100%.png

La France au lendemain de Rosbach

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
LA FRANCE
AU LENDEMAIN DE ROSBACH
d’après des documens nouveaux.

I. Correspondance particulière manuscrite de Bernis et de Choiseul (1757-1758), archives des affaires étrangères. — II. Correspondance diplomatique des mêmes personnages (1757-1758). Manuscrits de la Bibliothèque nationale, n° 7134. — III. Lettres de Soubise, de Richelieu, de Clermont et de Bellisle à Choiseul, même date, manuscrits de la Bibliothèque nationale, n° 7137. — IV. État manuscrit des forces de l’armée française avant la guerre de sept ans, bibliothèque Mazarine, n° 2798. — V. Correspondance imprimée de Pâris-Duverney avec le comte de Saint-Germain, lieutenant-général, commandant l’arrière-garde à Rosbach.

Malgré certaines apparences, il serait injuste de placer sur la même ligne, en les enveloppant dans une comparaison superficielle, les journées néfastes de la guerre de sept ans et les terribles batailles où notre pays vient de succomber. L’armée française de 1870, écrasée sous le nombre, n’a point mérité l’injure d’être mise en parallèle avec les soldats de Soubise, qui lâchaient pied sans tirer un coup de fusil. De son camp de Rosbach, Frédéric écrivait ce billet à l’envoyé de Hanovre près la cour de Vienne : « L’armée de France a eu l’air de m’attaquer le 5 de ce mois, mais elle ne m’a pas fait cet honneur, s’étant enfuie, sans que je la puisse joindre, dès la première décharge de mes troupes. » C’est d’un tout autre style, on en conviendra, que l’empereur Guillaume rédigeait ses bulletins ; les sanglantes victoires dont il remerciait Dieu n’autorisaient pas ce ton d’impertinence et d’ironie. Il y a cependant entre la guerre de sept ans et celle de 1870 des rapports frappans ; mais ces ressemblances sont politiques plutôt que militaires : en 1757, comme en 1870, il faut demander à la politique l’explication de nos désastres, le secret de la fatalité qui s’attache à nos drapeaux. Alors, comme de nos jours, les fautes commises dans les conseils du cabinet s’expient sur les champs de bataille ; c’est à Paris, c’est à Versailles que se préparent ces déroutes inouies dont le scandale étonne l’Europe : de là partent les influences dissolvantes, les germes corrupteurs, la contagion du désordre, de l’imprévoyance, de l’indiscipline, qui énerve le cœur de la France et paralyse son bras. En 1757, la France a des armées mal pourvues, mal commandées et partout défaites, parce qu’elle a un mauvais gouvernement.

Et qui parle ainsi ? qui dénonce avec cette précision accusatrice le principe d’affaiblissement et de ruine ? Ce sont les agens mêmes du pouvoir, honteux du rôle qu’ils jouent, indignés des légèretés coupables d’une politique aventureuse, qu’ils refusent de servir plus longtemps. Dépêches officielles et correspondances privées peignent au vif cet état chronique d’anarchie dans le despotisme, ce néant de l’autorité dans un gouvernement absolu, la sottise prétentieuse et brouillonne « des petits esprits qui veulent tâter des grandes choses, » leur agitation éperdue à l’heure des dangers imprévus, leurs folles terreurs sous le coup des catastrophes provoquées par leur témérité. Toutes les plaies d’un pouvoir en dissolution sont là, signalées par des témoins d’autant plus dignes de foi qu’ils ont leur part des faiblesses communes et sont atteints eux-mêmes du mal qu’ils décrivent. — Peut-être ne sera-t-il pas inutile d’insister sur ce grand exemple des défaillances et des aberrations de la politique française, en étudiant à la lumière de documens irrécusables, trop négligés des historiens, les aspects les plus intéressans d’une situation qui a l’inconvénient grave de se reproduire assez souvent chez nous[1].

I.

À l’époque où commence la plus importante des correspondances que nous allons examiner, l’abbé de Bernis, l’un des promoteurs de l’alliance autrichienne, rédacteur principal du double traité de 1756, entre au conseil et prend le département des affaires étrangères ; le comte de Stainville, futur duc de Choiseul, est désigné pour l’ambassade de Vienne. Des rapports plus étroits que les relations officielles unissaient nos deux personnages : engagés l’un et l’autre dans le parti de Mme de Pompadour, intéressés à sa gloire, dévoués à sa fortune, la conformité des vues, l’accord des ambitions, la convenance naturelle de deux esprits bien faits, avaient formé entre le ministre et l’ambassadeur un de ces liens d’honneur et d’amitié qui ne résistent jamais longtemps aux infidélités de la politique. Il s’établit donc, en ce moment rapide de bonne intelligence et de réciproque loyauté, un double échange de communications entre Bernis et Choiseul : ce que le ministre ne saurait dire à l’ambassadeur dans ses dépèches, il le confie à l’ami dans ses lettres secrètes et lui ouvre son cœur.

Ces lettres particulières, rassemblées en un beau volume manuscrit, sont aux archives réservées des affaires étrangères ; nous devons au savant et bienveillant directeur des archives, M. P. Faugère, d’avoir pu les consulter. Elles devancent de six mois la correspondance officielle, dont on trouvera les copies avec quelques lacunes aux manuscrits de la Bibliothèque nationale. La première lettre est datée du 20 janvier 1757 : Choiseul est en Italie, sur le point de revenir à Paris, où l’on songe à lui pour un grand poste diplomatique ; Bernis le rassure au sujet de la crise intérieure qui, après l’attentat de Damiens, a failli perdre la marquise et ses amis. C’est d’un ton fort dégagé, fort peu ecclésiastique, que l’abbé-ministre parle du confesseur de sa majesté et des efforts tentés contre la favorite par les pieux défenseurs des bons principes. « Je vous crois à Parme, mon cher comte, et je prie M. de Rochechouart de vous rendre cette lettre. Le roi a été assassiné, et la cour n’a vu dans cet affreux événement qu’un moment favorable de chasser notre amie. Toutes les intrigues ont été déployées auprès du confesseur. Il y a une tribu à la cour qui attend toujours l’extrême-onction pour tâcher d’augmenter son crédit. Pourquoi faut-il que la dévotion soit si séparée de la vertu ? Notre amie ne peut plus scandaliser que les sots et les fripons. Il est de notoriété publique que l’amitié depuis cinq ans a pris la place de la galanterie. C’est une vraie cagoterie de remonter dans le passé pour noircir l’innocence de la liaison actuelle. Que d’ingrats j’ai vus, mon cher comte, et combien notre siècle est corrompu ! Il n’y a peut-être jamais eu beaucoup plus de vertu dans le monde, mais il y avait plus d’honneur. Venez promptement ici. Je crois nécessaire que vous soyez envoyé à la cour de Vienne pour étayer une besogne qu’il est si avantageux de suivre et qu’il serait si dangereux d’abandonner. Vous trouverez dans le conseil un ami de plus, qui connaît tout ce que vous valez et qui se fait un plaisir de le dire. » Décidé par ces nouvelles favorables, Choiseul embrasse avec ardeur la cause qui triomphe et s’attache plus résolument que jamais au char de la marquise, dont l’heureuse étoile a dissipé tant d’orages.

L’été suivant, il partait pour Vienne, chargé d’une double mission. Diplomate et militaire, il devait tout ensemble veiller sur l’alliance et concerter les mouvemens de nos troupes avec ceux des armées autrichiennes. Il est dès lors comme un point central où les informations politiques et les faits de guerre aboutissent également ; c’est ce qui nous explique pourquoi nous avons une centaine de lettres adressées par les généraux français à Choiseul pendant les quinze mois de son ambassade. « Je vous envoie vos derniers sacremens, lui écrit Bernis le 5 août en lui expédiant ses instructions ; c’est à regret que je vous vois partir, mais c’est pour le bien de l’état et pour le vôtre. Au surplus, je vous recommande une seule chose, c’est de ne pas vous lasser d’avoir envie de plaire ; sur tout le reste, je suivrais volontiers vos conseils. Comptez éternellement, mon cher comte, sur mon tendre attachement pour vous. » A son arrivée, les choses ont tout d’abord un air riant et facile : les armées françaises se répandent en Allemagne sans obstacle, et des succès d’avant-garde remportés sur un ennemi très inférieur en nombre semblent promettre une campagne aussi rapide que décisive. Jusque-là, Bernis a raison : un ministre, à Vienne comme à Paris, suffit à tout avec l’art de plaire. Le début des deux correspondances est rempli des félicitations échangées entre la cour de France et la cour impériale : Louis XV comble de prévenances sa bonne amie l’impératrice ; Marie-Thérèse prodigue les démonstrations flatteuses au roi et à la favorite. Ce sont les derniers beaux jours de l’alliance ; l’ambassadeur nouveau-venu épuise en quelques semaines les douceurs d’une prospérité qui va finir. Il écrit au roi le 25 août : « Après m’avoir parlé plusieurs fois de votre majesté avec le plus vif intérêt, l’impératrice ma demandé des nouvelles des personnes que vous honorez, sire, de votre confiance, et m’a témoigné nommément pour Mme de Pompadour beaucoup d’amitié et d’estime. » C’est au milieu de l’illusion générale et de ces effusions d’une politique en belle humeur que vient éclater, comme un coup de tonnerre, la nouvelle du désastre de Rosbach, qui, déchirant tous les voiles, mettant à nu les vices profonds de notre état militaire aggravés par l’impuissance du gouvernement, accomplit dans les esprits et dans les affaires une révolution.

Parmi les documens dont nous avons entrepris l’examen, on trouve d’assez nombreuses relations de la bataille du 5 novembre 1757. Tous ces récits, d’accord sur le fond des choses et curieux aujourd’hui par la vivacité de l’impression récente, attribuent aux troupes de l’empire une large pari dans la honte de cette journée. L’histoire semble l’oublier : Rosbach n’est qu’à moitié un désastre français. Nous avions alors deux armées en Allemagne : l’une, « la grande armée, » forte de 185 bataillons et de 181 escadrons, opérait en Hanovre sous les ordres du vainqueur de Mahon ; elle avait remporté la victoire d’Hastembeck, que Bernis appelle « une plate victoire, » et conclu la triste convention de Closter-Seven. Un corps de 30 000 hommes, joint à 30 000 impériaux, manœuvrait en Saxe sur la Sala ; les Parisiens, nous dit Barbier, appelaient cette armée combinée l’armée des tonneliers, parce qu’on la destinait à raffermir les cercles. C’est elle qui, poussant une pointe du côté de Leipzig, rencontra Frédéric à Rosbach. Elle avait pour général en chef, non pas le prince de Soubise, mais un Saxon, le prince d’Hildburghausen, dont nos lettres font un portrait qui n’a rien d’héroïque : usé par l’âge et les infirmités, dormant jusqu’à midi, ne montant jamais à cheval, « avançant quand les Prussiens reculaient, reculant quand ils avançaient, » d’un caractère ombrageux et tracassier, désolant les troupes par ses variations continuelles et les officiers par son humeur, ce Saxon avait pour unique soin d’assurer aux impériaux le pas sur les Français, l’avantage dans les campemens et la préférence dans les distributions. Avec une finesse toute germanique, il imaginait des projets téméraires, bien sûr qu’ils seraient écartés par le conseil ; mais il en gardait l’honneur dans ses propos et ses lettres, en rejetant sur la timidité des alliés l’avortement de ces conceptions brillantes. Ajoutez la mauvaise qualité des troupes de l’empire, sorte de landwehr sans consistance qui marchait à regret contre le roi de Prusse, en déclarant tout haut qu’elle mettrait bas les armes à la première affaire, « Ne vous flattez pas, monsieur, écrivait Soubise à Choiseul dès le mois de septembre, que les troupes de l’empire osent ou veuillent combattre le roi de Prusse ; leurs généraux ne cachent pas l’opinion qu’ils en ont et ils en parlent publiquement. La plupart des soldats sont malintentionnés, le reste meurt de peur ; le tout ensemble est si mal composé et si mal approvisionné que l’on ne peut former aucune espèce de projet ni exécuter aucune opération. Comment marcher à l’ennemi avec de telles troupes, qui n’ont jamais fait la guerre et qui n’ont été exercées qu’à monter la garde ? Je ne parle pas de leur indiscipline. J’aimerais beaucoup mieux combattre avec les Français seuls que d’être abandonné au milieu d’une bataille. »

Soubise, qui commandait le corps français sous la direction supérieure du prince d’Hildburghausen, n’était pas un général plus incapable que Richelieu ou Clermont. Brave de sa personne, ai— mable surtout et d’une politesse accomplie, il mettait sa gloire, en présence du hargneux Saxon, dans un esprit de douceur patiente, sachant bien que ses bonnes amies, la marquise et l’impératrice, lui sauraient un gré particulier d’avoir sauvé les difficultés de « cette fâcheuse compagnie, » et que c’était là un sûr moyen de leur faire sa cour. On l’avait choisi, non pour ses talens, mais pour son aménité. Formé au grand art de plaire, où Bernis et Choiseul étaient maîtres, il écrivait ses rapports militaires en style de Philinte, s’étudiait à présenter des apparences agréables, et, soit flatterie, soit ignorance, trouvait le moyen dépeindre en beau le délabrement de son armée. Aussi est-il fort étonné d’être battu ; il ne sait comment cela a pu se faire : ses soldats allaient au feu « de si bonne grâce ! » Ce pauvre général, enveloppé et culbuté en un clin d’œil par un ennemi imprévu, il ne réussit pas même à nous donner une idée un peu nette d’une bataille qui a duré moins d’une heure ; en revanche, les euphémismes abondent sous sa plume pour excuser la panique de ses troupes ; il ne peut se résoudre à dire la vérité qui afflige. « Quel malheur, monsieur, écrit-il à Choiseul dans le premier étourdissement de la défaite, quel malheur ! et à quoi peut-on se fier ? Ardeur, bonne volonté, bonne disposition, j’ose le dire, étaient de notre côté ; en une demi-heure, les manœuvres du roi de Prusse ont fait plier cavalerie et infanterie ; tout s’est retiré sans fuir, mais sans jamais retourner la tête… L’infanterie, malgré la déroute de la cavalerie, s’avançait de très bonne grâce ; elle marcha sans tirer un coup de fusil jusqu’à cinquante pas des ennemis, et dans le moment où j’avais les plus grandes espérances les têtes tournèrent, on tira en l’air et on se retira. Il faut convenir que la contenance des ennemis fut très fière ; je n’y remarquai pas le moindre ébranlement. Depuis ce moment, la ligne des Prussiens s’avança toujours en faisant feu et sans se rompre ; nos brigades de la gauche reculaient sans fuir, mais, excepté quelques instans où l’on trouvait moyen de les arrêter, l’inclination pour la retraite dominait et l’emportait. Je ne parle point de l’infanterie des cercles, je ne m’en souviens que pour m’affliger du moment où j’ai eu le malheur de la joindre… L’artillerie et les équipages sont en sûreté, nos traîneurs rejoignent et j’apprends que de tous côtés les fuyards se rallient. Pendant la nuit, presque toute l’infanterie s’était dispersée. Nous commençons à nous ranimer, les propos reviennent sur le bon ton. Vous savez qu’avec les têtes françaises il y a de grandes ressources. Je me représente le tableau de la cour en apprenant cette triste nouvelle ; mon cœur en est pénétré. »

En regard de cette description adoucie, plaçons quelques lignes d’une crudité toute militaire que nous empruntons à la correspondance du comte de Saint-Germain avec Pâris-Duverney. Saint-Germain, habile officier qui se lassa bientôt de servir sous de pareils chefs, commandait l’arrière-garde à Rosbach et couvrit la retraite ; il écrit le 11 novembre au « grand-vivrier, » comme on disait alors, à celui que le maréchal de Noailles appelait le général des farines, et que le comte de Saxe, bon juge de ses talens administratifs et stratégiques, préférait à tous les maréchaux de France réunis : « Je conduis une bande de voleurs, d’assassins à rouer, qui lâcheraient pied sans tirer un coup de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n’y a rien eu d’égal ; jamais armée n’a plus mal fait. Le roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la plus indisciplinée. Il n’y a plus moyen de servir avec de pareilles troupes. La terre a été couverte de nos soldats fugitifs à 40 lieues à la ronde ; ils ont pillé, tué, violé, saccagé et commis toutes les horreurs possibles. Notre nation n’a plus l’esprit militaire et le sentiment d’honneur est anéanti. On ne peut conduire nos troupes qu’en tremblant, et l’on ne doit s’attendre qu’à des malheurs. » — Tous ceux qui en France avaient gardé, dans la mollesse du siècle, un cœur viril et fier ressentirent douloureusement la blessure faite à l’honneur national ; le vieux maréchal de Bellisle, ministre de la guerre à soixante-quatorze ans, essayait de rassembler nos débris et d’inspirer son âme énergique à ce grand corps abattu ; il confia à Choiseul ses tristesses et ses colères. « Je ne suis pas surpris, monsieur, que vous ayez le cœur navré de l’affaire du 5. Je n’oserais faire par écrit toutes les réflexions dont cette matière est susceptible. Contre tous les principes du métier et du bon sens, on a enfourné l’armée dans un fond et à mi-côte, laissant ce même ennemi maître de la hauteur, sur laquelle nous n’avions pas seulement le moindre petit détachement pour observer les mouvemens du roi de Prusse, en sorte que toute notre armée était encore en marche et en colonnes lorsque toute la cavalerie prussienne a débouché en bataille sur notre tête, et que l’infanterie ennemie a paru sur la hauteur avec une nombreuse artillerie, à laquelle la nôtre, qui était dans le fond ou à mi-côte, n’a pu faire aucun mal… Je ne me consolerai jamais que des troupes du roi, que j’ai vues penser si longtemps noblement et agir avec autant de vigueur et de courage, aient perdu si promptement leur réputation et soient devenues le mépris de l’Europe. »

Le contre-coup de Rosbach ne frappa sur personne à Versailles aussi rudement que sur Bernis. Ce galant abbé, créature d’une favorite, n’était pas entièrement dépourvu des qualités qui auraient pu justifier son élévation. Supérieur à sa renommée et à ses origines politiques, d’un caractère plus honorable que sa fortune, il avait des talens que n’expriment pas suffisamment les surnoms un peu lestes dont l’a gratifié Voltaire. Esprit sensé, conciliant, médiateur écouté dans les querelles du parlement et de l’église, honnête homme au fond, très désireux de marcher d’accord avec l’opinion, il gouverna sans peine les affaires diplomatiques pendant la période des succès militaires ; mais il n’avait à aucun degré les vertus des temps difficiles. Bernis était né pour le genre fleuri en politique comme en littérature. Sa peur fut si forte qu’elle lui donna le courage de blesser le sentiment du roi et la vanité de la marquise : jeté hors de ses mesures, démentant les principes de toute sa vie, il osa déplaire, et se perdit en effet par cette audace. C’est ici que se marque la différence essentielle des deux correspondances. Dans les mois qui suivent la bataille, en novembre et décembre, le style officiel de Bernis conserve un semblant de fermeté ; selon le mot de Soubise, il est sur le bon ton. Le ministre écrit dans sa dépêche du 14 novembre : « Malgré cette disgrâce que le roi ressent en père de ses sujets et en fidèle allié, notre courage et notre constance ne feront que redoubler ; leurs majestés impériales nous en ont donné l’exemple, et nous sommes résolus de le suivre. » L’impératrice « avait prié le roi en grâce de ne savoir pas mauvais gré à M. de Soubise de l’affaire du 5 ; » Bernis répond le 22 : « Le malheur arrivé, loin d’ébranler le courage du roi, n’aura d’autre effet sur lui que de redoubler ses efforts pour le réparer. Quant à M. de Soubise personnellement, l’intérêt que l’impératrice-reine a pris à son malheur lui serrvirait de justification auprès de sa majesté, si l’on pouvait en rejeter le blâme sur lui ; mais le roi est persuadé qu’il a fait ce qu’il a pu dans cette occasion : aussi sa majesté n’a rien diminué de son estime et de sa confiance en lui, et vous pouvez assurer l’impératrice-reine que ce sentiment, joint à la recommandation de sa majesté impériale, a déterminé le roi à continuer pour toujours à M. le prince de Soubise le commandement du corps de réserve de la grande armée avec état-major. »

Que disait Bernis, aux mêmes dates, dans ses confidences à Choiseul ? Voici ses lettres particulières du 14 et du 22 novembre ; on peut comparer ce langage plaintif et abattu à la vigueur des dépêches officielles qui partaient par le même courrier, « Jugez, mon cher comte, dans quel état nous sommes ! Jugez de la situation de notre amie et du déchaînement de Paris. Le public est injuste, mais il est comme cela ; il ne faut pas s’acharner contre le public. Il faudrait un gouvernement, et il n’y en a pas plus que par le passé. Les malheurs affligent et ne corrigent pas. J’en suis aux jérémiades auxquelles on est accoutumé et qui ne font plus de sensation. Sensible et, si j’ose le dire, sensé comme je suis, je meurs sur la roue, et mon martyre est inutile à l’état. On n’a vu dans la bataille perdue que le seul M. de Soubise ; notre amie lui a donné les plus fortes preuves d’amitié, et le roi aussi. J’ai trop bonne opinion de M. de Soubise pour craindre que ma franchise me brouille avec lui dans les conseils que je lui ai donnés de résigner le commandement : qui n’a plus qu’un, moment à vivre n’a plus rien à dissimuler. Au reste il m’a passé mille fois par la tête de planter là un champ de bataille où l’on se bat si mal ; mais l’honneur et la reconnaissance me font une loi d’y mourir ou le premier ou le dernier, ainsi que le sort l’ordonnera. Soyez sûr que j’ai toute ma tête, mais elle m’est fort inutile, puisqu’il n’y a plus de ministres ni de ministère. » — Le 29 novembre, le 13 décembre, Bernis redouble ses « jérémiades » et s’exalte dans son découragement. « Le public ne s’accoutume point à la honte de cette bataille ; où en serions-nous aujourd’hui, si je n’avais pas fait rentrer le parlement ? Il faudrait mettre la clé sous la porte. Il faut trancher net et avertir nos alliés de faire la paix. Je n’épargne pas la vérité, et je suis toute la journée à la bouche du canon… On ne meurt pas de douleur, mon cher comte, puisque je ne suis pas mort depuis ces derniers événemens. J’ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à ses saints : j’excite un peu d’élévation dans le pouls, et puis la léthargie recommence ; on ouvre de grands yeux tristes, et tout est dit. Si je pouvais éviter le déshonneur qu’il y a de déserter le jour de la bataille, je m’enfermerais à mon abbaye. Le grand malheur, c’est que ce sont les hommes qui mènent les affaires, et nous n’avons ni généraux ni ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je veux bien qu’on me comprenne dans la catégorie, si l’on veut. Il me semble être le ministre des affaires étrangères des Limbes. Voyez, mon cher comte, si vous pouvez plus que moi exciter le principe de vie qui s’éteint chez nous ; pour moi, j’ai rué tous mes grands coups, et je vais prendre le parti d’être en apoplexie comme les autres sur le sentiment, sans cesser de faire mon devoir en bon citoyen et en honnête homme. Dieu veuille nous envoyer une volonté quelconque, ou quelqu’un qui en ait pour nous ! Je serai son valet de chambre, si l’on veut, et de bien bon cœur. »

Telle est dès ce moment la véritable pensée de Bernis : sauver la France en faisant la paix, ou, si l’on s’obstine à la guerre, rompre avec ce parti de la démence en quittant le pouvoir. Son style ne changera pas plus que son opinion ; il est devenu un homme à idée fixe. Les motifs de cette résolution, il les trouve partout : l’armée et le gouvernement les lui fournissent à l’envi. Pendant un an jusqu’au jour où il disparaîtra de la scène en décembre 1758, nous le verrons, dans la détresse et la confusion de l’état, démontrer avec les preuves les plus fortes, avec l’énergie du désespoir, la nécessité d’en finir ; mais ceux qui aiment la précision en ces matières feront sagement de contrôler les apparences officielles des dépêches par la sincérité de la correspondance privée. « Regardez ces lettres particulières, disait-il à Choiseul, comme la loi et les prophètes, car c’est le vrai fond du sac, et prenez garde qu’on ne connaisse à Vienne notre correspondance. » Examinons avec lui ce qu’il appelle « les horreurs d’une décomposition totale ; » apprenons de ce témoin peu suspect à quel degré de défaillance militaire et politique peuvent tomber, entre les mains de certains hommes, les nations les plus puissantes.

Ce n’était pas le nombre qui faisait défaut à l’armée française de 1757 ; elle avait de ce côté-là une supériorité marquée sur l’ennemi. Un état manuscrit des forces militaires de la France, conservé à la bibliothèque Mazarine, porte à 230 000 hommes le total de nos troupes de terre sur le pied de paix en 1752 : l’infanterie de ligne, formant 236 bataillons, 121 régimens, tant nationaux qu’étrangers, figure dans ce total pour 130 000 hommes, les 84 régimens de cavalerie pour 27 000 hommes, la maison du roi compte 10 000 hommes, les 100 bataillons de milice représentent 52 000 hommes. En 1757, les deux tiers de ces forces, 150 000 Français environ, passèrent le Rhin sous d’Estrées et Soubise, allant donner la main aux troupes de l’empire, de l’Autriche, de la Suède et de la Russie, qui cernaient Frédéric : celui-ci, avec 150 000 Prussiens, tenait tête à 400 000 coalisés, et l’événement a bien prouvé, contrairement au préjugé si populaire aujourd’hui, que le nombre ne décide pas toujours de la victoire, qu’à la guerre comme partout la qualité l’emporte sur la quantité. Les causes les plus actives de destruction, les pires fléaux qui puissent sévir sur une armée en campagne, désolaient nos troupes, et semblaient réunis pour énerver et accabler le soldat. Première cause de faiblesse, on avait mal débuté. « On n’était pas prêt, » c’est Bernis qui le dit, et il s’était trouvé des hommes compétens pour affirmer qu’on l’était ; « nous avons été forcés de commencer sans être préparés, les contrôleurs-généraux n’ont pas su nous dire qu’ils ne seraient pas en état de fournir ; on s’est embarqué témérairement. » L’armée partit sans vivres, sans tentes, sans vêtemens. « Elle est sur les dents, écrivait Bernis dès le mois d’octobre avant les désastres ; elle n’a ni subsistances, ni souliers ; la moitié n’est pas habillée, une partie de la cavalerie est sans bottes… Les troupes ont commis des maraudes exécrables et des actions iniques ; le principe de tout cela est l’excès de la misère dans laquelle se sont trouvés les officiers, qui envoyaient leurs soldats au pillage pour acheter d’eux le pain et la viande à meilleur marché, moyennant quoi vous sentez qu’il n’était plus question de compter sur eux pour retenir et punir les soldats, et vous voyez d’un coup d’œil les conséquences que cela entraîne par la facilité avec laquelle notre nation se porte vite du commencement à l’excès de tout. » Les lettres imprimées du comte de Saint— Germain ne sont pas moins précises ni d’une vérité moins poignante. « La misère du soldat est si grande qu’elle fait saigner le cœur ; il passe ses jours dans un état abject et méprisé, il vit comme un chien enchaîné que l’on destine au combat… Cette guerre ne peut avoir qu’une fin malheureuse ; nos armées seront chassées avec des vessies. » Qu’on se figure maintenant à la tête de ces soldats, qui volent pour subsister, des généraux « d’une avarice sordide, d’une âpreté insatiable, » qui pillent pour s’enrichir, exploitent la guerre comme une affaire et avilissent par leurs « infamies » le commandement, compromis par leur insuffisance. L’armée s’était détruite par son désordre même, presque sans coup férir ; l’hiver, les maladies, une bataille perdue, une retraite précipitée, l’achevèrent. Abandonnant 20 000 malades et la moitié de son artillerie, elle repassa le Rhin a dans un délabrement inexprimable, » que peint d’un trait ce mot du prince de Clermont, le vaincu de Crevelt : « nous n’avons plus que le souffle d’une armée. »

On a tout dit sur l’incapacité des généraux de la guerre de sept ans ; déjà en 1742, pendant la guerre de la succession d’Autriche, le maréchal de Noailles avait signalé au roi l’abaissement des vertus et des talens militaires dans la noblesse, et comme une diminution de l’âme héroïque de la France. Ce fut bien pis quinze ans plus tard, quand une politique d’étourdis jeta sur les champs de bataille ces générations abâtardies par les plaisirs de Paris et les intrigues de cour. Les lettres des Richelieu, des Clermont, des Soubise, ne réhabilitent en aucune façon ces tristes héros ; elles semblent partir de la même main, tant elles expriment des idées du même ordre, et trahissent des caractères de la même trempe. Verbeuses et plates, noyées dans les récriminations et les apologies, uniquement occupées du qu’en dira-t-on de Versailles, pas une conception un peu militaire ne s’y fait jour, pas un élan du cœur ou de l’esprit ne vient animer et relever ce bavardage monotone : un rien déconcerte, agite à l’aventure les pauvres têtes de nos généraux grands seigneurs ; la moindre difficulté les met aux champs, ils n’ont de verve que pour se plaindre et accuser les autres ; le temps se passe en explications, en atermoiemens ; ils soupirent tous après la fin de la campagne, atteints de la nostalgie de leurs quartiers d’hiver. Bernis, qui avait cependant quelques bonnes raisons pour excuser la médiocrité en faveur, ne peut retenir son indignation et son dégoût. « Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites-maisons ouvertes. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des grandes affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leur rétrécissement et l’étude des grands objets ! Nous sommes, mon cher comte, dans une vraie pétaudière. » L’invariable bulletin des « reculades » et des déroutes le fait bondir. « En vérité, notre haut militaire est incroyable !… Mon Dieu, que nous avons de plats généraux ! mon Dieu, que notre nation est aplatie ! Et qu’on fait peu d’attention à la décadence du courage et de l’honneur en France ! » Des généraux, le mal avait gagné les rangs secondaires et descendait jusqu’aux derniers degrés du commandement. Bernis, Saint-Germain, Bellisle, d’accord en cela comme en tout, reprochent à l’officier sa paresse et son ignorance. « Il ne sait rien et ne s’applique à rien. Dans cent régimens, on ne trouverait pas six bons lieutenans-colonels. Nous ne savons plus faire la guerre, nulle nation n’est moins militaire que la nôtre, il n’y en a pas une qui ait moins travaillé sur la tactique. Nous n’avons pas même une bonne carte des Vosges. On dirait que chez nous tout est en démence… Nos officiers ne valent rien, ils sont indignes de servir. Tous soupirent après le repos, l’oisiveté et l’argent. Il faut refondre le militaire pour en tirer parti. » Les bons sujets, épars dans cette décadence, opprimés sous le privilège, végètent ou quittent l’armée. « Nos meilleurs officiers, n’ayant point de protection à la cour et voyant qu’il n’y a aucun avancement pour eux à espérer, ne peuvent supporter d’être commandés par des blancs-becs… Comment de jeunes colonels, la plupart avec des mœurs de grisette, rappelleront-ils dans le militaire les sentimens d’honneur et de fermeté qui font la force des armées ? Ignorance, frivolité, négligence, pusillanimité, sont substituées aux vertus mâles et héroïques. Il y a ici un dégoût qui ne se peut rendre. Il faut refondre la cloche. »

Autre fait significatif, qui donne à ce tableau une couleur moderne : la fermentation politique, si ardente à Paris, avait envahi les camps. Attaquée par toutes les contagions à la fois, l’armée, cette image fidèle du pays, reproduisait avec la licence des mœurs la discorde de l’esprit public. Les cabales de l’intérieur s’agitaient sous le drapeau : on frondait le gouvernement qu’on servait si mal, on blâmait tout haut une guerre qu’on était chargé de conduire, on se vengeait d’avoir été battu en faisant de l’opposition. Nos généraux de cour, humiliés de la tutelle que leur impose la cour, accablés de plans tout faits, de combinaisons décidées en conseil des ministres, se révoltent contre leurs mentors. « Vous m’avouerez, monsieur, écrit Richelieu en décembre 1757, que le carafon de neige dans lequel je suis à la glace n’est pas un état favorable pour me faire admirer l’effort du génie politique qui m’y a conduit. Les bureaux gouvernent et les bureaux perdront la France… » Attentif à cette anarchie qui nous épuise, Frédéric remplit Paris et l’armée de ses espions ; on sent sa main dans nos fautes et nos embarras au dedans comme au dehors. Les soupçons de trahison se répandent ; Choiseul à Vienne, Bernis à Versailles, l’avocat Barbier à Paris, les accueillent également. « Je ne doute pas, écrit Choiseul, que le roi de Prusse ne soit informé très exactement des différens sentimens de nos généraux et des ordres qu’ils reçoivent ; ce sont ces connaissances qui engagent ce prince à remuer avec succès 24 000 hommes vis-à-vis de plus de 120 000 de nos troupes. » Bernis lui répond : « Tout sert ici le roi de Prusse, et tout y trahit le roi. Nos généraux les plus huppés sont intérieurement ennemis de la besogne, ils rient dans leur barbe de la déconfiture qu’ils ont occasionnée. Notre armée est pleine de divisions, de tracasseries, de mauvaise volonté et de dégoût. » Ces mêmes bruits couraient dans les rues de Paris, et Barbier les note dans sa chronique après la journée de Crevelt, en juin 1758. « On soupçonne que nous avons été trahis par quelques officiers-généraux, parmi lesquels il y a de la fermentation et bien des mécontens du gouvernement. L’armée est divisée en partis, ce qui est la suite de l’indépendance qui a gagné depuis un temps tous les esprits dans ce pays-ci. » Voilà ce qu’avaient fait de l’armée française, de ses traditions, de sa discipline et de sa gloire, la politique des petits cabinets, la nullité d’un roi, la toute-puissance d’une femme, cinquante ans après Louis XIV.

Bernis eut le mérite, dans le trouble général, de voir nettement que la politique, qui avait gâté les affaires, était aussi ce qui empêchait de les rétablir. Son découragement venait de sa clairvoyance au moins autant que de sa faiblesse. A côté de lui, le maréchal de Bellisle, se roidissant contre les obstacles, préparait la revanche avec un zèle digne d’un meilleur succès : il réformait les abus les plus crians, épurait les cadres, comblait les vides, augmentait la solde des officiers et de la troupe, incapable toutefois de donner du talent et de la vigueur aux généraux. Persuadé qu’une nation se relève bien plus en cultivant son génie propre et ses qualités natives qu’en se pliant gauchement à copier l’étranger, il combattait l’engouement qui régnait alors en France pour les institutions militaires de la Prusse ; il essayait de réveiller l’âme et l’intelligence du pays, espérant ramener la fortune sous le drapeau français avec les vertus qui la méritent. « J’ai pensé tout comme vous, écrit-il à Choiseul, contre l’école que MM. de Broglie et leurs adhérens ont introduite dans notre infanterie ; rien n’est plus contraire au génie et à l’esprit de la nation que toutes ces cadences prussiennes… Ne prenons des Prussiens que leur discipline et leur subordination. Que le général et les autres officiers commencent par donner l’exemple du désintéressement, et vous verrez, monsieur, régner un tout autre esprit dans nos troupes ; nous serons craints, respectés et chéris autant que nous sommes actuellement détestés et que nous serons bientôt méprisés. » Cruellement frappé à Crevelt par la mort du comte de Gisors son fils, il s’arrachait à son désespoir, et usait un reste de vie, disputé à la souffrance, dans la noble tâche de reconstituer la puissance militaire du royaume. « Je crois que je suis sans exception le plus malheureux homme qui existe sur terre, et je ne sais pas comment j’ai encore la force de m’occuper d’autre chose que de ma douleur. Je ne suis pas surpris qu’avec le poison que j’ai dans le cœur mon sang soit devenu du sel et du vinaigre. Il en est résulté un érysipèle sur toute ma tète, sur toute une partie du visage et tout l’œil droit avec la fièvre. Mon corps est nécessairement affaibli, mais ma tête et l’âme qui y réside ne l’est pas. Je suis aussi vif que si je n’avais que trente ans… Je ne dors point, je mets en œuvre tous les moyens possibles pour trouver les remèdes et réparer les fautes. » Admirons le fier langage et l’âme indomptable de ce vieillard ; mais il faut reconnaître que le sentiment de Bernis, moins héroïque, était plus sage, plus conforme à nos intérêts et à l’état vrai des affaires : comme il arrive souvent, la raison était du côté des opinions modestes. Choiseul, autre partisan de la guerre à outrance, faisait valoir auprès de Bernis les motifs généreux et spécieux dont il est si aisé de se duper soi-même ou d’éblouir autrui. À tout le brillant des espérances de Bellisle et de Choiseul, Bernis opposait cette réponse invariable : « Ce n’est pas l’état des affaires qui m’effraie, c’est l’incapacité de ceux qui les conduisent ; ce ne sont pas les malheurs qui m’accablent, c’est la certitude que les vrais moyens d’y remédier ne seront jamais employés. Le remède n’existe que dans un meilleur gouvernement : accordez-moi cette condition, et je serai d’avis de continuer la guerre ; mais c’est là précisément ce qui nous manque et ce que personne ne peut nous donner, je veux dire un gouvernement. » — Pourquoi donc Bernis jugeait-il impossible cette condition, qu’à bon droit il déclarait nécessaire ?

II.

La journée de Rosbach commençait une série de désastres qui ne finit qu’avec la guerre en 1763 ; or ce « fantôme de pouvoir, » comme l’appelle Bernis, ce gouvernement « des petits esprits et des têtes étroites, » dont il était membre lui-même, mais un membre contrit et repentant, loin de se ranimer dans son chef, de s’éclairer par l’expérience, de prendre la consistance, l’unité, l’esprit de suite et de décision que les événemens exigeaient de lui, s’enfonçait dans sa routine indolente, dans son désordre incurable, et, selon l’expression de ces correspondances, « semblait vouloir périr en laissant tout aller sous soi. » L’adversité frappe sur la France à coups redoublés : nos flottes et notre commerce sont détruits en même temps que nos armées sont en déroute ; les Anglais descendent à Saint-Malo et à Rochefort au moment où les Prussiens passent le Rhin ; Louisbourg tombe quelques mois après, le Canada est perdu, la chute du crédit met le trésor à sec, — comme l’écrivait Mme Du Deffand au président Hénault, « la France est madame Job. » Que fait le gouvernement dans la crise politique, militaire et financière où ses fautes l’ont précipité ? Menacé d’une invasion, d’une banqueroute et d’une révolte, par quelles mesures essaie-t-il de conjurer tous ces dangers ? C’est ce que nous apprend une lettre de Bernis à la date du 6 juin 1758. « Mon cher comte, cette lettre est bien pour vous seul, et vous devez la brûler. Nous touchons au dernier période de la décadence. La tête tourne à Montmartel et au contrôleur-général. Ils ne trouvent plus un écu. La honte de notre armée est au comble. Les ennemis ont passé le Rhin à Émeric, à six lieues de M. le comte de Clermont, et ont construit un pont sans qu’on s’en soit douté… Vous verrez par mon dernier mémoire lu au conseil si j’ai dissimulé la vérité. J’ai cassé toutes les vitres, j’ai dit les choses les plus fortes ; qu’est-ce que tout cela a produit ? Une légère secousse, et puis on s’est enfoncé dans sa léthargie ordinaire. La résolution que j’ai fait prendre au roi au dernier conseil est la voix du cygne mourant. Je sais que je n’aurai plus de force, si le roi n’en a pas ou n’en donne pas. Il n’y a plus d’autorité, et les têtes se sont démontées. Conservez la vôtre, et plaignez un ami qui le sera jusqu’à la mort. » Les malheurs ont beau s’aggraver ; aucun n’a prise sur ces âmes débiles qui échappent au sérieux par leur faiblesse même. « Nous vivons comme des enfans ; nous secouons les oreilles quand il fait mauvais temps, et nous rions au premier rayon de soleil. Ce sont des volontés d’enfant qui dirigent les principes de notre gouvernement. On attend de l’argent comme de la rosée du ciel, sans le chercher où il est, sans frapper les grands coups qui le font circuler, sans émouvoir la nation qui le jetterait par les fenêtres pour le service du roi, si l’on savait la remuer… J’achèterais la paix du continent par un bras ou une jambe, si elle se faisait d’ici à trois mois. Il vaudrait mieux ramer la galère que d’être chargé d’affaires dans un temps où l’on laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est nullement inquiet de nos inquiétudes ni embarrassé de nos embarras. Il n’y a pas d’exemple qu’on joue si gros jeu avec la même indifférence qu’on jouerait une partie de quadrille. »

Bernis ne se contente pas de gémir et de présager des catastrophes. On peut distinguer deux parties dans sa correspondance privée : l’une, écrite sous l’impression immédiate des faits, dans la première frayeur d’une imagination ombrageuse, est toute à la plainte et aux noirs pressentimens. « Monsieur l’abbé, votre tête s’échauffe, » lui disait ironiquement Mme de Pompadour. L’abbé avait en effet la sensibilité fiévreuse de l’homme de lettres ; son esprit juste manquait de sang-froid. À côté de cette partie tragique et éplorée, où le ministre, pris de vertige, ne songe qu’à se démettre et ne parle que de mourir, on voit se dégager du milieu des lamentations un dessein médité, œuvre des heures plus calmes, qui fait honneur à la sagacité de Bernis et à sa bonne foi. Il songe d’abord à créer un gouvernement, c’est-à-dire une volonté dirigeante, en faisant nommer un ministre principal, un chef du cabinet : il se propose lui-même, naïvement, sans insister ; il propose Bellisle, et finit par indiquer Choiseul. « Nous avons besoin d’un débrouilleur général ; il faut un maître ici, j’en désire un, et je n’ai garde de désirer que ce soit moi. » Pitt gouvernait alors l’Angleterre et dominait le roi par l’ascendant du caractère et du génie, fortifié de l’adhésion publique : ce vigoureux exemple avait frappé Bernis, qui feint même d’en redouter les conséquences pour la royauté anglaise. « M. Pitt, écrivait-il à Choiseul, gouverne son pays avec les principes et peut-être les vues de Cromwell. » Sans rêver un pareil rôle, sans le souhaiter à personne, il admirait cette impétueuse énergie si contraire à notre mollesse, et l’enviait. Tel est son dégoût du chaos où le despotisme énervé a plongé la France, qu’il en devient républicain, par souvenir classique et regret tout platonique, bien entendu, « Quand la république romaine était dans l’embarras, elle nommait un dictateur. Nous ne sommes pas la république romaine, mon cher comte, et nous aurions grand besoin de l’être. » Malheureusement pour les projets de Bernis et ses réminiscences, le gouvernement de Versailles était dans cette situation désespérée, moins rare qu’on ne croit en politique, où le préjugé contre un remède nécessaire est si fort qu’on préfère le mal à l’unique chance de guérir. L’idée d’un premier ministre, « épouvantail » du roi, de la favorite et de l’entourage, fut écartée sans discussion.

Toute espérance de mieux conduire la guerre ayant disparu, il ne restait plus qu’à faire la paix. Avant de poser officiellement la question, Bernis s’en ouvrit à Choiseul. « On ne fait pas la guerre sans généraux ni avec des troupes mal disciplinées, lui écrivait-il le 18 décembre 1757 ; mettez bien cela dans un coin de votre tête. Prenons garde de nous perdre les uns par les autres. Charité bien ordonnée commence par soi-même, je ne conseillerai jamais au roi de hasarder sa couronne pour l’alliance. Mon avis serait donc de faire la paix et de conclure une trêve sur terre et sur mer. Quand je saurai ce que le roi pense de cette idée, que le bon sens, la raison et la nécessité me présentent, je vous la détaillerai. En attendant, tâchez de faire sentira M. de Kaunitz deux choses également vraies, c’est que le roi n’abandonnera pas l’impératrice, mais qu’il ne faut pas que le roi se perde avec elle. Nos fautes respectives ont fait d’un grand projet, qui les premiers jours de septembre était infaillible, un casse-cou et une ruine assurée. C’est un beau rêve qu’il serait dangereux de continuer, mais qu’il sera peut-être possible de reprendre un jour avec de meilleurs acteurs et des plans militaires mieux combinés. Je vous ouvre mon cœur, mon cher comte, parce que vous avez de l’âme et de l’esprit. Tout ce que je vous dis dans cette lettre n’est que ma seule façon de penser ; elle vous mettra à portée de m’éclairer sur celle de la cour de Vienne, et je prendrai ensuite les ordres du roi. » Bientôt le moment vint d’aborder le roi ; l’Autriche, en ce mois de décembre 1757, avait eu sa journée de Rosbach à Lissa. Bernis trouva Louis XV inébranlable sur l’alliance, prêt à tout risquer plutôt que de la rompre, sans éloignement d’ailleurs pour la paix, à la condition que l’impératrice y consentît. Autorisé, sous cette réserve, Bernis informa l’ambassadeur et lui développa ses raisons, aussi nombreuses que solides, dans les dépêches du mois de janvier 1758. « Nous avons affaire à un prince qui joint à tous ses talens militaires les ressources d’une administration éclairée, d’une décision prompte, et tous les moyens que la vigilance, l’adresse, la ruse et la connaissance profonde des hommes et des cabinets lui fournissent. Ce n’est que par des moyens égaux qu’on peut espérer d’en venir à bout. Le courage qui fait désirer à l’impératrice d’essayer encore dans la campagne prochaine de vaincre son ennemi n’est-il point aveugle ? qu’a-t-elle à espérer de plus cette année que l’année passée ? Ce sont les hommes qui mènent les affaires. Le roi de Prusse sera toujours le même, et les ministres et les généraux qui lui sont opposés lui seront toujours également inférieurs. »

L’Autriche répugnait à la paix : les avantages de l’alliance la dédommageaient amplement des pertes de la guerre. Elle sentait bien que le gouvernement français, même sous Louis XV, ne serait pas toujours disposé à sacrifier ses armées, sa marine, ses colonies et ses finances aux desseins ambitieux de la cour de Vienne, et que ce prodige d’aberration politique ne se renouvellerait pas de longtemps. Elle répondit aux propositions de Bernis par une promesse de consentir à la paix, si la prochaine campagne n’était pas plus heureuse, se réservant de contre-miner et de détruire l’homme suspect qui était resté trop bon Français pour se montrer bon Autrichien. Une explication eut lieu le 28 février 1758 entre Bernis et le comte de Kaunitz : celui-ci, usant d’une exagération calculée, feignit de croire à l’hostilité du ministre, déplora la rupture imminente d’une alliance réputée si solide, et se plaignit ouvertement de l’abandon où la France menaçait de laisser ses amis ; en même temps il essayait de regagner par des flatteries le cœur de l’abbé, dont on savait la faiblesse. « Notre bonne étoile nous avait donné en vous, monsieur l’abbé-comte, un ministre fait pour les temps dans lesquels la Providence lui a confié la direction des affaires, éclairé, capable de voir dans le grand, au-dessus des anciens lieux-communs et préjugés, et sachant apprécier les choses ni plus ni moins qu’elles ne valent ; en un mot tel qu’il nous le fallait. » A ces manèges d’une fausse bonhomie, Bernis n’opposa qu’un aveu plein de sincérité qu’il appelle sa confession générale. Il y reprenait en détail les raisons contenues dans ses dépêches à Choiseul, insistait avec intention sur les embarras financiers de la France, point délicat et particulièrement sensible à l’Autriche, qui ne se soutenait que par nos subsides. « Je trahirais le roi, l’état et nos alliés, si je parlais un langage plus obscur et plus équivoque. » Un commentaire, écrit pour Choiseul, accompagnait cette dépêche ; le ministre y fait preuve d’une intelligence politique supérieure à celle qu’on lui attribue généralement. « La cour de Vienne, qui avait une si grande idée des ressources de la France, doit être bien étonnée de la voir si vite abattue ; mais il est presque aussi aisé, avec de meilleurs principes, de remettre la France sur le bon pied qu’il est facile d’y introduire et d’y entretenir le désordre et la confusion. Ainsi nos amis et nos ennemis feront toujours de faux calculs quand ils nous croiront plus redoutables ou moins à craindre que nous ne sommes. » L’année 1758 se passa dans ces incertitudes, que la guerre ne contribuait pas à éclairer ni à fixer.

Se défiant à la fois de l’Autriche et du roi, Bernis, l’homme des transactions, avait imaginé un moyen terme qui, supposant la durée de la guerre et de l’alliance, sauvegardait du moins l’intérêt national en rendant à la France la libre disposition de ses forces contre l’Angleterre. Il s’agissait de revenir au premier traité de 1756 et au contingent stipulé de 24 000 hommes ; on devait former ce corps auxiliaire avec les régimens suisses et allemands à la solde du roi, ou remplacer le secours armé par un nouveau subside. Bernis roula ce projet dans sa tête pendant tout l’été de 1758, le révélant à Choiseul par échappées. « C’est un coup de partie, lui disait-il ; depuis que j’ai ainsi fixé mes idées, je suis tranquille, et ma tête est nette. Au bout du compte, si l’état périt, ce ne sera pas ma faute, mais je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproche. Soyons nobles, mais ne soyons pas dupes. Sommes-nous donc obligés à porter seuls le poids du chaud et du jour ? On paraît vouloir à Vienne tirer de nous la quintessence sans s’embarrasser de ce que nous deviendrons. On nous regarde comme des créanciers ruinés dont il faut tirer le dernier écu avant la banqueroute. L’état, vos amis, tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géant. Veut-on attendre que le soulèvement de la France rompe avec éclat l’alliance ? » La campagne finie, quand il fallut régler l’avenir et se décider, Bernis tenta un effort à Vienne et fit passer à Choiseul la copie d’une convention rédigée sur les bases que nous venons d’indiquer, « Il est temps de rompre la glace, lui écrivait-il le 23 septembre ; il faut perdre l’idée de partager la peau d’un ours qui a su mieux se défendre qu’on n’a su l’attaquer. Je vous entasse toutes mes idées, et je vous les donne à digérer pour en faire un chyle convenable aux estomacs des Autrichiens. Renonçons aux grandes aventures, notre gouvernement n’est pas fait pour cela. Ce sera bien assez de conserver son existence, et cela doit nous suffire. Je vous avoue que je n’étais pas né pour vivre dans ce siècle, et que je n’aurais jamais cru tout ce que je vois. Mme de Pompadour me dit quelquefois de me dissiper et de ne pas faire du noir. C’est comme si l’on disait à un homme qui a la fièvre ardente de n’avoir pas soif. » Les dépêches les plus pressantes accompagnaient les déclarations de la correspondance particulière. « Depuis le passage du Rhin et la descente des Anglais à Saint-Malo, le crédit et la confiance sont tombés à un point à effrayer. Avec 100 millions d’effets, le contrôleur-général est à la veille tous les jours de manquer. Nos places frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondemens du royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent ; le commerce maritime, qui faisait entrer 200 millions par an, n’existe plus ; nous avons à craindre la perte totale de nos colonies, et nous serons réduits au rang des secondes puissances de l’Europe. Au bout du compte, le roi n’est que l’usufruitier de son royaume, il a des enfans, et les peuples doivent être comptés dans ce nombre. Levez le bandeau de l’orgueil, faites comprendre qu’il vaut mieux exister quand on est grande puissance que de se laisser détruire. On se relève de sa faiblesse, on profite de ses fautes, et on se gouverne mieux. » Ce langage alarmant, tenu à Vienne pour excessif, avait le grand défaut de n’exprimer que l’opinion d’un ministre sans autorité ; aussi ne pouvait-il prévaloir contre les intérêts qui poussaient à la guerre. Bien loin de convaincre la cour impériale, il ne persuada pas même l’ambassadeur chargé de le soutenir et de l’expliquer : Choiseul connaissait par les aveux indiscrets de la correspondance privée le peu de crédit que les idées de l’abbé obtenaient à Versailles ; ces confidences d’un ami trop sincère avertissaient l’ambitieux diplomate de désobéir aux ordres du ministre.

C’est alors que Bernis, à bout de ressources et n’osant pas rompre brusquement le lien de solidarité qui l’attachait à des fautes irréparables, à des malheurs sans remède, céda aux accès d’un désespoir dont il faut lui pardonner les défaillances en considération de sa sincérité et de son patriotisme. Obsédé de visions lugubres, il se crut perdu, déshonoré à jamais, écrasé sous les ruines de l’état et sous la malédiction publique. L’idée de l’abîme entr’ouvert ne cessa de hanter son imagination blessée. Ses lettres à Choiseul ne sont plus qu’un long cri de détresse. « Notre amie dit que ma tête s’échauffe ; je ne vois noir que parce que je vois bien. Son sort est affreux. Paris la déteste et l’accuse de tout. Je tremble pour l’impératrice. Je vois une révolution affreuse dans le monde politique. Toutes les parties sont anéanties ou décomposées ; ceci ressemble à la fin du monde… Je meurs dix fois par jour ; je passe des nuits affreuses et des jours tristes. On pille le roi partout, l’ignorance et la friponnerie sont dans tous les marchés. La marine et la guerre est un gouffre ; tout ce qui est plume y vole par une longue habitude. Nous dépensons un argent énorme, et l’on ne sait jamais à quoi il a été employé, ou du moins il n’en résulte rien d’utile. Un miracle seul peut nous tirer du bourbier où nous barbotons. Notre système se découd par tous les bouts. » Ce pauvre homme, qui avait encore près d’un demi-siècle à vivre, il fait son testament. « J’ai brûlé mes papiers, je vais faire mon testament, et puis je mourrai de chagrin et de honte jusqu’à ce qu’on me dise de m’en aller. On attend que tout périsse pour raccommoder quelque chose. Donnez-nous la paix à quelque prix que ce soit. »

Les rumeurs de Paris, l’orage soulevé contre son nom, achevaient de troubler sa tête et lui portaient au cerveau. Bernis n’est point un politique de la vieille école, sourd aux clameurs du peuple, insensible à sa misère : il a vécu avec des philosophes et respiré l’air du siècle ; ministre d’un roi absolu, il aime la popularité et se pique de libéralisme. Quel supplice de se voir exécré comme un partisan de la guerre à outrance, lui si pacifique ! Les esprits sont montés à ce point qu’il craint d’être attaqué dans les rues de Paris avec Mme de Pompadour. « On me menace par des lettres anonymes d’être bientôt déchiré par le peuple, et, quoique je ne croie guère à de pareilles menaces, il est certain que les malheurs prochains qu’on peut prévoir pourraient aisément les réaliser. La nation est indignée plus que jamais de la guerre. On aime ici le roi de Prusse à la folie, parce qu’on aime toujours ceux qui font bien leurs affaires. On déteste la cour de Vienne parce qu’on la regarde comme la sangsue de l’état. La nation est énervée par le luxe, gâtée par la faiblesse du gouvernement, dégoûtée même de la licence dans laquelle on la laisse vivre. Si les choses en viennent à une certaine extrémité, soyez sûr, mon cher comte, que vos amis seront culbutés et déchirés. » Sa santé ne résista pas à cette vie d’angoisses, tout défaillit à la fois dans le malheureux abbé : ce « resplendissant visage, » qui avait fait sa première gloire, perdit ses grâces et son éclat. « J’ai des coliques d’estomac, des obstructions au foie et des étourdissemens continuels. Il y a dix mois que je ne dors plus. Mon visage est comme celui d’un lépreux, parce que la bile s’est portée à la peau. » Pour le coup, notre épicurien n’y tint plus ; les derniers scrupules qui l’arrêtaient s’évanouirent. Maudissant les grandeurs dont il était le prisonnier et la victime, il résolut de reconquérir à tout prix son repos, sa liberté, sa bonne mine et sa belle humeur.

Choiseul pouvait le sauver en prenant sa place. Dès le 1er août, Bernis le supplie de l’accepter, et nous présente cet exemple rare d’un ministre disant à son subordonné : voici mon portefeuille, vous en êtes plus digne que moi. Tel est en effet l’exact résumé des lettres qu’il lui écrit pour vaincre un semblant de résistance. « Vous avez du nerf, et vous en donnerez plus que moi. Votre caractère s’affecte moins, vous tenez plus ferme contre les orages. Vous seriez plus propre que moi aux affaires étrangères ; vous auriez plus de moyens pour faire frapper de grands coups par notre amie. Je vous parle comme je pense, répondez de même et franchement. » En attendant la réponse, il se tourne vers Mme de Pompadour et s’efforce de la gagner à l’idée de ce changement. « Il ne tient qu’à vous, madame, que M. le duc de Choiseul ait ici une place. Il mettra une activité dans la guerre qui n’y est pas ; il en mettra dans la marine et dans la finance. Vous me ferez vivre trente ans de plus ; je ne sécherai plus sur pied. Vous aurez deux amis unis auprès de vous et l’ami intime de M. de Soubise. Vous ferez le bonheur des trois, et le roi en sera mieux servi. En un mot, M. le duc de Choiseul a un grand avantage sur moi, c’est de connaître la cour impériale, et c’est elle seule qui m’embarrasse. J’ai la tête frappée de notre état, et j’ai besoin du secours du duc de Choiseul pour nous en tirer. »

Mme de Pompadour hésite ; Louis XV voit de mauvais œil cette intrigue, et entend maintenir Choiseul au poste important qu’il occupe ; Bernis, revenant à la charge, accable de mémoires pathétiques et d’observations suppliantes le roi et Mme de Pompadour. Ingénieux à se rendre impossible, il étale ses infirmités, il fait valoir son insuffisance, s’excuse de ses ambitions passées comme d’une faute involontaire, et pousse jusqu’aux dernières limites de l’humilité et de l’abaissement la passion de n’être plus ministre. On jugera de son style mortifié par l’extrait suivant, qui est du 4 octobre 1758. « Je vous envoie, madame, le mémoire que vous m’avez demandé pour le roi. Vous pouvez le regarder comme mon testament ; il n’y a pas un mot que je ne pense. On me connaîtra quelque jour, et on me rendra justice. Jamais homme n’a été plus attaché au roi et à l’état que je le suis. J’ai fait trop vite une grande fortune, voilà mon malheur. Vous savez combien de temps vous m’avez persécuté pour sortir de mon obscurité. Ce n’est pas ma faute si je suis arrivé aux honneurs. Je ns désire que le bonheur du roi et la gloire de la nation, mourir au bout de cela ou vivre tranquille avec mes dindons. Voilà tous mes vœux ; mais réellement je n’en puis plus. » Deux jours après, nouvelles plaintes, nouvelles instances ; on attendait pour lui en ce moment-là le chapeau de cardinal, il offre d’y renoncer ; il dépêchera, s’il le faut, un courrier à Rome pour arrêter le chapeau, ou donnera sa parole au roi de ne pas l’accepter. « Je vous avertis, madame, et je vous prie d’avertir le roi que je ne puis plus lui répondre de mon travail. J’ai des coliques d’estomac affreuses ; j’ai la tête perpétuellement ébranlée et obscurcie. Il y a un an que je souffre le martyre. Que le roi prenne un parti ; je n’ai plus la force, ni la santé, ni le courage de soutenir le poids des affaires. Je vois où nous allons, je ne veux pas me déshonorer. » Ce même jour, 6 octobre, il priait Mme de Pompadour de remettre au roi une longue lettre qui contenait sa démission, et rassemblait pour une tentative suprême les moyens déjà connus de cette singulière cause, plaidée avec une si étrange éloquence, et bien digne de figurer à titre d’exception dans l’histoire des ambitions politiques. Nous en détacherons quelques passages. « Le bien de vos affaires, sire, m’occupe uniquement, j’oserais même dire qu’il m’affecte trop. J’ai l’esprit frappé des suites de cette guerre. Le manque de parole pour les engagemens pris et les subsides promis m’a déshonoré et décrédité, j’en ai le cœur flétri. Avec de l’honneur, sire, il est impossible à un gentilhomme de vivre dans cette situation : mon esprit se trouble, souvent même je suis incapable du moindre travail ; je passe mes nuits dans des souffrances et des agitations auxquelles il m’est impossible de résister plus longtemps. J’ai le foie attaqué, je suis menacé tous les jours d’une colique hépatique… Les qualités du duc de Choiseul lui donnent des titres particuliers à la confiance de votre majesté : il est militaire en même temps qu’il est politique, il peut donner des plans à la guerre ou rectifier ceux qui sont proposés. Vos affaires ont besoin d’activité, de nerf, de résolution. Les pierres mêmes s’élèvent contre l’administration de la marine… Questionnez vos ministres et décidez promptement, car la chandelle brûle par tous les bouts. »

Le 9 octobre, Louis XV fit une réponse qu’on a recueillie avec les lettres de Bernis ; il s’y explique, non sans fermeté, sur le système pacifique de l’abbé et sur sa démission. « Je suis fâché, monsieur l’abbé-comte, que les affaires dont je vous charge affectent votre santé au point de ne pouvoir plus soutenir le poids du travail. Certainement personne ne désire plus la paix que moi, mais je veux une paix solide et point déshonorante ; j’y sacrifie de bon cœur tous mes intérêts, mais non ceux de mes alliés. Travaillez en conséquence de ce que je vous dis, mais ne précipitons rien pour ne pas achever de tout perdre en abandonnant nos alliés si vilainement. C’est à la paix qu’il faudra faire des retranchemens sur toutes les sortes de dépenses, et principalement aux déprédations de la marine et de la guerre, ce qui est impossible au milieu d’une guerre comme celle-ci. Contentons-nous de diminuer les abus sans aller tout bouleverser, comme cela sera nécessaire à la paix. Je consens à regret que vous remettiez les affaires étrangères entre les mains du duc de Choiseul, que je pense être le seul en ce moment qui y soit propre, ne voulant absolument pas changer le système que j’ai adopté, ni même qu’on m’en parle. Écrivez-lui que j’ai accepté votre proposition, qu’il en prévienne l’impératrice, et qu’il voie avec cette princesse les personnes qui lui seraient les plus agréables pour le remplacer soit dans le premier, soit dans le second ordre ; cela doit plaire à l’impératrice et la convaincre de mes sentimens, qu’elle a fait naître si heureusement. » Bernis se hâta d’envoyer à Choiseul, avec une copie de cette lettre du roi, des lettres de rappel qu’on trouvera dans la correspondance diplomatique. Il lui écrivait plus familièrement pour l’engager à presser son retour : « Je suis excédé de la platitude de notre temps. Je vous attends comme le messie… Mon caractère me porte tout naturellement à vivre tranquille ; je suis parvenu à la plus grande fortune par la force et le bonheur des circonstances, mais la vie privée me convient plus qu’à tout autre. Ou faire de grandes choses, ou planter mes choux, voilà ma devise, et je n’en prendrai point d’autre. Je vous promets amitié et union, c’est ma profession de foi. Le grand point est que vous êtes agréable au roi… Quant à moi, je suis à vous corps et âme. »

Le jour même où Bernis recevait du roi la lettre qui acceptait sa démission, on lui apprenait de Rome qu’il était cardinal. Cette coïncidence résulte des dates précises que nous fournit sa correspondance. La démission de Bernis est du 6 octobre, la réponse du roi est du 9 ; or Bernis écrivait le 11 à Choiseul : « Je suis cardinal depuis deux jours, monsieur le duc, et j’en ai appris hier la nouvelle. Le roi a témoigné une véritable joie de ma promotion. Cela a été marqué et remarqué. Votre affaire et la mienne sont finies. » Malgré les soucis de la politique et les malheurs de la guerre, le ministre et l’ambassadeur n’avaient pas négligé le soin de leurs intérêts personnels. Les deux amis s’entr’aidaient : Bernis à Versailles demandait le titre de duc pour Choiseul, et Choiseul à Vienne réclamait l’appui de la cour impériale pour le chapeau de Bernis. Pendant tout l’été de 1758, Bernis, à travers ses frayeurs et ses crises nerveuses, poursuit le succès de l’une et l’autre promotion ; il stimule le zèle de Choiseul, lui promet le sien, et lui écrit : « Je serai bientôt cardinal de votre façon, et vous serez certainement duc. » Au mois d’août, quand la promesse du pape est déclarée, l’abbé-comte « met aux pieds de leurs majestés impériales son hommage et sa parfaite reconnaissance. » Choiseul, plus avancé, est déjà duc à cette époque, comme nous l’indique ce billet de félicitation que lui écrit Bernis le 26 août. « C’est avec la plus grande joie, monsieur le duc, que je vous appelle ainsi. Vous n’en doutez pas ; le fond de mon cœur vous est réellement connu. » Qu’un détachement absolu du pouvoir est chose malaisée, paraît-il, même à ceux qui l’ont pris en dégoût ! Bernis, en quittant le ministère, semblait briser sa chaîne ; nous l’avons vu implorer la pitié du roi pour obtenir de n’être plus rien, et demander pardon d’avoir consenti à devenir quelque chose : voilà que, à peine délivré et ragaillardi par le sentiment de cette délivrance, oubliant tous les scandales de sa faiblesse, il essaie de retenir ce qu’il a rejeté. Laissant à Choiseul le département qu’il venait d’abandonner, le nouveau cardinal espérait rester au conseil dans la position commode d’un ministre sans portefeuille, c’est-à-dire sans travail ni responsabilité. Il nourrissait l’illusion de garder les honneurs en se débarrassant des affaires. Sa facile imagination avait formé là-dessus comme un roman de sentimentalité politique : Choiseul et lui, unis par une amitié inaltérable, auraient échangé leurs vues, mis en commun leurs ressources, partagé leurs talens, leur crédit et leurs succès. « Nous ne serons, disaient-ils, qu’une tête dans un bonnet. » Le cardinal offrait de conduire le clergé et le parlement, de tenir la feuille des bénéfices ; il se composait un rôle selon son cœur : agréable et de belle apparence. Ses dernières lettres à Mme de Pompadour nous le montrent en instance pour avoir les grandes entrées et un logement honnête à Versailles ; il s’évertue maintenant à se donner du relief, à faire figure. « Les sots du parlement, du clergé et les ministres étrangers attendent à juger par mon logement de ma faveur ou de ma disgrâce. » — La lettre de cachet du 13 décembre 1758, qui l’exilait dans l’abbaye de Vic-sur-Aisne, coupa court à sa vaine agitation : cette mesure un peu brusque, mais facile à comprendre après ce que nous savons, rendait à la vie privée, dont il n’aurait jamais dû. sortir, ce démissionnaire attardé qui s’était précipité du pouvoir et qui ne savait pas en descendre.

Désabusé de ses illusions vaniteuses, Bernis supporta dignement le coup imprévu qui le rappelait à lui-même. Dans l’émotion de sa disgrâce, il fit paraître, comme on disait alors, les sentimens d’un honnête homme : il n’accusa pas Choiseul et sut garder une reconnaissance fidèle à son ancienne protectrice. Tous ses mérites reprirent le dessus, dès qu’il fut revenu à son naturel et dépouillé du personnage d’emprunt qui l’écrasait. Voici en quels termes il répondit à la lettre de cachet du 13 décembre : « Sire, je vais exécuter avec le plus grand respect et la plus grande soumission les ordres de votre majesté. J’ai brûlé toutes les lettres dans lesquelles votre majesté entrait dans des détails qui marquaient sa confiance. Mes étourdlssemens m’avaient fait prendre toutes les précautions qu’on prend à la mort. » Le même jour, il écrivait à Mme de Pompadour : « Je crois devoir, madame, à notre ancienne amitié et aux obligations que je vous ai de nouvelles assurances de ma reconnaissance. On les interprétera comme on voudra ; il me suffit de remplir vis-à-vis de vous un devoir essentiel… Le roi n’aura jamais de serviteur plus soumis, ni plus fidèle, ni vous d’ami plus reconnaissant. » Trois jours après, il s’adresse de nouveau à la marquise et au roi pour confirmer ses premières déclarations. « Votre réponse, madame, m’a un peu consolé. Vous ne m’avez point abandonné… Je vous adresse une lettre de soumission pour le roi. Je lui demande d’ôter à mon exil ce qui peut me présenter à l’Europe comme un criminel d’état. » — « Sire, j’avais cru devoir me justifier auprès de votre majesté dans une lettre assez longue que je supprime par respect. J’aime mieux avouer que j’ai tort, parce que, malgré mes bonnes intentions, j’ai eu le malheur de vous déplaire. J’avoue, sire, aussi franchement que je suis un mauvais courtisan… Je ne guérirai jamais de la douleur d’avoir perdu vos bontés ; j’y avais pris une confiance si aveugle qu’elle m’a empêché de croire que je pusse vous déplaire en vous suppliant d’accepter ma démission. » Le lendemain, il s’expliquait avec Choiseul lui-même en termes pleins de simplicité et de délicatesse : on nous permettra de citer encore cette lettre qui clôt l’incident de la disgrâce de Bernis. « Mme de Pompadour, monsieur le duc, a dû vous dire la façon dont j’ai pensé sur votre compte au premier moment de ma disgrâce. J’aurais voulu, pour éviter les jugemens téméraires, que les circonstances qui l’ont précédée eussent pu l’annoncer au public ; au reste, nous nous sommes donné réciproquement les plus grandes marques de confiance et d’amitié, nous ne saurions donc nous soupçonner l’un l’autre sans une grande témérité. Je ne juge pas comme le peuple, et je n’ai jamais soupçonné mes amis. Il faut que, puisqu’ils n’ont pu empêcher ma disgrâce, il ne leur ait pas été permis de s’y opposer. Les instances que j’ai faites pour vous remettre ma place m’ont perdu. J’ai prouvé par là, d’une manière bien funeste pour moi, la confiance que j’avais en vous. Je vous remercie des nouvelles marques d’amitié et d’intérêt que vous voulez bien me donner. »

Nous l’avons déjà dit, et cette correspondance entière en fournit la preuve : il y avait dans Bernis, sous les dehors du courtisan, un fonds de sagesse et de probité, mais il lui manquait les vertus et les talens de la vie publique. La grandeur fait défaut à son caractère. On a pu juger, par nos citations, du style de ses lettres ; ce langage facile et prolixe porte la marque d’un esprit assez peu élevé et sans énergie. Bernis n’a d’imagination que dans la plainte, toutes ses vivacités lui viennent d’un seul sentiment, la peur. Les expressions triviales, fort à la mode parmi les grands seigneurs du xviiie siècle, sont fréquentes sous sa plume. Il dira d’une princesse : « L’infante fait fort bien, elle ne se laisse pas mettre le grappin. » Qu’il parle de guerre ou de politique, c’est avec le même sans-façon : Si nous traitons ric à ric, écrit-il à Choiseul à propos des chicanes autrichiennes, si nous tirons au court bâton, tout sera perdu avec le plus beau jeu du monde… Pourvu que M. le maréchal de Richelieu et son armée ne se laisse pas écaniller. » Paroles, actions et sentimens, tout est à l’unisson. Voici encore un trait qui ne rehausse guère le personnage. Bernis, en résignant le pouvoir, a trop de souci de la question d’argent. Sa lettre du 12 octobre à Mme de Pompadour nous met au courant de ses affaires personnelles et de ses exigences. « En quittant mon département, je quitte 60 000 livres de rente. J’ai remis ma place de conseiller d’état. Voici ce qui me reste : Saint-Médard, qui rapporte 30 000 livres net, Trois-Fontaines, qui m’en rapporte 50 000 net, mais dont je ne toucherai les revenus que dans un an ; La Charité, 16 000. Le roi sait que la portion congrue d’un cardinal est de 50 000 écus de rente. Ainsi il s’en faudra de 50 000 livres au moins que j’aie ce qui est nécessaire pour soutenir la dignité de mon état. Une abbaye régulière, sans rien coûter au roi, me donnera de quoi vivre selon mon état. En attendant, je dois 200 000 livres à M. de Montmartel, et je vais lui en devoir 300 000 pour la dépense que va m’occasionner le camérier du pape… Suivant l’usage, j’ai demandé 200 000 livres pour mes nièces, parce que je n’ai point de fille, au moins que je sache. » L’usage a beau les autoriser et même les perpétuer, tous ces règlemens de compte n’ont pas fort grand air au regard de l’histoire. — Les relations de Bernis et de Choiseul ne cessèrent pas en 1758 avec le ministère de l’abbé ; leur correspondance dura jusqu’en 1770, mais pendant ces douze années elle se borne à quelques lettres fort courtes et sans importance. Les unes sont datées de Vic-sur-Aisne, Bernis y donne des nouvelles de sa santé : « on l’a mis au lait d’ânesse et aux bouillons de tortue. » Il y exprime son espoir dans la clémence du roi : « le roi est bon, il ne voudra pas que je sois prisonnier toute ma vie. » D’autres billets sont écrits d’Alby, les derniers viennent de Rome, celui-ci, par exemple, où Bernis annonce son arrivée et note en style négligé ses impressions. « Les Romains et les Romaines me paraissent assez plats, assez maussades, et sont mal élevés. Le matériel me plaît ici plus que le moral, mais il n’y a pas un homme ! et l’ignorance est aussi générale que la corruption ! » En 1770, la roue de fortune a tourné : Bernis, relevé de sa disgrâce, est rentré dans les hauts emplois, le triomphant Choiseul est exilé. Le cardinal-ambassadeur a-t-il rompu tout commerce avec son ancien ami et successeur à dater de ce moment-là ? ou bien a-t-il fait, comme tant d’autres, — du moins par lettre, — le pèlerinage de Chanteloup ? Nous l’ignorons.

À parler juste, leur vraie correspondance, la seule qui intéresse la postérité, avait pris fin le 13 décembre 1758. Nous l’avons analysée, non-seulement parce qu’elle est fort peu connue, mais parce qu’elle nous a semblé répandre une vive lumière sur une époque historique qui a des droits particuliers à l’attention de ce temps-ci. Nous avons vu reluire à chaque page cette vérité, dont la France vient de faire une si rude expérience, qu’un gouvernement atteint de faiblesse et de malaise commet une insigne folie en courant chercher au dehors, dans le risque des aventures, la force qui lui manque. La guerre ne soutient pas les pouvoirs caducs, et n’a jamais arrêté sur le penchant de l’abîme ceux qui s’y précipitent : œuvre de science, de labeur patient et d’habileté consommée, elle demande aux peuples les plus robustes tout leur génie avec toutes leurs vertus ; quel succès peut-elle promettre à ceux qui n’apportent dans ses redoutables épreuves que leur débilité capricieuse et la fatuité de leur ignorance ? C’est l’énergie de l’intérieur qui crée la puissance qu’on voit éclater dans la gloire et la fumée des champs de bataille. La victoire exige et suppose cette vigueur même qu’on se flatte de lui emprunter. La France, en 1757, avait des généraux et des armées bien peu dignes d’elle ; mais les ministres étaient encore au-dessous des généraux. Les aveux de Bernis ont mis à nu la profonde misère de ce gouvernement : apathie dans le maître, anarchie dans les conseils, incapacité et friponnerie dans l’administration, révolte sourde des intérêts égoïstes et des passions politiques, partout un nombre tel d’abus invétérés qu’ils défient les plus hardis réformateurs. Le cabinet de Versailles n’est pas seul coupable ; l’opinion publique a sa part de responsabilité dans les défaites et l’abaissement de la France. Sans doute, on ne saurait s’étonner que Paris désapprouve, après l’avoir approuvée, une guerre si follement conduite : il a bien le droit de s’indigner en voyant tant de scandales étaler leur impunité ; son tort est d’étouffer le patriotisme sous les rancunes de l’esprit de parti, et de pavoiser son opposition avec les couleurs de la Prusse. « L’enthousiasme des protestans d’Allemagne pour le roi de Prusse ne me surprend pas, écrivait Bellisle ; mais je suis toujours en colère quand je vois les mêmes effets et le même esprit dans la moitié de ce qui habite Paris. » Comptons cet égarement de l’esprit public parmi les plus tristes symptômes de la situation que nous avons décrite. On a pu remarquer, en parcourant cette même correspondance, combien étaient, précaires les ressources du trésor en ce temps-là, combien difficiles et désespérés ses appels au crédit, avec la banqueroute sans cesse en perspective ; pareil à un débiteur suspect, le pouvoir est à la merci d’un Turcaret. Toutes les semaines, il faut que le ministre des affaires étrangères, Bernis, pour remplir des engagemens publics, pour payer les subsides promis, sollicite le financier Montmartel, qu’il l'amadoue (c’est son mot), qu’il gagne les bonnes grâces de sa femme. « Nous sommes dépendans de Montmartel ; j’ai satisfait sa vanité, je le cultive, je l’encourage. Il craint de risquer sa fortune ; sa femme l’obsède et le noircit, et moi je suis obligé d’aller lui remettre la tête et de perdre vingt-quatre heures par semaine pour l’amadouer et lui demander, comme pour l’amour de Dieu, l’argent du roi. » A cette pénurie honteuse, comparons la richesse actuelle de la France et la merveille de son crédit en Europe. Il y a donc plus d’un trait qui nous est favorable dans ces parallèles qu’on est tenté parfois d’établir entre nos malheurs récens et les époques néfastes de notre histoire ; la supériorité des temps modernes, bien qu’entamée sur certains points, se manifeste par des preuves irrécusables ; c’est à nous de rester fidèles aux principes d’ordre, de loyauté, d’union, de sage gouvernement, qui nous ont donné ces avantages, et de, nous attacher aux qualités sérieuses et fortes qui seules peuvent les maintenir et les développer.

Charles Aubertin.
  1. L’auteur d’un mémoire sur l’ambassade de Choiseul, lu récemment à l’Académie des Sciences morales et politiques, a consulté avec fruit la correspondance diplomatique indiquée plus haut ; mais il ne semble pas avoir connu la correspondance privée, qui seule exprime la vraie pensée de Bernis.