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La France socialiste/Appendice

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APPENDICE


I

LES RÉVOLUTIONNAIRES ET LES PREMIERS CONGRÈS OUVRIERS

Voici une petite publication très curieuse par l’exaspération dont elle témoigne chez les blanquistes réfugiés à Londres. Elle fut écrite à Londres, imprimée à Bruxelles et introduite à Paris secrètement en 1877. Aujourd’hui on ne la trouverait nulle part. Le lecteur y verra avec quel emportement et quel mépris le révolutionnaire parle du peuple quand il ne le domine pas. Il est vrai que, de leur côté, les conservateurs n’ont d’égard pour les ouvriers que quand ils les mènent.

LES SYNDICAUX ET LEUR CONGRÈS


Nous voulons renverser par la force une société qui ne se maintient que par la force.
« Aux Communeux », p. 7.

Le Congrès ouvrier vient de terminer ses séances comme il les avait commencées, au milieu des bravos bourgeois. Journaux de droite et journaux de gauche rivalisent d’éloges. La presse réactionnaires de l’étranger fait chorus ; elle s’écrie qu’en France « l’ère des révolutions » est close ; que les derniers révolutionnaires sont tombés avec la Commune et que l’avenir appartient à ces ouvriers corrects et doux, pleins de sagesse, qui viennent d’étonner le monde et de charmer la bourgeoisie par leur modération, leur éloquence et leur soumission.

Dans la ville de la Révolution, cinq ans après la lutte de la Commune, sur la tombe des massacrés, devant le bagne de Nouméa, devant les prisons pleines, il semble monstrueux que des hommes aient pu se trouver osant prendre le caractère de représentants du prolétariat pour venir en son nom faire amende honorable à la bourgeoisie, abjurer la Révolution, renier la Commune. — Ces hommes se sont rencontrés, ce sont les syndicaux, et ils viennent de tenir leur Congrès.

Par cela même que, pour eux, la Révolution est une lutte incessante sur tous les points où elle peut être portée, les communeux ne nient pas la nécessité et la valeur du mouvement qui produit : chambres syndicales, caisses et sociétés de résistances, grèves, unions de métiers, etc. Loin de là, ils y voient les armes défensives du travail opprimé dans sa lutte de chaque jour ; ils y voient la manifestation de la conscience grandissante qu’a le travailleur de son existence comme classe, de son oppression et de sa volonté de délivrance ; ils y voient le commencement, le point de départ de cette organisation de combat, qui, mettant la force entre les mains du prolétariat, seule peut lui assurer la victoire par la lutte efficace, décisive : la lutte armée.

Mais quand les initiateurs de ce mouvement viennent proposer comme but, comme solution, ce qui n’est qu’une nécessité, un premier pas, un point de départ, on est en droit de leur demander d’où ils viennent, qui ils sont, ce qu’ils veulent, et c’est un devoir de les démasquer.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils datent ces étireurs de formules filandreuses, embourbés dans les doctrines informes des charlatans économistes et qui se croient grands hommes parce que, comme leurs modèles, ils couvrent le vide de leurs idées du galimatias de leurs discours[1]. Nous les connaissons, nous les avons déjà vus à l’œuvre, alors qu’après la Commune, comme des crapauds après l’orage, ils émergeaient de tous les points de l’horizon, et libres par leur insignifiance, préludaient dans leurs réunions syndicales aux prouesses du Congrès.

Nous connaissons la race, vieille comme la trahison, et, à défaut de leurs hauts faits, ceux de leurs aînés[2] suffiraient à nous avertir. Même langage, mêmes théories, même politique, c’est-à-dire, même hypocrisie : c’est à ne plus distinguer les syndicaux de formation versaillaise des internationaux de formation impériale. Ils suivent la même voie, iront-ils jusqu’au bout ; les verrons-nous, eux aussi, marcher au massacre de ceux dont ils auraient su se faire des électeurs et aboutir comme les Tolain et les Héligon dans les régions hautes et basses de la police versaillaise ?

Nous parlons des habiles, des meneurs, non de ceux qu’ils calomnient en prétendant les représenter ; nous, nous ne parlons même pas de quelques entraînés, qui, intimidés, n’ont pas su protester, mais qui sauront se retrouver[3].

Nous devons aussi reconnaître qu’à cette période de leur développement quelque sincérité se mêle à tant de perfidie dans les actes de ces hommes. Ils n’ont pas besoin d’excitation étrangère pour parler et agir ainsi, et Versailles n’a pas à les stipendier pour obtenir d’eux les services qu’ils lui rendent. Cette manière d’être est leur état naturel, le résultat de leur caractère, de leur tempéramment, de leur nature intime. Plus ils iront, plus se précipiteront les conséquences de leurs actes, et ils se trouveront entraînés plus rapidement même qu’ils ne voudraient sur ce chemin de trahison où tout vestige de bonne foi disparaît bien vite.

Mais ce qui les fait ce qu’ils sont, ce qui les caractérise et les classe, c’est cette passion maîtresse qui les agite et les mène : la haine de la Révolution ; et quelles que soient les différences d’intérêts, c’est cette haine commune qui les unit indissolublement, quoi qu’ils en disent, aux partis bourgeois. Ils sont, dans le monde ouvrier, les auxiliaires, le point d’appui du monde bourgeois. L’opposition qu’ils lui font est, comme toute opposition légale, une aide, un soutien.

De là : grande satisfaction de la bourgeoisie. Imaginant par ce congrès que, même après la Commune, tous les travailleurs ne sont pas passés à la Révolution, elle espère, renfort inattendu, voir une masse ouvrière venir prendre rang dans l’armée versaillaise et donner à la Société de nouveaux défenseurs. Elle prend pour un parti une poignée d’intrigants et quelques défections pour une division. Dupe ou faisant semblant de l’être, elle a lieu d’être satisfaite de ses syndicaux et de leur congrès[4].

Que pouvait-elle leur demander de plus ?

À l’ombre protectrice des conseils de guerre bonapartistes, traquant comme aux premiers jours les débris de la Commune, dans le silence de la terreur versaillaise et à son abri, les syndicaux sont venus insulter à ce Paris révolutionnaire qu’ils tentent vainement de déshonorer. Ils sont venus déclarer, au nom, par eux usurpé, de ce même prolétariat, qui hier encore, les armes à la main, luttait pour renverser une société qu’ils veulent conserver, ils sont venus déclarer qu’ils acceptaient cette société, ses institutions, ses classes, sa propriété ; qu’il leur suffisait qu’on voulût bien leur permettre de la réformer, de la perfectionner et de s’y accommoder de leur mieux. Ils ont déclaré qu’ils n’attendaient plus leur émancipation de la force et du combat, mais de la liberté octroyées, du suffrage universel, du progrès des idées et des mœurs, de leur sagesse et de la bonne volonté de leurs maîtres. Ils ont déclaré, dans leur ardeur civile, qu’ils n’aspiraient qu’à s’asseoir au foyer de la bourgeoisie, d’où les bannissait une défiance injuste ; qu’ils avaient donné assez de gages pour que le privilège les appelât à ses conseils et ne fît plus sans eux ces lois : « qu’ils savent respecter alors même qu’elles ne sont pas conformes à la justice.[5] » Ils ont déclaré qu’ayant horreur de la violence et des révolutions, ils venaient volontairement apporter ces garanties d’ordre, de sécurité, de tranquillité inutilement cherchées dans de sanglantes répressions ; qu’ils ne voulaient pas être méconnus plus longtemps et confondus avec les révoltés ; qu’ils voulaient non la destruction, mais l’union, la conciliation des classes, l’accord avec le capital ; que s’ils demandaient à entrer dans la société légale c’était pour la défendre ; qu’enfin ils n’avaient tenu ce Congrès que pour dissiper des soupçons immérités et tendre à la bourgeoisie rassurée une main fraternelle en lui donnant de leur alliance contre la Révolution cet éclatant témoignage : « Bien que nous soyons le nombre et la force, nous n’entendons faire violence à aucune conscience ; il faut affirmer l’éclatante vérité qui est sortie du sein de ce Congrès : Nous ne sommes pas les révolutionnaires, nous sommes les pacificateurs. (Triple salve d’applaudissements.)

Les représentants élus des syndicaux iront donc aux parlements versaillais fraterniser avec les représentants de la bourgeoisie. Au lieu d’une occasion d’opposition à tous les partis, d’agitation révolutionnaire, de propagande, d’organisation et d’action, le conflit des partis bourgeois (périodes électorales, etc.) ne serait plus pour le prolétariat, tel que le voudraient façonner les syndicaux qu’une occasion de manifester son abandon de la Révolution, sa participation à l’ordre légal de la société, un moyen d’aller par représentation siéger au milieu des législateurs versaillais et de devenir complice de leur gouvernement.

Le suffrage universel, moyen exact de répartir les fonctions dans une société égalitaire, ne peut jamais devenir une arme de délivrance ; il est pour les classes dirigeantes, dans les mains de masses soumises, ce qu’est le fusil du soldat : un instrument de règne.

Enfin, les syndicaux l’ont découverte, cette parole magique, cette formule cabalistique, cette puissance mystérieuse, qui mettra fin aux misères du travailleur et qui est, à elle seule, la « solution de la question sociale » : « la coopération » car : « c’est ainsi, dit le rapporteur, qu’à l’unanimité, votre commission, citoyens, s’est prononcée en faveur de l’association coopérative comme moyen radical d’affranchissement du travail et de suppression du paupérisme. » (Rapport de la 6me commission[6].)

C’est ainsi, en effet, que dans cette société de privilèges conservés, de propriété individuelle maintenue, de classes consacrées, comme il y a 80 ans la petite propriété fit la bourgeoisie, de même aujourd’hui la coopération non moins funeste entre les mains des syndicaux, viendrait constituer une nouvelle classe, la classe des petits capitalistes associés, une quatrième classe venant resserrer d’une oppression plus étroite et plus dure l’écrasement du travailleur, à qui, pour les consoler, ils ouvrent l’attrayante perspective d’une création continue de nouveaux Tolains, chargés d’aller porter dans des Versailles successifs les doléances et les témoignages de soumission de leurs électeurs.

Il faudrait tout citer, tout répéter de cet étonnant Congrès dont chaque parole, chaque conclusion décèle l’esprit réactionnaire et bourgeois. De telles choses ne se discutent pas et nous n’en aurions pas parlé si nous n’avions pas cru devoir souffleter au passage ce mensonge impudent qui prétend parler au nom de Paris et de la France.

Pour nous, communeux, nous n’avons qu’à nous féliciter de ce que ces hommes aient ainsi produit au grand jour leurs idées réactionnaires. Par là même, ils ont cessé d’être un danger. Ils pourront trouver quelques complices, ils ne trouveront ni dupes, ni partisans dans ce prolétariat qu’ils voudraient arracher à la Révolution pour l’égarer à leur suite dans le labyrinthe de leurs vaines réformes et de leurs intrigues.

Ce n’est pas au prolétariat révolutionnaire qui a déclaré une guerre sans merci à la bourgeoisie et qui, vaincu, n’a pas capitulé, qu’il faut parler d’entreprises de détail, de coopération, de suffrage et autres farces réactionnaires. Il n’y voit qu’un procédé hypocrite d’escamotage de la Révolution.

Les mensonges du Congrès ne cacheront pas la vérité. Pour qui n’est ni syndical, ni bourgeois, les progrès de l’idée révolutionnaire sont évidents : la Révolution n’est plus localisée dans une ville, elle rayonne sur le pays entier.

Le prolétariat français n’a pas désarmé ; — il sait qu’il n’est, avec la bourgeoisie, ni conciliation, ni trêve possibles : un abîme de sang et d’iniquités les sépare. La force décidera.

Le parti de la Révolution ne cessera de lutter que lorsque, par l’anéantissement de la bourgeoisie, il aura établi l’égalité parmi les hommes.

LA COMMUNE RÉVOLUTIONNAIRE.

Londres, le 14 octobre 1876.

APPENDICE

Nous signalerons un incident caractéristique entre tous. Au cours du congrès, un citoyen, soupçonné probablement d’avoir des idées moins réactionnaires que l’assemblée, se voit refuser la parole sous prétexte que, n’ayant ni carte électorale, ni états de service militaire, il ne peut établir sa qualité de Français. Il proteste, déclare qu’il est Français par le cœur sinon par la loi et que, pendant la guerre, il combattait dans un corps franc ; rien n’y fait : il est mis à la porte par ces chauvins altérés de légalité. Ils lui auraient accordé la parole s’il eût pu prouver qu’il avait porté la livrée versaillaise et sans doute ils ne se seraient pas inquiété de savoir à quel moment, — si c’était en 1871, en compagnie de la horde des bandits, assassins de Paris.

Les citations suivantes sont tirées du journal radical la Tribune, le véritable promoteur du Congrès, qui a pu, dans son numéro du 3 octobre, se rendre ce témoignage : « La Tribune a fait tout ce qui était humainement possible pour le Congrès ; elle en a semé l’idée, elle l’a fait germer, rien n’a pu nous détourner de notre œuvre. » Cet organe des radicaux a été l’organe officiel du « Congrès ouvrier » dont il publiait les communications, ainsi que les procès-verbaux complets.

Nous ne citons pas les paroles qui engagent plus spécialement la responsabilité de ceux qui les ont prononcées, nous citons celles (particulièrement remarquables) qui ont été publiées comme émanant du Congrès entier ou à la production desquelles il s’est associé par des applaudissements, par adhésion de son bureau, ou par un vote. Nous ne faisons à cela qu’une exception, à propos des compliments aux ministres versaillais, c’était s’y associer que de les laisser dire.

séance d’ouverture du 2 octobre 1876
(La Tribune, 4 octobre).

Le cit. Guillon (de Paris) donne lecture du rapport suivant, au nom du comité d’initiative… « Nous avons pensé que si tous les travailleurs pouvaient s’entendre, mettre en commun leurs aspirations, leurs projets, nous trouverions peut-être au milieu des idées produites celles dont l’application amènerait la solution de la question sociale ; nous avons voulu également, avec le Congrès, montrer à nos gouvernants, à nos classes dirigeantes, qui se disputent et se battent pour s’emparer du gouvernement et s’y maintenir, qu’il y a dans le pays une fraction énorme de la population qui a soif de réformes et dont on ne s’occupe pas assez. »

… Après ces préliminaires, citoyens, nous arrivons à la question du programme et du règlement. Le programme est aussi complet que possible ; il touche à la question sociale par ses côtés les plus essentiels ; avec le travail des femmes il veut empêcher le capitaliste d’opposer le travail de la femme à celui de l’homme, pour le rendre moins rémunérateur ; avec les Chambres syndicales, il touche à l’organisation du travail en vue de défendre ses intérêts ; les conseils de prud’hommes, c’est la terminaison légale de tous les conflits qui peuvent s’élever entre le travail et le capital ; l’apprentissage et l’enseignement professionnel, c’est la possibilité pour l’ouvrier de connaître à fond son industrie et de produire beaucoup et mieux pour la même somme de travail ; la représentation directe du prolétariat au Parlement fournit aux travailleurs le moyen d’avoir dans les Chambres des hommes à eux, qui défendent leurs intérêts et connaissent leurs besoins ; les associations coopératives de consommation, de production et de crédit, c’est le moyen de neutraliser par l’initiative individuelle tous les mauvais effets de l’organisation actuelle du commerce, de la production et du crédit ; les caisses de retraite, d’assurances et des invalides du travail permettent à l’ouvrier d’être tranquille dans les mauvaises circonstances de la vie ; l’association agricole et la nécessité des rapports entre les ouvriers de l’agriculture et ceux de l’industrie, c’est montrer que l’agriculture et l’industrie doivent se donner la main.

« Vous le voyez, citoyens, si tous ces points du programme avaient une solution, la solution de la question sociale serait assurée[7]. »

Ce rapport, écouté dans un religieux silence, est accueilli par des applaudissements chaleureux.
séance du 4 octobre 1876
(La Tribune, 6 octobre)

Le cit. Nicaise (de Puteaux), président. « …Je suis heureux de constater que le Congrès ouvrier a suivi les conseils qui nous ont été donnés à Domfront par un de nos plus sympathiques ministres : il faut nous habituer, a-t-il dit, à faire nos affaires nous-mêmes et à se passer du gouvernement.

« Je compte, citoyens, sur votre bienveillance comme vous pouvez compter sur mon impartialité » (applaudissements).

Le cit. Daniel… « Nous ne voulons rien renverser et les défendre légalement et par les moyens pacifiques. (Nombreux applaudissements)… L’orateur se résume… invite les membres du Congrès à organiser le pétitionnement légal dans toutes les villes de France pour demander l’abrogation de cette loi… » (Ce discours est salué par de nombreux applaudissements.)

Le cit. Vonnois… « Des chambres syndicales, toujours, encore, voilà le moyen de nous émanciper, de relever et de maintenir à son vrai rang notre dignité et notre industrie nationales. » (Salves d’applaudissements).

séance du 4 octobre 1876
(La Tribune, 7 octobre)

Le cit. Président… « Le président se met également, pour les communications qu’ils (les journalistes) demanderaient, à la disposition des représentants de la presse à quelque opinion qu’ils appartiennent. » (Applaudissements.)

séance du 6 octobre 1876
(La Tribune, 8 octobre)

Le cit. Delhomme… (de Paris)… « Je sais que depuis quelque temps on fait de louables efforts pour développer l’instruction… »

Le cit Lavy… « Si nous n’avions d’une manière éclatante fait la preuve que nous ne sommes point des perturbateurs, mais des esprits sérieux qui recherchent sérieusement des remèdes au mal social, je craindrais en parlant de cette école de la désigner à la persécution de nos ennemis. Mais j’ai confiance en la loyauté de M. le ministre de l’instruction publique, et j’aime à le croire disposé à faire grandir cette pauvre petite école… »

séance du 7 octobre 1876
La Tribune, 9 octobre)

Le cit. Chabert (de Paris)… Mais il y a, pour nous tous, un devoir qui domine toutes choses, c’est que ce Congrès, qui a commencé dans des conditions qui ont amené le respect et de nos ennemis, doit continuer dans le même sens, afin qu’on sache que nous respectons la loi, alors même qu’elle n’est pas conforme a la justice. » (Très bien ! Bravos !)

séance du 10 octobre 1876
La Tribune, 12 octobre

Le cit. Corsin (de Paris)… Le paysan aujourd’hui ne croit plus à cette funeste idée, le partage, qu’une réaction avait propagée de toutes ses forces… La dernière guerre a été un trait de lumière pour le paysan et l’a fait sortir de sa torpeur, mais qu’il sache que, nous pas plus que lui nous ne voulons de révolutions, elles n’apporte rien à notre situation… ; donc l’ouvrier agricole n’a qu’un but, arriver par le travail à posséder un peu de terre. Mais la condition actuelle réclame une amélioration

« La presse vénale, qui criait à cor et à cri que les délégués seraient des énergumènes enragés, est forcée de reconnaître la modération parfois trop extrême de nos revendications. Les abus y sont mis à nu, mais avec sagesse, avec calme… Et quand les travailleurs agricoles et les travailleurs industriels marcheront la main dans la main, alors nous aurons conquis la République, c’est-à-dire la Paix et la Liberté ! » (Double salve d’applaudissements.)

Rapport de la 2me commission

« Considérant que le temps nous manque pour développer nos conclusions, nous proposons qu’il soit nommé une commission spéciale composée de délégués de Paris, chargée de présenter à nos députés les plus autorisés les délibérations du Congrès, afin que nos revendications soient défendues par nos législateurs, et que le Congrès nous trouve prêts à soutenir la question sociale qui est la base fondamentale de toutes les sociétés. »

L’assemblée consultée sur les conclusions de ce rapport les vote à une très grande majorité. (Nombreux applaudissements.)

séance du 10 octobre
(La Tribune, 12 octobre 1876)

Après la lecture du 1er rapport de la 4me commission :

Le cit. Guillon (de Paris)… « Jusqu’à présent, citoyens, le Congrès a étonné le monde entier par sa modération et la dignité de ses opérations.

« Il ne faut pas que dans la dernière séance on puisse dire que nous nous sommes départis de cette sagesse.

« Je prends la liberté de rappeler l’Assemblée au calme, » (Ces paroles sont fort applaudies.)

séance du 10 octobre 1871

Le cit. Président… « Je donne lecture de l’adresse suivante adressée à nos frères les travailleurs des campagnes.

… « Tous les désordres qui ont pu se produire et que l’on a mis à notre compte, toutes les utopies économiques, toutes les théories qui inquiétaient les intérêts, vous devez le voir maintenant, ne venaient pas de nous. Ils venaient de faux ouvriers payés par les ennemis de la république, individus qui veulent avoir le gouvernement du pays pour l’exploiter, Serrez donc la main fraternelle et amie que nous vous tendons et marchons ensemble à la conquête du progrès. »

Voix diverses : On demande les noms.

De toutes parts : Le Congrès ! Le Congrès !

Le cit. Président. « C’est le Congrès tout entier qui envoie cette adresse aux travailleurs des campagnes. » (Aplaudissements.)

(La Tribune, vendredi, 13 octobre 1876).

La calomnie odieuse, qui attribuait à l’intrigue bonapartiste l’insurrection socialiste de juin, est ainsi ramassée par les syndicats et étendue par eux à toutes les révolutions populaires.

le banquet fraternel du congrès

… Le dîner terminé, le cit. Bonne se lève, monte à la tribune et s’exprime ainsi : « Citoyennes et citoyens, j’espère que ce banquet servira à resserrer les liens qui unissent les travailleurs de province et ceux de la capitale, et que ce Congrès aura contribué à fermer l’ère des révolutions violentes. Je demande que l’assemblée veuille bien constituer un bureau. »

Le cit. Bonne est nommé assesseur.

Le cit. Chambert (de Paris)… Depuis cinq ans le mouvement ouvrier a eu cela de particulièrement remarquable, qu’il a été correct dans sa ligne de conduite.

… L’œuvre commencée aujourd’hui, il faut la conserve, il faut la continuer sans relâche, sans temps d’arrêt et toujours avec cette fermeté que nous avons montrée jusqu’aujourd’hui et dont l’exemple nous a été donné, il faut le reconnaître, dans les années qui ont précédé 1870 ; car je ne veux pas médire de ceux qui ont travaillé dans ce-temps-là ; nous ne pourrions accomplir la tâche actuelle, s’ils n’avaient accompli la leur. Nous devons leur rendre cette justice que s’ils n’avaient préparé la voie, jamais nous n’aurions pu la suivre, et quand nous regardons l’œuvre accomplie, quand nous sommes heureux de constater les progrès réalisés, n’oublions pas de rendre justice à nos aînés et de reconnaître qu’ils ont bien commencé l’œuvre que nous continuons. »

Le cit. Rouleau… Il est désirable, pour assurer la réussite de ce Congrès, qu’on fasse disparaître la statue de Saint-Michel qui couronne la fontaine de ce nom. » (Violentes récriminations, rires rumeurs.)

Le cit. Bonne, au nom du bureau, proteste énergiquement contre les paroles du cit. Rouleau.

« Les ouvriers ne veulent rien renverser, ils ne songent qu’à édifier et à accomplir leur tâche par les moyens les plus pacifiques. »

Le cit. Nicaise (de Puteaux)… « Je vous propose donc un toast au cit. Crémieux. » (Applaudissements unanimes à toutes les tables.)

Le cit. Boutin… « De tous les principes qui ont été mis en évidence, il en est un qui prime tous les autres et qui accordera au travailleur le bien-être, l’indépendance et la tranquilité matérielle, c’est la coopération, avec elle nous mettrons fin au chômage.

… « Mais, avant de descendre de la tribune, remercions toute la presse républicaine, qui dans notre entreprise du Congrès, nous a soutenus avec un patriotisme, un dévouement et une abnégation, au-dessus de tous éloges. » (Bravos unanimes.)

Le cit. Bonne… « L’association est le moyen puissant d’action et aussi le moyen de persuasion.

« Il est nécessaire de dissiper les préjugés qui pèsent encore sur la classe des travailleurs et de réduire au silence les calomnies dirigées contre eux. Il faut enfin, citoyens, prouver que, bien que nous soyons le nombre et la force, nous n’entendons faire violence à aucune conscience ; il faut affirmer l’éclatante vérité qui est sortie du sein de ce Congrès. Nous ne sommes pas les révolutionnaires, nous sommes les pacificateurs !. » (Triple salve d’applaudissements.)

Le président Gastaing… « On a remercié le cit. Crémieux (Oui ! Oui !) On a également remercié la presse (Oui ! Oui !) et on a bien fait. Mais n’oublions pas non plus de remercier la Compagnie du Nord des autorisations qu’elle nous a accordées de voyager sur ses lignes à prix réduits. En nous traitant sur le pied d’égalité avec les pélerineurs et les membres des autres Sociétés, elle a montré qu’elle ne considérait pas les travailleurs comme une classe à part, ainsi que l’on fait les autres Compagnies. » (Applaudissements.)

(La Tribune, vendredi 13 octobre 1876).

Il est intéressant de voir comment la presse bourgeoise de droite a accueilli le Congrès syndical et mérité, elle aussi, ses félicitations et ses remerciements. Nous extrayons des Droits de l’Homme, numéro du 6 octobre 1876, les citations suivantes :

Le Figaro : « Le Congrès lui fait l’effet d’être dirigé par des hommes sages. »

Le Pays : « Convient que les choses s’y passent fort convenablement, entre gens qui discutent paisiblement leurs intérêts, et sont animés d’intentions pratiques et pacifiques. »

Le Moniteur, rendant compte de la 2me soirée : « Cette séance est presque terne à force de modération et de sagesse. »

L’Union : « Ceux qui, par devoir, sont obligés d’assister chaque jour aux séances de la Chambre des Députés et même du Sénat, auraient été stupéfaits du calme qui n’a cessé de régner dans le Congrès ouvrier..... On s’est séparé après avoir donné des signes non équivoques de sagesse et de modération. »

La Défense : « Tout ce monde, je vous l’assure, avait digne tenue et grand air. On se sentait au milieu de bons, braves et honnêtes gens. »

  1. Banquet syndical. — Le cit. Chabert : « Vous avez, nous disent nos ennemis, quelque capacité économique. »
  2. Il ne s’agit ici que de la partie dite française de l’Internationale, la seule qui ait mérité la honte de ce rapprochement, il s’agit de ces internationaux qui surent être agréables à l’Empire comme les syndicaux à Versailles.
  3. Nous avions raison d’excepter une partie des délégués ; on nous affirme que pendant le Congrès les protestations les plus vives se sont produites mais ont été étouffées par le bureau et la majorité réactionnaire.
  4. Les syndicaux sont la queue des radicaux, sinon pis, ils l’ont montré sans cesse, malgré leur « exclusivisme ouvrier » chaque jour affiché ; ainsi, à l’une des séances du Congrès, un délégué indépendant, ayant attaqué les radicaux Lockroy, Allain-Targé, etc., ne fit que fournir à l’assemblée l’occasion d’acclamer les radicaux versaillais, eux aussi, complices de la chute et du massacre de Paris.
  5. La Tribune, 13 oct.
  6. Droits de l’Homme, 14 octobre 1876.
  7. Le « socialisme » des radicaux, qui rayent en la calomniant la Commune de l’histoire du Prolétariat (v. p. 18 et 19), est, on le voit, de la même catégorie que le « socialisme » impérial de Hugelman et consorts. Rien donc d’étonnant que la voix du Congrès ait été dans la fange bonapartiste réveiller Fanfernot. Ravi, croyant son heure venue, le créateur des invalides civils, le secrétaire d’Hugelman, le protégé de Napoléon III, est accouru témoigner son allégresse et apporter à son tour une de ces idées chères au Congrès ou plutôt une de ces recettes miraculeuses, au milieu desquelles l’ingénieux Comité d’initiative syndical espère trouver celle qui résoudrait la question sociale. (V. Droits de l’Homme, 11 octobre 1876.)