La Franc-maçonnerie des femmes/25

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Bourdilliat (p. 246-252).

CHAPITRE XVI

Historique.


Le moment est venu de préciser les origines de la Franc-maçonnerie des femmes, et de déterminer l’époque de sa formation en France. Les périodes de luttes et de dangers ont toujours inspiré aux âmes héroïques la pensée de se réunir pour opposer à la force brutale une intelligente protestation. Cette pensée de protestation a dû naturellement être permanente chez un sexe que la législation de tous pays place dans une position subalterne et dépendante.

Aussi, à toutes les époques de l’histoire, voyons-nous se manifester tantôt par la ruse, tantôt par la grâce, souvent même par la cruauté, la résistance énergique des femmes ; résistance plus opiniâtre, plus persistante que celle des esclaves dans l’antiquité et des serfs au Moyen Âge. Les esclaves, en effet, devaient avoir leur Christ dans Spartacus ; les Jacques et les Maillotins devaient avoir 89 ; mais dans la lutte des femmes, lutte désespérée et qui ne prévoit pas encore son sauveur, les tentatives devaient être continuelles. Arria, la conjurée stoïque ; Galswinthe, cette touchante victime des âges mérovingiens ; Hermangarde, la compagne de l’empereur Franck ; Geneviève de Paris, Héloïse, Jeanne d’Arc, les femmes de Beauvais, Charlotte Corday, continuent la protestation du dévouement ; de même que Tullie, Frédégonde, Anne d’Angleterre, dona Olimpia, Christine de Suède, Théroigne représentant la rivalité ouverte, la protestation vindicative et féroce ; de même, enfin, que Sapho, les Sibylles, Hypathie, la religieuse Hroswita, Christine de Pisan et Mme de Staël continuent la protestation éclatante du génie et de la force intellectuelle.

Il est facile, à certaines périodes, sous l’influence égalitaire de certaines religions, de certaines civilisations, en Grèce, en Égypte, et plus tard en Gaule, de retrouver les traces d’une action plus générale. Qu’était-ce, par exemple, que le royaume des Amazones, sinon une franc-maçonnerie des femmes, admirablement et fièrement constituée ? Qu’étaient-ce que ces bacchantes de Thrace, qui mettaient en pièce les mortels assez osés pour essayer de pénétrer dans leurs mystères ? Et les comédies d’Aristophane n’insistent-elles pas sur l’intervention des femmes athéniennes dans les affaires publiques ? « Nous mettrons les biens en commun, dit Praxagora dans les Harangueuses ; tout appartiendra à toutes : pains, salaisons, terres, richesses mobilières, gâteaux, tuniques, vin, couronnes et pois chiches. »

Plus tard encore, ne voit-on pas éclater dans la servitude des harems, dans le silence des cloîtres, dans l’isolement des châteaux féodaux, parfois même en plein siècle, telles que la Guerre des Femmes et la Guerre des Servants, des révoltes inopinées témoignent évidemment d’un accord, d’un concert ? Il est donc aisé, en remontant le courant des âges, de ressaisir la tradition d’un secret bien gardé, transmis de génération en génération, parfois importé d’un continent dans un autre, la filiation d’un complot quelquefois sommeillant, puis se réveillant à la faveur des conditions propices ou sous la pression d’un asservissement complet.

La Franc-maçonnerie des femmes se manifesta et se constitua graduellement, en France, à une époque relativement assez rapprochée de la nôtre ; née d’une fantaisie de grande dame, comme nous allons le voir, elle se propagea jusqu’à nous.

L’époque de la minorité de Louis XIV fut plus que toute autre une époque de dissolution et d’individualisme. Chacun alors tirait à soi et, dans l’absence d’une autorité légitime et bien définie, cherchait à absorber le plus qu’il pouvait de la force qui se déperdait autour de lui. D’un autre côté, la société, épuisée par les guerres de la Ligue, éprouvait un vif besoin de se reconstituer. Les familles divisées par l’antagonisme politique et religieux tendaient à se rapprocher ; on voyait se former sur tous les points de la France, notamment Paris, des groupes, des milieux, tous plus ou moins influents, selon qu’ils étaient placés sur des degrés plus ou moins élevés de l’échelle sociale.

Jamais peut-être l’influence des femmes ne fut plus considérable ; c’est à elles qu’appartient la direction de ce double mouvement de la féodalité expirante et de la monarchie en voie de constitution. Il n’y avait pas un seul de ces groupes qui n’eût à sa tête quelqu’une de ces femmes vaillantes ou brillantes, dont les noms sont devenus historiques, soit par la violence, soit par la beauté, soit par des fautes éclatantes, soit par des vertus intrépides. L’état des esprits ou plutôt des intelligences concourait à assurer cette domination des femmes ; la vogue de la littérature espagnole avait importé chez nous l’héroïsme amoureux, la galanterie chevaleresque, dont les pièces de Corneille et les romans de Mme de Lafayette attestent l’acclimatation. Le succès inouï de l’ Astrée, succès poussé au point que de graves légistes, des prélats, des Huet, des Patru, en faisaient ouvertement leurs délices, tout conspirait à placer la femme dans une sorte de sanctuaire devant lequel il n’était honteux pour personne de s’incliner. Pas un ne rougissait alors de prononcer ces mots pompeux d’ adoration, de martyre, d’ esclavage, d’ attraits divins, de beaux yeux, maîtres du monde. Le mourir d’amour semblait non seulement naturel, mais juste. Turenne soupirait pour Mme de Longueville, Condé pour la belle Mlle du Vigean, Nemours pour Mme de Monbazon, Retz pour Mme de Chevreuse, tout le monde pour Mlle de Rambouillet ; Charles II, roi d’Angleterre, tombait aux pieds de Mlle de Montpensier et recevait d’elle cet ordre à la romaine :

— Allez vous faire casser la tête ou remettre la couronne dessus !

Quoi donc d’étonnant à ce que les femmes aient pris au sérieux leur rôle de déesses et de souveraines, qu’elles aient tenté de faire une application positive de ce pouvoir qu’on leur accordait si libéralement au figuré ? Puisque les hommes étaient, même les plus braves, à genoux autour d’elles, elles devaient être nécessairement supérieures et maîtresses. Mme de Longueville assistait, cachée derrière une fenêtre, au combat de Guise et de Coligny, et voyait froidement désarmer et blesser à mort le champion de sa vertu et de sa beauté. Quelques-unes, comme Mlle de Vertus et Mlle Paulet, préféraient fièrement la liberté à l’engagement du mariage. Mademoiselle elle-même, la petite-fille d’Henri IV, la nièce de Louis XIII, allait plus loin encore : elle érigeait le célibat en principe, et jetait fort sérieusement le plan d’une société sans amour et sans mariage, sorte d’abbayes de Thélèmes retournée, où les soupirants auraient soupiré sans espoir. Sa confidente, Mme de Motteville, qui a joué un peu dans cette circonstance le rôle d’un faux frère, nous a laissé sur ce plan quelques indications qui témoignent d’une résolution bien arrêtée.

La colonie, composée toutefois d’hommes et de femmes, devait s’établir dans quelque endroit charmant des rives de la Loire ou des rives de la Seine. Un couvent serait fondé dans le voisinage pour y exercer la charité et maintenir le niveau des esprits à la hauteur de l’ascétisme religieux. La galanterie, même la plus délicate, était bannie des relations avec les hommes ; la seule jouissance qui leur fût permise était le plaisir de la conversation.

« Ce qui a donné la supériorité aux hommes, disait Mademoiselle, a été le mariage ; et ce qui nous a fait nommer le sexe fragile a été cette dépendance où ils nous ont assujetties, souvent contre notre volonté et par des raisons de famille dont nous avons été les victimes. Tirons-nous de l’esclavage ; qu’il y ait un coin du monde où l’on puisse dire que les femmes sont maîtresses d’elles-mêmes, et qu’elles n’ont pas tous les défauts qu’on leur attribue ; distinguons-nous dans les siècles à venir par une vie qui nous fasse vivre éternellement ! »

Quelle fut la rive, quel fut le site enchanteur choisi par Mademoiselle. N’est-il pas probable que la petite colonie hésita devant le scandale ou le ridicule d’une réalisation publique, peut-être devant l’appréhension de la colère de la reine, et se contenta d’une existence ignorée sous les ombrages de Saint-Germain ? Quant à la constitution de cette société, on ne saurait la mettre en doute, quand on voit Mademoiselle aller au secours d’Orléans avec un état-major tout composé de femmes de sa cour.

La deuxième Fronde marque visiblement l’existence politique de cette confrérie ; les lettres et les mémoires du temps ne laissent là-dessus aucun doute. Mademoiselle négociait par ambassadeur avec les puissances de son sexe. Elle congédiait les faibles comme Mme de Chevreuse et Mme de Châtillon ; elle rompait diplomatiquement par l’intermédiaire de Mme de Choisy, son ministre, avec la Palatine, son alliée de la veille. Il y a dans ses fameux mémoires tout un passage qui respire l’enivrement du triomphe et de la liberté. Comme on devine l’exaltation qui la possédait lorsqu’elle faisait acte de maître, acte d’homme et de guerrier, en forçant les portes de la ville d’Orléans ! lorsqu’elle traitait sur le pied d’égalité avec Beaufort ; et sa joie enfantine en tirant à la porte Saint-Antoine ce célèbre coup de canon, ce coup de canon que Louis XIV ne devait jamais lui pardonner, car il sentait que ce jour-là ce n’était pas seulement son autorité qu’avait tenté d’usurper cette fille des Orléans, de cette branche cadette toujours inquiétante pour son aînée, mais le privilège même de sa naissance et de son sexe. N’avait-elle pas rêvé, en effet, d’être roi de France ? La Fronde triomphant, elle montait sur le trône en y gardant son vœu de célibat et amenait avec elle son personnel de ministres-femmes, de conseillères et d’ambassadrices.

Quel avenir pour la Franc-maçonnerie des femmes !

La défaite définitive des Frondeurs, en ruinant cet affreux projet, rejeta le plan de Mademoiselle dans les ténèbres d’une société secrète. Là encore le rôle était beau : quelques personnes courageuses, bien nées, vaincues mais non soumises, se prêtant dans l’ombre un mutuel appui, c’était tout ce qu’avait pu rêver après la déroute la fière amazone. Toutefois, la force des événements avait déjà pesé sur les formes de l’association féminine : la nécessité de chercher aux jours du danger aide et secours au-dessous de soi, de conquérir, par la confiance, des dévouements, avait entraîné dans plus d’un cas la violation du secret.

En un mot, il avait fallu s’adjoindre des femmes violation du peuple.

On sait quel fut le sort des personnages fameux de la Fronde et particulièrement des femmes qui y avaient joué un rôle ; c’est dire quel fut le sort des premiers membres de la Franc-maçonnerie des femmes de France. Mademoiselle expia, dans une union disproportionnée, sous les dédains d’un aventurier, son amour entêté de l’indépendance. Tous les autres chefs, les uns après des exils temporaires, les autres, fatigués de leur isolement, se retrouvèrent au rendez-vous commun de la pénitence, la plupart au couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, où le souffle du jansénisme vint encore quelquefois caresser leurs idées d’opposition.

Néanmoins, des souvenirs d’un triomphe éphémère et de ces épreuves communes étaient résultées des affinités réelles, durables.

Un signe, un mot, un appel obtenaient des sacrifices ; on retrouvait en face de tel visage entrevu à travers la fumée de la poudre, sur les barricades, dans l’exil, dans la fuite, les forces de la jeunesse, les ressources d’un crédit qu’on croyait épuisé ; et c’est par cet échange de services, par ce commerce de protections que fut constituée, au dix-septième siècle la Franc-maçonnerie des femmes.

Plus tard, cette franc-maçonnerie reçut son organisation ; elle eut son code, ses loges, ses titres, ses cérémonies. Il était naturel qu’elle eût été emprunter à la franc-maçonnerie des hommes les traditions indispensables de ses épreuves et de ses mystères. Aussi les rapports entre l’une et l’autre de ces institutions ne manqueront-ils pas de se produire dans le cours de cette histoire. La Franc-maçonnerie des femmes traversa le dix-huitième siècle avec éclat et s’y installa solidement ; elle pensa qu’après la police et la compagnie de Jésus, il y avait une troisième place à prendre, et cette place, elle la prit. Ses relations s’accrurent en tous lieux, dans la magistrature, dans la finance, au théâtre, plus haut et plus bas encore. Ce fut la Franc-maçonnerie des femmes qui donna au trône Mme de Maintenon, la marquise de Pompadour et la comtesse du Barry ; elle compta dans ses rangs Mlle de Lespinasse, Sophie Arnould, la chevalière d’Éon, Mlle d’Oliva. Une des grandes-maîtresses fut la femme du comte de Cagliostro ; les séances se tenaient alors rue Verte, dans le faubourg Saint-Honoré.

Sous la Révolution, la Franc-maçonnerie des femmes, quoiqu’un peu dispersée par la chute de la noblesse, put encore se compter dans les réunions chez Catherine Théo, réunions tolérées par Robespierre ; dans les clubs exclusivement féminins, présidés par Rose Lacombe ; même dans les galeries de la Convention, où les mains de quelques tricoteuses échangeaient quelquefois en silence des signes mystérieux. Elle se reconstitua sous l’Empire et y acquit une nouvelle force, à laquelle les expéditions militaires laissèrent un libre essor à l’intérieur. Il existe encore des femmes, et nous en connaissons pour notre part, qui ont appartenu à la loge Caroline, une des plus importantes et surtout des plus influentes d’alors.

On ne sera pas étonné de voir se perpétuer la Franc-maçonnerie des femmes jusque sous le règne peu légendaire de Louis-Philippe. Son action y a été lente et peu mesurée, mais son autorité est demeurée la même. Cette ligue est encore aussi vivace de nos jours qu’il y a deux siècles ; une période véhémente la rejetterait immanquablement dans un milieu d’action et de direction. En attendant, elle se contente d’exercer son pouvoir dans les limites de la vie privée, où, par elle, s’expliqueraient en partie bien des élévations et bien des chutes, bien des réputations et bien des fortunes. Elle est comme un souterrain dans la société, ou bien encore comme un autre conseil des Dix, moins les masques, les bravi et les Plombs. Le conseil des Dix entre les mains des femmes ! Il y a de quoi réfléchir.