La Folie à deux ou folie communiquée/Introduction

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La Folie à deux ou folie communiquée
Études cliniques sur les maladies mentales et nerveusesJ. B. Baillière et fils (p. 545-549).
I  ►

LA FOLIE À DEUX, OU FOLIE COMMUNIQUÉE


(en collaboration avec le D. Ch. Lasègue)


1877


Il est de principe que l’aliéné, quelle que soit la forme de sa maladie, résiste avec une obstination vraiment maladive à tous les arguments qu’on peut faire valoir à l’encontre de son délire. La contradiction l’arrête ou le laisse indifférent, mais elle ne change rien au fond de ses idées. Intimidé ou déjà sur la voie de la guérison, il consent tout au plus à se taire, mais son intelligence ne bénéficie pas de ces réticences calculées. Il est, sous ce rapport, comparable, à quelque degré, aux enfants qui renoncent devant la menace à l’expression de leur sentiment, tout en s’ingéniant à montrer qu’ils ne s’engagent pas au delà d’une concession apparente. Si la folie n’excluait pas la persuasion, elle ne serait qu’une erreur au lieu d’être une maladie.

Par compensation l’aliéné n’agit pas plus sur les gens sains d’esprit, que ceux-ci n’agissent sur lui. On a dit que l’aliénation était contagieuse, et que la fréquentation des malades ne devait pas être considérée comme exempte de danger pour ceux qui vivent en contact avec eux. La chose peut être vraie pour les prédisposés, en quête d’une occasion ; elle est absolument fausse pour l’immense majorité des hommes raisonnables. Les infirmiers des asiles ne sont pas plus exposés que ceux des hôpitaux, et la cohabitation avec les malades n’entraîne pas, pour la famille, plus de danger. De même qu’on ne réussit pas à les convaincre, de nême les fous ne parviennent pas à persuader, pour qu’il en fût ainsi, il faudrait qu’ils eussent à leur service des ressources morales et intellectuelles incompatibles avec leur état pathologique ; le prosélytisme, quand il s’agit d’idées étranges auxquelles répugne la raison, n’est pas une œuvre facile, et elle n’aurait de chances de succès qu’en se dépensant dans une lutte infatigable. Or, l’aliéné vit étranger à l’opinion des autres ; il se suffit à lui-même et peu lui importe, tant sa croyance s’impose avec une autorité irrésistible, qu’on veuille ou non le suivre sur le terrain dont on ne le dépossédera pas.

Il s’établit ainsi une ligne de démarcation absolue qui n’admet pas de compromis.

Si la vie commune avec les aliénés est nuisible, et elle l’est souvent, ce n’est pas en vertu d’une contagion du délire. L’assistant ne se résigne pas d’emblée à subir le fait accompli ; il espère qu’une éclaircie permettra à la raison de ressaisir son pouvoir, et, fort de cette confiance, il entame l’éducation du malade. L’insuccès l’irrite ou le décourage ; il surmène sa force de résistance et l’épuise. Quand cette série de tentatives se prolonge avec les perplexités qu’elle entraîne, les caractères fortement trempés sont les seuls qui n’en subissent pas la fâcheuse influence. Plus les liens qui attachaient l’assistant à l’aliéné sont étroits, plus le zèle est ardent et la fatigue considérable. En revanche, les indifférents échappent à la fois à ce travail inutilement douloureux et à ses conséquences.

Les choses se passent ainsi dans la supposition d’un délire absolu en regard d’une intelligence correcte. C’est heureusement la condition la plus fréquente, mais il existe des cas où la scission entre l’aliéné et ceux qui vivent dans sa familiarité n’est pas aussi formelle, et c’est à ces faits exceptionnels qu’est consacré cette étude.

Le problème comprend alors deux termes entre lesquels il s’agit d’établir une équation : d’une part, le malade actif, de l’autre, l’individu récéptif qui subit, sous des formes et à des degrés divers, son influence.

Seul, livré à ses instincts pathologiques, l’aliéné est relativement facile à examiner ; il a le goût, l’appétit d’énoncer les idées qui l’obsèdent, ou il se résout à un mutisme systématique qui n’en est pas pas moins significatif. Une fois qu’on a pénétré dans la place, elle est d’autant plus aisée à explorer qu’elle est moins ouverte au monde extérieur.

Il en tout autrement de son complice involontaire et inconscient. Raisonnable à demi, raisonnant beaucoup, prêt à faire aux objections des sacrifices provisoires, apte à prendre son point d’appui en dehors des conceptions délirantes qu’il n’a pas créées, auxquelles il a souvent résisté pendant une assez longue période de temps, il échappe. Ses convictions demi-morbides, demi-motivées, sont loin d’avoir l’assise inébranlable des conceptions délirantes. C’est tout un travail d’enquête psychologique de discerner, au milieu de ces éléments assez confus, la part qui revient au contagium et celle qui appartient à la nature mentale du confident.

A un autre point de vite, l’aliéné subit la pression de celui qui s’associe à ses divagations, les encourage, les coordonne et les adapte plus on moins à la vraisemblance. Pour que cette solidarité, dont ni l’un ni l’autre n’est conscient s’établisse, il faut un concours de circonstances dont il n’est pas impossible de se rendre compte.

L’aliénation brutale, en dehors des possibilités, ne sollicite pas et n’obtiendra jamais l’adhésion des assistants ; par contre, les délires qui côtoient la vérité ont d’autant plus de chance d’acquiescement, qu’ils s’accommodent mieux à un sentiment, ou comme auraient dit les théologiens, maîtres en casuistique morale, qu’ils flattent davantage une concupiscence humaine.

L’aliéné qui affirme un fait notoirement faux est à l’instant convaincu d’imposture. L’objet qu’il regarde n’est pas visible à ceux qu’il ne saurait entraîner dans la sphère de son hallucination ; la voix qu’il entend n’est pas perçue ; la persécution organisée, rendue publique par les journaux ou par les écrits, n’a à son avoir ni livres, ni feuilles périodiques. Il n’y a pas à dire qu’un autre aliéné pourrait être séduit ; les aliénés confirmés n’ayant jamais de ces docilités et restant maitres absolus de leur délire.

Si, au contraire, le malade se maintient dans le monde des conjectures et des interprétations, si les faits qu’il invoque appartiennent au passé ou ne sont que des appréhensions pour l’avenir, le contrôle direct devient impossible. Comment prouver à un autre et à soi-même que l’événement, dont l’aliéné raconte les détails avec une prolixité persuasive, n’a pas eu lieu. La leçon qu’il s’est apprise à lui-même n’admet ni variantes, ni lacunes ; sa mémoire est topique parce qu’elle fait exception de tout, à l’exclusion des idées maladives. On ne le prend jamais en défaut, à quelque date que remonte l’aventure, et sa persuasion, à force d’être monotone, et circonscrite, devient communicative.

L’assistant néanmoins ne consent à se laisser convaincre que si l’histoire l’intéresse personnellement ; or, les deux sentiments qui se prêtent le mieux à cette façon d’entrainement sont, à coup sûr, la crainte et l’espérance. L’un et l’autre n’empruntent aux réalités présentes qu’un point de départ ; leur domaine vrai est dans l’avenir, et partant, dans l’inconnu. Autant il est facile à un homme d’acquérir la certitude que vous n’êtes pas riche, autant il lui est malaisé de garantir que vous ne le deviendrez pas. Le législateur, en définissant l’escroquerie, impose une pénalité à « quiconque, soit en faisant usage de faux noms ou de fausses qualités, soit en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader l’existence de fausses entreprises, d’un pouvoir ou d’un crédit imaginaire, pour faire naître l’espérance ou la crainte d’un succès, d’un accident ou de tout autre événement chimérique…, aura escroqué ou tenté d’escroquer la totalité ou partie de la fortune d’autrui ». Qu’on supprime toutes les épithètes qui impliquent une responsabilité de la part du délinquant, et on aura la formule des délires qui trouvent des adhérents.

La conformité d’idées répond à une conformité de sentiments, toutes les fois qu’il s’agit d’un possible et que la raison ne se révolte pas. Or, les aliénés, dont les conceptions délirantes se dépensent en prévisions inquiétantes ou consolantes, sont, en somme, ceux qui se rapprochent le plus de l’état physiologique. On pourrait, par des gradations insensibles, marquer le passage des simples dispositions de caractère à la folie, en commençant par les gens craintifs ou enclins à d’infatigables espérances, pour aboutir aux aliénés terrifiés, aux mélancoliques absorbés par une appréhension incessante, ou aux ambitieux à satisfactions toujours prochaines. Cette forme d’aspiration délirante n’éveille donc pas une répulsion, et, à ses degrés moyens, elle appelle moins la négation que le doute. Combien de fois le médecin, même expérimenté, se demande-t-il si l’entrée en matière n’a pas été un accident réel, au lieu d’être un événement chimérique, et hésite-t-il entre une exagération et une aberration sentimentale.

Dans le délire à deux, l’aliéné, l’agent provocateur, répond, en effet, au type dont nous venons d’esquisser les principaux traits. Son associé est plus délicat à définir, mais avec une recherche persévérante, on arrive à saisir les lois auxquelles obéit ce second facteur de la folie communiquée.

La première condition est qu’il soit d’une intelligence faible, mieux disposée à la docilité passive qu’à l’émancipation ; la seconde qu’il vive en relation constante avec le malade ; la troisième qu’il soit engagé par l’appât d’un intérêt personnel. On ne succombe à l’escroquerie que par la séduction d’un lucre, quel qu’il soit ; on ne cède à la pression de la folie que si elle vous fait entrevoir la réalisation d’un rêve caressé.

Nous envisagerons successivement chacune de ces données d’après les renseignements que fournit l’observation.