La Force mystérieuse (Rosny aîné)/2/VIII

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Plon-Nourrit et Cie (p. 279-286).

VIII

FIN DE LA BATAILLE


Langre et Meyral disposèrent les tireurs derrière les crêtes. La position se révélait excellente et difficile à tourner : des mares la défendaient vers la droite et à gauche une carrière ; on dominait une terrasse où s’entassait le gros des assiégeants, et l’on apercevait des troupeaux de bêtes dans une enclave, inaccessibles aux gens de Roche, mais faciles à atteindre de la hauteur.

— Ne tirez pas avant le commandement ! avait dit Langre.

Quelques-uns avaient emporté des grenades ; des femmes s’étaient armées avant de sortir du pavillon ; Meyral tenait une grosse lanterne à réflecteur, dont la lueur était presque aussi puissante que celle des fanaux électriques : il la tenait voilée.

L'attente. Les nuages s’épaississaient encore ; des ténèbres grisonnantes s’abattaient sur le site, transpercées de lueurs laiteuses verse l'orient. Il y avait une manière de trêve entre les combattants, mais du haut des crêtes, on discernait quelques files de carnivores qui se dirigeaient vers la terrasse. Des feux pâles, des éclaboussements de lumière, accompagnaient l’intermittente fusillade.

— Les coquins préparent un assaut, grommela Langre. Sommes-nous prêts ?

Meyral distribuait des trompes et des clairons à quelques femmes et à quelques jeunes garçons ; ils ne devaient s’en servir qu’au moment où les hommes de Collimarre ouvriraient le feu.

Soudain, des clameurs s’élevèrent, une fusillade tonnante partit de la terrasse, un commandement retentit et une horde farouche se précipita vers les retranchements du village.

— Feu ! cria Langre.

Georges dévoila la lanterne et projeta des rais éclatants sur les carnivores. Castelin, Franières, Bouveroy et même les tireurs médiocres, ravageaient les masses grouillantes. Les trompes et les clairons sonnèrent. Une immense acclamation s’éleva du village, suivie d’une mousquetade désespérée. Abasourdis, les assaillants se heurtaient en désordre, emportés par leur élan, saisis dans des remous et des reflux, ou arrêtés par la chute de leurs compagnons.

Cependant, l’attaque n’était pas rompue. Une avant-garde énergique courait vers les retranchements du village, suivie de files hypnotisées. Le centre tourbillonnait bizarrement. À l’arrière-garde, un homme de haute taille vociférait en montrant les crêtes. Une balle lui avait presque arraché une oreille ; il hurlait, exaspéré :

— Enlevons la colline !

Peu à peu, sa fièvre gagnait les autres ; des voix rauques mugirent ; l’hypnose s’accrut et devint irrésistible ; des bandes forcenées montaient vers les gens de Collimarre… La fusillade redoubla. Chaque coup de Meyral ou de Castelin portait ; Franières et Bouveroy besognaient efficacement ; la cacophonie des trompes et des clairons semblait la voix discorde de la terre… Les assaillants montaient toujours.

S’ils parvenaient à se précipiter sur leurs adversaires avant la période de dépression, l’écrasement de ceux-ci deviendrait inévitable. La pente dure, hérissée d’obstacles retardait la marche ; parfois, les carnivores semblaient harassés, puis l’ascension reprenait, et la grande lanterne éclairait des profils hagards, des yeux de loups, des gueules béantes… Bientôt le groupe de tête approcha. Il s’avançait avec des rauquements, il se resserrait dans une manière de creux, entre deux rives de blocs.

Ce mouvement était prévu. Langre, attentif, attendit que le défilé fût rempli d’hommes, puis il commanda :

— À vous Gannal, Barraux et Samart !

Ces trois hommes tenaient des grenades prêtes. Ils se levèrent lentement et visèrent. On vit les projectiles décrire des paraboles, retomber sur la foule accumulée dans le creux et rebondir en miettes flamboyantes. Une clameur lugubre, des hurlées d’épouvante, des corps pantelants, des membres épars et des flots de liquide pourpre : l’attaque d’avant-garde était brisée… Mais à l’arrière, d’autres hommes accouraient, qui contournèrent les blocs et apparurent en deux hordes, sur les flancs des gars de Collimarre. Une rude fusillade les accueillit, puis, à l’ordre, Barraux, Gannal et Samart lancèrent de nouvelles grenades. L’effet fut horrible ; il rompit l’élan de gauche ; vers la droite, une trentaine d’individus s’opiniâtraient à l’escalade. Les dernières grenades rejaillirent sur le roc… et six ou sept assaillants parvinrent aux crêtes. L’un d’eux tournoya et s’abattit : les autres s’élançaient en râlant. Le colossal Franières les tranchait à coups de hache ; Barraux, Gannal, Samart, Bouveroy, dix autres piquaient avec des fourches, abattaient de lourds gourdins ou faisaient tournoyer des sabres ; Meyral tapait à coups de crosse… Ce fut la victoire. Tout le long de la pente, les survivants fuyaient vertigineusement et, sur la crête, les derniers agresseurs succombèrent.

Quoique plusieurs fussent blessés, les hommes de Collimarre poussèrent un long cri de victoire, auquel répondit une clameur venue du village. Déjà Meyral, Franières, Bouveroy, Castelin, visaient les masses carnivores et cette intervention fut salutaire. L’attaque contre les retranchements de Roche, jusqu’alors violente, fléchissait : l’aile droite recula sous une fusillade ardente ; l’aile gauche cessa d’avancer. Langre dirigea sur cette aile les rais perçants du phare et commanda d’y concentrer le feu, tandis qu’il empoignait lui-même un clairon et sonnait éperdument. Cette manœuvre coïncidant avec la défervescence des carnivores, on vit la débandade se propager magnétiquement de l’est au nord et du sud à l’occident. Pour l’accélérer, Gérard disposa une vingtaine d’hommes et leur enjoignit de descendre jusqu’au défilé. L’effet fut décisif. Lorsque ces hommes parurent sur les crêtes, ceux des assiégeants qui hésitaient encore crurent voir une foule et battirent en retraite. D’abord éparse, la masse des carnivores se rassembla vers le nord ; elle décrut lentement dans les ténèbres nacrées ; de-ci de-là, un homme ou un quadrupède tournoyait et croulait, foudroyé par le mal mystérieux que Meyral nommait le « mal de rupture », ou bien quelque oiseau, après un vol cahoté, s’abattait sur le sol…

— Nous sommes sauvés ! mugit Franières.

Son cri sonna comme une fanfare d’espérance. La joie unanime, se répandant d’être en être, faisait rire les femmes et les enfants, tressaillir les quadrupèdes, et un vol de pigeons, de passereaux, de chauves-souris, tourbillonnait autour des crêtes.

Debout sur leurs retranchements, les défenseurs de Roche acclamaient Langre, Meyral et les gens de Collimarre.