La Foire sur la place/II/10

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 205-208).
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Deuxième Partie — 10


Il ne savait pas qu’il reste aux peuples raisonneurs une vertu, qui les sauve : — l’inconséquence.

Les politiciens français ne s’en faisaient pas faute. Leur despotisme se tempérait d’anarchisme ; ils oscillaient sans cesse de l’un à l’autre pôle. S’ils s’appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à droite ils s’appuyaient sur les anarchistes de la pensée. On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de petits arrivistes, qui s’étaient bien gardés de prendre part au combat, avant qu’il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l’armée de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s’abattaient sur les dépouilles des vaincus. Ce n’était pas pour la raison que travaillaient les champions de la raison… Sic vos non vobis… C’était pour ces petits bourgeois cosmopolites, qui piétinaient joyeusement les traditions du pays, et qui n’entendaient pas détruire une foi pour en installer une autre à la place, mais pour s’installer eux-mêmes, et n’être gênés par rien.

Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné d’apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa simplement qu’il fallait que le socialisme fût bien sûr de réussir pour que Lucien Lévy-Cœur vînt à lui. Mais il ne savait pas que Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d’être tout aussi bien vu dans le camp opposé, où il avait réussi à se faire l’ami des personnalités les plus antilibérales, voire même antisémites, de la politique et de l’art. Il demanda à Achille Roussin :

— Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous ?

Roussin répondit :

— Il a tant de talent ! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le vieux monde.

— Je vois bien qu’il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu’il vous restera assez de charpente pour votre maison nouvelle ? Et même, êtes-vous sûr que les vers ne se sont pas mis déjà dans votre chantier de construction ?

Lucien Lévy-Cœur n’était pas le seul à ronger le socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, art pour l’art, anarchistes de luxe, qui s’étaient emparés de toutes les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route aux autres, et remplissaient les journaux, qui se disaient les organes du peuple, de leur dilettantisme décadent et struggle for life. Ils ne se contentaient pas des places : il leur fallait la gloire. Dans aucun temps, on n’avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant de discours devant des génies de plâtre. Le plus comique était les banquets, périodiquement offerts à un des grands hommes de la confrérie par les habituels pique-assiette de la gloire, non pas à l’occasion d’un de ses travaux, mais d’une de ses décorations : car c’était là ce qui les touchait le plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se trouvaient tous d’accord pour fêter une promotion dans la Légion d’Honneur, instituée par cet officier corse.

Roussin s’égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point que l’Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils étaient seuls tous deux, les traitait sans ménagements. Il connaissait leur sottise ou leurs roueries mieux que personne ; mais cela ne l’empêchait pas de les soutenir, afin d’être soutenu par eux. Et si, dans l’intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants, comme des battements d’ailes : il jouait Mounet-Sully.

Christophe s’évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait à son socialisme. Il était évident qu’il n’y croyait pas, au fond : il était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une partie de sa pensée ; et quoiqu’il sût fort bien que ce n’en était qu’une partie — (et peut-être pas la plus importante), — il avait organisé d’après cela sa vie et sa conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt pratique n’était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa raison d’être et d’agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même une sorte de religion d’État. — La majorité des gens ne vit pas autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou sociales, ou purement pratiques, — (croyance à leur métier, à leur travail, à l’utilité de leur rôle dans la vie), — auxquelles ils ne croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir : car ils ont besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, — de cette « religion d’État », dont chacun est le prêtre.