La Folie à deux ou folie communiquée/I

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La Folie à deux ou folie communiquée
Études cliniques sur les maladies mentales et nerveusesJ. B. Baillière et fils (p. 549-554).
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I


Les enfants, appréhensifs par nature, confinés dans un milieu sans expansion sont disposés au premier chef, à devenir les échos d’un délire auquel on les associe. Leur raison indécise n’engage pas la lutte et pour peu que l’aliéné les ait faits partie prenante, ils espèrent ou ils craignent pour leur propre compte avec l’égoïsme inhérent à leur âge. Leur foi, dans quelques cas, va si loin, que l’aliéné lui-mène hésite à les suivre et qu’à première vue on croirait que les enfants ont créé les délires dont ils sont le reflet. En général, et sauf de très rares exceptions, les conceptions ainsi transmises sont plus terrifiantes qu’agréables. On sait combien les enfants, prédisposés aux troubles cérébraux sont accessibles à la crainte. Les manifestations spontanées consistent dans des frayeurs au moment du sommeil, des craintes dans l’obscurité, des rêves à cauchemar, des peurs de dangers imaginaires ou d’individus menaçants ; les manifestations provoquées artificiellement se meuvent dans la même sphère. Les joies de l’avenir les touchent peu ; c’est plus tard seulement, quand avec la raison croissante, la prévision s’est mieux assise qu’apparaissent les aspirations envieuses vers le plaisir, la fortune, etc. qui ne se développent guère que plusieurs années après l’éclosion de la puberté, quand l’enfant est tout près d’être un homme.

OBSERVATION I. — Deux vieilles filles ont recueilli, comme l’unique héritage d’une de leurs sœurs, une petite orpheline, grêle, pâle, âgée de huit ans. La vie est difficile et les ressources au-dessous des besoins. Une des sœurs vient à mourir et son travail manquant, l’existence est encore plus étroite : l’autre sœur est prise d’un délire de persécution vulgaire, à forme sénile. Les voisins se sont ligués contre elle ; des voix l’injurient ; des bruits auxquels elle attribue un sens menaçant se produisent. L’aliénation avance par un progrès lent ; au bout de quatre années, elle a pris de telles proportions que les habitants de la maison s’inquiètent.

L’enfant, qui sort à peine pour les commissions urgentes, tandis que sa tante refuse de quitter sa chambre où elle s’enferme, est questionnée. On apprend d’elle que de méchantes gens ont essayé de l’empoisonner, ainsi que sa tante ; toutes deux ont éprouvé, de graves accidents ; des ennemis sont entrés pendant la nuit pour l’arracher à la protection de sa parente ; à toutes les questions elle répond avec la lucidité des enfants que la cohabitation des vieillards a mûris avant le temps. Ses assertions sont d’autant plus plausibles qu’elles représentent la folie de la malade absente, atténuée, émondée par la nièce qui n’est pas une aliénée.

Il survient alors un fait curieux que nous avons vu reproduire bien des fois. Les conceptions délirantes, réduites à leur plus faible expression en passant par la filière d’une intelligence demi-saine, sont plus près de la raison qu’aucune idée engendrée dans le cerveau d’un aliéné. Les auditeurs ont moins de répugnance à se rendre ; les objections qu’ils élevaient ont été accueillies ; l’enfant a renoncé à quelques-unes de ses énonciations, dont on lui montrait l’impossibilité ; celles qui restent n’en ont que plus de valeur. L’expérience, conforme à la règle déjà posée que : moins le délire est brutal plus il devient communicable. Les voisins prennent fait et cause pour l’enfant ; ils en appellent à l’autorité, imaginant une fable romanesque de nature à justifier ces prétendues persécutions. L’enquête et l’examen auquel procède un de nous ne laissent subsister aucun doute. La malade est placée dans un orphelinat, où elle guérit de cette maladie pour ainsi dire parasitaire ; mais les gens du quartier conservent encore des soupçons et ne se déclarent pas satisfaits.

Dans d’autres cas, la participation de l’entourage est plus active ; non seulement il accueille, mais il provoque les confidences et, en passant de bouche en bouche, le récit se rectifie ou s’amplifie. L’enfant se trouve alors entre deux courants. L’un, celui de l’aliénée, qui a été le promoteur de ces conceptions, l’autre, celui des assistants, qui atténuent les invraisemblances et complètent les côtés admissibles au gré de leurs passions. Dévoyé par l’un, redressé par les autres, l’enfant finit par croire à ces inventions de seconde main.

Cette double culture était très marquée dans un fait que nous mentionnerons, sans entrer dans des détails intéressants, mais qu’il serait trop long de rappeler.

OBSERVATION II. — Il s’agit encore d’une jeune fille : élevée cette fois par sa mère, que le père a laissée dans la misère pour s’enfuir on ne sait où. La mère est persécutée, mais son délire, sans complications de servilité, (elle a quarante ans) porte sur des objets définis. Ce sont les prêtres, un surtout, qui se sont acharnés contre elle et l’empêchent de trouver du travail. La fille a seize ans, scrofuleuse, chlorotique, de taille et de stature moyennes, à l’intelligence peu développée. Elle n’a appris que laborieusement à lire, a peu fréquenté l’école, n’a été astreinte à aucun apprentissage. La mère et la fille vivent dans une étroite communauté de la petite pension que leur fait un parent plus aisé ; elles habitent la même chambre, couchent dans le même lit et ne se quittent jamais. L’enfant répète aux voisins les propos délirants de la mère ; elle affirme avec elle qu’un prêtre vient chez elle de temps en temps, le soir quand elle est couchée, que les lumières sont éteintes et qu’il les menace. Sa mère l’entend, quoiqu’il parle à voix basse, et elle aussi, mais confusément. Au matin, sa mère lui répète tout, et elle se souvient bien d’avoir entendu. Les confidents se communiquent les détails de cette étrange aventure et y ajoutent des commentaires. Il leur plaît de découvrir que ce prêtre imaginaire en veut à la vertu de la fille et ils le lui persuadent aisément. De là, plainte, examen médical et constatation de la folie caractérisée de la mère.

Dans ces deux faits, comme dans tous les autres qu’il nous a été donné d’observer (et ils sont assez nombreux), la folie a pris naissance chez l’adulte et s’est déversée sur l’enfant ; elle a consisté dans un délire de persécutions tout appréhensif. Nous ne citerons qu’une brève observation, et au lieu d’un exposé, nous donnerons pour ainsi dire la sténographie du récit auquel se sont associées les deux malades. Le fait ainsi rapporté est brut et presque brutal, mais à ce titre il devient saisissant et donne pour ainsi dire la note caractéristique de la situation.

OBSERVATION III. — La femme M…, a trente-cinq ans, sa fille en a treize. Le délire vulgaire date environ de quatre mois, et c’est sur les plaintes des voisins que la mère a été soumise à un examen médical. Elle est de taille moyenne, amaigrie, pâle et presque fébrile ; physiquement, elle se plaint de nausées fréquentes, d’insomnie, de fatigue sans maladie. Des troubles gastriques assez accentués sont attribués par elle à des tentatives répétées d’enpoisonnement. Elle sent dans la bouche comme un goût de safran qui l’abrutit et qui l’énerve ; elle a trouvé d’ailleurs du safran dans ses aliments.

« Ça a commencé, dit-elle, qu’on me suivait dans les rues ; les voisins s’en sont mêlés et m’ont insultée. Il y a évidemment des personnes qui me sont étrangères et d’autres que je connais ; il faut qu’il y ait comme un complot.

Depuis quelques semaines, on fait la nuit des pesées à ma porte. Je me suis sauvée de chez moi il y a huit jours pour aller coucher chez une amie au milieu de la nuit. Là aussi on a frappé à la porte cochère et essayé de la soulever avec des pinces ; je l’ai entendu.

Je n’y suis pas restée et j’ai voulu rentrer chez moi, mais il m’a fallu m’enfuir et demander à coucher à une autre dame. Là il n’y a rien eu.

Je suis revenue chez moi ; on a essayé d’ouvrir la porte en mon absence, on a changé ma clef. Bien des affaires ont disparu de ma chambre, des bandes de mérinos, de la laine, de la soie, etc.

C’est la nuit qu’on me tourmente et l’on s’en va à sept heures du matin. Je les ai entendus remuer et me suis barricadée avec mon lit, mais je ne les entends pas parler.

Les gens qui me persécutent sont les nommés V… et S…, mes voisins.

V.., a dit devant moi : “il y a toujours ceci et cela”. Sa femme a fait courir le bruit que j’allais tous les soirs livrer ma fille pour manger.

Je ne sais pas pourquoi on m’en veut ; mon mobilier ne doit pas faire envie ; c’est pure méchanceté. A l’église, on m’a déchiré ma robe en m’injuriant ; j’étais allée conduire ma fille et ne connaissais personne.

Épuisée, ne dormant que le matin, j’avais résolu de mener ma fille à la consultation de l’hôpital. Je suis descendue à deux heures du matin, du haut de la maison qui a plus d’un étage, avec une échelle, emportant mon enfant sur son dos ; je ne sais pas comment nous ne nous sommes pas tuées. Je me suis promenée toute la nuit avec l’enfant et le matin, on nous a renvoyées de la consultation. J’ai à Paris mon beau-père qui voulait bien nous recevoir, mais j’ai eu peur pour lui parce qu’il était seul. Puisqu’on me persécute, on le persécuterait aussi. »

La fille M…, treize ans, est grêle et porte moins que son âge ; elle est vêtue d’une robe sale et en lambeaux ; ses réponses sont entrecoupées de sanglots : « Je voudrais voir ma petite mère ; quand maman sortait pour travailler, il y avait un homme qui faisait hou ! hou ! sous la porte, comme le vent ; j’avais peur, je n’osais pas me coucher, j’étais malade, On faisait peur aussi à maman la nuit. C’était un homme qui retirait ses sabots ; on ne l’entendait pas marcher et il arrivait sous la porte, le matin, à midi ; le soir, je croyais qu’il y avait du monde caché sous le lit. On entendait comme si on soulevait les meubles et la porte ; nous étions obligées de nous barricader avec le lit. Nous avons entendu des coups dans la nuit ; on a arraché avec une pince un morceau de la porte. Je l’ai entendu avant maman, mais je n’osais pas lui dire. Je n’ai jamais rien su, mais j’entendais bien qu’on marchait et qu’on frôlait des papiers sur le carré. Maman m’a raconté que c’était une femme qui lui en voulait. »

De ces récits sommaires mis en regard, l’un représente le délire classique de persécutions, l’autre n’exprime que des terreurs enfantines et une crédulité qu’explique l’âge de l’enfant. Il faut se rappeler que la maladie de la mère est récente, que la fille n’a été associée qu’aux manifestations les plus grossières et cependant son affirmation n’a pas été sans inffuence. D’un côté, elle garantissait l’authenticité des hallucinations auditives, de l’autre, elle poussait la mère à des actes qu’elle seule n’eut peut. être pas risqués. Encore au début de la folie, la femme M… s’inquiète des conséquences qu’aurait pour son beau-père une cohabitation dangereuse ; elle se préoccupe avec une anxiété plus active du sort réservé à sa fille et on a vu comment elle avait tenté de la soustraire aux persécutions. Or, dans ces folies à type psychique, être sollicité à agir c’est accélérer le progrès des conceptions délirantes.