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La Grèce pendant les trois derniers mois

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La Grèce pendant les trois derniers mois


LA GRECE


PENDANT LES TROIS DERNIERS MOIS.




A. M. le Directeur à la Revue des Deux Mondes.




Paris, ce 24 décembre 1844,


MONSIEUR,

Quand, au mois d’octobre dernier, j’ai essayé, avec l’impartialité la plus scrupuleuse, de faire connaître l’origine, les antécédens et les transformations diverses des partis en Grèce ; quand, au milieu de ce chaos, j’ai tâché de saisir la pensée dominante de chacun de ces partis, et d’exposer ses vues actuelles, je m’attendais à beaucoup de bruit à Athènes et à de nombreuses réclamations. Ce bruit et ces réclamations ont, je l’avoue, dépassé mon attente. Un seul parti, sans être tout-à-fait content, s’est hasardé à reconnaître que, si j’avais pu me tromper sur quelques détails sans importance, j’avais presque toujours frappé juste, et que la Grèce devait voir en moi un ami sincère et dévoué. En revanche, le parti anglais et le parti russe, les maurocordatistes et les napistes, n’ont pas trouvé de mots assez énergiques, assez amers pour exprimer leur douleur et leur indignation. Selon les uns, mon écrit est tout simplement un long factum contre l’Angleterre, et par conséquent contre le peuple grec, identifié, comme chacun sait, avec la légation britannique. Selon les autres, j’ai été déplorablement abusé par un Machiavel inconnu qui m’a fait croire toutes sortes de calomnies contre la Russie et contre ceux qui ont l’habitude de chercher en elle un appui. Or, mettre en doute les bonnes intentions de la Russie et du parti russe en Grèce, n’est-ce pas évidemment travailler à la destruction de la religion, de la constitution, de l’indépendance nationale. Il parait même, si j’en crois les journaux et les correspondances, que, sans m’en douter, j’ai failli devenir la cause ou l’occasion d’une crise ministérielle. Le Moniteur grec, qui passe pour l’organe du président du conseil, ayant approuvé mon écrit, quelques napistes s’en sont irrités, et ont péremptoirement signifié à M. Metaxas qu’il ne pouvait laisser impunément insulter ses amis. Habile à profiter du moment, la légation anglaise a aussitôt proposé aux napistes mécontens une nouvelle coalition, et les napistes mécontens n’ont pas repoussé la proposition. On ne sait ce que cela serait devenu, si au moment de la crise la coalition n’eût appris que 60 voix au moins dans la chambre étaient déterminées à ne pas se séparer de M. Coletti. Cette découverte, un peu inattendue, a refroidi bien des ardeurs, et tout a provisoirement repris son cours sans autre inconvénient que de jeter une ou deux feuilles napistes dans l’opposition.

Il est, vous le savez, des pays où l’idée de contribuer à la chute d’un ministère n’aurait rien qui m’effrayât, mais c’est ailleurs qu’en Grèce, et je voudrais ne pas provoquer un nouvel orage au sein de la majorité. Je ne puis pourtant me dispenser de répondre brièvement au double reproche qui m’est adressé. Est-il vrai, d’abord, comme on l’a prétendu à Athènes, comme on l’affirme encore à Londres, que mon écrit ne soit autre chose qu’un long factum contre l’Angleterre ? Ceux qui tiennent ce langage ne se sont sans doute pas donné la peine de me lire. Je n’ai certes nulle disposition à me ranger sous le drapeau déjà usé, déjà déchiré de l’entente cordiale ; mais je ne suis pas assez insensé pour croire que nulle part et dans aucune circonstance, la France et l’Angleterre ne puissent s’entendre honorablement et utilement pour toutes les deux. Or, dans l’écrit même dont il s’agit, j’ai dit qu’au mois d’avril dernier, l’union de la France et de l’Angleterre en Grèce me paraissait convenable et salutaire. J’ai dit qu’un ministère Coletti-Maurocordato était, à mon sens, le meilleur qu’on pût former à cette époque, et que je regrettais qu’il eût échoué. J’ai dit que, cette combinaison écartée, et le chef du parti anglais ayant pris seul les rênes du gouvernement, le ministre de France avait bien fait de lui promettre et de lui donner son appui. Où voit-on là les traces d’une hostilité aveugle contre l’Angleterre et d’un esprit étroit et exclusif ? Ce n’est pas ma faute si, par les conseils ou du moins avec l’assentiment de la légation anglaise, le ministère Maurocordato a marché dans une voie où ne pouvaient le suivre ceux qui tiennent au rapprochement des partis et à la sincérité des institutions constitutionnelles. Ce n’est pas ma faute s’il est ainsi tombé sous le coup d’une réprobation si unanime, si énergique, qu’une réaction déplorable en a été la conséquence. Voilà, depuis quatre ans, la seconde fois qu’à Athènes l’influence anglaise arrive au pouvoir dans les circonstances les plus favorables, et qu’elle se montre inhabile à s’y maintenir. Où trouver l’explication de ce fait, si ce n’est d’une part dans la mauvaise conduite de ses agens, de l’autre, dans certaines arrière-pensées qu’avec son intelligence si prompte, la Grèce aperçoit bientôt et dont elle se défie ? Quand, par exemple, un des journaux les plus libéraux de l’Angleterre, l’Examiner, tourne en dérision ou dénonce comme un crime l’idée d’étendre un jour les frontières de la Grèce, et de lui rendre les provinces qui lui appartiennent naturellement par l’histoire, par la langue, par la religion, pense-t-on que le langage de ce journal n’explique pas, ne justifie pas bien des craintes et bien des répugnances ? Et ce n’est pas en France seulement que la conduite de l’Angleterre en Grèce est ainsi jugée, c’est partout où la Grèce a des amis francs et désintéressés. Voici ce qu’écrivait, il y a quelques années, un des deux régens bavarois dont la Grèce a conservé un bon et honorable souvenir, M. de Maurer : « L’Angleterre, dit-il, est un état commercial, et par suite sa politique est essentiellement une politique commerciale. Elle a toute la pénétration et toute l’habileté que donne l’intérêt commercial. La faiblesse de l’empire ottoman assure à la marine anglaise non-seulement le monopole du commerce de la Méditerranée, mais encore celui du commerce de l’Inde. Un état commercial puissant, indépendant, en possession d’une civilisation européenne, un pareil état, établi à la porte de la Turquie, appellerait nécessairement à lui le commerce de l’Orient. Il ouvrirait infailliblement de nouvelles routes vers l’Inde, et devrait, de cette manière, quoique dans un avenir éloigné peut-être, mettre un terme au monopole britannique. Voilà pourquoi le petit état grec apparaît dès aujourd’hui à la politique égoïste et perspicace de l’Angleterre comme un futur rival. Voilà aussi ce qui explique la conduite souvent si inconcevable du gouvernement anglais.

Cependant à la crainte de voir la Grèce s’emparer du commerce de la Méditerranée, il y a un contre-poids, c’est celle de voir la Grèce absorbée par la Russie. Un jour viendra peut-être où cette dernière crainte l’emportera sur l’autre, où ce dernier danger paraîtra plus grave que le premier. Ce jour-là, rien n’empêchera la France d’agir de concert avec l’Angleterre, et la Grèce en profitera. Malheureusement, malgré toutes les protestations contraires, il ne parait pas que l’Angleterre ait encore renoncé à l’espoir de concilier les deux choses qui lui plaisent le plus en Orient, l’existence de la Grèce et son impuissance, son indépendance et sa faiblesse. Il n’est pas fort surprenant dès-lors que sa politique et celle de la France, à peine unies, tendent à se séparer. Il n’est pas surprenant qu’entre les ministres des deux pays, quels qu’ils soient, l’entente ne soit jamais que superficielle et passagère.

Je n’en persiste pas moins à croire que le parti dit anglais compte dans ses rangs beaucoup de bons citoyens, d’hommes éclairés, d’amis sincères de l’ordre et des libertés publiques ; je n’en persiste pas moins à regretter les circonstances fâcheuses qui, pour le moment, les éloignent des affaires. Pour y revenir honorablement, ils n’ont, ce me semble, qu’à se défendre des mauvais conseils et qu’à prouver clairement que désormais ils s’appartiennent à eux-mêmes. Ils rachèteront ainsi les fautes qu’ils ont commises, et reprendront une place importante dans le parti national.

Quant au parti qui a porté successivement ou simultanément le nom de parti russe, ghivernitique, napiste, philorthodoxe, j’ai reconnu, je reconnais encore, qu’il tient au sol grec par des racines nombreuses et profondes. J’ai reconnu, je reconnais encore qu’en majorité, il n’a point le dessein déplorable, le dessein coupable de sacrifier l’indépendance nationale ; mais il n’en reste pas moins incontestable qu’à toutes les époques, au sein du parti napiste, il s’est trouvé des hommes qui, soit parce qu’ils désespéraient de l’avenir de la Grèce, soit par d’autres motifs, se sont prêtés aux vues de la Russie. Or, qui ne sait à Paris, comme à Londres, comme à Vienne, quelles sont en Orient les vues de la Russie ? Qui ne sait qu’après avoir aidé les Grecs à secouer le joug des Turcs, cette grande et ambitieuse puissance a toujours aspiré, aspirera toujours à ranger les Grecs sous sa loi ? Qui ne sait que, pour parvenir à son but, tous les moyens lui paraissent bons, même ceux dont une politique scrupuleuse devrait toujours s’abstenir ? Rappeler tout cela, ce n’est point, comme on le prétend, poursuivre la Russie d’une haine systématique, c’est envisager et comprendre ses desseins. Que l’on discute ensuite sur telle ou telle circonstance insignifiante de l’insurrection de 1838 ou de la révolution de septembre, on ne persuadera à personne que la Russie fût étrangère à ces deux évènemens. On ne persuadera à personne que l’issue du second comme celle du premier n’ait été pour elle le sujet d’un grave désappointement. Ce qu’il faut à la Russie, on l’a dit cent fois, c’est une Grèce agitée, troublée, malheureuse, et que le désespoir jette un jour dans ses bras. En 1838, en 18143 surtout, c’est là-dessus qu’on comptait à Saint-Pétersbourg ; c’est là-dessus que l’on compte encore à la faveur des nouvelles divisions.

Ainsi, monsieur, lorsque j’ai séparé le parti napiste en deux fractions, l’une qui veut sincèrement l’indépendance nationale, l’autre qui préfère le protectorat de la Russie, j’ai tout simplement dit ce que tout le monde sait en Grèce et en Europe. Il est d’ailleurs bien clair que je n’ai nul désir de me faire à Paris le procureur-général officieux du roi Othon et d’instruire le procès de tous ceux qui, à tort ou à raison, passent pour avoir, à une époque quelconque, favorisé les desseins de la Russie. Quand donc M. Zographos ou tout autre proteste de son inaltérable dévouement pour la royauté nouvelle et déclare que, soit en 1838, soit en 1843, il n’a jamais eu les projets qu’on lui prête, je n’entends point le contredire. Ce que je maintiens comme une vérité acquise à l’histoire, comme une vérité que ne saurait ébranler aucune dénégation individuelle ou collective, c’est que les projets dont il s’agit ont existé et qu’ils existent probablement aujourd’hui. Ce que je maintiens, c’est que la Grèce et l’Europe seraient folles si elles n’en tenaient pas grand compte, et si elles ne travaillaient pas à les déjouer.

On peut à la vérité me dire, et l’on m’a dit que si les fâcheuses tendances que je signale ont eu jadis quelque réalité, elles n’en ont plus depuis l’établissement de la royauté grecque, depuis surtout la dernière révolution. Je voudrais le croire ; mais voici, je l’avoue, ce qui m’embarrasse un peu. Il y a encore en Grèce, un parti, cela n’est point contesté, qui recherche par-dessus tout le patronage de la Russie. Qu’est-ce donc que ce parti peut attendre d’elle ? Avant l’affranchissement définitif de la Grèce, la Russie, plus que toute autre puissance, prêtait aux Grecs un secours efficace contre les Turcs. Il était simple alors que les Grecs lui en sussent gré, il était légitime qu’ils s’appuyassent sur elle ; mais aujourd’hui, quand il est notoire que la Russie n’est favorable ni à l’agrandissement de la Grèce actuelle, ni à son indépendance, comment veut-on que ceux qui se placent encore sous la protection russe ne passent pas en Europe pour des complices au moins involontaires ? Si l’induction est fausse, on conviendra qu’elle est assez naturelle.

Je comprends, au reste, que le parti napiste, en partage du pouvoir, et qui aspire à le prendre tout entier, trouve de tels souvenirs et de tels raisonnemens aussi malséans qu’incommodes, je comprends également qu’à Athènes le parti national, qui vient de contracter avec les napistes un mariage forcé, comme le parti anglais qui les convoite, jettent d’un commun accord un voile complaisant sur le passé ; mais il faut qu’à Athènes comme à Paris et à Londres les partis s’habituent a entendre avec un peu de patience raconter leurs variations et leurs inconséquences. Il faut surtout qu’ils renoncent à la singulière prétention d’imposer à leurs amis du dehors les finesses et les dissimulations dont s’alimente leur tactique du moment. Ajoutez que cette tactique est sujette à de rapides évolutions, et que les alliés d’un mois ne sont pas toujours ceux de l’autre. Tout peut donc être changé dans l’intervalle de deux paquebots, de sorte qu’en définitive on risque toujours de contrarier et de desservir ceux-là même que l’on voudrait servir et contenter. Mieux vaut cent fois dire les choses telles qu’elles sont et conseiller que flatter. La presse française au dehors a ce beau privilège, qu’on attend ses jugemens avec inquiétude, et qu’on les subit avec douleur. Elle se manquerait à elle-même si, pour distribuer l’éloge ou le blâme, elle ne s’élevait pas au-dessus de l’intrigue du jour. Un journal dont je ne partage pas les opinions, le Journal des Débats, vient de s’honorer en signalant à l’indignation publique les actes exécrables que commet en Espagne le parti prétendu modéré, et c’est, dit-on, à son blâme énergique que trois nouvelles victimes ont dû tout récemment leur salut. C’est un exemple qui prouve quel bien la presse française peut faire quand elle ne se laisse pas dominer par de mesquines considérations.

Tout bien considéré, et sans me préoccuper des questions purement personnelles, je me vois donc forcé de persister dans l’opinion que j’ai exprimée, dans le jugement que j’ai porté. J’ajoute que cette opinion et ce jugement n’ont rien de neuf, et que dans tous les livres que j’ai pu consulter, dans tous les renseignemens qu’à Paris même j’ai dû prendre, je les retrouve pleinement confirmés et justifiés. Je reconnais d’ailleurs que dans un pays où les partis se sont si souvent mêlés, confondus, transformés, il est difficile de distinguer certaines nuances, et plus difficile de les reproduire. Je reconnais aussi qu’au milieu de versions diverses, et souvent contradictoires, quelques erreurs de détail ont dû m’échapper. Ainsi, dans une note pleine de dignité et de nobles sentimens [1], M. le général Kalergi affirme que ce n’est ni au sein du conseil d’état, ni par un Grec, qu’ont été proposées en septembre 1843 la déchéance du roi Othon et les deux fameuses ordonnances qui ajoutaient l’humiliation à la défaite. Comme il s’agit d’un fait dont M. Kalergi a été témoin lui-même, j’enregistre très volontiers sa déclaration. M. le général Kalergi réclame aussi avec toute raison contre le reproche d’avoir voulu, le jour où le ministre Maurocordato est tombé, entrer dans la salle des élections à la tête des gendarmes. Il est certain que ce n’est point à M. le général Kalergi que ce reproche doit être adressé, mais au mirarque de gendarmerie. J’ai d’autant plus de plaisir à réparer cette erreur que nul homme, dans la journée du 15 septembre, n’a mieux que M. le général Kalergi servi les véritables intérêts de son pays. C’est à lui, plus qu’à personne, que la Grèce doit d’avoir fait sa révolution, et de l’avoir faite sans dépasser la mesure. Quant au certificat d’innocence qu’il veut bien délivrer à la légation et au parti russe tout entier, M. le général Kalergi me permettra de rappeler qu’ancien membre de ce parti, et ancien ami de cette légation, son témoignage n’est pas absolument impartial. M. Kalergi, si je suis bien informé, vivait, avant la révolution, dans l’intimité la plus étroite avec le ministre de Russie, qui, désavoué et destitué par l’empereur, a dû se défendre de toute participation au complot. Chacun comprend qu’en lui venant en aide, M. Kalergi, dans tous les cas, accomplirait un devoir d’honneur.

M. le général Rhodius, ministre de la guerre avec M. Maurocordato, m’a fait aussi l’honneur de m’écrire dans des termes dont je le remercie, pour repousser, au nom du ministère dont il faisait partie, l’accusation d’avoir agi, dans la lutte électorale, par la violence et par la corruption. D’après M. le général Rhodius, des milliers de décorations ont en effet été données à cette époque, non pas en blanc comme on le prétend, mais sur des listes signées par des représentans de tous les partis, en exécution d’un décret de l’assemblée précédente. Une fois ces listes remises au ministre, il n’avait plus, toujours en exécution du décret, qu’à délivrer aveuglément les brevets demandés. On jugera à Athènes, mieux qu’à Paris, si cette explication est satisfaisante. Tout ce que je puis dire, c’est que pendant mon séjour en Grèce, l’emploi abusif des décorations, comme moyen électoral, était un fait généralement reconnu.

Quant au plaidoyer de famille que M. Zographos a fait imprimer et distribuer à Paris, après en avoir fait hommage au roi Othon, je crois avoir répondu suffisamment à tout ce qu’il contient de sérieux. Le reste n’a pas assez d’importance pour que j’en fatigue vos lecteurs.

La vive polémique dont mon écrit a été l’objet à Athènes, et les nombreuses réclamations qui me sont parvenues, rendaient, je crois, ces explications nécessaires. Je viens maintenant à ce qui a plus d’intérêt, à l’examen des faits nouveaux, et de la situation qui en résulte.

C’est le 18 août que le ministère Coletti-Metaxas s’est formé. C’est le 13 septembre que les chambres se sont rassemblées. Les dernières nouvelles sont du 6 décembre, et la vérification des pouvoirs n’était pas achevée. Dans un pays où tout est à faire, quatre-vingts jours ont donc été employés à ballotter des noms propres, à décider qui sera ou ne sera pas député ! Le temps ainsi perdu pour les affaires a-t-il été du moins gagné d’un autre côté ? s’est-il formé dans les chambres une majorité et une minorité régulières ? y a-t-il un gouvernement ferme et solidement établi ? Rien de tout cela. Frappée, décimée par la vérification des pouvoirs plus encore que par les élections, la minorité maurocordatiste s’irrite, s’agite, et paraît prête à suivre les conseils les plus désespérés. Abandonnée aux dissentimens qui la travaillent, aux passions qui la tourmentent, la majorité, toujours unie quand il s’agit d’écraser la minorité, paraît toujours prête à se rompre quand il s’agit de constituer un vrai parti de gouvernement. Le ministère résiste à toutes les bourrasques avec constance, avec fermeté, avec succès ; mais il ne s’est pas encore complété, et plus d’une crise intérieure l’a déjà ébranlé. Il n’est pas enfin un des anciens partis qui ne se subdivise en trois ou quatre nuances, dont quelques-unes ont reçu déjà des noms nouveaux, celui des audacieux, par exemple, et celui des ultrà-autochtones. Ajoutez que, dans cette mêlée, quelques personnes passent sans cesse d’un camp à l’autre, ce qui augmente encore la confusion.

Ce n’est pas là, j’en conviens, une situation fort rassurante, et l’assemblée nationale avait mieux débuté. Voyons pourtant comment la chambre nouvelle s’est laissé entraîner dans la voie fâcheuse où elle est, et s’il y a chance qu’elle en sorte. Le sujet est, je le sais, difficile et délicat ; mais au point où en sont les choses, c’est, je le répète, par la vérité qu’on peut être utile à la Grèce, non par de vains ménagemens.

Pendant l’assemblée nationale, grace à l’union de MM. Coletti et Maurocordato, grace aussi au concours des hétérochtones, il s’était formé une majorité modérée, une majorité qui avait su se mettre au-dessus des préjugés étroits d’une partie de la population. Une seule fois cette majorité faillit à elle-même. Ce fut le jour où elle adopta l’absurde décret qui ferme la porte aux Grecs du dehors. Dans tout le reste, elle montra autant de prudence que de patriotisme. La minorité se composait alors, d’une part, des napistes, de l’autre, des autochtones, Péloponnésiens pour la plupart. Comme dans ses vues bien connues, la Russie a toujours eu soin de fomenter les préjugés autochtones, il y avait depuis long-temps entre ces deux fractions de certains rapports. Le besoin de la lutte commune les unit davantage, et à elles vinrent se joindre les esprits turbulens qui, pour un motif ou pour l’autre, se détachaient de la majorité. Le ministère Maurocordato se constitua, les élections eurent lieu, et c’est surtout contre la minorité napi-autochtone que furent dirigées les batteries ministérielles. Malheureusement, j’ai regret de le répéter, on ne se borna pas à la combattre par les moyens légitimes d’influence qui appartiennent à tout gouvernement ; la corruption, la fraude, la violence, tout fut mis en usage, et tout échoua. On a prétendu, on prétend quelquefois encore, que le ministère Maurocordato s’est retiré devant l’émeute. Cela est faux. Ce ministère s’est retiré devant la certitude d’être en minorité dans la chambre, devant la crainte d’une accusation s’il osait se présenter, Quoi qu’il en soit, M. Maurocordato tombé, et le ministère Coletti-Metaxas constitué, les élémens de la majorité se trouvaient complètement changés. A vrai dire, la majorité nouvelle n’était autre que l’ancienne minorité papi-autochtone à laquelle s’étaient ralliés, d’une part, les amis de M. Coletti, de l’autre, ceux qui n’avaient pu suivre dans toutes ses fautes le ministère Maurocordato. A la juger par son chiffre, cette majorité était considérable, plus de deux contre un. A l’examiner dans ses élémens, elle était incertaine et difficile à maintenir. Or la première question qui se présentait, celle de la vérification des pouvoirs, était précisément la plus propre à en faire ressortir toute la fragilité.

Voici comment se présentait cette question. Les élections, en général, passaient pour fort irrégulières : ici des électeurs qu’on avait empêchés d’aller voter ou fait voter contre leur gré au moyen du sabre et du bâton ; là des décorations données à profusion dans l’intérêt patent de telle ou telle candidature ; ailleurs des urnes soustraites ou faussées ; partout des rixes, des violences, du désordre. Plusieurs gouverneurs enfin n’avaient rien trouvé de mieux que de proclamer à la fois les candidats opposés, de sorte qu’il y avait dans plusieurs collèges deux députés pour chaque place. En présence de telles irrégularités, on pouvait prendre deux partis, celui d’une grande sévérité ou celui d’une grande indulgence. Dans le premier système, les annulations devaient être sans terme ; dans le second, on faisait quelques exemples, et on passait l’éponge sur le reste.

On comprend facilement qui, dans la majorité nouvelle, adopta le premier de ces deux partis et qui se rallia au second. Les colettistes avaient, dans la dernière assemblée, fait cause commune avec les maurocordatistes. Ils craignaient les tendances exagérées et réactionnaires des napi-autochtones. Ils devaient donc pencher vers l’opinion la plus conciliante. Les napi-autochtones, au contraire, avaient une année entière de défaite à venger ; ils soupçonnaient que les colettistes et les maurocordatistes pourraient bien quelque jour songer à se réunir. L’opinion la plus vive était donc celle qui leur convenait le mieux. Quant au ministère, embarrassé sans doute entre ses amis divers, il déclarait que les élections lui ayant été étrangères, il n’avait point à s’en occuper. C’était une affaire de chambre, que la chambre devait vider seule.

C’est dans ces circonstances qu’après quelques escarmouches la chambre décida que toutes les élections seraient renvoyées à une commission composée de quatre Péloponnésiens, de trois Grecs continentaux et de deux insulaires. C’était un acte capital et qui allait décider de la tendance de la chambre. Voici à peu près, sans tenir compte des nuances, quelle était la force relative des divers partis : 1° maurocordatistes, 20 à 25 ; 20 colettistes, 25 à 30 ; 3° napi-autochtones, 50 à 55. Reste, pour compléter le nombre de 125, une fraction plus difficile à caractériser ; cette fraction se compose surtout d’anciens chefs palicares, tels que Grivas et Grisiottis, jadis dévoués à M. Coletti, mais n’ayant pas voté avec lui dans l’assemblée nationale. Ce sont ceux qu’on appelle tantôt les nationaux, tantôt les audacieux. Il est bien entendu qu’en me servant de ces noms comme des précédens, je ne prétends ni les approuver ni les blâmer ; je les prends pour éviter ceux de parti anglais, parti français, parti russe, qui, avec raison, blessent les oreilles grecques.

Comme on le voit, il y avait contre les maurocordatistes une énorme majorité ; mais les napi-autochtones, bien qu’ils fussent les plus nombreux, n’étaient eux-mêmes qu’une minorité. C’est sans doute le sentiment de cette situation qui détermina les colettistes à faire, à l’insu de leur chef, alliance momentanée avec les maurocordatistes. Une liste fut donc concertée, liste dont le but avoué était de hâter la vérification en prévenant toute réaction ; mais les maurocordatistes eurent le tort grave de ne pas vouloir admettre sur cette liste des noms comme ceux des généraux Grivas et Grisiottis. Je sais tout ce qu’on peut reprocher à certains chefs palicares, notamment à Grivas. Il n’en est pas moins vrai que Grivas et Grisiottis se sont admirablement battus pour l’indépendance nationale, et qu’il n’est ni juste ni politique de ne leur en tenir aucun compte. Ajoutez qu’ici la fraction qu’ils dirigent était nécessaire pour former la majorité. Le résultat de cette faute fut qu’avertis du danger, les napi-autochtones se hâtèrent de tendre la main aux chefs palicares, et qu’avec leur assistance ils l’emportèrent à cinq voix de majorité. Composée de MM. Plapoutas, G. Notaras, S. Vlaïchos, Corfiotakis, Grivas, Grisiottis, Calamogdartis, Kaïris et Provelenghios, la commission fut donc tout-à-fait hostile à la minorité, et, de plus, entre les colettistes modérés et les autres fractions de la majorité, les défiances redoublèrent ; peu s’en fallut même que cet incident ne troublât l’harmonie ministérielle et ne séparât l’un de l’autre MM. Coletti et Metaxas.

Le parti de la sévérité avait ainsi triomphé ; mais il restait du moins à être juste. Il restait à adopter quelques principes, à poser quelques règles, et à les appliquer indifféremment aux membres de tous les partis. C’était, dit-on, le premier avis de la commission. Malheureusement, quelques incidens nouveaux vinrent exciter encore les passions et favoriser la réaction. Le premier de ces incidens eut lieu au sein du sénat. D’après la constitution, le sénat se compose au maximum d’un nombre de membres égal à la moitié de la chambre élective, c’est-à-dire de 62 membres. Sur ces 62 membres, le ministère Maurocordato en avait choisi 36 seulement. Or, sur 33 votans, le premier scrutin donna, pour une des vice-présidences, 17 voix à M. Tricoupi, membre du dernier cabinet, et ami intime de Maurocordato. De là un redoublement de colère dans les rangs de la majorité. Ce n’est pas tout. Au moment où le pays se calmait, quelques désordres eurent lieu à Hydra, à Syra, là précisément où l’influence des maurocordatistes était dominante, et l’opinion publique attribua généralement ces désordres à un plan arrêté à Athènes. Les maurocordatistes, disait-on, désespérant de revenir au pouvoir par la chambre, voulaient y revenir par le désordre. Prouver à l’Europe que sans eux il ne saurait s’établir en Grèce de gouvernement régulier, voilà quel était leur but, celui qu’ils poursuivaient, sans s’inquiéter le moins du monde du bonheur de leur pays. Une telle accusation est si grave, qu’on ne doit pas l’admettre légèrement ; mais elle trouvait crédit, et les étranges colères, les incroyables menaces de la légation anglaise semblaient encore la confirmer. Il résulte de là qu’après quelques oscillations, l’esprit de réaction l’emporta, et que la chambre sembla adopter pour principe un mot attribué par les journaux à un député de Sparte « Nous ne devons admettre que nos amis. » Non-seulement on cassa certaines élections après en avoir admis d’autres où se rencontraient précisément les mêmes irrégularités, mais, pour éviter les embarras et les chances d’une élection nouvelle, on alla quelquefois jusqu’à proclamer le candidat qui avait le moins de voix. Ainsi à Tinos, M. N. Vitalis avait été nommé par 866 voix contre 500 à peu près données à son concurrent ; mais M. N. Vitalis avait un cousin du même nom. Or, bien que ce cousin eût, avant l’élection, déclaré par une lettre aux électeurs qu’il ne se portait pas, bien qu’après l’élection les électeurs eux-mêmes eussent établi, par une protestation collective, qu’ils avaient bien entendu nommer M. N. Vitalis, la chambre jugea à propos de partager les 866 voix en deux moitiés, l’une pour M. N. Vitalis, l’autre pour son cousin, et d’admettre le concurrent qui en avait eu 500. C’est, on le voit, une manière commode et facile de grossir le chiffre de la majorité.

Une fois qu’on s’est engagé dans une telle route, on s’y arrête difficilement ; aussi la chambre ne s’y est-elle pas arrêtée. Voici, par exemple, comment elle vient de procéder pour faire elle-même députés les deux chefs du parti napi-autochtone, MM. Zographos et Rhigas-Palamides. A Calavrita, arrondissement électoral qui se compose de treize communes, M. Zographos avait eu la majorité dans trois communes seulement. La chambre, en conséquence, a maintenu les opérations de ces communes, et annulé celles des dix autres. Pour M. Rhigas, on a mieux fait encore. L’élection de Tripolitza était assez tumultueuse, et soit parce que les électeurs le repoussaient, soit à cause des manœuvres du gouvernement, il paraissait impossible que M. Rhigas fût nommé régulièrement. Au lieu de se borner à protester, il rassembla alors quelques centaines de paysans, électeurs ou non, et les conduisit chez un notaire, qui, sous la garantie de deux témoins, dressa un acte des votes. On assure même que, comme certains comparses de l’Opéra, les mêmes électeurs reparurent deux ou trois fois sous des noms différons. En présence de tels faits, l’opposition demandait une chose très simple et très juste, une chose à laquelle M. Rhigas et ses amis eussent dû se rallier tout de suite, l’annulation complète des opérations électorales. Eh bien ! on ne l’a pas voulu, et la chambre, à une faible majorité, a décidé que les votes reçus par le notaire étaient valables. Ne croyez pas d’ailleurs que l’on se soit donné la peine de dissimuler sous de beaux prétextes le motif de cette singulière décision. « Il est douteux, a-t-on dit dans la chambre même, que M. Rhigas soit nommé, si les opérations sont annulées ; or, la chambre a besoin de lui. » C’est sans doute par d’aussi bonnes raisons qu’on a déjà annulé trois des quatre élections de M. Maurocordato. Il reste, pour couronner l’œuvre, à annuler la quatrième, et à débarrasser ainsi la chambre du chef naturel de l’opposition.

A Athènes, ces étranges procédés ont, comme cela était inévitable, fort irrité le parti vaincu. Il ne paraît pas qu’ils aient soulevé dans le parti vainqueur beaucoup de répugnances et de scrupules. « Les maurocordatistes, a-t-on dit, avaient abusé du pouvoir contre l’opposition ; l’opposition, devenue majorité, en abuse contre eux. Cela est simple et presque juste. Les maurocordatistes, d’ailleurs, sont peu nombreux dans la chambre ; qu’importe qu’ils aient quelques voix de plus ou de moins ? » Ce sont là, il faut le proclamer bien haut, de déplorables argumens, et ce n’est pas ainsi que les Grecs se montreront dignes des institutions qu’ils ont conquises. Les maurocordatistes ont abusé du pouvoir, cela est vrai ; mais l’injustice ne dispense pas de la justice, ni la violence de la modération. Il est un pays qui se dit constitutionnel et où le parti vainqueur, quel qu’il soit, fait toujours en sorte d’exclure le parti vaincu de la chambre élective. Ce pays est l’Espagne, et l’on sait où il en est venu. Est-ce là le modèle que la Grèce veut prendre, et aspire-t-elle à la même renommée ?

Quoi qu’il en soit, le principal, le meilleur grief de la majorité actuelle contre le ministère Maurocordato, c’est que ce ministère avait employé la violence et la fraude pour éloigner ses adversaires des collèges électoraux, et voilà que deux mois après cette même majorité emploie pour exclure ses adversaires de la chambre des moyens qui ne valent guère mieux ! N’est-ce pas absoudre en quelque sorte le ministère Maurocordato et perdre tout droit de l’accuser désormais ? Ici d’ailleurs la politique est pleinement d’accord avec la justice. Il y a en Grèce, surtout dans la génération nouvelle, beaucoup d’hommes qui ne sont classés dans aucun des anciens partis, et qui se rallieront sans hésiter à quiconque assurera au pays un peu d’ordre et de liberté. Ces hommes jeunes, actifs, éclairés, pour la plupart, avaient prêté secours au ministère Maurocordato avant ses fautes, et paraissaient tout prêts à se détacher de lui. En les repoussant, en les frappant comme on vient de le faire, on les a rendus peut-être sans retour au parti qui déjà ne comptait plus sur eux.

On prétendait, il y a peu de jours, que le ministère, à propos des élections d’Hydra, était sorti de son impassibilité, non pour arrêter la réaction, mais pour la régulariser. On prétendait qu’après avoir réuni la commission, il lui avait fait prendre une détermination générale contre toutes les élections maurocordatistes qui restaient à vérifier. Je crois être certain que ce bruit est faux, et que jamais le ministère n’a commis une telle action. C’est déjà bien assez qu’on puisse lui reprocher d’avoir laissé faire. Le ministère, je le reconnais sans hésiter, ne devait pas, dans les circonstances où se trouve la Grèce, abandonner légèrement son poste et livrer le pays à de nouveaux déchiremens ; mais, sans faire de la question de vérification des pouvoirs ce que nous appelons une question de cabinet, peut-être pouvait-il obtenir un peu plus de respect pour la justice et pour la légalité. Quoi qu’il en soit, je le répète, ce n’est point à lui, ce n’est point même à ses amis les plus intimes que l’épuration de la chambre doit être surtout imputée. C’est à la portion la plus vive du parti napi-autochtone, de ce parti dont la domination, si elle pouvait jamais s’établir, serait pour la Grèce une calamité promptement sentie.

Je n’ai rien dit de quelques incidens qui ne me paraissent pas avoir une grande importance. Peu importe en effet que M. Balbi, ministre de la justice, ait eu la malencontreuse idée de soutenir que la loi de réélection des fonctionnaires salariés ne s’appliquait pas aux ministres, et que la chambre tout entière se soit prononcée contre lui. Peu importe que M. Damiano, député d’Hydra et maurocordatiste zélé, ait voulu en vain empêcher la chambre de complimenter le roi à son retour de l’Eubée. Peu importe que le général Grivas et M. Boudouris, autre député d’Hydra, se soient querellés avec une rare violence au sujet d’un témoin que le premier avait irrégulièrement introduit dans la chambre. L’annulation de l’élection de M. Antoniades rédacteur très distingué de la Minerve et député des Crétois, a plus de gravité parce qu’on peut y voir un nouveau symptôme de l’esprit autochtone. La loi électorale donne le droit de se faire représenter à toute colonie hellénique qui compte un certain nombre d’habitans. Or, la colonie crétoise de Minoa, près Nauplie, paraissait réunir les conditions légales. A l’aide d’une interprétation rigoureuse, on l’a dépossédée de son droit, rétrécissant ainsi le cercle au lieu de l’élargir. Ce n’est peut-être pas absolument une injustice, puisqu’il y avait doute, mais c’est une faute politique.

Je viens de dire franchement à la majorité de la chambre, au ministère lui-même, ce qu’il me semble de leur conduite pendant les trois premiers mois de la session. Je viens d’exprimer le regret que m’ont fait éprouver des actes que rien ne justifie ; mais je me hâte d’ajouter que le mal n’est pas irréparable, et qu’une fois la chambre constituée, la majorité peut, par une bonne et sage attitude, sinon réparer ses injustices, du moins les faire oublier. A cet égard, les lettres que j’ai reçues ou qui m’ont été communiquées sont tout-à-fait contradictoires. Selon les uns, la majorité est désormais frappée d’impuissance et incapable de revenir sur ses pas ; selon les autres, ces trois mois de débats tumultueux et de décisions violentes ont eu au moins l’avantage d’assouvir les rancunes personnelles, d’épuiser les mauvaises passions, et de donner aux esprits troublés par la dernière lutte le temps de s’éclaircir et de se calmer. Quittant les allures révolutionnaires, la chambre va donc rentrer dans les voies légales et prêter au cabinet un concours efficace. Entre ces deux avis, vous comprenez que je choisis le dernier. Voici d’ailleurs, d’après des renseignemens que je crois exacts, quelle est aujourd’hui la situation de la chambre : les maurocordatistes, qui comptaient 25 voix, n’en comptent plus que 10 ou 12. Les napi-autochtones, au contraire, sont numériquement plus forts qu’au début, et en les supposant aussi unis, aussi compacts, pourraient peut-être à eux seuls disposer de la majorité ; mais heureusement pour la cause constitutionnelle, heureusement pour le ministère, le parti napi-autochtone n’est plus ce qu’il était.

Lors de la révolution de septembre, les napistes, ainsi que je l’ai expliqué déjà, s’étaient divisés en deux fractions que certains journaux grecs distinguent par les noms de napistes disciplinés et napistes turbulens, que j’appellerai, pour éviter tout mot blessant, les napistes modérés et les napistes extrêmes. Quand M. Metaxas quitta le ministère, il y a un an, les deux fractions se réunirent, et elles étaient encore en bonne intelligence au début de la session. Elles tendent aujourd’hui à se séparer de nouveau, ainsi qu’on peut en juger par les attaques de certaines feuilles napistes contre le cabinet. En même temps, et par les mêmes motifs, un mouvement analogue s’opère parmi les autochtones, la majorité restant unie au ministère, la minorité arborant une bannière à part. Enfin le parti des chefs palicares paraît s’être définitivement rallié à son ancien drapeau, et la nomination du général Grivas comme inspecteur-général de l’armée est un signe éclatant de réconciliation. M. Coletti à la tête de son ancien parti reconstitué, M. Metaxas à la tête des napistes modérés, voilà donc la majorité qui apparaît en ce moment, majorité moins nombreuse peut-être qu’à l’ouverture de la session, mais qui, débarrassée de ses queues, pourra sans doute marcher avec plus de prudence et de mesure. Si ce résultat désirable se confirme, MM. Coletti et Metaxas auront en définitive accompli ensemble une œuvre aussi honorable qu’utile. Il leur restera ensuite à élargir autant que possible le terrain sur lequel ils se placent, et à prouver que le gouvernement représentatif n’est point en Grèce un moyen d’oppression qui passe de main en main.

Ce tableau serait incomplet si je ne parlais de la presse après la chambre ; mais ici la confusion est telle qu’à peine puis-je m’y reconnaître. A Athènes seulement, il n’existe pas, en ce moment, moins de quatorze à quinze journaux politiques, qui, paraissant une, deux ou trois fois tous les dix jours, se font entre eux une guerre acharnée. Or, ces journaux sont presque impossibles à classer, d’abord parce qu’ils représentent des nuances infinies, ensuite parce que quelques-uns d’entre eux changent souvent et vite d’opinion. Ainsi, au mois d’octobre, je vous citais le Courrier d’Orient comme une feuille modérée et favorable au ministère. L’opposition anglaise s’est depuis emparée du Courrier d’Orient, qui, avec la Réforme, l’Ami du Peuple et la Persévérance, attaque aujourd’hui systématiquement le ministère actuel, et défend tout aussi systématiquement le ministère tombé. D’un autre côté, le Moniteur grec, l’Observateur, l’Indépendant, le Zéphyr, le Socrate, représentent à divers degrés les fractions modérées de la majorité, et par conséquent la combinaison Coletti-Metaxas, tandis que le Siècle est l’organe des napistes extrêmes, et le National des autochtones. Trois journaux enfin, généralement fort bien rédigés, la Minerve, l’Union et l’Espoir, semblent rester en observation et incliner, selon les évènemens, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Il est bon de dire que depuis les illégalités de la vérification des pouvoirs leur tendance la plus habituelle est vers l’opposition. De ces journaux, le Moniteur et le Courrier d’Orient sont rédigés tout en français ; l’Observateur, un des meilleurs et des plus impartiaux, en français et en grec. Il y a en outre un nombre considérable de journaux dans les provinces.

Deux chambres, dont l’une élue par la presque universalité des citoyens, des conseils locaux également électifs, une foule de journaux enfin, ce ne sont pas, on le voit, les instrumens de la liberté qui manquent en Grèce ; mais les instrumens sans l’esprit finiraient à la longue par faire plus de mal que de bien. Je l’ai dit, et, malgré des fautes passagères, je ne me dédis pas, les Grecs ont bien fait de se donner des institutions constitutionnelles ; mais pour que ces institutions vivent et prospèrent, il est indispensable qu’ils renoncent aux habitudes de la guerre civile, et que l’idée du droit remplace chez eux celle de la force. Il est indispensable qu’ils apprennent à se respecter les uns les autres, et à s’organiser en partis réguliers, non d’après des querelles personnelles, mais d’après quelques idées. Il est indispensable surtout que l’intrigue et l’or de l’étranger n’aient point accès parmi eux. Outre les habitudes de la guerre civile, outre les manœuvres de l’étranger, il y a d’ailleurs parmi eux une plaie profonde, et qui, si on ne s’en occupe pas, finirait par vicier le gouvernement représentatif tout entier. Ceux qui connaissent la Grèce comprennent que je veux parler du désir, du besoin de vivre aux dépens de l’état, au moyen d’un emploi rétribué. C’est ce besoin qui, pour diminuer la concurrence, a déterminé l’adoption du décret contre les hétérochtones. C’est ce besoin qui expose à la fois le ministère et l’opposition à des tentations si corruptrices. C’est ce besoin qui, chaque fois que le pouvoir change de mains, créée par tout le pays une si violente réaction. C’est ce besoin enfin qui va sans cesse décomposant et recomposant les partis. J’ai vu, pendant que j’étais à Athènes, l’embarras de M. Maurocordato pour répondre à tant de demandes, pour satisfaire à tant d’obsessions. La situation de M. Coletti a, dit-on, été plus difficile encore, et pendant les deux premiers mois de son ministère, quinze heures d’audience dans la journée ne lui suffisaient pas. Et cela se passe dans un pays de 850,000 habitans, qui a un budget de 15 millions au plus !

Pour remédier à ce mal, ce n’est pas, je le sais, assez de le signaler. Il faut ouvrir une meilleure carrière à toutes ces activités qui s’égarent ; il faut leur donner le moyen d’enrichir l’état tout en s’enrichissant elles-mêmes. Que ce soit difficile, j’en conviens. Cela n’est pas impossible, et ce doit être l’œuvre essentielle du ministère actuel. On m’écrit que MM. Coletti et Metaxas sont de cet avis, et que, pendant les déchiremens de la vérification, ils ont, d’accord avec les hommes les plus éclairés du pays, préparé silencieusement de bonnes lois. Je le désire sincèrement pour MM. Coletti et Metaxas ; je le désire plus encore pour la Grèce, qui, sans cela, aurait bientôt épuisé dans de misérables rivalités tout ce qu’elle a de force et de vitalité. Je le désire pour l’Europe elle-même, à laquelle il importe que la Grèce s’établisse solidement, et gagne les sympathies orientales au lieu de les repousser.

En parlant des partis qui divisent la Grèce et des dangers qui la menacent, il est un parti, il est un danger dont je n’ai rien dit : c’est le parti qui regrette le pouvoir absolu, c’est le danger d’une contre-révolution. Après l’enthousiasme général qu’a fait éclater le mouvement de septembre, il semble qu’il n’y ait à s’occuper ni de l’un ni de l’autre. Je crois pourtant que l’opinion constitutionnelle, dans toutes ses nuances, doit y faire une sérieuse attention. Presque aussitôt après la chute du dernier ministère, quelques symptômes annoncèrent que le parti absolutiste ne renonçait pas à tout espoir, et un journal de province, l’Écho de Patras, s’appuyant des vieilles doctrines ghivernitiques, alla jusqu’à dire que les institutions constitutionnelles ne convenaient pas à la Grèce. Depuis, tout ce qui s’est passé a fortifié cette opinion, à laquelle, dit-on, se sont ralliés quelques mécontens des divers partis. C’est au point que, lors du voyage du roi en Eubée, le bruit s’est répandu qu’un coup d’état se préparait, et que le roi, après avoir constaté sa popularité, ne manquerait pas de défaire tout ce que septembre avait fait. On prétend même que, parmi les contre-révolutionnaires, l’accord n’était pas complet, les uns demandant une charte royale plus monarchique que la constitution actuelle, les autres ne se contentant pas à si bon marché, et tenant au rétablissement pur et simple du pouvoir absolu. Tout cela, bien entendu, se disait tout bas, pas assez bas pourtant pour que l’on n’en sût rien.

Grace à Dieu, le projet insensé qu’on prêtait au roi n’était qu’une vaine chimère. Le roi a visité l’Eubée ; il visitera peut-être le Péloponnèse, mais sans arrière-pensée, et pour faire plus intime connaissance avec son peuple. Comme les mauvais conseils ne manquent jamais, il est bon pourtant de montrer à tous les vrais amis de leur pays quelles seraient les conséquences d’une telle tentative. Si elle échouait, comme c’est probable, c’en serait fait tout de suite, ainsi que la Russie le désirait si ardemment en 1843, de la royauté bavaroise. Si elle réussissait, ce serait un succès momentané qui conduirait infailliblement au même dénouement. La constitution actuelle n’est pas parfaite ; quelle constitution l’a jamais été ? Mais, telle qu’elle est, elle peut donner au pays tout ce dont il a besoin. Je sais que, lorsque les choses vont mal, il est plus commode de s’en prendre à la constitution qu’à soi-même. Un peu plus de monarchie selon les uns, un peu plus de démocratie selon les autres, voilà le remède véritable. Je ne vois dans tout cela que des excuses puériles ou de coupables prétextes. Les constitutions, sans doute, ne sont pas éternelles, et il vient un jour où elles doivent être réformées ; mais il faut d’abord qu’elles durent, et qu’une expérience suffisamment longue en ait clairement démontré les avantages et les inconvéniens. Dans tous les pays constitutionnels, hormis en Espagne, cela est élémentaire. La Grèce, encore une fois, envie-t-elle le sort de l’Espagne ?

Dans l’article qui a fait tant de fracas à Athènes, j’avais rappelé les antécédens des divers partis, et rendu justice au patriote illustre qui, depuis trente ans, se dévoue pour son pays. J’avais en même temps raconté les fautes du ministère Maurocordato et exposé, non sans quelques doutes, non sans certaines inquiétudes, les causes qui, après la chute de ce ministère, ont amené un rapprochement entre le parti national et le parti napiste. Enfin j’avais signalé à la majorité nouvelle les écueils sur lesquels, à mon sens du moins, elle pouvait se briser. Je viens aujourd’hui de dire ce que je pense des premières opérations parlementaires. La part de chacun ainsi faite, je n’en désire pas moins de toute ma force le maintien du ministère actuel, et l’union des deux hommes qui le personnifient. Quand on écrit sur la Grèce, on ne doit jamais oublier que, placé entre l’Angleterre qui veut l’affaiblir et la Russie qui veut l’absorber, ce pays n’est point encore arrivé à l’état normal et régulier. On ne doit pas oublier non plus que, pour résister aux intrigues étrangères qui l’assiègent, il a besoin du concours de tous ses véritables amis au dehors comme au dedans. Quand le parti national. fait des fautes ou commet des injustices, il est bon de le lui dire ; mais ce n’est pas une raison pour lui retirer tout appui et toute sympathie, car ce parti, après tout, est le seul qui puisse faire une Grèce. Je répète d’ailleurs ce que je disais au mois d’octobre dernier : peu importe qu’on ait appartenu jadis au parti anglais, au parti russe, au parti français, pourvu qu’on appartienne aujourd’hui au parti grec, à celui qui veut, réellement, sincèrement l’indépendance et la force de la Grèce. Non, certes, qu’au sein même de ce parti, il ne puisse, il ne doive exister des différences d’opinion, et même des rivalités personnelles. Dans un état libre, tout cela est inévitable, et c’est la vie même des gouvernemens représentatifs. Qu’il y ait donc en Grèce, comme ailleurs, une majorité qui gouverne, une ou plusieurs minorités qui lui disputent le pouvoir, rien de plus légitime, rien de plus nécessaire ; mais que la majorité comme la minorité renoncent à la funeste habitude d’invoquer un patronage étranger, et de chercher leur force ailleurs que dans le pays lui-même. Une fois que les luttes seront ainsi tout intérieures et nationales, la France n’aura point à s’en mêler. Elle manquerait à la Grèce ; elle se manquerait à elle-même si, en présence des menées qui tendent sans cesse à faire de la Grèce une colonie anglaise ou une province russe, elle restait oisive et indifférente.

Lutter énergiquement, constamment contre les influences qui cherchent à asservir la Grèce ou à l’énerver, appuyer quiconque travaille efficacement à organiser, à fortifier, à enrichir le pays, combattre tout esprit exclusif comme tout esprit de rancune, et appeler sur le terrain national les bons patriotes, les hommes honorables de tous les partis ; donner enfin au parti national, ainsi constitué, des conseils de prudence, de justice, de modération, voilà, ce me semble, quel doit être à Athènes le rôle de la France. La France d’ailleurs n’a point à se préoccuper des petites susceptibilités que des agens russes ou anglais essaient quelquefois de soulever contre elle. Un jour ou l’autre, la question des frontières se posera dans les conseils de l’Europe, et il faudra que chacun ait son avis. L’équivoque alors ne sera plus possible, et la Grèce verra clairement où sont ses véritables amis. En attendant, je le répète, la France doit par tous les moyens s’efforcer d’en finir avec les anciennes dénominations et les vieilles querelles. Ce sont, bien que l’esprit de parti ait affecté de le méconnaître, les sentimens que j’ai apportés, ceux que j’apporterai toujours dans mes observations, dans mes jugemens sur les affaires grecques. Je demande seulement qu’à Athènes on veuille bien ne rendre personne responsable de ce que j’écris à Paris, surtout ceux, comme M. le président du conseil, de qui je n’ai pas reçu une ligne depuis mon retour en France, ou ceux, comme M. le ministre de France, qui voudraient me faire louer tout et tout le monde. Quant aux hommes politiques qui s’irritent et s’emportent dès qu’on touche à leur passé ou à leur parti, ils ont mieux à faire que de nier, en injuriant leurs adversaires, des faits connus de tout le monde : c’est de prouver par leurs actes comme par leur langage que s’ils ont eu jadis de fâcheuses tendance, ces tendances n’existent plus, et qu’ils sont sincèrement rentrés dans le sein du parti national. Ils y ont d’autant plus d’intérêt que le reproche dont ils sont l’objet est plus grave. Il est permis de se tromper dans ses opinions politiques, et d’incliner trop ou mal à propos vers un des grands principes qui se partagent le monde. Il est permis d’être même avec excès conservateur ou novateur, pacifique ou guerrier. Il n’est pas permis de travailler contre l’indépendance de son pays et pour la domination étrangère.

Recevez, monsieur, etc.,

P. DUVERGIER DE HAURANNE.


P. S. 29 décembre.

Le paquebot d’Orient, qui était en retard, apporte des nouvelles d’Athènes jusqu’au 10 décembre. A cette époque, quelques élections restaient encore à vérifier. Après un débat très vif, M. Rhigas-Palamides et ses amis avaient été définitivement admis comme députés de Tripolitza. Les élections de Thèbes et de Salone venaient, au contraire, d’être confirmées, malgré les napistes qui voulaient faire entrer à la chambre M. Spiro-Milios et un autre de leurs amis. Ce dernier vote est d’autant plus remarquable qu’une coalition entre les maurocordatistes et les papistes avait fait craindre un moment que la majorité ne se déplaçât.

Toutes les correspondances, tous les journaux s’accordent au reste à reconnaître que la situation du président du conseil est plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Le parti autochtone coupé en deux et désorganisé, le parti napiste affaibli et démembré, le parti maurocordatiste annulé, le parti national enfin héritant de tout ce que les autres ont perdu, voilà d’importans résultats, des résultats qui, s’ils ne justifient pas les actes des trois derniers mois, peuvent du moins faire espérer que ces actes ne se renouvelleront plus. Toutes les batteries des oppositions diverses tirent d’ailleurs aujourd’hui sur M. Coletti, comme au début elles tiraient sur M. Metaxas. On disait alors à M. Coletti qu’il n’était premier ministre que de nom, et que tout le pouvoir appartenait à M. Metaxas. On dit aujourd’hui à M. Metaxas qu’il est à la remorque de M. Coletti. M. Coletti n’a point été dupe de cette tactique : il faut espérer que M. Metaxas ne le sera pas davantage. Si l’on en juge par l’attitude des partis dans la chambre et dans la presse, la coalition anglo-napiste est fort loin d’être dissoute. Le ministère, pour résister à cette coalition, a besoin de l’union la plus intime et de la conduite la plus prudente.

Mais, je l’ai déjà dit, ce qui importe surtout, c’est que le ministère Coletti-Metaxas prouve bien clairement qu’il se regarde non comme le représentant d’un parti, mais comme celui du pays tout entier. M. Maurocordato avait, à grand tort, exclu de toute participation au pouvoir l’élément palicare. L’élément palicare vient de prendre sa revanche ; mais il ne faut pas qu’à son tour il se montre exclusif et tyrannique. Des journaux grecs ont imprimé que M. Coletti s’était engagé envers la France à écraser à la fois tout ce qui a tenu, tout ce qui tient encore au parti napiste et au parti anglais. C’est une calomnie et une absurdité. La France, en Grèce comme ailleurs, peut avoir ses préférences ; mais, loin de vouloir qu’on écrase personne, elle ne désire rien tant que le ralliement, que l’union de tous les hommes nationaux et libéraux. En parlant ainsi, j’exprime, j’en suis certain, l’opinion de l’opposition aussi bien que du ministère, de la gauche aussi bien que du centre. Si, comme on le dit, comme je le crois, la majorité actuelle attache quelque prix au bon vouloir et à la sympathie de la France, si elle est convaincue qu’aucune puissance européenne n’est plus disposée à lui prêter, en toute occasion, un concours cordial et désintéressé, elle écoutera, je l’espère, les conseils d’une amitié impartiale, et se défendra désormais de toute violence et de toute réaction.


P. DUVERGIER DE HAURANNE.

  1. Voici la lettre que nous recevons de M. le général Kalergi
    Athènes, le 8/20 novembre 1844.
    A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES.
    « Dans l’intérêt de la vérité, je vous prie de vouloir bien insérer les observations suivantes, en réponse à quelques assertions de M. Duvergier de Hauranne dans l’écrit que votre estimable recueil a publié en date du 15 octobre.
    « Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
    « Le général aide-de-camp de sa majesté le roi de Grèce,
    « DEMITRIS KALERGI.
    « Lorsque l’autorité d’un nom aussi distingué que celui de M. Duvergier de Hauranne couvre une erreur, cette erreur prend crédit, s’étend, se perpétue, et l’exactitude de certains faits historiques demeure ainsi altérée.
    « Dans un exposé sur la situation de la Grèce et son avenir, l’honorable député, par suite d’informations infidèles, avance des faits que l’honneur de mon pays et le mien propre ne me permettent pas de laisser passer sous silence.
    « Le but de la réforme du 3/15 septembre 1843 tendait uniquement à substituer à un arbitraire de dix ans les garanties du régime constitutionnel. En cela, nous étions tous d’accord, et jamais la plus légère divergence de vues ne vint nous diviser, ni au dehors, ni au sein du conseil. (Les phases soulignées sont empruntées à l’écrit) Il n’est pas à ma connaissance qu’aucun des acteurs de ce grand drame ait jamais eu en pensée l’expulsion ou l’abdication du roi, et certes nul ne se fût hasardé à me proposer de m’associer à un pareil acte. Je n’avais en vue que l’établissement d’un gouvernement représentatif ; mais je le voulais avec le roi Othon, à qui je n’ai pas cessé d’être entièrement dévoué, et sans lequel je n’envisageais ni chances de succès dans l’entreprise, ni bonheur pour l’avenir. La noblesse des sentimens et la loyauté de sa majesté m’étaient connues, et les évènemens justifient pleinement aujourd’hui mes prévisions à cet égard. — Je ne saurais conséquemment accepter le mérite d’une opposition qui n’a pas été dans le cas de se montrer.
    « Des provocations à une abdication forcée m’ont été faites, il est vrai, au milieu de l’orage populaire, devant les portes du palais même, dans la nuit du 1/14 au 3/15 septembre ; mais elles ne vinrent point d’un Grec, je le dis à la gloire de mes compatriotes. Quant aux deux ordonnances du 3/15 septembre, sur la médaille et les remerciemens adressés à ceux qui avaient surpris et vaincu la royauté, tout ce que je sais, c’est que l’inspiration première n’appartint pas non plus à un Grec, et, en les acceptant, notre intention n’était pas d’humilier la royauté, mais d’en obtenir une garantie de plus pour notre avenir, jusqu’à l’assemblée nationale. Je déclare que mon cœur, comme celui de tout Grec, gémissait de l’obligation de recourir à la violence pour recouvrer des droits dont les perfides conseillers qui entouraient le trône retardaient seuls l’accomplissement. — Joindre à l’emploi de la force l’humiliation de la personne du roi m’eût paru indigne de la noble cause que je soutenais. L’amour pour sa majesté, le respect pour la royauté étaient, au 3/15 septembre, ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être, inaltérables dans le cœur des Hellènes, sans distinction de nuances d’opinion. Je remercie M. Duvergier de Hanranne de m’avoir procuré l’occasion de rectifier quelques faits, qu’au surplus le temps aurait tôt ou tard éclaircis, et je me fais un devoir d’honneur de proclamer ici que ni M. Catakasy, ni aucun représentant étranger, n’a pris la moindre part, directe ou indirecte, à un mouvement qui était tout national, dont la pensée première, les combinaisons, l’exécution et ses suites appartiennent exclusivement à des Grecs, ainsi que l’a prouvé l’assemblée nationale.
    « Au sujet des élections d’Athènes, M. Duvergier de Hauranne m’accuse d’être entré dans la salle du collége électoral avec mes gendarmes, et d’avoir, par là, provoqué une rixe, etc. L’honorable député regrettera, sans doute, d’avoir admis un fait entièrement controuvé, et que la malveillance seule a pu lui donner comme réel. Il est de notoriété publique que, dans une proclamation antérieure aux élections, j’avais déclaré que la force armée n’interviendrait, en aucune manière, dans les opérations électorales : la gendarmerie, stationnée en dehors de l’église où se faisaient les élections, n’avait d’autre mission que de veiller à la tranquillité extérieure. L’ochlogogie du 4/16 août ne me fit pas départir de mes principes, et l’on sait que j’ordonnai la rentrée dans ses quartiers d’une compagnie d’infanterie que le commandant de la place, par mesure d’ordre public, avait cru devoir diriger sur le lieu de l’émeute, où je me portai moi-même en effet, mais sans escorte, et dans des intentions conciliatrices, que les perturbateurs rendirent vaines. La scène des troubles se passait en dehors du local des élections, les opérations de la journée avaient été closes ; je n’ai donc pu entrer, avec mes gendarmes, dans la salle du collige électoral. Et comme, je le pense, j’ai suffisamment prouvé que je ne songeai jamais à faire usage de la troupe que dans l’intérêt dit-roi et de la patrie, inséparables à mes yeux, il serait donc injuste de m’imputer la pensée d’avoir voulu fin faire l’instrument d’une élection personnelle. »