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La Guerre de Bhotan, un épisode de la conquête de l’Inde en 1865

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La Guerre de Bhotan, un épisode de la conquête de l’Inde en 1865
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 63 (p. 176-198).
LA
GUERRE DU BHOTAN
UN EPISODE DE LA CONQUETE DE L'INDE

I. Bhotan and the story of the Dooar war, by Surgeon Rennie, London 1866.
II. Papers relating to Bhotan, feb. 1865.


I

Lorsqu’on envisage l’immense étendue que la domination anglaise dans l’Inde a su acquérir en moins d’un siècle, on se fait aisément illusion sur la nature des circonstances qui ont motivé tant d’annexions successives. Vues de loin et en gros, les extensions du territoire britannique sembleraient être le produit d’une politique envahissante qui fait naître les occasions de guerre et se hâte d’en profiter. On croirait volontiers que le renversement de toutes les royautés indigènes, d’abord à l’intérieur de la péninsule, puis sur les frontières du nord-est et du nord-ouest, est une œuvre de propos délibéré et la suite d’un plan préconçu, dont l’objet final sera la création d’un empire sans limites. Je ne sais même si, dans une pensée de jalousie chagrine contre l’Angleterre, quelques esprits ne souhaitent pas beaucoup de succès aux Russes, qui s’avancent aussi sur l’Asie centrale, et paraissent seuls en mesure de marquer un terme aux empiétemens du gouvernement anglais en cette partie du monde.

A la considérer par le détail, la politique anglaise est cependant tout autre, au moins en ces dernières années. On a pu contester quelquefois les efforts en apparence sincères que le gouvernement de l’Inde a faits pour reconstituer des états indépendans sur ses frontières. Entre les provinces de l’Hindoustan soumises d’une façon directe à la domination britannique et les contrées presque inconnues qui s’étendent au-delà de l’Indus et des monts Himalaya, il était pourtant d’une sagesse évidente de créer des royautés indigènes qui fussent comme une barrière contre les barbares. On raffermissait donc sur leur trône ; les princes natifs, on les laissait prendre à leur service des officiers européens qui pussent reconstituer leur armée, rétablir quelque ordre en leurs finances et leur administration. On mettait auprès d’eux un résident, sorte de maire du palais qui devait éclairer de ses conseils le gouvernement local ; mais on avait compté sans la mollesse ou l’incurie des dynasties indigènes. Peu à peu, par des transitions insensibles, le résident réunissait entre ses mains tous les pouvoirs de l’état, sous le prétexte assez justifié de défendre le pays contre l’anarchie ; puis, poussé par les vœux plus ou moins bien constatés des populations, on profitait d’un changement de règne, d’une régence faible, pour annexer définitivement le royaume dont on avait assumé déjà le gouvernement. C’est là l’histoire du Pendjab et du royaume d’Oude, à ne parler que des acquisitions les plus notables parmi les plus récentes. L’histoire du Bhotan sera différente, mais aboutira au même résultat. Il n’y a de changé que l’état social et le caractère des populations avec lesquelles les Anglais se trouvent en contact. Vers l’ouest, ils rencontraient des nations musulmanes mêlées de sang arabe, mais dont la bravoure originelle est un peu amortie par le climat et dont la civilisation assez avancée s’est déjà façonnée aux gouvernemens despotiques ; à l’est, ils trouvent des peuples thibétains ou mongols, cauteleux, rusés, belliqueux néanmoins, indépendans et dans un état social voisin de l’anarchie.

A ce point de vue général, les origines de la querelle actuelle de l’Angleterre avec le Bhotan et les péripéties de la guerre qui se poursuit au pied de l’Himalaya présentent peut-être un intérêt plus étendu qu’on ne le soupçonnerait au premier abord, à n’en juger que par l’importance de ce pays presque inconnu. A peine sait-on où est situé le Bhotan ; encore moins connaît-on ce qui se passe dans ses montagnes. Il y a là cependant un peuple dont les instincts sauvages luttent contre les envahissemens de la civilisation qui va l’absorber. On verra aussi dans cette histoire à quel point le gouvernement de l’Inde est parfois tolérant envers ses barbares voisins, combien peu l’esprit militaire a de part en ses résolutions, à quels échecs l’amour-propre britannique est exposé dans ces contrées lointaines, quelles hésitations enfin retardent une annexion reconnue indispensable. Il semble, en vérité, que l’Angleterre se croie obligée à temporiser longtemps afin qu’il soit bien reconnu qu’elle n’annexe plus à son vaste empire un pays nouveau avant que la nécessité en soit dix fois démontrée.

Le voyageur qui s’éloigne de Calcutta en s’avançant vers le nord parcourt en quelques heures, grâce au chemin de fer, les 350 kilomètres qui séparent cette ville des rives du Gange. Il est alors à moitié chemin de l’Himalaya, dont, par un beau jour, après une pluie abondante qui aura purifié l’atmosphère, il apercevra, dans le lointain, les pics neigeux se profilant avec une teinte légère sur le fond de l’horizon. Il paraîtra peut-être extraordinaire que des montagnes puissent être vues de si loin ; on se rappellera que les montagnes en face desquelles nous sommes placés forment un massif d’une étendue merveilleuse, et qu’il y a dans cette chaîne les pics les plus hauts du monde, entre autres le mont Everest et le Kenchinjunga, dont l’altitude dépasse 8,500 mètres. Au-delà du Gange, il n’y a plus de voies de communication rapides, et le voyage se fait à petites journées. Dans la vaste plaine qu’on traverse, il existe à peine quelques établissemens européens, pas de grandes villes, et seulement des villages d’une malpropreté repoussante ; mais tous les 30 ou 40 kilomètres se trouve un bungalow, sorte de caravansérail créé par le gouvernement au bord de la route pour la commodité des militaires et fonctionnaires civils qui voyagent isolément. Chaque passant a le droit de réclamer asile pour vingt-quatre heures dans l’une des chambres de cet établissement, le gardien indigène lui procure même les alimens que le pays peu fournir ; mais le bungalow est d’ordinaire mal approvisionné, ce qui n’est pas étonnant, s’il est vrai, ainsi qu’on le raconte, que certains voyageurs aient l’habitude de battre, en guise de paiement, le timide et pacifique Hindou auquel ils ont affaire. Après dix ou douze jours de marche, on arrive, sur les bords du Mahanuddy, à une bande étroite de terrain, le Terai, qui est couverte d’épais buissons (jungles) et renommée par son insalubrité. En fait, les Européens n’y peuvent séjourner ; quelquefois même ils sont pris par la fièvre rien qu’à la traverser, comme il arriva à lady Canning, qui y contracta la maladie dont elle mourut. Enfin on est au pied des montagnes ; les pentes en sont si raides et la route est encore si imparfaite, que les voitures ne peuvent aller plus loin. Les bagages ne sont convoyés qu’à dos d’homme. Ces transports sont faits par des coulies, robustes montagnards qui enlèvent des poids énormes et remontent avec leur charge sans fléchir par les sentiers les plus escarpés. C’est aussi au pied des montagnes que commence la culture du thé, qui a reçu beaucoup de développement en ces dernières années. A mesure que l’on s’élève, on sent que la température se modifie. Au lieu d’être brûlante comme dans les plaines du Bengale, l’atmosphère devient tempérée ; après quelques heures d’ascension, on se croirait presque transporté sous le climat d’Europe. A la troisième étape, après l’entrée dans la montagne, on arrive à Darjeeling, petite ville de création récente, située à plus de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

En 1828, le capitaine Lloyd, devenu depuis général, et le résident du Népaul, M. Malda, étaient occupés à régler des questions de frontières entre le Népaul et le petit état voisin de Sikim, lorsqu’ils eurent occasion de visiter la chaîne de montagnes qui était devant eux. En passant sur le lieu où se trouve maintenant Darjeeling, ils se dirent que cet endroit convenait à merveille pour l’établissement d’une station de convalescence, d’un sanitarium où les serviteurs de la compagnie des Indes iraient se remettre en quelques mois des fatigues et des maladies causées par un séjour prolongé sous le climat tropical du Bengale. Au sommet de la montagne, on voyait les ruines d’un monastère de lamas, ça et là des huttes, mais peu d’habitans. En somme, le pays était sans importance, et le rajah de Sikim consentit à le céder à la compagnie moyennant une redevance annuelle de 3,000 roupies. Le capitaine Lloyd eut mission de créer en 1835 l’établissement hospitalier dont il avait donné l’idée. Il y fut remplacé quatre ans plus tard par le docteur Campbell, qui, dans une longue et habile administration de vingt-deux années, développa les élémens de succès de ce petit centre de population. Les routes furent améliorées ; on fit des ponts sur les torrens, on bâtit une église, un bazar, et d’autres édifices publics à Darjeeling même, — un hôpital pour deux cents soldats à deux ou trois cents mètres plus haut, — et presqu’à la cime de la montagne, presque dans les nuages, à Senchal, des casernes pour la garnison. L’établissement s’agrandit d’ailleurs de lui-même. Des Européens vinrent y fixer leur résidence et construisirent aux environs une foule de petites maisons qu’ils louent aujourd’hui encore toutes meublées aux officiers et employés civils qui s’y rendent en convalescence pour rétablir leur santé. On n’ignore pas à quel point l’élévation au-dessus du niveau de la mer modifie le climat. Il n’y a en réalité dans toute l’Europe aucun point habité qui soit aussi élevé que Darjeeling, sauf l’hospice du Grand-Saint-Bernard, qui est bloqué par les neiges pendant une grande partie de l’année. Ce n’est qu’entre les tropiques, dans les grands massifs montagneux du Mexique et de l’Amérique centrale, que l’on rencontre des villes et des villages à une altitude égales, souvent même supérieure.

Lorsqu’on est sur la montagne de Darjeeling et gue l’on tourne le dos aux plaines du Bengale, la vue s’étend à gauche sur l’état indépendant de Népaul, adossé à la partie la plus élevée de la chaîne, — en face sur le petit état de Sikim, qui est à cheval sur les montagnes, car l’autorité du rajah s’exerce aussi sur une partie du Thibet, — enfin à droite sur un pays encore montueux, mais un peu moins élevé, dont les horizons s’étagent les uns au-dessus des autres à perte de vue. C’est le Bhotan, contrée d’un accès difficile, longue, mais étroite, qui s’avance avec une largeur moyenne de 150 kilomètres sur 350 kilomètres de long entre la crête de l’Himalaya, qui la sépare au nord du Thibet, et la vallée de l’Assam, où les derniers contres-forts de la chaîne viennent s’étaler à peu de distance des bords du Burhampooter. D’après les traditions locales, ce pays fut occupé, il y a deux cents ans environ, par une colonie venue du Thibet qui y a laissé des traces de son origine, car les édifices conservent encore le type bien connu de l’architecture thibétaine et chinoise ; mais peu à peu, soit que la contrée fût trop pauvre, soit que les communications fussent trop difficiles, les Bhotanèses n’eurent plus que de rares relations avec la mère-patrie. Au besoin ils en reçoivent encore des secours, comme il arriva, paraît-il, pendant la guerre même de 1865. Ils sont bouddhistes, et, en cette qualité, sont soumis à la suprématie religieuse du grand-lama ; ils professent même un certain respect pour les autorités chinoises qui résident à Lassa, capitale du Thibet. Au fond, les Bhotanèses sont des hommes violens, indisciplinés, à demi sauvages, ayant néanmoins dans le caractère quelque chose de la duplicité chinoise. Ils se reconnaissent débiteurs d’un tribut annuel envers le grand-lama, et lui envoient en conséquence chaque année un contingent de soie et de riz ; mais, comme la remise de ce tribut était pour les individus qui en étaient chargés une occasion de rapines et de déprédations, les autorités thibétaines ont interdit l’entrée du territoire à leurs feudataires ou ne veulent plus les recevoir que désarmés. Bien plus, les marchands du Thibet évitent de traverser le Bhotan, où ils craignent d’être dévalisés. En dépit d’une commune origine, les Bhotanèses ne reconnaissent donc plus à leurs voisins d’outre-monts qu’une suzeraineté nominale.

Au reste, ces rudes habitans des montagnes ne sont pas en meilleures relations avec leurs voisins de la plaine qui les limite au sud. Les communications entre l’Assam et le Bhotan ont lieu par des défilés en chacun desquels est un petit fort qui sert d’asile et de refuge aux maraudeurs. Dans le langage local, ces défilés se nomment dooars, et le nom en a été par la suite étendu aux parties de la plaine que ces forts dominent, en sorte que ce qu’on connaît maintenant sous le nom de Dooars est une langue de terre de vingt à quarante kilomètres de large et située au débouché immédiat des montagnes. C’est un territoire riche et fertile, très peuplé, quoique malsain. Les incursions des Bhotanèses dans cette région et les déprédations qu’ils exerçaient contre leurs voisins, Bengalis et Assamites, ont été, on va le voir, l’origine de la guerre qui se continue encore.

Avant d’aller plus loin, il est utile de dire ce qu’est le gouvernement intérieur du Bhotan. Par une coïncidence remarquable, on y retrouve la même dualité de pouvoirs qu’au Japon, à savoir un chef religieux, le dhurma rajah, et un chef temporel, le deb rajah. Le premier est supposé immortel ; autrement dit, dès qu’il meurt, il s’incarne, en vertu d’une métempsycose toute spéciale, en la personne d’un enfant nouveau-né. Il en résulte que ce souverain est presque toujours à l’état d’enfance et par conséquent dépourvu d’aucun pouvoir réel. Quant au deb, il est élu par un conseil composé des ministres et des principaux chefs du pays, et se trouve dans la dépendance de ceux qui l’ont proclamé. Au-dessous d’eux se tiennent deux penlows ou gouverneurs, l’un, le paro penlow, pour le Bhotan occidental, et l’autre, le tongso penlow, pour le Bhotan oriental. Au degré inférieur de la hiérarchie sont les jungpens ou commandans des forts. En réalité, le gouvernement effectif est exercé par les deux penlows ou plus exactement par celui des deux qui est le plus puissant. Ces chefs débutent en général par être simples soldats. Lorsqu’un homme, après avoir franchi d’un pas rapide les grades subalternes, exerce un certain ascendant sur son entourage, il tente une petite révolution au profit de son ambition. S’il réussit, il prend la place de penlow qu’il ambitionne, nomme un deb de sa façon, donne les commandemens inférieurs à ses partisans. Il règne alors jusqu’à ce qu’une autre révolution vienne le jeter à bas. Aussi l’on s’accorde à dire que dans ce pays il y a pour chaque emploi au moins deux titulaires, celui qui est en fonction et celui qui n’y est plus. Il est clair en somme que l’état véritable de la contrée est l’anarchie. Au fond, l’autorité du dhurma rajah et du deb rajah, ainsi que celle des penlows, ne s’étend pas loin. La contrée est divisée, principalement sur les frontières, entre une foule de petits chefs locaux qui sont maîtres dans leur forteresse, et ne tiennent compte des ordres du pouvoir central que juste autant qu’il leur convient de le faire. Il n’y a dans le Bhotan aucun homme qui puisse faire sentir son autorité au loin, et qui ait même la certitude de conserver son pouvoir pendant le laps d’une année. Du reste, il n’y a ni lois ni même d’usages qui en tiennent lieu. Celui qui commande exerce pour le moment à sa guise les droits de haute et de basse justice. Lorsque les Anglais voulaient obtenir satisfaction pour quelqu’une de ces violences que les gens de la montagne commettaient aux dépens de leurs sujets hindous, ils ne s’adressaient jamais qu’à un chef qui s’en était rendu coupable lui-même ou qui était impuissant à corriger les vrais coupables. Peut-être la vérité sur l’état intérieur du pays leur fut-elle cachée pendant longtemps par le caractère singulièrement dissimulé et les réponses évasives des gens auxquels ils avaient affaire. Autrement on ne comprendrait guère qu’ils eussent poursuivi avec insistance l’idée de conclure un traité avec de tels voisins et d’obtenir le redressement des offenses commises par une voie qui ne fût pas celle d’une répression énergique. L’histoire des relations entre les Bhotanèses et le gouvernement de l’Inde fera voir combien la diplomatie a été impuissante avec ces peuplades turbulentes. On reconnaîtra aussi que la guerre qui a éclaté en 1865 eût été tout autant justifiée quelques années plus tôt.


II

La compagnie des Indes n’eut longtemps aucun rapport avec les Bhotanèses, ou du moins elle n’en entendit parler que d’une façon indirecte. Il y a dans cette région de la péninsule un petit état indigène, du nom de Cooch-Behar, qui reconnaissait déjà au siècle dernier la suzeraineté britannique. On rapporte que les gens du Bhotan l’envahirent en 1772, et que le rajah du pays, dans sa détresse, fit un appel aux Anglais. Un officier de la compagnie accourut avec quatre compagnies de soldats indigènes (sepoys), expulsa les intrus, et les poursuivit jusque dans leurs montagnes, en leur infligeant une punition méritée. Cette rude leçon porta des fruits, car on n’entendit plus parler de brigandages pendant quelque temps. Dans le cours de cette expédition, le régent du Thibet s’était interposé en faveur des Bhotanèses, qu’il traitait de race rude et ignorante, mais à qui cependant il portait intérêt en raison de la communauté d’origine. Le gouverneur-général de l’Inde, qui était alors le fameux Warren Hastings, voulut, dans une pensée de propagande commerciale, profiter de cette occasion pour établir des relations avec le Thibet. Il envoya à la cour de Lassa deux ambassadeurs qui traversèrent le Bhotan pour se rendre à leur destination, et en étudièrent, chemin faisant, les habitans et les mœurs ; mais une guerre entre les Népaulèses et les Thibétains, soutenus par les Chinois, vint interrompre bientôt tout rapport entre les peuples de cette frontière.

En 1828, à la suite de la première guerre contre les Birmans, la compagnie annexait à son territoire la province d’Assam, qui depuis plusieurs années avait été ravagée et presque dépeuplée par les incursions, des peuplades voisines. La frontière anglaise se trouvait ainsi reportée jusqu’au pied des montagnes du Bhotan. Déjà les Assamites et les Bhotanèses étaient dans un continuel état d’hostilité, et ces derniers, abusant de leur supériorité physique sur les habitans de la vallée, s’étaient indûment approprié certaines portions de territoire d’où il ne paraissait point aisé de les déloger. Il y avait bien entre les deux peuples certaines conventions, mais des conventions d’un caractère assez indécis. Ainsi tel territoire appartenait aux Assamites depuis juillet jusqu’à novembre, et aux Bhotanèses pendant les huit autres mois de l’année. Sur un autre point, les Bhotanèses avaient pris l’engagement de solder un tribut annuel, payable en toisons, musc, étoffes et divers produits du pays, en compensation des terrains qu’ils s’étaient attribués. C’est avec cet enchevêtrement d’obligations respectives que les Anglais reçurent la nouvelle province qu’ils avaient arrachée à l’empire birman. Doit-on s’étonner qu’il ait surgi bientôt des difficultés ?

En outre des discussions interminables qu’engendrait chaque année l’évaluation arbitraire des objets livrés à titre de tribut, les habitans de la vallée du Burhampooter se plaignaient sans cesse des déprédations de leurs voisins. Ceux-ci venaient enlever dans la plaine des bestiaux, des éléphans, voire des paysans, qu’ils réduisaient en esclavage, et rentraient tout de suite dans leurs montagnes, où il était difficile de les retrouver. Lorsqu’on essayait d’obtenir la punition des maraudeurs, on s’adressait aux jungpens de la frontière, qui étaient le plus souvent complices des attentats et feignaient d’être sans pouvoir pour les prévenir ou les réprimer. Où il eût fallu une répression immédiate à main armée, la compagnie des Indes se contenta de parlementer. Elle résolut de traiter avec le gouvernement central du Bhotan, dans la persuasion que les deb et dhurma rajahs ne toléreraient pas ces infractions continuelles au droit des gens. Ces souverains, se disait-on, s’empresseraient d’y mettre bon ordre dès qu’ils en auraient connaissance. De fait, les commandans des forts de la frontière arrêtaient, paraît-il, les lettres qu’on leur remettait à destination de leurs chefs suprêmes et y répondaient eux-mêmes sans se donner la peine d’en référer au gouvernement central. On envoya donc le capitaine Pemberton en 1837, en qualité d’ambassadeur, pour fixer en un traité de paix les obligations respectives des deux états limitrophes. Cet officier fut bien accueilli, mais sa mission n’aboutit pas. Les Bhotanèses sont de vrais Chinois sous ce rapport : ils connaissent à merveille l’art de faire des réponses évasives, de montrer bon visage à leurs adversaires sans s’engager à rien, de faire attendre avec une promesse incertaine une solution définitive qu’ils ne veulent pas accorder. Les services diplomatiques sont, dit-on, chez eux un moyen plus prompt encore que les services militaires d’arriver aux positions élevées. On le comprend sans peine en voyant combien de temps leur finesse native a su retarder les mesures de rigueur auxquelles ils s’étaient exposés. On leur parlait de loi internationale, de devoirs réciproques ; ils entrèrent dans ce rôle sans scrupules, ne comprenant guère au juste peut-être ce dont on leur parlait, mais déterminés à coup sûr à n’en tenir aucun compte. Les Anglais, se dirent-ils, aiment mieux parler qu’agir. Cependant, le capitaine Pemberton étant revenu de sa mission avec la conviction bien arrêtée qu’il n’y avait aucun espoir de rien obtenir par la voie diplomatique, le gouvernement de l’Inde se décida enfin à user de rigueur ; malheureusement il ne sut prendre qu’une demi-mesure. Il déclara qu’il annexait une partie de la région des Dooars où les Bhotanèses étaient établis depuis longtemps ; mais en même temps il consentit à leur payer une somme annuelle de 10,000 roupies en compensation de la perte de revenu que cette annexion était supposée leur faire éprouver. Les Anglais devenaient à leur, tour les tributaires de leurs barbares voisins. N’était-ce pas pousser trop loin le respect dû à une nation limitrophe qui n’avait respecté aucun droit de voisinage ? Ceci se passait à l’extrémité orientale du Bhotan ; de l’autre côté, juste au-dessous de Darjeeling, un arrangement semblable intervenait au sujet de l’état d’Ambaree-Fallacotah, qui passait aussi sous la domination anglaise, la compagnie des Indes s’engageant bénévolement à verser chaque année aux Bhotanèses le revenu net qu’elle en pourrait tirer. Au fond, le gouvernement de l’Inde n’envisageait sans doute cette double annexion que comme une simple question de police des frontières. Il ne voulait ni étendre son territoire, ni infliger une punition à des voisins coupables. Il désirait seulement assurer la paix et la tranquillité de ses sujets indigènes. La question de dignité mise à part, il eut au moins le tort de ne pas s’apercevoir que le remède était inefficace, car il ne faisait que déplacer le théâtre des difficultés.

En effet, les Bhotanèses, qui s’étaient bien gardés de rançonner les habitans des Dooars tant que le pays leur appartint, n’eurent plus les mêmes scrupules lorsque ceux-ci furent devenus sujets britanniques. Ils n’eurent plus besoin d’aller si loin ; ils trouvèrent matière à déprédation au pied même de leurs montagnes. Au reste il est juste de convenir que les habitans de la vallée ne se faisaient pas faute, eux non plus, de piller les villages de la frontière. Parmi les documens relatifs à cette affaire qui ont été présentés au parlement anglais se trouve une lettre par laquelle un Anglais établi dans ce pays se plaint qu’on lui a volé un éléphant. « Si le gouvernement ne veut pas me faire rendre justice, ajoute-t-il, qu’il me permette au moins de me faire justice moi-même par les moyens qui sont en mon pouvoir. » Il paraît établi que les déprédations, bien que plus graves et plus habituelles de la part des gens de la montagne, étaient réciproques. D’un côté comme de l’autre, la frontière était un lieu d’asile pour les malfaiteurs. Plusieurs années s’écoulèrent sans que la situation fût modifiée en rien ; puis survint la grande insurrection des sepoys en 1857, que l’opinion publique attribua, peut-être à tort, à des accroissemens de territoire inconsidérés. Ce fut d’ailleurs une époque de trouble pendant laquelle les questions secondaires restèrent en suspens. Quant la révolte eut été comprimée et que la péninsule fut rentrée dans une période de calme, les affaires de la frontière du Bhotan se représentèrent avec le même degré d’urgence et de gravité ; mais le gouvernement de l’Inde était disposé moins que jamais à résoudre les difficultés par la force, car toute nouvelle tentative d’agrandissement territorial eût été mal accueillie en Angleterre. Il essaya de suspendre, comme moyen de punition, le paiement des rentes annuelles auquel il s’était engagé ; la frontière n’en devint pas plus sûre. Le gouverneur-général, lord Canning, résolut alors d’envoyer une nouvelle mission près des dhurma et deb rajahs. Il ne se proposait rien moins que de conclure avec ces chefs barbares un traité en dix articles stipulant la liberté du commerce, la reddition réciproque des malfaiteurs, enfin toute sorte d’engagemens dont l’expérience du passé aurait dû prouver l’inanité. Bien plus, on voulait proposer aux Bhotanèses de laisser dans leur capitale un officier anglais à résidence fixe afin de statuer, d’accord avec l’autorité suprême du pays, sur toutes les difficultés qui s’élèveraient à l’avenir. Au moment même où cette tentative diplomatique se préparait, les gens du Bhotan envahissaient les états indigènes de Sikim et de Cooch-Behar ; sous la conduite d’un des commandans de la frontière, le jungpen du fort de Dhalimkote, ils ravageaient ces deux pays et se retiraient, emmenant un grand nombre de prisonniers. L’établissement hospitalier de Darjeeling parut même assez gravement menacé par ces barbares pour qu’on se hâtât d’y envoyer des troupes de renfort.

La mission organisée sous ces fâcheux auspices devait être dirigée par M. Ashley Eden, officier civil de la province de Bengale, qui avait déjà fait preuve d’une grande habileté dans l’arrangement de difficultés pendantes entre le gouvernement de l’Inde et le rajah de Sikim. Les instructions dont il était porteur lui prescrivaient d’expliquer au gouvernement du Bhotan, dans un esprit de paix et de conciliation, les justes sujets de plainte que l’on avait contre lui, de réclamer la reddition des sujets britanniques emmenés en esclavage et des bestiaux enlevés sur la frontière, enfin de stipuler des garanties pour l’avenir sous la forme d’un traité dûment et valablement signé par les deb et dhurma rajahs. Un médecin et deux officiers de l’armée étaient adjoints au chef de la mission ; l’un de ces deux officiers devait lever le plan topographique de la contrée traversée, l’autre commander l’escorte. En outre M. Eden emmenait en qualité d’interprète un Sikimèse, Cheeboo Lama, qui résidait à Darjeeling comme représentant du rajah de son pays natal auprès des autorités britanniques. Cheeboo Lama était un prêtre bouddhiste d’un caractère conciliant et très recommandable. Le gouvernement britannique, en récompense des services diplomatiques qu’il en avait reçus, lui avait fait cadeau d’un terrain fort étendu sur lequel il s’était établi auprès de Darjeeling. Tout au plus les gens délicats eussent-ils pu lui reprocher quelque malpropreté, parce que, suivant l’usage de ses compatriotes, il ignorait d’une façon absolue l’usage des ablutions quotidiennes. Sous sa robe graisseuse de soie jaune et sa toque de même couleur, garnie d’une bordure de velours, il ne s’en était pas moins fait la réputation d’un homme obligeant, de bon conseil. L’escorte se composait d’une centaine d’hommes des corps indigènes. On comptait en outre qu’il faudrait emmener plusieurs centaines de coulies pour porter les bagages, car les bêtes de somme ne peuvent pénétrer dans les montagnes du Bhotan ; encore moins les voitures peuvent-elles y circuler.

M. Eden était à Darjeeling au mois de novembre 1863, prêt à partir, n’attendant plus que la réponse des autorités de la montagne à l’avis qui leur avait été donné deux mois auparavant de l’envoi d’une ambassade en leur pays. Il écrivit lui-même pour dire qu’il était prêt à se mettre en route et demander qu’on envoyât au-devant de lui des guides et des coulies. Vers ce temps, il apprit qu’il n’y avait plus de gouvernement établi au Bhotan, qu’il venait d’y avoir une révolution intérieure et que la contrée entière était en proie à l’anarchie. Au fond, ce n’était qu’une de ces révolutions de palais dont les indigènes semblent avoir une constante habitude. Le deb titulaire avait été détrôné, expulsé, relégué dans un monastère ; un autre avait été mis à sa place. Les uns tenaient pour le premier, les autres pour le second. Aussi chaque forteresse, pour ainsi dire, était le théâtre d’une lutte entre les partisans du nouveau souverain et ceux de l’ancien. Cependant les rebelles semblaient assurés de la victoire. Le gouverneur-général de l’Inde, sur l’avis qu’il reçut de ces événemens, se dit que les vainqueurs rechercheraient sans doute l’amitié des Anglais afin de consolider leur pouvoir récent. M. Eden reçut donc l’ordre de marcher en avant aussitôt que la contrée paraîtrait à peu près pacifiée. Il était d’autant plus engagé à se conduire ainsi que le jungpen de Dhalimkote, qui est la forteresse la plus voisine de Darjeeling, offrait de lui faciliter le voyage, à la condition toutefois de recevoir un beau présent en récompense de cet important service.

M. Eden se mit donc en route. Sans avoir sous les yeux une carte exacte du pays, on se rendra facilement compte des obstacles que la nature même du terrain devait lui opposer. La ligne de faîte principale de l’Himalaya court de l’est à l’ouest en cette partie de l’Asie ; par conséquent les chaînons secondaires qui s’en détachent, ainsi que les vallées qui les séparent, s’étendent du nord au sud. En partant de Darjeeling, qui est à l’extrémité occidentale du Bhotan, pour se rendre à Poonakha, la capitale du pays, à peu près au centre du territoire, la mission s’imposait la tâche de traverser à angle droit toutes les crêtes de ces montagnes. Le voyage eût été pénible en tout temps ; il l’était plus encore en hiver, attendu que les sommets étaient recouverts d’une épaisse couche de neige. D’autre part, il est vrai, l’été est une saison pluvieuse et malsaine pendant laquelle on ne se hasarderait point à entreprendre une excursion lointaine. M. Eden fut donc obligé de partir sans retard afin d’être de retour en temps convenable. C’était le 1er janvier 1864. La première difficulté fut de réunir le nombre de coulies nécessaire aux transports des vivres et bagages de cette petite expédition. Les indigènes du Népaul et du Sikim voulurent bien aller jusqu’à la frontière du Bhotan ; mais la plupart refusèrent de pénétrer dans cette contrée inconnue dont ils avaient peur. On en recruta quelques autres, qui s’enfuirent presque tous après deux ou trois journées de marche. Bref, M. Eden se vit dans l’alternative de renoncer à sa mission ou de s’avancer en moins nombreuse compagnie. C’est ce dernier parti qu’il adopta. L’escorte fut en partie congédiée : on n’en conserva que cinquante hommes, plus dix sapeurs, chargés de nettoyer la route en cas de besoin et de faire des ponts provisoires sur les rivières ; ce qui fut plus regrettable, on laissa en arrière les nombreux présens qui étaient destinés à adoucir l’humeur des chefs bhotanèses.

Il serait fastidieux de raconter toutes les péripéties de ce long voyage. Cependant les intentions malveillantes du gouvernement bhotanèse se dévoilaient de plus en plus. Non-seulement M. Eden n’avait reçu aucune réponse aux lettres qui avaient été écrites par lui et par le gouverneur-général avant son départ, mais encore il recueillait presque à chaque pas des preuves nombreuses que sa présence à Poonakha n’était pas désirée. Ainsi, chaque fois qu’il passait près d’un fort, le commandant disait n’avoir reçu aucun ordre, que les usages du pays s’opposaient à ce que des étrangers pénétrassent dans l’intérieur, qu’il était impossible de fournir à la mission ni coulies, ni vivres, ni guides. « Mais, objectait M. Eden, prenez-vous la responsabilité de me faire retourner en arrière ? — Nullement, répondait le jungpen ; attendez seulement que j’aie eu le temps de prendre les ordres du deb rajah. » Ce n’est pas tout. Les Anglais rencontrèrent en chemin des messagers envoyés aux autorités de la frontière et porteurs d’une défense d’admettre la mission sur le territoire du Bhotan. Cet ordre, sans doute expédié trop tard avec intention, arrivait quand l’ambassadeur était depuis plus d’un mois en route. Le deb rajah pensait que les questions en litige seraient mieux traitées à la frontière, sur le théâtre même où les difficultés avaient pris naissance. Tout était calculé afin de décourager M. Eden, sans qu’il fût nécessaire de lui donner une réponse formellement négative. On ne voulait point le recevoir, ni traiter avec lui, pas plus qu’on ne voulait s’attirer l’inimitié du gouvernement de l’Inde par un refus non déguisé.

Le 22 février 1864, M. Eden arrivait avec sa suite à Paro, résidence de celui des deux penlows qui gouverne la moitié occidentale du pays. La ville n’a rien de remarquable, ni le fort non plus, bien que ce soit une des places les plus importantes de la contrée. Deux ou trois cents hommes, sans autre paie que l’habillement, la nourriture et le droit de dépouiller leurs compatriotes, sans autres armes que des flèches, des arcs et quelques rares mousquets de forme ancienne, voilà ce qui constitue en temps ordinaire l’armée de ce chef montagnard. La position, il est vrai, doit beaucoup à la nature et serait difficile à emporter de vive force. On y voit, comme en Chine, de ces tours à étages multiples, recouvertes d’une large coupole en cuivre. La décoration intérieure dénote que les Bhotanèses ont quelque goût pour les arts. Les murs, peints en bleu et en jaune portent çà et là l’image fantastique du dragon chinois. Des armes, des lanternes, des drapeaux, sont suspendus au plafond ; ce sont des objets consacrés par le grand-lama du Thibet, et que pour ce motif on conserve précieusement.

Les officiers anglais eurent tout le temps d’examiner ces merveilles d’architecture locale, car le penlow, après les avoir reçus avec assez de brutalité le premier jour, finit par leur promettre son appui. Il les engagea même à attendre qu’on sût d’une façon positive quelles intentions le gouvernement central avait à leur égard. Au dire du paro penlow, le deb actuel était sans aucun pouvoir ; tout obéissait au tongso penlow, et celui-ci était mal disposé pour les Anglais. La mission séjourna donc une quinzaine de jours à Paro, attendant des nouvelles qui ne vinrent pas. Malgré l’incertitude de l’accueil qui lui était réservé, en dépit des fâcheux avis qu’il recevait, M. Eden prit la résolution de poursuivre son entreprise. Il était venu de trop loin pour retourner sans avoir persisté jusqu’au bout.

La petite troupe était enfin en vue de Poonakha le 15 mars. Toutes les nations, même les moins civilisées, ont coutume de recevoir les ambassades avec un certain cérémonial. M. Eden avait envoyé plusieurs messagers pour annoncer son arrivée prochaine ; il avait même écrit au deb rajah pour en fixer le jour. Un simple cavalier vint au-devant de lui sans autre but que de lui assigner l’endroit où il devait camper. Deux jours après, le conseil du deb faisait venir Cheeboo Lama à cette seule fin de l’injurier grossièrement pour avoir consenti à guider les Anglais dans l’intérieur du Bhotan. Enfin on voulut bien accorder une entrevue à l’envoyé britannique. Le conseil était présidé en cette circonstance par le tongso penlow, qui n’avait cependant aucun droit à cette primauté. Après avoir été retenus en plein soleil au milieu d’une foule de soldats qui les injuriaient et leur jetaient des pierres, les officiers anglais furent introduits devant cette assemblée. On ne fit que convenir de la façon dont la négociation serait conduite. Cheeboo Lama devait en être l’interprète obligé, car il connaissait seul la langue du pays. Quant à l’entrevue avec les souverains nominaux, le deb et le dhurma rajahs, on dit d’abord qu’elle était inutile ; ensuite, sur l’insistance de M. Eden, on la remit à quelques jours.

La seconde conférence eut lieu bientôt après. M. Eden et ses compagnons ne furent admis, comme la première fois, que sans leur escorte. On voulait bien leur permettre de s’asseoir, mais à la condition qu’ils apporteraient leurs sièges eux-mêmes, car il était interdit à leurs serviteurs de les suivre. Le conseil était en séance à l’intérieur d’une tente si exiguë que les Anglais se virent obligés de se tenir au dehors, en plein soleil. M. Eden souffrait tout cela, espérant arriver par la patience à une conclusion favorable. Ils furent conduits ensuite devant le deb rajah, qui paraissait si effrayé qu’il n’osait pas ouvrir la bouche, enfin devant le dhurma rajah, jeune homme de dix-huit ans, qui n’en dit pas davantage. Le tongso penlow se montrait partout en maître, parlait seul, agissait seul. Tous les membres du conseil paraissaient accepter son entière domination. La conférence reprit un peu après son cours dans la tente où la réunion avait eu lieu tout d’abord ; on était arrivé à la lecture du projet de traité que M. Eden avait apporté, lorsque le tongso penlow déclara avec hauteur qu’une seule chose l’intéressait et par conséquent devait être mise en discussion, à savoir l’évacuation par les Anglais du territoire des Dooars qu’ils avaient annexé vingt-quatre ans auparavant. Quant aux sujets britanniques emmenés en captivité, quant aux bestiaux volés sur la frontière et autres réclamations secondaires, il n’y serait répondu qu’après que l’affaire principale, la reddition des Dooars, aurait été résolue à la satisfaction des Bhotanèses. M. Eden avait le droit d’être étonné de cette prétention, puisqu’il s’agissait d’une question tranchée depuis longtemps et que ses instructions ne l’autorisaient nullement à introduire dans les négociations. Il en fit la remarque au conseil, ajoutant qu’à supposer qu’il suivît le tongso penlow sur ce terrain, les conventions qui en résulteraient seraient certainement annulées par le gouvernement de l’Inde pour ce motif même qu’il n’avait pas pouvoir de s’en occuper. Là-dessus la séance fut levée. Si quelques illusions étaient restées aux envoyés anglais, elles devaient entièrement s’évanouir devant une façon de procéder si singulière.

La mission n’avait plus qu’une chose à faire, retourner au Bengale par le chemin le plus court et se retirer avec le moins de dommage possible de l’impasse où elle s’était aventurée. Les préparatifs de départ furent donc faits. Cependant les membres inférieurs du conseil s’interposèrent. Certains d’entre eux firent savoir dans le camp des Anglais qu’ils étaient fatigués de la domination du tongso penlow et qu’ils auraient soin de l’écarter de la discussion, si M. Eden voulait assister à une nouvelle entrevue. D’autres rapports indirects apprirent aux envoyés anglais qu’on était décidé à les arrêter par force au cas où ils persisteraient dans leur projet de départ immédiat. Ils se résignèrent et attendirent quelques jours encore.

Il serait trop long de suivre à travers mille incidens de détail toutes les phases de cette malheureuse ambassade. Une scène dernière qu’il convient de rapporter surtout fera comprendre les véritables intentions des indigènes. Après avoir admis verbalement les clauses principales du traité, on était convenu de s’assembler une dernière fois pour y apposer les signatures. M. Eden, ayant écarté toutes les propositions insidieuses du tongso penlow, se croyait au bout de ses aventures. Comme d’habitude, la conférence devait avoir lieu sous une tente, puisqu’on n’avait pas admis les étrangers à l’intérieur du palais. Cette fois les membres du conseil firent fête aux officiers anglais ; on leur offrit du thé et du riz, puis on se mit à lire le projet de traité. A peine cependant cette lecture était-elle commencée, le tongso penlow revint à son thème favori de la cession des Dooars, déclarant qu’il n’avait besoin que de cela et que l’on avait eu tort de venir, si l’on n’avait pas de pouvoirs pour traiter cette question. M. Eden reprit la série des objections qu’il avait déjà présentées tant de fois. La scène se passait entre ces deux interlocuteurs, les autres membres du conseil causant et riant entre eux pendant la discussion. Enfin le tongso penlow, impatienté, prit M. Eden par les cheveux, lui frappa dans le dos, se livra en un mot à tous les actes d’insolence imaginables. M. Eden montrant alors des signes d’impatience (il avait cependant été bien patient), ce chef indigène se mit à rire et à lui expliquer que c’était un acte de familiarité sans conséquence. Tout cela égayait beaucoup les assistans et la foule qui entourait le conseil. Un autre chef eut la gracieuseté d’offrir au docteur anglais des feuilles qu’il avait mâchées, et, sur le refus du docteur de les mettre dans sa bouche, il les lui jeta au visage. Un autre encore enleva à Cheeboo Lama la montre qu’il portait. Ces malheureux, séparés de leur escorte, n’osaient se défendre par crainte qu’il ne leur arrivât pis. Enfin on eut l’air de leur faire réparation de ces outrages, et ils furent libres de se retirer dans leur camp.

Partir à l’improviste était presque impossible, car ils n’avaient pas assez de vivres ; d’ailleurs ils n’avaient pas une escorte assez nombreuse pour résister au cas où les Bhotanèses se seraient opposés à leur départ. Il n’était pas facile de se mouvoir en ce pays de montagnes avec une suite de cent cinquante coulies, dont quelques-uns étaient malades et à peine capables de marcher. M. Eden lui-même était pris de la fièvre. Il se résigna donc à en passer par les conditions léonines que le tongso penlow voulait lui imposer. Un traité fut préparé, portant en substance que les Dooars seraient restitués au gouvernement du Bhotan. L’envoyé britannique signa en ajoutant à sa signature deux mots, under compulsion, pour indiquer que cet acte lui était extorqué par force. On lui permit alors de se ravitailler. Pendant ce temps, les présens, qui avaient été laissés en arrière, arrivèrent et furent distribués aux principaux chefs. La mission fut libre de partir ; elle était de retour à Darjeeling vers le 15 avril 1864.


III

Dès que les détails de cette malencontreuse ambassade furent connus, la conduite de M. Eden fut le sujet d’appréciations très diverses. Les uns lui reprochaient d’avoir compromis l’honneur du nom anglais en se pliant aux volontés des Bhotanèses ; il fallait, à leur avis, que l’envoyé britannique ne s’avançât pas dans les montagnes sans être suivi d’une escorte assez nombreuse pour inspirer le respect. En aucun cas d’ailleurs, disait-on, il n’eût dû apposer sa signature sur un traité honteux. De leur côté, les partisans de M. Eden répondaient qu’il s’était tiré le moins mal possible de la situation fâcheuse où le gouvernement l’avait poussé, et qu’il avait eu du moins le mérite de ne pas compromettre la liberté d’action du gouverneur-général, puisque le prétendu traité était nul de plein droit. M. Eden avait réussi à ramener sains et saufs les deux ou trois cents hommes qui l’avaient accompagné ; était-il libre de s’arrêter en route et de revenir sur ses pas avant d’avoir atteint Poonakha ? N’eût-il pas alors donné plus de prise aux reproches de pusillanimité ? Au fond, le blâme devait plutôt atteindre le gouvernement de l’Inde, qui s’était mépris sur le caractère des Bhotanèses, et avait traité ces barbares en gens civilisés. Voilà quelles réflexions cette affaire inspirait. A en juger à notre point de vue français, nous pouvons dire que M. Eden, dès le début des négociations, s’était montré tolérant au-delà des limites que l’esprit de conciliation lui imposait. Peut-être une conduite plus ferme eût-elle imposé au tongso penlow et eût-elle prévenu des scènes déplorables.

Quoi qu’il en soit, l’ère des négociations n’était pas close encore. Le premier acte de M. Eden, aussitôt qu’il fut rentré à Darjeeling, avait été de conseiller l’occupation définitive, ou au moins temporaire, de la partie du Bhotan la plus voisine des frontières. Le gouverneur-général crut devoir agir encore verbalement avant d’en venir à une répression effective. Il confisqua d’une façon définitive le tribut annuel que les Anglais payaient au deb rajah pour l’occupation des territoires contestés, et requit de ce souverain la reddition des sujets britanniques emmenés en captivité pendant les cinq dernières années. La réponse des Bhotanèses fut curieuse. « Nous venons de conclure un traité, écrivirent-ils, et vous le violez déjà. Notre habitude, à nous, est de tenir notre parole quand nous l’avons donnée. Nous n’avons plus rien à vous restituer. D’ailleurs la plaine est malsaine en cette saison. Quand la saison des fièvres sera passée, envoyez-nous un autre ambassadeur, si vous le voulez. »

Le gouvernement de l’Inde jugea sans doute que c’en était assez. Par une résolution prise en conseil à la date du 12 novembre 1864, il fut décidé que les Dooars étaient définitivement annexés à l’empire britannique, ainsi que la zone intérieure des montagnes où sont établies toutes les forteresses, — Dhalimkote, Bishensing, Dewangiri, — qui commandent les défilés et dominent la plaine. Une armée de dix mille hommes environ fut réunie sur la frontière et partagée en quatre colonnes qui devaient attaquer le Bhotan sur quatre points différens. Toutes ces troupes étaient indigènes, sauf quelques artilleurs européens. Les bagages et les canons étaient portés à dos de bœufs et d’éléphans.

On a dit plus haut qu’il y a au pied des montagnes une bande de terrain d’une insalubrité notoire, le Terai. Les habitans, connus sous le nom de Mechis, ont une apparence prospère en dépit du climat. Soit habitude, soit constitution particulière, ils ne semblent nullement sujets à la terrible fièvre des marais, que les Européens, de même que les indigènes des montagnes voisines, contractent en leur pays. Rien qu’à traverser le Terai, les troupes anglaises furent déjà rudement éprouvées, bien qu’on leur prodiguât la quinine chaque matin par mesure de précaution. A tous autres égards, la marche des colonnes n’éprouvait aucun obstacle. Les Mechis sont gens paisibles, habitués à être exploités par leurs voisins. Les proclamations du gouverneur-général avaient été répandues à profusion parmi eux. Ils connaissaient les intentions des Anglais et s’y soumettaient sans contrainte. Il n’y avait chez eux ni chef ni soldats bhotanèses, car ceux-ci se contentaient de sortir de leurs montagnes à l’époque de l’année où ils avaient coutume de recueillir l’impôt, et ne s’établissaient jamais dans la plaine d’une façon définitive. Quoique attachés à leur pays, les habitans des Dooars sont assez nomades ; ils abandonnent le sol sur lequel ils sont campés dès que la terre paraît épuisée. Ils vont plus loin, reviennent ensuite au lieu de leur premier établissement, et se promènent ainsi tour à tour sur une vaste étendue de terrain dont ils exploitent successivement tous les coins. Aussi n’ont-ils que des huttes mobiles, établies sur des pilotis de bambous à quelques pieds du sol, afin d’être à l’abri des animaux malfaisans qui abondent dans la contrée ; — du reste peu de villages et surtout pas de villes. Ils cultivent le riz, le tabac, le chanvre ; des cantons entiers, restés à l’état sauvage, sont couverts d’impénétrables buissons à travers lesquels les Anglais avaient beaucoup de peine à s’ouvrir un passage.

A l’entrée des montagnes, les colonnes allaient rencontrer de plus graves difficultés, accrues encore par l’ignorance à peu près complète où l’on était dans l’armée anglaise des ressources militaires de l’ennemi, de la situation et de l’importance des forts où il devait être retranché. A dire vrai, il parut évident plus tard que les Bhotanèses ne s’attendaient pas à cette attaque et croyaient que cette fois encore tout se passerait en vaines paroles. Il n’y avait nulle part aucun préparatif de résistance ; les forts étaient mal approvisionnés, défendus par un très petit nombre de guerriers. Ainsi celle des colonnes qui agissait sur l’extrême gauche arriva dans les premiers jours de décembre au fond de la vallée que domine le fort de Dhalimkote. Le jungpen qui commandait cette place manifesta d’abord l’intention d’accueillir les Anglais en amis, puis se ravisa pendant la nuit et en définitive refusa de leur ouvrir les portes. Ses moyens de défense étaient bien faibles, une cinquantaine d’hommes, dit-on, quelques-uns armés de mousquets, la plupart n’ayant que des arcs ou même que des pierres qu’ils lançaient à la main ou avec une sorte de catapulte. L’armée anglaise, elle, avait deux canons Armstrong. Après huit heures de canonnade, une tour s’écroula, et les sepoys entrèrent par la brèche avec beaucoup d’entrain. En même temps les Bhotanèses se retiraient par une porte de derrière sans être poursuivis, en ne laissant que trois hommes blessés dans la place. Les Anglais avaient été bien plus maltraités, car ils comptaient dans leurs rangs plus de vingt tués ou blessés, non compris une douzaine d’hommes qui avaient été atteints pendant le combat par l’explosion d’un caisson d’artillerie. C’est donc tout au plus si l’avantage était resté en cette affaire aux armes civilisées. On dit, il est vrai, que les indigènes montrent une adresse merveilleuse à faire usage des pauvres armes de jet qui sont leur principale défense.

Les autres défilés qui donnent accès dans le Bhotan furent occupés sans que les colonnes rencontrassent une résistance mieux organisée. En certains points même, l’importance de la colonne expéditionnaire présentait un contraste assez risible avec la faiblesse de l’ennemi. Ainsi les Anglais s’avançaient au nombre de deux mille hommes, avec une suite de cent cinquante éléphans, vers une vallée à l’entrée de laquelle était, croyait-on, une place fortifiée désignée sous le nom de Bishensing. Après douze jours environ de marche pénible à travers les jungles, on arrivait enfin à une pauvre maison habitée par un vieux lama. C’était là le fort dont il avait été question. En somme, les indigènes fuyaient partout devant les colonnes européennes, mais non sans combattre ni vendre cher leur retraite. Les Anglais ne trouvaient que des villages abandonnés, des campagnes désertes. Enfin, au prix de beaucoup de fatigues et de beaucoup de sang versé, tous les prétendus forts de la frontière furent occupés. On était à la fin de janvier 1865. L’annexion fut considérée comme un fait accompli. L’armée reçut ordre de rentrer dans ses cantonnemens du Bengale, sauf quelques détachemens, qui devaient tenir garnison dans les forts les plus importans de la montagne, et quelques piquets de cavalerie dispersés dans la plaine de façon à établir des communications faciles et promptes entre ces forts et les postes de l’ancienne frontière. En même temps les officiers charges de la gestion politique du pays annexé le divisaient en districts et réglaient les questions d’impôt et d’organisation. Aux yeux du gouverneur-général de l’Inde, la guerre était finie ; pour les Bhotanèses, elle était à peine commencée.

Il n’y avait, paraît-il, dans l’armée anglaise aucun officier en état d’interpréter la langue bhotanèse, si bien que, lorsque les communications adressées aux commandans des colonnes par les autorités du pays n’étaient pas rédigées dans la langue de la plaine, il fallait les envoyer à Darjeeling pour les faire traduire par Cheeboo Lama, qui était le seul interprète que l’on connût. Quand par hasard on avait un prisonnier qui comprît les deux langues, on lui faisait traduire ces documens. C’était en réalité un grave inconvénient et un obstacle permanent à ce que les généraux sussent au juste ce qui se passait dans l’intérieur du pays qu’ils avaient envahi. Une première lettre du deb rajah, datée de la fin de décembre, ne parut pas trop menaçante. « L’an dernier, disait-il, j’ai reçu M. Eden avec tous les égards qui lui étaient dus. Il a promis d’une façon solennelle qu’il n’y aurait jamais de guerre entre nous. Sans respect pour cette promesse, vous venez me combattre, ce que je n’aime pas. Je n’aurais jamais pensé que vous, qui êtes nos amis, vous auriez agi ainsi, et je ne puis croire que la reine vous ait donné ordre d’occuper notre territoire. Si vous désirez réellement la paix, vous ferez mieux de retourner chez vous sans molester davantage mes sujets ; mais si vous voulez prendre possession de mes domaines et les annexer à votre royaume, qui est déjà si grand, je lancerai contre vous l’armée sainte de douze dieux, dont les noms sont ci-dessous et qui sont des démons très malfaisans. »

Cependant les Bhotanèses avaient fait leurs préparatifs d’attaque. Le tongso penlow avait appelé à son aide les Thibétains du district de Kampa, seuls voisins avec lesquels les gens du Bhotan eussent conservé des relations amicales. Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1865, ce chef attaquait en personne la petite garnison de Dewangiri à la tête d’une armée que les témoins oculaires ont évaluée à cinq mille hommes. Repoussé d’abord avec perte par la bonne tenue des sepoys, il entreprit bientôt de bloquer le fort et de harasser les défenseurs par des escarmouches continuelles. Il réussit même à détruire les conduites par où l’eau potable leur arrivait, en sorte que le commandant anglais se vit obligé d’évacuer le poste et de se replier sur la vallée de l’Assam. La retraite ne fut pas heureuse. Les troupes abandonnaient leurs bagages. L’avant-garde s’étant égarée pendant la nuit à travers la montagne, les soldats se laissèrent troubler par une panique et se débandèrent. Quelques blessés furent laissés sur la route, ainsi que les deux canons qui composaient toute l’artillerie de la colonne. L’officier qui commandait le détachement précipita ces pièces au fond d’un ravin, espérant qu’elles échapperaient aux regards des ennemis ; mais les Bhotanèses surent les découvrir et les enlever. Le tongso penlow les fit transporter au siège de son gouvernement comme un trophée de la victoire qu’il avait remportée. Ce chef se conduisit d’ailleurs avec beaucoup plus d’humanité qu’on n’en eût attendu de lui d’après le portrait que M. Eden en avait tracé. II recueillit les blessés, les traita avec bonté et en usa toujours bien avec les messagers que le général anglais lui expédia pour s’informer du sort des prisonniers.

On peut deviner quelle pénible impression fut causée par cette déroute. D’un bout à l’autre de l’Inde, on se dit que le prestige de l’armée anglaise venait d’être compromis. Au reste, l’attaque de Dewangiri n’était pas un fait isolé, car les hostilités commencèrent sur toute la frontière du Bhotan. Les troupes anglaises résistèrent mieux par la suite qu’elles n’avaient fait en cette première occasion ; cependant plusieurs postes de la montagne durent être évacués, en sorte que la conquête était à refaire. De nouvelles troupes furent expédiées comme renfort. Le gouverneur-général eut soin d’y comprendre Quelques détachemens de troupes européennes, afin de donner aux régimens indigènes la cohésion qui leur fait quelquefois défaut lorsqu’ils sont abandonnés à eux-mêmes.

Ils est incontestable que les Bhotanèses disposaient alors de forces assez considérables : leurs troupes étaient, il est vrai, mal équipées et mal armées, ils n’avaient que des notions stratégiques très imparfaites ; mais par compensation ils connaissaient à merveille le pays où ils combattaient et savaient tirer bon parti des obstacles naturels de leur territoire. Sous le rapport de la précision et de la portée, leurs armes de jet luttaient sans désavantage contre les carabines européennes ; mais leurs palissades ne pouvaient tenir contre le canon. Chaque défilé de la montagne fut repris à son tour ; certains forts furent protégés par de nouveaux travaux de défense et pourvus d’une garnison suffisante ; d’autres, que l’on désespérait de conserver, furent détruits. Au mois d’avril 1865, lorsque la saison des chaleurs vint mettre un terme aux opérations actives, les Anglais, après avoir encore perdu beaucoup de monde dans une multitude de petits combats, se retrouvaient en possession de tous les points qui donnent accès dans la montagne. La querelle n’était pas vidée, le pays n’était point pacifié ; cependant on ne pouvait que se tenir sur la défensive jusqu’à la fin de l’année.

Dans les derniers mois de 1865, les hostilités ont été reprises ; mais la marche des opérations et l’état des affaires ne peuvent, on le comprend, être encore bien connus par le détail. Il paraîtrait néanmoins qu’au lieu d’agir comme précédemment sur toute l’étendue de la ligne frontière, le gouvernement de l’Inde a organisé deux fortes colonnes qui devaient pénétrer dans le Bhotan chacune de son côté. L’une, dans la direction de Poonakha, aurait eu affaire au penlow de Paro et au prétendu gouvernement central des dhurma et deb rajahs ; l’autre marcherait sur la ville de Tongso et réduirait, s’il est possible, le penlow qui y commande. Un peu plus tard, on a annoncé que le deb rajah, effrayé des préparatifs militaires dirigés contre lui, avait consenti par un traité à céder aux Anglais le territoire que ceux-ci s’étaient précédemment annexé, à la condition toutefois que le gouvernement de l’Inde lui paierait en compensation une rente annuelle de 25,000 roupies ; mais le tongso penlow, auquel on demandait en outre de restituer les deux canons capturés à Dewangiri, s’est refusé à cet arrangement. C’est donc contre ce dernier chef et contre son territoire que la guerre se continue aujourd’hui. La lutte sera longue, ou, si elle s’arrête bientôt, on a de bonnes raisons de croire que la trêve ne sera que momentanée.

Ne comprendra-t-on pas maintenant cruel embarras le gouvernement de l’Inde doit éprouver en cette affaire ? Son armée y a essuyé des pertes considérables, tant par les maladies que par les combats ; la dépense s’élève à plus de 20 millions de francs déjà. Cependant on n’entrevoit pas la fin de la guerre. Les uns disent que la conduite la plus sage eût été de châtier rudement les Bhotanèses chaque fois qu’ils se permettaient quelque offense contre les sujets de l’empire britannique, mais de ne point prendre un pied définitif dans les Dooars, parce que c’est une province malsaine, et encore moins dans la montagne, où les postes militaires seront sans cesse en butte aux agressions des indigènes ; il est trop tard maintenant pour se ranger à cet avis, puisque l’annexion est un fait accompli. D’autres voudraient tout de suite conquérir le Bhotan tout entier ; mais pour cela il faudrait au moins s’avancer jusqu’aux villes les plus importantes, Paro, Poonakha, Tongso, qui ne sont pas à moins de 150 kilomètres dans l’intérieur. L’armée anglaise arriverait-elle jusque-là sans y perdre plus d’hommes que ne vaut la conquête ? Il est permis d’en douter, à voir combien les colonnes qui guerroient depuis dix-huit mois sur la frontière sont mal équipées pour la guerre de montagnes. Cette longue suite de coulies et d’éléphans qui accompagne une armée active, qui transporte ses bagages, ses munitions, ses approvisionnemens, se développe à l’aise dans une plaine, mais ne se meut pas au milieu des défilés avec autant de facilité. On fait valoir à bon droit en faveur d’une annexion complète que la contrée montagneuse qu’il s’agit d’occuper serait sur une grande échelle ce que Darjeeling a été depuis trente ans, c’est-à-dire un lieu de refuge à climat tempéré où les troupes européennes iraient retremper leurs forces après avoir été épuisées par les chaleurs de l’Hindoustan. Ce serait aussi une route ouverte vers le Thibet, un moyen d’entrer en communication avec les contrées presque inconnues qui s’étendent par-delà la chaîne de l’Himalaya. De l’autre côté de ces montagnes se trouve en effet un pays nouveau, qui a été jusqu’à ce jour fermé aux Anglais. On y rencontre des populations paisibles chez lesquelles le commerce britannique trouvera de nouveaux débouchés. C’est la Chine que l’on prend à revers, et le Bhotan est de ce côté la porte d’entrée dans l’intérieur de l’Asie. Le gouvernement de l’Inde a déjà eu occasion d’envisager la question sous cette face, car, dans le traité qu’il a conclu avec le rajah de Sikim en 1861, il s’est assuré le concours de ce souverain au cas où une route pourrait être ouverte dans ses états entre Darjeeling et Lassa ; mais, dans le royaume de Sikim, l’Himalaya atteint ses plus hautes altitudes : les cols sont élevés et peu praticables, tandis qu’à l’est du Bhotan les montagnes s’abaissent et les communications deviennent plus faciles. Si donc le Bhotan est une barrière entre l’empire indien et le Thibet, c’est surtout en raison du caractère sauvage de ses habitans. Soumettre ceux-ci, c’est ouvrir aux entreprises britanniques un nouveau champ d’activité. Là est sans doute l’intérêt le plus vif de la guerre actuelle, là est le motif principal par lequel elle est digne d’attirer l’attention.

N’est-ce pas en vérité un spectacle éternellement neuf et curieux que la lutte entre deux peuples voisins, lorsque l’un d’eux a atteint le plus haut degré de civilisation de l’heure présente et que l’autre est encore plongé dans les ténèbres de la barbarie ? L’un veut mettre en valeur les richesses enfouies dans le sol au profit général de l’humanité ; l’autre veut se réserver la jouissance étroite et exclusive des domaines qu’il a toujours possédés. C’est un débat qui se poursuit de nos jours presque en chaque région du globe. A aucune époque, les races civilisées n’ont été si envahissantes, les races sauvages n’ont été si refoulées. En aucun temps non plus, les caractères de la lutte n’ont été si variés. En Amérique et en Australie, où des peuples doués d’une liberté politique extrême sont en regard des tribus les plus barbares que l’on connaisse, la conquête a quelque chose de cruel. Comme s’il ne pouvait y avoir aucune ligne de contact entre des nations qui sont aux antipodes morales l’une de l’autre, la plus faible est vouée à une destruction fatale par on ne sait quelle déplorable loi de la nature. La guerre d’homme à homme y est à l’état permanent. Dans l’extrême Orient, ce n’est plus la barbarie, c’est une civilisation en retard qui s’élèvera peut-être au niveau de la nôtre : aussi la conquête est moins brutale. En Chine, au Japon, les Européens s’infiltrent par des voies plus pacifiques que militantes ; pied à pied, ils s’insinuent dans le pays, mais souvent en corrompant les indigènes plus qu’ils ne les améliorent. Dans ces deux cas, l’envahissement s’opère à pas lents, par l’influence persistante des volontés individuelles. Sur certaines frontières au contraire, telles que celles du Bhotan, défendues à la fois par des obstacles naturels et par le caractère belliqueux des habitans, la victoire n’appartient qu’aux bataillons. La conquête n’est plus l’œuvre du temps ou l’effet d’une désagrégation progressive des mœurs et coutumes du pays, c’est le résultat d’une guerre énergique plus ou moins prolongée. On en suit les phases, on en mesure les progrès. Plus d’intérêt s’attache, il nous semble, à ces peuplades guerrières qui savent au moins défendre leurs domaines. On ne désire pas que la victoire leur reste, puisque tout territoire acquis par un peuple colonisateur est acquis aussi à l’humanité entière ; mais on ne peut du moins leur refuser quelque estime.


H. BLERZY.