La Femme et le Féminisme avant la Révolution/I/3

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Éditions Ernest Leroux (p. 69--).

CHAPITRE III
LA FEMME ET LA VIE DE COUR
i. Émancipation de fait de la femme noble à la cour. — ii. Modes d’action de l’influence féminine à la cour. — iii. Composition de la noblesse féminine. — iv. Nomination aux emplois. — v. La femme dans les cabales de cour. — vi. Politique personnelle féminine (Mme de Pompadour et Marie-Antoinette).

« Dans les États despotiques, les femmes n’introduisent pas le luxe, mais elles sont elles-mêmes un objet de luxe, elles doivent être entièrement esclaves. Chacun suit l’esprit du gouvernement et porte chez soi ce qu’il voit ailleurs…

« Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies parce que la distinction des rangs les appelle à la Cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est le seul qu’on y tolère. Chacun se sert de leurs agissements et de leurs passions pour faire avancer sa fortune… Le luxe y règne avec elles.

« Dans les républiques, les femmes sont libres par les lois, esclaves par les mœurs. »

Ces remarques de Montesquieu[1] sont d’une parfaite justesse ; elles synthétisent à merveille et le rôle des femmes de la Cour au xviiie siècle et quelques-unes des raisons pour lesquelles ce rôle est unique et exceptionnel dans l’histoire et n’est en rien comparable au rôle que, sous d’autres régimes, les femmes ont pu tenir dans la vie politique de leur pays.

Les monarchies orientales et certains régimes despotiques florissant dans des états semi-barbares, tels la monarchie franque, ont vu, à maintes reprises, les femmes gouverner en droit ou en fait. Mais celles qui gouvernent, mères, épouses ou maîtresses des souverains, tirent leur autorité du principe patriarcal : la monarchie patrimoine d’une famille ; elles la gèrent comme la mère administre l’héritage de son fils mineur ou la dilapident comme une femme dilapide celui de son mari. L’autorité qu’elles usurpent est toute personnelle ; elle n’est, à vrai dire, qu’une extension du droit de propriété que le souverain possède sur son royaume et dont ses parents ou amis s’attribuent l’exercice total ou une grande part. Et seules ont part à cette autorité la mère, la femme ou la maîtresse du roi. Les autres femmes en sont exclues. Esclaves en effet, elles n’ont aucun rôle dans les affaires du pays et ne peuvent en avoir, les mœurs interdisant aux femmes toute vie extérieure et le régime ne se prêtant pas à la formation d’une opinion publique.

Comme les lignes de Montesquieu que nous avons citées le montrent avec une merveilleuse pénétration, il n’y a guère eu de place non plus dans les régimes parlementaires pour l’influence féminine. Sous ces régimes, en effet, les hommes ont été, jusqu’à la fin du xixe siècle, pourvus de droits politiques dont les femmes étaient jalousement exclues ; toute participation officielle à la politique est donc interdite aux femmes et elles n’ont que peu de part dans la formation d’une opinion publique ; celle-ci existe en dehors d’elles et trouve pour se manifester vingt modes d’expression, réunions publiques, journaux, qui n’ont aucunement besoin des femmes pour produire leurs effets.

Dans une monarchie, absolue en théorie, en réalité limitée comme le fut la monarchie française au xviiie siècle, le rôle des femmes sera très grand. Car, à côté de la puissance royale, une autre force apparaît alors dont les dirigeants, les ministres doivent, dans une certaine mesure au moins, tenir compte : l’opinion publique. Cette opinion est, à de très rares exceptions près, non celle du peuple mais celle d’une élite, la Cour et la ville. Elle se manifeste, non comme sous un régime démocratique, par de grandes réunions populaires ou la voix de la presse, mais par les écrits des hommes de lettres et surtout par les cabales et les intrigues des petites coteries qui se forment à Versailles et dans les principaux salons de fa capitale. Le monde, en un mot, a sur la marche des affaires une influence à laquelle il ne pouvait prétendre ni dans une monarchie véritablement absolue comme celle de Louis XIV, ni sous un régime parlementaire. Pour une raison analogue, la Cour et la ville, non contentes de représenter l’opinion publique, interviennent dans la nomination aux ministères, aux charges de la Cour, aux postes de l’administration provinciale ; car d’une part nous sommes sous un régime de bon plaisir et il n’existe, comme ce sera le cas sous les régimes parlementaires, ni lois constitutionnelles, ni règlements d’administration capables de limiter l’arbitraire, ni, comme au siècle précédent, une volonté assez forte pour écarter les influences et tenir compte, dans les nominations d’un emploi, des seuls intérêts du roi et du pays. Le monde intervient donc, bien plus qu’il ne le fait à aucun autre époque, dans le fonctionnement de la machine administrative. Or, le monde c’est la femme et comme jamais le monde ne fut plus brillant qu’au xiiie siècle, ni le goût du plaisir plus développé, la femme y tient une place plus grande qu’à nulle autre époque. Et Goncourt de s’écrier : « La femme au xiiie siècle est le principe qui gouverne, la raison qui dirige, la voix qui commande ; elle est la cause universelle et fatale, l’origine des événements, la source des choses. Rien ne lui échappe, et elle tient tout, le Roi et la France, la volonté du souverain et l’autorité de l’opinion. Elle ordonne à la Cour. Elle est maîtresse au foyer. Les révolutions des alliances et des systèmes, la paix, la guerre, les lettres, les arts, etc., elle les plie à son caprice ou à ses passions. Elle a, pour bâtir les grandeurs et les effacer, la main de la fortune et les foudres de la disgrâce.

« L’imagination de la femme est assise à la table du Conseil. La femme dicte selon la fantaisie de ses goûts, de ses sympathies ou de ses antipathies, la politique intérieure et la politique extérieure ; elle donne ses instructions aux ministres ; elle inspire les ambassadeurs ; elle impose ses idées, ses devoirs à la diplomatie, son ton, sa langue même.

« La femme touche à tout, elle est partout. Elle est la lumière, elle est aussi l’ombre de ce temps dont les grands mystères historiques cachent toujours, en leur dernier fond, une passion de femme…[2] »

La page est fort belle. Mais, emporté par son enthousiasme. Goncourt n’exagère-t-il pas un peu ? Sans doute, ce serait forcer l’histoire que de considérer tous les événements de la politique intérieure et extérieure comme déterminés par la seule influence féminine. Surtout c’est fausser l’histoire que de considérer la femme comme le mobile dernier de toutes actions. Il y a, au xiiie siècle, dans la politique nationale et internationale, de grandes forces totalement étrangères à la femme et qui sont les causes premières des événements ; ces forces s’appellent l’ambition de la Prusse et de l’Angleterre, les velléités républicaines du Parlement, l’ardeur combative du clergé, la pensée réformatrice d’un Machault, d’un Choiseul, d’un Turgot, la lente décomposition d’un régime. Mais ces causes premières une fois données, la femme intervient au cours de tous les événements qui en résultent pour en modifier le cours à sa manière. Parfois, elle a une politique personnelle, plus souvent les divers partis se servent de son influence pour faire triompher leurs vues et placer à la Cour, dans les ambassades, des hommes de leur choix. Et bien souvent ce qu’on appelle politique féminine n’est qu’un trompe-l’œil où, plus que les contemporains eux-mêmes, s’est laissé prendre l’histoire.

Mais ces réserves faites, il est bien évident que la pensée de Goncourt est en grande partie justifiée, qu’au xiiie siècle, les femmes apparaissent comme un des rouages essentiels de la machine politique, un organe de transmission indispensable, qu’elles interviennent dans toutes les affaires publiques, dans la politique comme dans l’administration et que le goût de l’intrigue, la passion de la politique furent aussi développés alors parmi les femmes que parmi les hommes.

a) Émancipation de la femme noble à la Cour par le relâchement du mariage

Celles qui vivent à la Cour, dans l’entourage du roi, princesses du sang ou dames de la haute noblesse, ou qui trônent dans leurs salons, grandes dames également mais aussi femmes de secrétaires d’État, de grands parlementaires, de riches fermiers généraux et à qui leur situation officielle ou leur fortune permet de frayer avec le monde de la Cour, sont pratiquement et, malgré toutes les dispositions contraires de la loi, des émancipées.

Pour elles, le joug marital est bien léger. Sans doute, n’ont-elles, comme par le passé, nulle liberté dans le choix de l’époux et continuent-elles de faire des mariages de convenances où la libre inclination du cœur n’a presque aucune part.

Comment se conclut dans la société un mariage ? Écoutons un contemporain dont la plume satirique force bien rarement la réalité :

« Un père au petit matin pénètre dans la chambre de sa fille et lui annonce qu’il a décidé de la marier.

« — Il est toujours bien cruel, dit la jeune fille, d’être livrée à un homme que l’on ne connaît pas. — Bien ! est-ce que l’on connaît jamais celui ou celle que l’on épouse ? Ton futur ne te connaît pas davantage… Les petites gens ont besoin de s’aimer pour être heureux dans leur ménage. Mais, pourvu que les gens riches vivent décemment ensemble, leur aisance les met d’accord. Mais, ma fille, du courage, de la gaieté et tout ira bien. — Le père sort après avoir prononcé ces mots ; la fille, qui cache dans son sein une amoureuse faiblesse, écrit à son amant qu’on la marie malgré elle, mais que l’hymen lui rendra ce que l’usage lui ravit… Six semaines après, elle a l’art d’installer son amant dans sa société[3]. »

Ainsi le mariage est presque toujours le mariage de convenances. Mais le jeune homme n’est guère plus libre de son choix. « Ton futur ne te connaît pas davantage, dit le père à sa fille », et il est bien vrai qu’en effet le jeune homme, tout comme la jeune fille, est marié par ses parents.

En prévision peut-être de cet événement et sachant qu’elle n’aura pas voix au chapitre pour le choix d’un époux, la jeune fille s’est souvent prémunie en nouant une intrigue avec un galant de son choix. S’il faut en croire Mercier, la plupart des jeunes filles agissent ainsi et elles vont tellement loin que, dans la capitale du du monde, une vraie jeune fille est l’oiseau rare. Une industrie fort répandue à Paris serait, à en croire, celle du marchand d’illusions. « Peu de jours avant le mariage, écrit-il, elle va trouver le sieur Maille pour acquérir le vinaigre réparateur qui rend confiance aux époux et fait également disparaître les attentats du violateur et la victoire de l’amant chéri. »

Mercier généralise abusivement. Sans doute, malgré les obstacles qui semblaient s’opposer à ce qu’une jeune fille pût se laisser aller aux entraînements de la passion, les scandales furent assez nombreux. Parfois les mémorialistes nous parlent d’enlèvements romanesques, telle cette jeune personne de quatorze ans, fille d’un gros financier, qui se fait enlever par le marquis de la Roche-Corbon[4], et souvent les princesses du sang elles-mêmes, telle Mlle de Charolais, mènent-elles, jeunes filles encore, une conduite extraordinairement légère. Cependant, la femme qui prend un amant avant le mariage est, même dans le monde particulièrement dépravé de la Cour, une exception.

Une fois mariée, en tout cas, la femme jouit d’une pleine et entière liberté. Les premiers jours écoulés, il est de bon ton pour les époux de vivre chacun sa vie avec une entière liberté. Le mari et la femme ont chacun son cercle de relations, ses obligations mondaines, ses plaisirs particuliers ; ils se voient rarement et presque toujours sans aucune intimité, sans nulle communion de pensée. Conclue sans amour, l’union reste sans affection ; c’est de part et d’autre la correction, l’indifférence polie. Et le mari se croirait la plupart du temps manquer aux devoirs mondains s’il imposait à sa femme un amour excessif dont la marque serait une jalousie tyrannique. Rien de curieux comme certaines confidences de femmes qui voudraient se sentir aimées, protégées et que leur mari, pour courir plus vite à ses plaisirs, abandonne à elles-mêmes. « Je ne résisterai pas à l’ennui d’une si grande absence, écrit à son mari qui part pour quelques jours Mme d’Epinay…, il n’y a que quatre heures qu’elle dure et elle m’est déjà insupportable…, je me crois seule dans l’Univers[5] ! » Et quel désespoir lorsque le hasard d’une visite chez un orfèvre du Palais-Royal lui fait découvrir un portrait finement encadré de M. d’Epinay, par lui destiné à une autre femme, ou lorsque devant elle qui saisit le billet à peine lu, le volage époux reçoit une lettre de quelque fille d’Opéra ! Les premières pages des mémoires de MMme d’Epinay abondent en scènes analogues, jolies et touchantes où l’on voit l’épouse offrir un amour dont on ne veut pas, solliciter une protection qui se dérobe. Écoutons, d’ailleurs, le réponse de M. d’Epinay aux cris de désespoir arrachés par la lettre découverte : « Quand je ferais comme tout le monde, cela ne devrait pas vous tourmenter, cela ne diminuerait en rien la tendresse pour vous. Est-ce que le petit P… n’a pas une maîtresse ? Et, cependant, il adore sa femme… »

Tous les maris, sans doute, n’ont pas l’indifférence absolue de M. d’Epinay et certains d’entre eux entendent, tout en trompant leur femme, rester les maîtres de leur cœur. Le prince de Conti se montrait, nous rapporte Barbier, d’une jalousie féroce, au point d’interdire à sa femme de souper en son absence avec des convives masculins et d’amener, par ses scènes continuelles et ses mauvais traitements, sa femme à abandonner le domicile conjugal. Le duc de Bourbon, fils du premier ministre de Louis XV, apprenant que sa femme avait un amant, la séquestra après l’avoir battue et seules les prières de sa maîtresse, Mme d’Egmont, craignant qu’on ne la tint pour responsable cette manière d’agir, amenèrent le prince à se relâcher de sa rigueur[6].

Mais, sauf chez certains princes de sang affligés d’un caractère « sauvage », il est très rare de voir dans la haute société un mari trompé se livrer à de telles extrémités. L’usage mondain lui recommande une souriante philosophie. « Je permets tout à ma femme, sauf les laquais, dit un mari de la fin du siècle[7]. » Entre un mari et une femme qui ne jugent plus pouvoir supporter la vie commune » il intervient fréquemment une de ces séparations à l’amiable qui rendent à chacun des époux leur liberté. Ainsi fit M. de la Popelinière après la découverte de la cheminée par où le maréchal de Richelieu, propriétaire d’un hôtel contigu au sien, allait en son absence trouver sa femme. Cette aventure l’ayant rendu ridicule dans tout Paris[8], le fermier général jugea la vie commune impossible mais ne se livra à aucune extrémité contre sa femme et n’usa même pas de son droit de lui intenter un procès en adultère. Il se sépara d’elle sans l’intervention des tribunaux et la pourvut d’une pension de 10 000 lirves.

« C’est un trait commun à présent que les séparations de maris et de femmes par transaction[9]. > Ainsi très nombreuses sont les femmes qui, à la faculté près de se remarier, jouissent de tous les avantages du divorce et, pourvues de larges moyens d’existence, n’ayant de comptes à rendre à personne sur leur conduite, mènent une vie absolument libre.

Mais la plupart du temps, il n’est même pas nécessaire que les choses en viennent là, ni qu’un éclat ne rompe officiellement la vie commune pour qu’en fait la femme jouisse d’une presque absolue liberté. »

D’elle-même, et dès les premiers mois de son mariage, elle se détache de son mari pour se créer en dehors de lui un cercle d’amis, une société souvent absolument étrangère à celle qu’il fréquente d’autre part. On trouve parfois un couple d’époux qui s’aiment et vivent vraiment ensemble. Le comte et la comtesse d’Harcourt donnèrent l’exemple d’un amour ardent et qui persiste par delà la mort. La comtesse d’Harcourt, devenue veuve, fit modeler la statue en cire de son mari, la plaça dans la chambre du mort où elle ne changea rien, passa presque toute sa vie dans cette chambre seule avec la tristesse et ses souvenirs[10]. Mais on citait cette Artémise nouvelle. Et, la plupart du temps, les époux se conformaient aux usages du monde qui exigeaient une indifférence polie et une mutuelle liberté sentimentale. Assez nombreuses sont les pièces de théâtre qui manifestent cet état d’esprit. Le préjugé à la mode, de Nivelle de la Chaussée, l’Indiscret, de Destouches, ridiculisent des maris amoureux de leurs femmes, « La foi conjugale, dit Bernis, n’est une vertu que dans l’esprit de la bourgeoisie » [11]. Aussi, et c’est là un de ces contrastes saisissants entre les lois et les mœurs que nous relevons dans la condition féminine, tandis que le droit civil et la religion condamnent si formellement et punissent si sévèrement l’adultère de la femme, l’opinion du monde l’admet comme une loi de la bonne société. Peut-on dire vraiment que l’adultère fut plus fréquent dans la haute société, au xviie siècle qu’à une autre époque ? Il semble bien que oui, et ceci pour deux raisons très simples ; comme nous venons de le dire, nulle communauté de vie conjugale n’existait et d’autre part, la toute puissance des usages mondains non moins que le désir de jouer un rôle à la Cour en approchant intimement les puissants du jour y poussait celles même que leur froideur ou leur honnêteté naturelles en eût écartée. À lire les mémoires du temps, il ne semble pas qu’il y ait eu, du moins à la Cour, une femme sur dix de fidèle à la foi conjugale. Prendrons-nous à la lettre cette boutade de d’Argenson : « À la Cour, toutes celles qui ne sont pas des dévotes sont des p… ou des m… ? [12] » Et tiendrons-nous pour vraies d’autres affirmations du même écrivain qui jettent un jour singulier sur ces grandes dames qui semblent, à distance, les incarnations même de la grâce et de la beauté ! À en croire l’ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères, la débauche est telle chez les femmes de la Cour que les maladies, qui en sont à cette époque d’insuffisante hygiène une conséquence inévitable, frappent sans pitié les plus belles. Fleurs vénéneuses, dirait d’elles un romantique. Alors on parle plus crûment ; le plus galant euphémisme qu’emploie d’Argenson qui, presque seul, ose montrer cette « face hideuse » de la galanterie est de dire d’une femme qu’elle n’est « point trop saine ». Et comme le ferait un tableau du Greco au milieu des toiles de Boucher et de Watteau, quelques lignes des mémoires de d’Argenson se détachent, parmi la légèreté des marivaudages, avec un tragique relief. C’est Mme de Prie dont, avant même sa disgrâce, « le corps tombe en lambeaux et devient hideux. » C’est cette notation d’une portée plus générale surtout par sa réflexion finale qui dévoile peut-être l’une des causes profondes de la décadence de la noblesse de cour :

« Toute cette vie serait bien jolie si la v… ne s’en mêlait si promptement, ce qui rend toutes ces belles dames horribles, de sorte qu’en trois années elles passent d’être la fleur des pois à devenir d’infâmes gratte-culs et leur race sont de petits rabougris. »

Sans entrer, lui, dans des détails médicaux, le comte de Ségur porte, sur la dissolution du lien marital, la même appréciation : « Beaucoup de femmes, dit-il, oublient toute retenue et contractent de nouveaux nœuds avec solennité. Les maris, de leur côté, subissent leur sort sans murmure, ridicules par le fait, mais cessant de l’être par l’usage, voyant à peine leur femme et semblant ne tenir à elle que par leur nom[13]. »

Le même son de cloche nous est fourni par Besenval qui nous montre toute femme mariée concluant à son gré des unions libres sans qu’y trouvent à redire l’opinion commune ni le mari intéressé[14].

Quoi qu’il en soit, toute étude approfondie de la haute société montre que la femme qui en fait partie possède, de ce fait même, une liberté sentimentale presqu’absolue, que les prérogatives maritales sont toutes conventionnelles et que le mari n’use que rarement, et contre l’opinion du monde, des droits que lui confèrent les lois civiles et religieuses.

Libres en fait, malgré les lois, les femmes de la haute société se sont également émancipées par l’esprit. Leur éducation a eu beau être fort négligée, elle leur a fourni une base suffisante pour s’assimiler, lorsqu’elles sont lancées dans le monde, les principaux ouvrages du grand siècle et se tenir au courant des écrits de leurs contemporains. Sans doute ne possèdent-elles pas la forte culture classique des hommes, mais elles suppléent à la science par l’esprit de finesse, le sens psychologique et une intuition qui leur permet d’avoir la compréhension des grands problèmes, sans en faire une exacte analyse. Il serait exagéré, évidemment, d’attribuer à toutes les femmes de la Cour, comme le veut l’auteur de la Femme au xviie siècle, des facultés de pénétration hors de pair et un réalisme tel que nul parmi les plus grands connaisseurs d’hommes ne l’a égalé. Du moins est-il exact que les femmes ne le cèdent aux hommes ni par le goût littéraire, ni par le sens politique. Leur éducation première a été souvent honteusement négligée ; elles la complètent elles-mêmes par la lecture assidue de toutes les œuvres nouvelles. Les Lettres persanes d’abord, puis les pièces de théâtre et les contes philosophiques de Voltaire, de Diderot, de Marmontel, les ouvrages d’Helvétius, d’Holbach et des encyclopédistes, plus tard les œuvres de Rousseau sont lus avidement par les dames de la Cour et de la ville. Elles font de ces graves ouvrages des livres de chevet qui figurent en bonne place dans leurs boudoirs, sur leur toilette parfois, entre les mouches et le rouge. Pour se rendre compte que ces livres étaient non seulement lus mais assimilés, il suffit de constater qu’aux différents aspects, aux différentes phases du mouvement philosophique correspondent chez les femmes des tournures d’esprit différentes. Au milieu du xviie siècle, le scepticisme est la mode ; il s’accompagne d’un esprit caustique et d’une impitoyable raillerie. Un peu plus tard, le sentiment, la sensibilité triomphent et il y a autant de différence entre une Mme du Deffand et une Mlle de Lespinasse, qu’entre Montesquieu et Rousseau. À la veille de la Révolution, la recherche scientifique conquiert la faveur de l’opinion. Les femmes sont passionnées de sciences, s’intéressent aux expériences de Franklin, de Montgolfier, aux premières applications de l’électricité. D’innombrables académies, Athénées, collèges s’ouvrent dans Paris, particulièrement au Palais-Royal. Les femmes s’y pressent, nombreuses, pour écouter les savants et, selon le mot de Mercier, « badinent avec les sciences ». Elles semblent aussi bien en état que la moyenne des hommes de tenir leur place dans une société où, pour briller, il faut lire et réfléchir, où l’esprit est roi.

Lorsqu’elle veut jouer un rôle actif dans la politique, la femme sent le besoin d’approfondir, sur certaines matières, son instruction, voire, comme nous dirions aujourd’hui, de se documenter. En 1778, toutes les jolies femmes ont sur leur toilette le compte-rendu de Necker ; Mme de Pompadour s’instruit dans les livres et dans la pratique[15] de la politique ; elle lit avec attention tous les ouvrages relatifs à la politique et aux guerres de Louis XIV. En 1751, les mémoires de Torcy sur les traités d’Utrecht sont sa lecture favorite[16].

Ainsi, défavorisées par leur éducation première, les femmes balancent cette infériorité par un grand désir de s’instruire et elles se trouvent, tout comme les hommes, armées pour la lutte politique et les intrigues de la Cour.

L’existence d’une femme de la haute société, au xviiie siècle, apparaît singulièrement remplie. Les côtés les plus superficiels de la vie mondaine y tiennent une grande place ; à nulle époque, même aujourd’hui, suivre la mode ne fut une si grande affaire ; qu’il s’agisse de porter de vastes et encombrants paniers, comme au milieu du règne de Louis XV, que, comme vers 1780, au contraire, la mode soit à la simplicité et que, suivant en cela la tendance générale, on vise à se rapprocher de la nature, la mode est une reine exigeante et qui demande à celles qui veulent la suivre le sacrifice de tous leurs instants. Une époque exige le faste des étoffes brodées d’or et d’argent, les jupes et les corsages tailladées de falbalas, l’amoncellement des cerceaux dont l’assemblage est si compliqué que lorsqu’elles vont avant le départ pour la chasse saluer le roi leur père, les filles de Louis XV s’habillent seulement à moitié, posant par dessus de somptueux corps de drap d’argent ou d’or, une palatine qui dissimule le désordre matinal de leur toilette et les enveloppe de la tête aux pieds. Quelque simplicité, il est vrai, a été instaurée par Mme de Pompadour ; le portrait de Latour la montre vêtue d’une robe de soie brochée à grandes fleurs, large sans doute, mais d’une ampleur modérée, d’un corsage décolleté de même étoffe à grandes manches et garni de rubans mais de lignes très simples, harmonieuses et sans enchevêtrement de falbalas ; la coiffure est très basse et les cheveux légèrement rejetés en arrière dégagent le front. Mais les dernières années du règne de Louis XV et le début du règne de Louis XVI ramènent une fureur de recherches nouvelles. La complication se porte sur la coiffure dont, entre 1760 et 1780, l’édifice s’élève jusqu’à prendre des proportions fantastiques, les femmes dont, comme disait déjà Montesquieu, « la figure doit occuper le milieu de leur stature », sont obligées de s’agenouiller pour monter en voiture. Toutes veulent, à l’imitation de la jeune reine Marie Antoinette, se couvrir de plumes et de guirlandes[17]. C’est sur la haute société une vague de luxe plus puissante. Même lorsqu’après 1780 l’ajustement, fait de robes d’une étoffe légère, réunit « la légèreté, la fraîcheur, la décence et la grâce[18] », il faut encore se reconnaître dans les 150 espèces de garnitures dont s’ornent les satins couleur puce, faille à boyau, cheveux de la reine, soupirs étouffés ou vive bergère et dont les appellations : plainte indiscrète…, doux sourire, regrets, rappellent, en cette époque de sentimentalité, les jolies stations de la carte du Tendre. Et si la simplicité apparaît quelquefois dans le vêtement, la recherche, la complication, toutes les folies du luxe se retrouvent dans les déshabillés au point d’Angleterre ou au point de Venise, qui valent jusqu’à neuf mille livres, ou sur les souliers que la mode veut ruisselants de diamants, de perles et d’émeraudes et qui semblent embrasser le pied féminin dans un écrin.

Suivre la mode, donc, grande affaire pour la femme et l’importance que prennent pour elle les caprices de la déesse est comme le symbole de son accaparement par la vie extérieure. Au lever, au coucher, les exigences du monde la prennent et l’absorbent. « Le matin, elle est à sa toilette, son cabinet se remplit de jeunes fous qui viennent lui conter les nouvelles, d’abbés mondains curieux de placer un sonnet ou un impromptu… Le dîner, des visites et de longues séances chez la couturière ou chez la modiste ont vite absorbé le reste de sa journée. Puis vient le souper, joyeux et galant…, après le souper, c’est le jeu ou le bal et, si l’on rentre dans son hôtel sans qu’une idée sérieuse vous ait traversé la tête, on s’estime bien payé de son temps et de sa peine[19]. « Pour satirique qu’il soit, ce résumé de la journée d’une mondaine est assez fidèle.

Pour peindre la femme du monde au milieu de la multiplicité de ses occupations, c’est d’ailleurs un volume entier, ou du moins de longs chapitres qui seraient nécessaires, et Concourt a tracé de cet aspect de la vie féminine un tableau si complet, si rempli et de couleurs si éclatantes, sinon d’un dessin si net, qu’il faut toujours s’y reporter comme à la synthèse la meilleure. Et comme il n’entre pas dans le plan de cette étude de la refaire, mais seulement de marquer le rôle de la femme dans la société du xviiie siècle et les éléments qui conditionnent ou expliquent ce rôle, nous signaleraient seulement les traits suivants :

On ne peut attribuer à toutes les femmes, même de la Cour, la vie tourbillonnante où, comme dans un kaléidoscope mondain, se succèdent toilette, visites de la marchande de modes, comédies, promenades, petits soupers. Même parmi les grandes dames, quelques-unes sont des femmes d’intérieur, telle Mme Augeard, femme du secrétaire des commandements de Marie-Antoinette, que les souvenirs de son mari nous font apparaître comme vivant avec son époux d’une vie assez intime pour que celui-ci ne prenne aucune décision sans la consulter ; telle encore la marquise d’Argenson, que l’ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères nous montre superficielle et bonne, s’occupant bien de quelques petits travaux artistiques, voire de médecine, mais surtout l’esprit tourné au ménage et la conversation remplie des faits et gestes des domestiques.

Ces femmes d’intérieur, cependant, apparaissent comme de véritables exceptions. La plupart sont bien trop occupées à leurs devoirs mondains, à une recherche fébrile du plaisir, à des intrigues sentimentales et politiques pour qu’il leur reste si peu de temps soit-il à consacrer à la direction de leur ménage et à l’éducation de leurs enfants. C’est un trait fort justement noté par Goncourt que les enfants ne voient pas ou presque pas leur mère. Une Mme d’Epinay même, qui, sous l’influence de Rousseau, considère l’éducation de ses enfants comme le devoir essentiel d’une mère, ne pourra guère consacrer plus d’une heure par jour à sa fonction d’éducatrice. Encore le fera-t-elle plus avec la préoccupation de briller aux yeux du monde que par le désir sincère d’être utile à ses enfants.

La plupart des femmes ne tendent-elles pas, même, à prendre une vie et des allures d’une liberté toute garçonnière ? C’est la duchesse d’Orléans qui, au cours de promenades nocturnes au Palais-Royal, s’amuse à accoster un jeune Hollandais de passage, qu’elle a ensuite grand’peine à empêcher d’abuser de la situation[20]. C’est, parmi les jeunes femmes de la haute société parisienne, la mode répandue, aux environs de 1760, de s’arrêter seules dans une guinguette des environs ou à un café de la capitale et, à l’instar des hommes, de casser les vitres et de briser la vaisselle.

N’a-t-on pas vu même, sous la Régence, deux jeunes femmes se battre en duel ? [21] Dégagées de toute la retenue que les lois et les convenances imposaient jadis à leur sexe, les femmes de la Cour sont bien en fait — €t apparaissent — des émancipées. À quelques privilégiées, les mœurs ont donné ce que longtemps encore refuseront les lois.

Donc, et il faut y revenir car c’est bien là le trait essentiel de la vie d’une grande dame de la Cour ou de la ville, une vie extérieure très développée, une vie intellectuelle très active et, au contraire, nulle vie intime, nulle vie familiale. Comme le note fort bien Mercier, « les femmes qui désertent de plus en plus le foyer tendent à abandonner le gouvernement de la famille. Et comme naturellement l’homme ne voudrait le prendre, la famille se dissout ».

ii. Modes d’action de l’influence féminine à la Cour

Libérée dans la pratique de l’obéissance au mari, que les lois continuent d’exiger d’elles, dégagée de toutes obligations, de tout devoir familial, désertant le foyer sauf lorsque, sous la forme de réunions brillantes, le monde y pénètre, la femme de la Cour mène donc une vie aussi libre que celles des hommes et somme toute peu différente de la leur. Une telle vie est éminemment favorable à la conquête de l’influence politique.

Considérons, en effet, dans quels lieux et de quelle manière se font et se défont les ministres, s’opèrent les nominations de fonctionnaires, s’élaborent les décisions les plus importantes de la politique nationale et internationale : à la Cour, dans les innombrables coteries qui se pressent autour du roi, de la reine, du dauphin, de chacun des princes du sang ; à la ville, au Palais-Royal, dans les hôtels de Condé ou de Conti, dans les salons d’un nombre infini de grandes dames, dans les conciliabules des traitants, fermiers généraux, financiers ; les petits soupers qui, à la Cour, réunissent le roi et ses familiers ou, à la ville, financiers, grands seigneurs, secrétaires d’État, hommes de lettres sont, non seulement l’un des aspects de la vie mondaine, mais de la vie littéraire et politique. Or, la Cour et la ville, les coteries de Versailles et les salons de Paris ne prennent leur éclat que de la femme et, à vrai dire, sans elle ne se concevraient pas. « Le spectacle était plus beau, dit Barbier en parlant de la représentation d’Alceste, parce qu’il était garni de femmes. »

Ce mot est tout un symbole de la vie de société. Dans les cabinets du roi, au cours des petits soupers, la femme règne et, par la petite ou la grande porte, elle pénètre auprès des fermiers généraux, des secrétaires d’État, des parlementaires.

Or, l’émancipation pratique des femmes n’entraîne pas, comme le répètent aujourd’hui les adversaires du féminisme, la diminution de leur influence sur l’esprit des hommes. Nul siècle plus que le xviiie n’a consacré la royauté de la femme. Ce n’est pas cependant que, comme au temps des chevaliers poètes du xiiie siècle, il l’élève sur un piédestal mystique, au-dessus des faiblesses humaines et qu’il fasse de l’amour spirituel le mobile dernier des actions ; mais il salue dans la femme la reine du plaisir, l’arbitre des élégances et du bon ton, l’organisatrice des fêtes et aussi la sûre confidente, l’amie dévouée, la fine et intelligente conseillère qui, sachant mieux que l’homme lire au fond des cœurs, pourra guider d’une main ferme et souple et conduire à la fortune en louvoyant habilement au milieu des écueils de la Cour le mari, l’amant, le frère, le fils ou simplement l’ami. Car, bien que la haute société française ait sous la régence, Louis XV et Louis XVI, donné droit de cité aux amours illégitimes, ce serait se tromper grossièrement que d’attribuer l’influence aux seules maîtresses. Les rois, les ministres et les courtisans écoutent parfois, rarement il est vrai, leur femme légitime ; les mères, las sœurs tiennent une grande place. Deux exemples illustres entre tous : Mme de Tencin, sœur du cardinal, et la duchesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul. Celle-ci exerça une telle action sur son frère que sa fortune sembla un instant balancer celle de Mme de Pompadour. Et l’amitié qui unissait le frère et la sœur était si forte qu’elle mit à la mode à la Cour l’affection fraternelle, et que tous les gentilshommes de la Cour se cherchèrent une sœur à chérir. Le monde parlementaire suit le mouvement et tel grave magistrat ne prend aucune décision importante sans consulter sa sœur[22].

Les mères, naturellement, sont particulièrement soucieuses de faire la fortune de leurs enfants et les belles-mères celle de leur gendre ; les unes et les autres nous apparaissaient fort souvent consultées et exerçant une assez grande action.

C’est la mère qui donne à son fils cette politesse et ce bon ton qui lui permettent de réussir à la Cour[23] puis, par de constantes démarches auprès des ministres et des gens en place, le pousse dans le monde et fait finalement sa fortune.

Parfois c’est la fille à laquelle appartient l’influence : les filles de Louis XV eurent, à certaine moments, assez d’empire sur l’esprit du roi pour que l’on put se servir d’elles contre les favorites.

Enfin, en dehors de toutes les relations plus définies, les amitiés entre hommes et femmes, plus développées qu’on ne le pourrait croire en un siècle aussi totalement dépourvu de préjugés et de retenue, jouèrent leur grand rôle et peut-être essentiel.

Tout homme en place a une amie qui est parfois en même temps la maîtresse, mais qui ne l’est pas toujours et qui est, avant tout, la confidente intelligente et sûre, celle à qui l’on peut tout dire et dont on est assuré de la discrétion, celle à qui d’abord on s’en remet du soin de faire sa fortune politique, littéraire, voire religieuse et dont, une fois arrivé en place, on sollicite, avant de réaliser une entreprise, les conseils judicieux.

Sur ce rôle capital joué par les amies, les témoignages des contemporains sont nombreux : « Un homme adroit, dit l’un, mettait dans ses intérêts une jeune femme pour ses plaisirs, une femme d’âge mûr pour ses intrigues et son ambition à la Cour et plusieurs vieilles femmes considérées qu’il soignait pour qu’elles le soutiennent dans la société[24]. »

« Faites-vous des amies plutôt que des amis, dit Mme de Tencin à Marmontel, car, au moyen des femmes, on fait tout ce qu’on veut des hommes, et puis ils sont, les uns trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour ne pas négliger les vôtres, les autres trop dissipés, au lieu que les femmes y pensent, ne serait-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d’être autre chose que l’ami[25]. »

Déjà, Montesquieu avait prononcé à ce sujet des phrases définitives :

« Lorsque j’arrivai en France, dit Rica, je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes… J’entendis une femme qui disait : Il faut que l’on fasse quelque chose pour le jeune colonel ; sa valeur m’est connue, j’en parlerai au ministre ». Une autre disait : « Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié ; il faut qu’il soit évêque. » Il ne faut pourtant pas que tu t’imagines que celles qui tenaient ces discours fussent des favorites du prince ; elles ne lui avaient peut-être pas parlé deux fois dans leur vie. Mais c’est qu’il n’est personne qui ait quelque emploi à la Cour, à Paris ou dans les provinces, qui n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelques-unes des injustices qu’il peut faire… Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres et forment une véritable république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement. C’est comme un nouvel état dans l’État. Et celui qui est à la Cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s’il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme celui qui voit bien une machine qui joue mais qui n’en connaît pas les ressorts[26]. »

Ce tableau vaut pour le commencement du xviiie siècle. À la veille de la Révolution, les choses ont-elles changé ? Recueillons à ce sujet deux témoignages : « Les femmes, écrit Mercier en 1787, vont partout, jouent le rôle d’entremetteuses d’affaires, elles écrivent vingt lettres par jour, renouvellent les sollicitations, assiègent les ministres, fatiguent les commis et, à force d’agiter la roue de la fortune, elles y placent leurs amants, leurs maris, leurs amis et enfin ceux qui les paient[27] ».

Le baron de Besenval, de son côté, faisant allusion aux élévations de ministres au début du règne de Louis XVI, montre l’influence prépondérante des femmes dans toutes les intrigues de cour. « Cette moitié de la société, dit-il, décide souverainement de tout, les femmes sont toujours certaines de réussir par l’ascendant invincible qu’elles ont sur les hommes, qu’elles font agir à leur gré[28]. »

iii. Diversité d’origine de la noblesse féminine

Essayons maintenant de déterminer quelles femmes participent à la vie de la Cour et de la ville, quelles femmes forment vraiment le monde, la société, quelles femmes mènent cette vie brillante et compliquée qui permet de jouer sur la scène politique des rôles de premier plan.

Nous apercevons qu’il s’est fait parmi les femmes, comme parmi les hommes, de grands changements et que celles qui tiennent à Paris et à la Cour la première place, loin d’appartenir à une seule origine, viennent de points assez différents de la société. À la Cour, c’est la reine d’abord et les femmes de la famille royale. La reine n’a plus, au xviiie siècle, aucune de ces prérogatives qui, au moyen-âge, lui donnaient, tout comme au roi lui-même, une part dans l’administration du royaume et la faisaient participer à la souveraineté du roi. Elle n’a plus eu, au xviiie siècle, l’occasion de figurer à la cérémonie du sacre où, en théorie, elle a sa place. Elle a perdu son pouvoir de direction et de contrôle sur l’administration du domaine royal. Il lui reste bien quelques-unes des prérogatives royales, le pouvoir de plaider devant le parlement par son procureur[29], mais elle a plus d’honneurs que d’autorité. Et c’est surtout par l’étiquette à laquelle elle est soumise et le luxe qui l’entoure que se manifeste son importance dans l’État. La maison de la reine, presqu’aussi importante que celle du roi, comprend un très nombreux personnel. Jusqu’à Marie-Antoinette, qui prend l’habitude de se faire accompagner de valets de pied[30], ce personnel doit être exclusivement féminin. Toute une hiérarchie de dames d’honneur, de dames d’atour doit l’assister, comme le roi les gentilshommes, dans tous les actes de sa vie, entourés, comme ceux même du souverain, d’un cérémonial compliqué. Il faut lire dans les souvenirs de Mme Campan la description de la toilette de Marie— Antoinette pour avoir une idée du degré de subtilité atteint par l’étiquette : une dame d’honneur tend la chemise, la première dame d’atours prépare le jupon et la robe. Mais qu’une princesse du sang se présente ; elle a le droit de passer la chemise à la reine et doit la recevoir par le double intermédiaire de la dame d’honneur et de la dame d’atours, quitte à la céder, s’il s’en présente une, à une autre princesse plus proche du trône, toujours par la même voie compliquée. Un jour, la duchesse de Chartres et la comtesse de Provence revendiquèrent ainsi la prérogative de la chemise devant Marie-Antoinette qui resta de longs instants nue, frissonnante et exaspérée, murmurant : « C’est odieux[31]. » Même cérémonial pour recevoir un verre d’eau et même voyage du plateau dans des mains de plus en plus augustes. La reine ne pourrait, même si elle le voulait, s’affranchir de cette étiquette, seul reste pour elle des prérogatives souveraines. Marie-Antoinette, qui avait passé son enfance au milieu d’une cour plus simple et moins fastueuse, l’essaya vainement et commença de perdre à ce jeu sa popularité[32].

Très effacée depuis deux siècles — et cet effacement avait été complet avec Marie-Thérèse et Marie Leczynska — la reine va de nouveau avec Marie-Antoinette jouer un rôle à la Cour. Ce rôle elle le jouera — et ceci est très important — non parce qu’elle est reine, mais parce qu’elle aura su, par sa séduction personnelle, dominer l’esprit du roi. Son influence sera de même nature et se manifestera de la même façon que, sous les règnes précédents, l’influence des favorites. Elle l’aura comme femme, non comme reine, l’exercera par des intrigues et dans l’ombre, non officiellement et comme l’application de ses droits. Car, à la veille de la Révolution, tandis que le roi a, en théorie, conservé toutes ses prérogatives, la reine n’en a plus aucune. Et, au cours de la première période de la Révolution où cette question sera posée, on lui contestera même, et on lui retirera, ses droits à la régence.

Les princesses de la famille royale viennent immédiatement dans l’ordre hiérarchique après la reine : filles du roi et belles-filles du roi sous Louis XV, tantes et belles-sœurs du roi sous Louis XVI. Ni les unes, ni les autres n’ont de place officielle dans l’État. Mais chacune est entourée d’une maison où le personnel de dames d’honneur et de dames d’atour est très nombreux et où règne une étiquette, moins scrupuleuse il est vrai que celle dont est esclave la reine, mais encore fort absorbante. Si Louis XV pénètre familièrement et à l’improviste dans les appartements de ses filles, les visites que celles-ci font à leur père sont réglées suivant un rigoureux cérémonial. Autour des deux dauphines, sous Louis XV, autour de la comtesse d’Artois et de la comtesse de Provence, sous Louis XVI, c’est une véritable cour en miniature… Les princesses de la famille royale, d’ailleurs, ne jouent au xviiie siècle, — et à part à certains moments les filles de Louis XV — qu’un rôle très effacé. Parmi elles, d’ailleurs, une hiérarchie marquée par les titres : la femme du frère du roi s’appelle Madame, les filles et sœurs du roi font suivre le titre de leur prénom, les autres n’y ont pas droit. Au troisième degré de la hiérarchie viennent les princesses du sang, celles de la famille d’Orléans, d’abord, la plus proche du trône, puis celles de la famille de Condé. Comme les princes du sang eux-mêmes, elles sont orgueilleuses, remuantes et en perpétuelle rivalités unes avec les autres.

Elles sont jalouses de leurs prérogatives et de leurs titres et plus acharnées souvent à les défendre que les hommes. Surtout, elles sont préoccupées de sauvegarder les droits éventuels de leurs fils ou de leurs maris à la succession au trône de France.

Autour de chacune des princesses du sang se presse une cour nombreuses de femmes et chacune tend à imiter par quelque côté la cour royale.

Ces princesses du sang se considèrent comme d’une essence supérieures aux autres femmes nobles et elles le marquent par la rigueur avec laquelle elles exigent de celles-ci le respect de leurs préséances. À l’enterrement de la princesse palatine, il y eut une scène violente entre la duchesse d’Humières, chargée de représenter le roi, et Mlle de Charolais… Celle-ci, au moment de la cérémonie de la descente du corps, fît remarquer à celle-là que, quoique ennemie des cérémonies, elle était obligée de soutenir son rang et de lui remontrer qu’elle devait marcher à deux pas derrière elle. Forte de sa qualité de représentante du roi, la duchesse refusa. Il y eut dispute assez grossière sans égard pour le lieu. Lorsque, le lendemain, la duchesse vint trouver Mlle de Charolais, lui disant qu’on lui avait conseillé de faire des excuses : « Dites, dit Mlle de Charolais, que le roi vous a ordonné de faire des excuses[33]. »

Lorsque, en 1753. le prince de Condé épousa une princesse de Soubise, il y eut un trouble général parmi les princesses du sang qui considéraient une telle union comme une mésalliance et le firent connaître au roi lui-même[34].

Ainsi, les princesses comme les princes du sang se considérèrent bien comme formant, au milieu de la noblesse et au-dessus d’elle, une classe à part, distinguée nettement des autres par sa parenté royale et ses droits éventuels au trône. Chez elles, persiste un orgueil féodal assez fort au besoin pour se dresser contre le roi lui-même s’il paraît toucher à leurs privilèges.

Les femmes des grandes familles, dont le nom est illustre dans l’histoire de France ou dont la noblesse est assez ancienne pour permettre l’entrée dans les carrosses du roi, forment naturellement à la Cour parmi les femmes nobles proprement dites la catégorie la plus nombreuse.

Y a-t-il des règles spéciales pour l’acquisition et la transmission de la noblesse féminine ? Celle-ci peut s’acquérir par la faveur royale, par hérédité, par mariage. Le roi peut accorder la noblesse à une femme comme à un homme[35]. Toute fille d’une noble est noble et toute roturière qui épouse un noble est par le fait anoblie. Même la femme participe à tous les titres et privilèges de son mari et la coutume française reconnaît à l’ambassadrice, par exemple, les prérogatives de l’ambassadeur[36]. Mais le noblesse ne se transmet pas par les femmes et une femme noble qui épouse un roturier perd sa noblesse. Dans certains cas, cependant, et dans certaines provinces, il y a une exception à cette règle : dans les provinces de Champagne et de Barrois, la mère anoblit[37] et malgré les protestations que, depuis 1509, date de la rédaction des coutumes, la noblesse masculine ne cessa de formuler, de nombreux arrêts du Parlement consacrèrent ce privilège aux femmes nobles de ces provinces. Dans la famille de Jeanne d’Arc, également, « le ventre anoblit ». Héritière d’un duché pairie, une fille noble transmet à son mari le titre de duc et pair[38].

Celles de ces femmes nobles qui vivent à Paris et à la Cour, et que Rétif de la Bretonne, dans l’essai de classification qu’il essaie de faire des Parisiennes, appelle les femmes de la première qualité, sont, dit le romancier, « moins parisiennes que françaises et moins françaises qu’européennes ». La vie qu’elles mènent est, dit-il, non sans quelques exagérations, la vie que mènent les femmes de même rang dans toutes les cours d’Europe. Vie remplie par l’intrigue, l’étiquette, les cérémonies, « qui en font des êtres artificiels et pétris d’orgueil[39]. »

L’ambition de toutes ces femmes ou filles nobles est, comme celle de leurs frères ou de leur mari, d’avoir une charge à la Cour. Aussi les charges féminines, comme celles des hommes, augmentent-elles dans les proportions démesurées. Il ne se passe d’année sans que, dans la maison de la reine, de Mesdames filles ou Mesdames tantes, de la Dauphine ou des sœurs du roi, de nouvelles ne soient créées. Quand toutes les charges de dames d’honneur ou de dame d’atour sont remplies, vite on crée pour telle dame en faveur une place surnuméraire. En 1774, la reine Marie-Antoinette rétablit, pour son amie intime la princesse de Lamballe, la charge de surintendante de la maison de la reine restée longtemps sans titulaires. « Trop de femelles à la Cour », dit rudement le marquis d’Argenson. La formule revient souvent sous sa plume. « Versailles va être augmentée de femmes, dit-il encore, rien ne ressemble plus à un sérail, tant en chef qu’en suite. Les mœurs n’y sont point trop mauvaises… On n’y voit point le désordre de l’amour. Cette faculté si naturelle a passé en habitude ordinaire, se cache cependant et ne cause plus de mauvais effet à la Cour. Mais le grand article, c’est la dépense. Chacune de ces dames ainsi pourvues reçoit de grosses pensions ; les dames d’atour des princesses gagnent quatre vingt pour cent… On dit que leur café au lait avec un croissant à chacune de ces dames coûte 2 000 francs par an et ainsi de suite[40] ».

Les titulaires de tous ces postes y tiennent jalousement et le roi ou la reine même se résolvent difficilement à déplacer l’une d’entre elles. Lorsqu’en octobre 1749, on désire pourvoir Mme d’Estrades de la charge de sous-gouvernante et dame d’atour de Mesdames au détriment de la titulaire, Mme de la Lande, il faut user avec celle-ci de diplomatie et lui faire entrevoir la nécessité des puissants appuis dont elle a besoin pour assurer le mariage de son petit-fils, pour l’amener à donner elle-même sa démission[41].

Aussi la maison féminine de chaque princesse, celle de la reine, celles des belles-sœurs du roi, celles des filles du roi comptent chacune une vingtaine de dames d’honneur ; elles sont, en même temps que le centre d’intrigues politiques, une très lourde charge pour l’État.

Les femmes nobles de naissance ne sont pas les seules à mener la vie de Cour. Et la fusion entre les classes, qui commence à se manifester dès le xviie siècle, s’aperçoit sous Louis XV plus nettement. Un très grand nombre, parmi les secrétaires d’État, sont d’origine roturière, tels Amelot et Rouillé, ou appartiennent à la bourgeoisie parlementaire, tels Machault ou Chauvelin. Ceux-ci ont pris, pour la plupart du temps, leurs femmes dans la riche, mais moyenne bourgeoisie. Chauvelin, par exemple, avait épousé la fille d’un négociant d’Orléans, M. Demoutiers. Les femmes de Rouillé et d’Amelot appartenaient, elles aussi, à la moyenne bourgeoisie. Le marquis d’Argenson épouse la fille de l’intendant Méliand.

Ces nouvelles nobles conservent d’ailleurs de leur origine un ton et des allures qui les font regarder de haut par les femmes bien nées. On remarque que, pour tenir son rang à la Cour, Mme Rouillé, « affolée du bon air », ruine son mari ; que Mme Amelot, elle, contiune d’avoir comme une petite bourgeoise la préoccupation de son ménage et de sa maison. Le marquis d’Argenson fait au sujet de sa femme la même remarque. Elles n’en sont pas moins reçues à la Cour. Si des bourgeoises pénètrent par le titre ou l’office de leur mari au milieu de la société noble qui leur fait une place de plus en plus large, on voit aussi des jeunes filles de grandes maisons épouser des bourgeois, surtout lorsque ces bourgeois sont de gros financiers. La même année, trois jeunes filles de la plus ancienne noblesse, Mlles de Béthune, de la Tour du Pin, de Rochechouart, épousèrent trois traitants de marque.

Enfin, parmi les femmes nobles qui fréquentent la Cour et les salons, certaines mènent en marge de la société une vie d’expédients. Deux exemples caractéristiques : Mme de Carignan, dont les pressantes démarches obtiennent, pour un mari débauché et malhonnête, des charges qui lui permettent, quoique ruiné, de mener la grande vie[42] ; Mme Cahouet de Villers qui, excipant d’une prétendue amitié de la reine Marie-Antoinette et par le moyen de fausses lettres de change, réussit à extorquer à des marchands ou à des financiers des sommes assez considérables[43].

Aussi la société féminine de la Cour et de la ville est, comme la société masculine, assez diverse par l’origine ; entre les femmes comme entre les hommes, il y a maintes différences de conditions qui se manifestent par une hiérarchie assez stricte et, surtout à la Cour, les complications de l’étiquette, l’extrême importance des questions de préséance.

Toutes ces femmes, cependant, mènent une vie qui, par bien des traits, est analogue, profondément différente au contraire de la vie des femmes nobles qui restent dans leurs terres ou des bourgeoises qui ne touchent ni de près, ni de loin à la Cour.

iv. Les femmes et la nomination aux emplois

Comment se manifeste l’action féminine dans la vie politique et administrative ? D’abord, comme l’ont fait remarquer Montesquieu et Mercier avec une netteté et une profondeur saisissantes, par l’attribution des places et charges de l’État, depuis celle du secrétaire d’État jusqu’à celle de commis des finances. Le nombre des ministres qui doivent leur élévation à des influences féminines est considérable : le cardinal de Fleury mis à part, c’est la plus grande partie des secrétaires d’État du règne de Louis XV ; Ravot d’Ombreval, devenu lieutenant de police grâce à Mme de Prie[44], Chauvelin, élevé grâce à Mme de Mailly[45], Machault amené au pouvoir par Mme de Pompadour et après lui de Puisieulx, de Saint-Contest, de Bernis, Choiseul ; le triumvirat avec son chef le duc d’Aiguillon, amené au pouvoir par Mme du Barry ; le comte de Saint-Germain, de Ségur, de Castries, puis Lomenie de Brienne, imposés à Louis XVI par Marie-Antoinette.

En place, tel ministre, souvent, ne dure que par des intrigues de sa protectrice ou de sa femme.

Ne suffit-il pas, à en croire tel témoin, que la femme d’un ministre se plaise à la Cour pour que le roi maintienne celui-ci en place. Lorsque Rouillé tomba, « sa disgrâce, dit d’Argenson, était depuis deux ans nécessaire ». Mais le roi se refusait à lui demander sa démission. « Ce serait bien s’il se retirait, aurait dit Mme de Pompadour, mais sa femme se plaît à la Cour… et pour ne pas fâcher sa femme, on aimait mieux compromettre les intérêts des plus grandes puissances d’Europe[46]. »

Sans doute, d’Argenson, à son habitude, exagère ; il n’en est pas moins vrai que les influences féminines n’ont cessé de se manifester autour des ministres pour les maintenir en place. Inversement, la plupart des disgrâces ministérielles ont aussi pour cause — sinon profonde et réelle, du moins immédiate et apparente — l’hostilité déclarée d’une femme au pouvoir. Pour ne citer que les plus illustres de ces disgrâces, le comte d’Argenson et Machault succombèrent lorsqu’ils furent en guerre ouverte avec Mme de Pompadour, Choiseul ne put tenir contre Mme du Barry, Turgot et Necker durent en grande partie leur disgrâce à l’hostilité qu’ils rencontrèrent de la part de Marie-Antoinette ou de son entourage. Les faits sont connus, voire classiques. Mais il importe de les replacer dans leur cadre.

Moins connue, moins éclatante que l’action des favorites ou de la reine dans l’attribution des portefeuilles et l’ouverture des crises ministérielles, l’action des femmes n’est pas moins constante, moins efficace lorsqu’il s’agit de pourvoir aux innombrables postes administratifs, militaires, diplomatiques ou religieux qui sont l’apanage des fils de familles nobles ou de grande bourgeoisie. C’est à la lettre ou presque que se vérifient les paroles de Montesquieu que nous avons citées et il faudrait passer en revue toutes les nominations d’ambassadeurs, d’intendants, d’évêques ou de colonels pour montrer, dans toute leur infinie variété, les manifestations de l’influence féminine.

Nominations de généraux ou d’ambassadeurs se font dans l’entourage immédiat du roi et de la reine.

Ce n’est pas faussement que le sentiment populaire attribua à Mme de Pompadour l’élévation des incapables généraux qui perdirent les batailles et ne tinrent même pas l’honneur sauf, au cours de la guerre de Sept Ans : Soubise, de Clermont. Mais ceux qui jetèrent quelques rayons de gloire dans la défaite. Contades, de Broglie, furent nommés dans les mêmes conditions[47].

Mais c’est plus la faveur ou l’amitié personnelle que la capacité qui en est, en définitive et malgré les meilleures intentions, écoutée, et le résultat a condamné dans l’ensemble ce système. Pour la même raison, la France a combattu souvent à armes inégales dans la lutte diplomatique. Combien d’ambassadeurs n’ont d’autres titres que la faveur d’une favorite ou plus tard de la reine ou d’une de ses amies et à combien s’applique ce mot d’un contemporain au sujet de M. d’Adhémar à l’ambassade de Londres, « que rien ne le destinait à un poste si important et par lequel il n’était pas préparé, sinon la faveur de sa protectrice, la comtesse Jules de Polignac[48]. »

Qu’il s’agisse de pourvoir une intendance ou un poste fructueux de commis des finances, c’est l’action féminine encore que nous trouvons présente. Nombre de femmes sont douées, comme Mme Méliand, belle-mère de d’Argenson, d’un véritable génie de l’intrigue qui leur permet de faire nommer leurs maris conseillers d’État !

Mme de Tencin, la maréchale de Mirepoix, Mme d’Estrades, cousine de Mme de Pompadour, la princesse de Conti, Mme de Grammont, sœur de Choiseul, plus tard la comtesse Jules de Polignac et la princesse de Lamballe, voilà, presqu’autant que les favorites, celles qui font pourvoir de leurs places d’innombrables magistrats, commis et fonctionnaires de tout ordre. Il semble d’ailleurs qu’en général, l’attribution des intendances, par exemple, soit restée un peu plus en dehors des intrigues féminines que celle des autres postes. Du moins voyons-nous plus rarement les femmes intervenir dans ces nominations qui d’ailleurs furent relativement peu nombreuses[49]. Nous savons cependant qu’elles n’échappent pas non plus aux intrigues féminines. C’est en partie aux démarches de sa belle-mère que d’Argenson dut son poste d’intendant du Hainaut[50]. Pour les postes moins honorifiques que lucratifs, tels ceux de directeur d’Opéra ou de fermier des jeux, l’intrigue féminine se donne libre carrière. La plupart du temps ce sont les femmes légitimes ou les maîtresses qui obtiennent de leur mari de telles places pour leurs protégés. Enfin, comme le remarque encore Montesquieu, à qui il faut toujours revenir, les femmes agissent non seulement par amour, dilettantisme ou esprit familial, mais par intérêt, et la femme d’affaires, celle qui, plus ou moins secrètement, s’associe avec les traitants et fermiers généraux, est alors un type assez commun[51].

Dans la distribution du bail des fermes et des principales affaires dépendant de l’État, l’action féminine est un levier des plus puissants et fréquemment employé pour le plus grand avantage de leurs intermédiaires par les intéressés. Très nombreuses — aussi nombreuses que les grands seigneurs — sont les femmes de la Cour qui ont des parts — dites croupes — dans les bénéfices des hommes d’affaires. Les femmes de ministres sont les premières naturellement à user ainsi de leur influence. Mmes de Maurepas, Amelot, de Fulvy, déclara un jour Mme de Mailly au cours d’un petit souper du roi, touchaient des pots de vin sur les affaires de la Compagnie des Indes[52]. Parfois, des scandales éclatèrent ; Mme de Listenay, l’une des sœurs de Mme de Mailly, fut convaincue d’avoir touché d’un fermier général la somme de cinquante mille livres[53] ; Mme de Saint-Florentin, que la rumeur publique désignait comme la maîtresse de Machault, fut réputée pour n’avoir aucun scrupule à vendre son influence sur le contrôleur général[54].

v. Les femmes dans les cabales de Cour

Sans doute, n’est-ce pas un trait absolument particulier au xviiie siècle que de voir la femme intriguer pour pousser ses protégés aux charges et emplois de l’État ou même user de son influence pour obtenir des affaires lucratives et, si elle l’a fait plus largement au xviiie siècle, elle l’a fait à d’autres époques également et aussi bien à Rome même, au temps de Cicéron, que de nos jours. Mais ce qui est plus particulier à l’époque qui nous occupe, c’est la place tenue par les femmes dans le jeu des partis, c’est-à-dire dans la vie politique du royaume, presque entièrement concentrée à la Cour. Lorsqu’on essaie d’étudier cette histoire des partis politiques sous Louis XV et Louis XVI, histoire qui serait si intéressante, si instructive et qui n’a pas encore été écrite, on est surpris de voir quelle place les femmes tiennent dans ces partis. Presque toujours, en effet, c’est sur une femme ou plusieurs qu’ils comptent pour faire leur propagande, recueillir des adhésions et triompher. Ce sont les femmes en effet qui, pour la cause que leurs goûts ou leurs intérêts les a portées à choisir, déployaient le plus infatigable zèle et il n’est pas besoin de lire longuement les mémoires et souvenirs pour s’apercevoir que les contemporains tiennent, dans toutes les intrigues politiques, le concours de femmes pour essentiel. Sous la régence, c’est la duchesse du Maine qui est l’âme du parti hostile au régent ; c’est sur elle que comptent les inspirateurs du complot de Cellamare et le parti espagnol. Ne revenons pas sur ce fait bien connu et suivons avec d’Argenson, Barbier, de Luynes, le jeu des partis sous Louis XV.

Au cours du long ministère du cardinal de Fleury, impatiemment supporté à la Cour, les principaux leaders de l’opposition sont, au témoignage d’Argenson et de Barbier, deux femmes : la duchesse de Gontaut et Mme de Tencin. La première, d’une ravissante beauté, la plus belle de la Cour, d’un esprit endiablé et d’une activité fébrile, fit contre le cardinal une guerre de chansons et se laissa attribuer, faussement peut-être, toutes les épigrammes qui couraient contre le vieux ministre. Mme de Tencin est, elle, « la femme du royaume qui, dans sa politique, remuait le plus de monde à la ville et à la Cour[55]. Dans les dernières années du ministère de Fleury, les partis sont composés et répartis de la façon suivante : le parti Fleury et deux autres qui se disputent son héritage éventuel. Le centre du premier est Mlle de Charolais, tempérament d’intrigante peu scrupuleuse qui, « née dans le peuple, eût été voleuse, receleuse et bouquetière[56] ». Elle compte porter au ministère son amant, l’évêque de Rennes, et elle est soutenue par Mme de Mailly qu’elle rapproche du roi. Ce parti ne suit d’ailleurs aucune politique, si ce n’est celle de l’ambition personnelle.

Mme de Tencin, elle, est le leader du parti constitutionnaire[57] qui veut faire strictement appliquer la bulle Unigenitus. Autour d’elle se groupent « quantité de femmelettes se piquant de dévotion et d’ultramontanisme : Mmes d’Armagnac, de Villers, de Gontaud, de Saint-Florentin, de Mazarin[58] ».

Un peu plus tard, on escompte toujours la mort du cardinal et l’on se partage d’avance sa succession. Mme de Tencin travaille pour porter son frère au ministère ; elle groupe presque toutes les femmes de la Cour hostiles au cardinal, s’acquiert par l’abbesse de Chelles, sœur du duc d’Orléans, l’appui de la puissante faction des Orléans, et plusieurs femmes de la Cour tiennent sous la présidence de la duchesse de Mazarin un conseil qui dresse un plan de campagne pour la mort du cardinal. L’arrivée aux affaires du cardinal de Tencin est naturellement la disposition maîtresse de ce plan.

D’autres groupes patronnent puissamment Chauvelin et ce sont des femmes encore en particulier Mme de Mailly, maintenant maîtresse du roi, qui font pour lui une active propagande. Enfin, dès ce moment-là, la reine Marie Leczinska a pris la tête du parti dévot. Aucun de ces partis, d’ailleurs, ne peut parvenir, malgré tous ses efforts, à renverser le cardinal Après la mort de Fleury un parti se groupe autour de Mmes de Mailly et de Vintimille que soutient Mlle de Charolais et qui a réussi à porter au pouvoir Chauvelin. Le parti des Tencin et le parti de la reine font campagne contre lui.

À partir de 1743, commence le règne des maîtresses. Nous verrons plus tard quelle fut leur action personnelle dans le gouvernement. Replaçons-les d’abord dans leur milieu, la Cour, et voyons quelle place elles tiennent dans le jeu des partis.

Mme de Châteauroux qui, sœur de Mmes de Mailly et de Vintimille, obtient après elles la faveur de Louis XV, est le leader du parti belliqueux qui a porté au pouvoir Chauvelin.

Contre elle, sont groupés tous les tenants du parti contraire, en particulier ceux du parti dévot dont les deux piliers restent la reine et Mme de Tencin. Mme de Châteauroux triomphe d’abord, soutenue et encouragée elle-même par la maréchale de Noailles, l’une des femmes politiques les plus actives et les plus remuantes de l’époque ; elle obtient de Louis XV qu’il prenne la tête de ses armées. Les lettres qu’elle lui écrit montrent quels efforts elle déploie pour secouer sa veulerie…[59]. « Vous me tuez, lui dit un jour Louis XV. — Il faut qu’un roi ressuscite », aurait-elle répondu. À peine Mme de Pompadour a-t-elle commencé son long règne que se produit dans les partis un groupement nouveau. Avec la favorite se rangent les tenants du parti parlementaire et janséniste, les hommes d’affaires et financiers et tout le groupe puissant de spéculateurs dirigé par les Paris-Duverney.

En face, toujours le parti dévot qui compte sur la reine et la princesse de Conti. Par la reine on pèse sur le Dauphin, par la princesse de Conti qui a sur son fils une influence très grande, on tient aussi le prince de Conti. Et c’est ainsi que, réunis autour des femmes, se forment des partis d’opposition.

Cependant, la favorite assied solidement son influence, de puissants intérêts se groupent autour d’elle, elle a lié partie avec Machault et tous les réformateurs.

Vers 1748, elle est le centre du plus puissant parti qui soit à la Cour et, par la magie des grâces et des pensions, elle a rallié une grande partie de la noblesse féminine et masculine. Sa cousine, Mme d’Estrades, Mme de Brancas et la duchesse de Charost sont parmi ses soutiens les plus sûrs.

Les partis contraires, cependant, ne désarment pas.

La reine qui, peu contente de son rôle effacé, « a le regret du pouvoir et d’un crédit injuste[60] », reste hostile à la favorite et le parti dévot fonde sur elle ses espoirs. Elle est peu active, il est vrai, et son opposition est plutôt une bouderie silencieuse. Mais le dauphin et Mme de France sont, eux, plus remuants, « attachés aux mêmes principes, nourris des mêmes sentiments, représentant l’espoir des idées dont la reine figurait la défaite et la résignation[61] ». C’est entre le parti de la favorite et les partis dévots une guerre acharnée. Mme de Gontaut, Mme de Tencin et l’entourage de la reine soulèvent contre Mme de Pompadour une guerre de chansons et de pamphlets. Maurepas, convaincu de faire partie de la cabale et d’être l’auteur des épigrammes les plus cruelles contre Mme de Pompadour, est exilé dans sa terre de Bourges. Vainement, sur la convocation de la maréchale de Duras, Mesdames, le dauphin et un grand nombre de femmes ont tenu une assemblée plénière. Elles n’ont pu sauver le ministre.

La guerre de chansons n’ayant pas réussi, on emploie contre la favorite un autre moyen : détourner la faveur royale vers une autre maîtresse. Et les femmes du parti Tencin et Noailles se proposent de jeter dans les bras du roi Mme de la Mark, puis la princesse de Robecq.

Ces tentatives restant sans succès, les espoirs se reportent sur Mme d’Estrade, cousine de la favorite, qui a semblé plaire au roi, et bientôt Mme d’Estrade devient à son tour le leader d’un parti. Tandis que Machault continue de s’appuyer sur Mme de Pompadour, le comte d’Argenson qui, dès son arrivée au ministère, lui a été hostile, qui apparaît comme l’un des soutiens du parti dévot et qui vise le premier ministère, s’appuie sur Mme d’Estrade, qui est d’ailleurs la maîtresse du comte de Maillebois, son neveu par alliance. Pendant quelque temps la faveur de Mme d’Estrade semble balancer celle de Mme de Pompadour, mais, en 1751, Mme d’Estrade est compromise dans l’affaire des Etats d’Artois. Elle est disgraciée, ainsi que Maillebois, et le parti de Mme de Pompadour triomphe.

La lutte entre les partis va prendre plus d’acuité lorsqu’éclate la querelle des billets de confession. La reine a trouvé dans ses filles lorsqu’elles ont grandi des soutiens actifs et dévoués pour sa politique qui est également celle du dauphin, « politique hostile aux nouveautés philosophiques qui s’insinuaient à Versailles, amie du clergé auquel, à défaut d’appui présent et efficace, elle semblait promettre l’avenir[62] ». Mme Henriette a d’abord été l’une des dirigeantes de ce parti et son action a été si grande que sa mort, survenue en janvier 1751, jette dans la consternation le parti dévot[63]. Mais Mme Adélaïde prend à son tour « l’oreille du roi » et son action semble un moment amener l’éloignement de la marquise. L’influence de Mme Adélaïde sur le dauphin est en effet très grande.

Tandis que le roi hésite à prendre parti dans la lutte entre le Parlement et le clergé, dans son entourage on se prononce nettement.

« Mon cher papa, dit un jour la reine à Christophe de Beaumont, continuez à tenir bon pour la soumission à la bulle ou la religion est perdue en France[64]. »

Et la reine, et Mesdames de France, entraînant à leur suite le dauphin, pressent le roi de prendre nettement parti pour les évêques contre le Parlement. Ils ne cachent pas leur antipathie contre les parlementaires. Au cours du premier exil du Parlement, la reine, poursuivie par une vieille plaideuse qui lui demandait l’aumône, se prétendant ruinée par la cessation des fonctions du Parlement, demanda au maréchal de la Motte ce que veut cette vieille folle ? « Que votre majesté fasse rétablir le Parlement. — J’en serais bien fâchée[65] », répondit la reine, que de telles réponses rendaient fort impopulaire à Paris.

Mais « une main souterraine » empêchait le roi de s’abandonner aux ultramontains. Et une double action s’exerçait auprès de lui pour les parlementaires ; d’une part, celle de Mme de Pompadour, d’autre part celle de la princesse de Conti, dont le fils, fort bien en cour, soutient la politique auprès du roi mais qui n’est elle-même que l’instrument de la politique de Chauvelin. Sans doute, un instant, Mme de Pompadour semble évoluer et se rapprocher du parti dévot. Évolution apparente, et en tout cas temporaire ; autour d’elle se groupent de nouveau toutes les forces contraires au clergé et favorables au Parlement. Et, comme elles l’ont fait depuis de longues années, les femmes de la Cour, sans compter celles de la ville, continuent de se passionner pour la querelle entre le Parlement et les évêques. On ne parle plus à Versailles que de la bulle et de la Constitution et, tandis que le comte d’Argenson, chef du parti dévot, espère toujours substituer à la favorite une autre maîtresse, les philosophes et les parlementaires comptent sur la marquise.

Sur ces entrefaites, arrivent de graves événements extérieurs : l’attentat de Boscawen, la divulgation des traités secrets entre la Prusse et l’Angleterre, le renversement des alliances. Les femmes de la Cour, dès ce moment et au cours de la guerre de Sept Ans, se passionnent pour la politique extérieure. Elles parlent traités, action diplomatique, batailles et ne négligeant pas de déployer toute une science stratégique de fraîche date. « Ce que nous faisons, faisait-on écrire par Mme de Pompadour à une de ses amies, nous parlons politique ; nous battons les Anglais[66]. »

Sans doute, beaucoup des femmes qui politiquent alors sont-elles dans le cas de la petite marquise qui arrive un jour toute essoufflée demander à Mme de Pompadour des nouvelles de la guerre et qui, pressée de questions, finit par avouer qu’elle avait à l’armée « un homme aimable à qui elle voulait beaucoup de bien[67]. »

Mais à côté de la favorite, des Mme de Tencin, des Mme de Contant, de vraies femmes politiques, vraies professionnelles de l’intrigue, sont apparues : la maréchale de Mirepoix, qui souvent conseille particulièrement pour la politique extérieure, Mme de Pompasour, la maréchale de Belle-Ile qui, elle-même gouvernée par des directeurs jésuites, gouverne son mari[68], Mme de Puisieulx, la femme de la Cour qui a le plus d’influence sur son mari, non parce qu’il l’aime, mais parce qu’il la craint et qui, au cours du secrétariat de M. de Puisieulx aux affaires étrangères, poursuivit une politique nettement favorable à l’Angleterre[69], la princesse de Talmond, maîtresse de Charles Edouard d’Angleterre et qui, lors de son arrêt d’expulsion, eut seule assez d’influence sur lui pour l’empêcher de résister par la force aux ordres royaux.

Lorsque le duc de Choiseul est arrivé au pouvoir, c’est dans les femmes qu’il trouve pour sa politique les concours les plus puissants : non seulement la marquise de Pompadour, qui l’a fait arriver aux affaires, mais sa femme, la duchesse de Choiseul, la marquise de Romanet, sa belle-mère ; sa sœur, la duchesse de Grammont. Celle-ci surtout, à laquelle il vouait une affection très vive, fut pour lui une auxiliaire intelligente et d’une inlassable activité. Séduisante, spirituelle, possédant un talent rare pour exposer les affaires et les présenter sous le jour le plus favorable, elle fait de sa chambre pendant de longues années (trente années, dit avec quelque exagération Sénac de Milhan), le centre où tout aboutissait et personne à Paris n’était plus instruit de ce qui se passait de plus secret à la Cour. Presque à l’égal de Mme de Pompadour, pour qui elle fut vraiment une puissante rivale, elle dispose des places, des grâces, de la faveur du roi. Mais, chose exceptionnelle à l’époque, elle en use avec une scrupuleuse et jalouse intégrité. Le seul bruit qu’elle a pu participer avec intérêt à une affaire, la détermine à prendre nettement position contre les intéressés. C’est ainsi que, faussement soupçonnée d’avoir eu des diamants de Lally Tollendal, elle pousse à l’arrestation de celui-ci son frère jusqu’alors hésitant et, pour son grand remords, contribue à l’exécution du comte de Lally[70]. « La finesse de son esprit, sa loyauté, sa modestie lui conquirent bien des cœurs, elle fit beaucoup pour créer à son frère un puissant parti, soutenir ses réformes et lui ramener ceux que sa mobilité excessive ou la causticité de son esprit aurait pu lui aliéner[71]. »

De fait, le parti de Choiseul à la Cour fut surtout un parti féminin. Séduisant, spirituel, magnifique, le duc de Choiseul attira à lui les femmes, il devint leur idole et celles-ci firent beaucoup pour répandre à la Cour, à la ville et dans le pays entier sa réputation de grand homme d’État. Le salon de Mme de Choiseul à Paris et à Chanteloup, celui de Mme de Grammont et de Mme de Romanet à Paris, ceux des comtesses d’Egmont et de Brionne, sans compter bien entendu celui de Mme de Pompadour à Versailles et à Louvecienne, voilà un moment les centres principaux de ce parti choiseuliste qui fit figure de grand parti national. Le rapprochement avec l’Autriche, la conciliation avec les parlementaires et la lutte contre les jésuites, l’encouragement aux philosophes, telles furent les « directives » de ce parti qui s’imposa au roi, au pays, à l’opinion.

Il y a cependant un parti hostile à Choiseul qui groupe tous les ennemis du ministre, de sa sœur et de la marquise. Ce parti a son centre à Versailles, chez la reine et Mesdames de France. Celles-ci restent hostiles aux parlementaires, ennemies de l’esprit philosophique, amies malgré tout du clergé. Restant fidèles à la tradition ancienne rompue par le renversement des alliances, elles désapprouvent vivement le mariage autrichien. « Si j’avais des ordres à donner, aurait dit Mme Adélaïde, lors des fiançailles du dauphin, ce ne serait pas pour envoyer chercher une Autrichienne[72]. » Il est curieux de voir sur les lèvres de la tante du roi la même épithète qui, plus tard dans la bouche des femmes du peuple, symbolisera toute leur haine pour Marie-Antoinette.

Les femmes qui avaient tant contribué à élever Choiseul contribuèrent largement à sa chute. Mme du Barry qui ne songeait pas, elle, à faire de la politique, était restée neutre au milieu des cabales de cour et malgré les sollicitations qui lui venaient de tous les adversaires de Choiseul. Mais les femmes, qui avaient toujours eu trop de pouvoir sur Choiseul, lui imposèrent et prirent elles-mêmes une attitude hostile à la favorite. Les grandes dames s’étaient gendarmées déjà lorsque Mme de Pompadour avait été nommée dame d’honneur de la reine. Leur indignation ne connut pas de bornes lorsqu’elles virent une fille du peuple maîtresse officielle du roi. Les femmes les plus en vue du parti refusèrent de lui présenter leurs hommages. « Les Choiseul firent à la maîtresse une guerre de chansons et de vaudevilles[73] » telle que l’avait faite Maurepas à Mme de Pompadour, et sans plus de succès. Le roi s’irrita de voir « braver sa maîtresse jusque dans sa Cour[74] » et écouta les suggestions de Mme du Barry, influencée elle-même par les ennemis de Choiseul. Finalement, Choiseul reçut sa lettre d’exil.

La comtesse de Grammont, les comtesses d’Egmont et de Brionne qui avaient, avec beaucoup d’autres femmes en vue, refusé d’aller présenter leurs hommages à Mme du Barry, tombèrent dans une demi disgrâce.

L’exil eut d’ailleurs été volontaire sinon imposé. Les femmes qui avaient fait la force du parti de Choiseul se détournèrent avec mépris de Mme du Barry. Pendant les premières années de sa faveur, celle-ci et le roi vécurent comme isolés avant d’avoir pu reconstituer autour de la nouvelle favorite une cour nouvelle. C’est, en grande partie, à l’hostilité des femmes du parti de Choiseul qu’il faut attribuer l’impopularité des ministres du triumvirat. Ils furent privés de l’appui de ces cercles féminins, de ces salons qui, même sous Mme de Pompadour, avaient fait la force des ministres et avaient soutenu leur politique. D’ailleurs, la dauphine Marie-Antoinette, mariée par Choiseul, vivait un peu à l’écart, se confinait dans une réserve boudeuse et apparaissait comme l’espoir du parti de choiseuliste.

La mesure principale prise par le triumvirat, l’abolition des parlements, rencontra autant d’hostilité parmi les femmes que parmi les hommes, « Les femmes du parti de Choiseul ne manquèrent pas une si belle occasion de se faire les soutiens de ce qu’elles appelaient les Constitutions fondamentales de l’État. Dans les conversations, les soupers, on ne parlait d’autre chose et les assemblées de société et de plaisir étaient devenues de petits états généraux où les femmes, transformées en législateurs, débitaient des maximes de droit public, des citations historiques, établissaient des principes avec l’assertion et l’audace que leur donne le désir de se faire remarquer[75]. »

Deux groupes surtout donnent le ton : le cercle de la duchesse de Grammont, restée encore puissante et considérée, celui du prince de Conti, toujours entouré de femmes dans sa propriété de l’Isle Adam.

Et cette opinion, si commune au xviiie siècle, que les Parlements faisaient partie de la Constitution fondamentale du royaume, qu’on ne pouvait y toucher sans ébranler l’État, fut soutenue avec autant de passion dans les cercles de la Cour par les femmes que par les hommes ; « on cria à la tyrannie…, les femmes se distinguèrent surtout…, selon elles la monarchie allait s’écrouler, elles ne parlaient des parlements que comme des victimes qu’on égorgeait sur l’autel du despotisme[76]. »

Comme nous le verrons, ce mouvement de résistance gagna les différentes provinces du royaume aussi bien que les différentes classes de la société et les femmes contribuèrent pour une part très large à l’impopularité du nouveau régime et des parlements Maupeou.

Sitôt Louis XV mort, les femmes de la Cour s’agitèrent furieusement autour de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s’efforçant d’obtenir le choix d’un ministre selon leur cœur. Marie-Antoinette et son entourage espéraient faire quitter à Choiseul Chanteloup pour Versailles et le premier ministère. Malgré tous ses efforts, la reine ne peut réussir à faire triompher ses vues. Un autre parti incline pour Machault. Finalement, c’est Mme Adélaïde, très influente alors sur l’esprit de Louis XVI, qui l’emporte. Elle était, nous l’avons vu, hostile au mariage autrichien. Son influence s’exerce en sens contraire de celle de Marie-Antoinette. Celle-ci, qui n’a pas encore conquis une très grande influence sur Louis XVI, ne peut faire revenir Choiseul et, les suggestions de Mme Adélaïde étant écoutées, Maurepas est rappelé[77].

Lorsque, quelques mois après, il s’agit de choisir le contrôleur général, c’est un petit groupe de femmes encore qui contribue puissamment à le patronner. Comme elles s’étaient passionnées vingt ans plus tôt pour les questions religieuses ou peu de temps auparavant pour les questions de droit constitutionnel, les femmes s’enthousiasment pour les idées des physiocrates. C’est Mme de Pompadour la première qui aurait contribué à attirer la faveur royale sur Quesnay ; le petit groupe de femmes physiocrates porte aux nues Turgot et annonce bien haut qu’il sera soutenu dans ses réformes[78].

Cet engouement pour Turgot, les femmes le reporteront peu après sur Necker. Lui aussi sera soutenu par une élite féminine réunies autour de sa femme et plus tard de sa fille et son salon sera le centre de la politique gouvernementale d’abord, puis, après sa chute, de l’opposition.

Cependant et tandis qu’on discute dans les cercles féminins sur la production des richesses, l’impôt foncier et le rendement des terres, les insurgents américains font leur déclaration des droits, puis leur déclaration d’indépendance et l’Angleterre envoie contre eux ses premières armées. Belle occasion, pense-t-on, pour trouver la revanche contre l’Angleterre. Encore une fois les femmes de la Cour sont le reflet et le guide de l’opinion publique.

Elles s’enthousiasment pour les insurgents et, laissant les discussions économiques, ne parlent plus que de leur juste cause. Quand Francklin arrive à Paris, les femmes lui font une réception enthousiaste. Pour le « sauvage », l’homme de la nature aux habits gris et aux souliers plats, on organise fêtes, bals et splendides réceptions. « La plus belle parmi trois cents femmes va poser une couronne de lauriers sur les cheveux et deux baisers sur les joues du vieillard. » La comtesse de Polignac se signale parmi les plus fanatiques des dévotes de la nouvelle idole et Louis XVI qui, non plus que Marie-Antoinette, n’est encore conquis, en prend prétexte pour lui faire une plaisanterie d’assez mauvais goût[79].

Bien que la reine marquât, comme le roi, peu d’enthousiasme pour les Américains, la puissance de l’opinion publique fut assez forte pour le déterminer à laisser Vergennes suivre sa politique. Les femmes de la Cour et de la ville ont puissamment contribué, en cette circonstance, à former l’opinion et à hâter l’intervention.

À partir de la chute de Necker, les influences féminines les plus puissantes sont celles qui s’exercent autour de la reine : Mme de Lamballe et la coterie des Polignac. « Mme de Polignac, dépositaire des pensées les plus secrètes de la reine, disposa pour les plus grands objets du crédit immense que cette princesse avait sur le roi[80]. »

Constamment, la comtesse de Polignac et son entourage interviennent dans la nomination des ministres. Pour porter au pouvoir Calonne, Ségur, Castries, leur assentiment fut nécessaire et parfois la coterie de Mme de Polignac se heurta à l’influence d’autres coteries féminines, par exemple celle de Mme de Maurepas, hostile à la nomination de ces deux ministres. En cette circonstance et en bien d’autres, l’influence des Polignac l’emporta[81].

Cette influence ne s’exerça pas d’ailleurs sans difficulté ; elle rencontra de la part de la reine même de la résistance, particulièrement lorsque les Polignac, sous l’influence de Vergennes, firent créer un comité de finances composé des principaux ministres et où Vergennes était prépondérant[82]. En cette circonstance encore, Mme de Polignac, dirigée d’ailleurs par son amant le comte d’Adhémar qui, devant sa place à Vergennes, lui était tout dévoué, l’emporta.

C’est la coterie des Polignac encore qui contribue à élever Calonne et assez longtemps à le soutenir[83].

Mais au cours et surtout à la fin de son ministère, Calonne est vivement combattu, tant à la Cour qu’à la ville. Et ses adversaires ou successeurs éventuels, Brienne, Necker, sont l’un et l’autre soutenus avec vigueur par les cercles féminins. « À la veille de la Révolution, écrit de Ségur, tous les partis, parti Calonne, part Necker, parti Brienne, parti novateur, tous sont soutenus par des femmes[84]. Ce sont elles qui font l’opinion publique et qui, par conséquent, disposent du sort des ministres. Mais, dit encore Ségur, elles n’ont aucune grande idée, aucune passion noble…, leur influence s’exerce pour des buts mesquins. Comme le reste de la société, elles ont rapetissé et leur règne est sans éclat. »

Ainsi, de la Régence à la veille de la Révolution, les femmes de la Cour ont exercé une action politique qu’il n’est pas exagéré de considérer, d’après tous les témoignages des contemporains, comme aussi importante au moins que celle des courtisans. Mais, comme ceux-ci eux-mêmes, et plus encore, les femmes membres influents ou chefs de coterie politique et même dans certains cas leaders apparents de partis, ne furent la plupart du temps que les instruments, intelligents et actifs, certes, mais souvent inconscients, de personnalités qui, placées à la Cour, au ministère et parfois se tenant officiellement à l’écart de la politique, purent, par elles, influer sur le souverain, le ministère et la marche générale de la politique. Celles-ci, nous avons vu, — et c’est le cas de la reine, de son groupement et de toutes les dévotes — sont dirigées par le clergé ultramontain, ou — comme Mme de Belle-Isle — par les jésuites[85].

D’autres — c’est le cas de la comtesse d’Estrade, par exemple — servent aux desseins d’un ambitieux comme le marquis d’Argenson qui vise le pouvoir personnel et veut convertir le roi à une politique despotique et à un coup de force contre les parlements. Celles-là mettent leur activité au service d’un ministre qui, comme Vergennes ou Calonne, veut obtenir la prépondérance sur ses collègues et être, en fait, premier ministre.

D’autres, fort nombreuses, sont poussées en avant par les parlementaires, les philosophes ou les financiers[86]. Ainsi en fût-il des femmes qui entouraient Mme de Pompadour, de celles qui exaltèrent et contribuèrent à élever Turgot et Necker.

Les plus clairvoyants parmi les contemporains ne se font d’ailleurs pas d’illusions sur le rôle véritable des femmes, et d’Argenson note fort bien que les femmes servent, parfois inconsciemment, les partis qui, par leur moyen, se livrent à une guerre sournoise et cruelle marquée de mille noirceurs et « des ingratitudes atroces », et que lorsqu’un homme, un parti veut influer sur le roi ou sur un ministre, il lance en avant une femme qui, avec souplesse et intelligence d’ailleurs, préparera pour lui le terrain.. Et un homme comme Besenval, dont la pénétration est certes bien moins grande que celle du clubiste de l’Entresol, notera fort justement, lorsqu’il parle de l’action politique de la comtesse de Polignac, qu’elle n’ose prendre une décision sans connaître l’avis de son amant, le comte d’Adhémar, « s’étant trop mise dans ses liens pour penser autrement que lui[87] ». Bien que la plupart des contemporains et Goncourt après eux aient cru voir, dans le gouvernement féminin, le ressort de toutes choses, les femmes, quelle qu’aient pu être leur activité, leur intelligence, leur bon sens, n’ont été la plupart du temps que les instruments dont se sont servis d’autres personnalités souvent tenues dans l’ombre pour influer sur le gouvernement et l’opinion. Il n’en est pas moins vrai que la part prise par les femmes aux intrigues de la Cour et de la ville est un trait original de la vie politique du xviiie siècle.


vi. Politique personnelle féminine
(Mme de Pompadour et Marie-Antoinette)

Certaines femmes, cependant, en ce siècle des favorites et des reines-maîtresses comme Marie-Antoinette, n’ont-elles pas eu une politique personnelle et dans quelle mesure ? C’est ce qu’il s’agit maintenant de déterminer.

« La marquise de Prie, au dire de Barbier, gouverna l’État pendant deux ans…, elle eut du génie et de l’ambition, disposa de toutes les places » ; mais eut-elle véritablement une politique personnelle ? Il semble bien qu’on doive répondre non et qu’elle ait seulement mis son intelligence, son habileté, sa séduction et son esprit d’intrigue au service du duc de Bourbon[88].

Les premières maîtresses de Louis XV n’exercèrent, elles, aucune action politique. Mme de Mailly, peu ambitieuse pour elle-même, aimant le roi d’un amour désintéressé[89], bien que « haute comme les nues », n’eut pas le désir de faire de la politique. Sans doute elle se laissa entraîner dans le parti de Mme de Charolais, puis dans celui des Noailles et des Tencin, puis de Chauvelin et appuya ceux qui combattirent Fleury. Son influence ne put cependant prévaloir contre celle du ministre ni, malgré l’espoir que les successeurs de Fleury mettaient en elle, obtenir non plus que sa sœur, Mme de Vintimille, le renvoi du cardinal. Louis XV, alors, semblait bien décidé à ne pas laisser une femme quelle qu’elle fût influer sur les affaires publiques. « Sire, dit, en 1739, le cardinal au roi, je n’ai qu’une grâce à demander à Votre Majesté, c’est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, à savoir que si jamais Votre Majesté écoutait les femmes sur les affaires, Elle et son État étaient perdus sans retour[90]. »

Rappelant le soir même à Mme de Charolais sa conversation avec le cardinal, le roi disait à son intrigante interlocutrice (et l’intention était évidente) : « Si jamais une femme me parlait d’affaires, je lui fermerais ma porte au nez sur-le-champs. »

« Le roi, écrit alors d’Argenson qui relate la scène (octobre 1739), ira encore plus loin qu’Henri IV dans sa répugnance à laisser les femmes se mêler d’araires sérieuses. » Rarement prophétie fut démentie d’une façon plus éclatante par les faits.

Dès le moment où Mme de Pompadour fut maîtresse déclarée du souverain, elle sut prendre sur lui un ascendant que n’avait eu jusqu’alors aucune de ses maîtresses, que n’avait eu nul homme d’État, sans excepter même le cardinal de Fleury.

Quelles sont les causes de cet ascendant ? Elles nous apparaissent comme assez complexes. C’est d’abord, sans doute, l’attrait physique que, dès le jour de la première entrevue, le roi ressentit pour sa maîtresse qui, effectivement, pouvait passer lors de sa présentation pour l’une des plus jolies femmes et des plus gracieuses de la cour. Mais il semble bien que chez Louis XV, le plus volage des hommes pour l’amour physique, cet attrait sensuel ait passé assez vite.

La marquise, lassée par les pratiques de l’existence de Cour, par la vie de déplacements continuels que lui imposait XV, sans compter par la préoccupation épuisante de maintenir son crédit, vit de bonne heure son teint jaunir, ses traits se creuser, sa poitrine tomber et maigrir. D’autre part, certaines confidences fort suggestives qu’elle fit à plusieurs de ses amies nous la montrent comme très froide et s’efforçant, par toutes sortes de moyens médicaux ou culinaires, de donner plus d’ardeur à ses sens engourdis et fort préoccupée de cette infirmité susceptible à la longue de détacher d’elle son amant[91].

De fait, dès 1750, Louis XV lançait déjà autour de lui des regards de convoitise sur les jolies femmes de la cour, même sur les amies de la favorite comme Mme d’Amblimont qui, avec une fidélité à l’amitié fort méritoire en l’espèce et extraordinaire à l’époque, repoussa les avances du roi, ou Mme d’Estrade, qui n’eut pas, elle, la même prudence et paya de la disgrâce ses tentatives pour supplanter Mme de Pompadour. Si les intrigues de cour n’aboutirent pas, le roi se dédommagea du moins avec des filles du peuple, telle Mlle Murphy, qu’il entretint plusieurs années dans une petite maison, dont il eut un enfant, et à qui succèdent bien d’autres maîtresses.

Ces passades du roi donneront aux ennemis de la marquise de nombreux et faux espoirs. Il n’est pas d’année, à partir de 1746, où le bruit ne se répande à la Cour, à la ville, que la favorite sera bientôt congédiée, qu’une autre femme, Mme d’Estrade, ou Mme de la Marck, ou la princesse de Robecq, ira incessamment la remplacer dans la faveur royale, que son « crédit est sur son déclin » ou « sur son couchant ».

Ainsi avait-on dit naguère du cardinal de Fleury. Comme celui-ci, cependant, Mme de Pompadour resta en faveur jusqu’à sa mort.

Pour étrange qu’apparaisse à première vue l’assimilation, peut-être est-ce pour des raisons de même nature que Louis XV maintint à l’un et à l’autre toute sa confiance. Si volage qu’il fût en amour, Louis XV était constant en amitié. Il resta toute sa vie assez timide, lent à se lier, répugnant à voir autour de lui de nouveaux visages. Et les habitudes eurent sur lui une force très grande. Habitué dans sa jeunesse au cardinal de Fleury, Louis XV le fut dans son âge mûr à Mme de Pompadour « Le roi vous est attaché par les chaînes de l’habitude », dit un jour Mme de Brancas à Mme de Pompadour, qui lui faisait part de ses inquiétudes sur le maintien de la faveur royale[92]. La remarque était d’une très juste psychologie. Lors même en effet qu’à partir de 1756 tout lien sensuel eût été rompu entre le roi et la marquise de Pompadour, les espoirs de ceux qui aspiraient à la remplacer furent vains ; elle conserva dans le cœur, dans l’esprit du roi, une place prépondérante. C’est qu’elle fut alors pour lui une amie, une confidente, la plus dévouée des amies, la plus sûre des confidentes. Or, Louis XV, sceptique, qui méprisait les hommes et, notait d’Argenson, « suivait les courtisans sans les aimer », vécut avec la hantise perpétuelle et souvent justifiée que tout à sa Cour conspirait à le tromper. « Lorsque je jette les yeux sur un homme pour en faire un ministre, dit-il un jour à Mme de Pompadour, il semble que tout le monde s’accorde, loin de guider mon choix, pour me dissimuler tous ses défauts et me le représenter comme l’homme le plus éminent du royaume[93]. »

Aussi Louis XV, qui cependant garda assez longtemps ses ministres, toujours par habitude et par horreur des nouvelles physionomies, n’eut cependant en aucun d’entre eux une confiance absolue. Aussi trouva-t-il ou crut-il trouver dans Mme de Pompadour ce que, à un moindre degré, il avait trouvé dans son ancien précepteur, l’amitié désintéressée, la sûreté des conseils. Il fallait au roi quelqu’un auprès de qui il put au besoin s’épancher librement. « Il faut à notre maître des roseaux comme à Midas pour aller dire ce qu’il doit taire, débonder sa mémoire et son cœur…, et cette confidente ne peut être qu’une femme[94]. »

Or, il ne pouvait trouver ce confident intime et sûr ni auprès de la reine, enfouie dans une dévotion étroite, et les préoccupations d’un épais matérialisme, ni dans le dauphin, systématiquement hostile, ni même dans Mesdames de France, trop jeunes pendant la plus grande partie du règne, ni dans aucun des ministres. Mme de Pompadour, au contraire, intelligente, avisée, pleine de bon sens, femme de tête dans toute l’acception du terme et dont la recherche de l’intérêt personnel et l’ambition n’empêchaient en rien un amour sincère pour le roi, tint à merveille ce rôle de confident et de conseiller.

À plusieurs reprises, en effet, Louis XV dévoila à Mme de Pompadour ce qu’il ne fit jamais à ses ministres, ses pensées les plus secrètes ; devant elle, il « débonda » son cœur souvent ulcéré par la bassesse des courtisans et les résistances du clergé ou des parlementaires, la médiocrité des ministres.

Parfois, il la mit au courant de ses vues les plus cachées sur la politique intérieure ou extérieure du pays. Il trouva en elle un réconfort, un appui, un conseil. « Elle est, note d’Argenson, en 1756, le centre des consolations royales pour les affaires… C’est avec elle seulement et son entourage qu’il se sent en sûreté. »

Aussi Mme de Pompadour fut-elle amenée par le seul fait que le roi dès l’abord la prit comme confidente de ses soucis politiques, à s’occuper des affaires de l’État.

L’évolution qu’elle subit à ce point de vue est assez curieuse. Elle se contenta d’abord de profiter de sa situation pour faire obtenir à son entourage de financiers de fructueuses affaires et s’enrichir elle-même. Elle apparaît à la Cour comme la représentante des fermiers généraux, des financiers, les Paris-Duverney et Montmartel, les Bouret et, si elle n’introduisit pas, comme le veut Sénac de Meilhan[95], la mode chez les femmes de la Cour de s’intéresser aux affaires financières (maints exemples nous montrent que cette mode existait bien avant elle), contribua cependant à la répandre et à la développer.

À partir de 1747, elle intervient plus directement dans les affaires. Lorsque Machault d’Arnouville devient contrôleur général, on attribue avec quelque raison cette nomination à l’influence de la marquise. Dès ce moment, elle a pris dans les affaires financières une grande influence, non sans résistance de la part du roi, il est vrai.

Peu à peu, cette influence s’accroît et, dès 1748, elle s’est arrangée pour écarter du souverain toute autre influence que la sienne. « Du temps du cardinal, écrit à cette date d’Argenson, on pouvait encore faire passer quelques mémoires ou avis. Mais Mme de Pompadour tient tous les valets, tant les grâces, l’argent des Paris, l’obsession étaient terribles[96]. »

Cette influence grandit encore lorsqu’elle a réussi à faire renvoyer Maurepas et, à partir de ce moment, les contemporains voient en elle un véritable ministre.

« Elle est un vrai ministre en ce qui concerne l’intérieur, écrit Barbier en 1749. » « La favorite est un premier ministre », écrit à cette même date d’Argenson, et le mot revient vingt fois sous sa plume.

Jusqu’à quel point cette assertion est-elle justifiée ? Mme de Pompadour fut-elle vraiment premier ministre et eut-elle en effet une politique personnelle ?

Sans refaire l’histoire de la marquise, qui a été faite mais d’un autre point de vue, essayons du moins d’élucider cette question. Que, du moment où elle réussit à faire exiler Maurepas jusqu’à sa mort, la favorite ait bien tenu le rôle d’un premier ministre, les témoignages des contemporains ne permettent pas d’en douter. Pendant les cinq premières années de sa faveur, elle est apparue à la Cour comme la représentante d’un parti, le parti de la finance, comme l’instrument dont se servait ce parti pour influer sur les affaires de l’État. Mais, note d’Argenson, en 1750, « la marquise de Pompadour vole de ses propres ailes et n’a plus de conseil connu ».

À partir de cette date, en effet, nous la voyons suivre une politique de plus en plus indépendante vis-à-vis des ministres qu’elle a contribué à élever et sur lesquels elle s’appuie ou qu’elle combat, suivant les besoins du moment sans jamais s’inféoder entièrement ni pour longtemps à aucun. Vis-à-vis du roi qui la met au courant de toutes les affaires importantes de l’État, elle joue bien en effet le rôle du traditionnel premier ministre.

Ce rôle, elle se met en état de le tenir en s’instruisant de la politique. Nous l’avons vue, suivant d’Argenson, faire son livre de chevet des mémoires de Torcy et « faire la savante en politique ». Elle est décidée, lui fait dire l’auteur de ses mémoires apocryphes, « à étudier la science du gouvernement dans la théorie et dans la pratique ».

Et son instruction politique est bientôt assez complète pour qu’elle apparaisse au courant de toutes les affaires de l’État, et en puisse discuter avec autant de compétence que le roi ou n’importe lequel des ministres.

De plus en plus, elle apparaît aux j^eux du roi comme la personne sûre à laquelle seule il peut se confier, à laquelle seule il peut demander des conseils désintéressés. À travers les mémoires du temps, on peut suivre l’affermissement et l’extension de son influence. On parle d’elle d’abord comme d’une favorite qui, telle Mme de Mailly, est à la tête d’un parti. Puis elle apparaît comme un ministre et bientôt comme un premier ministre. Loin de vouloir tenir secret ce rôle de la favorite, Louis XV semble vouloir le rendre public, officiel. Les ministres, pour discréditer Mme de Pompadour, font courir le bruit que le conseil se tient chez elle. Le roi laisse dire, enchanté que la marquise passe pour un premier ministre. « Il plaît à notre maître, écrit d’Argenson, que Mme de Pompadour soit premier ministre et qu’elle en ait l’apparence extérieure. »

Remarque curieuse et qui jette un jour singulier sur la psychologie de Louis XV. Pourquoi tient-il que sa favorite apparaisse officiellement comme le premier ministre ? Sans doute pour montrer à ses ministres à ses courtisans son mépris, pour bien marquer aux yeux du monde qu’avec la marquise seule, il se trouve en confiance.

De fait, Mme de Pompadour, entre les mains de qui le roi remet sa volonté, possède en effet toutes les attributions d’un premier ministre. Elle choisit les ministres ou du moins les fait choisir par Louis XV, les évinçant lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec sa ligne de conduite ou lorsqu’ils menacent de prendre assez d’influence pour la supplanter auprès du roi. Puisieulx, Saint-Contest, Bernis, Choiseul, tous les ministres des affaires étrangères pendant vingt ans sont appelés au pouvoir sur ses indications. Elle fait donner la marine et les sceaux à Machault, dispose de la maison du roi et du contrôle général. D’autre part, elle obtient le renvoi de ceux dont l’influence lui paraît gênante. Non seulement elle réussit à faire écarter de la Cour les candidats au premier ministère, comme le duc de Richelieu qu’elle fait reléguer dans son gouvernement du Languedoc, mais après une lutte de plusieurs années, elle réussit, nous l’avons vu, à faire exiler Maurepas. Un concurrent plus sérieux sur git en la personne du comte d’Argenson, qui aspire au ministère et semble quelque temps près de réussir. Le comte d’Argenson se démet en 1757. Machault, Bernis, qui sont les créatures de la marquise, disparaissent à leur tour lorsqu’ils apparaissent comme détachés de leur protectrice (c’est le cas de Machault après l’attentat de Damiens) ou lorsqu’ils prétendent suivre une politique personnelle qui ne cadre plus avec la sienne (c’est le cas de Bernis après nos premières défaites de la guerre de Sept Ans). C’est qu’en effet, Mme de Pompadour apparaît non seulement comme choisissant ou déplaçant les ministres, ce que pourrait faire, ce que firent en fait d’autres favorites, mais comme subordonnant ces changements ministériels à une politique générale et assurant ou essayant de maintenir dans sa politique extérieure ou intérieure une continuité et une unité de vues et de direction qu’à d’autres époques un premier ministre ou un président du conseil se préoccupe d’assurer. C’est justement ici que nous devons nous demander si Mme de Pompadour eut véritablement une politique personnelle et quelle fut son attitude en face des grandes questions qui se posèrent au cours de son gouvernement. Eut-elle une politique suivie répondant à une conception qu’elle se serait faite du pouvoir royal ou fut-elle seulement le jouet des événements et des partis ?

Il semble bien qu’en réalité Mme de Pompadour ait eu réellement une politique personnelle. Sans la suivre dans le détail, ce qui serait refaire l’histoire du règne de Louis XV, contentons-nous d’en relever les principaux traits et, si possible, les idées directrices.

Dès son arrivée à la Cour, nous l’avons vu, Mme de Pompadour apparaît comme la représentante des financiers, c’est-à-dire de la haute bourgeoisie unie par de nombreuses alliances au monde parlementaire, volontiers libérale et amie des philosophes, peu favorable au clergé.

Elle porte au pouvoir Machault, l’homme des réformes financières, décidé à lutter contre les privilèges de la noblesse, ceux du clergé et à s’opposer à l’extension indéfinie des biens ecclésiastiques. Pendant presque toute la durée de la faveur de Machault qui, grâce à la marquise, fut porté au ministère de la marine et élevé plus tard à la dignité si enviée de chancelier, le ministre et la favorite furent à peu près constamment d’accord. Sans doute à certains moments Machault, sous l’influence de sa maîtresse, Mme de Saint-Florintin, semble-t-il aiguiller vers le parti de Maurepas. Mais cette velléité d’indépendance est de courte durée. Bientôt, au témoignage de tous les contemporains, Machault est étroitement lié à la marquise et par la communauté des intérêts et par l’identité des vues politiques. Le contrôleur général et sa protectrice ont mis la main sur les finances du royaume. « Celui-là permet à celle-ci de prendre sur quittance tout l’argent qu’elle veut[97] ». L’un et l’autre s’associent pour distribuer fructueusement fermes et croupes. Les gros fermiers généraux comme Bouret, dont la fortune commence après la retraite d’Helvétius, sont leurs créatures[98]. D’ailleurs, Machault a su inspirer au roi une confiance personnelle assez grande et, par une manœuvre qui montre bien la complexité de cette politique de cour, la marquise, aux rares périodes où sa fortune lui paraît menacée, se soutient par le crédit de Machault… « Elle fait croire au roi qu’il a besoin d’elle et de son parti pour se maintenir contre des ministres qui le trahissent pour les prêtres, pour la bigoterie et pour la famille royale[99]. »

Avec Machault, Puisieulx, Montmartel et quelques hommes à elle, Mme de Pompadour a constitué une sorte de conseil restreint et c’est seulement auprès de ce conseil tenu parfois, nous le savons, chez la marquise et « centre des consolations royales, pour les affaires », que le roi se trouve en sûreté ; « ce sont d’autres lui-même[100]. »

Au regard des contemporains, la marquise, Machault et leur comité apparaissent bien comme les représentants d’une politique. Cette politique se définit nettement par contraste : en face de Machault, en effet, s’élève dans le ministère une puissance rivale : le comte d’Argenson, ministre réformateur dans son département de la guerre et qui, tenant par ses relations de famille quelques-uns des postes importants de l’État, placé à la tête d’un parti nombreux à la Cour et à la ville, rêve de jouer les Louvois et d’arriver officiellement au premier ministère.

La politique du comte d’Argenson peut se définir ainsi : soutien du trône et de l’autel. Il veut maintenir toutes les prérogatives royales en face du Parlement et rêve déjà du coup d’État qui sera exécuté par d’Aiguillon : la suppression des Parlements et leur remplacement par des conseils royaux.

Contre les parlementaires, contre le peuple qui le cas échéant les soutiendrait, il est prêt à employer la force.

Au point de vue religieux également, sa politique est en tout comparable à celle de Louvois. Il veut maintenir rigoureusement l’unité confessionnelle, pousse les gouverneurs de province à un retour de rigueur contre les protestants ; il veut faire strictement exécuter contre les jansénistes les dispositions de la bulle Unigenitus.

Combattre le jansénisme, c’est d’ailleurs une manière encore de combattre le Parlement. Naturellement il est approuvé, soutenu par le parti dévot, les jésuites, la camarilla de la reine et du dauphin, Mme de Pompadour et son parti ont pris, eux, l’exacte contrepartie de ces idées. Ils sont partisans d’une politique modérée destinée à amener si possible la réconciliation entre les partis politiques et religieux. En face des Parlements, leur attitude est en général assez conciliante. Ils s’efforcent d’éviter les coups d’État contre les Parlements, font différer, le plus longtemps qu’ils le peuvent, les mesures de rigueur contre ces assemblées et, lorsque cependant le Parlement a été envoyé en exil, font tout leur possible pour y mettre fin. Sans doute, Mme de Pompadour ne triomphe-t-elle pas toujours facilement de la prévention quasi instinctive du roi contre les Parlements qui, pour lui, sont des assemblées de républicains[101], et de la politique antiparlementaire du comte d’Argenson. Sans doute elle-même, lorsqu’elle est devenue dame du Palais, se rapprocha-t-elle quelque peu du parti dévot et laisse-t-elle s’affaiblir son zèle parlementaire. Cependant sa politique semble sur ce point assez nette. Comme le montre l’entrevue qu’elle eut en 1755 avec le président de Ménières, lorsqu’elle même s’improvisa négociatrice entre le gouvernement et le Parlement, elle n’entend pas laisser celui-ci s’affranchir de l’autorité royale. Si elle prétend ramener les parlementaires au sentiment plus juste de cette autorité, du moins semble-t-elle attendre de bons résultats pour le pays de la réconciliation du roi et des parlementaires. C’est finalement d’ailleurs sa politique qui triomphe. De 1755, date du dernier exil du Parlement, jusqu’au coup d’État de Maupeou, la couronne et le greffe vivent en relative bonne intelligence. Avec l’exil de d’Argenson, que d’imprudentes paroles et une bienveillance déclarée pour les ennemis de la favorite, telle Mme d’Estrade, avaient compromis, et qui avait démasqué hâtivement ses batteries après l’attentat de Damiens, le chef du parti antiparlementaire, le promoteur des coups d’État a d’ailleurs disparu. Chez aucun autre ministre désormais la favorite ne rencontrera de résistance marquée et son pouvoir sur l’esprit du roi s’exercera sans obstacle.

S’il fallait en croire ses mémoires, apocryphes sans doute mais qui représentent du moins une opinion contemporaine sur son gouvernement, elle aurait poussé le roi vers les réformes lui alléguant les heureux exemples de la Moscovie et du Brandebourg. Mais Louis XV aurait refusé alléguant que, dans un corps malade comme la France, les remèdes risqueraient de faire plus de mal que de bien.

Que ces affirmations répondent vraiment à l’attitude de Mme de Pompadour, c’est possible si on les contrôle par le témoignage du marquis d’Argenson, qui, pourtant ennemi de Mme de Pompadour, parlant d’elle, à plusieurs reprises, sans indulgence et lui imputant le mauvais état des affaires, déclare cependant : « Il sort quelques bonnes choses de cette boutique de la favorite, elle adoucit les coups de despotisme des ministres, c’est par elle que le roi s’est accommodé avec le Parlement…, c’est elle qui a jeté le roi dans les partis de douceur et d’équité. Cela se fait si vous voulez dans le dessein de contredire mon frère qui est pour le despotisme et pour les troubles qui y mènent. Mais cela va cependant pour le bien des peuples[102]. »

Dans les affaires religieuses, si étroitement liées aux questions politiques, et qui donnèrent aux différends entre le Parlement et la couronne les principales occasions de se manifester, l’attitude de Mme de Pompadour est à peu près identique.

Sans être ouvertement favorable aux jansénistes, elle poussa du moins le roi à ne pas prendre contre eux des mesures de rigueur. Sans doute, peut-on attribuer à son influence la déclaration royale du 8 octobre 1754 ordonnant le silence sur la bulle et s’efforçant (1) d’amener l’apaisement. Vers la fin de sa vie, d’ailleurs, elle prend sur les questions religieuses une position plus nette. Malgré ses efforts pour se faire accepter de l’entourage de la reine, celle-ci, le dauphin, leur cour et tout le parti dévot continuent à mener contre elle une guerre sourde, après comme avant le renvoi du comte d’Argenson. Dès 1757, elle s’est aperçue de l’inutilité de ses tentatives de conciliation et, soupçonnant non sans raison derrière la cabale de la reine et du dauphin, l’influence des jésuites, devient franchement hostile à ceux-ci et aux ultramontains. Un peu avant l’attentat de Damiens, ceux-ci, apercevant combien peut leur être dangereuse la malveillance de la favorite, dépêchent auprès d’elle Mme de Chiron, porteur de menaces à peine dissimulées.

« Pourquoi, aurait dit à celle-ci une de ses amies, la marquise est-elle opposée aux jésuites ? Je vous assure que toute puissante qu’elle est, elle pourrait s’en trouver mal… Conseillez-lui des ménagements. — Votre amie, repartit la marquise à Mme de Chiron qui lui rappelait ses paroles, est déléguée par les révérends pères[103]. »

Et poursuivant sa politique de juste milieu, elle conseille, après l’attentat de Damiens, l’exil de l’archevêque de Paris dont l’intransigeance suscite l’agitation parlementaire.

Après l’arrivée au pouvoir du duc de Choiseul qui marque un accroissement du crédit de la marquise[104], le gouvernement laisse le Parlement poursuivre sans obstacle une politique nettement hostile aux jésuites et aux ultramontains.

Quel fut dans la destruction des jésuites le rôle exact de Mme de Pompadour ? Un historien moderne prétend que la favorite, non plus que Choiseul, n’eut dans cette affaire de rôle actif. L’un et l’autre, dit-il, se contentèrent de laisser faire le Parlement[105]. Et pour ce qui concerne la favorite, cette vue semble confirmée par Sénac de Meilhan[106]. Pour lui, Mme de Pompadour ne fut pas, au cours de cette affaire, poussée par la haine personnelle contre les jésuites, mais par l’influence de Choiseul.

Le parti dévot, lui, n’en jugea pas ainsi et attribua à la favorite qu’il soupçonnait depuis longtemps d’hostilité à son égard, la persécution.

Au cours de l’examen des constitutions et des débats du procès devant le Parlement de Paris, Mme de Pompadour aurait reçu (s’il faut en croire ses mémoires et ses lettres apocryphes) un très grand nombre de lettres de curés, d’évêques et de l’archevêque de Paris lui-même la suppliant d’arrêter l’action du Parlement. Elle aurait toujours refusé d’y faire la réponse qu’ils attendaient.

Sans que nous ayons sur ce point des preuves formelles, il est j donc vraisemblable que, si Mme de Pompadour n’agit pas directement contre les jésuites, du moins empêcha-t-elle le roi de s’opposer aux mesures prises contre eux par le Parlement. Comment ne pas croire que cet état d’esprit du roi qui, s’il adoucit l’arrêt du Parlement condamnant les jésuites, ne fit du moins aucune tentative pour les sauver, ce ne soit pas Mme de Pompadour qui l’ait créé ? Il semble bien qu’il faille modifier le point de vue de M. de Nolhac suivant lequel elle n’aurait joué dans la destruction des jésuites aucun rôle.

« Je reçois un gros paquet de lettres d’évêques, lui fait-on écrire à une de ses amies, je vais prier ces évêques de me laisser tranquille et de me donner leur sainte bénédiction. »

« Pour vos jésuites, aurait-elle mandé à l’archevêque de Paris, je les abandonne à la justice du Parlement… Il me serait impossible de les servir et, quand je le pourrais, je ne le voudrais pas… Je vous prie donc, Monseigneur, de laisser le roi en paix et de vous souvenir que vous êtes sujet avant d’être évêque. » On peut admettre que ces lettres qui parurent du vivant même de la favorite sont l’écho parfois fidèle des opinions contemporaines sur Mme de Pompadour et parfois de faits réels.

Son attitude n’est-elle pas d’ailleurs très cohérente ? Ennemie des jésuites, amie des parlementaires et sinon amie des jansénistes, du moins défavorable à une politique de persécution contre eux, Mme de Pompadour est également amie des philosophes ; les biographes de Mme de Pompadour l’ont déjà dit et le fait est assez connu pour que, puisqu’il ne s’agit pas de refaire la biographie de la favorite, nous ne voulions pas y insister.

Mais rappelons entre autre deux traits :

Les démarches qu’elle fit pour obtenir que d’Alembert, pensionné du roi de Prusse, le fût pour une somme double du gouvernement français. Or, d’Alembert n’est-il pas l’un des hommes les plus représentatif de l’Encyclopédie et de l’esprit encyclopédiste ? On sait d’ailleurs que Mme de Pompadour favorisa activement cette Encyclopédie dont elle fut lectrice assidue, vanta les avantages à Louis XV et dont, pour que le nom de la marquise soit dans la postérité, lié à celui de l’œuvre émancipatrice, on voit sur la toile de la Tour deux tomes à portée de sa main.

Si Quesnay, le père des physiocrates, dut, quoi qu’en dise Goncourt, sa faveur autant à la sympathie personnelle qu’éprouvait pour lui le roi qu’à la bonne volonté de la favorite, du moins celle-ci intervint-elle en faveur du marquis de Mirabeau, lorsqu’en 1760 son ouvrage sur la Théorie de l’impôt l’eut fait enfermer à Vincennes[107].

Trait plus caractéristique encore :

Elle s’intéresse à l’affaire Calas et, lorsque le malheureux a été condamné par le Parlement de Toulouse, collabore avec Voltaire à l’œuvre de réhabilitation.

Elle passait pour avoir lu au roi des morceaux des ouvrages composés en cette circonstance par Voltaire et avoir promis au philosophe qu’elle emploirait tout son crédit en faveur des innocents[108].

Le rapprochement de tous ces faits d’indications comme celles que nous trouvons dans les mémoires apocryphes de Mme de Pompadour au sujet des réformes montrent que la favorite eut bien une politique personnelle. Sans doute, cette politique ne fut pas poursuivie avec rigidité, logique et parfaite harmonie et fut bien souvent subordonnée au souci de rester en faveur, contrariée par les haines personnelles, parfois mesquines, soumises à des impulsions capricieuses de jolie femme froissée.

L’exil de Machault et celui du comte d’Argenson, au moment où avait déjà commencé la guerre de Sept Ans, furent des fautes, les amis les plus dévoués de la marquise le reconnaissent[109].

Il n’empêche qu’elle n’ait poursuivi une politique dont toutes les parties semblent assez bien liées et que, comme l’ont remarqué, nous l’avons vu, ses ennemis eux-mêmes, elles n’ait voulu la réconciliation entre les partis, la tolérance, peut-être des réformes.

N’oublions pas en effet que Machault et Choiseul ont été choisis par Mme de Pompadour premier ministre et que l’idée première d’une des plus importantes réformes de d’Argenson, la création de l’École militaire, lui doit être attribuée. Elle représente donc en face du parti de la résistance, dirigé par la coterie de la reine et du dauphin et le comte d’Argenson, un parti de mouvement. Et à son action si mal jugée un grand rôle bienfaisant est, somme toute, revenu.

Eut-elle également, en ce qui concerne les affaires extérieures, sa politique personnelle ? Il semble également que oui, mais que Mme de Pompadour, sans avoir eu ici d’idées préconçues ne se soit laissé guider, outre le souci toujours présent de conserver sa faveur et d’apparaître au roi comme indispensable, que par les circonstances et ce qu’elle a cru être l’intérêt de l’État.

Elle arrive au pouvoir absolument ignorante en matière de politique extérieure et, aspirant à en pouvoir discuter congrument avec le roi, s’efforce de faire sur cette matière son initiation. Sa faveur s’établit en pleine guerre de Succession d’Autriche et elle n’a aucune influence sur l’orientation des événements. On lui attribue, il est vrai, la paix blanche d’Aix-la-Chapelle. Il semble que ce soit un des aspects de la légende malveillante attachée à elle. La réalité semble tout autre : Mme de Pompadour, semble-t-il, se serait aperçue du contraste ridicule entre nos décisives victoires et les minces avantages que nous donnaient d’inhabiles négociateurs. Mais elle aurait été impuissante à triompher de l’inertie de Louis XV, bien décidé à faire coûte que coûte la paix. « Le roi le veut ainsi, dit-elle avec découragement[110]. »

Dans la crise diplomatique qui amena le renversement des alliances, Mme de Pompadour joua un rôle capital. Nous ne referons pas, après M. de Nolhac[111] et la plupart des historiens du règne de Louis XV, le récit détaillé de ces négociations. Signalons cependant quelques traits qui la montrent alors politique consommée. Connaissant, l’une des premières à la Cour, le traité secret entre la Prusse et le Hanovre, elle feint d’en être enchantée et le mot d’ordre est dans son entourage de faire de même[112]. Cependant elle reçoit l’envoyé autrichien Stahremberg, fait connaître au roi les propositions de l’Autriche et le gagne à l’alliance autrichienne. Le roi, à son tour, gagne Bernis d’abord imbu de la tradition d’alliance prussienne[113]. Et c’est chez la favorite qu’eut lieu la première entrevue entre le ministre et l’envoyé autrichien. « Toute la négociation secrète avec l’impératrice pour l’accord des puissances sur les articles secrets se trouve menée sous les auspices de la marquise[114]. »

Ces négociations aboutirent au traité de Versailles qui consacra le renversement des alliances et instaura le système de l’alliance autrichienne. Mais n’est-ce pas la volte-face subite de Frédéric II plus que l’action personnelle de la favorite qui fut la cause déterminante de ce grand événement ? Et peut-on soutenir, d’autre part, qu’elle fut seulement et presque uniquement poussée par sa haine personnelle contre Frédéric II, lorsqu’au cours même de la guerre on la voit rendre hommage au génie militaire et à l’énergie du roi de Prusse[115] ?

Dans la crise du renversement des alliances, force nous est bien de conclure que Mme de Pompadour n’a joué qu’un rôle épisodique. Elle s’est trouvée là au moment où la nécessité pour la France est apparue de faire volte-face et elle a dirigé avec intelligence les négociations. Cependant, du moment où sous ses auspices se conclut l’alliance avec l’Autriche, elle pratique résolument une politique autrichienne, car son influence lui paraît liée au triomphe de cette politique et, de même qu’avant 1757 son influence se fortifiait de celle de Machault, de même au cours des premières années de la guerre de Sept Ans elle se fortifie de celle de Choiseul. Jamais, dit Mme du Hausset, Madame[116] n’eut autant de crédit que lorsque Choiseul fut rentré dans le ministère[117]. D’ailleurs Choiseul n’avait-il pas été appelé au ministère expressément pour soutenir les vues de Mme de Pompadour qui, après les premières défaites, n’étaient plus partagées par le cardinal de Bernis, premier promoteur de l’alliance autrichienne ? Celui-ci eut désiré s’en tenir strictement aux obligations du premier traité de Versailles, qui n’engageait pas à fond la France, et même cesser la guerre.

Mme de Pompadour, circonvenue par l’habile diplomatie de Marie-Thérèse, voulut, elle, continuer la guerre, mettre toutes les forces de la France au service de l’Autriche, et Bernis, refusant d’être l’instrument de cette politique qu’il jugeait avec raison contraire aux intérêts de la France, fut sacrifié et remplacé par Choiseul[118]. Si Mme de Pompadour n’a pas été, comme le veut la tradition, responsable du renversement des alliances, du moins est-il bien exact qu’elle ait été, par la suite, déterminée à soutenir coûte que coûte l’Autriche et qu’elle ne soit en effet responsable de nos revers.

Ces revers, d’ailleurs, peut-être les prit-elle bien plus à cœur que ne le veut la légende qui la montre passant dans un tourbillon de fêtes, indifférente aux malheurs de la France. Parcourons les lettres qu’elle aurait adressées au vaincu de Rosbach et au maréchal de Broglie après son succès de Corbach. Leur ton n’est certes pas celui d’une courtisane frivole qui joue à la guerre, figure sur les cartes les plans des armées avec des mouches et ne voit dans la politique qu’une distraction agréable.

Quoi qu’elle eut parfois l’occasion de s’apercevoir des résultats désastreux de sa politique, elle ne la continua pas moins jusqu’au bout.

Quelle fut son attitude vis-à-vis de l’Angleterre avec laquelle nous fûmes en guerre en même temps qu’avec la Prusse ? C’est un point plus mal connu et qu’il semble assez difficile d’élucider nettement. À en croire quelques contemporains, la marquise aurait eu, tout comme le roi son secret, et ce secret eut porté sur une certaine conception des rapports entre la France et l’Angleterre.

En 1755, le bruit se répandit à la Cour d’une correspondance secrète entre le roi Georges II et la marquise. S’agissait-il seulement, comme celle-ci le fit répandre pour sa justification, de l’envoi d’un portrait pour la collection formée par le roi Georges des plus jolies femmes de l’Europe, ou, ce qui est tout de même plus vraisemblable, de messages politiques échangés sous ce prétexte ? En tout cas, Mme de Pompadour fut soupçonnée d’être, avec son amie la maréchale de Mirepoix, le chef d’un parti anglais. Longtemps elle espéra éviter la guerre[119] et elle semble avoir poursuivi dans ce sens des négociations très actives à Londres pour essayer, après l’attentat de Boscawen, d’obtenir satisfaction pour la France sans faire de guerre. L’auteur de la correspondance imagine des lettres à M. de Mirepoix, ambassadeur à Londres, à Rouillé, ministre de la marine, pour qu’il obtint de Fox la restitution de nos vaisseaux, la montrant très vivement préoccupée de l’éventualité d’une rupture et « très inquiète sur le roi et sur la nation[120] ». Mais d’autre part, Mme de Pompadour et son parti auraient, nous l’avons vu, accueilli avec joie la nouvelle du traité entre la Prusse et l’Angleterre « parce qu’il semblait, en rendant impossible toute opération en Allemagne, écarter l’éventualité de la guerre de terre et faire prédominer la guerre de mer, favorable aux intérêts et à la gloire de Machault, alors secrétaire d’État à la Marine.

Il y a évidemment contradiction entre ces deux attitudes prêtées en même temps à Mme de Pompadour. Mais la contradiction n’est-elle pas plus apparente que réelle et ne pourrait-on pas avancer — c’est là encore une hypothèse et elle demanderait à être appuyée par des faits plus nombreux que les indications que nous essayons de coordonner, — que Mme de Pompadour qui, il faut toujours y revenir, a partie liée avec les financiers, représenta un moment à la Cour un parti mercantile qui, tantôt par un accommodement à tout prix avec l’Angleterre (comme lors de la disgrâce de Machault), tantôt par la guerre avec cette puissance, poursuivit des avantages économiques, que Machault jusqu’à sa disgrâce la soutint dans cette politique, mais qu’après le départ de Machault, l’arrivée au pouvoir de Choiseul et l’impossibilité une fois démontrée (après Rosbach) d’avoir raison facilement du roi de Prusse, il sembla difficile de faire prédominer la guerre maritime et que celle-ci passa, contre le gré de Mme de Pompadour au second plan. Il est sûr en tout cas que Mme de Pompadour ne cessa, pendant toute la guerre, de suivre avec la plus vive attention les opérations de la guerre maritime, d’observer l’Angleterre et de prendre une part active aux négociations qui amenèrent la paix. Mais quelle est alors son attitude ? Celle d’une femme pressée de faire la paix à tout prix et à qui la perte des territoires et de l’honneur même importe peu ? Parcourons encore ses « lettres ». Nous la verrons, en 1761, s’enthousiasmer pour la générosité du « bon peuple de France » qui a répondu si généreusement à l’appel de Choiseul pour une souscription destinée à refaire la marine de guerre[121]. Nous la verrons pousser activement à la conclusion du pacte de famille[122], peser assez sérieusement le pour et le contre de la continuation de la guerre avec l’Angleterre dont, d’après ses informations, « la dette est énorme, la richesse n’existe que sur le papier et la banqueroute est imminente[123] », mais finalement poussant, sur l’ordre formel du roi, ministres et ambassadeurs à la paix[124].

Sans doute, ces sentiments et les mots que l’on prête à Mme de Pompadour ne lui appartiennent pas — encore qu’on les puisse tenir pour d’une authenticité égale à celle des discours que les historiens anciens prêtent à leurs héros. Mais ils représentent bien certainement un aspect de l’opinion publique, que son attitude ne pouvait totalement démentir…

Ainsi il semble bien qu’en politique extérieure comme en politique intérieure, Mme de Pompadour eut bien souvent une action toute personnelle, qu’on ne puisse absolument identifier sa politique ni avec celle des ministres ni avec celle du roi et que, si cette politique a manqué de suite et de cohérence et n’a été trop souvent qu’une politique au jour le jour, du moins n’a-t-elle pas été soumise uniquement aux caprices et aux impulsions irraisonnées, mue par des sympathies ou des antipathies personnelles et qu’enfin la marquise ait eu souvent présents à l’esprit la gloire et les intérêts de la France. La plus sévère critique ne pourra que lui appliquer la parole d’Ovide :

Video meliora proboque deteriora sequor.

Premier ministre, Mme de Pompadour apparut bien telle aux contemporains. Et comme, sous son gouvernement, la France subit humiliations et défaites et supporta la misère, tous les malheurs du pays lui furent attribués et beaucoup de Français, à la Cour et surtout dans le peuple, pensèrent qu’il eût suffit de la volonté de Mme de Pompadour pour transformer comme d’un coup de baguette magique toute la situation extérieure et intérieure de la France. Les sentiments du peuple à son égard et l’idée exagérée que l’on eut de sa puissance, l’auteur anonyme de ses lettres les fait dépeindre par Mme de Pompadour à plusieurs reprises. « On m’accuse, dit-elle, de vendre aux ennemis les intérêts et l’honneur de la France…, on m’impute la misère publique, les mauvais succès de la guerre. On m’accuse de vendre tout, de gouverner tout. Il arriva l’autre jour qu’un bon vieillard, au dîner du roi, s’approcha de lui et le pria de vouloir bien le recommander à Mme de Pompadour. Un autre me présenta un mémoire sur les finances, me priant de prêter 100 millions au roi. Je devrais rire de pareilles choses, dit Mme de Pompadour, et j’en pleure… ». Dès l’instant, en effet, qu’on la crut toute puissante, on lui attribua toutes les fautes, tous les malheurs du règne.

Nous avons vu jusqu’à quel point la légende le justifie. Il nous paraît donc bien démontré que Mme de Pompadour a eu non seulement une grande influence sur le roi et sur le gouvernement, mais que cette influence fut en tout comparable à celle d’un premier ministre, donnant à la politique générale son orientation et imposant lorsqu’il le fallut et dans la mesure où de trop puissants intérêts contraires ne s’y opposèrent pas, ses vues personnelles. Nulle favorite dans l’histoire n’a joué un rôle aussi important.

Nulle autre femme après elle n’eut une influence comparable.

On peut passer sous silence, lorsqu’il s’agit de politique personnelle féminine, Mme du Barry. Celle-ci, préoccupée seulement de briller et de plaire, n’eut de politique qu’à son corps défendant. Elle ne fut, dans les changements qui marquèrent la fin du règne de Louis XV, que l’instrument demi-inconscient du parti dévot. Et lorsque, grâce à elle, le triumvirat eut été appelé au pouvoir, elle le laissa, sans opposition ni conseils, exercer la politique qui lui plut.

Mais l’avènement de Louis XVI est considéré comme l’avènement de la politique féminine. Et le règne de Louis XVI c’est pour beaucoup d’historiens, le règne de Marie-Antoinettev.

Jusqu’à quel point la reine en effet a-t-elle, avant la Révolution, influé sur la marche des affaires publiques ? Eut-elle une politique personnelle et dans quelle mesure réussit-elle à l’imposer ? C’est ce que nous devons essayer de déterminer.

Il importe avant tout de distinguer des époques.

Pendant toute la première partie du règne de Louis XVI, au moins jusqu’à la chute de Necker, la reine n’exerça à peu près aucune influence ou cette influence ne fut qu’occasionnelle. Lorsqu’elle intervint, ce ne fut que pour faire triompher les idées qui lui étaient suggérées, soit par le parti de Choiseul, soit par la cour de Vienne, et ce ne fut pas toujours avec succès.

Après la naissance de Madame Royale et du dauphin, son influence grandit et elle intervint davantage dans la politique. Ses vues sont alors ce qu’elles seront pendant la période révolutionnaire. Il ne semble pas cependant que, du moins jusqu’en 1789, elle ait exercé une action suivie ni qu’elle ait eu alors, comme par la suite, une influence déterminante sur les événements.

Arrivée très jeune à la Cour et sous le patronage du duc de Choiseul, Marie-Antoinette, reconnaissante, essaye, dès l’avènement du nouveau roi, de faire appeler au ministère l’exilé de Chanteloup. Les Choiseulistes font auprès d’elle mille démarches pressantes. Et ils s’imaginent que ces démarches vont être couronnées de succès. Les espoirs du parti de Choiseul sont partagés par l’Autriche.

Dès le lendemain de la mort de Louis XV, Mercy Argenteau demande à Marie-Thérèse d’écrire à sa fille qu’elle veuille bien l’écouter sur les grands objets pouvant intéresser l’union et le système des deux Cours[125].

De fait, la diplomatie impériale d’une part, le parti de Choiseul de l’autre, et, jusqu’en 1781, tous les ennemis des ministres en place ne cessèrent de mettre en la reine tous leurs espoirs. Longtemps ces espoirs furent déçus par l’insignifiance de son rôle politique.

Malgré tous les efforts tentés alors par son parti auprès de la reine, celle-ci ne parvint pas à obtenir de Louis XVI le rappel de Choiseul, qui fut évincé au profit de Maurepas. Elle n’eut aucune part dans la formation du nouveau ministère. Aucun des ministres ne fut même, comme l’espérait Mercy Argenteau, le représentant du parti autrichien[126]. Les deux premières années du nouveau règne, marquées par l’absence complète d’intimité entre les deux souverains, sont pour la reine des années d’abstention politique presque complète. En vain, l’ambassadeur d’Autriche à-t-il essayé d’amener Marie-Antoinette à revendiquer, lors du sacre, les prérogatives anciennes des reines tombées depuis longtemps en désuétude. Elle n’assiste à la cérémonie de Reims qu’en spectatrice. Non seulement elle n’exerce pas de rôle politique, mais son influence est à peu près nulle. Au cours de ses très fréquents démêlés avec Turgot, c’est presque toujours le contrôleur général qui l’emporte. Et sans doute la chute de Turgot est en partie l’ouvrage de la reine et, derrière le comte de Guiches, protégé de la reine, qui fut l’occasion du dernier et du plus violent conflit entre la reine et Turgot, tenait le parti de Choiseul.

Mais il est bien démontré que l’hostilité de la reine contribua | moins à la chute de Turgot que son humeur cassante et la coalition de tous les privilégiés. D’ailleurs, la reine ne profita guère de la chute du contrôleur général et elle n’eut aucune part dans le choix de Necker qui allait devenir l’homme le plus important malgré ses titres d’abord modestes.

La faiblesse de l’influence de la reine sur l’esprit du roi, on avait pu en avoir une idée au cours de la crise diplomatique qui agita l’Europe de 1777 à 1779. Lorsque Joseph II songea à échanger les Pays-Bas contre la Bavière et fit en ce sens des ouvertures à Charles Théodore, pour l’amener à abandonner son électorat, il fonda beaucoup d’espoir sur l’action personnelle de sa sœur auprès de Louis XVI, et Mercy Argenteau eut ordre de ne rien négliger pour l’amener à influer sur la Cour de France. D’abord indifférente, même hostile à l’ambition de sa famille, Marie-Antoinette se décida enfin à agir suivant les vues familiales. Mais sa première tentative fut fort mal accueillie. « C’est l’ambition de vos parents qui a tout bouleversé, dit le roi, ils ont commencé par la Pologne ; la Bavière fut le deuxième tome. J’en suis bien fâché pour eux et davantage pour vous. — Mais vous ne pouvez pas nier que vous n’en soyez informé et d’accord avec eux. — Je suis si peu d’accord, répliqua le roi, que l’on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître dans les Cours où ils se trouvent que ce démembrement se fait contre notre gré[127]. » Cette conversation est caractéristique. Elle montre un monarque bien résolu à n’écouter en rien sa femme pour la conduite des affaires. De fait Marie-Antoinette, malgré tous ses efforts et les instances pressantes de sa famille, ne parvient ni à faire triompher la politique autrichienne dans l’affaire de la succession de Bavière, ni à empêcher la France qu’elle désirait voir prête à mettre toutes ses forces dans une guerre continentale faite pour soutenir les ambitions autrichiennes, de déclarer la guerre à l’Angleterre. Elle eut beau marquer nettement sa sympathie pour l’Angleterre[128] et faire son possible pour combattre l’action de Franklin, la politique de Vergennes l’emporta. La France déclara la guerre à l’Angleterre et, dans l’affaire de la succession de Bavière, prit nettement position contre l’Autriche. La paix de Teschen consacra l’échec des plans autrichiens en Europe et celui de la politique autrichienne de la reine qui cependant fut, dès ce moment, impopulaire à ce titre auprès du peuple français.

Au cours du ministère Necker, cependant, la reine toujours écartée des affaires extérieures, conquiert peu à peu quelque influence sur l’esprit du roi. À partir de sa première grossesse et de la naissance de Madame Royale, Louis XVI prend plus de confiance en elle et la consulte plus volontiers. Son influence commence à balancer celle du comte de Maurepas jusqu’ici seul écouté.

Par l’intermédiaire de Mme de Polignac, la reine s’est rapprochée de Necker dont elle soutient d’abord la politique, même lorsque celle-ci, avance M. de Ségur, vise à la réduction des dépenses de la Cour[129]. Son entourage la pousse alors à intervenir dans la nomination des ministres. Elle ne parvient pas, il est vrai, à porter au ministère de la marine, comme le lui suggérait le baron du Besenval, Emery, sentinelle avancée du parti de Choiseul[130]. Mais, selon les dispositions prises par la coterie des Polignac, elle y place le comte de Ségur, S’il faut en croire des témoins bien informés, elle n’agit d’ailleurs, en cette affaire, qu’à son corps défendant, sur les sollicitations de Besenval et des Polignac.

« La reine, dit Mme Campan, pleurait de faire des ministres ; elle pleurait surtout quand les hommes de sa société la forçaient d’agir. » Et, à propos de cette nomination de M. de Ségur où elle prit part malgré elle, elle s’écria : « On reproche aux femmes de se mêler d’affaires et ce sont les hommes qui se servent de leur ascendant pour des choses dont elles ne devraient pas s’occuper[131]. » De fait l’intrigue, qui aboutit à la nomination de Ségur et où la reine intervint malgré elle, faillit amener une brouille entre elle et Mme de Polignac. Le public, cependant, en jugea autrement que la reine. Celle-ci passa à Paris pour avoir nommé directement le comte de Ségur et le comte de Castries[132]. De fait, à partir de ce moment, l’influence politique de la reine grandit. Il y eut un parti de la reine. Ce parti se contenta d’ailleurs de soutenir le parti de Necker et il est impossible de voir dans son action, qui se traduisit surtout par des conflits personnels avec le parti de Mme de Maurepas, l’indice d’une politique personnelle. La reine ne représente pas encore, comme on l’a cru longtemps, le parti opposé aux réformes. Au contraire, elle soutient Necker très activement et lorsque celui-ci, découragé par l’opposition qu’il rencontra auprès du Parlement et dans le ministère même, voulut donner sa démission, elle essaya d’abord de l’en détourner[133] et, devant l’inflexibilité de sa résolution, versa des pleurs.

La nomination de Calonne ne fut pas l’ouvrage de la reine, tous les contemporains sont d’accord sur ce point. Lorsque les Polignac et leur entourage lui suggérèrent cette nomination, il la trouvèrent d’abord très récalcitrante[134] et ce ne fut que sur les instances répétées de Mme de Polignac qu’elle se décida à porter Calonne au contrôle général[135]. Comme cependant Calonne resta l’homme de la faction des Polignac, comme ceux-ci, en définitive, avaient amené la reine à suivre leurs vues en cette affaire, on s’explique que Calonne soit apparu comme une créature de Marie-Antoinette, Mais, on le voit, celle-ci ne fut que l’instrument plus ou moins docile d’un parti. Ceux qui ont approché alors de la souveraine notent bien de quelle manière s’exerça son influence. Depuis la naissance de Madame Royale, surtout depuis celle du dauphin, elle est toute puissante sur l’esprit du roi et désire être tenue au courant de toutes les affaires. Mais elle a assez peu de suite dans les idées et peu de goût pour les questions sérieuses… On le sait et on choisit pour obtenir son adhésion, nécessaire à toutes les combinaisons politiques, des instants où la reine, absorbée par les plaisirs du monde, s’occupe peu du gouvernement[136].

Cette toute puissance sur l’esprit du roi ne vaut d’ailleurs que pour les affaires intérieures. Elle a beau recevoir soit directement de son frère Joseph II, soit par l’entremise de Mercy Argenteau des instructions pressantes de la Cour de Vienne, elle a beau être le représentant de la politique autrichienne, la reine ne réussit pas mieux que naguère à faire triompher les vues de la diplomatie impériale. C’est Vergennes, non la reine, que Louis XVI écoute lorsqu’il s’agit de la sécurité de la France et de l’équilibre de l’Europe. Malgré elle, on a déclaré la guerre à l’Angleterre. Malgré elle, la France refuse de devenir satellite de l’Autriche et, lorsqu’une deuxième fois, Joseph II tente d’échanger les Pays-Bas pour la Bavière, il ne peut pas plus que la première obtenir l’appui du cabinet de Versailles. Au grand mécontentement de la reine, Vergennes l’emporte et ses négociations avec la Hollande et la Prusse amènent l’échec du nouveau plan autrichien.

L’espoir même que l’empereur forma à la mort de Vergennes de voir l’influence de la reine se traduire par l’arrivée au pouvoir d’un ministre partisan du resserrement de l’alliance franco-autrichienne fut encore trompé. Ce ne fut pas Saint-Priest, candidat de la reine, mais Montmorin qui prit le portefeuille, et Mercy Argenteau constatait que, pratiquement, la reine n’avait pas plus d’influence que si elle eut régné dans un pays où les femmes n’ont pas l’habitude de se mêler des affaires publiques[137].

Nulle ou presque dans les affaires extérieures, l’influence de la reine dans les affaires intérieures grandit singulièrement après la chute de Calonne.

Elle réussit alors à porter aux affaires Loménie de Brienne Une première fois, après la chute de Necker, elle l’avait essayé ; elle s’était heurtée alors aux préventions du roi contre l’archevêque de Toulouse[138]. Cette fois, elle réussit et Loménie de Brienne fut considéré avec raison comme le représentant de la politique de la reine. Même alors, cependant, elle n’acceptait son rôle qu’avec ennui. « Ah ! se serait-elle écriée un jour, il n’y a plus de bonheur pour moi depuis qu’ils m’ont faite intrigante, car une femme qui ose se mêler d’affaires au-dessus des bornes de ses connaissances est hors de son devoir[139]. » « Je pleure, avait-elle dit en d’autres circonstances, de faire des ministres comme une favorite…[140] » Sans doute, lorsqu’elle prononçait cette parole, lui revenait-il à l’esprit le renvoi de Choiseul et le remaniement ministériel qui, sous les auspices de la Dubarry, auquel, jeune dauphine, amenée à la Cour par Choiseul, elle avait dû assister.

Le mot est d’autant plus significatif que, elle s’en rendait compte alors, son ingérence dans les affaires publiques était payée de la même impopularité qui, sous le règne précédent, avait poursuivi les favorites. « Depuis que je vais à des comités chez le roi, dit encore la reine à Mme Campan, j’ai entendu, pendant que je traversais l’Œil-de-Beuf, un des musiciens de la chapelle dire assez haut pour que je n’aie pas perdu une seule de ses paroles : « Une reine qui fait son devoir reste dans ses appartements à faire du filet[141]. »

C’est déjà, avant la lettre, l’esprit révolutionnaire. Et cependant, poussée par son entourage immédiat et par sa famille, la reine entreprit de diriger les affaires de l’État. Elle crut, semble-t-il, son attitude nécessaire ; l’apathie du roi, son indifférence pour les affaires publiques devenaient en effet de plus en plus notoires. Une lettre, écrite à Mercy Argenteau au moment où il est question du départ de Brienne et de son remplacement par Necker, jette une vive lumière sur la situation de la reine vis-à-vis du roi et dans la gouvernement. « Quel homme prendre, écrit la reine, pour mettre à la tête de tout ? car il en faut un, surtout avec M. Necker : il lui faut un frein. Le personnage au-dessus de moi n’est pas en état et moi, quelque chose qu’on dise et qui arrive, je ne suis jamais qu’en second et il me le fait souvent sentir[142]. »

Ainsi Marie-Antoinette juge nécessaire de prendre la direction du gouvernement mais, à cette heure encore, Louis XVI, très jaloux de son autorité, n’admet pas volontiers que la reine l’exerce. Il n’a d’ailleurs que des velléités de résistance et, étant incapable d’une politique suivie, laisse en fait le pouvoir à la reine qui, d’ailleurs, n’a elle-même que « peu de suite dans les idées ». C’est la reine et son conseiller, Mercy Argenteau, qui décident Loménie de Brienne à se retirer et Necker à accepter le ministère. Peu après, la reine porte au ministère des affaires étrangères le comte de Saint-Priest, son candidat, lors de la mort de Vergennes et qu’elle n’avait pu d’abord faire nommer. Elle commence alors d’assister au Conseil.

C’est donc seulement à la veille de la Révolution que Marie-Antoinette prend véritablement la direction des affaires. Au cours de la Révolution, cette influence sera prépondérante et la volonté de la reine se substituera dans bien des cas à la volonté du roi.

Mais on peut dire que, jusqu’à l’ouverture des États Généraux, le rôle de la reine fut relativement peu important.

Absolument nulle dans les affaires extérieures, impuissante à amener le cabinet de Versailles à suivre dans sa politique aventureuse le cabinet de Vienne, l’influence de Marie-Antoinette ne s’exerça dans les affaires intérieures que par instants et sans que, jusqu’en 1789 au moins, le roi s’y soumit de plein gré.

En tout cas, on ne trouve chez elle avant la Révolution aucune politique vraiment personnelle. Poussée, soit par la cour de Vienne, soit par le parti des Polignac, manœuvrée par des diplomates comme Mercy Argenteau, des politiciens comme Brienne et Calonne, des intrigants comme Besenval, la reine fut, comme à d’autres époques une Mme de Mailly ou une Dubarry, l’instrument des ambitions et des partis…

À l’exception de Mme de Pompadour, chez laquelle on peut discerner, semble-t-il, une politique suivie et personnelle, toutes les femmes politiques du xviiie siècle n’ont été que des instruments à demi-inconscients entre les mains d’ambitieux. Elles n’en sont pas moins un rouage essentiel de la politique. Et leur rôle est l’un des aspects les plus significatifs d’un régime ; le régime du bon plaisir, tempéré par les cabales de Cour et les manifestations embryonnaires de l’opinion.

  1. Esprit des lois. Ed. Didot, Paris, 1838, in-4°.
  2. Goncourt. La femme au xiiie siècle.
  3. Mercier. Tableau de Paris.
  4. Barbier. Journal.
  5. Mme d’Epinay. Mémoires.
  6. D’Argenson. Mémoires.
  7. Senac de Meilhan. Considérations sur l’esprit et les mœurs.
  8. « On ne l’appelle plus, dit d’Argenson, que la bête à corne. On vend partout de petites cheminées. » (Mémoires).
  9. Ibid.
  10. Bachaumont. Mémoires secrets.
  11. Mémoires.
  12. Ibid.
  13. De Ségur. Influence des femmes.
  14. Il faut citer encore ce mot d’un cynisme bien caractéristique rapporté par Bachaumont : « Le comte de Guiche se plaignait à sa mère de l’infidélité de sa femme. — Croyez-vous que vous êtes de votre père ? répliqua la douairière. »
  15. Mme de Pompadour. Mémoires.
  16. D’Argenson. Mémoires (tome VIII).
  17. Mme Campan. Mémoires.
  18. Mercier. Loc. cit.
  19. Carré. La France sous Louis XV
  20. Mme du Hausset. Mémoires.
  21. Mathieu Marais. Journal de la Régence.
  22. Augeard. Mémoires secrets.
  23. De Ségur. Loc. cit.
  24. De Ségur. Loc. cit.
  25. Marmontel. Mémoires.
  26. Montesquieu. Lettres persanes (Lettre C. VIII).
  27. Loc. cit.
  28. Besenval. Mémoires (Tome II).
  29. Dictionnaire de jurisprudence.
  30. {Mme}} Campan. Mémoires.
  31. Ibid.
  32. Cependant elle rétablit, pour son amie la princesse de Lamballe, la charge de surintendante de la Maison de la reine qui était un vrai ministère de l’étiquette et donnait à sa titulaire une puissance quasi souveraine sur l’organisation de la vie de la reine.
  33. Barbier. Loc, cit.
  34. D’Argenson. Loc. cit.
  35. On ne le voit d’ailleurs pas au xviiie siècle user de cette prérogative en faveur des femmes.
  36. L’ambassadrice (Berlin, 1754), cité dans Annonces et affiches, 1755.
  37. Dictionnaire de jurisprudence.
  38. En 1667, des lettres patentes du roi donnèrent à Lafeuillade, qui avait épousé l’héritière du duché de Rouanais, le titre de duc et de pair.
  39. Rétif de la Bretonne. Les Parisiennes.
  40. D’Argenson. Loc. cit.
  41. Ibid.
  42. D’Argenson. Loc. cit.
  43. Mme Campan. Loc. cit.
  44. Thirion. La marquise de Prie.
  45. D’Argenson. Loc. cit.
  46. D’Argenson. Loc. cit.
  47. Lettres de Mme de Pompadour.
  48. Besenval. Mémoires.
  49. Cf. Ardaschef. Les intendants de provinces sous Louis XVI.
  50. D’Argenson. Loc. cit.
  51. Cf. Dancourt. La femme d’intrigues.
  52. Barbier. Loc. cit.
  53. D’Argenson. Loc. cit.
  54. Ibid.
  55. Marmontel. Loc. cit.
  56. D’Argenson. Loc. cit.
  57. Ibid.
  58. Ibid.
  59. Lettre citée par Goncourt : Mme de Châteauroux.
  60. D’Argenson. Loc. cit.
  61. Aubertin. L’esprit public au xviiie siècle.
  62. Aubertin. Loc. cit.
  63. D’Argenson. Loc. cit.
  64. Ibid.
  65. Ibid.
  66. Madame de Pompadour à la duchesse de Charost.
  67. Ibid.
  68. D’Argenson. Mémoires.
  69. À plusieurs reprises elle parla en fort mauvais termes de la Cour d’Espagne. Elle fut soupçonnée de recevoir une pension du gouvernement anglais (D’Argenson. Mémoires).
  70. Sénac de Meilhan. Portraits et caractères.
  71. Ibid.
  72. Mme Campan. Mémoires.
  73. Carré. Le règne de Louis XV.
  74. Besenval. Mémoires.
  75. Besenval. Loc. cit.
  76. Ibid.
  77. Bachaumont. Mémoires secrets. — Mme Campan. Loc. cit.
  78. De Besenval. Mémoires.
  79. Il lui envoie un pot de chambre garni, en bonne place, du portrait de Franklin (Mme Campan. Mémoires).
  80. De Besenval. Mémoires.
  81. Ibid.
  82. Ibid.
  83. Ibid.
  84. De Ségur. Influence des femmes. En 1788 le salon de Mme de Beauharnais fut le centre de l’opposition à Loménie de Brienne. Son influence contribue à la chute du cardinal et au retour de Necker.
  85. De Besenval. Mémoires.
  86. L’action souterraine et peut-être internationale de ceux-ci semble avoir été déjà très grande. Il y aurait là un point d’histoire fort intéressant à élucider.
  87. De Besenval. Mémoires.
  88. Cf. Thirion. Mme de Prie.
  89. « Elle resta pauvre au milieu de sa faveur…, portant du linge troué, sentant la misère. » (D’Argenson. Mémoires.)
  90. D’Argenson. Loc. cit.
  91. Mme de Hausset. Mémoires : « Mme de Pompadour se rendit un jour malade pour avoir mangé trop de chocolat, de truffes et autres mets échauffants et raconta à Mme de Brancas qu’elle suivait exprès ce régime dans l’espoir de modifier son tempérament. »
  92. Mme de Hausset. Mémoires.
  93. Mme du Hausset. Mémoires.
  94. D’Argenson. Loc. cit.
  95. Portraits et caractères.
  96. D’Argenson. Mémoires.
  97. D’Argenson. Mémoires.
  98. Ibid. — Barbier. Loc. cit. — Mme du Hausset. Loc. cit.
  99. D’Argenson. Loc. cit.
  100. Ibid.
  101. Mme du Hausset. Loc. cit.
  102. D’Argenson. Loc. cit.
  103. Mme du Hausset. Loc. cit.
  104. Madame n’eut jamais autant de crédit que lorsque Choiseul fut entré dans le ministère. (Ibid.)
  105. Carré. Le règne de Louis XV.
  106. Portraits et caractères.
  107. Mme du Hausset. Mémoires.
  108. Lettre à Voltaire, 1761, lettre au duc de Fitz-James, 1761.
  109. Le roi aimait beaucoup M. d’Argenson et la guerre avec l’Angleterre, sur terre et sur mer, exigeait qu’on ne renvoyât pas ces deux ministres (Hausset).
  110. Mme du Hausset. Loc. cit.
  111. Mme de Pompadour.
  112. D’Argenson. Loc. cit.
  113. Mme du Hausset. (Ibid.)
  114. Lavisse. Histoire de France, VIII.
  115. « S’il se tire d’affaire contre tous les ennemis qu’il a, ce sera un grand homme », dit-elle un jour à Mme du Hausset.
  116. Mme du Hausset du Hausset appelle toujours ainsi sa maîtresse.
  117. Mme du Hausset. Loc. cit.
  118. Note de Loménie de Brienne sur le cardinal de Bernis (placée à la suite des mémoires de Mme du Hausset).
  119. Mme de Pompadour contribue à adoucir notre cause avec les Anglais (D’Argenson. Loc. cit.).
  120. Lettre à M. de Mirepoix, ambassadeur à Londres.
  121. Lettre à la comtesse de Baschi.
  122. Lettre au marquis de Beaufort.
  123. Lettre à la comtesse de Baschi.
  124. « Le roi veut la paix. » Lettre au duc de Nivernais, 1762 ; lettre à Choiseul, 1762.
  125. De Pimodan. Mercy Argenteau.
  126. De Pimodan. Ibid. Marquis de Ségur. Au couchant de la monarchie.
  127. Mercy Argenteau. Lettre à Marie-Thérèse, du 18 février 1778 (Correspondance de Mercy Argenteau).
  128. (2)
  129. De Ségur. Au couchant de la monarchie.
  130. Besenval. Loc. cit.
  131. Mme Campan. Souvenirs.
  132. Ibid.
  133. De Ségur, Au couchant de la monarchie et Lettre de Mercy Argenteau à Joseph II, du 21 avril 1781. (Corresp. de Merey Argenteau).
  134. Augeard. Mémoires secrets.
  135. Mme Campan. Souvenirs.
  136. Quoique la reine mit peu de suite à influer sur les affaires, elle voulait être instruite et son crédit sur le roi était si dominant que la sûreté du succès dépendait toujours de son assentiment. On choisit pour lui parler les derniers jours du carnaval, temps où la reine s’occupait peu du gouvernement (Besenval. Mémoires).
  137. Lettre de Mercy Argenteau, citée par de Pimodan. Loc. cit.
  138. Mme Campan. Souvenirs.
  139. Ibid.
  140. Ibid.
  141. Ibid.
  142. Marie— Antoinette à Mercy Argentea », du 13 août 1788. Correspondance de Mercy Argenteau, publiée par Arneth et Flammermont.