La Force mystérieuse (Rosny aîné)/2/III

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Plon-Nourrit et Cie (p. 185-200).

III

LA CRISE CARNIVORE


Les taches augmentèrent en nombre et se précisèrent, le lien qui unissait le groupe se resserra. Et le mal – si c’en était un – s’avérait universel : toute l’humanité, toute l’animalité étaient atteintes. Partout, les êtres formaient de petites agglomérations unies par une force insolite ; chaque jour il était plus difficile aux individus de s’éloigner de leur noyau, au-delà d’une certaine distance. Cette distance variait selon l’importance de l’agglomération et des conditions locales. En France, elle atteignait un minimum sur la Côte d’Azur, à Paris et dans la région lyonnaise : l’individu ressentait du malaise, dès qu’il s’éloignait des siens, à plus de trois ou quatre cents mètres. Au delà commençait la souffrance, aggravée d’une fatigue croissante. Dans d’autres régions, la limite s’étendait jusqu’à sept cents mètres, dans quelques-unes, assez rares, jusqu’à huit et neuf cents. L’Allemagne, l’ouest des États-Unis, le sud de l’Angleterre, le nord de l’Italie se caractérisaient par l’étroitesse de « l’aire de circulation », selon l’expression du professeur Mac Carthy.

À mesure que le phénomène progressait, les perturbations sociales et individuelles se multiplièrent. Les voyages individuels devinrent impossibles. Tout déplacement de quelque importance exigeait le déplacement du groupe ou exposait aux catastrophes. Jusqu’aux calendes d’août, les séparations n’entraînaient que des souffrances ; ensuite, elles commencèrent à devenir mortelles. Des individus énergiques, entêtés ou imprudents périrent en grand nombre. « La zone mortelle » commençait à une distance de sept à vingt kilomètres, selon les terroirs.

Le groupe partageait en partie les maux de l’absent, mais aucun de ses membres ne périssait. Bien entendu, tout éparpillement du groupe était une source de malaise et de douleur, en proportion des distances : tant que l’ensemble évoluait dans « l’aire de circulation », il se produisait des sensations plus ou moins vives, mais non pénibles.

Graduellement, la vie sociale se métamorphosait. Les unités d’un même groupe ne pouvaient plus travailler à grande distance les unes des autres ; le personnel des fabriques, des usines, des maisons de commerce, se trouva réduit, la production ralentie et souvent arrêtée ; par bonheur, l’abondance des récoltes et les coupes sombres de la catastrophe compensaient largement les déchets. Les excursions en automobile devinrent à peu près impraticables : il fallait que le chauffeur et chaque voyageur amenassent avec eux les membres humains et animaux de leur agglomération. On s’ingéniait à former des groupes de voitures, on imaginait des combinaisons aléatoires. Le chemin de fer offrait encore quelque ressource, mais on obtenait toujours plus difficilement des « séries convergentes » de mécaniciens, de chauffeurs, de contrôleurs, d’hommes d’équipe et de voyageurs.

Tous les peuples civilisés devinrent végétariens, ou presque, la mort des animaux domestiques et de tels animaux sauvages compromettant la santé et la sécurité des groupes. On vit s’établir des relations touchantes, bizarres et saugrenues entre les créatures. Rien n’était plus singulier que les processions de pauvres, de riches, de chiens, de chats, d’oiseaux, de chevaux, circulant par les villes, ou que les bandes de paysans escortés de leur bétail, suivis de corbeaux, de pies, de geais, de pinsons, de bouvreuils, de rouges-gorges, de chardonnerets, d’hirondelles, de lièvres, de mulots, de hérissons, parfois de chevreuils ou de sangliers.

En somme, la circulation se faisait presque aussi restreinte qu’aux débuts de la catastrophe planétaire, et les difficultés qui se rencontraient sur la terre ferme, se retrouvaient sur l’Océan. Toutefois, les contingences de la navigation avaient créé des liaisons originales. Sur tels navires, surtout les navires au long cours, l’association s’était faite entre les matelots mêmes, de sorte qu’ils étaient attachés à leur bâtiment comme les terriens à leurs demeures. D’autre part, l’excessive mobilité de leur vie avait permis à tels marins d’échapper aux liens qui enserraient le commun des hommes. Ces privilèges, que partageaient certains nomades continentaux, entretenaient plus d’activité relative dans le transport par eau que dans les autres modes de transport. Cependant, les navires qui s’immobilisaient dans les ports étaient dix fois plus nombreux que les autres.

En revanche, les autres moyens de communication, – télégraphes ordinaires, télégraphes hertziens, téléphones, – demeuraient, sinon normaux, du moins suffisants. La pénurie du personnel était compensée par des besoins plus restreints : négociants, banquiers, industriels envoyaient fatalement peu de messages.

Jusqu’à la fin d’août, le désordre fut tolérable. Seuls souffrirent ceux qui s’opiniâtraient à franchir les aires de circulation, seuls mouraient ceux qui dépassaient les limites maxima assignées à leur groupe. Aux autres, l’existence semblait plutôt douce et singulièrement intime. Des joies inconnues en balançaient les servitudes. L’égoïsme était en partie remplacé par un altruisme restreint mais réel : chacun participant directement à la vie du groupe, il y avait un échange agréable d’impressions et d’énergies, sinon de pensées.

Personne ne goûtait mieux ces sensations neuves que Georges Meyral. Il passait des heures entières à s’observer lui-même, à chercher par l’introspection le sentiment de la vie d’autrui. Il connut d’étranges émotions aériennes qui venaient des oiseaux liés à la communauté, d’énigmatiques songeries où passait quelque chose de l’âme obscure du chien et de l’âne, de subtiles méditations où il découvrait en lui des reflets de la pensée de Langre, de la candeur de Sabine, de la fraîche impétuosité des enfants…

Le charme de ces émotions, c’est qu’elles comportaient à la fois le sens de la vie collective et de la vie intime. Celle-ci n’était aucunement compromise. Au retour, elle semblait plus intense. En sorte qu’il n’y avait aucune déperdition ; le gain était net.

Toutefois, les êtres sournois subissaient quelques épreuves : car, si la pensée demeurait au total indéchiffrable, les actes avaient leur retentissement dans tout le groupe et les sentiments énergiques ne pouvaient être celés. Cet inconvénient était compensé par une solidarité croissante, solidarité qui reportait les haines, les colères, les jalousies au-dehors.

Il y avait aussi une certaine « proportionnalité » dans la communication. Une perception exclusive à deux êtres demeurait assez obtuse pour les autres. L’amour de Meyral pour Sabine ne se dévoilait clairement qu’à la jeune femme ; quoique Langre ne l’ignorât point et l’approuvât, il n’en recevait aucune révélation très précise ni très continue. Mais Sabine le percevait avec une acuité troublante ; souvent, lorsqu’elle rêvait dans le jardin ou méditait dans sa chambre, une rougeur montait à ses tempes. C’était aux instants où la tendresse de Georges avait ces sursauts qui sont les orages de l’âme.

Sabine se défendait. De tant de douleurs et d’humiliations, elle gardait une terrible méfiance. L’amour avait peine à lui apparaître sous ses formes charmantes. Elle y voyait une puissance grossière, une servitude tragique, la cruauté intime de la nature. Sans reporter sur Meyral le souvenir odieux qu’elle gardait de son mariage, elle séparait l’amour du bien et du mal individuels, elle y discernait, tout autrement que Phèdre, une force dévorante et vénéneuse.

La candeur même de ses sentiments, jointe à une richesse de pensée qu’elle tenait de Langre, l’entretenait dans son horreur. Moins craintive, elle eût mieux entrevu les combinaisons variées de la passion…

Georges recevait le choc en retour de ces débats d’âme. Il n’en saisissait pas le détail, mais ce qu’il en saisissait le remplissait de crainte. Par ailleurs, il en tirait une manière de sécurité mélancolique : du moins n’avait-il à craindre aucun rival. Tant que durerait le pessimisme de Sabine, elle ne quitterait pas son père, et lui, Meyral, serait son meilleur ami. Il en était à ce stade où l’on croit au bonheur négatif, au bonheur de présence, selon l’expression d’un prédicateur.

À la longue, quelque souffrance lui vint, qui grandit et troubla ses heures. Il détesta d’être redouté, alors qu’il se savait tendrement esclave ; une angoisse interrompait son rêve, lorsqu’il sentait passer toute vive l’appréhension de la jeune femme.

Un soir, ils se promenaient par le jardin, aux lueurs cuivreuses du crépuscule. Gérard suivait une sente sous les tilleuls ; les enfants jouaient auprès de la fontaine ; Sabine et Meyral se trouvèrent seuls, dans un parterre de passeroses, de tournesols, d’iris et de glaïeuls. Parce que son compagnon avait le cœur haletant de tendresse, elle était inquiète. Les pulsations de cette inquiétude pénétraient en Meyral et lui donnaient, par intervalles, une petite fièvre.

Il finit par dire :

— Je vous en supplie… soyez heureuse ! Ces heures sont peut-être les plus belles que goûtera votre jeunesse. Et c’est vous qui devriez le plus en jouir. Vous êtes libre, Sabine !

Elle rougit un peu et répondit :

— Le suis-je vraiment !

Il se tourna vers elle et s’enchanta aux pupilles baignées de la lueur couchante, aux volutes étincelantes de la chevelure, au sourire craintif sur les lèvres écarlates.

— Vous l’êtes, affirma-t-il avec force. Il faut me croire. Aucune contrainte ne vous viendra, sinon du dehors. Ne le sentez-vous donc pas, Sabine ?

— Je sens votre loyauté et votre douceur, fit-elle à mi-voix. Personne ne m’inspire une plus sûre confiance ! Ce sont les circonstances et ma propre âme qui m’effraient.

Elle baissa sa tête charmante :

— Je suis faible ! reprit-elle avec une sorte de plainte. Et j’ai été si malheureuse.

— Jamais je ne vous parlerai de mon amour. Vous saurez qu’il existe et voilà tout. Je ne romprai le silence que le jour où vous me l’aurez tacitement permis.

— Comment le saurez-vous ?

— Je le saurai, Sabine. J’ai fini par vous connaître, à de certains égards, mieux que vous-même.

Elle lui tendit sa petite main tremblante, au moment où Gérard revenait vers la maison :

— Avez-vous lu les journaux ? demanda le savant.

Il tenait Excelsior qu’il brandissait d’une main nerveuse.

— Pas encore ! répondit Meyral.

— Eh bien ! lisez.

Il lui montrait la manchette et un articulet en première page. On lisait :

Étranges nouvelles de la Westphalie. – La crise carnivore.

« Des nouvelles singulières et alarmantes nous parviennent de la Westphalie, où, comme nos lecteurs le savent, le groupisme est plus marqué que dans tous les autres pays d’Europe.

« Depuis plusieurs jours, une crise carnivore sévit sur la contrée, particulièrement à l’est de Dortmund. Les habitants sont en proie à une faim de viande qui devient d’heure en heure plus violente et se manifeste chez quelques-uns avec une fureur meurtrière. Les groupes se dérobent des bestiaux ou pourchassent sauvagement le gibier, du reste presque anéanti. Dans quelques districts, c’est une véritable guerre : les hommes s’entre-tuent ; on estime que plusieurs centaines de personnes ont péri à la suite de combats fratricides. Les nouvelles sont confuses, car il est dangereux et presque impossible d’envoyer des groupes de reportage, mais il ne saurait y avoir aucun doute sur la gravité des événements. »

— L’ère sinistre se rouvre, fit le vieil homme. Nous allons payer ces deux mois de quiétude. Ah ! je savais bien que l’aventure planétaire n’était pas finie !

Il piétinait comme un cheval ombrageux ; le pessimisme rentrait dans son âme et contractait son visage :

— Ne remarquez-vous pas, poursuivit-il, que notre bonheur s’effrite ? Sans doute, il y a une étrange volupté dans l’air que nous respirons et dans les effluves des plantes, mais cette volupté s’atténue de jour en jour.

C’était indéniable. Si, par la fatalité de sa nature et de l’âge, il s’en apercevait mieux que les autres, Sabine et Meyral en avaient toutefois l’impression fort nette.

— Le mal approche à tire d’ailes ! continua-t-il. Le mal qui tient les habitants de la Westphalie se répandra sur l’Europe et sur toute la terre. Une guerre monstrueuse est à craindre… et qui ne sauvera peut-être personne ! Prenons garde que le mal est particulièrement intense à Paris et dans la région lyonnaise ; nous sommes pris entre deux feux. Ne vaudrait-il pas mieux fuir vers le nord ou le midi ?

— Comment pourrions-nous prévoir l’avenir ? Ici, du moins, nous avons notre refuge ! fit Sabine.

— Tu as raison, reprit plaintivement le père. L’immense hasard nous enveloppe. La portée de nos actes échappe à tout calcul. Et, pourtant, il faut songer à se défendre.

— Qui sait si les événements de Westphalie auront une suite ! intervint Georges.

— Comment peux-tu prononcer de telles paroles ! répliqua Langre avec fougue. Avons-nous jamais vu, depuis l’origine de la catastrophe, un seul phénomène qui n’ait pas suivi son cours ?

Meyral ne répondit point. Il aurait voulu rassurer Sabine, mais, pas plus que le vieil homme, il n’espérait que l’événement serait sans lendemain.

— Il faut songer à se défendre ! répéta Langre.

Et il se dirigea vers le laboratoire.