La Foire sur la place/I/20

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 130-135).
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Première Partie — 20


Pour réveiller Christophe, que l’art académique endormait, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener à des théâtres d’un genre spécial, — le dernier mot du raffinement. — On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux arrachés, ventres étripés, — tout ce qui pouvait secouer les nerfs et satisfaire la barbarie cachée d’une élite trop civilisée. Cela exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains, — les mêmes qui allaient s’enfermer pendant les après-midi dans les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. — Mais Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus il sentait se préciser l’odeur, qui, dès les premiers pas, l’avait saisi, sournoisement, puis tenace, suffocante : l’odeur de mort.

La mort : elle était partout, sous ce luxe et sous ce bruit. Christophe s’expliquait à présent la répulsion qu’il avait tout de suite éprouvée à regard de certaines de ces œuvres. Ce n’était pas leur immoralité qui le choquait. Moralité, immoralité, amoralité, — tous ces mots ne veulent rien dire. Christophe ne s’était jamais fait de théories morales ; il aimait dans le passé bien de très grands poètes et de très grands musiciens, qui n’étaient pas de petits saints ; quand il avait la chance de rencontrer un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession ; il lui demandait plutôt :

— Es-tu sain ?

Être sain, tout était là. « Si le poète est malade, qu’il commence par se guérir, comme dit Goethe. Quand il sera guéri, il écrira. »

Les écrivains parisiens étaient malades ; ou, quand l’un d’eux était sain, il était rare qu’il n’en eût pas honte ; il s’en cachait, il tâchait de se donner une bonne maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel ou tel trait de leur art : — à l’amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à la critique universelle, qui remettait en question toutes les données de l’esprit. Tous ces traits pouvaient être — étaient, suivant les cas, — sains ou malsains ; il n’y avait en eux aucun germe de mort. Si la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de l’emploi que ces gens en faisaient, elle était dans ces gens. — Et lui aussi, Christophe, aimait le plaisir. Et lui aussi, aimait la liberté. Il avait soulevé contre lui l’opinion de sa petite ville allemande, par sa franchise à défendre bien des choses, qu’il retrouvait maintenant, prônées par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le dégoûtaient. C’étaient les mêmes choses, pourtant. Mais rien de tout cela ne sonnait de même, chez ces Parisiens et chez lui. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des grands maîtres du passé, quand il partait en guerre contre l’esthétique et la morale pharisiennes, ce n’était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux esprits ; il était sérieux, terriblement sérieux ; et sa révolte avait pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile. C’était le mot de l’énigme. Une débauche inféconde de la pensée et des sens. Un art brillant, plein d’esprit, d’habileté, — une belle forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait indestructible, en dépit des alluvions étrangères, — un théâtre qui était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette assez beau d’un art, d’une pensée, qui avaient été puissants. Mais un squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des froissements métalliques d’idées qui se heurtent dans le vide, des jeux d’esprit, des cerveaux hantés de sensualité, et des sens raisonneurs. Tout cela ne servait à rien, à rien qu’à jouir égoïstement. Cela allait à la mort. C’était un phénomène analogue à celui de l’effrayante dépopulation de la France, que l’Europe observait — escomptait — en silence. Tant d’esprit, d’intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte d’onanisme honteux ! Ils ne s’en doutaient point, ils ne voulaient point s’en douter. Ils riaient. C’était même la seule chose qui rassurât un peu Christophe : ces gens-là savaient encore bien rire ; tout n’était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, quand ils voulaient se prendre au sérieux ; et rien ne le blessait autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l’art qu’un instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d’une religion désintéressée :

— Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn. Nous faisons de l’art pour l’art. L’art est toujours pur ; il n’y a rien que de chaste en lui. Nous explorons la vie, en touristes, que tout amuse. Nous sommes des curieux de sensations rares, des amoureux de la beauté.

— Vous êtes des hypocrites, finit par riposter crûment Christophe. Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu’ici qu’il n’y avait que mon pays qui l’était. En Allemagne, nous avons l’hypocrisie de parler toujours d’idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt, et même de croire que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu’à notre égoïsme. Mais vous êtes bien pires : vous couvrez du nom d’Art et de Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale, — quand vous n’abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences possibles de ses recherches hautaines. L’art pour l’art !… Une foi magnifique ! Mais la foi seulement des forts. L’art ! Étreindre la vie, comme l’aigle sa proie, et l’emporter dans l’air, s’élever avec elle dans l’espace serein !… Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes, et un cœur puissant. Mais vous n’êtes que des moineaux, qui, quand ils ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place, et se le disputent en piaillant… L’art pour l’art !… Malheureux ! L’art n’est pas une vile pâture, livrée à tous les vils passants. Une jouissance, certes, et la plus enivrante de toutes. Mais une jouissance qui n’est le prix que d’une lutte acharnée, le laurier qui couronne la victoire de la force. L’art est la vie domptée. L’art est l’empereur de la vie. Quand on veut être César, il faut en avoir l’âme. Mais vous n’êtes que des rois de théâtre : c’est un rôle que vous jouez, vous n’y croyez même pas. Et, comme ces acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la littérature avec les vôtres et avec celles du public. Vous cultivez amoureusement les maladies de votre peuple, sa peur de l’effort, son amour du plaisir, des idéologies sensuelles, de l’humanitarisme chimérique, de tout ce qui engourdit voluptueusement la volonté, de tout ce qui peut lui enlever toutes ses raisons d’agir. Vous le menez tout droit aux fumeries d’opium. Et vous le savez bien ; mais vous ne le dites point : la mort est au bout. — Eh bien, moi, je dis : Où est la mort, l’art n’est point. L’art, c’est ce qui fait vivre. Mais les plus honnêtes d’entre vos écrivains sont si lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils affectent de ne pas voir ; ils ont le front de dire :

— C’est dangereux, je l’avoue ; il y a du poison là-dedans ; mais c’est plein de talent !

Comme si, en correctionnelle, le juge disait d’un apache :

— C’est un gredin, c’est vrai ; mais il a tant de talent !…