La Femme en blanc/I/Vincent Gilmore/2

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Traduction par Paul-Émile Daurand-Forgues.
J. Hétzel (1 et 2p. 165-178).
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Première époque — Vincent Gilmore


II


Nous nous retrouvâmes tous à l’heure du dîner.

Sir Percival était d’une gaieté tellement bruyante, que j’avais peine à reconnaître en lui cet homme dont le tact et le sang-froid, le bon sens et la dignité aristocratiques m’avaient si vivement impressionné le matin même. Les seuls indices auxquels je pus le retrouver tel que je l’avais vu alors, étaient, çà et là, dans son attitude vis-à-vis de miss Fairlie. Un regard, un mot d’elle arrêtaient court ses plus tumultueux éclats de rire, suspendaient l’entrain de ses plus joyeux propos, et, en un instant, faisaient de lui pour elle, si ce n’est pour d’autres, un modèle d’attentions et d’égards. Sans jamais essayer de l’entraîner au courant de la causerie, jamais non plus il ne perdait la plus légère occasion qu’elle pût lui fournir de la laisser s’y engager comme par hasard, et de lui adresser, seulement alors, ainsi favorisé par les circonstances, ces paroles flatteuses qu’un homme, doué de moins de tact et de délicatesse, lui eût fait entendre, de but en blanc, à mesure qu’elles lui seraient venues. Miss Fairlie, — et j’en fus quelque peu surpris, — semblait lui savoir gré de ses attentions, sans qu’elles eussent le don de l’émouvoir. De temps en temps, lorsqu’il la regardait ou lui parlait, elle manifestait quelque confusion ; mais elle restait très-froide à son égard. Ainsi le rang, la fortune, la bonne éducation, la bonne mine, les respects d’un gentleman, joints à tout le dévouement d’un prétendu fort épris, étaient humblement déposés à ses pieds, et, selon toutes les apparences actuelles, sans espoir de les lui faire agréer.

Le lendemain, qui était un mardi, sir Percival (prenant un des domestiques pour guide), se rendit, dès le matin, à Todd’s-Corner. Ses investigations, à ce que j’appris depuis, n’amenèrent aucun résultat. À son retour il eut un entretien avec M. Fairlie, et, dans l’après-midi, sortit à cheval avec miss Halcombe. Rien autre chose n’arriva qui mérite une mention. La soirée se passa comme à l’ordinaire. Aucun changement chez sir Percival ; aucun changement chez miss Fairlie.

Le courrier du mercredi nous apporta un événement, — à savoir la réponse que nous attendions de mistress Catherick. Je pris de ce document une copie que j’ai conservée et que je crois pouvoir, sans inconvénient, placer ici. La rédaction textuelle était comme suit :

« Madame,

» Permettez-moi de vous accuser réception de la lettre par laquelle vous me demandez si ma fille, Anne, avait été placée entre les mains des médecins à ma connaissance et avec mon approbation ; en outre, si la participation de sir Percival Glyde à cette mesure a été de nature à lui mériter l’expression de ma reconnaissance. Veuillez accueillir ma réponse affirmative à ces deux questions, et me croire, madame, votre très-obéissante.

Janne-Anne Catherick. »

Style laconique, sec, allant au fait ; comme forme, c’était une lettre qui, pour être d’une femme, sentait terriblement son vieux procureur ; en substance, elle confirmait les dires de sir Percival aussi complètement qu’on le pût désirer. Ce fut, du moins, mon opinion, et, sauf quelques réserves peu importantes, ce fut aussi l’opinion de miss Halcombe. Sir Percival, quand la lettre lui fut montrée, ne parut pas être frappé par ce qu’elle avait de sommaire et de brusque. Il nous apprit que mistress Catherick était une femme avare de ses paroles, une personne d’esprit net, sans imagination, allant droit devant elle, et qui écrivait comme elle parlait, sans aucune fleur de rhétorique.

Maintenant que la réponse nous était parvenue, notre premier soin devait être de faire connaître à miss Fairlie l’explication de sir Percival. Miss Halcombe s’en était chargée, et avait déjà quitté le salon pour aller rejoindre sa sœur, lorsqu’elle y rentra tout à coup et vint s’asseoir auprès de la dormeuse dans laquelle je m’étais établi pour lire les journaux. La minute d’avant, sir Percival était parti pour aller faire un tour dans les écuries, et il n’y avait plus que nous dans le salon.

— Je suppose, me dit-elle, retournant et froissant dans sa main la lettre de mistress Catherick, je suppose que nous avons fait, bel et bien, tout ce qu’on pouvait attendre de nous ?

— Cela dépend, répondis-je, un peu chagriné de voir renaître son hésitation. Comme ami de sir Percival, le connaissant bien et se fiant à lui, nous avons fait, et au delà, tout le nécessaire. Mais, si nous voulons traiter avec lui en ennemis méfiants et qui se tiennent sur leurs gardes…

— Il ne faut pas même songer à cette alternative, interrompit-elle. Nous sommes les amis de sir Percival, et si son indulgente générosité peut ajouter à notre respect pour lui, nous devrions nous ranger, dès aujourd’hui, parmi ses admirateurs. Vous savez sans doute qu’il a vu, hier, M. Fairlie, et qu’ensuite il est sorti avec moi ?

— Oui. Je vous ai vus partir ensemble, à cheval.

— Nous débutâmes, à la promenade, par causer d’Anne Catherick et de son étrange rencontre avec M. Hartright. Mais, quittant bientôt ce sujet, sir Percival me parla ensuite, avec la plus parfaite abnégation, de son engagement vis-à-vis de Laura. « Il avait remarqué, me dit-il, qu’elle était dans un triste état de langueur, et, jusqu’à information contraire, il attribuerait uniquement à cette cause l’altération de son attitude envers lui. Si, pourtant, ce changement avait d’autres motifs plus sérieux, il nous suppliait, M. Fairlie et moi, de ne gêner en rien les inclinations de cette enfant. Tout ce qu’il demandait, en ce cas, c’était qu’elle voulût bien récapituler, une dernière fois, et les circonstances qui avaient d’abord présidé à leur mutuel engagement, et ce qu’avait été sa conduite, à lui, depuis cette époque jusqu’au moment actuel. Si, après avoir mûrement réfléchi sur ces deux sujets, elle souhaitait réellement qu’il abdiquât ses prétentions à l’honneur d’être son mari, — et si elle le lui disait nettement, elle-même, de sa propre bouche, — il n’hésiterait pas à se sacrifier en la laissant tout à fait libre de se regarder comme dégagée.

— C’était là, miss Halcombe, tout ce qu’un homme peut dire de plus. Et, tels que je les connais, il en est peu à sa place qui en eussent dit autant…

Elle se tut un moment, après que j’eus prononcé ces paroles, et leva les yeux sur moi avec une singulière expression de détresse et de perplexité.

— Je n’accuse personne… je ne soupçonne rien, s’écria-t-elle par un brusque effort. Mais je ne peux pas et je ne veux pas prendre la responsabilité de persuader ce mariage à Laura.

— C’est exactement, répliquai-je fort étonné, la ligne de conduite que sir Percival Glyde vous convie à suivre. Il vous a suppliée de ne pas contraindre les inclinations de votre sœur.

— Oui ; mais en me chargeant de transmettre son message, il m’oblige indirectement à ce qu’il me sollicite de ne point faire.

— Comment cela peut-il être ?

— Consultez, monsieur Gilmore, la connaissance que vous avez de Laura. Si je lui recommande de réfléchir sur les circonstances qui ont présidé à son engagement, je fais en même temps appel à deux des sentiments qui ont le plus d’action sur elle, — son culte pour la mémoire de son père, et cette autre religion que constitue en elle son respect pour la vérité. Vous savez que, de sa vie entière, elle n’a manqué à une seule de ses promesses ; vous savez qu’elle s’est laissée aller à cet engagement, au début de la fatale maladie qui allait emporter son père, et que, sur son lit d’agonie, le pauvre homme lui parlait sans cesse avec espérance, avec bonheur, du mariage qui allait donner sir Percival Glyde pour protecteur à sa fille…

J’avoue que cet aspect de la question m’ébranla quelque peu.

— Bien certainement, lui dis-je, vous ne prétendez pas inférer de tout ceci qu’en vous parlant hier comme il l’a fait, sir Percival spéculait intérieurement sur le résultat de la mission dont il vous dictait ainsi les termes…

Avant qu’elle n’eût parlé, sa physionomie franche et hardie m’avait déjà répondu.

— Pensez-vous donc, me demanda-t-elle avec une généreuse colère, que je consentirais à vivre, ne fût-ce qu’une minute, à côté d’un homme à qui j’attribuerais une pareille bassesse ?…

Cette apostrophe indignée, qui m’arrivait en pleine poitrine, me réjouit singulièrement le cœur. Par métier je vois tant de mauvais sentiments… et ils indignent si peu !

— En ce cas, repris-je, veuillez m’excuser si je vous dis, dans notre style un peu farouche, que vos plaidez en dehors de vos conclusions. Quelles que puissent être les conséquences, sir Percival a bien le droit d’espérer qu’avant de demander la rupture de leur engagement, votre sœur voudra bien l’examiner à tous les points de vue raisonnables. Si cette déplorable lettre lui a donné des préventions contre son fiancé, allez sur-le-champ lui déclarer qu’à vos yeux et aux miens, il s’est complètement justifié. Quelle objection, après cela, pourrait-elle faire valoir contre lui ? et comment s’excuserait-elle d’avoir changé d’avis sur le compte d’un homme qu’elle acceptait bel et bien pour époux, voici tantôt deux ans, et même un peu davantage ?

— Aux yeux de la loi et de la raison, monsieur Gilmore, elle n’aurait, j’ose le dire, aucune excuse. Si elle hésite encore, et si j’hésite comme elle, vous devrez attribuer notre conduite, que vous avez le droit de trouver étrange, à un simple caprice dont la responsabilité doit peser sur l’une comme sur l’autre. Nous la supporterons de notre mieux…

À ces mots, elle se leva tout à coup, et me planta là. Quand une femme de bon sens échappe, par une réponse d’écervelée, à la question sérieuse qu’on vient de lui adresser, c’est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, qu’elle a quelque chose à dissimuler. Je repris la lecture de mon journal, fortement enclin à soupçonner que miss Halcombe et miss Fairlie nourrissaient entre elles deux un beau petit secret auquel ni sir Percival ni moi n’étions initiés. Je trouvai le procédé un peu leste pour nous deux, — et particulièrement pour sir Percival.

Mes doutes, — ou pour parler plus vrai, mes convictions à cet égard, — furent confirmées par le langage et l’attitude de miss Halcombe, quand je la revis un peu plus tard, dans la même journée : elle fut étonnamment laconique et réservée en me parlant du résultat de l’entretien qu’elle avait eu avec sa sœur. Miss Fairlie, paraît-il, avait tranquillement prêté l’oreille à tout ce qu’on lui disait pour lui présenter l’affaire de la lettre sous son véritable jour ; mais lorsque miss Halcombe voulut ensuite ajouter que sir Percival se proposait, en venant à Limmeridge, d’obtenir d’elle la fixation de leur hymen à une date certaine, elle coupa court à toute insistance en suppliant qu’on lui donnât un peu de temps pour se décider. « Que sir Percival, présentement, voulût ne pas user de tous ses droits, et elle tâcherait de lui donner, avant la fin de l’année, une réponse définitive. » Elle sollicitait ce délai avec tant d’inquiétude et d’agitation, que miss Halcombe avait dû lui promettre d’user, s’il le fallait, de toute son influence pour obtenir qu’il lui fût accordé ; et là s’était terminée, à l’instante prière de miss Fairlie, toute discussion ultérieure du mariage projeté.

L’arrangement purement temporaire qu’elle proposait ainsi pouvait convenir assez à notre jeune fiancée. Mais, pour celui qui écrit ces lignes, cette combinaison était quelque peu gênante. Le courrier du matin m’avait apporté une lettre de mon associé, laquelle m’obligeait de revenir le lendemain à la ville, par le train de l’après-midi. Il était fort probable que, dans les derniers jours de l’année, je n’aurais pas une seconde fois l’occasion de me retrouver à Limmeridge-House. Alors, en supposant que miss Fairlie se décidât finalement à tenir sa promesse, il devenait impossible, et il était cependant nécessaire, que j’entrasse directement en communication avec elle avant de rédiger le contrat ; ainsi, nous serions réduits à traiter par lettres des objets auxquels, d’un côté comme de l’autre, une discussion verbale convient beaucoup mieux. Je me gardai bien de soulever cette difficulté avant que sir Percival eût été consulté au sujet du délai qu’on sollicitait de lui. C’était un gentleman trop pénétré des égards dus au beau sexe pour ne pas faire immédiatement droit à cette requête. Lorsque miss Halcombe m’informa de ceci, je lui dis qu’avant de quitter Limmeridge, il me fallait absolument parler à sa sœur. Miss Fairlie ne descendit point au dîner, et ne passa point la soirée avec nous. Une légère indisposition fut son excuse ; et il me sembla que la physionomie de sir Percival témoignait chez lui d’un certain mécontentement, bien légitime, à coup sûr.

Le lendemain matin, à l’issue du déjeuner, je montai dans le boudoir de miss Fairlie. La pauvre enfant était si pâle et si triste, elle vint au devant de moi si affectueusement et avec tant de grâce, que les beaux sermons, préparés par moi sur l’escalier, au sujet de ses indécisions et de ses caprices, me firent faute au moment décisif. Je la reconduisis au fauteuil d’où elle venait de se lever, et m’assis en face d’elle. Sa méchante petite levrette était dans cette pièce, et j’avais compté sur une réception accompagnée d’aboiements plus ou moins menaçants. Par un singulier phénomène, cette étrange petite bête sembla prendre plaisir à dérouter mes prévisions en sautant sur mes genoux, dès que je fus assis, et en fourrant familièrement son museau effilé dans mes mains qui la caressaient pour la première fois.

— C’était, ma chère, une de vos habitudes, quand vous étiez petite, de venir vous installer sur mes genoux, lui dis-je par voie d’entrée en matière, et on dirait que votre petite chienne veut aujourd’hui vous succéder sur le trône vacant… Est-ce qu’il est de vous, ce joli dessin ?…

Je lui montrais un album posé à côté d’elle sur la table, et qu’elle était évidemment occupée à parcourir au moment de mon entrée. Sur la page à laquelle il était ouvert, se trouvait un petit paysage à l’aquarelle, monté, décoré avec beaucoup de soin. C’était ce dessin qui avait suggéré ma question ; question passablement oiseuse, j’en conviens, — mais pouvais-je, la bouche à peine ouverte, me mettre à parler d’affaires ?

— Non, dit-elle, détournant les yeux avec un certain trouble du dessin que je lui montrais, ce n’est pas moi qui ai fait cela…

Une autre de ses habitudes d’enfance, que je me rappelais également bien, consistait à faire du premier objet venu, toutes les fois que quelqu’un lui adressait la parole, un jouet pour ses doigts distraits. À ce moment, elle se mit à les promener sur l’album, effleurant vaguement les marges de la petite aquarelle. Sa physionomie prenant une expression de plus en plus mélancolique, elle ne regardait plus ni le dessin ni moi. Ses yeux erraient par la chambre, d’un objet à l’autre ; on y lisait clairement qu’elle devinait à quelles fins je voulais l’entretenir. Voyant cela, je pensai qu’il valait mieux en venir au fait le plus tôt possible.

— Un des objets qui m’amènent ici, ma chère, c’est de vous dire adieu, commençai-je. Il me faut aujourd’hui retourner à Londres ; et, avant de partir, je voudrais causer un peu avec vous, touchant les affaires qui vous concernent.

— Je suis bien fâchée que vous vous en alliez, monsieur Gilmore, me dit-elle avec un affectueux regard. Vous avoir ici, cela me rappelle le bon vieux temps d’autrefois.

— J’espère, continuai-je, qu’il me sera donné de revenir encore quelquefois pour vous rappeler ces heureux souvenirs ; mais, comme quelque incertitude plane toujours sur les choses futures, je ne puis négliger l’occasion qui s’offre à moi et dois vous entretenir dès aujourd’hui. Je suis, depuis bien longtemps, votre avocat et votre ami ; et je puis, ce me semble, sans froisser vos sentiments, vous remettre en mémoire que votre mariage avec sir Percival Glyde est une des chances de votre avenir…

Elle écarta sa main du petit album aussi vivement que s’il eût pris feu et l’eût brûlée. Ses doigts, posés sur ses genoux, s’entrelacèrent par un mouvement nerveux ; ses yeux s’abaissèrent de nouveau vers le parquet, et la gêne dont témoignait sa physionomie sembla presque devenir une souffrance.

— Est-il donc absolument nécessaire qu’on me parle sans cesse de ces fiançailles ? demanda-t-elle d’une voix abattue.

— Il est nécessaire d’en toucher quelque chose, répondis-je, mais non d’y insister longuement. Disons tout bonnement que peut-être vous marierez-vous, peut-être non. Dans le premier cas, il faut que je sois par avance en mesure de rédiger votre contrat ; et je ne saurais le faire, la politesse le veut ainsi, sans vous consulter d’abord. Ma chance actuelle est peut-être la seule que j’aie jamais de savoir par vous-même ce que vous désirez. Supposons donc, — pure hypothèse, — que le mariage aura lieu, et permettez-moi de vous renseigner, en aussi peu de mots que possible, sur votre position actuelle, et sur les conditions que vous pouvez faire à votre avenir, si telle est votre volonté…

Je lui expliquai alors l’objet et la portée d’un contrat de mariage ; je lui dis ensuite, très-exactement, ce qu’elle avait à attendre, — d’abord à sa majorité, plus tard à la mort de son oncle, — en lui signalant la différence à faire entre les propriétés qu’elle posséderait simplement à titre viager, et celles dont elle aurait la pleine et libre disposition. Elle m’écoutait attentivement, du même air contraint, et les mains toujours unies sur ses genoux par une étreinte nerveuse.

— Maintenant, lui dis-je pour conclure, veuillez me dire si vous avez en vue quelque clause que vous souhaiteriez introduire dans l’acte, le cas prévu venant à se réaliser, — clause sujette, tout naturellement, à l’approbation de votre tuteur, puisque vous n’êtes pas majeure encore…

Elle s’agitait dans son fauteuil, où elle semblait mal à l’aise. Tout à coup, elle me regarda bien en face et d’un air très-sérieux.

— S’il en est ainsi, commença-t-elle d’une voix faible, si je dois…

— Si vous devez vous marier, ajoutai-je, l’aidant à sortir d’embarras.

— Et bien ! alors… qu’il ne me sépare pas de Marian ! s’écria-t-elle, avec un soudain élan d’énergie. Je vous en supplie, monsieur Gilmore, donnez force légale à cette clause (comme vous dites), que Marian devra vivre avec moi !…

En d’autres occasions, j’aurais peut-être souri devant cette interprétation toute féminine, et de ma question, et des longues explications qui l’avaient précédée. Mais sa physionomie et l’accent avec lequel elle avait parlé devaient me rendre plus que sérieux ; — en réalité, ils m’affligèrent. En bien peu de mots, elle venait de trahir un attachement désespéré au passé, qui ne présidait rien de bon à l’avenir.

— Faire vivre Marian Halcombe avec vous, lui dis-je cela pourra se régler sans peine, au moyen d’un arrangement particulier. Je ne sais pas si vous avez bien compris ma question. Elle avait rapport à vos droits de propriété, à la disposition de vos capitaux. Supposons qu’après votre majorité, vous eussiez à tester, quelle personne, à votre avis, devrait hériter de votre argent ?

— Marian a été pour moi, tout à la fois, une mère et une sœur, dit la bonne et affectueuse enfant, dont les jolis yeux bleus brillaient pendant qu’elle parlait ainsi. Puis-je laisser mes biens à Marian, monsieur Gilmore ?

— Certainement, ma belle petite, répondis-je. Mais souvenez-vous qu’il s’agit de sommes considérables. Souhaiteriez-vous que « tout » allât à miss Halcombe ?…

Elle hésita, rougissant et pâlissant tour à tour, et sa main revenait furtivement du côté du petit album.

— Pas tout absolument, dit-elle. Il y a quelqu’un, outre Marian…

Elle s’arrêta ; sa rougeur s’accrut ; et les doigts de la main qu’elle tenait posée sur l’album se mirent à battre doucement une espèce de mesure à la marge du dessin dont j’ai parlé ; on eût dit que le souvenir d’un air favori venait de les mettre machinalement en branle.

— Vous voulez sans doute parler de quelque autre membre de la famille ? insinuai-je, voyant qu’elle ne savait comment passer outre.

La rougeur de ses joues s’épandit sur son front et sur son cou, et ses doigts tremblants se crispèrent soudain autour de la tranche du livre.

— Il y a encore quelqu’un, dit-elle, ne prenant pas garde à mes dernières paroles, bien qu’évidemment elle les eût entendues ; il y a encore quelqu’un à qui un petit souvenir serait agréable si… — je pouvais le lui laisser… Et quel mal y aurait-il, si je mourais la première ?…

Elle s’arrêta de nouveau. La rougeur qui avait subitement envahi ses joues, les abandonna tout aussi subitement. La main posée sur l’album cessa de l’étreindre, trembla légèrement, et le poussa ensuite loin d’elle. Elle me regarda un instant, — puis détourna la tête, l’appuyant au dossier de son fauteuil. Pendant ce changement de position, son mouchoir venait de glisser à ses pieds, et, pour me dérober son visage, elle dut le cacher en toute hâte dans ses mains.

Triste ! triste ! — Se la rappeler, comme je faisais alors, l’enfant la plus vive et la plus heureuse qui jamais ait absorbé toute une journée dans un long éclat de rire, et la voir maintenant, à la fleur de l’âge, à la fleur de la beauté, brisée, affaissée comme elle l’était !

Le chagrin qu’elle me causait me fit oublier complètement les ans écoulés et le changement qu’ils avaient apporté dans nos situations relatives. Je rapprochai mon fauteuil du sien, je ramassai son mouchoir tombé sur le tapis, j’écartai doucement les mains qui me cachaient son visage : — Ne pleurez pas, chère petite, disais-je, et de ma main je séchai les larmes accumulées dans ses yeux, comme si elle eût été la petite Laura Fairlie, plus jeune de dix longues années.

C’était le meilleur moyen que je pusse prendre pour la calmer. Elle posa sa tête sur mon épaule, et, tout à travers ses larmes, sourit vaguement.

— Je suis bien fâchée de m’être oubliée ainsi, disait-elle avec une naïveté touchante. J’ai été indisposée, — j’ai eu, tous ces derniers temps, des tristesses, des faiblesses nerveuses ; seule, je pleure souvent sans motifs,… mais je vais mieux, maintenant ; je puis vous répondre raisonnablement, monsieur Gilmore,… je le puis, en vérité.

— Non, ma chère, non, répondis-je ; nous tiendrons ce sujet pour épuisé, provisoirement. Ce que vous m’avez dit m’autorise suffisamment à prendre de mon mieux la défense de vos intérêts ; nous pourrons, dans une autre occasion, régler les détails… Laissons-là les affaires, à présent, et causons de quelque autre chose…

J’obtins d’elle, immédiatement, qu’elle acceptât d’autres sujets d’entretien, et en dix minutes, elle était déjà un peu ranimée. Je me levai alors pour prendre congé.

— Revenez nous voir, disait-elle avec insistance. Si vous revenez, j’essaierai de mériter mieux vos bontés pour moi, votre zèle pour mes intérêts…

Ainsi donc elle s’attachait avec acharnement au passé, — à ce passé dont je lui représentais une partie, comme miss Halcombe lui en représentait une autre ! j’étais profondément troublé en voyant cette jeune fille jeter, sur ses débuts dans la vie, le même long regard plein de regrets que je jette, moi, sur le commencement de ma carrière.

— Si je reviens, j’espère vous trouver mieux, lui dis-je, — mieux et plus heureuse… Dieu, ma chère, vous vienne en aide !…

Elle ne me répondit qu’en m’offrant sa joue à baiser. Pour être avocat on n’en est pas moins homme, et j’avais le cœur un peu serré quand je dus prendre congé d’elle.

Toute notre entrevue n’avait guère duré plus d’une demi-heure ; Laura n’avait pas, devant moi, prononcé une parole qui m’expliquât le chagrin, la détresse mystérieuse où la jetait évidemment l’idée de son futur mariage, et néanmoins, je ne sais ni pourquoi ni comment elle avait fini par me gagner à ses idées. J’étais entré chez elle, pénétré des motifs que sir Percival Glyde avait, bel et bien, de trouver un peu froid l’accueil qu’elle lui faisait. J’en sortis espérant « in petto » qu’elle finirait par le prendre au mot, et lui redemander sa liberté. Un homme de mon âge et de mon expérience n’aurait pas dû se laisser aller à des inspirations si contradictoires et si déraisonnables. Je ne prétends donc pas m’excuser ; mais je ne puis m’empêcher de dire la vérité, la vérité comme elle est.

L’heure de mon départ approchait, maintenant. J’envoyai dire à M. Fairlie que j’irais, s’il le souhaitait, prendre ses ordres, mais que j’étais un peu pressé. Il me renvoya une réponse, tracée au crayon sur une bande de papier : « Bonne amitié, cher Gilmore, et vœux de toute sorte ! Je ne puis supporter aucune espèce de hâte ; il en résulte pour mes malheureux nerfs un préjudice inexprimable. Prenez bien soin de vous, et adieu ! »

Au moment même de partir, je vis miss Halcombe, un instant, seule à seul.

— Avez-vous dit à Laura tout ce que vous désiriez ? me demanda-t-elle.

— Oui, répondis-je. Elle est très-faible et très-nerveuse ; — je suis fort aise qu’elle vous ait pour prendre soin d’elle…

Les yeux pénétrants de miss Halcombe étudiaient attentivement mon visage.

— Vos opinions sur le compte de Laura sont quelque peu changées, me dit-elle. Vous êtes plus disposé que vous ne l’étiez hier à lui concéder quelque chose…

Un homme d’esprit ne s’engage jamais, sans préparation, dans une partie d’escrime verbale avec une femme. Aussi me bornai-je à répondre :

— Tenez-moi au courant de ce qui arrivera… Je ne ferai rien avant d’avoir entendu parler de vous…

Elle continuait à me regarder fixement.

— Je voudrais que tout cela fût fini ; et bien fini, monsieur Gilmore ; — vous le voudriez comme moi… À ces mots, elle me quitta.

Sir Percival insista fort poliment pour me reconduira jusqu’à la portière de la voiture.

— Si jamais vous venez dans mes environs, dit-il, n’oubliez pas, je vous prie, que je désire sincèrement cultiver votre connaissance. L’ami fidèle, l’ami éprouvé de cette famille sera toujours l’hôte bien venu de toute maison qui m’appartiendra…

Homme vraiment irrésistible, — courtois, plein d’égards, dépourvu de tout orgueilleux préjugé, — un vrai gentleman de la tête aux pieds. Tout en roulant vers la station, il me semblait que je ferais volontiers tout au monde pour servir les intérêts de sir Percival Glyde, — tout au monde… si ce n’est rédiger le contrat de mariage de sa femme.