comme elle parlait, par l’expression saisissante de l’étrange monde énigmatique et ténébreux qu’elle contient.

Étrange, mais nul plus grand peut-être dans la région des Esprits.