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La Fin de l’épopée

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La Lyre à sept cordesCalmann Lévy, éditeurŒuvres complètes de J. Autran, vol. 5 (p. 137-158).




LA FIN DE L’ÉPOPÉE


I

« C’est trop longtemps errer ! Par ces champs, par ces bois,
Par ces monts, où toi seule, ô Diane ! me vois,
C’est marcher trop longtemps, appesanti par l’âge.
A quoi me sert d’ailleurs cet éternel voyage ?
Que sert de visiter sans cesse d’autres lieux,
A qui porte la nuit dans le pli de ses yeux ?
Aveugle, il pourra bien, d’une oreille attentive,
Recueillir toute voix ou joyeuse ou plaintive,
Du vent dans les rameaux écouter les accords.
Écouter l’Océan qui gémit à ses bords,
Et surtout, vers les murs où l’instinct le ramène.
Cet ineffable son de la parole humaine ;
Mais les traits du tableau, la couleur, le contour,
Tout cela s’est éteint, tout a fui sans retour.

A peine avec effort, dans ma sombre pensée,
J’en retrouve parfois une image effacée.
Soleil ! toi qui d’en haut lances tes flèches d’or,
Il fut pourtant des jours où, fier et jeune encor,
Et les deux yeux ouverts à ta douce lumière,
Je marchais devant toi dans ma force première !
Qu’ai-je fait de ces jours ? J’ai passé, j’ai vécu.
Je défiais le temps, et le temps m’a vaincu -,
Et je n’ai rien sauvé, de ce combat suprême,
Que l’écho d’une voix qui s’éteint elle-même.
La cigale ainsi chante aux beaux jours de l’été,
Puis, quand revient l’hiver au souffle redouté,
L’indigente chanteuse humblement se retire,
Et, dans son nid obscur, en silence elle expire.
Fais comme elle, ô chanteur ! puisque c’est là le sort ;
Regagne ton berceau pour y trouver la mort.
J’irai ! des yeux du cœur je veux te voir encore,
Smyrne, chère cité, voisine de l’Aurore ;
Et toi, divin Mélès, flot pur, eau sans limon,
Fleuve qui me vis naître et me donnas ton nom !
C’est l’espoir d’un tombeau sur votre doux rivage,
Qui refait chaque jour ma force et mon courage.
Dans la vieille Argolide aujourd’hui parvenu,
Mon pied s’est retrouvé dans un sentier connu ;

Mais que de pas encore et de douleurs sans doute
Avant de vous atteindre… O lenteurs de la route !
Sous la pluie ou le vent, heures qu’il faut passer ;
Montagnes à gravir, fleuves à traverser ;
La mer, enfin, la mer, vaste et farouche empire !
Si tant est qu’un patron de barque ou de navire,
Aux pleurs d’un mendiant se laissant attendrir,
L’accueille sous sa voile et veuille le nourrir ! »

Ce disant, il allait, il marchait avec peine,
S’appuyant des deux mains sur un bâton de chêne.
Une lyre à son dos pendait, et l’instrument
Aux derniers vents du jour vibrait confusément.


II

Alors, comme le soir descendait sur la terre,
Il vint dans une plaine où des hommes de guerre
Avaient dressé leur camp ; — sous les deux étoiles,
Pour l’étape nocturne, ils s’étaient rassemblés,
Et leurs confuses voix troublaient le crépuscule.
Téménus, un des chefs de la race d’Hercule,

Menait ces combattants qui, le fer à la main,
Devaient aux murs d’Argos frapper le lendemain.
Épars sur les gazons, en attendant l’aurore,
Ceux-ci dormaient, ceux-là buvaient à pleine amphore ;
Éclairés par la lune aux paisibles lueurs,
D’autres lançaient le dé d’ivoire, âpres joueurs.

« Holà ! connaissez-vous ce vieillard qui chemine ?
Dit un de ces derniers, soldat à rude mine.
Méfions-nous, amis, de ces haillons fangeux.
Vient-il furtivement dérober nos enjeux ? »

Le vieillard s’arrêta sur le bord de la route.
« Je ne suis pas, dit-il, ce voleur qu’on redoute ;
Je ne suis qu’un chanteur qui passe en mendiant. »

» Un chanteur ! firent-ils tous ensemble, riant ;
Une lyre, en effet, est pendue à sa hanche.
Eh bien, divertis-nous, chanteur à barbe blanche ;
Tu boiras à ce prix un flot de notre vin. »

Entouré de leur groupe, alors, l’homme divin
Prit sa lyre, et les bois au loin firent silence.



III

« Que tout soldat s’éveille et prépare sa lance,
Chanta premièrement cette immortelle voix.
Demain sera le jour des peuples et des rois.
De son lit de repos que tout soldat se lève,
Et fourbisse avec soin la cuirasse et le glaive.
A-t-on fait resplendir l’airain du bouclier ?
Sait-on si la courroie au bras peut se lier ?
Sait-on si des chevaux les rênes seront sûres ?
Et les cœurs sont-ils prêts ainsi que les armures ?

» Le jour s’était levé : les Grecs à rangs égaux
Retournaient au combat ; ceux de Sparte et d’Argos,
Les enfants des vallons que le Parnès domine,
Ceux que menait Ajax, orgueil de Salamine ;
Tous couraient à la fois, vêtus d’or ou de fer.
Repousser les Troyens descendus vers la mer.

« Achille, cependant, divin fils de Pelée,
Était toujours assis dans sa tente isolée.

Des armes du héros empruntant la vertu,
Patrocle, ce jour-là, s’en était revêtu,
Et, fier de cette armure ajustée à sa taille,
Il s’était, des premiers, lancé vers la bataille.
Patrocle est du héros le plus cher compagnon,
Celui dont l’amour même en lui grave le nom.
Quel sera le destin de ce cher frère d’armes ?…
Tandis qu’il y songeait, Nestor, les yeux en larmes,
Morne, arrive à sa tente, et, s’arrêtant au seuil :
« O douleur, » lui dit-il, « irréparable deuil !
» Il n’est plus ; son corps gît étendu sur l’arène,
» Cadavre que tes yeux reconnaîtraient à peine ;
» Et tes armes, le glaive et la cuirasse d’or,
» Tes armes sont aux mains de l’homicide Hector ! »

» Achille, à ce discours, sent sur son froid visage
Passer de la douleur le livide nuage.
Comme un pin, quand le dieu vient de le foudroyer,
Il s’incline, et, prenant la cendre à son foyer,
Il verse lentement cette pâle souillure
Sur son front, sur ses yeux et sur sa chevelure.
Un sanglot sort enfin de son âme, éclatant,
Tel qu’au fond de la mer Thétis même l’entend,

Et qu’à travers les eaux, ses nymphes, cour fidèle,
S’empressent d’accourir et pleurent autour d’elle.

» Or, couché dans sa tente et navré de douleurs :
« Que je meure à l’instant », disait Achille en pleurs,
» Moi qui, sans l’assister, moi qui, sans le défendre,
« Ai pu laisser périr mon ami le plus tendre !
« Il est mort, invoquant peut-être mon appui.
» Et moi, je restais là, je dormais loin de lui !
» O discordes des rois, colères insensées,
» Misérables dépits des âmes offensées,
» Qui troublez, comme un vin, notre faible raison,
» Je n’ai que trop goûté de votre amer poison !
» J’ai, du larcin d’Atride occupant ma mémoire,
» Trop vengé mon injure aux dépens de ma gloire.
» Trêve aux ressentiments, que tout soit effacé,
» Qu’on ne me parle plus de tout ce vain passé !
» Je retourne au combat, j’y revole sur l’heure ;
» Malheur au meurtrier de celui que je pleure !
» Fais-moi trouver Hector, qu’il tombe sous mon bras,
» Et puis, ô Jupiter, je meurs quand tu voudras ! »

» Les Grecs cédaient, pourtant ; leur troupe fugitive,
Courant vers les vaisseaux alignés à la rive,

Ne pouvait entraîner loin des soldats d’Hector
Le corps du cher Patrocle, étendu tiède encor.
Ainsi que des corbeaux, les fantassins de Troie
Fondaient sur la dépouille, ardents à cette proie.
Les uns poussés de haine et les autres d’amour,
On se rue, on se heurte, on combat tout autour.

» Ce fut à ce moment que le fils de Pelée
Accourut de sa tente et vit cette mêlée.
Il la voit, il s’approche et ne s’y jette pas.
Minerve ainsi le veut, qui gouverne ses pas.
Nu, d’ailleurs, dépouillé de l’armure perdue,
Sa vengeance aujourd’hui doit rester suspendue.
Que peut-il sans le glaive et sans le bouclier ?
Donc, semblable au taureau qu’un pâtre a su lier,
Il ne dépasse pas le fossé, mais sa bouche
A travers le combat pousse un cri si farouche,
Que les tours d’Ilion chancellent à ce bruit.
Le vent de la peur souffle, on se disperse, on fuit,
Et, dans un tourbillon de rapide poussière,
Chariots et coursiers, tout se jette en arrière !… »



IV

C’est ainsi que chantait le vieillard éloquent,
C’est ainsi qu’il chantait, ce soir-là, dans un camp,
Et, pressés à sa voix, l’oreille émerveillée,
Les soldats et les chefs prolongeaient leur veillée.
Oublieux du sommeil, des fatigues du jour,
Ils s’étaient rassemblés, cercle au vaste contour,
Ceux-ci se détournant des osselets d’ivoire,
Ceux-là ne songeant plus au vin qui reste à boire.

« Le silence des cieux m’avertit qu’il est tard,
Ne dormirez-vous pas ? demanda le vieillard.
— Non, répondirent-ils ; non, ravis-nous encore,
Chante, si tu le peux, chante jusqu’à l’aurore.
Des liens du sommeil tu dégages l’esprit.
Qui que tu sois, poursuis, ô poëte ! »
Qui que tu sois, poursuis, ô poëte ! Il reprit :



V

« Thétis, le jour suivant, accourt ; mère immortelle,
Elle apporte à son fils une armure nouvelle,
Travail qu’un dieu forgea de ses mains d’ouvrier :
C’est le glaive d’airain qui pend au baudrier,
La cuirasse, la lance aux étoiles pareille,
Les brodequins d’argent, enfin cette merveille,
Ce divin bouclier d’un si riche contour
Que pour le bien chanter il faudrait tout un jour.
Comme la jeune fille, au matin d’une fête,
De perles et dé fleurs orne sa blonde tête ;
Riante, avec un art à ses doigts familier,
Elle attache à son cou les rubis du collier,
Revêt les fins tissus, les gazes virginales.
Et court de sa parure étonner ses rivales ;
Ainsi fait le héros ; sous l’armure des dieux,
Il se montre, et sa gloire éblouit tous les yeux !

» Cette fois, il franchit le fossé ; la bataille
L’attendit trop longtemps, qu’il aille enfin, qu’il aille !

Il a déjà tué, courant comme un lion,
Tros, enfant d’Alastor, Adraste, Mulion ;
Il tue Hippodamas, roi d’Hélice ; il abrège
Les jours d’Iphition qui naquit sur la neige :
Le front blanc du Tmolus l’avait, roi du pays,
Vu naître des amours d’Otrynte et de Nais.
Polidore apparaît hors des rangs, Polidore
Qui des fils de Priam est le plus jeune encore.
Son père, au jour naissant, lui défendit en vain
De sortir pour combattre ; Achille au bras divin
L’aperçoit, et, frappé sous la cotte de mailles,
L’enfant meurt, des deux mains retenant ses entrailles.

» Hector, en ce moment, fier, semblable au dieu Mars,
Arrivait ; ce carnage afflige ses regards,
Et sur le sombre Achille il marche avec audace.

» Enfin, je puis le voir, lui parler face à face,
» Celui par qui la mort du soldat que j’aimais
» M’a mis au cœur un deuil qui le navre à jamais.
» Approche, et du trépas franchis la sombre porte ! »
Dit le fils de Thétis que la fureur transporte.

» Hector lui répondit de son air triomphant :

« Cherche pour l’ébranler, cherche un timide enfant,
» Si vaillant que tu sois, je suis prêt à la lutte.
» Cette heure va marquer ou ta mort ou ma chute ;
» Mais, en face des dieux, gardiens des serments,
» Prenons, si tu m’en crois, de saints engagements.
» Toi mort, je jure ici d’épargner un outrage
» Au rival dont je sais admirer le courage ;
» Fais le même serment ! — Non, garde tes traités,
» Non, non, répond Achille aux accents irrités,
» Je n’aventure en rien les droits de ma vengeance.
» Depuis quand les agneaux sont-ils d’intelligence
» Avec les loups des bois ? Il faut qu’un de nous deux
» Succombe, et le vainqueur fera selon ses vœux ! »

« Hector, sentant alors que son heure est venue,
Sur le héros divin lève sa lame nue.
D’un geste non moins prompt, Achille tend le fer.
Tel, dans l’ombre des nuits étincelle Vesper,
Tel on voit, dans la main de l’enfant de Pelée,
Reluire coup sur coup son glaive, arme étoilée.
Il s’élève, il s’abaisse, il monte et redescend ;
Terrible, il semble vivre et demander du sang !
Hector, qui de Priam soutient toute la race,
Avait mis, ce jour-là, sa plus forte cuirasse,

Armure qui s’ouvrait seulement à l’endroit
Où le souffle de vie a son passage étroit.
Longtemps les coups d’Achille errent à l’aventure ;
Enfin, l’agile fer trouve cette ouverture
Et plonge tout entier dans la gorge d’Hector.
Le lion est tombé, mais il respire encor.
N’importe, l’héritier d’une mère divine
S’approche, et lui mettant le pied sur la poitrine :
« Ah ! tu croyais peut-être, en ton aveuglement,
» Qu’on venait immoler Patrocle impunément.
» Mais, lui mort, il restait sur notre flotte sombre
» Une main vengeresse et fidèle à son ombre ;
» Et maintenant, du moins, à ce mort jeune et beau
» Il me sera permis d’élever un tombeau ! »


VI

C’est ainsi qu’il chantait, quand, de son clair sourire,
L’Aurore illumina les cordes de sa lyre.
Une acclamation salua le vieillard :
« O grand homme inconnu ! par quel don, par quel art,
S’écriaient les soldats, t’empares-tu des âmes ?

Quel dieu mit dans tes chants ces vertus et ces flammes ?
Nous aussi, nous irons combattre ; il faut qu’un jour
Quelque immortelle voix nous chante à notre tour !
En vain la vieille Argos a triplé ses murailles ;
Nous partons, altérés d’une soif de batailles,
Nous courons l’assiéger, et, demain, grâce à toi,
Le chef qui nous conduit sera son nouveau roi !
Mais toi, front digne aussi d’un royal diadème,
Parle, ô divin chanteur, parle, où vas-tu toi-même ?

» Moi, dit-il, pour gagner un pays qui m’est cher,
Je descends vers Nauplie et vais passer la mer.
» Eh bien, sois allégé d’une part du voyage.
Viens, monte sur nos bras, père affaibli par l’âge !
Viens ! » répondirent-ils.

Viens ! » répondirent-ils. A ces mots, six d’entre eux
Le soulèvent du sol dans leurs bras vigoureux,
Et, sur un bouclier, large et solide siège.
Placent le demi-dieu que suivra le cortège.
Ils partaient ; le soleil de ses rayons premiers
Éclaira le triomphe ; il mit sur les cimiers,
Il mit sur les carquois l’or de ses étincelles ;

Les chevaux hennissaient, fiers, secouant leurs selles,
Et le clairon farouche et la flûte aux sons clairs
Entraînèrent la marche, et, porté dans les airs
Sur ce trône guerrier qui plane et se balance,
L’aveugle souriait et pleurait en silence !…


VII

Le soir du lendemain, à travers les échos,
On entendit le bruit de la chute d’Argos [1].


VIII

Or, à l’heure où le jour descend et se replie
A l’Occident vermeil, seul, aux bords de Nauplie,
L’aveugle errait encor ; d’un pas sombre, il foulait
A la marge des flots le mobile galet.

Il écoute, pensif, et, comme dans un rêve,
Il entend des marins qui parlent sur la grève.
Leurs apprêts sont finis, et, dès le jour suivant,
Si les cieux invoqués leur accordent le vent,
Ils partent pour la rive où l’amour les renvoie.
Le vieillard tressaillit d’une secrète joie :
Il avait reconnu l’accent ionien,
Accent d’un cher pays, puisque c’était le sien !

« O vous, nés après moi d’une mère commune,
Laissez-vous émouvoir à ma longue infortune,
Et, demain, sur ces bords ne m’abandonnez pas !
Les chemins étrangers ont épuisé mes pas.
Vous voyez ma misère, amis ; daignez me rendre
Au rivage natal qui doit garder ma cendre… »
C’est ainsi qu’il mêlait sa plainte au bruit des flots.

« Qui donc es-tu, vieillard ? dit un des matelots ;
As-tu, pour qu’un patron t’accorde le passage.
Une somme à donner, ou seulement un gage ? »

» Hélas, non ! quel tribut pourrais-je vous payer ?
Je ne suis qu’un chanteur contraint à mendier. »

La bande, à ce propos, ironique et méchante,
Éclata d’un long rire. « Un chanteur ? eh bien, chante.
Un mortel fut jadis, qui, par d’habiles sons,
Charma, dit-on, la pierre et bâtit des maisons ;
Voyons si tu sauras, toi, vieux joueur de lyre,
Charmer le tronc d’un arbre et t’en faire un navire ! »


IX

Sur le môle, jonché d’agrès, de lourds ballots,
Debout, le luth en main, parmi ces matelots,
Il entonna son chant. Mer immense et profonde,
Dos son premier prélude, il déroula ton onde,
Et jamais, non jamais, ni le vent de ces bords,
Ni le flot soulevé qui s’exhale en accords,
N’eurent les sons divins et les parfums sauvages
De ce chant qu’il jetait à l’écho des rivages.

Il disait tour à tour, variant son tableau,
Les différents labeurs de l’homme errant sur l’eau.
Il contait les départs vers les terres lointaines :
On fixe les agrès, on dresse les antennes :

La voile s’enfle, on part : l’écume en flocons blancs
S’ouvre au vaisseau rapide, elle sonne à ses flancs,
Et, dans l’air du matin, le pilote à la poupe
Offre aux dieux éternels tout le vin d’une coupe !

Puis c’était chaque lieu qu’on salue en passant,
Les îles et les caps au matin blanchissant,
Les cités : voici Cume, ou Samos, ville sainte,
Voici Gnosse, ou Corcyre, ou la verte Zacinthe.

Enfin du noble Ulysse, aimé de Calypso,
Il chanta les douleurs et l’indigent vaisseau :
« Seul, sur ce bois flottant, qu’il mène avec sagesse.
Ulysse avait quitté l’île de la déesse.
Quels cieux pour l’exilé, quel toit vaudrait le sien ?
Vers le rivage ami d’un roi phéacien
Il navigue d’abord. Déjà, terre fleurie,
Se montre sur la mer la riante Schérie :
Ses montagnes au loin grandissent lentement.
Il y touchait bientôt. Neptune, à ce moment,
Sur son frêle radeau vit le fils de Laërte.
Neptune dès longtemps s’acharnait à sa perte.
De sa main redoutable il saisit le trident,
Il en frappe la mer et, tout à coup, grondant

Sous les vents échappés du gouffre des nuages,
Le terrible Océan roule ses flots sauvages.

» Ulysse, en proie au dieu qui revient l’assaillir,
« Sent ses genoux trembler et son cœur défaillir :
« Malheureux ! c’en est fait, voici ma fin prochaine ;
» Contre tous ces fléaux qu’un bras jaloux déchaîne,
» A moi-même réduit, je reste sans pouvoir.
» Que cette mer est sombre et que ce ciel est noir !…
» Oh ! plus heureux cent fois ceux qui, pour les Atrides,
» Tombèrent devant Troie en soldats intrépides !
» Ils trouvèrent, du moins, un trépas glorieux ;
» Tandis que moi, rebut des hommes et des dieux,
» Cadavre qui jamais n’aura de sépulture,
» Je vais de flot en flot errer à l’aventure ! »

» Comme il parlait encore, une montagne d’eau
Croule, et disjoint les ais du fragile radeau.
Loin de ce frêle appui, le fils du vieux Laërte
Est lancé tout à coup sur la vague déserte.
Le mât brisé s’abat, et, rapide haillon,
La voile suit le vent, mêlée au tourbillon.
Longtemps le naufragé sous l’eau qui se replie
Demeure et se débat, la tête ensevelie.

Il en remonte enfin, trempé du sel amer,
Saisit un madrier qui roule sur la mer,
Et, pressant des genoux ce tronçon de mâture.
Ressemble au cavalier qui mène sa monture.

» Sur cette immense mer, privé de tout secours,
Le vaillant naufragé fut ballotté deux jours :
Les vents tombés enfin, à la troisième aurore,
Comme une fleur de l’onde il voit la terre éclore.
Salut blanche Schérie, asile hospitalier !
Après mille douleurs, près de les oublier,
Il approche, il atteint à cette rive sûre.
Un fleuve le reçoit dans sa verte embouchure.
« Salut, fleuve, et vous, bois qui trempez vos rameaux.
» Certes, un faible mortel, vainqueur de tant de maux,
» Mérite qu’un dieu même avec honneur l’accueille ! »
Il dit, baise la rive, y trouve un lit de feuille ;
Et toi, fleuve sacré, fleuve au lit sombre et doux,
Tu l’endors à la fin, couché sur tes genoux ! »



X

L’aveugle ainsi chantait, quand, venant à renaître,
Le jour dora son front et sa barbe d’ancêtre.
Une acclamation, courant le long du bord,
Répondit à sa lyre et suspendit l’accord :
« Oh ! viens sur notre pont, viens, harmonieux sage !
Trop heureux le vaisseau qui t’offre le passage !
Assieds-toi sur la poupe, à la place des rois.
Qui parlait de loyer ? Un accent de ta voix
Suffit, large tribut qu’aucun autre n’égale !
Viens, viens, nous te rendrons à ta rive natale ;
Joyeux, nous, les enfants du ciel ionien,
De ramener à Smyrne un dieu concitoyen ! »


XI

Et le vaisseau partit, léger, la voile ouverte,
Et pendant qu’il fendait la vaste écume verte,

Pendant que les rameurs, ces amis des chansons,
Du poëme, en voguant, se renvoyaient les sons :
« Ah ! songeait le vieillard, seul, trônant à la poupe,
Je ne m’attendais plus à ce miel dans ma coupe !
Errant chez les humains, de tout amour sevré,
A ces tardifs honneurs je fus mal préparé.
J’ai chanté les marins et les hommes de guerre,
Et voilà que, la mer s’unissant à la terre,
Je retourne à la rive où dormiront mes os,
Porté par les soldats et par les matelots !…
Une voix, cependant, m’avertit en moi-même ;
Elle dit que la gloire est un nectar suprême
Qu’on verse au voyageur quand il arrive au port.
O filles du destin, déesses de la mort !
De vos rapides mains ne hâtez pas l’ouvrage ;
Attendez… attendez que je touche au rivage ! »

  1. L’histoire raconte que la ville d’Argos fut prise par Téménus, de la famille des Héraclides, l’an 1190 avant Jésus-Christ. Suivant les données accréditées, Homère vivait à cette époque.