La Femme et le Féminisme avant la Révolution/I/5

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Éditions Ernest Leroux (p. 151-180).

CHAPITRE V
LA FEMME DE LA BOURGEOISIE
i. Bourgeoisie de finance. — ii. Bourgeoisie parlementaire. Le rôle politique des femmes de magistrats. — iii. Moyenne bourgeoisie parisienne et provinciale : son rôle économique. — iv. Petite bourgeoisie. — v. Rôle charitable de la femme bourgeoise.
i. Bourgeoisie de finance

Loin d’être une classe homogène, la bourgeoisie était, à la fin de l’ancien régime, un ordre composé d’une infinité de classes sociales superposées, les premières s’étant presque assimilées à la noblesse, les dernières restant toujours proches du peuple.

La condition et la vie de la femme bourgeoise est un reflet fidèle de la diversité de ces conditions.

Au sommet de la bourgeoisie brille, surtout à Paris, la ploutocratie des fermiers généraux, traitants, financiers.

Leurs femmes viennent des régions les plus diverses de la société : les unes appartiennent, c’est le cas par exemple de Mme d’Epinay, à la noblesse ; d’autres, comme Mme Helvétius ou Mme de la Poplinière, à la bourgeoisie riche ; d’autres, comme les financiers eux-mêmes, viennent du peuple. Une marchande à la toilette de Lyon, surnommée la Raison, d’abord maîtresse, puis femme d’Olivier de Senozan, fait avec lui souche de gentilshommes[1].

Quant aux filles des princes de la finance, elles sortent presque toutes de la bourgeoisie pour passer, par un brillant mariage, dans la noblesse et elles contribuèrent à cette fusion entre les classes de la haute société que signale si bien M. Carré. C’est par dizaines que l’on pourrait citer des exemples de filles de traitants, mariées à des grands seigneurs. « La fille de Berthelot de Pleneuf devint marquise de Prie ; la petite-fille de Crozat, fille elle-même il est vrai d’une mère bien née, devint duchesse de Choiseul. Une fille du banquier de la Cour, de la Borde, fut duchesse de Cars, une fille de Oucat, simple employé de la banque de Law, marquise de Coetlogon, une fille du fermier Brisart, marquise de Thias. La comtesse de Saint-Séverin, femme du négociateur d’Aix-la-Chapelle, est la fille du fermier général Fillion de Villemur. Les filles du fermier général Helvétius sont marquises d’Andlau et de Mare. La fille du fermier Fizeau de Clémont épouse le comte de Brienne, futur ministre de la guerre sous Louis XVI [2].

Les filles du traitant Savagette, fils lui-même d’un marchand des quatre saisons, sont marquise de Coutrilles et comtesse de Broglie ; la fille d’Olivier de Senozan devient princesse de Tingry.

Ce sont les filles de finance qui, le plus souvent, ont payé les dettes des grands seigneurs, alimenté leur luxe. C’est par elles que les grands ont pu acheter les charges de la Cour les plus coûteuses mais les plus productives. « La dot de presque toutes les épouses des seigneurs, dit Mercier, est sortie de la caisse des fermes[3]. »

Ainsi, toute fille de financier suffisamment riche sort de sa classe et il est assez exceptionnel de l’y voir rester.

Très vite, d’ailleurs, les filles des financiers prennent les manières et le ton de la Cour ; dès le moment où, au milieu des pompes de cérémonies dignes de filles de rois, leurs noces ont été célébrées, elles font partie de la noblesse de Cour et n’ont plus guère de rapports avec leur classe originelle.

Si donc l’on veut se rendre compte de la situation et du rôle des femmes dans la haute finance, ce n’est pas elles qu’il faut considérer. Mais, sur les femmes de financiers il y a peu de chose à dire. Tandis que leurs maris éblouissent le monde de l’éclat de leurs fêtes, de leur prodigalité généreuse ou insensée, l’étonnent par leur excentricité, s’affichent avec des filles d’opéra, qu’ils entourent d’un luxe prodigieux, leurs femmes, elles, n’ont, la plupart du temps, pas d’histoire.

Leur rôle est peu éclatant et elles semblent s’enfoncer d’autant plus dans l’ombre que leurs maris sont plus en lumière. Parmi les femmes de fermiers généraux, deux seulement se distinguent et jouent un rôle mondain : Mme Helvétius et Mme d’Epinay.

Celle-ci appartient à l’histoire littéraire tant par ses œuvres personnellles que par sa liaison avec Grimm et par son amitié avec Rousseau et Diderot ; nous la retrouverons.

Mme Helvétius, qui, elle aussi, tint un salon des plus brillants, trancha parmi les personnes de son siècle par son goût d’indépendance. « Elle s’est, dit un contemporain, faite libre au milieu de ses semblables, toutes esclaves[4] », et elle prétendit appliquer, à la conduite de sa propre famille, les théories qu’elle s’était faite sur les droits des femmes ; elle déclara aux divers prétendants de ses filles qu’ils avaient à agir chacun pour leur compte et que ce seraient elles qui choisiraient leurs époux.

À ces deux exceptions près, aucune individualité marquante chez les financières ; les unes prennent le ton, les manières et l’existence brillante des femmes de qualité auxquelles elles ouvrent leurs salons et qui ne dédaignent pas d’y fréquenter. « Mme de Martinville reçoit les Laval, les la Trémoille, les Chastellux ; chez Mme Grimod de la Reynière qui, il est vrai, est une Jarente, défilèrent les femmes lettrées les plus brillantes : les comtesses de Renty et de Ségur, la marquise d’Albert, la maréchale de Boufïlers, Mmes de Genlis et de Staël[5]. »

Fréquentant assidûment les femmes de Cour, ces financières prennent leur goût du plaisir et leur morale facile : Mme d’Epinay, à qui du reste son mari, comme tous les fermiers généraux, donnait l’exemple, est une grande amoureuse. Mme de la Poplinière fut célèbre par ses aventures vaudevillesques avec le maréchal de Richelieu.

Cependant, la plupart d’entre elles menaient une vie austère et dévote, subventionnant les œuvres charitables, aidant généreusement les curés de leur paroisse à faire des aumônes. « Les cruches du curé de Saint-Roch ou de Saint-Eustache », comme les appelait Louis XV, consacraient leur fortune à mainte œuvre pie et au soulagement des misères. Dons aux hôpitaux, dotation de filles pauvres, tel est l’usage qu’une Mme Savagette, par exemple, fait de sa fortune. De telles charités, d’ailleurs assez discrètement accomplies, sont, comme l’autre face, moins brillante, modeste, mais d’une grande importance sociale, des prodigalités des financiers. Avec la financière, on voit poindre l’une des manifestations de l’activité féminine les plus heureuses et qui est étrangère ou presque aux femmes de la Cour, la bienfaisance.

Ce n’est donc pas à toutes les financières, mais à quelques-unes seulement, que doit s’appliquer le jugement sévère de Mercier. « Les filles de qualité sont souvent orgueilleuses…, mais elles ont de la noblesse… Les financières sont hautaines et dures, par instinct et par réflexion… elles ont des tons qui décèlent la suprême impertinence, l’impertinence raisonnée[6]. « Certaines sont en effet fort entichées de leurs qualités. C’est chez une financière, Mme Penault, que Mme Roland, encore Jeanne Phlipon, reçut cette humiliation qu’elle n’oublia jamais : être invitée et manger non à la table de la maîtresse de maison mais à l’office, avec les domestiques[7].

ii. Bourgeoisie parlementaire

Les femmes de parlementaires qui, elles aussi, bien que bourgeoises tendent à former une noblesse, sont bien plus intéressantes que les financières. Par leur intelligence, par l’éclat du luxe dont elles aiment s’environner, par l’intérêt, la part qu’elles prennent au mouvement politique, par leur affection pour les gens de lettres, elles ne le cèdent guère à leurs amies et rivales de la Cour.

Chez elles, au xviiie siècle, une curieuse évolution s’accomplit. Au siècle précédent, la famille du magistrat offre l’image de l’austérité et d’une calme décence. Sa femme reçoit dans sa salle ou dans sa chambre, elle dédaigne le luxe, porte peu de bijoux et ne fraye guère avec la noblesse. Au xviiie siècle, surtout à la fin, tous les magistrats ou presque tous sont anoblis, leurs femmes calquent leur vie sur celle de femmes de la Cour. « Les Conseillères de l’Élection du Châtelet, les Conseillères de la Cour Souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent plus s’habiller seules ! Une femme de chambre leur est nécessaire… elles changent, comme les duchesses, trois ou quatre fois de toilettes par jour… Elles soupent en ville, rentrent à deux heures après minuit et donnent le matin des audiences en manteau de lit[8]. »

Cependant, à Paris, les femmes de parlementaires sont toujours, dans la recherche du luxe et l’éclat de leurs fêtes, distancées par les femmes de la Cour. Mais, en province, elles tiennent parfois le haut du pavé. Il en est ainsi dans les grandes villes parlementaires : Rennes, où la fusion mondaine entre la noblesse d’épée et la noblesse de robe est presque complète ; Besançon, Grenoble et surtout Toulouse et Bordeaux.

À Toulouse, le salon de Mme de Cambon, femme du premier président au Parlement, le salon de la présidente du Bourg, le salon de M. et Mme d’Allis réunissent une brillante société mondaine où l’on s’efforce d’imiter autant que possible les amusements de la haute société parisienne.

« On joue au loup, on s’habille à la turque, en robes roses ou vertes, les élégantes se ruinent en toilettes et en jeux de hasard. » Et une cour de lettrés, de beaux esprits discute des nouveautés littéraires et des découvertes archéologiques. À tel moment, on se passionne pour les problèmes du libre échange et de la circulation des grains, à d’autres pour la résurrection d’Herculanum[9]. Mme Duplessis, femme d’un conseiller au Parlement de Bordeaux, réunit des personnages plus notoires. Non seulement des érudits ou des lettrés bordelais mais des célébrités universelles comme Montesquieu. On y cause, non seulement de littérature, mais d’art et de science, car la maîtresse de maison est une savante sans cependant être une femme savante.

Le cadre où vivent les femmes de riches parlementaires, elles tiennent à honneur souvent de le faire semblable par son luxe et sa grâce légère à celui qui entoure les femmes de la Cour. Dans le salon de Mme Duplessis, « partout des tapisseries de haute lice, fauteuils à larges dossiers, canapés, coquetoires, girandoles, glaces et vernis ; aux murs, des scènes de Teniers, des paysages de Berghem, des chasses de Wouwerman et quelques toiles que, de ses doigts légers, a peinte la fée du logis ; à droite, un carton chargé de musiques ; à gauche, un clavecin ; plus loin, un cabinet d’Allemagne enrichi de cuivre doré[10]. »

Cependant, si la recherche du luxe et de l’élégance transforme les demeures des magistrats, il semble que, parmi ces femmes malgré tout imbues de principes austères, la frivolité parisienne n’ait pas pénétré et que des préoccupations sérieuses tempèrent chez elles la joie de vivre. À côté du salon de Mme Duplessis, se trouve une riche bibliothèque où la philosophie voisine avec les lettres et l’art (60 cartons de belles estampes), avec la jurisprudence. Plus loin, un cabinet d’histoire naturelle, l’un des plus riches d’Europe avec des cornues, des oiseaux des îles, un squelette et tout un musée conchyologique.

Le salon de la présidente du Bourg, à Toulouse, ne s’égaye ni de meubles modernes, ni de tableaux. Il conserve encore toute l’austérité des anciens âges ; la teinte générale est sobre et grise, les meubles carrés et sombres ; en pleine lumière, une vieille gravure allemande : le Supplice d’Anne du Bourg.

C’est, en effet, l’un des caractères de la femme du magistrat provincial et même parisien. Elégante, parée, elle conserve un fond d’austérité qui l’empêche de se livrer totalement à la dissipation du monde. La plupart du temps, les ménages parlementaires sont de bons ménages où le mari et la femme vivent unis, et se portent une tendre affection. Les lettres inédites de M. et Mme d’Allis[11], celui-ci conseiller au Parlement de Toulouse, montrent fort bien cette nuance fort délicate. Une liberté mutuelle très grande, pas trop de jalousie parce qu’on est sûr l’un de l’autre, mais un sincère et profond attachement, mieux, de l’amour encore malgré l’ancienneté des liens. Aux femmes de la Cour, si indulgentes aux faiblesses des leurs comme à leurs propres faiblesses, s’opposent durement ces femmes de parlementaires qui, souvent rigides et ennemies de tout amusement, sont capables d’exiger contre des fils ou des neveux coupables de s’abandonner sans réserve et un peu au détriment de leur fortune, au train du monde, des lettres du cachet[12].

C’est, par le caractère et les mœurs, de la femme de la noblesse provinciale, non de la femme de la Cour, que se rapproche la parlementaire.

Mais où la femme du parlementaire rejoint la femme de Cour, c’est par sa passion pour la politique. Dans ses salons, à Toulouse, à Bordeaux, à Grenoble ou à Rouen, aussi bien qu’à Paris, on discute non seulement littérature ou science économique, mais politique. Ministres, gouverneurs de province, intendants sont pesés et jugés. Qu’il s’agisse de la levée de nouveaux impôts, de la construction de routes, de questions religieuses ou simplement de décisions touchant à la politique générale, tous les actes du gouvernement central et des autorités locales sont passés au crible d’une critique peu indulgente mais souvent compétente.

Car, dans la société parlementaire, les femmes, moins brillantes en général que celles de la Cour, moins aptes à donner à leur conversation un tour piquant et imprévu, moins portées à effleurer d’une touche légère les sujets graves, ont peut-être plus de fond et de culture véritable. Elles connaissent surtout fort bien tout ce qui touche à l’histoire de leur ville et du corps illustre auquel appartiennent leurs maris ; les privilèges, les prérogatives parlementaires, les franchises et libertés anciennes des provinces dont elles discourent avec une érudition de procureur trouvent, en elles, de zélés défenseurs.

L’un des plus curieux aspects de l’histoire de la longue lutte entre les Parlements et la royauté est la part que prirent à ces luttes les femmes de parlementaires. Celles-ci, qui plus intransigeantes encore que leurs maris, encouragent à la résistance les hésitants. Par l’action qu’elles poursuivent dans les salons, voire avec une étrange hardiesse, dans la rue, elles contribuent à gagner à leur cause l’opinion et apparaissent, en définitive, comme l’une des forces les plus tenaces, les plus obstinées, l’une de celles dont l’action contribua le plus à la défaite du pouvoir royal.

C’est toute l’histoire des Parlements de Paris et de province qu’il faudrait étudier par là-même pour avoir une idée complète de l’activité politique déployée par les femmes de la bourgeoisie parlementaire. Il faut se contenter d’en saisir les traits les plus saillants.

À Paris, les femmes ou sœurs des parlementaires, bien que toutes proches de la Cour et formant souvent avec la noblesse d’épée une même société, partagent cependant toutes les préoccupations politiques de leurs maris. Comme eux, elles tiennent à maintenir intactes les prérogatives des Parlements et surtout cet honneur parlementaire qui exige qu’on ne cède pas trop vite aux volontés royales. Deux exemples sont caractéristiques : Lorsque, le 24 janvier 1756, Louis XV a ordonné aux parlementaires de reprendre leurs fonctions qu’ils viennent de cesser, à la suite de leurs démêlés avec l’archevêque de Paris, le premier président convoque les présidents des Chambres et les principaux membres des cours souveraines pour leur notifier les volontés royales. Ces magistrats se rendent chez lui. Mais, lorsqu’ils sortent du cabinet du premier président, ayant entendu de sa bouche la volonté royale, ils trouvent dans l’antichambre la première présidente qui leur dit de ne pas se presser d’exécuter ces ordres et leur fait comprendre que son mari, tenu d’exprimer la volonté du souverain, entend bien ne faire que l’exprimer sans qu’elle représente son avis personnel. Cette attitude fut très commentée à Paris où l’on comprit que la première présidente voulait effacer la mauvaise impression qui aurait produite sur les magistrats la trop rapide capitulation de son mari[13].

Plus tard, au moment de la dissolution du Parlement, les femmes de parlementaires furent unanimes à s’élever contre la décision du pouvoir royal et l’établissement du parlement Maupeou. Elles déchaînèrent une agitation qui, nous l’avons vu, gagna les femmes de la Cour et descendit jusque dans la rue. Sans doute, si les femmes de la Cour se rangèrent en grand nombre du côté des parlementaires, c’est bien parce qu’elles voulaient manifester par là leur opposition au ministre qui avait renversé et remplacé Choiseul. C’est aussi parce que les femmes de parlementaires qui, à Paris, ne formaient avec elles qu’une seule société, avaient su les convaincre que la « destruction des Parlements était une atteinte aux lois fondamentales de l’État[14] ».

Même après le rétablissement des Parlements sous Louis XVI, certaines femmes de la bourgeoisie parlementaire gardèrent rancune à la Cour et lui manifestèrent de l’hostilité. La présidente de Gourgues, sœur de Lamoignon de Malesherbes, usa de toute son influence sur son frère pour l’empêcher de se rapprocher de la Cour et ce n’est qu’après sa mort que le président osa terminer l’évolution qui le conduisit finalement au Secrétariat d’État de la Maison du Roi[15].

En deux occasions très importantes, les femmes symbolisent donc la résistance parlementaire. Mais, c’est surtout en province, où leur influence, comme celle de leurs maris, est beaucoup plus grande que dans la capitale, que leur rôle est important, et vraiment caractéristique de l’idée qu’elles se faisaient de leur devoir pour ne pas dire de leur mission. Ce n’est pas, sans doute, dans toutes les provinces que s’est déployée l’activité politique des femmes de magistrats. Ni en Provence, ni en Béarn, ni en Normandie, ni en Bretagne, elles ne semblent jouer un rôle bien grand. Tout au plus des manifestations toutes platoniques montrent-elles que telle femme de conseiller conserve tout l’orgueil de caste. Telle la composition de cette épitaphe du Parlement de Normandie[16], par la femme d’un conseiller, et qui se termine par les deux vers suivants :

… Il aima mieux s’ôter la vie
Que de vivre sans gloire et de trahir l’État.

Peut-être, d’ailleurs, ces manifestations ne se bornent-elles pas à des pièces de vers puisque nous voyons, en 1772, plusieurs femmes arrêtées « pour l’affaire du Parlement de Normandie ». On peut supposer que Perpétue Dufossé et ses deux femmes de chambre, embastillées alors, furent poussées par les femmes des parlementaires normands à l’agitation qui leur valut leur emprisonnement[17]. Mais rien ne nous permet de l’affirmer… Par contre, à Grenoble, à Bordeaux, à Toulouse, les femmes jouent dans la résistance parlementaire un rôle de premier plan. À Grenoble, lors de la dissolution du Parlement du Dauphiné et de son remplacement par le Conseil supérieur créé par Maupeou, les femmes de magistrats firent tout leur possible pour empêcher leurs maris de prendre place dans les Conseils supérieurs créés par le chancelier. « La femme du Président du Pina fut l’âme de la résistance[18]. » Elle n’accepta qu’avec peine, n’ayant pu d’ailleurs l’empêcher, la nomination de son mari comme président du Conseil supérieur, et le secrétaire de l’Intendant la félicitant de cette nomination, elle lui répondit par un soufflet, montrant combien elle jugeait humiliant pareil honneur[19].

À Toulouse, c’est, pendant toute la deuxième moitié du xviiie siècle et sans attendre même la dissolution du Parlement, que les femmes des parlementaires manifestèrent leur humeur altière et leur goût de la politique. Quelques-unes, telles la présidente de Cambon, née Riquet de Bonrepos, étaient, semble-t-il, des individualités remarquables par leur énergie. Autour d’elles se groupèrent toutes celles qui, par orgueil de caste et patriotisme local, voulaient, d’une volonté aussi ferme au moins que celle de leur mari, maintenir intactes, fut-ce contre la volonté royale, les franchises de la province et les droits du Parlement.

Lorsqu’en 1762, le président du Bastard vint, envoyé par la Cour, prendre possession de son siège, dans les cercles parlementaires toulousains on attribua cette nomination à Mme de Pompadour, parente de Mme du Bastard, et les femmes des autres magistrats firent au nouveau président et sa femme le plus mauvais accueil. En accablant d’injures Mme du Bastard, les femmes des parlementaires d’une austérité puritaine manifestaient seulement leur réprobation contre les mœurs dissolues de la Cour. Les années suivantes, elles interviennent dans des affaires plus sérieuses.

En 1763, des édits royaux avaient établi, pour la province du Languedoc, un dénombrement basé sur de nouveaux impôts. Ceux-ci étaient fort impopulaires en Languedoc et le Parlement de Toulouse avait refusé d’enregistrer ces édits.

Le duc de Fitz-James fut alors envoyé à Toulouse pour obtenir du Parlement l’enregistrement des édits. Les femmes organisèrent contre lui de véritables émeutes dans les rues de la ville et le poursuivirent jusque dans le château qu’il habitait dans la banlieue. D’autres femmes de parlementaires accompagnaient leurs maris à Versailles pour obtenir de la Cour la suppression des édits. Démarches vaines, d’ailleurs, et qui n’empêchèrent pas les volontés royales de s’accomplir[20].

Naturellement, la dissolution du Parlement de Toulouse comme celle du Parlement de Grenoble fut, pour les femmes, l’occasion d’affirmer d’une manière plus active leurs sentiments. Quelques-unes, telles Mme du Dénié, prennent des attitudes cornéliennes : « Si mon mari, dit cette fanatique au représentant du roi, venait pour arrêter M. du Dénié, si mon mari compromettait, en se soumettant, l’honneur de sa femme et le nom de ses enfants, ce poignard (et elle brandissait une lame devant M. de Périgord) laverait dans son sang la honte de notre nom[21]. »

Pendant ce temps, moins théâtrales et plus pratiques, Mme de Cambon et la présidente d’Aguin, renouvelant l’exploit de la servante de Broussel, réussissaient à soulever le peuple, lorsque les gens du roi voulurent arrêter leurs maris. Par elles, le nouveau Parlement fut discrédité aux yeux du peuple et elles rendirent au nouveau Président du Conseil supérieur, Niquet, la tâche très difficile. Les parlementaires toulousains purent donc se vanter d’avoir pour leur part contribué à la victoire de leur ordre. Elles ne purent d’ailleurs être à l’honneur après avoir été à la peine. Car, lorsqu’elles se pressèrent en foule à la séance de réintégration du Parlement, elles trouvèrent toutes portes closes. À Bordeaux comme à Toulouse, et plus encore que dans cette dernière ville, la campagne menée par les femmes pour les libertés parlementaires fut ardente et tenace.

Au milieu du xviie siècle, c’est une véritable passion que nourrissent pour la politique les femmes des parlementaires bordelais. Les traités les plus savants de droit public et de droit constitutionnel étaient alors les livres de chevet des mondaines. Celles-ci s’arrachaient le traité de droit public de Michau de Montblin, véritable encyclopédie politique. Celles-là étaient habituées à discuter les plus abstruses et les plus subtiles questions constitutionnelles[22] et transformaient salons et boudoirs « en états généraux où éclataient, derrière l’éventail, de singulières hardiesses[23] ».

Aussi, lorsque l’arrêt de dissolution du Parlement de Guyenne fut connu à Bordeaux, les femmes ne contribuèrent-elles pas moins que les hommes à l’effervescence populaire qu’amena la décision royale. « Le beau sexe, dont l’influence ne fut jamais plus grande, se couvrit de gloire[24]. » On connaissait d’ailleurs à Bordeaux l’attitude prise par un certain nombre de grandes dames, à Paris et à Versailles, même devant le triumvirat. On savait qu’une femme, la comtesse d’Egmont, était l’âme de la résistance. L’influence des manifestations féminines à la Cour contre le Parlement Maupeou[25], celle surtout de la fière attitude de la comtesse d’Egmont, qui avait jadis fréquenté le salon de Mme Duplessy, fut, nous dit un historien de Bordeaux, considérable. « Mères, filles, épouses de parlementaires témoignèrent d’une fermeté à toute épreuve, réconfortant les indécis, gourmandant les timides, exaltant les résolus, prêtes à tous les sacrifices de bien-être et de fortune. Gardiennes résolues des traditions morales qu’à Versailles on foulait aux pieds, rien n’égalait leur mépris pour Maupeou. Une étude réfléchie du litige qui bouleversait le royaume les confirmait dans leur opposition. Avec la bourgeoisie entière et tous les écrivains patriotes, tous les cœurs féminins battirent à se rompre au seul nom de la Liberté[26]. « 

Comme le duc de Fitz-James, à Toulouse, le maréchal de Richelieu dut se défendre contre les émeutes féminines. Quelques femmes de parlementaires vinrent le trouver jusque dans son palais. Il dut, en même temps que les trente-cinq parlementaires irréductibles, exiler deux d’entre elles : la présidente de Gourgues, femme de Marc-Antoine de Gourgues, président à mortier, et Marie-Henriette Le Berthon, sœur du premier président.

Tandis que les femmes des opposants montraient aux transfuges qui avaient accepté des fonctions dans le nouveau Conseil supérieur leur mépris et leur colère, « des filles courageuses, bravant la colère du maréchal, étaient allées dans de lointains villages offrir leur main à de jeunes conseillers et partager leur infortune, telles Mlle Godefroi, devenue Mme Castelneau d’Essenault, et Mlle de la Calonie, devenue Mme de Conilh[27] ».

Donc les femmes de parlementaires si, en général, elles influent moins que les femmes de la Cour sur la marche des événements, leur sphère étant d’ailleurs plus étroite et leur action sur les pouvoirs publics moins grande, ont du moins contribué dans une très large mesure à créer dans les salons un état d’esprit hostile aux réformes tentées par le pouvoir royal, à répandre dans le peuple cette opinion, si commune à la veille de la Révolution, que les Parlements étaient les représentants de la nation et les défenseurs de ses libertés. Elles l’ont pu grâce à leur culture, à leur goût de la politique et au prestige dont elles jouissaient parmi le peuple qui, par les présents qu’il leur faisait en mainte occasion, leur témoignait d’une considération presque égale à celle où il tenait leurs maris.

iii. Moyenne bourgeoisie parisienne et provinciale

Au-dessous des femmes de parlementaires et des femmes de financiers qui, quelle que soit d’ailleurs leur origine, se rapprochent par leur genre de vie et leurs préoccupations de l’aristocratie qu’elles fréquentent et à laquelle elles se mélangent, se placent les femmes de la moyenne bourgeoisie : femmes de fonctionnaires de l’administration ou des finances (subdélégués, procureurs fiscaux, lieutenants à la judicature, greffiers, procureurs des octrois), femmes d’avocats, de médecins ou de chirurgiens, femmes de gros commerçants ou d’industriels qui, pour être à l’aise et quelquefois très riches, ne prétendent pas à tenir le rang des femmes nobles.

Celles-là sont bien plus occupées de leurs affaires particulières, de la conduite de leur ménage, de leur famille et de leurs enfants que de celles du pays et les luttes politiques de la Cour, les querelles des partis trouvent bien rarement chez elles une répercussion.

Le mariage, voilà pour elles la grande affaire et elles le conçoivent d’une façon bien différente de celle qui est en honneur à Versailles ou dans la haute société des grandes villes de province.

Le contraste entre la conception du mariage chez la femme noble et chez la bourgeoise a vivement frappé les auteurs du xviiie siècle.

Les moralistes, les auteurs de description de la société parisienne ou de la société provinciale, les mémorialistes le relèvent fréquemment. Et les auteurs comiques de toute envergure en ont fait parfois le thème de leurs pièces[28]. Ces répliques d’une scène de l’École des Bourgeois sont à cet égard très caractéristiques :

Benjamine (fiancée du marquis de Moncade). — « Oui, Monsieur le marquis, je ferai mon bonheur de vous voir à tous les moments de ma vie. »

Le marquis de Moncade. — « Eh ! Mademoiselle, vous avez un air de qualité. Défaites-vous de ces discours et de ces sentiments bourgeois. »

Benjamine. — « Est-ce qu’il y a du mal à aimer son mari ? »

Le marquis. — « Non, mais il y a du ridicule…, à la Cour une femme se marie pour avoir un nom et c’est tout ce qu’elle a de commun avec son mari. »

À toutes les bourgeoises, qui ne sont pas comme telles financières ou nouvelles riches, folles du bel air de la Cour, c’est l’attitude de Benjamine qui paraît naturelle : entre bourgeois la tendresse est de mise ; on l’affiche volontiers en public et il n’est pas rare de voir à la promenade des bourgeois se donner la main, de les entendre s’appeler de l’expression tendre et familière de « mon mouton ».

« La plupart des ménages bourgeois, dit l’historien de la Province française, présentent un caractère de confiance et d’entente qui devait assurer le bonheur[29]. »

Vivant étroitement unie avec son mari, pour lequel elle est un auxiliaire dévoué, une compagne fidèle, la femme n’est pas entièrement dégagée de l’autorité maritale. Les maris de la bourgeoisie sont, un peu plus que ceux de la noblesse, entichés de leurs prérogatives. Cependant, ils suivent eux aussi, quoique plus lentement, l’évolution des mœurs et tendent à ne plus exercer ces prérogatives à la rigueur.

Ils sont plus rarement trompés, semble-t-il, que les grands seigneurs. Lorsque l’infortune leur arrive, certains se vengent durement, tel le chirurgien Armand qui, ayant surpris sa femme en flagrant délit, tua le complice et fit enfermer la coupable[30]. Tel encore le mari de Sophie Monnier, après l’aventure célèbre de celle-ci avec Mirabeau.

Mais, la plupart du temps, le mari prend philosophiquement la chose. « Il ne fait point retentir les tribunaux du bruit de ses disgrâces domestiques, mais dit à sa femme : « Je ne veux pas causer vos malheurs, soyez libre, jouissez de tel contrat de rentes. Je vous prie seulement de quitter quelque temps la capitale[31]. »

C’est en effet dans la capitale surtout que les mœurs devancent les lois et que le mari bourgeois lui-même tend à renoncer à ses droits.

« La coutume de Paris, constate un pénétrant observateur des mœurs du xviiie siècle, donne à la femme des droits plus étendus ; aussi les maris parisiens et même, en général, les maris français ne sont-ils point les maîtres absolus de leurs maisons. Leurs épouses ne sont point astreintes à l’obéissance. Un air d’égalité règne entre eux. Persécuter sa femme serait chose odieuse. Jamais on ne manque aux égards que l’on se doit réciproquement[32]. »

Sans doute, dans le cours du xviiie siècle, les mœurs patriarcales de la bourgeoisie tendent-elles à disparaître pour céder la place au ton de la Cour qui veut entre mari et femme des rapports moins intimes et plus cérémonieux. Lorsqu’une petite bourgeoise dit « mon époux », remarque Mercier, elle croit anoblir celui à qui elle est conjointe. Le mari, de son côté, n’ose plus dire « ma femme ».

À la fin du xviiie siècle, les séparations entre bourgeois sont fréquentes. « Pour deux chiquenaudes » on se quitte et la femme séparée reconquiert sa pleine et entière indépendance, soit que sa fortune lui permette un train de maison suffisant, soit qu’elle se retire dans un de ces couvents comme la communauté de Saint-Chaumont, rue Saint-Denis, où l’on mène une vie très mondaine, qui ne ferme pas ses portes au « conseil de la femme séparée » et où se glisse quelque consolateur[33], et les refuges plus austères qu’offrent, dans les villes de province, les Visitandines et les couvents du Tiers-Ordre de Saint-François.

Ces séparations cependant sont moins communes que ne le veulent des moralistes chagrins. Et nul doute que Mercier n’exagère fortement lorsqu’il avance que « les concubines forment le tiers de la ville ». De tous les documents et mémoires de l’époque, il semble bien résulter que la plupart des ménages de la bourgeoisie étaient sinon heureux du moins réellement unis, La femme y tient d’ailleurs une très grande place. Elle est la gardienne du foyer domestique ; les soins du ménage et de la maternité l’absorbent[34]. Soigneuse, économe, attachée à son mari et à sa maison, « elle offre le modèle de la sagesse et du travail[35] ». Mais elle n’est cependant pas réduite au rôle antique de fileuse de laine. « Les femmes de la bourgeoisie, dit encore Mercier, sont consultées sur toutes les affaires. Sans les femmes, aucune affaire ne se conclut. » Elle est donc, et plus que nulle autre, collaboratrice et compagne dans toute l’acception du terme. Volontiers, son rôle se confine dans les limites de son foyer. La vie de société est bien moins brillante parmi les bourgeoises que parmi les femmes de la Cour. Dans le salon que possède au xviiie siècle toute bourgeoise d’un rang moyen et qui a remplacé la chambre ou la salle, ceux qui se réunissent ne songent pas en général à discuter des grands problèmes politiques et philosophiques ni à faire au monde littéraire la loi… En province, « le plus souvent l’assemblée se compose de femmes d’un caractère timide et étroit, mais dont les vertus modestes et un peu sévères contribuent à faire régner le respect des bonnes mœurs… ; ailleurs, de bonnes bourgeoises parlent des méfaits de leurs servantes comme d’un malheur public[36]. » À Paris même où, dans les classes bourgeoises comme partout ailleurs, le goût du luxe se répand, où le ton de la Cour pénètre, il est, dans certains quartiers, par exemple le Marais, de petites provinces où la simplicité et la retenue des mœurs antiques se sont conservées pour l’édification et l’étonnement des contemporains. « Les femmes dévotes n’osent recevoir que de vieux militaires ou des robins[37] ». Si la voisine est élégante, on entendra dans son salon un sermon contre le danger des parures… La dépravation générale sera le thème de longues lamentations.

Ces mœurs sont communes encore au début du xviiie siècle. Mais, à la fin du siècle, la femme bourgeoise elle-même tend à être le centre d’une vie de société brillante. Chez elle se répand le goût du luxe et, lorsque sa fortune le lui permet, elle fait fi de l’édit de Louis XVI qui a interdit aux femmes de greffiers, de notaires et de procureurs de porter aucun bijou, sauf quelques bagues, et rivalise pour la beauté des étoffes de soie de velours et de satin dont elle se revêt, avec les femmes de l’aristocratie ; elle ruisselle de perles et de diamants. Elle a cessé d’être familière avec ses servantes, de mettre la main à la pâte dans les travaux du ménage et de surveiller elle-même l’éducation de ses enfants.

Le jeu, le bal, la comédie l’occupent et elle donne de brillantes réceptions. Si, dans quelques salons de la bourgeoisie, sans doute ceux du Marais, on trouve encore les veuves corpulentes, les demoiselles surannées et les ménagères de la paroisse qui parlent toutes ensemble, dans la plupart des salons d’un goût moderne les femmes sont légères et spirituelles : « elles se piquent aujourd’hui de faire le charme de la société, plus sociables, plus éclairées qu’autrefois et, s’étant montées au ton des hommes, elles rivalisent avec leur génie[38] ».

À Paris, leurs réceptions ont volontiers une allure littéraire. Sans parler de Mme Geoffrin qui n’est, malgré tout l’éclat de son salon, qu’une femme de moyenne bourgeoisie, assez nombreuses sont les bourgeoises qui se piquent d’avoir un « salon ». Mme Roland, dans ses mémoires, nous décrit de façon fort vivante quelques-uns de ces salons. Tel celui de Mme Lépine, femme d’un sculpteur, « dont le mobilier est fort modeste mais où l’on joue la comédie, où l’on donne des concerts, où fréquentent d’insolentes baronnes, de jolis abbés, de vieux chevaliers ou de jeunes plumets[39] ».

« En province, quelquefois, la présence d’une femme d’esprit groupant autour d’elle la société policée, crée un salon littéraire dont elle est l’âme[40] » Et tels souvenirs d’Autun, de Limoges ou de Coutances montrent que la société bourgeoise de ces petites villes ne le cédait en rien pour l’animation, l’entrain et la liberté d’allures à la meilleure société de Paris[41].

Outre son rôle familial et son rôle mondain qui reste toujours l’essentiel, la bourgeoise joue, en maintes circonstances, un rôle fort important. Comme nous le verrons, elle tient sa place, et fort brillante parfois, dans la vie intellectuelle, littéraire, artistique.

Il arrive aussi aux bourgeoises, mais plus rarement qu’aux femmes nobles ou à celles des parlementaires, de jouer un rôle dans les intrigues politiques. Quelques-unes furent mêlées, à Paris même, aux intrigues de Cour, telles Mme Sauveur, bourgeoise qui fut la maîtresse de Richelieu, après avoir été celle de Joly de Fleury et d’un grand nombre d’avocats et de procureurs généraux[42]. Elle exerça, s’il faut en croire le marquis d’Argenson, une assez grande influence sur le duc de Richelieu au moment où, avant son départ pour la Guyenne, il visait à gouverner le roi, et fut l’instrument de ses intrigues à la Cour et à la ville[43].

Mme Le Prévost, maîtresse du comte d’Argenson, joue un rôle analogue dans les négociations menées entre le ministre de la guerre et le Parlement, lorsque celui-ci songea, un peu avant sa chute, à se réconcilier avec l’assemblée.

Mme Geoffrin, on le sait, eut, elle, un rôle plus brillant. Lorsque son fils d’adoption, Stanislas Poniatowski, eut été élu roi de Pologne, lorsqu’il l’eut appelée à sa Cour, elle prétendit y gouverner. Saluée par les philosophes comme la reine-mère de Pologne, accueillie magnifiquement à Varsovie, où elle vint en 1764, et finissant par partager les espérances qu’avaient mises en elle ces écrivains qui la voyaient arriver en Pologne avec, à la main, la torche des lumières, elle s’apitoya sur le sort malheureux du pays et se proposa de lancer Stanislas dans la voie des réformes. Ces tentatives furent d’ailleurs vaines. Une demi brouille avec le disciple chéri et un hâtif départ en furent le seul résultat. Du moins, de retour à Paris, et réconciliée avec Stanislas, Mme Geoffrin contribua-t-elle à le faire reconnaître par la France. Sans se décourager par l’insuccès d’une première démarche auprès de Choiseul, à ce moment fort mal disposé pour Stanislas, élu par la grâce de la Russie contre les princes saxons, alliés de la maison royale, et dont le gouvernement était en rapports très tendus avec notre représentant à Varsovie, elle mit tout en œuvre pour le circonvenir. Et quand le baron de Breteuil, le ministre de Danemark, baron de Gleichen, et le premier commis aux affaires étrangères, M. de Sainte-Foy, eurent bien préparé le terrain, elle fit remettre au ministre une lettre longue et précise qui a des allures de mémoires[44]. Ce plaidoyer ne fut pas sans effet. « Il paraît certain, dit l’historien de Mme Geoffrin, que cette lettre ne fut pas étrangère au parti qui fut pris de reconnaître l’élu de la Diète et d’accepter son envoyé officiel. »

Ce sont là des aspects brillants, mais fort rares, de la vie de la femme bourgeoise. Il est bien plus fréquent en revanche de la voir jouer un rôle économique important. Mercier le dit avec raison : « La femme, à Paris, est consultée sur toutes les affaires ; sans elle, aucune affaire ne se conclut. » Son observation s’appliquerait aussi bien aux autres régions de la France.

Car c’est à peu près dans toute la France que nous voyons soit des femmes étroitement associées aux affaires de leurs maris, soit, veuves, en continuer la gestion, souvent d’ailleurs avec esprit d’initiative et succès.

Un coup d’œil sur les archives départementales nous montrera combien fut varié le rôle des bourgeoises et quelle place elles tinrent dans la vie économique de nos provinces françaises. À Paris et dans l’Ile de France il est bien exact que, selon le mot de Mercier, nulle transaction ne se conclue sans qu’elles y aient part et qu’elles soient, dans toute l’acception du terme, les collaboratrices et associées de leurs maris. Presque tous les actes signés par des commerçants ou de simples baux, quittances, contrats de toute nature sont contresignés par leur femmes. C’est bien à une véritable société commerciale composée du mari et de la femme que semblent avoir affaire les tiers[45].

Les bourgeoises qui possèdent des terres s’occupent, tout comme les femmes de hobereaux, de les mettre en valeur.

Ici, des femmes, mariées ou veuves, défrichent leurs terres et y introduisent les nouvelles cultures (pommes de terre, tabac) ; là, elles exploitent les ressources de leurs rivières ou de leurs étangs, organisent l’industrie de la pêche. Mais c’est leur rôle industriel surtout qui apparaît important.

Nous voyons fréquemment des femmes faire ouvrir et exploiter des mines. Hélène-Victoire Danjeau, par exemple, qui s’associe avec les Pâris-Duverney pour l’exploitation des mines de Ponpéant[46]. La veuve Bardin maintient, après la mort de son mari, ses ouvriers aux mines de plomb de Brioude et de Chassignole[47].

D’autres font naître ou développent des industries de toute nature ; l’une s’occupe de fonderies, d’autres, après avoir introduit sur leurs terres d’Auvergne l’élevage des vers à soie et sollicité des autorités provinciales des plants de mûrier, y font connaître la roue à filer et développent la fabrication de la soie[48].

À Abbeville, la veuve du fameux van Robais continue, longtemps après sa mort, à bénéficier de tous les privilèges et à diriger ses manufactures de draperie[49].

Dans la même province de Picardie, plusieurs veuves fabriquent, les unes des peluches, les autres des camelots qu’elles destinent à l’exportation[50].

Dans le Languedoc, les femmes, à la tête d’industries textiles, sont également assez nombreuses.

Mme Romengau, dont le mari a inventé un nouveau procédé de teinture et qui est menacée, après la mort de son mari, par des concurrents, obtient, non sans démarches auprès de l’inspecteur des manufactures, de l’intendant et du contrôleur général, la confirmation de tous les privilèges dont jouissait son époux et l’autorisation, à l’exclusion de tous autres industriels, d’exploiter son procédé[51].

En 1750, l’une des principales filatures de soie de la même province est dirigée par une femme, Marguerite Andel[52]. Dans le Languedoc également, une femme est à la tête d’une fabrique d’eaux-fortes[53]. À Cherbourg, Marie-Jeanne Roberte dirige une fabrique d’amidon. Il est, naturellement, au moins aussi fréquent et plus encore de voir des femmes continuer le commerce de leur mari auquel, bien souvent, dès le vivant de celui-ci, elles étaient associées.

À Lyon, en 1737, une femme, Madeleine Villemot, veuve Fauron, a constitué une importante société pour le commerce des toiles[54]. À Montpellier, la veuve Gilley dirige une maison qui exporte des « perpétuanes » vers l’Espagne et l’Amérique[55].

À La Rochelle, les femmes commerçantes sont nombreuses. Plusieurs tiennent d’importantes maisons d’exportation. Celles-ci expédient des toiles ou de la draperie, d’autres se spécialisent pour l’envoi des fourrures dans les pays du Nord[56].

Le grand commerce des étoffes est celui où nous trouvons le plus fréquemment des femmes. Mais nous les voyons prendre part aussi à d’autres affaires. Quelques-unes sont marchandes de grains seules ou avec leurs maris[57]. D’autres ont eu, un peu avant la période qui nous occupe, il est vrai, une entreprise de bateaux-postes[58].

D’autres femmes s’associent pour commanditer un adjudicataire des fermes[59]. D’autres, et cela est surtout fréquent dans le Languedoc, s’associent en sous-main aux juifs pour leur permettre de tourner les lois qui les empêchent de faire concurrence aux commerçants chrétiens. Celles-ci prêtent leur maison et en font le dépôt des marchandises de ces commerçants juifs. D’autres vendent pour le compte de ces mêmes commerçants et leur prêtent leur nom pour la raison sociale[60].

Enfin, les femmes, veuves ou filles de détenteurs d’offices continuent directement ou indirectement leur gestion ou, du moins, suivant les idées en usage alors, conservent un droit de propriété sur ces offices. Une femme, la veuve d’Houry, imprimeur, figure, en 1788, parmi les agents de change du duc d’Orléans[61]. Celle-ci nomme un procureur pour gérer les affaires de son père, ancien régisseur de l’octroi d’Arras[62]. Une autre dispose de la lieutenance à la judicature de Toulon, vacante par la mort de son mari[63].

La veuve Meilhan dispose des offices de greffier en chef de la Bourse des marchands de Montpellier, de receveur des épices, de greffier du présidial, de la Généralité et de l’Université, tous offices de son mari.

Dans le Nivernais, plusieurs veuves gèrent des fermes dépendant du domaine royal, rendent leurs comptes devant la châtellenie. D’autres femmes exercent les mêmes droits comme héritières de leur père.

Enfin, parmi les femmes de détenteurs d’offices de l’ordre moyen, un grand nombre exercent une grande influence sur leurs maris. Elles se montrent orgueilleuses de leur rang et de leur privilège autant que les femmes des nobles et des financiers.

La baillive, l’élue, la lieutenante de judicature sont des personnages importants qui jouissent de la considération générale. Comme l’intendante, la subdéléguée, la femme du secrétaire à l’intendance aspire à jouer un rôle. Parfois elle prend sur son mari une grande influence, surtout lorsque comme il arrive parfois, elle est de condition supérieure à la sienne, et en fait un tyran au petit pied. Le secrétaire de M. d’Estigny, intendant d’Auch, excellent commis jusqu’à son mariage, eut la tête tournée par son alliance avec Mlle de Lerquenfeld, de petite noblesse strasbourgeoise, et se mit à trancher du grand seigneur, à molester les administrés et même à résister à son chef. M. d’Estigny, après s’être heurté plusieurs années aux intrigues menées à la Cour par le premier secrétaire et sa femme, réussit enfin à obtenir sa disgrâce[64].

iv. Petite bourgeoisie

Entre la femme de la moyenne bourgeoisie et la femme du peuple se place celle de la petite bourgeoisie ; épouses des commerçants aisés, des artistes, des marchands, des petits propriétaires de province forment une classe dont la vie d’ailleurs est, suivant les milieux et les cas individuels, bien différents mais qui présente un caractère commun : celui d’être, bien moins encore que les bourgeoises de condition moyenne, touchée par l’esprit nouveau et d’avoir davantage conservé les mœurs antiques de gardiennes du foyer et de collaboratrices intimes du mari.

Une transformation s’est, il est vrai, accomplie dans sa vie matérielle.

Rien de plus modeste que la vie d’une petite bourgeoise au xviiie siècle : elle vit le plus souvent dans sa cuisine qui est en même temps la salle à manger et la pièce de réception, voit peu de monde et, pour de très rares promenades, elle se contente de vêtements peu nombreux et modestes ; sur elle ne brillent que quelques bijoux. Au xviiie siècle, et particulièrement dans les dernières années, la vie est devenue plus facile ; la petite bourgeoisie a profité, comme les autres, de cette amélioration de l’existence. À la fin du xviiie siècle, lorsqu’elle est un peu aisée, elle porte non plus les sombres costumes de serge, mais la popeline de satin, le damas, le velours et, à la veille de la Révolution, les indiennes et les siamoises rayées ou imprimées qui font fureur dans toutes les classes de la société. Elle entasse dans ses armoires de grandes quantités de linge : des chemises par douzaines dont quelques-unes, en dentelles de Malines ou en point d’Angleterre, valant 4 à 500 livres. Elle porte de lourds bijoux d’or : broches, bagues, boucles d’oreilles et bientôt apparaissent le diamant et les perles. Elles ont une pièce de réception que quelques-unes appellent leur salon et que d’autres plus modestes continuent d’appeler leur salle, mais qui n’a plus d’autre usage que la vie mondaine : c’est une pièce proprement meublée, sans grand luxe encore, mais ornée de glaces et de tableaux[65], où l’on donne des réunions intimes, d’ailleurs fort peu nombreuses, et où sont rares les beaux esprits et les femmes savantes. On parle des enfants, des domestiques, des voisins. L’esprit reste étroit et s’adapte difficilement aux idées et aux manières de vivre nouvelles. Ni grandes discussions philosophiques, ici, ni conversation d’un tour léger. L’ancienne morale, les anciens préjugés trouvent, parmi les petites bourgeoises, d’ardents défenseurs. Que l’une d’elles, par largeur de vues ou indolence, laisse l’esprit du siècle pénétrer chez soi et animer ses enfants, la voilà sérieusement critiquée par ses amis. Aussi la prude Mme Charbonié reprocha vertement à Mme Phlipon de permettre à la future Mme Roland la lecture de l’impur Candide.

C’est qu’en effet, le sentiment religieux et son corollaire inévitable, le respect des traditions, restent très fort dans la petite bourgeoisie et bien plus chez les femmes que chez les hommes. On ne les entendra pas, comme les femmes de la Cour ou les femmes de parlementaires, fronder la religion ou les institutions établies ou faire profession d’incrédulité. Non seulement elles pratiquent les devoirs extérieurs, mais elles croient. Celles qui, comme Mme Roland, se sont faites, par la lecture des classiques et des philosophes, des convictions personnelles et se détachent des dogmes anciens, sont fort rares. À la veille de la Révolution, la petite bourgeoise est croyante. Et cette considération contribue sans doute à expliquer l’histoire religieuse de la Révolution.

Pénétrée d’un tel esprit, la femme conçoit naturellement son rôle à la mode antique. La jeune fille a été élevée selon les principes d’une très rigoureuse retenue, parlant peu, voyant peu de monde, ne sortant que pour quelques visites à la parenté et la promenade dominicale. Elle est presque toujours accompagnée de sa mère. Sans doute, Mercier signale que, dans la dernière classe de la bourgeoisie, elle a plus de liberté que dans les autres classes. Mais ce qu’il dit des jeunes filles de la dernière classe de la bourgeoisie s’applique surtout, nous le verrons, aux grisettes. En général, comme le montrent les mémoires de Mme Roland, une jeune fille ne sort pas avant le mariage sans être accompagnée. Pendant la semaine, sa mère la mène au marché et prend soin de former son éducation ménagère. Les leçons d’art d’agrément terminées, elle descendait, « en petit fourreau de toile pour aller au marché avec sa mère… acheter à quelques pas du logis, du persil ou de la salade. Tout en lui donnant des grâces de salons, on lui faisait garder l’habitude d’aller à la cuisine éplucher les légumes, faire une omelette ou écumer le pot » [66].

Les jeunes filles ainsi formées deviennent de bonnes ménagères dans toute l’acception du terme, telles ces modèles de Chardin dont la douce, bonne et sérieuse physionomie, dont les gestes simples et cependant d’une noblesse sans recherche, les vêtements modestes, jupe sombre, guimpe et bavolet empesé, et le cadre si humble qui les entoure, présentent (saisissant contraste avec les salons rocailles, les boudoirs tendus de satin broché d’or, les petits nègres vêtus de soie éclatante au milieu desquels vivent les belles dames) la vie du xviiie siècle sous un aspect patriarcal.

Celles-ci, comme les femmes de la bourgeoisie moyenne et plus encore peut-être, forment avec leurs maris des ménages unis. On vit beaucoup ensemble. Les distractions sont communes, comme les peines et les joies. Aussi les unions sont fécondes. Les ménages qui sont à la tête de dix, douze ou quinze enfants se rencontrent fréquemment.

Tous les contemporains sont unanimes à louer les qualités sérieuses, pratiques de la petite bourgeoisie, l’ordre, la propreté qu’elle fait régner au foyer, l’ingéniosité avec laquelle elle utilise les ressources, souvent assez maigres, pour y amener un semblant d’abondance.

Écoutons Marmontel nous retracer son enfance, écoulée dans la petite cité de Bort, près Mauriac. Rien ne nous édifiera mieux sur le rôle de la femme dans la petite bourgeoisie.

Sa famille est nombreuse et plus de femmes que d’hommes la composent. Dans la maison qui abrite les époux, vivent en effet la mère de M. Marmontel, la mère et la grand’mère de Mme Marmontel et l’une de ses sœurs. « Mon père, dit l’écrivain, se trouvait au milieu de cet essaim de femmes qui, toutes, s’efforçaient de lui rendre la vie facile et agréable. »

Et cette vie est agréable en effet, pleine de plaisirs simples, mais d’autant plus goûtés et surtout d’une douceur et d’une bonhomie patriarcales. « Avec très peu de bien, dit l’écrivain, tout cela subsistait. L’ordre, le travail, l’économie, un petit commerce et surtout la frugalité, nous maintenaient dans l’aisance. » Et le voici, brossant une série de tableaux champêtres qui méritent d’être reproduits comme le meilleur commentaire des tableaux de Chardin. « Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habillait de sa laine, tantôt les femmes et tantôt les enfants ; les femmes la filaient ; elles filaient aussi le chanvre du champ qui nous donnait du linge. La cire et le miel des abeilles, qu’une de mes tantes cultivait avec soin, était un revenu qui coûtait peu de frais[67]. » Et, semblant emprunter le pinceau de Virgile, il nous dépeint sa tante visitant les ruches et recueillant les rayons d’or.

Ailleurs, il nous montre sa grand’mère le régalant des friandises campagnardes : de beaux coings rôtis, entourés de pâte, à la mode auvergnate et, par son activité industrieuse, donnant « un air de fête à toute la maison » ; sa mère, toute émue et pouvant à peine retenir ses larmes lorsque son père le conduit au collège de Mauriac, mais toute joyeuse lorsqu’aux premières vacances elle voit, sur la première boutonnière de la veste de l’enfant, briller la croix d’honneur[68].

Or, de telles femmes ne sont exceptionnelles, ni par leur intelligence ni par leur culture, ni par les circonstances qu’elles traversent et, dans chacune des villes, dans chacun des bourgs de France, elles doivent se trouver reproduites à des centaines de milliers d’exemplaires. Les petites bourgeoises parisiennes ou provinciales qui, plus que les autres, connaissent le prix de l’effort patient, de l’ingéniosité, de l’ordre qui décuple les ressources, de la bonne humeur qui permet d’affronter avec plus de force la lutte quotidienne, arrivent, par leur esprit d’économie, leur allégresse, à accomplir la tache, à triompher des difficultés de la vie, à répandre du bonheur autour d’elles et, parfois, à élever leurs enfants de plusieurs degrés sur l’échelle sociale. Ces femmes diffèrent peu par l’esprit et le cœur de celles qui vivent aujourd’hui sur tous les coins de la terre de France. C’est bien à elles surtout que s’appliquent ces réflexions de Mercier voyant dans la bourgeoisie de France, devant laquelle il s’incline, l’armature véritable de la nation. « Les femmes, qui ne sont rien en politique, ont des notions admirables sur l’économie domestique ; elles réparent dans l’intérieur des maisons ce que la législation fait de mal au dehors. »

C’est grâce à elles, surtout, c’est grâce à leur action modeste, cachée mais persistante et d’une capitale importance, que se maintiennent dans leur intégrité les races et les nations. Rien de plus juste que cette vie de Mercier. C’est bien, en effet, la petite bourgeoisie qui, au xviiie siècle, représentait, la Révolution l’a montré, le plus riche réservoir de forces rénovatrices. Cette petite bourgeoisie, la femme a largement contribué à en former le cœur et l’esprit.

Dans la petite bourgeoisie, cependant, et moins encore que dans la bourgeoisie moyenne, le rôle des femmes n’est pas toujours restreint au foyer. La plupart des femmes de petits marchands collaborent à leurs affaires et sont pour eux, comme le dit Mercier des femmes de la moyenne bourgeoisie, de véritables associées.

« Les marchands sont, en province, dit l’historien qui a fait les enquêtes les plus complètes sur la vie provinciale, les auxiliaires les plus indispensables de leurs maris. À Orléans, les filles et femmes de marchands tiennent à tous les comptoirs, suivant, chiffrant, écrivant… À Rouen, les mères et les filles tiennent la correspondance. À Bordeaux, des maîtresses de tenue des livres instruisent des filles de négociants… Au Puy, les femmes dirigent la fabrication de la dentelle, elles sont choisies pour leur sagesse, parmi les filles de négociants de Lyon[69]. » À Paris, outre le peuple innombrable des employées qui, celles-là, appartiennent au peuple et non à la bourgeoisie, on peut dire que, ceci au témoignage de tous les contemporains, dans presque chaque boutique, qu’il s’agisse de celle de l’armurier ou de celle du confiseur, de débiter de la poudre à fusil, des friandises ou des colifichets, la femme, quand elle ne règne pas seule, trône à côté de son mari.

Parfois elle lui est associée dans tel commerce qui semble exiger des connaissances spéciales. Chez les Argens, amis de la famille Phlipon, le mari et la femme s’occupent également de la vente et du courtage des diamants. Et la femme a acquis dans cette branche une compétence remarquable. « Vois Mme Argens, dit Mme Phlipon à sa fille, elle connaît les diamants aussi bien que son mari ; elle traite avec les courtiers dans son absence. Elle conclut aussi des marchés avec les particuliers. Elle continuerait le commerce quand bien même elle deviendrait veuve[70]. »

Naturellement, les femmes ainsi associées aux affaires de leurs maris trouvaient le bénéfice de leur activité et de la part très grande qu’elles apportaient au gain de la communauté, dans une relative indépendance et dans l’acquisition du bien-être et du luxe. Les femmes de marchands, au xviiie siècle, commencent à orner leurs appartements de meubles précieux : les sofas, les bergères trouvent leur place dans leurs salons ; elles donnent des réceptions où l’on imite le ton de la Cour. Enfin elles renoncent à leur simplicité ancienne pour s’habiller de soie, de satin, de velours et pour se couvrir de bijoux. Les bijoux, voilà la grande passion des marchandes. « Elles portent des colliers de perles et de cornaline enchâssés d’or et garnis de perles, elles sont amplement pourvues de chaînes d’or à étoiles rondes ou carrées, de chapelets précieux, de bagues garnies d’émeraudes, de diamants, de rubis, d’anneaux d’or, de colliers, de boucles d’oreilles garnies de brillants[71]. »

Aussi, Restif de la Bretonne constate-t-il que « ce sont les femmes et filles de la petite bourgeoisie qui, dans la capitale, brillent le plus par leur élégance et leur bon goût, lancent la mode et donnent le ton à la France et à l’Europe » [72].

Bien entendu, si cette existence dorée est l’apanage des femmes de marchands, elle ne l’est pas de toutes les femmes de la petite bourgeoisie. Nombreuses sont celles qui, devenues veuves, ou filles non encore mariées, mènent une existence fort gênée. Une jeune orpheline du Languedoc, Madeleine Augier, dispose de douze livres pour s’acheter une paire de souliers et deux robes, de quinze livres pour un manteau. « Elle a cependant une robe de satin bleu et des bas de soie[73]. Bien des veuves, incapables de garder un appartement, si modeste soit-il, s’arrangent avec une famille amie pour obtenir, moyennant les quelques centaines de livres annuelles qui représentent tout leur revenu, une chambre et la nourriture ; d’autres, et elles sont plus nombreuses encore, se retirent dans les couvents où elles mènent une existence quasi monastique[74].

v. Le rôle charitable de la femme bourgeoise

On n’aurait pas donné une idée complète du rôle joué par les femmes de la bourgeoisie, si l’on ne s’efforçait de les suivre dans l’une des manifestations les plus fréquentes et les plus utiles de leur activité : la bienfaisance.

Nous l’avons dit, les femmes de la bourgeoisie sont, en général, restées croyantes ; comme leurs arrières grand’mères, les bourgeoises du moyen-âge, elles connaissent la vertu salvatrice de l’aumône, manifestation essentielle d’une des trois vertus théologales, la charité. Et cette considération seule suffirait à faire, d’un grand nombre de femmes, des bienfaitrices des pauvres. Mais, il semble qu’entraînées par le mouvement général qui guide alors le monde vers le progrès, les femmes aient, au xviiie siècle, agi autant par humanité que par religion et que leur préoccupation soit, moins de sauver leur âme et celle de leur prochain, que de répandre le bien-être sur la terre et de faire pénétrer les lumières dans les esprits.

C’était une coutume fort ancienne que les personnes riches ou simplement à leur aise laissassent en mourant, aux pauvres, une partie de leurs biens. Nous la voyons très fréquemment suivie dans toute la France par des femmes de toute condition, de toute fortune et de toute situation de famille. Les unes laissent des sommes qui atteignent des milliers de livres, d’autres de modiques offrandes. Ce sont du reste, naturellement, les plus nombreuses. C’est par centaines que dans telles provinces : Lorraine, Languedoc, Auvergne, Normandie, Limousin, on compte les fondations pieuses d’une valeur de trois à cinq cents livres établies par des femmes. Les unes sont destinées à donner du pain aux pauvres, d’autres des remèdes aux malades indigents, d’autres à contribuer à l’établissement de religieuses dans le bourg ou dans le village, d’autres encore à fonder un lit dans un hôpital, celles-là enfin à établir une petite école. Parfois ces dons viennent non seulement de femmes aisées mais de veuves, presque dépourvues de ressources, ou de pauvres servantes. Rien de plus touchant par exemple que le testament de cette Hélène Duforez, veuve sans fortune, du Maine, qui, cependant, stipule que les quelques dizaines de livres de rente qu’elle possède seront employées à la distribution quotidienne de dix petits pains d’un sou, aux pauvres.

C’est de leur vivant même, très souvent, que les femmes de la bourgeoisie ou de la noblesse provinciale consacrent une partie de leur avoir au soulagement des misères. Entre les femmes des grandes et des petites villes de province, voire des simples bourgs, il se forme des associations charitables où les adhérentes se répartissent la besogne. Celles-ci vont visiter les malades à domicile, d’autres tiennent la pharmacie où sont déposées les boîtes de remèdes que les premières vont porter aux malades, et se préoccupent de les approvisionner. D’autres accueillent les pauvres et leur distribuent des secours en nature ou en argent. D’autres enfin tiennent des ouvroirs et essayent parfois d’en faire de véritables écoles professionnelles. Les archives départementales nous révèlent ainsi le détail de maintes de ces associations féminines[75]. Elles apparaissent comme très actives et fort efficaces.

Parfois une seule femme charitable remplit dans un village une sorte de ministère de la charité.

Telle Marie Jouvelin, qui vécut quatre-vingt et un ans dans un village de l’Orléanais et dont le registre paroissial des décès glorifie ainsi la longue vie de dévouement : « Elle fut recommandable par l’hospitalité qu’elle a exercée durant sa vie envers plusieurs petits orphelins… Elle les retirait quand ils ne savaient où donner de la tête. Elle couvrait leur nudité. Elle apaisait leur faim. Elle trempait leur soupe, faisait leur lit et, quand elle se trouvait à les placer dans des salles, chambres, ou grenier de la maison, sa charité ingénieuse lui faisait trouver place pour eux en quelques coins d’écurie. Si bien qu’elle pouvait dire : Ab infantia crevit mecum miseratio[76]. » La belle figure de Marie Jouvelin, dessinée avec la naïveté touchante d’un primitif, se détache par fortune en pleine lumière. Bien d’autres nous apparaissent plus estompées : un grand nombre de femmes, veuves ou vieilles filles, se firent ainsi des orphelins une grande famille.

Naturellement, les femmes ont participé, en grand nombre et d’une façon fort active, à l’établissement, à l’organisation et au fonctionnement des établissements hospitaliers qu’elles fondent et développent par des dons aussi bien que par des legs.

Celles-ci donnent une somme d’argent, minime parfois, pour commémorer des événements tristes ou joyeux : la mort d’un enfant, une naissance, un mariage ; d’autres consacrent une somme importante, deux ou trois mille livres, à la création ou à l’extension de la maison hospitalière[77]. Il en est qui fournissent le local où sera établi l’hôpital[78], Les hôpitaux de Bar, de Roanne, de Lisieux, de Grenoble, d’Aubusson, de Guérande, entre autres, durent ainsi leur développement aux initiatives féminines.

Dans l’organisation et le fonctionnement des institutions hospitalières, les femmes tiennent une place très importante.

L’Hôtel-Dieu de Bayeux fut fondé, en 1643, par une simple bourgeoise qui a consacré à cette fondation la moitié de sa fortune ; elle y installa cinquante religieuses occupées, nuit et jour, au soin des malades.

À cet hospice, comme à celui du Bon Pasteur de Lisieux, fondé pour le retour au bien des filles de mauvaises vie, de femmes laïques se trouvent à côté des religieuses pour former un conseil de surveillance ou d’administration. Il en est de même dans un très grand nombre d’autres hôpitaux dont le règlement prévoit expressément l’institution d’un conseil de dames notables de la ville.

Parfois, celles-ci ajoutent à leurs attributions administratives dans les hôpitaux celles d’économes des pauvres. Elles se réunissent et nomment les officières et surveillantes à qui incomberont la visite et la surveillance des pauvres dans chaque quartier[79].

Enfin, dans bien des régions, il ne s’agit plus seulement de la surveillance des hôpitaux. Les hôpitaux sont entretenus par des associations locales recrutant leur personnel parmi des femmes qui arrêtent des règles auxquelles elles se soumettent, mais sans prononcer de vœux[80].

Parmi ces femmes sont prises les surveillantes des diverses salles et parfois une directrice.

À Aubusson, une gouvernante des malades a la direction effective de l’hôpital[81].

Ainsi, nous voyons, dans mainte cité provinciale, la femme de la bourgeoisie remplir le noble ministère de la charité. C’est là l’un des plus utiles et des plus sympathiques aspects de son rôle social.

  1. Thirion. Vie privée des financiers.
  2. Carré. Loc. cit.
  3. Loc. cit.
  4. Thirion. La vie privée des financiers au xviiie siècle.
  5. Carré. Loc. cit.
  6. Mercier. Loc. cit.
  7. Mme Roland. Mémoires.
  8. Goncourt. Loc. cit.
  9. Grellet-Dumazeau. Le salon de Mme Duplessis et la société bordelaise au xviiie siècle. — Gouget de Castera. La Société toulousaine au xviiie siècle.
  10. Grellet-Dumazeau. Loc. cit.
  11. Cité par Vivie de Saint-Régis : Les femmes et la société de nos derniers parlementaires toulousains.
  12. Ibid.
  13. Barbier. Loc. cit.
  14. Cf. De Besenval. Supra.
  15. Augelard. Mémoires secrets.
  16. Bachaumont. Mémoires secrets.
  17. Funck Brentano. Les lettres de cachet.
  18. Prudhomme. Histoire de Grenoble.
  19. Ibid.
  20. Dubedat. Histoire du Parlement de Toulouse. — Vivie de Saint-Régis. Loc. cit.
  21. Ibid.
  22. Grellet-Dumazeau. La société bordelaise sous Louis XV.
  23. Ibid.
  24. Ibid.
  25. Supra et De Besenval. Mémoires.
  26. Grellet-Dumazeau. Loc. cit.
  27. Grellet-Dumazeau. Loc. cit.
  28. Par exemple : Saurin (Les mœurs du temps) ; Dancourt (Les bourgeoises de qualité) ; d’Allainval (L’École des bourgeois) ; Destouches (L’ingrat) ; Nivelle de la Chaussée (Le préjugé à la mode).
  29. Babeau. La province française. Bourgeois d’autrefois.
  30. Barbier. Loc. cit.
  31. Mercier. Loc. cit.
  32. Ibid.
  33. Ibid.
  34. Babeau. Bourgeois d’autrefois.
  35. Mercier. Loc. cit.
  36. Babeau. Loc. cit.
  37. Mercier. Loc. cit.
  38. Mercier. Loc. cit.
  39. Mme Roland. Loc. cit.
  40. Babeau. Ibid.
  41. Cf. De Gallien. La vie en province sous l’ancien régime. — De Broc. La vie française.
  42. D’Argenson. Mémoires.
  43. Ibid.
  44. De Ségur. Le royaume de la rue Saint-Honoré.
  45. Arch. Départ., Seine, Seine-et-Oise, E., passim.
  46. Arch. Départ., Ille-et-Vilaine, C. 1484.
  47. Arch. Départ., Puy-de-Dôme, C. 6974.
  48. Arch. Départ., Puy-de-Dôme, C. 460.
  49. Arch. Départ., Somme, C. 151.
  50. Arch. Départ., Somme, C. 181.
  51. Arch. Départ., Hérault, C. 2739.
  52. Arch. Départ., Hérault, C. 2590.
  53. Arch. Départ., Hérault, C. 1739.
  54. Arch. Départ., Rhône, E. 1043.
  55. Arch. Départ., Hérault, C. 2392.
  56. L’une d’elles, la veuve Pascaud, expédie en 1722, à Amsterdam, 299 peaux de martre et 264 livres de pelleterie commune. (Juridiction consulaire de La Rochelle. Arch. Départ., Charente-Inférieure.)
  57. Arch. Départ., Ardennes, B. 586.
  58. Mlle de Lapeyrière, première femme de chambre du duc d’Anjou, a établi des bateaux poste entre Agen et Clairac.
  59. Arch. Départ., Seine-et-Oise.
  60. Arch. Départ., Hérault, C. 2745.
  61. Almanach royal, 1788.
  62. Arch. Départ., Pas-de-Calais, C. 54.
  63. Arch. Départ., Isère, B. 1504.
  64. Arch. Départ., Gers, C. 17.
  65. Mme Roland. Mémoires.
  66. Goncourt. Loc. cit.
  67. Marmontel. Mémoires.
  68. Ibid.
  69. Babeau. Bourgeois d’autrefois.
  70. Mme Roland. Loc. cit.
  71. Babeau. Bourgeois d’autrefois.
  72. Restif de la Bretonne. Les Parisiennes.
  73. Arch. Départ., Gard, E. suppl. 780.
  74. Arch. Départ., Creuse. Passim.
    Loire. Passim. (particulièrement B. 1132).
    Lozère. Passim.
    Maine-et-Loire. Passim.
    Calvados. Passim (particulièrement H. 560-63, H. 1128 et 1188).
  75. Arch. Départ., Creuse, H. passim ; Isère, H. passim ; Ile-et-Vilaine, C. passim.
  76. Arch. Départ., Eure-et-Loire, GG. 7.
  77. Arch. Départ., Loire, B. 667.
  78. Arch. Départ., Meuse, B, 943 ; Ille-et-Vilaine, H, 1331 et 2539.
  79. Arch. Départ., Calvados, H. 1128.
  80. Arch. Départ., Creuse, Introduction à la série H. par F. Autorde.
  81. Arch. Départ., Creuse, H. 144, E. 13.