La Foire sur la place/II/5

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 169-177).
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Deuxième Partie — 5


À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble : elle lui confiait ce qu’elle voulait ; il se donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller ; elle écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, attentivement, comme une fillette bien sage : cela la distrayait, l’intéressait, la soutenait même ; elle le remerciait d’une œillade émue et coquette. — Mais à sa vie rien n’était changé : il n’y avait qu’une distraction de plus.

Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies ; elle ne s’endormait guère qu’à l’aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d’idée, un souvenir de conversation, une phrase musicale, l’image d’une figure qui lui avait plu. Elle n’était tout à fait éveillée qu’à partir de quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage gonflé, l’air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de vue sur l’amour. La psychologie amoureuse : c’était là l’éternel sujet, avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en porter : car ils avaient des âmes et des conversations de filles. Christophe avait son heure : l’heure du confesseur. Colette, instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, « développait un thème tranquillement préparé, modèle d’ordonnance lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé en bon ordre, et classé en catégories distinctes. » — Après quoi, elle s’amusait de plus belle. À mesure que la journée s’avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre ; et c’était l’éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles figures ; — le plaisir, non de la pièce qu’on jouait, mais des acteurs qu’on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les actrices. On trouvait que l’ingénue avait un filet de voix « comme une mayonnaise tournée », ou que la grande comédienne était habillée « comme un abat-jour ». — Ou bien, on allait en soirée ; et là, le plaisir était de se montrer, si l’on était jolie : — (cela dépendait des jours : rien de plus capricieux qu’une joliesse de Paris) ; — on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n’y en avait point. — On rentrait tard. On avait peine à se coucher : (c’était l’heure où l’on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d’une parole ou d’un geste. On s’ennuyait. On était très malheureuse. On ne pouvait s’endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de désespoir.

Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en temps, et ne pouvait assister qu’à quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de la peine à s’y reconnaître. Il se demandait à quel moment elle était sincère, — ou si elle était sincère toujours, — ou si elle n’était sincère jamais. Colette elle-même n’aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu’elle était, parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, et parce qu’elle ne pouvait pas le savoir, avant de l’avoir essayé. Alors elle l’essayait, à sa façon, avec le plus de liberté et le moins de risques possible, en tâchant de se calquer sur ceux qui l’entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter de tout.

Mais avec un ami comme Christophe, ce n’était pas commode. Il admettait qu’on lui préférât des êtres qu’il n’estimait pas, ou même qu’il méprisait ; mais il n’admettait pas qu’on l’égalât à eux. Chacun son goût ; mais au moins, fallait-il en avoir un.

Il était d’autant moins disposé à la patience que Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour d’elle tous les petits jeunes gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe : d’écœurants petits snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque sinécure dans quelque ministère, — ce qui est tout comme. Tous écrivaient — prétendaient écrire. C’était une névrose, sous la Troisième République. C’était surtout une forme de paresse vaniteuse, — le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à contrôler, et celui qui prête le plus au bluff. Ils ne disaient de leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils semblaient pénétrés de l’importance de leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait quelque gêne à ignorer aussi absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il tâcha de s’informer ; il désirait surtout savoir ce qu’avait écrit l’un d’entre eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il fut surpris d’apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était extrait d’un roman, qui lui-même était fait d’une suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu’il avait publiées dans une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres n’avaient pas un bagage plus lourd : quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D’autres pour un livre, « qu’ils devaient faire ». Ils professaient du dédain pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une importance extrême à l’agencement des mots dans une phrase. Cependant, le mot de « pensée » revenait fréquemment dans leurs propos ; mais il ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant : ils l’appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu’ils écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en italiques, pour qu’on ne s’y trompât point.

Tous avaient le culte du moi : c’était le seul culte qu’ils eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante d’un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal, porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. — Le cabotinage est naturel aux jeunes gens, et d’autant plus qu’ils sont plus insignifiants, c’est-à-dire moins occupés. C’est surtout pour la femme qu’ils se mettent en frais : car ils la convoitent, et désirent — encore plus — être convoités d’elle. Mais même pour le premier venu, ils font la roue : pour un passant qu’ils croisent, et dont ils ne peuvent attendre qu’un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces petits paonneaux : rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête d’un portrait connu : Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d’un rôle à jouer : le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l’homme de la nature… Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient près de lui, malicieusement, il tournait les yeux d’un autre côté, avec indifférence. Mais leur déconvenue ne durait guère : deux pas plus loin, ils piaffaient pour le prochain passant. — Ceux du salon de Colette étaient plus raffinés : c’était surtout leur esprit qu’ils grimaient : ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n’étaient pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une idée : la Force, la Joie, la Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l’Anarchisme, la Foi, la Liberté : c’étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les plus héroïques élans de l’âme humaine au rôle d’articles de salon, de cravates à la mode.

Mais où ils étaient tout à fait dans leur élément, c’était dans l’amour : il leur appartenait. La casuistique du plaisir n’avait point de secrets pour eux ; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas nouveaux, afin d’avoir l’honneur de les résoudre. Ç’a toujours été l’occupation de ceux qui n’en ont point d’autre : faute d’aimer, ils « font l’amour » ; et surtout, ils l’expliquent. Les commentaires étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince. La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses : tout se couvrait alors du pavillon de la sociologie ; quelque plaisir qu’on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l’on ne s’était persuadé qu’en les satisfaisant, on travaillait pour les temps nouveaux. C’était un genre de socialisme éminemment parisien : le socialisme érotique.

Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d’amour, était l’égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs droits à l’amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants, un peu ridicules, — Scandinaves ou Suisses, — qui avaient réclamé l’égalité dans la vertu : les hommes arrivant au mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient une égalité d’une autre sorte, l’égalité dans la malpropreté : les femmes arrivant au mariage, souillées comme les hommes, — le droit aux amants. Les Parisiens avaient fait une telle consommation de l’adultère, en imagination et en pratique, qu’il commençait à leur sembler insipide : on cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale : la prostitution des jeunes filles, — j’entends la prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché, sociale. — Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi sur la question : il étudiait en quatre cents pages d’un pédantisme badin, « selon toutes les règles de la méthode Baconienne », le « meilleur aménagement du plaisir ». C’était un cours d’amour libre, où l’on parlait sans cesse d’élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale, — un Berquin pour les jeunes filles du monde qui voulaient mal tourner. — C’était, pour le moment, l’Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et qu’elle paraphrasait. Il va de soi qu’à la façon habituelle des disciples, ils laissaient de côté tout ce qu’il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien observé et même d’assez humain, pour n’en retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses, — des aphorismes de ce genre : « que le goût de la volupté ne peut qu’aiguiser le goût du travail » ; — « qu’il est monstrueux qu’une vierge devienne mère avant d’avoir joui » ; — « que la possession d’un homme vierge était pour une femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie » ; — que c’était le rôle des mères « d’organiser la liberté des filles avec cet esprit de délicatesse et de décence qu’elles appliquent à protéger la liberté de leurs fils » ; — et que le temps viendrait « où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel qu’elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une amie ».

Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort raisonnables.

Christophe avait l’horreur de ces propos. Il s’exagérait leur importance et le mal qu’ils pouvaient faire. Les Français ont trop d’esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme le génial Panurge de l’Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les autres. C’est justement parce qu’ils sont si timides dans l’action qu’ils s’amusent à pousser l’action (en pensée), jusqu’aux limites du possible. C’est un jeu où l’on ne risque rien.

Mais Christophe n’était pas un dilettante français.