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La Géographie en 1873

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LA GÉOGRAPHIE EN 1873

La Société de géographie a tenu sa cinquante-troisième séance publique annuelle de fin d’année le 20 décembre 1873, sous la présidence du vice-amiral baron de la Roncière le Noury. La séance a été remplie par trois lectures fort intéressantes. La première a été celle du secrétaire de la Société, M. Charles Maunoir, sur les Progrès de la géographie en 1873, nous allons la résumer ; la seconde celle de M. Denis de Rivoire, sur Jules Poncet et les explorations françaises dans la région du haut Nil, la dernière, celle de M. l’ingénieur Louis Simonin sur les Relations de l’Italie avec la Chine par terre, au moyen âge.

M. Maunoir a d’abord analysé les travaux relatifs à la géographie historique ; il a indiqué les Études de M. Chabas sur l’Antiquité historique d’après les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques, dans lesquelles il a nettement constaté qu’en Égypte, en Phénicie et chez les peuples Italo-Grecs (Étrusques et Pélasges), l’âge de pierre a coexisté avec une époque où le travail des métaux avait atteint déjà un assez grand degré de perfection.

En même temps que la science, impartiale et sereine, réagit contre les exagérations sur l’antiquité humaine où les géologues s’étaient laissé entraîner par l’opiniâtreté des computistes bibliques, elle rend une équitable justice à chacun. Si Christophe Colomb garde la gloire d’avoir découvert, à travers tous les obstacles moraux et matériels, l’Amérique méridionale et les Antilles, Lief, le fils d’Eric le Rouge, qui vivait au commencement du onzième siècle, paraît de plus en plus être le véritable découvreur de l’Amérique du Nord, ainsi qu’il résulte des nouvelles recherches de M. Major.

M. Maunoir a résumé en quelques mots les campagnes entreprises depuis plusieurs années pour l’exploration du fond de la mer à l’aide de la drague, de la sonde et du thermomètre. Nous commençons à entrevoir les dispositions générales de l’orographie sous-marine et les cartes cessent peu à peu de représenter les mers par une surface unie sans aucun détail. Ce n’est que depuis quelques années que l’on a inventé les appareils nécessaires pour observer la température et rapporter des échantillons des fonds sous-marins. Les études pour la pose des câbles électriques ont été le point de départ de ces recherches, continuées ensuite dans un but exclusivement scientifique par Agassiz avec le Bibb en 1867, avec le Hassler en 1868 ; par Willam Carpenter avec le Lightning en 1868 ; le Parcupine en 1869 et 1870 ; le Schearwater en 1871, et enfin par Wyville Thomson avec le Challenger en 1873. Ce navire, dont la Nature a longuement parlé, a opéré le dragage le plus profond qui ait encore été effectué, il a rapporté un échantillon du sol océanique recueilli à 5 748 mètres au-dessous de la surface. L’appareil ne remonta de cette profondeur qu’une impalpable boue de couleur brun foncé. Une journée et demie est nécessaire pour un dragage, car la drague ne pèse pas moins de 13 000 kilogrammes. »

Abordant la cartographie, l’érudit sociétaire de la Société de géographie nous a appris que le Dépôt de la Marine a publié jusqu’à présent 3 285 cartes, dont 180 en 1873. Quant au Dépôt de la Guerre, il poursuit la publication de la carte de France à l’échelle du 80 millièmes. Sur 274 numéros, dont 9 pour la Corse, composant la carte, il n’en reste plus que 10 à publier, et sur ce nombre 6 vont être mis en vente. Cette grande œuvre commencée en 1833 pourra être terminée en 1876. Nul ne sera plus étonné de savoir que quarante-quatre ans seront nécessaires pour l’édification de ce monument cartographique quand on saura que, non-compris les levés sur le terrain, seulement le dessin et la gravure sur cuivre de chaque feuille exige un travail de sept à dix années. On a entrepris en 1873 la révision générale de toutes les feuilles de la carte pour y introduire les changements topographiques tels que défrichements, dessèchements, constructions d’édifices, de routes, de railways, survenus depuis l’exécution des levés. Chaque feuille de la carte sera revue, espère-t-on, tous les dix ans. Outre la carte gravée sur cuivre on a commencé à reporter sur pierre chaque feuille pour la publication d’une édition populaire à prix réduit. Le succès a dépassé les espérances, car, tandis que l’on n’avait vendu en 1869 que 24 000 feuilles de la carte du France, en 1873 on en a vendu de 90 000 à 100 000.

Les officiers d’état-major ont continué les opérations géodésiques en Algérie. Ils ont déterminé la hauteur de la montagne la plus élevée de l’Aurès et de toute l’Algérie, le Djebel-Chélia, qui atteint 2 328 mètres. Au contraire, d’après les mêmes déterminations, la dépression connue sous le nom de Chott-mel-R’hir se trouve à 27 mètres au-dessous du niveau de la mer à son bord occidental, et, comme elle s’abaisse vers l’est, on estime que le Chott-Sillem, qui fait suite dans cette direction au Chott-Mel-R’hir, doit se trouver à 42 mètres en contre-bas de la Méditerranée, ce qui ne l’empêche pas d’être à sec quand les eaux pluviales qui s’y rassemblent ont été évaporées par le soleil d’été.

Une expédition militaire en Algérie, intéressante pour les sciences géographiques, est celle du général de Galiffet qui a conduit une colonne, à travers le désert, d’Ouragla à El-Goléâ, à 307 kilomètres au sud-ouest. Cette expédition, bien qu’arrêtée à El-Goléâ, a étendu notre influence bien au delà, jusqu’à In-Çalah, dans l’oasis du Touât, à moitié chemin d’Alger à Timboctou.

Le voyage le plus remarquable achevé en 1873 est celui du docteur Gustave Nachtigal, ambassadeur de l’empereur d’Allemagne auprès du sultan de Bornou. Ce voyageur a parcouru, à l’est du lac Tsâd, des régions complétement inconnues. La distribution des pentes, et par suite celle des eaux, présente en Afrique un aspect tout particulier ; ainsi, au nord-est du Tsâd s’étend une riche, longue et sinueuse vallée qui a son point le plus élevé sur la rive du lac et s’abaisse vers le désert. Cette vallée dont les eaux s’éloignent du lac pour couler vers le Sahara et s’y évaporer sans remplir aucun bassin lacustre forme le pays de Fédé ; un élargissement de cette gorge est le pays de Tangour, enfin le lit du Fédé se perd en s’évasant dans la dépression du Bâteli, située à 100 mètres au dessous du lac Tsâd. La carte de cette région singulière rappelle positivement celle de certaines parties de la lune, comme on peut s’en assurer en comparant une figure à grande échelle de notre satellite, avec le croquis très-exact que nous devons à l’extrême gracieuseté de la Société de géographie.

Esquisse pour suivre le voyage de Nachtigal - Esquisse pour suivre les voyages de Poncert, Schweinfurth et Baker
Esquisse pour suivre le voyage de Nachtigal - Esquisse pour suivre les voyages de Poncert, Schweinfurth et Baker

Toutes les contrées s’ouvrent et se civilisent peu à peu : le Ouâdaï était toujours resté inaccessible, les voyageurs qui avaient osé en franchir les frontières, Vogel et de Beurmann, n’en étaient point sortis, on les avait assassinés. Un nouveau sultan a compris la nécessité des échanges commerciaux et a ouvert son empire aux étrangers, les protégeant par les lois les plus sévères contre le naturel farouche de ses sujets ; Nachtigal a profité de ce nouvel état de choses et, après avoir visité, le premier, le Kamen, le Fédé, le Tangour, le Bâteli, le Borgou et le Tou, a traversé le Onadaï et est revenu par Karthoum, ayant parcouru du Bornou au Kordofan, 1 700 kilomètres à vol d’oiseau de pays inconnus d’où nul Européen n’était jamais revenu. Chaque peuple apporte son contingent aux explorations africaines. M. Marno a reconnu le cours du Bahar-Zaraf, qui n’est qu’une branche, une anastamose du Nil blanc, de 220 kilomètres de développement.

Sir Samuel Baker a achevé sa célèbre campagne dans le bassin du haut Nil, laquelle a eu pour résultat d’y faire pénétrer jusqu’à l’Équateur les premières lueurs de la civilisation, Baker a soumis toute cette immense vallée à l’Égypte, mais le grand voyageur n’est devenu conquérant que par amour de l’humanité, il a fait la guerre non aux habitants paisibles mais aux négriers qui les emmenaient en esclavage, et c’est à tort que l’on appelle sir Samuel le Pizarre ou le Cortez africain : les vainqueurs des Incas et des Aztèques n’ont été que d’avides tyrans ; Baker qui n’a jamais combattu que le bon combat, ne se peut comparer qu’à Rima le dieu guerrier vainqueur du Mal. Cette brillante expédition militaire a parcouru, entre Rionga et Masindi, à l’est de l’Albert Nyanza, 130 kilomètres dans une région totalement inexplorée.

Le progrès est lent, mais pourtant il s’accomplit peu à peu. Baker, au nom du khédive d’Égypte a aboli l’esclavage dans la région du Nil blanc ; sir Bartle Frère a obtenu du sultan de Zanzibar la suppression de la traite ; les Russes ont imposé la libération des esclaves aux khans de Khiva et de Boukhara, et les Portugais viennent d’abolir la traite des coolies à Macao. Nous arrivons ainsi à l’Asie en compagnie de M. Maunoir. Non compris ceux des colonnes expéditionnaires contre Khiva, plusieurs itinéraires intéressants y ont été parcourus par des voyageurs isolés. M. Ney-Elias a visité le désert de Gobi et la Mongolie sur une étendue de 2 500 kilomètres de Pékin à la frontière de Sibérie. Le capitaine d’état-major russe Prijevalski, parti également de Péking, a remonte la rive gauche du Hoang-Ho jusqu’aux environs du lac Khoukhounoor. Dans ce voyage de 5 300 kilomètres, il a découvert 400 espèces de plantes, 10 de mammifères et 16 d’oiseaux encore inconnues.

Esquisse pour l'intelligence du voyage de Hall
Esquisse pour l'intelligence du voyage de Hall

Le baron de Richtofen a étudié spécialement les montagnes de la Chine. Pour débrouiller l’orographie de cette contrée le voyageur a traversé le Céleste Empire de Canton à Moukden, par Hankéou et Pékin, il a prouvé que cette immense région est divisée par le prolongement de la chaîne du Kouen-Luen en deux parties l’une, méridionale, montagneuse, l’autre septentrionale, composée de vastes plaines et, plus au nord, de grands plateaux.

Deux explorateurs français ont aussi visité la Chine ; l’abbé Armand David et l’infortuné lieutenant Francis Garnier, dont M. le secrétaire de la Société de géographie ne pensait pas, en lisant son brillant résumé, que nous apprendrions l’assassinat quelques jours plus tard[1]. M. Giles a exploré le centre de l’Australie, d’août à novembre 1872. L’intérieur de l’Australie, comme certaines parties de l’Afrique, ainsi que nous le disions plus haut, fait songer involontairement aux paysages et à la topographie lunaires, c’est-à-dire à ce qu’il y a de plus aride, de plus horrible et de plus désolé dans l’univers ; mais, tandis que la lune est un unique et immense désert sans air, sans nuages et sans eau, en Afrique, comme en Australie, à côté, d’une région sauvage on trouve une localité bien arrosée. La principale découvert de Giles a été celle d’une grande lagune salée de 150 kilomètres de long (deux fois la dimension du lac de Genève), enfoncée de plus de 220 mètres au-dessous des plateaux environnants. Ce grand chott, analogue, à ceux de l’Algérie, a reçu le nom de lac Amédée. L’expédition a parcouru plus de 2 000 kilomètres.

M. Maunoir a terminé par l’historique des voyages arctiques dont la Nature a souvent parlé ; nous n’en indiquerons que quelques détails. — Trois expéditions principales étaient engagées en 1872-73 dans les glaces polaires : l’expédition autrichienne de Payer et Weyprecht était, à la fin de l’été de 1872, au nord de la Nouvelle-Zemble ; depuis on attend de ses nouvelles.

L’expédition suédoise de Nordenskiold a principalement visité la terre du Nord-Est au Spitzberg, à pied et en traîneau, sur une étendue de 600 kilomètres. Cette campagne scientifique, est la cinquième que les Suédois entreprennent depuis quinze ans pour l’exploration du Spitzberg ; elle a démontré de nouveau la grande difficulté d’atteindre le pôle en traîneau ; en l’essayant, on a constaté que souvent, par suite de l’état et du mouvement de la banquise vers le sud, on n’avançait effectivement vers le pôle que de huit cents mètres par jour, quelquefois même moins ! Les navires suédois étaient de retour à Tromsöe le 6 août 1873.

M. Nordenskiold et l’expédition américaine de Hall ont reconnu en revanche que, par les plus grands froids et les plus hautes latitudes, il reste des étendues de mer libres et, qu’en profitant des tempêtes qui disloquent les glaces, la navigation peut être parfois tentée en plein hiver. Le résultat le plus remarquable du voyage de Hall a été d’atteindre la latitude extraordinaire de 82° 16, dans le canal Robeson au nord du Smith-Sound. De 1616 à 1852, de Baffin à Inglefleld, les Anglais n’ont pas dépassé 78° 28’ dans l’Amérique arctique. Au contraire, dans le Smith-Sound et ses prolongements septentrionaux, les Américains, plus heureux que les Anglais, étaient déjà parvenus, en 1854, à 80° 40’ au cap Constitution (Morton, lieutenant de Kane), et en 1861, à 81° 35’ au cap Liéber (Hayes).

Hall a définitivement reconnu que la fameuse mer de Kane n’était qu’un évasement du Smith-Sound, comme on le voit sur la carte que la Société de géographie a bien voulu nous autoriser à reproduire.

Les États-Unis, et même d’autres nations américaines, ne se distinguent pas seulement par les découvertes géographiques, elles exécutent ou préparent de vastes entreprises destinées à faciliter les communications. Sans se laisser rebuter par les difficultés techniques, incomparablement plus grandes que pour le canal de Suez, les Yankees poursuivent avec persévérance l’étude du canal Centre-Américain ; ayant reconnu l’impossibilité pratique d’ouvrir une route aux navires à travers l’isthme de Darien, en Colombie, ils ont étudié le percement de l’isthme de Téhuantopec, au Mexique. L’œuvre a été reconnue possible : le canal à écluses serait alimenté par la rivière Gotzacoalco, il aboutirait sur l’Atlantique au port de ce nom, et sur le Pacifique à ceux de Ventoza et de Salina Cruz ; son point culminant serait à 230 mètres au-dessus de la mer.

L’esprit industriel et pratique des Américains ne les laisse cependant pas indifférents aux beautés de la nature. Tandis qu’en France on a mutilé jusqu’en ces derniers temps les arbres et les rochers de la forêt de Fontainebleau, la législature de Californie a déclaré l’Yosemite valley « parc national », et a ordonné que l’on ne touchât point à ses sequoia gigantea et au sol, qui pourtant contient, non du grès comme à Fontainebleau, mais de l’or. Le Montana a suivi l’exemple de la Californie, et le congrès fédéral a décidé qu’une superficie de 3 578 milles carrés, sur les bords merveilleux du Yellonstone river, seraient conservés sans être défrichés à titre de curiosité naturelle. Espérons que nous ne serons pas plus barbares que les Américains, et que les efforts persévérants du vieux Denecourt, le bon Sylvain, et du Comité artistique de protection de la forêt de Fontainebleau la feront enfin considérer aussi comme un « parc national. »

D’autres travaux publics remarquables sont à l’étude dans l’Amérique méridionale. Le Chili a fait étudier le tracé d’un chemin de fer qui réunira Santiago à Buenos-Ayres en traversant les Andes à la passe de Planebon, élevée de 2 500 mètres, Mais, dès aujourd’hui, la locomotive franchit déjà cette chaîne. Le Pérou vient d’inaugurer le chemin de fer de Mollendo à Puno, par Arequipa, qui s’élève sur la Cordillère des Andes, à 4 270 mètres, c’est-à-dire à une hauteur double de celle de l’ancien chemin de fer à trois rails du mont Cenis, presque à deux fois l’altitude maxima du Transcontinental américain (qui franchit les plateaux des montagnes Rocheuses, à la cote de 2 508 mètres), et à quelques centaines de mètres seulement au-dessous de la couche atmosphérique qui baigne la pointe du mont Blanc.

Ce railway se distingue par un autre trait frappant : il enjambe la gorge de Verrugus, sur le viaduc le plus élevé qui soit au monde ; il a près de 90 mètres au-dessus du fond de la vallée.

Cette année (1874), sera inauguré dans le même pays le chemin de fer du Callao à la Oroya, qui traversera les Andes à une altitude un peu plus élevé encore : 4 649 mètres, plus de deux fois et demie la plus grande hauteur du chemin de fer du Righi.

C’est ainsi que nous voyons l’homme conquérir peu à peu toute la surface du globe !
Ch. Boissay.



  1. ↑ Voy. Francis Garnier