La Grande Révolution/VII

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P.-V. Stock (p. 47-60).

VII

LE SOULÈVEMENT DES CAMPAGNES
DANS LES PREMIERS MOIS DE 1789


Rien ne serait plus faux que d’imaginer ou de représenter la France comme une nation de héros à la veille de 1789, et Quinet eut parfaitement raison de détruire cette légende qu’on avait essayé de propager. Il est évident que si l’on réunit sur un petit nombre de pages les quelques faits, très peu nombreux d’ailleurs, de résistance ouverte à l’ancien régime de la part de la bourgeoisie, — comme par exemple, la résistance d’Epresmenil, — on peut tracer un tableau assez impressionnant. Mais ce qui frappe surtout lorsqu’on envisage toute la France, c’est l’absence de protestations sérieuses, d’affirmation de l’individu, — la servilité même de la bourgeoisie, j’ose le dire. « Personne ne se fait connaître », dit justement Quinet. On n’a même pas l’occasion de se connaître soi-même (La Révolution, édition de 1869, t. I, p. 15) Et il demande : Que faisaient Barnave, Thouret, Sieyès, Vergniaud, Guadet, Roland, Danton, Robespierre et tant d’autres, qui vont devenir bientôt des héros de la Révolution ?

Dans les provinces, dans les villes, c’était le mutisme, le silence. Il fallut que le pouvoir central appelât les hommes à voter et à dire hautement ce qu’ils disaient tout bas, pour que le Tiers-État rédigeât ses fameux cahiers. Et encore ! si dans certains cahiers nous trouvons des mots audacieux de révolte — que de soumission, que de timidité dans le grand nombre, quelle modicité des demandes ! Car, après avoir demandé le droit de porter des armes et quelques garanties judiciaires contre l’arbitraire des arrestations, c’est surtout un peu plus de liberté dans les affaires municipales que demandent les cahiers du Tiers[1]. Ce n’est que plus tard, lorsque les députés du Tiers se verront soutenus par le peuple de Paris et que la révolte paysanne aura commencé à gronder, qu’ils s’enhardiront dans leur attitude vis-à-vis de la Cour.

Heureusement, le peuple se met en révolte, partout, depuis les mouvements provoqués par les parlements pendant l’été et l’automne de 1788, et la vague monte jusqu’au grand soulèvement des villages en juillet et août 1789.

Nous avons déjà dit que la situation des paysans et du peuple dans les villes était telle qu’il suffisait d’une seule mauvaise récolte pour amener une hausse épouvantable des prix du pain dans les villes et la famine dans les villages. Les paysans n’étaient plus des serfs, le servage ayant été aboli en France depuis longtemps, du moins dans les propriétés privées. Depuis que Louis XVI l’avait aboli dans les domaines royaux (en 1779), il ne restait plus, en 1788, que 80.000 mainmortables dans le Jura et tout au plus 1.500.000 dans toute la France — peut-être moins d’un million ; et même ces mainmortables n’étaient pas des serfs dans le sens strict du mot. Quant à la grande masse des paysans français, ils avaient depuis longtemps cessé d’être serfs. Mais ils continuaient à payer, en argent et en travail, — en corvées entre autres, — pour leur liberté personnelle. Ces redevances étaient extrêmement lourdes et variées, mais elles n’étaient pas arbitraires : elles étaient censées représenter des paiements pour le droit de possession de la terre, — soit collectif dans la commune, soit privé, soit enfin en fermage ; et chaque terre avait ses redevances, aussi variées que nombreuses, consignées avec soin dans les terriers.

En outre, le droit de justice seigneuriale avait été maintenu. Sur une quantité de terres, le seigneur restait juge, ou bien c’était lui qui nommait les juges ; et en vertu de cette prérogative ancienne, il prélevait toutes sortes de droits personnels sur ses ex-serfs[2]. Lorsqu’une vieille femme léguait à sa fille un ou deux arbres et quelques vieilles hardes (par exemple, « ma jupe noire, ouatée » — j’ai vu de ces legs), « le noble et généreux seigneur » ou « la noble et généreuse dame du château » prélevait tant et tant sur ce legs. Le paysan payait de même pour le droit de mariage, de baptême et d’enterrement ; il payait aussi sur chaque vente et achat qu’il opérait, et son droit de vendre ses récoltes ou son vin était limité : il ne fallait pas vendre avant le seigneur. Enfin, toute sorte de péages, — pour l’usage du moulin, du pressoir, du four banal, du lavoir, de telle route, de tel gué, s’étaient conservés depuis les temps du servage, ainsi que des redevances en noisettes, champignons, toile, fil, considérées autrefois comme dons « de joyeux avènemen t».

Quant aux corvées obligatoires, elles variaient à l’infini : travaux dans les champs du seigneur, travaux dans ses parcs, ses jardins, travaux pour satisfaire toute sorte de fantaisies… Dans quelques villages il y avait même l’obligation de battre l’étang pendant la nuit, afin que les grenouilles n’empêchent pas le seigneur de dormir.

Personnellement l’homme s’était affranchi ; mais tout ce tissu de redevances et d’exactions qui s’était constitué peu à peu, par la ruse des seigneurs et de leurs intendants, pendant les siècles que le servage avait duré, – tout ce tissu continuait à envelopper le paysan. En plus de cela, l’État était là avec ses impôts, ses tailles, ses vingtièmes, ses corvées toujours grandissantes ; et l’État, tout comme l’intendant du seigneur, était toujours en train d’exercer son imagination pour trouver quelque nouveau prétexte et quelque nouvelle forme d’imposition.

Il est vrai que, depuis les réformes de Turgot, les paysans avaient cessé de payer certaines taxes féodales, et quelques gouverneurs de province se refusaient même à recourir à la force pour lever certaines redevances qu’ils considéraient comme des exactions nuisibles. Mais les grosses redevances féodales, rattachées à la terre, devaient être payées en entier ; et elles devenaient d’autant plus lourdes que les impôts de l’État et de la province, qui s’y ajoutaient, allaient toujours en croissant. Aussi n’y a-t-il pas un mot d’exagération dans les sombres tableaux de la vie des villages que nous donne chaque historien de la Révolution. Mais il n’y a pas non plus d’exagération quand on nous dit que dans chaque village il y avait quelques paysans qui se créaient une certaine prospérité, et que ceux-ci étaient surtout désireux de secouer toutes les obligations féodales et de conquérir les libertés individuelles. Les deux types représentés par Erckmann-Chatrian dans l’Histoire d’un paysan — celui du bourgeois du village et celui du paysan écrasé sous le fardeau de la misère — sont vrais. Ils existaient tous les deux. Le premier donna la force politique au Tiers-État ; tandis que les bandes d’insurgés qui dès l’hiver de 1788-1789 commencèrent à forcer les nobles à renoncer aux obligations féodales inscrites dans les terriers, se recrutaient parmi les miséreux des villages qui n’avaient qu’une cabane en terre battue pour logis, et des châtaignes ou le glanage pour nourriture.

La même remarque s’applique aux villes. Les droits féodaux s’étendaient sur les villes, aussi bien que sur les villages ; les classes pauvres des villes étaient aussi écrasées de redevances féodales que les paysans. Le droit de justice seigneuriale restait en pleine vigueur dans beaucoup d’agglomérations urbaines, et les cabanes des artisans et des manouvriers payaient les mêmes droits, en cas de vente ou d’héritage, que les maisons des paysans. Plusieurs villes payaient même au tribut perpétuel comme rachat de leur soumission féodale d’autrefois. En outre, la plupart des villes payaient au roi le don gratuit pour le maintien d’une ombre d’indépendance municipale, et le fardeau des impôts pesait surtout sur les classes pauvres. Si l’on y ajoute les lourds impôts royaux, les contributions provinciales et les corvées, la gabelle, etc., ainsi que l’arbitraire des fonctionnaires, les lourdes dépenses à subir dans les tribunaux, et l’impossibilité pour un simple roturier d’obtenir justice contre un noble, ou même un riche bourgeois, et si l’on pense à toutes sortes d’oppressions, d’insultes et de mortifications que l’artisan devait subir, on pourra se faire une idée de l’état des classes pauvres à la veille de 1789.

Eh bien ! c’est des classes pauvres que vint cette révolte des villes et des villages, qui donna aux représentants du Tiers dans les États généraux la hardiesse de résister au roi et de se déclarer Assemblée constituante.

La sécheresse avait fait manquer la récolte de 1788, et l’hiver était très rigoureux. Certes, il y avait eu auparavant des hivers presque aussi rigoureux, des récoltes tout aussi mauvaises, et il y avait eu aussi des émeutes populaires. Chaque année, il y avait disette dans quelque partie de la France. Et souvent elle s’étendait sur un quart ou un tiers du royaume. Mais cette fois-ci, l’espoir avait été réveillé par les événements précédents : les assemblées provinciales, les réunions de notables, les insurrections à propos des parlements dans les villes, qui se répandaient aussi (nous l’avons vu, du moins, pour la Bretagne) dans les villages. Et les soulèvements de 1789 prirent bientôt une extension et une tournure menaçantes.

Je tiens du professeur Karéeff, qui a étudié l’effet de la Grande Révolution sur les paysans français, qu’il y a aux Archives nationales de fortes liasses ayant trait aux insurrections des paysans qui précédèrent la prise de la Bastille[3].

De mon côté, n’ayant jamais pu étudier les archives en France, mais ayant consulté nombre d’histoires provinciales de cette époque[4], j’étais arrivé déjà dans mes travaux antérieurs[5] à la conclusion qu’une quantité d’émeutes avaient éclaté dans les villages dès janvier 1789, et même dès décembre 1788. Dans certaines provinces, la situation était terrible à cause de la disette, et partout un esprit de révolte, peu connu jusqu’alors, s’emparait des populations. Au printemps, les révoltes devinrent de plus en plus fréquentes, en Poitou, Bretagne, Touraine, Orléanais, Normandie, Île-de-France, Picardie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Nivernais, Auvergne, Languedoc et Provence.

Presque toutes ces émeutes avaient le même caractère. Les paysans, armés de couteaux, de faux, de gourdins, accouraient en ville ; ils forçaient les laboureurs et les fermiers qui avaient apporté des grains au marché à les vendre à un certain prix « honnête » (par exemple, 3 livres le boisseau) ; ou bien, ils allaient cherché le blé chez les marchands de blé, et « se le partageaient à prix réduit », en promettant de le payer dès que la prochaine récolte serait faite ; ailleurs ils obligeaient le seigneur à renoncer pendant deux mois à son droit sur les farines ; ou bien ils forçaient la municipalité à taxer le pain, et quelquefois « à augmenter de quatre sous la journée de travail ». Là où la famine était plus terrible, les ouvriers de la ville (à Thiers, par exemple) allaient ramasser du blé dans les campagnes. Souvent, on forçait les greniers des communautés religieuses, des négociants-accapareurs, ou des particuliers, et on fournissait de la farine aux boulangers. En outre, on vit déjà se former ces bandes, composées de paysans, de bûcherons, quelquefois aussi de contrebandiers, qui allaient de village en village, saisissant les blés, et qui peu à peu commencèrent aussi à brûler les terriers et à obliger les seigneurs à abdiquer leurs droits féodaux, — ces bandes qui donnèrent en juillet 1789 à la bourgeoisie le prétexte d’armer ses milices.

Dès janvier on entendait aussi dans ces émeutes le cri de Vive la Liberté ! et dès janvier, mais encore plus nettement dès le mois de mars, on vit les paysans refuser, par-ci, par-là, de payer les dîmes et les redevances féodales, ou bien même les impôts. Outre les trois provinces de Bretagne, d’Alsace et de Dauphiné (citées par Taine), on trouve trace de pareils mouvements presque dans toute la partie orientale de la France.

Dans le midi, à Agde, lors de l’émeute des 19, 20 et 21 avril, « le peuple s’est follement persuadé qu’il était tout », disent le maire et les consuls, « et qu’il pouvait tout, vu la prétendue volonté du roi sur l’égalité des rangs ». Le peuple menaçait la ville d’un pillage général, si l’on ne baissait pas le prix de toutes les provisions et si l’on ne supprimait pas le droit de la province sur le vin, le poisson et la viande ; de plus, — et ici on voit déjà le bon sens communaliste des masses populaires en France, — « ils veulent nommer des consuls, partie de leur classe » — et ces demandes sont accordées aux révoltés. Trois jours après le peuple exigeait que le droit de mouture fût réduit de moitié, et ce fut aussitôt accordé[6].

Cette insurrection, c’est l’image de cent autres. Le pain était le motif premier du mouvement. Mais bientôt, il s’y joignait des réclamations dans le domaine où les conditions économiques et l’organisation politique se touchent, — le domaine dans lequel le mouvement populaire procède toujours avec le plus d’assurance et obtient des résultats immédiats.

En Provence, toujours en mars et en avril 1789, plus de quarante bourgades et villes, dont Aix, Marseille et Toulon, abolirent l’impôt sur la farine, et un peu partout la foule saccagea les maisons des fonctionnaires préposés à lever les impôts sur la farine, les cuirs, les boucheries, etc. Les prix des vivres furent réduits et tous les vivres furent taxés ; et quand les messieurs de la haute bourgeoisie protestèrent, la foule se mit à les lapider ; ou bien on creusa sous leurs yeux la fosse qui servirait à les enterrer — quelquefois on apporta même d’avance le cercueil pour mieux impressionner les réfractaires, qui s’empressaient évidemment de céder. Tout se passa alors (avril 1789) sans la moindre effusion de sang. C’est « une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et aux propriétés », disent les rapports des intendants et des municipaux ; « le peuple continue de déclarer qu’il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes. »[7]

Dès lors, c’est-à-dire dès avril, les paysans commencèrent à piller les châteaux et à forcer les seigneurs à abdiquer leurs droits. À Peinier, ils obligeaient le seigneur « à passer un acte par lequel il renonçait à ses droits seigneuriaux de toute espèce » (lettre aux Archives) ; à Riez ils voulaient que l’évêque brûlât ses archives. À Hyères et ailleurs ils brûlaient les vieux papiers concernant les droits féodaux ou les impôts. Bref, en Provence nous voyons déjà dès le mois d’avril, le commencement de la grande révolte des paysans qui forcera la noblesse et le clergé à faire leurs premières concessions au 4 août 1789.

On saisit facilement l’influence que ces émeutes et cette fermentation exercèrent sur les élections de l’Assemblée nationale. Chassin (Génie de la Révolution) dit qu’en quelques endroits la noblesse eut une grande influence sur les élections, et que, dans ces localités, les électeurs paysans n’osèrent se plaindre de rien. Ailleurs, notamment à Rennes, la noblesse profita même des séances des États généraux de la Bretagne ( fin décembre 1788 et janvier 1789) pour tâcher d’ameuter le peuple affamé contre les bourgeois. Mais, que pouvaient ces dernières convulsions de la noblesse contre la vague populaire qui montait ? Le peuple voyait qu’entre les mains de la noblesse et du clergé, plus de la moitié des terres restaient incultes, et il comprenait, mieux que si les statisticiens le lui avaient démontré, que tant que le paysan ne s’emparerait pas de ces terres pour les cultiver, la famine resterait en permanence.

Le besoin même de vivre soulevait le paysan contre les accapareurs du sol. Pendant l’hiver de 1788-89, dit Chassin, il ne se passait pas un jour dans le Jura sans que les convois de blé ne fussent pillés (p. 162). Les militaires en haut lieu ne demandaient qu’à « sévir » contre le peuple ; mais les tribunaux refusaient de condamner et même de juger les affamés révoltés. Les officiers refusaient de tirer sur le peuple. La noblesse s’empressait d’ouvrir ses greniers : on craignait de voir brûler les châteaux (c’était au commencement d’avril 1789). — Partout, dit Chassin (p. 163), des émeutes semblables éclataient, dans le Nord et le Midi, dans l’Ouest et dans l’Est.

Les élections vinrent apporter beaucoup d’animation et réveillèrent beaucoup d’espérances dans les villages. Partout, le seigneur exerçait une grande influence ; mais dès qu’il se trouvait dans le village quelque bourgeois, médecin ou avocat, qui avait lu du Voltaire, ou même la brochure de Sieyès ; dès qu’il y avait quelque tisserand ou maçon qui savait lire et écrire, ne fût-ce qu’en caractères d’impression — tout changeait ; les paysans s’empressaient de coucher leurs doléances sur le papier. Il est vrai que pour la plupart leurs plaintes se bornaient à des choses d’ordre secondaire ; mais presque partout on voit percer (comme dans le soulèvement des paysans allemands de 1525) cette idée que les seigneurs doivent prouver leurs droits aux exactions féodales[8].

Une fois leurs cahiers présentés, les paysans patientaient. Mais aussi les lenteurs des États généraux et de l’Assemblée nationale les mettaient en colère, et dès que ce terrible hiver de 1788-89 fut terminé, dès que le soleil revint et avec lui l’espoir d’une récolte prochaine, les émeutes recommencèrent, surtout après les travaux du printemps.

Évidemment, la bourgeoisie intellectuelle profita des élections pour propager les idées de la Révolution. Un « Club Constitutionnel » fut formé, et ses nombreuses ramifications se répandirent dans les villes, même les plus petites. L’indifférence qui frappa tellement Arthur Young dans les villes de l’Est existait sans doute ; mais dans d’autres provinces la bourgeoisie tira tout le profit voulu de l’agitation électorale. On voit même comment les événements qui eurent lieu en juin à Versailles, dans l’Assemblée nationale, furent préparés déjà depuis plusieurs mois dans les provinces. Ainsi, dans le Dauphiné, l’union des trois ordres et le vote par tête furent acceptés dès le mois d’août 1788 par les États de la province sous la pression des insurrections locales.

Cependant il ne faut pas croire que les bourgeois qui se firent remarquer pendant les élections eussent été le moins du monde révolutionnaires. C’étaient des modérés, de « pacifiques insurgés », comme dit Chassin. En fait de mesures révolutionnaires, c’est plutôt le peuple qui en parle, puisqu’il se forme des sociétés secrètes parmi les paysans, et que des inconnus font appel au peuple pour ne plus payer d’impôts et les faire payer par les nobles. Ou bien, on annonce que les nobles ont déjà accepté de payer tous les impôts, mais que ce n’est qu’une ruse de leur part. « Le peuple de Genève s’est affranchi en un jour… Tremblez, vous, nobles ! » On voit aussi des brochures adressées aux paysans et secrètement répandues (par exemple, l’Avis aux habitants des campagnes, répandu à Chartres). Bref, l’agitation dans les campagnes était telle, dit Chassin, — et il a certainement, mieux que tout autre, étudié cet aspect de la Révolution, — l’agitation était telle, qu’alors même que Paris eût été vaincu le 14 juillet, il n’était plus possible de retourner les campagnes dans l’état où elles avaient été en janvier 1789. Il eût fallu faire la conquête de chaque village séparément. Dès le mois de mars personne ne payait plus les redevances (p. 167 et suivantes).

On comprend l’importance de cette fermentation profonde dans les campagnes. Si la bourgeoisie instruite profite des conflits de la Cour et des parlements pour réveiller l’agitation politique ; si elle travaille activement à semer le mécontentement, c’est toujours l’insurrection paysanne, gagnant aussi les villes, qui fait le vrai fond de la Révolution ; elle qui inspire aux députés du Tiers la résolution qu’ils vont bientôt exprimer à Versailles, — de réformer tout le régime gouvernemental de la France et de commencer une révolution profonde dans la distribution des richesses.

Sans le soulèvement des paysans qui commença en hiver et alla, avec ses flux et reflux, jusqu’en 1793, le renversement du despotisme royal n’aurait jamais été accompli si complètement ; jamais il n’aurait été accompagné d’un si profond changement politique, économique et social. La France aurait bien eu un parlement, comme la Prusse en eut un, pour rire, en 1848, — mais cette innovation n’aurait pas pris le caractère d’une révolution : elle serait restée superficielle, comme elle le fut après 1848 dans les États allemands.


  1. En fait de demandes qui exciteront plus tard la fureur des propriétaires, il est bon de noter celles-ci : la taxe sur le pain et la viande, à établir d’après les prix moyens, est demandée par Lyon, Troyes, Paris et Châlons. Rennes demande que « le salaire soit réglé périodiquement sur l’étendue du besoin des journaliers », et plusieurs villes demandent qu’on assure du travail à tous les pauvres valides. Quant aux royalistes-constitutionnalistes — et ils étaient nombreux — on voit par le projet du « Cahier général », analysé par Chassin (Les élections et les cahiers de Paris en 1789, t. III, 1889, p. 185) qu’ils voulaient limiter les délibérations des États généraux à la question des finances et à des économies sur les frais de la maison du roi et des princes.
  2. Dans une excellente brochure, Les fléaux de l’agriculture, ouvrage pour servir à l’appui des cahiers de Doléances des Campagnes, par D…, 10 avril 1789, on trouve cet exposé des causes qui empêchaient l’agriculture de se développer, — notamment les impôts immenses, les dîmes « solites » et « insolites », toujours croissantes, les excès du gibier par abus de privilèges de chasse, et les vexations et abus des justices seigneuriales. On y voit que « c’est par le moyen des justices attachées aux fiefs, que les seigneurs se sont rendus despotes, et tiennent les habitants des campagnes dans les chaînes de l’esclavage » (p.95)
  3. On sait aujourd’hui que Taine, qui avait étudié les rapports des intendants sur ces insurrections, n’a consulté que 26 cartons de Rapports sur 1770 (Aulard, Taine, historien de la Révolution Française, 1907)
  4. Le Jura par Sommier, le Languedoc par Vic et Vaissete, Castres par Combes, la Bretagne par Du Châtelier, la Franche-Comté par Clerc, l’Auvergne par Dulaure, le Berry par Reynal, le Limousin par Leymarie, l’Alsace par Strobel, etc.
  5. La Grande Révolution, brochure, Paris, 1890 ; The Great French Revolution and its Lesson, article anniversaire dans la revue anglaise Nineteenth Century, juin 1889. Articles sur la Révolution dans La Révolte de 1899.
  6. Taine, II, 22, 23.
  7. Lettres dans les Archives Nationales, H, 1453, citées par Taine, t. II, p. 24.
  8. Doniol, La Révolution française et la féodalité.