La Force mystérieuse (Rosny aîné)/2/II

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Plon-Nourrit et Cie (p. 171-184).

II

LES TACHES VIVANTES


Un matin, pendant qu’elle faisait sa toilette, Sabine remarqua des taches sur son bras et sur sa poitrine. C’étaient des taches très pâles, à peine teintées de brun. Quoique leur forme fût assez irrégulière, leurs contours se composaient de lignes courbes. Sabine les considérait avec plus d’étonnement que de crainte, et cherchait à les définir. Elle n’y parvenait point. Tout au plus rappelaient-elles, confusément, des ecchymoses légères.

Tandis qu’elle réfléchissait, la femme de chambre Césarine parut avec Marthe et Robert :

— Regardez donc, Madame, dit-elle. C’est singulier.

Sabine examina les enfants : les mêmes taches se montraient sur les corps frais, mais plus visibles et s’étendant au ventre. Alors, une petite anxiété envahit l’âme de la mère.

— Et vous, Césarine ?

La chambrière déboutonna son corsage. Elle avait la peau plus foncée que celle de Sabine et des enfants, plus dure aussi : il fallut un moment pour y découvrir les taches caractéristiques.

— Les enfants n’ont ressenti aucun malaise ?

— Non, Madame.

— Et vous ?

— Moi non plus.

— Voilà qui est surprenant ! fit la jeune femme.

L’anxiété allait et venait, mais cette grande joie, qui semblait répandue comme un élixir, empêchait Sabine d’être positivement émue :

— Il faut consulter mon père, se dit-elle.

Et, s’enveloppant d’un peignoir, elle alla trouver le vieillard avec Marthe et Robert.

Matinal comme la plupart des vieux hommes, Langre était au laboratoire. En temps ordinaire, il se fût inquiété de voir Sabine paraître à cette heure avec les deux enfants. À peine s’il s’étonna :

Hannibal ad portas ? fit-il avec un sourire.

Quand il eut examiné Marthe et Robert, il devint grave :

— Pour le moins insolite ! marmonna-t-il. Et tu dis que toi-même…

Sabine leva la manche flottante de son peignoir. Les taches, rares sur l’avant-bras, se multipliaient à partir du coude. Au toucher, elles ne donnaient aucune impression : la peau demeurait unie et lisse. À la vue, elles se décelaient d’abord uniformes, mais un court examen montrait des stries, des points, des figures confuses.

Langre prit une loupe et les contours révélèrent une certaine régularité : ils formaient des triangles, des quadrangles, des pentagones et des hexagones « sphériques ». Les détails extérieurs se précisèrent. Les points devenaient des ellipses, les stries étaient approximativement parallèles, les figures avaient de l’analogie avec la forme générale des taches ; on percevait aussi un certain nombre de fines surfaces pâles.

— Je me suis jadis occupé de médecine… et je n’ai rien vu de semblable, déclara Gérard… non, rien !

Pendant quelques minutes encore, il épia la poitrine du petit Robert, chez qui le phénomène se manifestait plus intense.

— Et moi ?

Ayant retroussé sa manche de chemise – le temps était trop chaud pour travailler en veston – il ne vit rien. Sabine, toutefois, crut remarquer des taches : la loupe les dessina avec précision. Elles comportaient, plus indécises, les particularités déjà observées. D’évidence, l’imprécision de l’ensemble et les détails devaient tenir à la couleur brune et à la texture cornée de la peau.

— Je l’avais bien dit, fit Langre d’une voix assombrie. Le drame planétaire continue.

Pour la première fois depuis maintes semaines, il sentit renaître cette humeur pessimiste qui doublait l’amertume des vicissitudes. Le cœur lui pesa comme un boulet :

— Cependant, s’exclama-t-il, nous n’avons, que je sache, ressenti aucun malaise.

— Aucun ! répliqua Sabine. Jamais les enfants ne se sont mieux portés.

Meyral entra dans le laboratoire.

— Vous parlez des taches ? demanda-t-il. Je les avais notées hier soir, au moment de me coucher, sans y attacher grande importance : il n’y en avait alors que six ou sept. Elles se sont multipliées pendant la nuit.

— Et vous n’êtes pas soucieux ?

Georges leva les bras d’un air perplexe :

— Il ne semble pas, dit-il. J’ai essayé de l’être – je n’ai découvert au fond de moi que de la curiosité. Et de vous savoir tous pleins de vigueur… vraiment ! je ne vois aucun motif d’inquiétude.

Peut-être bluffait-il, à cause des autres, mais à peine. Ses paroles firent évanouir l’anxiété que l’attitude de Langre avait éveillée chez Sabine.

— Je ne demande pas mieux, acquiesça le vieux homme. Et même, si j’étais sûr que cela dût rester inoffensif, je m’en réjouirais. Qui sait si nous n’apprendrons pas enfin quelque chose !

Il souriait. La manie scientifique effaçait la crainte de l’inconnu.

— Pour plus de sûreté, faisons venir le médecin, conclut-il.

Ce médecin se présentait quelques instants plus tard. Quinquagénaire au masque bourru, au poil dur, les sourcils en brosse à dents, hérissés au-dessus des yeux sardoniques, il souriait d’un seul côté de la bouche.

— Je viens de voir la même particularité chez les Ferrand, dit-il après avoir regardé les bras et la poitrine de Robert.

Il parlait pesamment et avec indifférence :

— Et qu’est-ce ? demanda Langre avec impatience.

— Je l’ignore, Monsieur. Je n’ai jamais rien vu qui y ressemble. Si ce n’est pas une maladie nouvelle, c’est une maladie inconnue en France et je crois dans toute l’Europe. Est-ce d’ailleurs une maladie ? Rien ne le prouve. Ce petit garçon est tout ce qu’on peut imaginer de plus normal. De même, les jeunes Ferrand.

Ce disant, il auscultait la fillette.

— Cette enfant aussi. Alors, je ne sais pas. Je patauge. Ma compétence vaut celle de mon chien, moins peut-être.

Dans le silence qui suivit, on entendit l’heure vibrer à la tour de Saint-Magloire.

— Évidemment, ce n’est pas « ordinaire », ronchonna enfin le médecin. Mais depuis deux mois, qu’est-ce qui est ordinaire ? Moi, j’avoue que je n’ai plus dans la cervelle la moindre petite place pour l’étonnement. Désormais, je trouve tout naturel !

Il bâilla.

— Excusez ! dit-il. Je m’ennuie. Je m’ennuie chaque fois que je sors de chez moi. Si la course est un peu longue, cela devient un supplice. Le bonheur est dans ma bicoque de célibataire, avec ma vieille servante, mon vieux domestique, mon vieux cheval, mon chien, mon chat et mes bêtes. Tous les habitants du village sont logés à la même enseigne…

— Les pigeons ne s’éloignent plus guère du pigeonnier, remarqua Gérard. Même certains oiseaux sauvages se tiennent de plus en plus près de la maison.

— Essayez de vous éloigner ! fit le médecin. Vous m’en direz des nouvelles !

Il prit congé et on le vit qui se dépêchait de rejoindre sa voiture.

— Eh bien ? demanda Langre, l’œil fixé sur ses petits-enfants.

— Attendons ! répliqua Meyral, presque avec insouciance. Le mystère nous domine tellement, qu’il n’y a qu’à répéter les antiques paroles : Pater in manus… L’heure est charmante et l’espérance nous dorlote.

Ils prirent le premier déjeuner sur la terrasse, dans une intimité lumineuse.

— Je vais jusqu’à l’Yonne, dit alors Georges, qui avait son idée.

Depuis trois semaines, il n’avait plus fait seul une promenade de quelque étendue.

Au sortir des jardins, il sentit ce besoin de retourner à la maison qu’il connaissait par expérience. Il n’y céda point : il descendit la rue qui menait vers la rivière. À mesure, un malaise s’emparait de tout son être.

C’était comme si des fils élastiques le tiraient en arrière. Plus il avançait, plus cette traction devenait forte. En même temps, il avait la sensation de la présence et des actes de ceux qu’il venait de quitter. Il assistait, avec quelque imprécision, aux déplacements de Langre, de Sabine, des enfants, des domestiques, même des animaux. Arrivé près de l’Yonne, il s’arrêta, pour mieux analyser l’état de ses nerfs.

L’arrêt rendait la traction moins pénible : elle s’exerçait sur toute la peau, sur les muscles, et aussi dans le crâne et la poitrine. Seulement, tandis que la partie du corps tournée vers la demeure subissait une sorte de refroidissement, la partie tournée vers la rivière se contractait avec un sentiment de chaleur.

Georges chercha à définir les mouvements de ses amis. Chacun de ces mouvements donnait lieu soit à une traction, soit à une détente. Pour délicates qu’elles fussent, ces perceptions semblaient grossières, à côté d’autres qui n’avaient aucun rapport avec les données habituelles des sens et qui, pourtant, n’étaient pas purement psychiques… Il devinait que Langre reprenait des expériences ; il savait que les enfants jouaient devant le grand perron, avec le chien Chivat, et que le jardinier cueillait des fruits. La façon dont il savait tout cela n’était ni tactile, ni auditive, ni visuelle… Il le savait, voilà tout. Et si, par exemple, il s’émouvait à l’idée que Césarine peignait la grande chevelure de Sabine, c’est parce que l’image visuelle se superposait à la sensation inconnue, à peu près comme elle se fût superposée à une lecture ou à une rêverie.

— En somme, conclut-il, une part de leur vie est liée directement à la mienne. Toutefois, je ne lis pas dans leur pensée

Il inscrivit quelques notes sur son carnet et reprit sa route. Ce fut pénible, puis douloureux. De minute en minute, la difficulté s’aggravait. Quand Meyral, ayant dépassé l’îlot, fut en vue de l’aqueduc, la marche devint épuisante : c’était comme s’il avait traîné un chariot ; de grosses gouttes de sueur coulaient dans sa nuque. En même temps, une souffrance aiguë envahissait tout le corps ; les tempes étaient comme pressées par des plaques de bois ; le cœur haletait ; des brûlures lancinaient les poumons.

Il savait que ses peines se répercutaient là-bas, moindres cependant, réparties, diluées.

Jusqu’à l’aqueduc, il persévéra. Enfin, la fatigue devenant intolérable, et se sentant à bout de forces, il s’arrêta :

— Inutile de pousser plus loin l’expérience !

Le soulagement musculaire fut instantané : il n’y avait plus qu’une tension, agaçante, mais supportable. La douleur aussi décrut ; elle prit une sorte d’allure statique : plus d’élancements, mais un mal de tête continu, une sorte de névralgie intercostale et une sensation de brûlure dans les membres.

Lorsqu’il retourna vers le village, ce fut presque du bien-être. Il marchait avec une facilité extraordinaire ; son poids avait diminué. À la hauteur de l’île, il prit un temps de galop et constata une vitesse supérieure à celle qu’il atteignait au temps où il s’entraînait à la course. Parallèlement, la douleur s’effaçait. Dès qu’il eut dépassé le tournant, elle disparut.

Il atteignit enfin l’endroit où il s’était arrêté la première fois. Sa marche redevenait normale et quand il reprit le galop, il n’obtint qu’une vitesse ordinaire.

— Votre absence nous a été tout à fait désagréable, s’exclama Langre quand Georges pénétra dans le laboratoire.

— Bien moins qu’à moi-même ! riposta le jeune homme. Vous me manquiez tous à la fois. Je subissais une impression d’ensemble : chacun de vous ne supportait qu’une impression de détail. Et puis, je faisais un effort énorme, tandis que vous demeuriez relativement passifs.

Ils tombèrent dans une rêverie profonde, puis Gérard dit avec exaltation :

— Je sais parfaitement par où vous avez passé, et où vous avez fait halte.

— Je sais tout ce que vous avez fait pendant mon absence !

— Si je n’étais en proie au plus absurde optimisme, je serais saisi d’horreur. Car tout se passe comme si nous étions devenus une sorte d’être unique.

— Est-ce si effrayant ? chuchota Meyral.

— C’est affreux. Il suffirait que cela continue pour que nous fissions partie de la même personnalité que notre jardinier… notre chien… notre âne… et les oiseaux de la basse-cour…

— De la même personnalité, oui ! acquiesça Meyral. Il est certain que nous sommes liés les uns aux autres d’une manière étrangement organique. Est-ce qu’une énergie quelconque resserre peu à peu le lien lâche qui rattache les êtres en temps ordinaire – et alors c’est un simple phénomène d’interaction… ou bien, sont-ce des connexions vivantes qui se forment entre nous… ou encore sommes-nous pris dans…

Il s’interrompit et regarda Langre. À travers son optimisme, ce fut le même lancinement qui l’avait saisi naguère, pendant que le médecin auscultait les enfants.

— Oui, acheva Langre, nous sommes pris dans un piège immense… Nous sommes saisis par une autre vie !