La Foire sur la place/II/17

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 257-263).
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Deuxième Partie — 17


Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il ignorait aussi qu’à ce même concert, où il avait été insulté, assistait celui qui allait être l’ami, le cher compagnon, qui devait marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.

Il était seul. Il se croyait seul. D’ailleurs, il n’en était aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui l’angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr : il savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient tombées : tous les hommes étaient partout les mêmes ; il fallait en prendre son parti, et ne pas s’obstiner dans une lutte enfantine contre le monde ; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait Beethoven, « si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur ? » Il avait pris vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu’il avait jugée si sévèrement jadis. À mesure qu’il était plus oppressé par l’atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le meilleur d’elle-même s’est recueilli. Dès qu’il ouvrait leurs livres, sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de l’affectueux sourire des vieux amis délaissés.

Comme il avait été ingrat envers eux ! Comment n’avait-il pas senti plus tôt le trésor de leur candide bonté ? Il se rappelait avec honte tout ce qu’il avait dit d’injuste et d’outrageant pour eux, quand il était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah ! c’était si peu de chose auprès de leurs grandes vertus ! Comment avait-il pu être aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque plus touchants à ses yeux : car ils en étaient plus humains ! Par réaction, il était attiré davantage par ceux d’entre eux pour qui il avait été le plus injuste. Que n’avait-il point dit contre Schubert et contre Bach ! Et voici qu’il se sentait tout près d’eux, à présent. Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les ridicules, se penchaient vers lui, maintenant qu’il était exilé loin des siens, et lui disaient avec un bon sourire :

— Frère, nous sommes là. Courage ! Nous avons eu, nous aussi, plus que notre lot de misères… Bah ! on en vient à bout…

Il entendait gronder l’Océan de l’âme de Jean-Sébastien Bach : les ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui s’enfuient, — les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus d’eux, — les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant, avec des clameurs d’allégresse, au devant du Fiancé divin, dont les pas ébranlent le monde, — le prodigieux réservoir de pensées, de passions, de formes musicales, de vie héroïque, d’hallucinations shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué du petit cantor thuringien, au double menton, aux petits yeux brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés… — il le voyait si bien ! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré d’allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu, serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort… — il le voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves, sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un portefaix, et dont l’un le roua de coups… — il le voyait dans sa famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent avant lui, dont un fut idiot ; les autres, bons musiciens, lui faisaient de petits concerts… Des maladies, des enterrements, d’aigres disputes, la gêne, son génie méconnu ; — et, par là-dessus, sa musique, sa foi, la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue, saisie, — Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil, foudroyant par sa bouche… Ô Force ! Force ! Tonnerre bienheureux de Force !…

Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes. Médiocre souvent, grossière même, qu’importe ? L’essentiel, c’est qu’elle soit, qu’elle coule à pleins bords. En France, la musique est recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes soigneusement bouchées. Et ces buveurs d’eau fade font les dégoûtés devant les fleuves de la musique allemande ! Ils épluchent les fautes des génies allemands !

— Pauvres petits ! — pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même naguère avait été aussi ridicule, — ils trouvent des défauts dans Wagner et dans Beethoven ! Il leur faudrait des génies qui n’eussent pas de défauts !… Comme si, quand souffle la tempête, elle allait s’occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses !…

Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s’il était incompris ! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c’est le rôle du génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n’est jamais trop seul. Ce qui est redoutable, c’est de voir sa pensée se refléter dans un miroir qui la déforme et l’amoindrit. Il ne faut rien dire aux autres de ce qu’on fait, avant de l’avoir fait : sans cela, on n’aurait plus le courage d’aller jusqu’au bout ; car ce ne serait plus son idée, mais la misérable idée des autres, qu’on verrait en soi.

Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire. Tout ce qu’il voyait et entendait évoquait en lui des êtres, des choses différentes de ce qu’il voyait et entendait. Il n’avait qu’à se laisser vivre pour retrouver partout, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs sensations venaient le chercher d’elles-mêmes. Les yeux de ceux qui passaient, le son d’une voix que le vent apportait, la lumière sur une pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans les êtres qu’il rêvait. — Christophe était heureux.

Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On était en septembre, la société parisienne était en vacances ; et il était malaisé de trouver d’autres élèves. Le seul qu’il eût était un ingénieur, intelligent et braque, qui s’était mis en tête, à quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas très bien du violon ; mais il en savait toujours plus que son élève ; et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par semaine, à deux francs l’heure. Mais, au bout d’un mois et demi, l’ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation principale était pour la peinture. — Le jour qu’il fit part de cette découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup : mais, quand il eut bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu’il avait juste en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses dernières leçons. Cela ne l’émut point ; il se dit seulement qu’il allait falloir décidément se mettre en quête d’autres moyens d’existence : recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n’était pas réjouissant… Pff !… Il était inutile de s’en tourmenter à l’avance. Aujourd’hui, il faisait beau. Il s’en alla à Meudon.

Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever en lui des moissons de musique. Il en était plein, comme une ruche de miel ; et il riait au bourdonnement doré de ses abeilles. C’était, à l’ordinaire, une musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants, hallucinants… Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi dans votre chambre ! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et immobiles, comme ces Parisiens !

Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe s’engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce lumière qui tombe des nuages d’octobre. Son sang battait. Il écoutait passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les points de l’horizon : mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille, lambeaux d’âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en lui, comme le peuple d’une ville. L’ancienne parole de Gottfried devant la tombe de Melchior lui revenait à la pensée : il était un tombeau vivant, plein de morts qui s’agitaient, — toute sa race inconnue. Il écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire l’orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son adolescence. Car le maître était là : sa volonté. Il avait une forte joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et qu’il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il n’était pas seul. Il n’y avait pas de risques qu’il fût jamais seul. Il était toute une armée à lui tout seul, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple : la lutte était égale.