La Fille du fossoyeur

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Dernières chansonsMichel Lévy Frères (p. 317-321).


J’adore à présent l’héritière
Du vieux fossoyeur aux bras noirs.
Je suis fidèle tous les soirs,
Au rendez-vous du cimetière.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Avec sa tresse qui retombe,
Ses yeux clairs et ses blanches dents,
La belle pousse là dedans
Comme un rosier sur une tombe.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.


Ah ! La follette, la follette,
Qui faisant la nique au curé,
Emporte le Dies irae
Dans son cri joyeux d’alouette.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

C’est sous la terre une querelle
Chaque fois qu’elle prend son vol.
Les croix de fer sortant du sol
Semblent des bras, tendus pour elle.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Souvent même, dans l’ombre brune
Tout le long des chemins sablés,
On voit, tels que des cœurs troublés,
Les tombeaux battre sous la lune.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.


Quand l’enfant qui saute et qui piaffe
Va « du bon père » au « bon époux »,
Tout marbre, comme un billet doux,
Veut lui glisser son épitaphe.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

En rêvant je marche près d’elle :
« C’est la voisine, n’est-ce pas,
Dont on creuse le trou là-bas ?
— Moi, je t’aime ! » répond la belle.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Mais déjà les morts en suaire
Vont après nous, à pas furtifs.
Je vois rôder entre les ifs
Ces roquentins de l’ossuaire.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.


— « Mets tes bras à mon cou, mignonne !
Ils ont eu ce que nous avons ;
Nous qui vivons, nous qui vivons,
Embrassons-nous, la vie est bonne !

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Nos baisers, en ces lieux funèbres,
Pleins d’une large volupté,
Jusqu’au fond de l’éternité
Retentissent dans les ténèbres.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Un jour ― bientôt ― quand ? ― Je l’ignore.
À quatre pas de ta maison
J’irai dormir sous le gazon.
Que tu seras charmante encore !

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.


Ce jour-là, ce jour-là, ma belle,
Au lieu d’œillets et de lilas,
Mon bouquet d’amoureux, hélas !
Sera fait de jaune immortelle.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

À l’heure où, selon nos coutumes,
La maîtresse attendait l’amant,
Je me mêlerai tristement
Au troupeau des galants posthumes.

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.

Quelque autre aura ta foi complète.
Je te suivrai comme eux, ce soir.
Et tu t’amuseras à voir
Les soubresauts de mon squelette ! »

Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit
Du vieux qui bêche dans la nuit.