La Foire sur la place/II/18

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 264-271).
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Deuxième Partie — 18


Il avait abandonné la modeste chambre, — trop chère, — qu’il occupait, pour prendre dans le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d’autres avantages, était très aérée. Un courant d’air perpétuel. Mais il lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les cheminées de Paris, et sur Montmartre dans le fond. Le déménagement n’avait pas été long : une charrette à bras avait suffi ; Christophe l’avait poussée lui-même. De tout son mobilier, l’objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille malle, un de ces moulages, qui ont été si vulgarisés dans ces derniers temps, du masque de Beethoven. Il l’avait empaqueté avec autant de soin que s’il s’était agi d’une œuvre d’art du plus haut prix. Il ne s’en séparait pas. C’était son île, au milieu de Paris. C’était aussi pour lui un baromètre moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience, la température de son âme, ses plus secrètes pensées : tantôt le ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le calme puissant.

Il avait dû rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour, à une heure de l’après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu’il avait pendu à sa fenêtre ; avec une bonne tranche, un solide quignon de pain, et une tasse de café qu’il fabriquait lui-même, il faisait un repas des dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d’avoir si bon appétit. Il s’apostrophait sévèrement ; il se traitait de goinfre, qui ne pense qu’à son ventre. De ventre, il n’en avait guère ; il était plus efflanqué qu’un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de fer, et la tête toujours libre.

Il ne s’inquiétait pas trop du lendemain, bien qu’il aurait eu de bonnes raisons pour cela. Tant qu’il avait devant lui l’argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il n’eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui, bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra, sans se rappeler qu’il était déjà venu là dans des circonstances peu agréables. La première personne qu’il vit fut Hecht. Il fut sur le point de rebrousser chemin ; mais il était trop tard : Hecht l’avait vu. Christophe ne voulut pas avoir l’air de reculer ; il s’avança vers Hecht, ne sachant pas ce qu’il allait lui dire, et prêt à lui tenir tête avec autant d’arrogance qu’il le faudrait : car il était convaincu que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n’en fut rien. Hecht, froidement, lui tendit la main : avec une formule de politesse banale, il s’informa de sa santé, et, sans même attendre que Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son cabinet, et s’effaça pour le laisser passer. Il était heureux, secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu’il n’attendait plus. Sans en avoir l’air, il avait suivi très attentivement Christophe ; il n’avait manqué aucune occasion de connaître sa musique ; il était au fameux concert du David ; et l’accueil hostile du public l’avait d’autant moins étonné, dans son mépris du public, qu’il avait parfaitement senti toute la beauté de l’œuvre. Il n’y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui fussent plus capables que Hecht d’apprécier l’originalité artistique de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non seulement parce qu’il était piqué de l’attitude de Christophe à son égard, mais parce qu’il lui était impossible d’être aimable : c’était une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à aider Christophe ; mais il n’eût pas fait un pas pour cela : il attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que Christophe était venu, — au lieu de saisir généreusement l’occasion d’effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur toute démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser exposer tout au long sa requête ; et il tint à lui imposer, au moins pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l’avoir fait plier, il lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une telle absence de bonne grâce qu’il était impossible de lui en savoir gré ; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent par ces travaux, si irritants qu’ils fussent, que le recevoir en don de Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois : — et certes, c’était de bon cœur ; mais Christophe avait senti l’intention que Hecht avait eue de l’humilier d’abord ; contraint d’accepter ses conditions, il se refusa du moins à accepter ses bienfaits ; il voulait bien travailler pour lui : — donnant, donnant, il était quitte ; — mais il ne voulait rien lui devoir. Il n’était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour son art, il ne mettait pas son art au-dessus de soi ; le pain qu’il n’eût pas gagné lui-même l’eût étouffé. — Un jour qu’il venait de rapporter la tâche qu’il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu’il jeta involontairement sur les plats, eut la certitude qu’il n’avait pas mangé de la journée, et l’invita à déjeuner. L’intention était bonne ; mais Hecht laissa si lourdement sentir qu’il avait vu le dénuement de Christophe, que son invitation ressemblait à une aumône : Christophe fût mort de faim, plutôt que d’accepter. Il ne put refuser de s’asseoir à table — (Hecht disait qu’il avait à lui parler) ; — mais il ne toucha à rien : il prétendit qu’il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.

Christophe eût voulu se passer de Hecht ; mais les autres éditeurs étaient encore pires. — Il y avait aussi les riches dilettantes, qui accouchaient d’un lambeau de phrase musicale, et qui n’étaient même pas capables de l’écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui chantaient leur élucubration :

— Hein ! est-ce beau !

Ils la lui donnaient à développer, — (à écrire en entier) ; — et cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils étaient persuadés que le morceau était d’eux. Christophe en connut un, un gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui tout de suite lui donna du : « cher ami », l’empoigna par le bras, lui prodiguant les démonstrations d’enthousiasme tempêtueux, ricanant à son oreille, bafouillant des coq-à-l’âne et des incongruités mêlées de cris d’extase : Beethoven, Verlaine, Fauré, Yvette Guilbert… Il le faisait travailler, et négligeait ensuite de le payer. Il soldait en invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins, il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n’avait pas vingt sous en poche ; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes pour écrire à sa mère. C’était le jour de fête de la vieille Louisa ; et, pour rien au monde, Christophe n’eût voulu y manquer : la bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n’aurait pu s’en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d’écrire. Elle souffrait de sa solitude. Mais elle n’aurait pu se décider à venir rejoindre Christophe à Paris : elle était trop timorée, trop attachée à sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des voyages. Et d’ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n’avait pas d’argent pour elle ; il n’en avait pas tous les jours, pour lui-même.

Un envoi qui lui avait fait bien plaisir, une fois, c’avait été de Lorchen, la jeune paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens[1] : elle lui avait écrit qu’elle se mariait ; elle lui donnait des nouvelles de la maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de galette, pour manger en son honneur. C’était tombé joliment à propos. Ce soir-là chez Christophe, c’était jeûne, quatre-temps, et carême : du saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu’un corbeau vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.

Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz : « Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d’une voix légère le gai refrain si connu : Dies iræ… » — Il le chantait parfois, au scandale de ses voisins, stupéfiés de l’entendre s’interrompre au milieu par des éclats de rire.

Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, « la carrière d’amant est une carrière d’oisif et de riche ». La misère de Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de songer au plaisir. Il n’y était pas seulement indifférent ; par réaction contre Paris, il s’était jeté dans une sorte d’ascétisme moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l’horreur de toute souillure. Ce n’était pas qu’il fût à l’abri des passions. À d’autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient chastes, même quand il y cédait : car il n’y cherchait pas le plaisir, mais le don absolu de soi et la plénitude de l’être. Et quand il voyait qu’il s’était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure n’était pas pour lui un péché comme les autres. C’était bien le grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez qui le vieux fond chrétien n’a pas été totalement enseveli sous les alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd’hui les fils des races vigoureuses, qui, au prix d’une discipline héroïque, édifièrent la civilisation de l’Occident, n’ont pas de peine à le comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le plaisir était l’unique but, le credo. — Certes, il est bien de chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l’humanité par vingt siècles de christianisme gothique. Mais c’est à condition que ce soit une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de quoi s’agit-il ? De l’égoïsme le plus piteux. Une poignée de jouisseurs, qui cherchent à faire rendre à leurs sens le maximum de plaisirs avec le minimum de risques, en s’accommodant fort bien que les autres en pâtissent. — Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de salon !… Mais est-ce qu’ils ne savent pas eux-mêmes que leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des « gras », pour une « élite » à l’engrais, comme la leur, et que pour les pauvres, c’est un poison ?…

« La carrière du plaisir est une carrière de riches. »

  1. Voir Jean-Christophe, IV, La Révolte.