La Fleur de l’âge (éd. Le Fleuron, 1950)/La Fleur de l’âge
LA FLEUR DE L’ÂGE
eudi… jeudi c’est le goûter chez les Schlumberger, un
six-à-neuf… Vendredi on emporte un pique-nique à
Thoronet. Je leur ménage un de ces pains chauds,
bourrés d’anchois pilés dans l’huile, de piment doux
et d’un peu de thon, avec un brin de farigoulette… »
Madame Vasco pinça la bouche avec gourmandise, ferma à demi les yeux.
… — Dimanche soir, naturellement, nous donnons campo à toute la maison. Martine et Marinette veulent aller au cinéma avec le valet de chambre. Teobaldo restera avec les chiens… Ah ! et puis ce soir… Acceptons-nous l’impromptu des peintres ? Tu sais bien, on se costume uniquement avec les moyens du bord, vieux journaux, tabliers de cuisine, papiers d’emballage et serviettes de toilette… Tu nous a déjà lâchés avant-hier, méchant. Et mercredi dernier ce sont les Simoni qui m’ont ramenée. Ce soir, tu n’as pas à craindre de t’ennuyer… Henri Simoni se fait un costume de colis-postal tombé au rebut, tout carton ondulé et ficelle, quelque chose de formidable !
Paul Vasco ne répondit pas tout de suite. Sur le large lit conjugal, il gisait renversé, les bras ouverts, couleur de bronze parmi la batiste rose et les dentelles rousses. Une main, dont il connaissait la fermeté, passa comme un peigne dur dans le désordre de ses cheveux blonds et humides, et il se décida à ouvrir les yeux.
— Ah ! vous voilà, mes deux pervenches ! dit adoucie la voix de sa femme.
Assise à côté de lui, elle gardait en travers de ses genoux la petite table de citronnier chargée de porcelaines roses. Les journaux de Paris jonchaient le lit rose qu’ils maculaient ; une branche de plumbago bleu pâle, rapportée par Paul du sentier qui descendait à la mer, servait de jouet au chat blanc, qui était sourd. Le soleil venait d’entrer dans la chambre et cheminait sur le tapis noir. Les bougainvilliers dépassaient un peu le bord du balcon. Un ciel pâle, le ciel des matins d’été au bord de la Méditerranée, emplissait la fenêtre. Paul Vasco se résigna, comme chaque matin, à relever les yeux sur sa femme, et comme chaque matin s’étonna.
Grande, attentive à son poids, musclée et saine, elle n’hésitait pas à nouer, sur ses cheveux rejetés en arrière et teints en châtain doré, un petit ruban dont la couleur changeait selon celle de ses sauts-de-lit, et elle se hâlait, l’été, comme une jeune femme. Mais le hâle refusait de pénétrer certains plis, nets comme des coupures, qui se formaient à l’angle des yeux et autour du cou, en dépit des interventions chirurgicales. Madeleine Vasco sourit de haut à son jeune mari, dévoila sa denture revue et corrigée par un maître. Entre l’oreille et les cheveux, entre les cheveux de la tempe et l’angle de l’œil, Paul distingua les minces bourrelets cicatriciels, un peu mauves sous la poudre ocrée. « Elle est étonnante, pensa-t-il. Moi-même je ne lui donnerais jamais ses soixante-deux ans. D’ailleurs si je les lui donnais, elle n’en voudrait pas. »
Il referma les yeux, sous l’irrésistible paresse qui succédait à son bain matinal, à sa course sur le sable.
— Tu ne m’as pas répondu, pour ce soir ? Dormeur, oh ! beau dormeur…
Il n’était pas question pour lui de répondre, mais de gagner du temps, d’atteindre, en ne bougeant pas, le moment où sa femme, requise par le soin d’accommoder sa beauté obstinée, le quitterait pendant une heure et demie.
— Comme tu voudras, soupira-t-il enfin.
En claquant des doigts, il appela une cigarette que Madeleine lui mit toute allumée aux lèvres.
— On peut dire, railla-t-il, que je n’ai apporté ici que ma bouche pour fumer…
— Et qui te demande autre chose ? riposta Madeleine.
D’un regard plongeant et hardi, elle flattait cette bouche dont le sourire et la ferme fraîcheur l’avaient convaincue de se remarier follement, dix mois après la mort de son premier mari, arrachant à une petite situation bureaucratique un pauvre et beau garçon, honnête par chance. Pour Paul Vasco elle avait quitté ses voiles et son demi-deuil, teint ses cheveux gris, et d’une chrysalide de veuve fait jaillir une grande et solide amoureuse, si résolue au bonheur qu’elle éblouit le jeune époux, de trente ans son cadet. Depuis deux ans ils revenaient, de janvier à mai, « sur la Riviera » comme disait naïvement Paul que n’avaient pas encore lassé le luxe d’une propriété méridionale, ses allées de sable rose, ses glycines et ses terrasses de marbre. Autour d’eux les sourires se faisaient discrets, car Madame Paul Vasco, ombragée de grands chapeaux, fardée sans extravagance, avait une manière fringante de refuser le bras de son mari pour gravir les escaliers des Casinos. Il la suivait, la servait, la trouvait jeune. Il ne put cependant jamais dompter son appréhension, lorsqu’elle dansait avec lui. « J’ai un bon cœur, tu sais… disait-elle. Je te rendrai des points à la valse-hésitation. » De fait, elle valsait à grands pas glissés, un peu virils, et il ne lui arriva jamais de s’arrêter essoufflée, la main sur son sein plat bardé de joyaux. Mais c’était Paul Vasco qui connaissait en dansant une singulière angoisse, pâlissait, disait tout bas : « Assez… » Il ne pouvait supporter la consistance de sa femme, son osseuse et mécanique légèreté. Il avait puérilement peur d’un soudain cri de charnières, d’un grincement de ressort. Elle ne lui semblait jamais moins vivante que dans ces instants où elle prouvait son agilité, et il collait sa tempe en dansant contre celle de Madeleine, pour tâcher de ne point apercevoir qu’en valsant elle avait l’œil fixe, égaré, et qu’elle respirait en entr’ouvrant sa bouche peinte.
La vie lui redevenait facile et douce dès qu’il rentrait dans la propriété. Il s’y sentait chez lui, et prit rapidement le goût de dessiner les jardins, de concerter avec un jardinier-chef la couleur des plates-bandes.
— Nous sortons ? lui demandait Madeleine après la sieste.
— Oui ! s’écriait Paul avec élan. Allons à Fréjus ! J’ai besoin de sept cents boutures de géranium-lierre !
— Teobaldo ira les chercher avec la camionnette, ne t’en occupe pas.
Il boudait, et Madeleine regardait la bouche boudeuse…
— Quel enfant ! Tu tiens à y aller ? Fais avancer la voiture…
Car elle cédait chaque fois qu’elle craignait qu’il ne s’ennuyât. Un peu vague, vain de sa beauté corporelle, il ne s’ennuyait jamais lorsqu’il paradait demi-nu au soleil, ou lorsqu’il disputait, à un moniteur venu de Cannes, le medicine-ball.
Un jour que Madeleine Vasco appelait son mari, et piaffait d’impatience dans une longue robe de velours noir à franges de singe, et criait : « Nous serons en retard ! Les ballets commencent à neuf heures à Monte-Carlo ! » elle vit avec stupeur Paul remonter de la cave, tant soit peu blanchi de toiles d’araignées et de salpêtre, une bouteille vénérable sous chaque bras :
— D’où sors-tu ?
— Tu le vois bien, dit-il. Il faut absolument remettre au net le livre de cave, et reclasser les crus dans les casiers. C’est une pagaille, là-dessous !…
Madeleine haussa jusqu’à la racine de ses cheveux les rides de son front et ses sourcils épilés.
— Qu’est-ce que ça peut nous faire, mon chou ?
— Mais, dit Vasco, c’est l’affaire d’un homme de mettre la cave en ordre…
— Ça t’amuse ?
Il sourit d’un air compétent :
— Beaucoup.
— Et c’est pour ça que tu vas nous faire manquer Les Sylphides ?
Il parut s’éveiller, regarda la robe, la femme, un nouveau bijou éclatant qu’elle portait à son corsage, au bord d’une chair qui avait perdu sa suavité, son mystère élastique et doux. Il ne protesta pas et gagna d’un bond sa salle de bain :
— J’en ai pour cinq minutes !
Elle resta seule, l’attendit en marchant sur la première terrasse, dans le vent qui rebroussait la mer verte et bleue et annonçait la fin du jour. Elle bâillait, s’avouait qu’elle n’avait pas moins faim de poisson délicat et de champagne que de lumières, de musique, de visages inconnus…
Lorsque sa femme eut refermé sur elle la porte de la salle de bains, Paul Vasco s’assit sur le lit froissé, et n’exhala qu’un léger soupir. Il manquait de cynisme, et recevait les bienfaits d’une âme résignée. L’énergie frivole de sa femme ne l’épouvantait pas plus que de raison, car elle n’apportait pas, à mener la vie d’une jeune mondaine, l’insane âpreté des vieilles bacchantes, mais plutôt l’application d’une bourgeoise sevrée, qui se souvenait d’avoir eu un premier mari sénile et casanier. Il s’entraînait à échapper, une fois sur cinq, puis une fois sur trois, aux dîners, aux soupers, aux corsos-automobiles et aux défilés-concours. « Bannière d’honneur à la berline blanche et rouge de Madame Paul Vasco… »
Il glissa en bas du lit rose, et fit en lui-même le serment de ne pas assister le soir à l’impromptu des peintres. « Ces farceurs de tout âge se pareront, sans moi, de vieux journaux, de sacs d’épicerie, de chevelures en raphia, de rideaux et de paillassons… » Il y aurait bien un moment pénible, celui de dire à Madeleine : « Je n’irai pas. » Il y aurait ce regard de sa femme, un regard embusqué entre des cils de star, et le mépris muet infligé à un jeune homme, ami du home, par une indomptable écervelée de soixante ans… Mais quelle compensation que de savourer, après, une soirée consacrée au classement des factures, à la lecture d’un manuel traitant du rajeunissement des arbres par injection pratiquée dans le collet de la racine !…
Il conduisit sa journée avec la prudence de l’adolescent qui veut découcher, du soldat qui espère sauter le mur. Pendant qu’elle dînait légèrement en face de lui, il demanda à sa femme ce qu’elle projetait comme déguisement. Agitée, elle lui confia qu’elle comptait utiliser pour elle un couvre-lit au crochet prêté par Luc-Albert Moreau, et pour Paul un grand abat-jour attaché autour de la taille, ou encore un couvre-châssis en paille tressée.
— Mais on arrive en habit et robe du soir, et on se déguise sur place, ajouta-t-elle.
Il ne fit pas d’objection, revêtit dès qu’il fut seul une robe de chambre moelleuse et des pantoufles, s’assit devant une flambée qui lui mettait le feu aux joues, et lut, pour attendre le choc conjugal, L’Éclaireur de Nice et du Sud-Est, sur lequel il s’endormit.
Une traîne pailletée, vers minuit, glissa sur les marches avec un bruit délicat de couleuvre. Mais le claquement dur des talons, sur chaque marche, révélait que les genoux de Madeleine avaient à lutter contre un commencement d’ankylose. Elle déboucha de l’escalier suivie de sa traîne obéissante, gris d’acier et qui scintillait. Une cape de velours écarlate, rejetée sur l’épaule, ne laissait voir que sa tête parée, dorée, arrogante. En marchant vers un miroir, elle aperçut le jeune mari endormi et s’arrêta. Il dormait la tête sur une épaule, la lumière du feu caressait son menton potelé, et deux plis chagrins, nettement tracés, encadraient sa bouche d’enfant boudeur. Une tasse vide attestait qu’il avait bu de la verveine, et le chat sourd dormait à ses pieds sur le journal déployé. Madeleine Vasco, penchée, serrait contre elle ses bracelets pour les empêcher de tinter. Quand donc avait-elle vu une telle robe de chambre et ces pantoufles, ce chat hermétique, cette tasse médicinale, et surtout ce sommeil brusque où se trahit la faiblesse d’un homme ?… L’image de feu M. Perrin, son premier mari, s’insinua entre elle et Paul Vasco, et elle se rejeta en arrière. En face d’elle, dans un miroir, une grande femme écarlate et grise, mince puisqu’il le fallait, droite puisqu’elle le voulait, lui rendit coup d’œil pour coup d’œil, et le sourire d’une lèvre étoffée par le fard. Madame Vasco eut un dernier regard pour le dormeur, murmura crûment : « Encore un vieux ! » pinça sa traîne entre deux doigts et sortit sans se retourner.