La Force mystérieuse (Rosny aîné)/1/V

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Plon-Nourrit et Cie (p. 109-122).

V

LA MORT FAUCHE


Il grelotta. La servante tragique aussi grelottait ; un froid subit pénétrait au tréfonds des chairs. Ce froid fut suivi d’une période de surexcitation et de peur. Une détresse intolérable pesait sur les nuques. La femme de chambre, Berthe, rôdait le long des murs, avec des allures de bête qui cherche une issue :

— La mort ! La mort ! La mort ! rauqua-t-elle.

Elle tourna sur elle-même, comme si elle avait reçu une balle dans le crâne, leva les bras dans un geste de suprême angoisse et brusquement roula sur le plancher. Langre et Meyral la relevèrent. Elle frémissait, avec de courts tressauts, ses joues se creusaient entre les mâchoires ; ses yeux restés larges ouverts « perdaient » fantastiquement leur regard.

— Berthe !… Pauvre Berthe ! gémissait Sabine.

Elle aimait cette jeune femme, pour sa douceur et pour sa patience.

— Berthe est morte ! murmura l’agonisante.

Ses mains s’agitaient dans le vide, puis un sourire tragique crispa la bouche, et le regard continuait à s’éteindre.

— Un médecin ! commanda Langre.

La servante tragique se dirigeait vers la porte, en titubant, mais Meyral la devança… Quelques mots roulèrent encore confusément, sur les lèvres de la mourante, comme des cailloux dans une rivière ; elle poussa un gémissement, puis un râle, et s’ensevelit dans la nuit éternelle.

Le médecin que ramena Meyral était un homme trapu et bancal, dont la barbe grisonnait à gauche, tandis qu’à droite elle demeurait noire. Il considéra le cadavre avec indifférence et bégaya :

— Nous ne savons plus ! Ce mal n’a point de nom. Si ça continue… personne… personne !…

Il fit un geste de renoncement et considéra en silence les yeux ouverts de Berthe.

— Leur regard ! soupira-t-il…, jamais ce regard n’avait existé auparavant.

Il secoua la tête et boutonna machinalement sa redingote :

— Rien à faire ! Les excitants échouent. Notre présence est vaine… vaine !

Et passant la main sur le front, d’un geste d’immense lassitude :

— On m’attend ailleurs… on m’attend partout !

Il se glissa hors du laboratoire comme un spectre.

L’heure passa, écrasante et monotone. Ils étaient là, dans l’attente innommable, plus perdus au sein du mystère que des naufragés au sein des océans. Leur faiblesse seule les soulageait. Elle comportait de longues pauses d’engourdissement, pendant lesquelles pensées et sensations passaient au large de l’organisme, si lentes, si indécises, qu’elles diluaient la souffrance. Il y avait d’atroces réveils, des réveils grelottants, où l’âme s’emplissait de terreur, où l’angoisse serrait les gorges comme un nœud coulant. Réveils et torpeurs correspondaient à un rythme : ils se produisaient simultanément chez les adultes et chez les enfants.

Vers cinq heures, Langre et Meyral constatèrent que la température baissait plus vite :

— Et cette fois l’intensité des rayons rouges demeure stationnaire ! murmura le vieillard, d’une voix sinistre. La fin est proche…

Un coup à la porte d’entrée l’interrompit :

— Un visiteur ? grommela-t-il avec une faible ironie.

La servante tragique se traîna jusqu’à l’antichambre ; on entendit une exclamation et des chuchotements, puis une haute silhouette se dressa au seuil du laboratoire :

— Vérannes ! gronda le vieillard.

— Oui, Vérannes ! répondit le visiteur.

Il montrait un visage humble, creux et pitoyable ; sa forte stature semblait tassée, un grelottement continu agitait les mains musculeuses :

— Je suis venu, reprit-il du ton d’un suppliant, parce que tout va finir – et je voudrais finir auprès de mes enfants et de celle que j’aime.

— Vous ne le méritez pas ! s’écria Langre.

Si Vérannes était venu au moment où la crise d’engourdissement durait encore, on l’aurait peut-être accueilli sans révolte. Mais la phase d’excitation atteignait à son paroxysme : la vue de « l’ennemi » exaspéra le vieillard et désespéra Sabine.

— Non ! poursuivait Gérard, dont l’exaltation se mêlait de quelque délire, vous ne méritez pas de périr avec votre victime et nous ne méritons pas d’avoir nos derniers instants troublés par une présence odieuse.

— Je suis un malheureux ! soupira Vérannes. Mes torts sont irréparables, mais songez qu’ils tiraient leur source d’un amour sans bornes ! Songez aussi que ces pauvres créatures sont mes enfants. Je ne demande qu’un peu de compassion. Accordez-moi un coin, dans une chambre où j’aie l’impression d’être voisin de celle que j’aime… Sabine, n’auras-tu pas pitié de moi ?

— Oui, oui… qu’il reste ! soupira la jeune femme en se cachant le visage.

Il y eut un long silence. Le froid semblait s’accroître, la lumière rousse était autour des êtres comme la lueur d’un bûcher prêt à s’éteindre, la mort planait dans l’épouvante, et tous grelottaient lamentablement.

— Que faire ? demanda le vieillard en se tournant vers Meyral.

— Pardonner ! répondit le jeune homme.

— Pardonner, jamais ! se récria Langre. Mais j’endurerai sa présence.

— Merci ! soupira Pierre, d’une voix éteinte.

Il grelottait plus fort que les autres ; l’on eût dit que son visage maigrissait de minute en minute.

— Où me mettrai-je ? demanda-t-il après un nouveau silence.

— Restez avec nous ! dit Sabine.

Il saisit la main de sa femme avec des sanglots et y mit un baiser d’esclave.

L’heure passa, le crépuscule fut proche. On pouvait voir, par la fenêtre occidentale, un immense soleil sombrer ; les nuages semblaient trempés dans le sang coagulé. Depuis un moment, Vérannes semblait assoupi. Sa tête retombait sur son épaule droite ; un de ses yeux était clos, l’autre entr’ouvert ; il respirait durement, comme un animal harassé… Tout à coup, il releva la tête, examina le laboratoire et ses compagnons d’un regard lointain, et chuchota :

— Il se passe… des choses hideuses !

Puis, se dressant, secoué de longs tressauts, il se mit à fuir vers la fenêtre crépusculaire. On eût dit qu’il allait se ruer à travers la vitre. Mais il se retourna, revint sur ses pas et se mit à genoux devant Sabine.

— Oh ! gémissait-il, pardonne-moi… fais-moi grâce ! Je t’ai tant aimée : tu ne peux pas savoir ce que tu étais pour moi… Toute la vie, tous les printemps, toute la beauté de la terre ! Chaque battement de ma poitrine te voulait heureuse ! Pour ton amour, j’étais prêt à tous les crucifiements ! Mais j’avais si peur de te perdre ! Et cette peur me torturait comme une bête implacable, elle faisait un bourreau de celui qui te chérissait plus que lui-même.

Il avait saisi les petites mains de Sabine, il y mettait des baisers dévorants.

— N’est-ce pas… tu me pardonnes ?

— Mon cœur est sans rancune, murmura-t-elle.

— Merci ! fit-il dans un sanglot rauque.

Il demeurait là, comme en prière, puis le tremblement de ses membres s’accrut, il tourna sa face convulsive vers le couchant et se mit à rôder le long de la muraille :

— La mort ! haleta-t-il… La mort !

Meyral le retint au moment où il allait crouler et l’assit dans un fauteuil. Il claquait des dents ; son regard se vitrait ; ses mains tâtonnaient faiblement. Il agita deux ou trois fois la tête d’une manière lugubre et, après un râle, disparut dans la nuit éternelle.

Alors Sabine, avec un grand cri, se jeta sur sa dépouille et lui donna un baiser. Tous se tenaient autour de la statue pâle. La mort profonde dissolvait les rancunes… Là-bas, au fond des ramures, s’évanouissait le soleil immense que, peut-être, aucune prunelle ne verrait jamais plus.

Meyral disait :

 
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot tout chargé d’adieux !

Humblement, il contemplait Sabine. Dans le fauve crépuscule, il remontait à l’amont de sa jeunesse, lorsque tous ses rêves planaient autour de la vierge, telle une bande de ramiers farouches… Sabine lumineuse, Sabine odoriférante… grande chevelure magique des Édens !… La voici libérée ; les espoirs sans bornes pourraient croître autour d’elle – et c’est la fin du monde !

Le soleil avait abandonné la vitre, un crépuscule de cendre sanglante errait dans la nuée, la nuit venait, épaisse et meurtrière. En quelques minutes, la température baissa de plusieurs degrés ; Langre dit :

— Il va faire très froid – et très noir. La lune ne se lèvera qu’après minuit. Couvrons-nous !

Catherine demanda :

— Faut-il coucher les enfants ?

— Pas dans leur chambre, répondit le vieillard. Nous ne nous séparerons pas. Allons prendre des manteaux, des couvertures et des matelas avant que les ténèbres n’arrivent.

Une literie sommaire fut étendue dans le laboratoire. Tous avaient revêtu des habits chauds. Ils firent un repas sommaire, tandis que les dernières lueurs trépassaient dans l’étendue ; quelques astres rouges parurent aux déserts du ciel, Vesper, Altaïr, Wega, la Brillante du Cygne, Aldébaran, Jupiter, Capella : les petites étoiles devaient rester invisibles…

La crise de torpeur commençait. Une somnolence évaporait la tristesse. Dans un dernier sursaut, Langre, Meyral et Sabine prirent des mesures contre le froid croissant.

— C’est l’hiver !… l’hiver éternel ! ricanait sourdement le vieil homme.

Les formes s’effaçaient ; elles devenaient pareilles à des blocs d’obscurité :

— Ah ! ah ! reprit la voix rauque de Gérard, nous ne verrons pas même disparaître les rayons verts.

Dans le demi-sommeil qui l’engourdissait, Catherine avait les gestes raides des somnambules. Elle tenait une boîte d’allumettes, elle cherchait d’instinct à faire de la lumière ; elle parlait comme dans les rêves :

— Est-ce qu’il n’y aura plus jamais de feu ?

Ils ne se voyaient plus ; ils étaient noyés dans la nuit ; la lueur exténuée des étoiles rouges ne faisait pas même reluire les vitres, les loupes, les miroirs et les prismes.

Quand les enfants furent couchés, Catherine et Césarine, titubantes, allèrent s’étendre à leur tour.

— Ma pauvre petite Sabine ! Mon cher Georges ! balbutia le vieillard.

Il les attira contre lui, il chuchota, déjà saisi par l’engourdissement :

— Voici la dernière nuit des hommes ! Ah ! nous aurions pu… Je vous ai si tendrement aimés !… Plus jamais…

Ils l’écoutaient, glacés. Le froid devenait intolérable.

— Adieu ! sanglota le vieillard. L’Océan des âges…

Ils s’étreignirent dans un élan de douleur et de tendresse. Langre eut encore la force d’aider Sabine à s’étendre auprès des petits, puis il se laissa tomber sur un matelas. Seul, Meyral demeurait debout.


Un rêve l’emplissait, le rêve immense des Hommes, le rêve des siècles et des millénaires. Dans les ténèbres infinies, à la surface d’un astre noir, il revoyait les aurores de son enfance, aussi jeunes que les premières aurores de la bête verticale, lorsqu’elle allumait le feu au bord du fleuve ou sur les collines.

Malgré le manteau dont il s’était couvert, il sentait le froid se glisser dans ses membres :

« Des millions de mes semblables vivent leur dernière heure ! » songea-t-il.

Puis il écouta le souffle saccadé de ses compagnons. Son grelottement augmentait ; une grande faiblesse faisait fléchir ses muscles. L’instinct le conduisit auprès de son matelas. Il s’enveloppa dans les couvertures et tomba comme une masse.