La Femme (Michelet)/III/VIII

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Hachette (p. 220-229).


VIII

ELLE VEUT S’ASSOCIER ET DÉPENDRE


J’ai entendu un jour un joli mot de paysans : « Voyez ! il n’y a que huit jours qu’ils sont mariés, et ils sont déjà si amoureux ! »

Ce déjà est charmant. Il exprime une chose bien vraie, profondément humaine : qu’on s’aime à mesure qu’on se connaît mieux, qu’on a vécu ensemble et beaucoup joui l’un de l’autre. Il étonnera les blasés, les malades et les fatigués. L’estomac dérangé s’imagine toujours devoir changer de nourriture ; il les trouve toutes insipides et n’en a pas plus d’appétit. Plus sain, il sentirait que le même n’est jamais le même ; quand le goût a sa rectitude naturelle, il perçoit à merveille de délicates nuances dont cette nourriture identique est incessamment diversifiée.

Si cela est vrai du goût, du plus grossier des sens, combien plus du fin, et du plus multiple, l’amour ! Dans les espèces d’animaux supérieurs, tous sentent que l’on varie bien plus par les renouvellements, les métamorphoses d’une seule, que par l’essai brutal d’une infinité de femelles. Pour l’homme, l’amour est un voyage de découvertes en un petit monde infini, et qui reste infini, étant toujours renouvelé. C’est (pour tout dire d’un mot), de mystère en mystère, l’éternel approfondissement de l’objet aimé, — toujours nouveau et toujours insondé ; pourquoi ? parce qu’on y crée toujours.

Les premiers temps sont de vertige, d’aveugle élan ; oserai-je le dire ? c’est un temps d’histoire naturelle. Dans ces premières morsures au fruit de vie, on n’en sait guère le goût. L’objet aimé serait bien humilié, s’il gardait assez de sang-froid pour voir ce qui est vrai, malgré tant de belles paroles : combien le sexe compte dans cet éblouissement, combien peu la personne. C’est à mesure qu’on expérimente celle-ci davantage qu’on peut apprécier, savourer cette personnalité distincte, aimante, aimée, cette femme que sa préférence pour nous fait supérieure à toute femme. On l’aime en elle et pour le plaisir qu’elle donne, et pour tous ceux qu’elle a donnés ; on l’aime comme son œuvre, sculptée de soi et imprégnée de soi ; on l’aime pour ce haut attribut de l’amour : qu’en sa brûlante crise il n’ait plus son vertige, ni son obscurité, qu’il soit Dieu en pleine lumière.




« On aime, disent-ils, parce qu’on ne se connaît pas encore. Dès qu’on connaît, on n’aime plus. »

Qui donc connaît ? je ne vois dans le monde que des gens qui s’ignorent, qui dans la même chambre vivent étrangers l’un à l’autre ; qui, maladroits, ayant manqué d’abord le côté par où ils auraient pu se pénétrer, restent découragés, inertes, stupidement juxtaposés, comme une pierre contre une pierre. Qui sait ? la pierre frappée eût donné l’étincelle, et peut-être l’or ou le diamant.

C’est encore un dicton : « Le mariage fait, adieu l’amour. »

Le mariage ? et où est-il ? je ne le vois presque nulle part. Tous les époux que je connais ne sont presque pas mariés.

Ce mot de mariage est élastique. Il admet une immense latitude thermométrique. Tel est marié à vingt degrés, tel à dix, et tel à zéro. Spécifions toujours, et disons : « De combien sont-ils mariés ? »



Tout dépend des commencements. Et il faut avouer qu’en général la faute n’est pas aux femmes. Les demoiselles vraiment neuves, que la confession, le roman et le monde n’ont pas trop mûries, avancées, apportent au mariage un luxe admirable de cœur, de docilité instinctive, de bonne volonté. Elles ont une attente immense de la vie où elles entrent. Celle qui, près de ses parents, a bien étudié, travaillé, et semble savoir tout, elle veut tout apprendre par son mari. Et elle a bien raison. Tout va lui revenir dans un degré nouveau de vie et de chaleur. Elle avait reçu tout cela passivement, comme chose inerte et froide, et elle va le saisir active dans l’électricité brûlante, par cette aimantation unique où se mêlent le corps et le cœur.

Et notez que le père ne pouvait pas mieux faire. S’il eût donné une empreinte plus forte, il eût manqué son but. La destinée inconnue, imprévue, de la fille, c’était justement ce futur mari. Il ne fallait donc pas que son éducation fût trop définitive, mais un peu élastique. Donc la famille est hésitante. La mère, souvent, d’ailleurs, traîne encore quelque peu dans les vieilles idées surannées qui ne seront plus celles d’aucun jeune homme. Le père, plus arrêté sans doute, n’a pu fixer sa fille sur bien des choses difficiles et scabreuses où le cœur, les sens, sont en jeu. Que de points de morale et que de faits d’histoire il lui a montrés de profil ! À l’époux seul d’expliquer tout.

Ce vague, cet incomplet des traditions de la famille, l’hésitation et le flottant qu’il y a dans cette vie et ces paroles de vieillards, c’est de cela justement que la jeune femme a besoin de sortir. Elle veut un homme qui décide, qui ne soit pas embarrassé, qui croie, agisse ferme et fort, qui, même aux choses obscures, pénibles, ait la sérénité, la bonne humeur d’un courage invariable. Elle trouvera plaisir, ayant un homme, à pouvoir être une femme, à avoir pour sa foi, sa vie, un bon chevet (je ne dis pas trop mou) où elle s’appuie en confiance. À ce prix-là, de bien bon cœur, elle dit : « C’est mon maître. » — Son sourire fait entendre : « Dont je serai maîtresse. » Mais maîtresse en obéissant, jouissant de l’obéissance, qui, quand on aime, est volupté.




Je ne sais plus quel législateur indien défend à la jeune femme, amoureuse, étonnée, de regarder trop son mari.

Et qui veut-on qu’elle regarde ? c’est son livre vivant, lumineux, net, où elle veut lire couramment et ce qu’elle croira, et ce qu’elle a à faire.

Qu’elle en sera heureuse ! quelle foi sans limite, quelle passion d’obéissance, elle apporte aux commencements. La fille t’éludait. On peut voir dans les chants de la Perse moderne, dans le chant provençal (V. Mireille), comme elle fuit par toute la nature, prend cent formes pour se faire poursuivre. Mais, une fois atteinte, blessée, devenue femme, loin de fuir, elle suit, veut suivre son vainqueur ; elle veut être prise encore plus. Et cette fois elle ne ment pas. Dans cet effort naïf et si touchant, elle ne craint que d’être importune, va derrière, pas pour pas, et dit : « J’irai partout. » Invente, si tu peux, un monde difficile et nouveau ; elle t’y suit. Elle se fera élément, air, mer, flamme, pour te suivre dans l’infini. Mieux encore, elle sera toute énergie de vie qui puisse se mêler à la tienne, si tu veux, une fleur, si tu veux, un héros. — Charmant bienfait de Dieu ! Malheur à l’homme froid, inintelligent, orgueilleux, qui, croyant avoir tout, ne sait mettre à profit le dévouement immense, l’abandon délicieux de celle qui veut tant se donner et le faire jouir davantage.




Il faut songer que l’homme a cent pensées, cent affaires. Elle une seule, son mari. Tu dois te dire en sortant le matin : « Que fera ma chère solitaire, la moitié de mon âme, qui va m’attendre bien des heures ? que lui rapporterai-je qui l’intéresse et la nourrisse ? C’est de moi qu’elle attend sa vie. » Songe à cela, ne rapporte jamais, comme font beaucoup, la lie du jour, le résidu amer du non-succès. Toi, tu es soutenu par l’agitation du combat, la nécessité de l’effort, ou l’espoir de mieux faire demain ; mais, elle, cette pauvre âme de femme, si tendre à ce qui vient de toi, elle recevrait bien autrement le coup, elle en garderait la blessure, en languirait longtemps. Sois jeune et fort pour deux ; rentre sérieux si la situation est sérieuse, mais jamais triste. Épargne, épargne ton enfant.

Ce qui la soutiendra le plus, c’est que tout bonnement tu l’associes à ton métier. Cela est praticable dans beaucoup de carrières. On restreint beaucoup trop le cercle de celles où peut entrer la femme. Plusieurs sans doute lui sont plus difficiles. Il y faut de l’effort, du temps et de la volonté. Nul temps mieux employé. Quel admirable compagnon, quel utile associé ! Combien les choses y gagnent, combien le cœur, le bonheur domestique ! Être un, c’est la vraie force, le repos et la liberté.

Elle veut travailler avec toi. Eh bien ! prends-la au mot, n’y mets pas les ménagements de la petite galanterie, mais l’amour fort, profond. Sache qu’à ce premier moment, elle est très-capable d’effort, d’application suivie, qu’elle fera tout pour être aimée. J’en citerai les plus nobles exemples, et les plus surprenants. — Un médecin illustre, le chef d’une des grandes écoles du siècle, eut dans sa jeune femme son principal disciple, son éminent auxiliaire, d’une vigueur d’esprit vraiment virile, de sagacité pénétrante. — Le grand physiologiste, qui posa, formula la loi de l’Ovologie, souvent vit (et vit bien, comme on l’a constaté) par les yeux d’une femme. C’est peut-être le fait le plus illustre de ce genre qu’une admirable épouse, par un dévouement obstiné, ait tellement contribué à la révélation du mariage. Sans cette femme, eût-on connu la Femme ? Son effort héroïque, sous la direction du génie, perça ce grand mystère, qui nous ouvrit un monde. On aimait au hasard, on aimait dans la nuit. L’humanité qui désormais aimera dans la lumière, ne sera pas ingrate, et, puisant à ces sources d’amour et de bonheur, se souviendra toujours de madame Pouchet, de Rouen.




Chacun, selon son art, selon le génie de la femme, peut se communiquer ; mais tous le doivent plus ou moins. L’artiste ne doit pas, absorbé du côté technique, du détail spécial, de l’effort minutieux de l’exécution, s’enfermer en lui-même, sevrer sa compagne de l’idée générale qui lui inspire cette œuvre, et qui l’aurait elle-même intéressée et soutenue. Le légiste, le politique, ne peut la laisser étrangère à ce qui fait sa vie. Rarement, elle peut s’y associer utilement, mais elle ne peut l’ignorer. Elle s’harmonise encore mieux aux choses de la nature. Le médecin qui rentre fatigué et dans l’agitation morale de sa grande responsabilité, ne peut être homme du monde ; ce n’est guère aux salons qu’il peut passer son moment de repos. Combien heureusement il respirerait au foyer dans les études pacifiques des sciences de la vie, qui indirectement le servent dans son combat contre la mort !




Infiniment variées sont les âmes de femmes. L’homme, je l’ai déjà remarqué, subit le même moule, est fait un par l’éducation ; mais les femmes sont bien plus nature, plus diverses. Pas une ne ressemble. Rien de plus charmant.

Les navigateurs qui traversent certaines mers des tropiques, voient parfois les eaux, sur des espaces immenses, semblables à de brillants parterres, diversifiées à l’infini de créations vivement colorées. Sont-ce des plantes ? des fleurs ? Non pas, des fleurs vivantes, une merveilleuse iris de vies gracieuses, comme fluides, mais organisés, mobiles, actives, ayant des volontés. Il en est tout ainsi du parterre social que le monde féminin présente. Sont-ce des fleurs ? Non, ce sont des âmes.

Pour la plupart, les hommes sensuels et aveugles, tout en louant et caressant, disent : « Ce sont des fleurs… Coupons-les. Jouissons, absorbons leurs parfums. Elles fleurissent pour nos voluptés ! » — Oh ! que ces voluptés auraient été plus grandes, en ménageant la pauvre fleur, la laissant sur sa tige et la cultivant selon sa nature ! quel charme de bonheur elle donnerait chaque jour à qui y verserait son âme ?

Mais diverse est la fleur, diverse est la culture. L’une a besoin de greffe, et qu’on y mette une autre séve ; elle est encore jeune et sauvage. Celle-ci, molle et douce, tout à fait perméable, n’a besoin que d’imbibition ; rien à faire avec elle que d’infiltrer la vie. Telle est plus que fluide, elle est légère, ailée ; sa poussière d’amour vole au vent ; il faut bien l’abriter, la concentrer, surtout la féconder.