La Guerre de l’Urugay et les Républiques de la Plata

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LA
GUERRE DE L’URUGUAY
ET
LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA

I. Description géographique et statistique de la Confédération Argentine, par V. Martin de Moussy, 3 vol. ; Paris 1860-1861. — II. Le Rio Parana, cinq années de séjour dans la république argentine, par Mme Beck Bernard ; Paris 1864. — III. La République du Paraguay, par Alfred du Graty ; Bruxelles 1862. — IV. Notes on Brazilian questions, by N. D. Christie ; London 1865. — V. Schafzucht und Wollproduktion für deutsche Rechnung in Uruguay, von J. J. Sturz ; Berlin 1864. — VI. La Politica brasilera en el rio de la Plata ante las calumnias del partido blanco ; Buenos-Ayres, 1864. — VII. Documens officiels, etc.


Depuis bientôt deux ans, une guerre sauvage désole l’Uruguay ; mais les luttes de ce genre sont malheureusement trop fréquentes dans la plupart des républiques hispano-américaines pour que l’Europe ait songé à s’émouvoir d’un pareil conflit. D’ailleurs, les courriers d’Amérique nous apportant l’écho d’événemens bien autrement considérables, il est tout naturel que les faits et gestes d’un Venancio Florès et d’un Souza Netto n’aient encore eu qu’un bien faible retentissement dans l’ancien monde. Toutefois les affaires viennent de prendre une tournure plus grave. L’empire du Brésil est intervenu dans la querelle. Le Paraguay, cet état pacifique par excellence, qui pour n’avoir jamais de disputes avec ses voisins s’était séparé du reste du monde par une barrière de lois prohibitives, se laisse entraîner par le tourbillon de la guerre, et les Argentins de la pampa, comme des taureaux habitués à la vue du sang, se demandent avec impatience si le temps n’est pas venu de se ruer à leur tour dans la mêlée. L’attention publique est donc forcément dirigée de nouveau vers ces régions lointaines. Il nous sera facile de montrer que depuis la chute de Rosas, à la faveur d’un intervalle de paix relative, de très grands progrès se sont accomplis, et que les républiques de la Plata n’ont cessé de marcher rapidement vers un brillant avenir de puissance et de civilisation. Les diverses guerres qui ont longtemps ensanglanté le sol de ces contrées étaient fomentées par bien des passions mauvaises, bien des ambitions personnelles ; mais il ne faut pas s’imaginer que sous toutes ces rivalités de généraux et de colonels il ne se cachait point une lutte pour les idées. Nombre de combattans prenaient presque au hasard les noms de fédéraux et d’unitaires, de colorados et de blancos, mais en dépit de leur ignorance les questions posées n’en ont pas moins fini par être en grande partie résolues. De même la guerre qui vient d’éclater entre le Brésil et deux des républiques limitrophes ne doit point être considérée comme un accident ou comme le résultat d’une simple lutte de partis : c’est au contraire le choc inévitable de deux principes servant de base à deux sociétés distinctes. Quels que soient les divers intérêts en jeu dans ce conflit, c’est entre l’oligarchie esclavagiste et la démocratie républicaine qu’a lieu la véritable guerre.

Cinq états, on le sait, se partagent les contrées dont les eaux descendent vers le large estuaire de la Plata. Ce sont : la république argentine, la Bolivie, le Paraguay, le Brésil et l’Uruguay ou Bande-Orientale. Toutefois les planteurs portugais de l’empire brésilien ne possèdent qu’un angle du bassin fluvial, et encore l’ont-ils en grande partie obtenu par la violence, tandis que les populations des républiques espagnoles occupent presque en entier l’immense région platéenne. Ainsi le territoire de ces républiques, remarquable au plus haut degré par son caractère d’unité géographique, ne l’est pas moins par l’origine et les destinées communes de ses habitans. En l’étudiant d’une manière générale, il est donc inutile de tenir compte des limites arbitraires tracées entre les états limitrophes. Pour le géographe et l’historien, le Paraguay, la république argentine et la Bande-Orientale sont un même pays, et tôt ou tard, en dépit des rivalités et des guerres, ils deviendront le domaine commun d’une même nation. C’est à ce point de vue que nous allons nous placer en donnant à grands traits la description de ce magnifique territoire. Notre tâche sera d’ailleurs facilitée par diverses publications récentes, notamment par le livre si complet de M. Martin de Moussy, véritable monument élevé en l’honneur de la Confédération Argentine. Cet ouvrage, fruit d’un travail de vingt années, est désormais le guide indispensable de tous ceux qui désirent connaître les régions de la Plata.

I.

À 150 kilomètres à peine des plages et des falaises de l’Océan Pacifique se prolonge du nord au sud le plateau neigeux des Andes, qui, sur une distance de plus de 2,000 kilomètres, sépare l’étroite zone du Chili des vastes étendues appartenant à la république argentine. Au-dessus du plateau se dresse l’une des plus remarquables rangées de colosses de la terre entière. La plus grande cime, l’Aconcagua, qui est probablement aussi le sommet le plus élevé de tout le Nouveau -Monde, n’a pas moins de 6992 mètres d’altitude, et les cols voisins échancrent la crête à 3 ou 4,000 mètres de hauteur moyenne. L’énorme chaîne se dresse presque immédiatement au-dessus des plaines orientales ; les contre -forts latéraux s’abaissent rapidement de degrés en degrés en formant de courtes vallées alpestres. Seulement au nord, quelques chaînes parallèles, — la sierra de Famatina, la sierra de la Rioja et les cordillères qui rayonnent autour du nœud central (clavillo) de l’Aconquija pour se rattacher au grand massif méridional de la Bolivie, — élargissent de plusieurs degrés la zone des Andes argentines et dressent çà et là leurs plus hautes cimes et leurs plateaux dans la région des neiges éternelles. Des montagnes dignes de ce nom ne s’élèvent dans aucune autre partie du territoire argentin, si ce n’est dans les provinces de Cordova et de San-Luis, occupant le centre même de la république ; là s’élève un massif de hauteurs très important par ses richesses minérales, ses vallées arrosées et sa position intermédiaire entre l’estuaire de la Plata et les Andes chiliennes.

Les pluies qui tombent sur le versant oriental des Cordillères sont très peu abondantes au sud de la sierra d’Aconquija. C’est à l’ouest de cette haute chaîne que commence la région des averses tropicales ; toutefois les rivières et les fleuves qui prennent leurs sources dans le massif d’Aconquija ou dans les montagnes voisines et traversent les plaines dans la direction du Paraguay et du Parana ne peuvent se comparer, pour la masse des eaux, aux puissans tributaires du fleuve des Amazones. Le Pilcomayo, le Vermejo, le Salado, finissent par atteindre la grande artère fluviale du système de la Plata, mais non sans avoir perdu en route une grande partie de leurs eaux par suite de l’évaporation dans les lagunes et les marécages. Plus au sud, le Rio-Dulce, descendu des hauts sommets de l’Aconquija, va se perdre dans une lagune salée à une assez grande distance à l’ouest du Parana ; de même tous les cours d’eau des provinces de Catamarca, de Rioja, de San-Juan, de Mendoza, s’affaiblissent à mesure qu’ils s’éloignent des montagnes, puis s’étalent en marais ou se fractionnent en flaques : le sable du désert les absorbe peu à peu. Même les eaux courantes du massif de Cordova, bien qu’elles prennent leur source à moitié chemin de la chaîne des Andes au Parana, ne peuvent pas toutes gagner le fleuve. Le Rio-Primero et le Rio-Segundo s’évaporent dans une série de lagunes saumâtres qui sont déplacées vers l’est pendant les crues. Enfin le Rio-Quinto, qui jadis se rendait directement à la mer et se jetait au sud de l’estuaire de la Plata, dans l’anse de San-Borombon, s’arrête actuellement vers le milieu de son ancien cours : des lagunes le rattachent à l’est aux sources d’une petite rivière que l’on peut considérer comme le Quinto inférieur. Pendant la période géologique actuelle, la diminution des pluies ou l’accroissement de l’évaporation a eu pour résultat de couper le fleuve en deux parties.

Les régions où vont se perdre ces eaux ne présentent point le même aspect dans toute leur étendue. Les plaines occidentales qui entourent en partie le massif de Cordova sont parsemées de plantes épineuses, de genêts, de mimosas et d’autres arbustes au maigre feuillage ; le sol argileux et compacte n’offre qu’un gazon court ; çà et là resplendissent au soleil de vastes espaces salins complètement dépouillés de verdure. Ce sont de véritables déserts qui furent autrefois noyés sous les Ilots d’une mer intérieure, et qui de nos jours sont presque complètement privés d’eau, si ce n’est durant les pluies : les voyageurs traversent en caravanes ces régions inhospitalières, semblables aux solitudes de l’Afrique et de la Perse. Plus à l’est commence cette grande plaine centrale qui forme l’un des caractères distinctifs du continent colombien, et dont l’immense surface presque horizontale s’étend, sur une longueur de 3,000 kilomètres au moins, des régions brûlantes du Brésil tropical aux froides contrées de la Patagonie. Au nord du Salado, cette plaine, qu’habitent des Indiens encore indomptés et que se disputent les diverses républiques voisines avant d’y avoir même établi leurs colonies, porte le nom de Gran-Chaco. Le Pilcomayo, le Vermejo et d’autres fleuves descendus des Andes promènent en liberté leur cours à travers ces espaces presque entièrement inexplorés ; leurs eaux, animées d’un très faible courant, sont arrêtées par le moindre obstacle, et décrivent dans les campagnes une série de méandres aux rives incessamment changeantes ; des lagunes, des marécages, des hanados n’ayant parfois que deux ou trois décimètres d’eau sur de vastes espaces, reçoivent le trop plein de la masse liquide pendant la saison des pluies, et la déversent de nouveau dans le fleuve à l’époque des sécheresses. Un réseau de coulées et de marais coupe la plaine dans le voisinage des grandes rivières, et sépare les uns des autres les terrains plus secs où campent les tribus indiennes. Au nord du Pilcomayo, des bouquets de palmiers se montrent parmi les arbres généralement peu élevés qui ombragent le sol du Chaco ; mais, plus au sud, ces massifs deviennent rares ; les mimosas et d’autres arbustes épineux constituent presque toute la végétation forestière. Çà et là s’étendent des espaces libres couverts de graminées : ce sont les petites savanes qui annoncent le voisinage de la grande mer de verdure.

La pampa proprement dite occupe toute la contrée qui s’étend du nord au sud entre le Salado et les régions de la Patagonie parcourues par les Indiens sauvages. C’est là l’immense et célèbre pâturage qui a fait la richesse de la république à cause des bestiaux qui le parcourent par centaines de mille et par millions. L’immense surface herbeuse semble complètement horizontale comme la nappe de l’Océan ; de tous les côtés la rondeur du ciel repose sur une ligne circulaire aussi nette que si elle eût été tracée au compas. Aucun objet ne rompt la grandiose uniformité du paysage, si ce n’est un troupeau de bœufs, la muraille jaunie de quelque estanda, ou bien un arbre solitaire oublié par la hache du gaucho. Des flaques, les unes salines ou saumâtres, les autres remplies d’eau douce, parsèment la prairie et continuent la nappe onduleuse des graminées par des touffes de joncs et de roseaux à travers lesquelles on voit briller çà et là un reflet du ciel bleu, un rayon de lumière. Pendant les jours brûlans de l’été, le mirage fait osciller les couches d’air qui pèsent au loin sur les campagnes, et figure des objets fantastiques, des lacs imaginaires ; parfois le vent s’élève et déroule en longs tourbillons les nuages de poussière qu’il prend sur les chemins piétines par d’innombrables bestiaux. La pampa est la région par excellence de la république argentine, celle que les poètes ont chantée avec le plus d’enthousiasme, celle que les voyageurs se rappellent avec le plus d’amour. D’où vient que ces espaces monotones, ces océans d’herbes sans limites visibles ont toujours été célébrés en paroles plus fières et plus émues que ne l’ont été les montagnes à la stature colossale, aux formes si variées, aux jeux de lumière si changeans ? Pourquoi le Magyar Petœfî, pourquoi le Russe Gogol, l’Américain Gooper, les poètes colombiens Mitre, Echeverria et tant d’autres préfèrent-ils l’interminable prairie aux forêts, aux cascades et aux neiges des Karpathes et des Andes ? Sans doute c’est que les âmes simples comprennent plus facilement la beauté solennelle et grandiose de ces plaines immenses, mers d’herbes, landes rases ou pelouses de fleurs qui s’étendent d’un horizon à l’autre dans leur magnifique uniformité. D’ailleurs au fond des étroites vallées, au milieu de toutes ces roches qui l’accablent de leur masse, l’homme n’a pas la pleine conscience de sa force ; dans l’immense étendue qu’il parcourt au galop de son cheval, il se sent au contraire sûr de lui-même et maître de l’espace. La nature qui l’environne est moins superbe que celle où l’on voit se dresser la grande assemblée des montagnes ; mais il y est plus libre, et de là viennent sa joie héroïque et ses chants d’enthousiasme.

Si les pampas de la république argentine ne le cèdent à aucun autre steppe du monde par leur caractère de beauté uniforme et grandiose, le puissant cours d’eau qui les limite à l’est doit être également rangé parmi les spectacles les plus remarquables de la terre. Le Parana, c’est-à-dire, en langage guarani, le fleuve par excellence, roule dans son lit les eaux d’écoulement de tout un quart du continent colombien. Les paquebots à vapeur remontent le fleuve principal et son tributaire le Paraguay jusqu’à Cuyaba, au centre même du Brésil, à 4,500 kilomètres de l’embouchure. En aval du confluent du Paraguay, le Parana présente une largeur de 15 kilomètres en moyenne, et dans les endroits où son lit est encaissé, où son courant est plus rapide, la nappe resserrée des eaux n’offre pas moins de 5 kilomètres. En rongeant incessamment les berges de sa rive gauche, ainsi que le font, en vertu de la rotation du globe, presque tous les fleuves de l’hémisphère méridional, le Parana délaisse graduellement les terres de la rive droite qu’il a nivelées, et tous les méandres de ses anciens lits sont remplacés par autant de rivières, les unes encore en mouvement, les autres obstruées par les vases et les troncs d’arbres. Ce n’est pas un cours d’eau, c’est un réseau de fleuves et de lacs entremêlés qui borne la pampa. Le navigateur, perdu au milieu de ce dédale d’îles, de canaux et de vastes nappes lacustres, pourrait croire qu’il vogue sur les détroits d’un archipel marin. Pendant les grandes inondations, l’aspect change : le Parana redevient un fleuve, mais un fleuve au courant formidable, dévorant d’un côté ses hautes berges, de l’autre côté s’étalant à perte de vue dans l’immensité des plaines. Alors l’eau, gonflée de 6 ou même de 8 mètres au-dessus du niveau moyen, passe en tournoyant sur les îles, reconnaissables seulement à leurs forêts de saules penchées sous l’effort du courant. Des radeaux formés de troncs d’arbres et de branchages entremêlés, des îlots entiers retenus par un lacis de racines, de grandes prairies d’herbes aquatiques parsemées de fleurs bleues, descendent en longues traînées sur le flot, se rencontrent, puis se séparent pour se rejoindre encore. Des bandes d’oiseaux volent au-dessus de ces masses de verdure flottantes, et picorent çà et là les insectes qui se noient ; les grands animaux, surpris par l’inondation dans les îles, les jaguars, les chevreuils, cherchent à gagner la rive, et parfois, trop fatigués pour l’atteindre, s’arrêtent au milieu des amas de débris que le fleuve emporte vers la mer. C’est ainsi qu’en 1825 et en 1858 des marins ont péché des jaguars en plein estuaire de la Plata, et que des chasseurs ont tué de ces pauvres animaux naufragés aux portes mêmes de Buenos-Ayres et de Montevideo.

Les diverses bouches du Parana et le puissant Uruguay, qui s’unit au cours d’eau principal près de l’île de Martin-Garcia, forment ensemble le vaste estuaire ou Rio de la Plata, qui est en même temps une embouchure fluviale et un golfe de la mer. Cette masse énorme d’eau, douce en amont, salée en aval, n’a pas moins de 250 kilomètres d’ouverture de Maldonado au cap San Antonio, et, gardée d’un côté par Montevideo, de l’autre par Buenos-Ayres, s’avance à 300 kilomètres dans l’intérieur du continent. C’est là une magnifique avenue marine pour toutes les régions arrosées par les fleuves tributaires, et notamment pour la longue presqu’île comprise entre l’Uruguay et le Parana. M. Martin de Moussy a donné à ce territoire, formant les provinces d’Entre-Rios et de Corrientes, le nom de Mésopotamie argentine, et cette désignation est d’autant plus exacte que, dans la partie septentrionale de la province de Corrientes, la vaste lagune d’Ibera, qui sert de réservoir aux pluies et aux inondations, envoie ses eaux d’écoulement aux deux fleuves à la fois, au sud-ouest vers le Parana, au sud vers l’Uruguay. En diverses parties de ces provinces, les marécages, les anciennes coulées d’inondation, les savanes noyées sur des espaces de plusieurs milliers de kilomètres carrés, sont un grand obstacle à la colonisation et à la culture ; mais la force de production du sol émergé, la facilité de communications qu’offrent les voies fluviales, le voisinage des grandes cités du littoral maritime, l’heureux climat qui fait prospérer à la fois les plantes de la zone tropicale et celles de la zone tempérée, enfm l’étendue des forêts, très rares dans les autres provinces de la Confédération Argentine, assurent le plus brillant avenir à cette riche Mésopotamie du Nouveau-Monde.

Au nord de l’état de Corrientes se prolonge vers l’équateur une deuxième péninsule, occupant une position non moins favorable. C’est la république indépendante du Paraguay, comprise entre le fleuve de ce nom et la grande courbe orientale du Parana. Cette contrée, salubre entre toutes, jouit à la fois des avantages des pays continentaux, puisqu’elle est située au centre de l’Amérique du Sud, et des priviléges des régions du littoral, car les navires calant h mètres d’eau peuvent remonter pendant une moitié de l’année jusqu’à la jonction des deux grands fleuves, à 1,500 kilomètres de l’Océan. Les corvettes à vapeur, d’un moindre tirant d’eau, mouillent à 350 kilomètres plus au nord, au pied des quais de l’Assomption. Le Paraguay rappelle par sa position géographique l’état nord-américain de l’Illinois, si merveilleusement prospère ; mais de plus il a un doux climat méridional, une végétation fougueuse et des milliers de lieues carrées de terres encore vierges. Grâce à la chaîne de hauteurs qui traverse la république du Paraguay du nord au sud, ce pays a moins de plaines inondées que le Corrientes et l’Entre-Rios ; il est aussi beaucoup mieux cultivé et livre au commerce un plus grand nombre de produits. Une population relativement très nombreuse habite certains districts, et les transforme graduellement en jardins.

Les contrées situées à l’est du Parana moyen et de l’Uruguay, c’est-à-dire le territoire des anciennes missions, la province brésilienne de Rio-Grande-do-Sul et la Bande-Orientale, n’offrent point dans leurs traits généraux la régularité simple et grandiose du Paraguay, mais elles sont peut-être d’un aspect encore plus charmant. Des collines, des montagnes granitiques peu élevées, se dressent en pitons isolés ou se groupent en chaînes de formes pittoresques ; des vallées riantes s’ouvrent dans toutes les directions, et sont arrosées par des ruisseaux et des torrens coupés de cascades. Sur les pentes, les forêts alternent avec les prairies. En aucune autre partie du continent sud-américain, les solitudes n’ont une apparence plus champêtre, plus agréable à la vue de l’émigrant d’Europe. Presque toutes les vallées importantes de ces gracieuses régions, celles de l’ibicuy, du Cuareim, du Rio-Negro, sont inclinées vers l’ouest et déversent leurs eaux dans l’Uruguay ; les vallées ouvertes directement vers la mer sont moins considérables, et se jettent dans l’une des grandes lagunes marécageuses dont Rio-Grande garde l’entrée. Quant au port de Montevideo, c’est de beaucoup le meilleur de la Plata, et s’il était, comme celui de Buenos-Ayres, relié à toutes les provinces de l’intérieur par les faciles chemins qu’offrent les pampas, la capitale si souvent ruinée de la Bande-Orientale serait certainement devenue la ville la plus importante des républiques hispano-américaines.

Les contrées que nous venons de décrire occupent une étendue cinq fois supérieure à celle de la France, bien qu’au dernier siècle elles formassent seulement trois provinces de l’immense empire colonial de l’Espagne. Il est vrai que d’après le recensement de l’année 1797, cité par Azara, la population réunie de tous les pays de la Plata s’élevait à peine à 443,000 âmes. De nos jours, elle atteint 3 millions, c’est-à-dire que le nombre des habitans a sextuplé pendant la durée de deux générations. On le voit, l’accroissement est très considérable, grâce à la suppression des monopoles, à l’abolition de l’esclavage, au maintien de l’indépendance républicaine, à tous les avantages moraux et matériels que procure la liberté, même incomplète. Ces progrès étonnans eussent été bien plus grands encore, si la guerre n’avait pas tant de fois désolé les républiques du Rio de la Plata, et surtout les deux états situés face à face sur les bords de l’estuaire. Durant de longues années, une grande partie de la population de Buenos-Ayres et de Montevideo était forcément nomade, et pour éviter, soit la tyrannie d’un Rosas, soit les horreurs d’un siége de neuf ans, des milliers d’habitans devaient s’expatrier pour chercher un refuge dans l’une des deux capitales ou dans toute autre ville des provinces riveraines. En outre, des batailles sanglantes, des massacres horribles, ont eu lieu ; mais tous ces événemens déplorables n’ont pu que retarder et non point arrêter les progrès de la population. Pendant les cent dernières années, la contrée magnifique où les jésuites avaient fondé leur théocratie modèle est le seul territoire qui ait été presque complètement dépeuplé. C’est que les Guaranis avaient été benoîtement élevés par les révérends pères dans une servitude physique et morale absolue. N’ayant, à vrai dire, ni la propriété de leurs champs, ni celle de leur corps et de leur âme, éloignés soigneusement de tout contact avec les blancs ou les métis, émasculés en quelque sorte par une stupide obéissance et par des pratiques superstitieuses, ces pauvres indigènes abêtis avaient perdu toute force de résistance. Dépourvus de la moindre initiative, ils n’ont pas su repousser les attaques des Mamelucos portugais, ni plus tard celle des Brésiliens du Rio-Grande. Ceux d’entre eux qui ont survécu, habitués à tout attendre de la charité d’un maître ou des faveurs de la Providence, ne savent plus que mendier et mourir de faim.

Si les contrées où les jésuites avaient établi leur gouvernement par excellence n’offrent plus de nos jours, au milieu des sites les plus gracieux, que des ruines d’églises et des groupes d’Indiens faméliques, en revanche les rudes populations de métis qui habitent les autres régions des républiques de la Plata s’accroissent avec une singulière rapidité, en dépit de toutes les discordes et de toutes les luttes occasionnées par le choc de leurs passions et leur inexpérience politique. M. Martin de Moussy a constaté, par une étude comparative de plusieurs centaines de registres, que dans la république argentine le nombre moyen des naissances est double de celui des décès. En certains états, notamment dans ceux de Cordova et de San -Luis, la proportion des naissances aux morts est même beaucoup plus considérable, et l’on comprend quelle importance a ce fait dans un pays où, comme à Cordova, chaque famille se compose en moyenne de sept enfans[1]. Les populations argentines, chez lesquelles le type caucasien domine de plus en plus, s’accroissent de nos jours d’une manière tellement rapide que, même sans le secours de l’immigration européenne, le nombre des habitans devient deux fois plus fort en vingt-cinq ans. La période de doublement est naturellement plus courte dans toutes les parties de la république où les étrangers arrivent en foule ; dans la province de l’Entre-Rios, où l’on compte 14,000 Européens, cette période est réduite à onze années.

Si les recensemens opérés au Paraguay sont dignes de loi, ce qui paraît à peine croyable à M. Martin de Moussy, cette république fournirait l’exemple d’un accroissement de population qui n’a pas d’analogue dans les provinces de la Confédération Argentine, ni même dans les contrées franco-canadiennes, si remarquables sous ce rapport. C’est là un phénomène qui mérite d’arrêter l’attention des ethnologistes, surtout dans un pays comme le nôtre, où depuis quinze ans le nombre des habitans ne s’est guère accru que par les annexions de Nice et de la Savoie. En 1795, le recensement officiel cité par Azara donnait pour tout le Paraguay une population de 97,480 habitans, y compris près de 11,000 de ces Indiens des missions qui depuis se sont laissé mourir par inanition morale. Soixante ans après, en 1857, on annonce que le territoire de la république est habité par l,337,439 personnes, c’est-à-dire que dans l’espace de deux générations la population serait devenue de treize à quatorze fois plus considérable[2], et cela sans la moindre immigration, car tout récemment encore le Paraguay était un pays muré comme la Chine, et les étrangers ne pouvaient y pénétrer qu’au prix de leur liberté personnelle.

Le remarquable accroissement des populations de la Plata montre combien ces contrées, dont la température moyenne est celle de nos villes d’hiver sur le littoral de la Méditerranée, méritent leur réputation de salubrité et sont heureusement situées pour devenir dans un avenir prochain le domaine de nations de premier ordre. Les cités importantes sont encore peu nombreuses et très éloignées les unes des autres, et si la population totale était répartie d’une manière uniforme sur tout le territoire, elle serait au plus de dix habitans pour 7 kilomètres carrés ; mais l’immigration, que déjà l’on peut évaluer à 12,000 personnes par an, prend des proportions de plus en plus considérables, et concourt maintenant avec l’accroissement naturel des habitans à transformer les solitudes en campagnes populeuses. Une des causes principales des révolutions qui agitaient sans cesse la république argentine et la Bande-Orien- tale était le manque d’intérêts communs entre les groupes épars. Cet obstacle à la prospérité nationale diminue tous les jours, et l’on peut même facilement prévoir l’époque où il aura cessé -d’exister. M. Alberdi, publiciste distingué de la Plata, l’a déjà dit depuis longtemps : « Le désert est le grand ennemi de l’Amérique, et dans un désert, gouverner c’est peupler. »

II.

Quelque importance qu’ait eue parmi les causes de disputes et de guerres le défaut d’homogénéité entre les populations , il faut cependant mettre en première ligne comme élément de discorde les traditions laissées par l’Espagne dans les provinces de la Plata. En s’enfuyant du Nouveau-Monde, les Castillans avaient légué aux vainqueurs leur despotisme administratif et politique. La ville de Buenos-Âyres, fièie d’avoir conquis son autonomie, trouvait néan- moins tout naturel de gouverner les provinces éloignées et de les faire obéir, comme elle avait été accoutumée à obéir elle-même. Devenue républicaine en apparence, grâce à une vague passion de liberté, à l’esprit d’imitation, aux ressentimens provoqués par la mère-patrie, la cité coloniale était encore tout imbue de préju- gés monarchiques, et voulait à son tour jouer le rôle d’une métro- pole souveraine. Seul port commercial de la rive droite de la Plata et gardienne du fleuve, Buenos-Ayres avait la prétention de mesu- rer aux villes de l’intérieur leur pitance de liberté, comme elle leur envoyait leurs provisions de marchandises. Le rêve d’empire uni- versel, qui avait si longtemps guidé la fatale politique des rois d’Espagne, dominait encore, à leur insu, les rebelles américains, et leur inspirait des mesures dictatoriales. D’ailleurs la religion catholique, hors de laquelle il n’y a point de salut, était restée la religion de l’état. Or, là où il n’existe qu’une éghse, absolue, in- tolérante, maîtresse des âmes, il ne doit non plus y avoir qu’un seul gouvernement, maître des corps, et toute rébellion est consi- dérée comme une hérésie.

Lors de la révolution qui détacha Buenos-Ayres de l’Espagne, les populations des provinces de l’intérieur étaient moins intelligentes et moins instruites que celles de la capitale; plus fortement mélan- gées d’élémens indiens, elles subissaient avec moins d’impatience le régime infligé par les blancs espagnols, et n’avaient reçu des ré- volutions modernes de France et des États-Unis que des nouvelles bien indécises et bien vite oubliées. Toutefois, lorsqu’elles se furent soulevées à l’appel de la grande cité du littoral et qu’elles eurent contribué, pendant plusieurs années de guerre, à la victoire commune et à l’expulsion définitive des armées espagnoles, elles se demandèrent si elles s’étaient déclarées indépendantes de la mère-patrie pour accepter tranquillement la souveraineté de Buenos-Ayres. Se croyant dignes de se gouverner elles-mêmes désormais, elles continuèrent contre des Américains la lutte commencée contre l’étranger, et pendant près d’un demi-siècle une guerre presque permanente a sévi sur divers points des contrées de la Plata. Souvent, il est vrai, les conflits étaient amenés en apparence par les faits les plus insignifians, mais en réalité la cause supérieure de ces événemens a toujours été l’antagonisme des principes : d’un côté l’unité monarchique, de l’autre l’autonomie républicaine.

En dépit des malheurs de toute espèce produits, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, par les soulèvemens, les incursions à main armée et les batailles sanglantes, les républiques de la Plata n’ont cessé, depuis la déclaration d’indépendance, de gagner en population et en richesse ; mais ce n’est pas là une raison pour se refuser à voir combien ces guerres intestines ont été vraiment horribles. Dans la Confédération Argentine et dans la Bande-Orientale, les luttes ont trop souvent revêtu un caractère d’acharnement et d’atrocité qu’elles n’ont jamais eu dans les autres républiques hispano-américaines, et si l’on pouvait compter le nombre de ceux qui ont succombé durant les diverses révolutions de la Plata, on trouverait certainement un chiffre de morts très considérable. D’ailleurs c’est peut-être en grande partie à des raisons matérielles qu’il faut attribuer le caractère exceptionnel de sauvagerie qui a longtemps signalé la guerre dans ces contrées du continent colombien. En effet, les soldats, presque tous cavaliers, et depuis leur enfance habitués au maniement du cheval, s’enivrent facilement, comme les anciens centaures, par la rapidité même de leur course ; les boules et le lazo au pommeau de leur selle, ils s’élancent dans les prairies à la poursuite de l’homme, et le chassent de la même manière qu’ils chasseraient le jaguar, l’autruche ou le taureau sauvage ; puis, quand ils ont atteint leur adversaire, c’est avec un cri de joie qu’ils font tourbillonner au-dessus de leurs têtes le nœud fatal qui doit enserrer l’ennemi, l’enlever de sa selle et traîner le corps meurtri à travers les herbes de la pampa. Véritables enfans, féroces par insouciance, les gauchos se livrent aux joies de la course et de la lutte avec d’autant plus de fougue que l’homme leur sert de gibier. Il ne faut pas oublier non plus que le métier d’un grand nombre des Argentins et des Orientaux est de massacrer le bétail des estancias. Habitués à « charcuter » (carnear), ainsi qu’ils le disent en leur langage pittoresque, se souvenant d’avoir jadis brûlé des milliers de moutons uniquement pour faire de la chaux, les pâtres transformés en soldats n’éprouvent aucune horreur à la vue du sang versé sur le champ de bataille, et plusieurs d’entre eux dépêchent sans remords l’ennemi tombé, comme s’ils ne voyaient en lui qu’un bœuf à dépecer. La nourriture exclusivement animale doit aussi contribuer pour sa part à la férocité de certains gauchos recrutés pour le service de l’armée. Récemment encore, le pain était inconnu dans les campagnes de la Confédération Argentine. Ne mangeant que de la chair, égorgeant eux-mêmes les animaux qui servaient à leur alimentation, les habitans de la pampa différaient à peine de leurs ennemis les Indiens Ranqueles ; lorsque ceux-ci abattent une cavale, ils collent leurs bouches sur la plaie et boivent à longs traits le sang qui s’en échappe.

Quoi qu’il en soit de cette opinion au sujet de la déplorable influence exercée sur les destinées du pays par les mœurs des campagnards, il est certain que l’enfantement de la liberté a été des plus douloureux dans les républiques de la Plata, et malheureusement il reste encore beaucoup à faire pour que l’œuvre soit accomplie. Dès l’année 1811, quelques mois à peine après le commencement de la révolution, la guerre éclate entre Buenos-Ayres et le Paraguay. Les habitans de cette province repoussent l’armée des Argentins, puis ils revendiquent leur autonomie complète et se séparent des autres parties de l’ancienne vice-royauté pour se courber bientôt après sous la main de plomb du dictateur Francia. En 1814, la Bande-Orientale, qui n’a pas encore pu chasser les Espagnols de Montevideo, s’érige néanmoins en république indépendante de Buenos-Ayres, et Santa-Fé, Corrientes, Entre-Rios, Cordova, suivent son exemple. Le grand capitaine Artigas, se déclarant protecteur des peuples libres, tient à la fois la campagne contre les soldats étrangers et contre les partisans de la centralisation. L’anarchie règne dans les provinces : fédéraux et unitaires, blancs et Indiens, Espagnols du Pérou et Portugais du Brésil entrent dans la mêlée pour s’entr’égorger. À la vue de ce désordre général, de ce chaos sanglant auquel il ne savait porter aucun remède, le directeur Puyredon, épouvanté, désespéra de la patrie et noua secrètement des négociations avec l’étranger pour donner les provinces de la Plata soit à un prince brésilien, soit à un Bourbon d’Espagne ; mais tel était son amour de la centralisation qu’il posait au roi futur la condition d’établir un pouvoir fort sur toute l’ancienne vice-royauté de la Plata. La trahison ayant été dévoilée à temps, Puyredon fut obligé de donner sa démission, et les quatorze provinces, lasses à bon droit de la dictature de Buenos-Ayres, proclamèrent leur autonomie. Malheureusement les rancunes, les vengeances personnelles, les rivalités et l’inexpérience des hommes d’état perpétuèrent le désordre ; les décisions du congrès unitaire de 182/i ne firent que l’aggraver, et l’exécution d’un gouverneur de Buenos-Ayres, Dorrego, vint mettre le comble à la fureur des partis. La guerre se propagea comme un incendie à travers toute l’étendue de la république, et pendant trois années, de 1829 à 1831, l’histoire des provinces de la Plata n’est autre chose que le récit d’affreux massacres.

Les fédéralistes l’emportèrent ; mais dans la hideuse mêlée le sens des mots s’était perdu, et les chefs militaires, devenus par le droit de leur épée les interprètes de la constitution, répétaient par habitude ou par hypocrisie les cris de ralliement qui leur avaient mis les armes à la main. Le sanguinaire Rosas, maître absolu de la république et de la vie des citoyens, se disait toujours le représentant de l’idée de fédération, mais uniquement afin de pouvoir insulter ses ennemis comme « infâmes et immondes unitaires, » et les égorger avec impunité. Ayant à ses gages une bande d’assassins, il fait poignarder ou fusiller tous ceux qui le gênent, surtout les hommes d’intelligence ; il ne respecte ni les frontières des états voisins, ni les traités en vigueur, ni la foi jurée ; il se rit des menaces de la France et de l’Angleterre, et durant plus de vingt ans il garde la dictature sous prétexte de défendre la patrie contre les intrigues des partisans de la centralisation. Néanmoins bien des progrès s’étaient accomplis dans les esprits pendant ces vingt années : l’instruction, le commerce, l’industrie s’étaient développés ; les populations, assistant de loin aux grands événemens de l’histoire contemporaine, avaient gagné en sens politique, et les Argentins réfugiés en France, au Chili, dans la Bande-Orientale, avaient utilisé leurs loisirs forcés pour étudier sérieusement les questions. Lorsque Rosas tomba, vaincu par Urquiza, l’un de ses anciens lieutenans, la conduite des vainqueurs témoigna des heureux changemens qui s’étaient opérés dans les mœurs et dans les idées depuis les grandes guerres civiles. De cette époque date une nouvelle ère pour la république argentine.

La nouvelle constitution fédérale, votée en 1853 par les députés réunis à Santa-Fé et légèrement modifiée en 1861, est sans aucun doute l’une des chartes nationales qui méritent le plus d’être étudiées par les hommes politiques. Ainsi que le porte le préambule, elle a pour but de « constituer l’unité de la nation, de maintenir la justice, de consolider la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de travailler au bien-être général et d’assurer les bienfaits de la liberté, non-seulement aux citoyens et à leur postérité, mais aussi à tous les hommes du monde qui voudront habiter le territoire argentin. » Bien que par un article malheureux le gouvernement fédéral fasse une profession de foi catholique, apostolique et romaine, néanmoins il garantit à tous les habitans du pays, natifs ou d’origine étrangère, le libre exercice de leur culte ; en outre il proclame la liberté du travail, du commerce et de l’industrie, l’inviolabilité des personnes et des biens, l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans acception de couleur ni de race, le droit de publier ses idées par la voie de la presse, celui de s’associer, celui d’enseigner et d’apprendre. Quant aux diverses provinces de la Confédération Argentine, elles se gouvernent elles-mêmes ; elles s’occupent de toutes les affaires locales, nomment leurs fonctionnaires, votent leur budget et rédigent leur propre constitution, qui devient valable après avoir été révisée par le congrès national et reconnue conforme aux principes républicains. Le gouvernement central, représentant le peuple tout entier, a seul le droit de battre monnaie, de déclarer la paix ou la guerre, de conclure des traités de commerce, d’établir des droits de douane, de fixer les limites des provinces, de s’occuper du progrès général par des travaux embrassant une étendue considérable de la république.

Tel est le système, imité en grande partie de celui des États-Unis, que les hommes politiques de la Plata ont adopté pour le gouvernement de leur pays. Il serait excellent, on peut le dire, si les diverses fractions de la république argentine s’y conformaient ; mais il n’en est pas ainsi. Les anciennes rivalités de Buenos-Ayres et des états de l’intérieur subsistent encore, et deux fois déjà depuis la chute de Rosas, la grande cité du littoral, regrettant son ancienne suprématie, s’est séparée avec sa province du reste de la confédération. Jadis elle avait le monopole de tout le commerce extérieur, et les navires d’outre-mer ne remontaient pas au-delà de sa rade. Actuellement Buenos-Ayres, dépouillée du monopole exclusif, n’en est pas moins restée le grand entrepôt du commerce de la Plata : c’est elle qui reçoit presque toutes les marchandises d’Europe, du Brésil et des États-Unis, c’est elle qui prélève les impôts de douanes et qui en fait profiter le budget fédéral ; malgré ses lourdes dettes, malgré son milliard de papier-monnaie, ne représentant plus que le vingt-cinquième de la valeur de l’émission, elle est tenue de verser dans le trésor national les sommes de plus en plus considérables qu’elle perçoit chaque année sur les articles d’importation. Ces questions d’intérêt se retrouvent au fond de toutes les discordes des provinces de Buenos-Ayres et des autres états de la république. Un grand nombre des habitans de la capitale subissent impatiemment le lien qui les rattache aux populations moins riches de l’intérieur, et sous prétexte de je ne sais quelle liberté, ils réclament la jouissance exclusive de leur budget des douanes. Désireux de profiter eux-mêmes de tous les avantages du commerce, ils acceptent de très mauvaise grâce le fait désormais acquis de la libre navigation des rivières, et jettent des regards malveillans sur les jeunes cités qui grandissent aux bords de l’Uruguay et du Parana ; ils voient des ennemis dans les négocians de Montevideo et des autres villes de la Bande-Orientale, et l’on dit même qu’ils s’opposent en secret à la fondation d’importantes colonies commerciales aux embouchures des rivières du sud, le Rio-Colorado et le Rio-Negro, dans la crainte que ces colonies ne deviennent un jour des rivales de Buenos-Ayres.

Lors de la dernière brouille de la capitale avec les provinces, celles-ci adoptèrent une loi frappant d’un droit supplémentaire de 18 pour 100 toutes les marchandises de provenance étrangère qui n’auraient pas été importées directement dans un des ports de la confédération. Cette mesure fiscale, qui causa le plus grand tort au commerce de Buenos-Ayres, pourrait être appliquée de nouveau dans des circonstances semblables, et la simple menace du rétablissement de ces droits différentiels suffît pour entretenir une irritation constante parmi les portenos[3]. Pour apaiser les rancunes, il a fallu, dans un grand nombre de cas, abandonner le terrain des principes et recourir à des expédions provisoires. Buenos-Ayres, qui est à la fois la grande cité commerciale et le siége du gouvernement, c’est-à-dire le New-York et le Washington de la république argentine, offre le triple caractère de commune, de capitale de province et de chef-lieu de la confédération ; elle réunit en même temps dans ses murs une législature provinciale et le congrès de la nation, qui sont très souvent en désaccord sur des questions brûlantes. Eu égard à l’importance des sommes versées au trésor fédéral par la douane de Buenos-Ayres, cette ville s’est fait garantir le droit de prélever chaque année sur les ressources nationales une somme de 1,200,000 piastres fortes, c’est-à-dire exactement cent fois plus que l’allocation accordée à chaque province ; mais ce privilége expire en 1865. Si l’on désire éviter quelque rupture, il faudra probablement se résoudre à un nouveau compromis en garantissant des subsides annuels à l’état de Buenos-Ayres et aux diverses provinces de la confédération. En outre plusieurs questions des plus graves, qui pourraient donner lieu à de dangereuses discussions, sont prudemment écartées. Ainsi le gouvernement fédéral néglige de revendiquer comme terres publiques de vastes étendues que les états se sont appropriées, et n’ose faire constater par le cadastre la superficie du domaine territorial que possède la nation ; il préfère rester à ce sujet dans l’ignorance et rejeter sur l’avenir les difficultés du présent. De même, il a eu le tort de ne pas résoudre d’une manière définitive la question des limites entre la confédération et les républiques voisines, la Bolivie et le Paraguay. Les espaces en litige, c’est-à-dire le Gran-Chaco et les anciennes missions des jésuites, sont encore déserts et par conséquent ne profitent à personne ; mais ils se peupleront tôt ou tard, et les causes de discorde, longtemps atténuées par des compromis et des traités provisoires, seront peut-être beaucoup plus difficiles à supprimer qu’elles ne le sont aujourd’hui[4].

Quoi qu’il en soit de tous ces germes de dissensions intestines, on ne saurait craindre aujourd’hui le retour des afireuses guerres civiles d’autrefois, car les élémens de désordre qui se trouvaient dans le sein de la république avant la dictature de Rosas n’existent plus aujourd’hui. Sous l’influence des institutions nouvelles, les mœurs sont devenues plus républicaines, les vieilles traditions de despotisme politique et religieux sont oubliées ; l’instruction, qui commence à être généralement répandue, développe l’intelligence si rapide et si nette des Argentins, et lui donne de plus hautes ambitions. Les intérêts des diverses provinces, jadis presque complètement distincts, deviennent de plus en plus solidaires par le développement des relations et des échanges. La ville de BuenosAyres, à laquelle suffisait autrefois le commerce des cuirs, des suifs et de la chair de ses innombrables troupeaux, reçoit maintenant des provinces de l’intérieur des produits de toute nature, vins, fromages, blés, cuivres, minerai d’or et d’argent, bois de construction. Chaque groupe de population, qui, durant la génération précédente, en était réduit presque uniquement à ses propres ressources, se met en rapport avec les autres groupes et leur demande les objets qui lui font défaut. Des villes de commerce s’élèvent sur les frontières du Chili et de la Bolivie ; l’exploitation des mines et les autres industries se développent ; enfin l’agriculture, jadis presque rudimentaire, fait des progrès considérables. Transformant par leur travail les rives des fleuves, les vallées des montagnes, tous les districts faciles à arroser, les cultivateurs marchent à F encontre les uns des autres à travers la prairie et la conquièrent pas à pas sur les gauchos. Les mœurs s’adoucissent grâce à des occupations moins barbares, à une alimentation plus saine. En passant par degrés de la vie pastorale à la vie agricole, la nation argentine franchit l’étape la plus importante de la civilisation. Le temps n’est plus où les chasseurs d’abeilles de Tucuman et de Jujuy abattaient de grands arbres pour y recueillir un rayon de miel.

La vapeur, le grand agent de la transformation matérielle de l’Europe, accomplit également son œuvre dans les républiques de la Plata par le rapprochement des populations et le mélange des intérêts. Depuis quatorze ans déjà, un service régulier de bateaux à vapeur dessert les villes riveraines de l’Uruguay et du Parana, et maintenant ces cours d’eau sont tout aussi souvent agités par le mouvement des roues et des hélices que le sont nos grandes rivières d’Europe. Des vapeurs, pénétrant par le tortueux Vermejo jusqu’au milieu de la province de Salta, ouvrent un nouveau débouché aux produits des hautes vallées andines de la Plata et de la Bolivie. Le Paraguay lui-même a voulu se mettre en communication régulière et rapide avec le reste du monde, et l’Assomption est devenue le grand port d’attache des bateaux descendant d’un côté vers Buenos-Ayres et Montevideo, remontant de l’autre vers Albuquerque et Cuyaba. En temps de paix, ce n’est plus directement par les solitudes de l’intérieur du Brésil que RioJaneiro communique avec la province de Matto-Grosso, mais bien par l’estuaire de la Plata et les artères fluviales des républiques hispano-américaines : grâce à la vapeur, les voyageurs ne gagnent pas moins de quatre mois par cet énorme détour de (3,000 kilomètres, et n’ont pas à courir les dangers qui menaçaient leurs devanciers dans les forêts, les défilés, les marécages, et sur les rapides des torrens. La locomotive a également fait son apparition dans le Paraguay et dans les provinces argentines. L’Assomption a déjà son tronçon de voie ferrée, et bientôt elle sera reliée aux belles fonderies d’Ibicuy et à Villa-Rica, la seconde cité de la république. Bueuos-Ayres, métropole de la Plata, est le point de départ de quatre chemins de fer, rayonnant au loin dans la pampa, vers tous les centres de population de la province. À l’ouest de l’Uruguay, une cinquième ligne de fer va prochainement contourner les rapides du fleuve et faciliter le transport des produits entre le pays des missions et l’Entre-Rios. Une autre voie ferrée, d’une bien plus grande importance que les précédentes, rattachera le port de Rosario, sur le Bas-Parana, à la cité de Cordova, qui peut être considérée comme le point central de la république[5]. Dans un avenir prochain, ce chemin de fer sera le tronc commun de nombreux embranchemens se dirigeant à l’ouest et au nord-ouest vers toutes les villes considérables, de Mendoza à Santiago del Estero et à Tucuman. Rien de plus facile que de poser des lignes de rails sur ces plaines presque unies, traversées déjà par les courriers et les diligences, sans qu’on ait eu besoin d’y tracer des routes. Au-delà se dresse la haute barrière des Andes ; mais cet obstacle n’est pas infranchissable, et plusieurs ingénieurs, entre autres M. Meigs, à qui l’on doit la construction du beau chemin de fer de Valparaiso à Santiago, s’offrent à surmonter cette arête en faisant passer à 3,500 mètres de hauteur la voie de jonction entre les chemins de la république argentine et le réseau déjà si considérable du Chili. D’ailleurs les difficultés de la traversée des Andes, très sérieuses entre Mendoza et Santiago, sont presque nulles beaucoup plus au sud, entre le haut bassin du Rio-Negro et les colonies chiliennes de Valdivia et de Llanquihue. La grande Cordillère offre là plusieurs solutions de continuité, et même en un point elle livre passage à un affluent du Rio-Valdivia, prenant sa source sur le versant oriental, en pleine pampa de Patagonie. Nul doute que des voies ferrées ne traversent cette partie de la chaîne lorsque des centres de population de quelque importance s’y seront formés[6].

Les nouvelles routes amoindrissent de jour en jour l’espace, ce grand ennemi de la colonisation, et facilitent aux immigrans l’entrée des républiques de la Plata : à elle seule, la Confédération Argentine reçoit plus de colons que toutes les autres républiques hispano-américaines prises ensemble. Plus de douze mille étrangers débarquent chaque année à Buenos-Ayres et dans les autres ports de l’estuaire et du Parana. Ce sont des Basques espagnols et français, gens sobres, actifs, hardis et néanmoins pacifiques ; des Italiens industrieux, habiles, âpres au profit ; des Français, qui s’accoutument facilement aux mœurs du pays et deviennent en peu d’années de véritables Argentins ; des Anglo-Saxons, des Irlandais, des Allemands, qui s’occupent de commerce, d’industrie ou d’agriculture, et se préparent résolument à faire la prospérité de l’Amérique du Sud, comme leurs compatriotes ont fait celle du continent septentrional. Depuis le commencement de la guerre civile des États-Unis, un certain nombre de planteurs américains se sont également dirigés vers Buenos-Ayres, pour appliquer à l’élève des bestiaux et à la culture du cotonnier l’esprit d’initiative et le bon sens pratique qui les distinguent. C’est là un mouvement de la plus haute importance, car il ne peut manquer de créer des relations politiques et commerciales de plus en plus suivies entre la grande république américaine et ses sœurs moins puissantes des bords de la Plata. Il faut remarquer aussi que les immigrans ne s’arrêtent pas tous, comme autrefois, dans les villes du littoral ; mais parmi ces nouveaux venus, il en est des milliers qui gagnent les provinces de l’intérieur, Santa-Fé, San-Luis, Cordova, Tucuman, et l’on en trouve maintenant jusque sur les frontières de la Bolivie. D’ailleurs ce n’est plus seulement par le Rio de la PJata, c’est aussi par les cols des Andes que les provinces argentines reçoivent un contingent annuel de nouveaux citoyens. Les vallées du Chili étant relativement beaucoup plus peuplées que celles du versant opposé, un mouvement d’émigration de plus en plus considérable se porte, dans la direction de l’est, à travers la Cordillère : il est même probable que dans un avenir prochain, lorsque les immenses richesses minières de Famatina, de San-Juan, d’Uspallata, seront mieux connues et d’un accès plus facile, l’émigration chilienne prendra les proportions d’un véritable exode, semblable à celui qui entraîna jadis des populations entières vers les placers de la Californie.

Les hommes d’état de la Confédération Argentine et des républiques limitrophes, comprenant parfaitement que tous les colons laborieux sont de véritables bienfaiteurs publics, font de grands efforts pour assurer à leur pays les avantages d’une immigration régulière et considérable. D’importantes colonies ont été fondées, et dans le nombre plusieurs ont admirablement réussi, entre autres celle de San-José, dont les terres ont été concédées par le général Urquiza et que dirige un exilé français, M. Alexis Peyret. Avant que la guerre civile éclatât dans la Bande-Orientale, diverses colonies d’Allemands, de Suisses, de Vaudois, avaient été récemment établies sur divers points du pays et prospéraient à souhait. Un consul allemand de l’Uruguay, M. Sturz, que ses compatriotes vénèrent à juste titre en souvenir de sa lutte de vingt années contre les marchands brésiliens de chair humaine, s’était mis à la tète d’une grande entreprise de colonisation, et plusieurs groupes d’agriculteurs se préparaient à partir pour Montevideo, lorsque les incursions de Florès ont arrêté pour un temps le mouvement d’émigration. Ce n’est là qu’un simple retard, et d’ailleurs la Bande-Orientale ne peut manquer, aussitôt après la guerre, de profiter d’un certain reflux de ce grand courant qui porte chaque année des milliers d’Européens dans la confédération voisine. Peu à peu les habitans des deux pays gagneront en amour du travail et en industrie par le croisement avec les nouveaux venus : ceux-ci, apportant dans chaque ville des idées analogues et des intérêts identiques, aideront bien plus que les voies de communication faciles à relier les uns aux autres les groupes épars, à calmer les vieilles haines de famille, à corriger les mœurs sauvages des indigènes. Par leur seule présence, les étrangers contribueront puissamment à consolider l’unité nationale.

III.

Ainsi les divers changemens accomplis de nos jours dans les contrées de la Plata donnent complètement tort aux pessimistes. Ceux-ci prédisaient naguère la désorganisation sociale du pays et niaient la possibilité d’un accord entre l’autonomie des provinces et l’intégrité de la nation ; on peut reconnaître aujourd’hui qu’en dépit de toutes les révolutions locales les républiques du bassin de la Plata ont en elles-mêmes assez de vitalité pour surmonter à la longue les élémens de désordre qui se trouvent dans leur sein. Les ennemis de l’intérieur, l’ignorance, la superstition, la barbarie native, seront vaincus. Quant aux ennemis du dehors, ils ont été jusqu’à ce jour moins redoutables, car depuis la guerre de l’indépendance contre les Espagnols la république argentine et le Paraguay n’ont point eu à redouter d’invasion étrangère. Seule, la Bande-Orientale a eu beaucoup à souffrir des attaques des Portugais et des Brésiliens ; son existence comme république indépendante a été supprimée une fois et souvent compromise. Néanmoins il est très improbable que le Brésil, ce pays de 8 millions d’habitans, sorte vainqueur de la lutte qu’il vient d’entreprendre contre le faible état voisin, dépourvu d’armée, de navires, de finances, et peuplé de 300,000 âmes à peine. C’est que l’Uruguay ne peut rester isolé : dût-il même succomber pour un temps, il représente contre la monarchie esclavagiste un principe qui est celui de toutes les républiques-sœurs du continent colombien. Entouré par un demi-cercle d’états qui se peuplent, s’enrichissent et se civilisent dans toutes leurs couches sociales beaucoup plus rapidement que lui, l’empire du Brésil ne sera certainement pas le plus fort.

Pendant les deux derniers siècles, et même au commencement du nôtre, les seules causes des guerres presque incessantes qui sévissaient sur les frontières entre les colons portugais et les descendans des conquérans espagnols étaient l’amour des combats, le désir du pillage, les haines de race et le conflit des intérêts commerciaux. Les Mamelucos de la province de Saô-Paulo, terrible horde de cavaliers issue du croisement des Portugais et des Indiens Tupis, se distinguaient surtout dans ces luttes féroces, et sur divers points ils accomplirent avec tant d’acharnement leur œuvre de dévastation, que, parmi les territoires des missions et du Paraguay, dépeuplés par eux il y a plus de cent ans, plusieurs sont encore à l’état de solitudes. Sur les bords de l’estuaire de la Plata, la guerre avait son origine première dans les rivalités de commerce, les Portugais ayant le plus haut intérêt à s’établir solidement à l’embouchure de ce grand système fluvial, qu’ils considéraient comme leur frontière naturelle. Dès l’année 1680, ils avaient bâti un fort à La Colonia, en face même de Buenos-Ayres, afin de prendre pied à l’entrée du domaine convoité. Expulsés de cette position, ils parvinrent à s’y retrancher de nouveau, et pendant près de cent années La Colonia fut le principal enjeu des guerres qui éclatèrent sous divers prétextes entre les Portugais et les Espagnols du NouveauMonde. Durant la grande lutte de l’indépendance, alors que l’armée castillane était enfermée dans Montevideo, les Portugais, réconciliés comme par miracle avec leurs ennemis héréditaires, accoururent à leur aide, et, désirant s’emparer eux-mêmes de la BandeOrientale, feignirent de vouloir la conserver à la couronne d’Espagne.

À la suite des grands événemens qui amenèrent la transformation des anciennes colonies espagnoles en républiques indépendantes et détachèrent pacifiquement l’empire du Brésil du petit royaume de Portugal, les conflits qui ont eu lieu dans la Bande-Orientale entre les Hispano-Américains et les armées brésiliennes ont offert un caractère tout différent de celui que présentaient jadis les batailles entre colons espagnols et portugais : à l’insu de bien des hommes qui y prenaient une grande part, ces conflits étaient aussi les luttes de deux principes. En effet, les institutions du Brésil et celles des républiques limitrophes diffèrent sur plusieurs points de la manière la plus complète, et pendant les quarante dernières années la divergence n’a cessé de s’accroître. Dans les régions de l’empire peuplées ou simplement explorées, déjà presque toutes les propriétés appartiennent à des personnages décorés de titres nobiliaires et constituent d’énormes domaines dont les équivalens seraient regardés en Allemagne comme des états considérables. Le sol du pays se trouve entre les mains de seigneurs féodaux qui, ne cultivant point eux-mêmes de peur de se déshonorer, emploient le travail servile et font exploiter la terre par les nègres et les engagés. Ce que les Brésiliens appellent avec orgueil la grande culture [lavoiira grande)^ c’est la mise en valeur de vastes domaines par un nombre considérable d’esclaves. Plus heureuses, les républiques voisines ne connaissent point cette grande culture et n’ont pas à en redouter les conséquences fatales. Il est vrai que dans les contrées de la Plata les riches éleveurs de bestiaux possèdent chacun dès espaces de terrain de plusieurs lieues carrées ; mais ces estancias, beaucoup moins étendues que les immenses domaines presque entièrement inutiles des grands seigneurs brésiliens, peuvent être aliénées, divisées en parcelles et graduellement transformées en campagnes agricoles que des paysans libres cultivent de leurs propres mains. L’esclavage, cette institution sur laquelle repose toute la société brésilienne, n’existe même plus dans la Confédération Argentine ni dans la Bande-Orientale. En 1843, les noirs de ce dernier état ont été affranchis et déclarés citoyens pour aider à la défense du pays, et dix ans plus tard la constitution fédérale des états de la Plata rendit à la liberté les quelques nègres asservis qui se trouvaient encore sur divers points de la république. Même au Paraguay, cet état semi-républicain, semi-patriarcal, où le président élu gouverne despotiquement son peuple comme il le ferait d’une grande famille, tous les enfans d’une mère esclave deviennent libres à leur naissance, et la servitude s’éteint graduellement : les descendans des nègres importés par la traite se fondent peu à peu avec le reste de la population. En dépit de tous les obstacles apportés au développement de la liberté par les traditions que les jésuites et le gouvernement de Francia ont laissées dans le Paraguay, ce pays est de plus en plus entraîné vers les mêmes destinées que les autres républiques hispano-américaines ; le contraste de ses institutions avec celles de l’empire du Brésil s’accuse plus nettement chaque année. Il n’est donc pas étonnant que dans la guerre actuelle le Paraguay se soit rangé du côté de la Bande-Orientale. À l’antagonisme des races, à la lutte des intérêts commerciaux et aux désirs d’agrandissement territorial s’ajoute maintenant une cause d’hostilité plus sérieuse.

Les premières années de l’existence du Brésil comme puissance indépendante furent remplies par une guerre acharnée pour la possession de la Bande-Orientale. En 1821, lors de la révolution de Rio-Janeiro, la place de Montevideo était occupée par des troupes portugaises qui la gardèrent pour le compte des Brésiliens ; mais les Argentins, aidés par la population locale, se préparèrent bientôt à les en chasser. Les impériaux, battus dans plusieurs rencontres, furent presque complètement écrasés dans la vallée d’Ituzaingo, et, désormais incapables de tenir la campagne contre les paysans insurgés et l’armée de Buenos-Ayres, il ne leur resta plus qu’à se renfermer dans les murs de la ville, puis à se retirer après avoir reconnu l’indépendance de la nouvelle république. C’était en 1829. Quelques années plus tard, l’empire à son tour était menacé dans son intégrité territoriale. Les populations de la province méridionale de Rio-Grande-do-Sul se soulevèrent contre le gouvernement et proclamèrent leur autonomie républicaine. Défendu par quelques hommes héroïques, au nombre desquels se trouvait Garibaldi, l’état libre de Piratinim servit pendant neuf ans de boulevard à la Bande-Orientale ; mais il finit par succomber dans cette lutte inégale contre toutes les forces du Brésil, et celui-ci put reprendre sa politique envahissante à l’égard de la république de l’Uruguay. Il est vrai qu’à cette époque les atrocités commises dans le pays par Manuel Oribe et les autres lieutenans de Rosas permettaient aux Brésiliens de se présenter comme des sauveurs. En 1851, ils s’allient avec le général Urquiza et contribuent par leur présence au renversement de Rosas ; mais ils ne se retirent point des bords de la Plata sans avoir stipulé une rectification de frontières qui leur donne des vallées fertiles et d’importantes positions stratégiques. Trois ans après, ils interviennent de nouveau sous prétexte de protéger les libertés du peuple contre les partis, et pendant près d’un an des troupes impériales maintiennent le colonel Venancio Florès sur le fauteuil présidentiel de la république.

Cet ancien président de l’Uruguay est le même Florès qui introduit de nouveau dans son pays les forces brésiliennes et les convie à dévaster les campagnes, à prendre les villes d’assaut, à passer les garnisons au fil de l’épée. Rude cavalier métis dont l’intrépidité est la seule vertu, Florès est un de ces chefs barbares que les déplorables guerres civiles de la Plata ont produits en si grand nombre depuis quarante années. Sans foi, sans pitié, sans morale, mais plein de la ruse et de l’astuce du sauvage, il invoque de son mieux le nom de la liberté ; tout en prenant pour alliés les planteurs brésiliens, qui sont les plus grands ennemis des républiques espagnoles, il se pose en vengeur de la patrie outragée. D’ailleurs, il faut le dire, le parti blanco, qui gouverne maintenant l’Uruguay, et que Florès cherche à renverser, expie des torts bien graves. En 1857, les chefs de ce parti, dépourvus de tout bon sens politique, n’ont pas craint d’irriter les sentimens de la nation en faisant de magnifiques funérailles à ce féroce général Oribe, qui pendant tant d’années avait été le fléau de l’Uruguay. Quelques mois après, ces mêmes personnages ne voulurent pas reconnaître la capitulation accordée à une trentaine d’officiers supérieurs de l’armée rebelle des colorados, et ils les firent tous fusiller malgré la parole donnée par le général vainqueur. Ce sont là des crimes politiques dont le souvenir ne s’efface point, et qui sont toujours suivis d’une réaction. À la prise de Florida, petite ville devant laquelle plusieurs des siens étaient tombés, le général Florès n’a pas manqué d’ordonner à son tour des fusillades en évoquant le souvenir des victimes du Paso-de-Quinteros.

Il y a bientôt deux ans que le redoutable caudillo tient la campagne. En mai 18G3, il traversa l’Uruguay non loin de la ville de Paysandu, et, pénétrant avec quelques Argentins dans la vallée du Rio-Qneguay, il eut bien vite recruté parmi ses partisans lin corps de hardis cavaliers. À la tête de ces gauchos, il parcourut ensuite le pays en proclamant la déchéance du gouvernement de Montevideo, en distribuant des titres aux hommes de son choix, en ravageant les propriétés de ses ennemis politiques. Rien de plus facile que son genre de guerre. Grâce à ses espions, il connaissait toujours d’avance le chiffre des troupes envoyées contre lui ; lorsqu’elles étaient peu nombreuses, il se mettait à leur poursuite et les forçait à la retraite ; lorsqu’elles présentaient un effectif considérable, il se jetait dans les vallons les plus reculés et disparaissait pour tomber à l’improviste sur un autre point. Ses cavaliers trouvaient toujours dans les estancias des chevaux frais et des vivres en abondance ; parfois aussi ils entraient au galop dans les petites villes non garanties contre un coup de main, et se donnaient le plaisir d’y constituer un simulacre de gouvernement en attendant que l’approche de l’ennemi fût signalée. Ainsi conduite, la guerre civile ne faisait verser que peu de sang, mais elle n’en portait pas moins le plus grand tort à la prospérité de la république. Les campagnes étaient graduellement dévastées, les relations commerciales étaient rompues, les rouages de l’administration cessaient de fonctionner, et les progrès si remarquables que la nation avait faits depuis 1858 étaient arrêtés soudainement.

Pendant les premiers mois de cette guerre civile, le général Florès ne cessa de recevoir des armes, des munitions et des renforts par la rive argentine de l’Uruguay, et l’on a même de graves raisons pour soupçonner le gouvernement de Buenos-Ayres de s’être laissé entraîner par un sentiment de rivalité commerciale à l’égard de Montevideo et d’avoir fermé l’œil sur ces menées. Toutefois, le concours des colorados de la Plata étant fort gêné par les garnisons établies dans les villes de la côte, c’est principalement sur le Brésil que dut s’appuyer Florès. Par les confins de la province de Rio-Grande, des aventuriers en foule sont venus se joindre à la petite armée du caudillo et prendre part à ces expéditions de rapine, connues dans le pays sous le nom singulièrement expressif de californies. C’est que, par le pillage des fermes de l’Uruguay, la richesse s’acquiert bien plus facilement que par l’exploitation des mines d’or de la Sierra-Nevada et des Montagnes-Rocheuses. Celui qui a le bonheur de n’être pas atteint d’une balle dans quelque escarmouche s’enrichit à peu de frais. Après une course joyeuse à travers les campagnes, il revient en poussant devant lui des troupeaux de bœufs et des bandes de chevaux qui ne lui ont rien coûté ; bien plus, il a la chance de ramener des nègres et des négrillons qu’il pourra vendre à beaux deniers comptans sur les plantations brésiliennes.

Ces excursions de brigandage sont donc aussi de véritables opérations de traite, et c’est là précisément ce qui les rend légitimes aux yeux des planteurs du Rio-Grande. L’institution de l’esclavage ayant été plusieurs fois menacée dans cette province, les propriétaires s’y cramponnent d’autant plus fortement, comme à un dogme d’ordre social. Pendant la durée de la république de Piratinim, un grand nombre de noirs furent émancipés, à cause de leurs services militaires, soit par les maîtres eux-mêmes, soit par les envahisseurs ; en outre, les liens de la servitude se relâchèrent pour tous les esclaves, et si les impériaux n’eussent triomphé des populations insurgées, nul doute que la liberté des hommes de couleur n’eût été proclamée comme dans les républiques voisines. Depuis cette époque, le prétendu principe de l’esclavage a été affirmé de nouveau* dans toute sa rigueur ; mais les noirs, accoutumés à une liberté relative, et comparant leur situation à celle de tous leurs frères affranchis, ne veulent plus travailler avec la même docilité qu’autrefois : ils résistent ou s’échappent. Des milliers d’entre eux se sont réfugiés dans l’Uruguay, et bien que là aussi il existe de honteuses lois pour l’extradition des esclaves fugitifs, cependant la plupart de ces hommes, protégés par le sentiment public, sont devenus citoyens et propriétaires. C’est là, dans l’opinion des planteurs du Rio-Grande, un scandale qui doit cesser à tout prix. Sous leur haut patronage ou même sous leur direction, des bandes armées ont plus d’une fois violé le territoire de la république pour y capturer des hommes libres et les ramener comme esclaves dans les fermes brésiliennes. Des propriétaires plus hardis se sont même installés en plein territoire de la Bande-Orientale, et là, sur un sol déclaré libre par la constitution, ils ont énergiquement affirmé leur droit à la possession de bétail humain : ils possèdent, en violation des lois, de 15 à 18,000 esclaves dans la république de l’Uruguay. On le voit, c’est à 7 ou 8,000 kilomètres de distance, et dans un autre hémisphère, la contre-partie exacte de ce qui se passait, avant la guerre civile de l’Amérique du Nord, sur les frontières des états libres et des états esclavagistes. La grandeur des événemens ne doit point se mesurer au chiffre de la population entraînée dans le conflit, mais bien à l’importance des principes qui se débattent.

Dès le commencement de la guerre civile, le planteur Souza Netto, le plus puissant de ces propriétaires brésiliens qui se sont établis sur les terres de l’Uruguay, fit alliance avec l’envahisseur Florès et lui envoya des secours de toute nature. Grâce à cet appui, les bandes rebelles, sans cesse recrutées, trouvaient des bases d’opérations dans toutes les estancias de la frontière : là elles se massaient ou s’éparpillaient à leur gré ; tantôt elles s’unissaient en vrais corps d’armée pour surprendre l’ennemi et se lancer jusque dans le voisinage de Montevideo, tantôt elles disparaissaient pour aller se reformer plus loin et reprendre l’offensive. De leur côté, les planteurs brésiliens pouvaient à leur guise accroître le nombre de leurs esclaves, arrondir leurs domaines aux dépens des estancias voisines, et faire soigneusement brûler tous les titres de propriété, tous les registres du cadastre dans les villes capturées. C’était déjà là un grand triomphe ; mais il s’agissait de le faire justifier par le gouvernement brésilien lui-même en l’entraînant de gré ou de force dans la querelle. Le planteur Netto, qui est également général, parla, dit-on, en termes menaçans ; il évoqua les souvenirs de la république de Piratinim, et déclara que, si l’empire ne voulait pas le soutenir dans cette lutte, il saurait bien faire la guerre à lui tout seul en lançant un appel direct aux populations et en proclamant l’autonomie du Rio-Grande. D’ailleurs ce langage n’avait probablement d’autre but que d’emporter de force l’assentiment du trop scrupuleux empereur dom Pedro, car le général Netto et ses partisans pouvaient compter d’avance sur la complicité de la puissante aristocratie qui tient dans ses mains les destinées du pays. En effet, loin de blâmer les sujets brésiliens qui, au mépris de la neutralité, avaient envahi la Bande-Orientale, on leur donna raison sur tous les points, et tandis qu’on laissait se commettre cette agression inique, le conseiller d’état Saraiva se rendait à Montevideo sur un navire de guerre pour demander réparation d’une longue série de crimes commis par des Orientaux et restés impunis. Six jours seulement étaient accordés au gouvernement de l’Uruguay pour qu’il répondît à l’ultimatum du Brésil.

Ces divers griefs, dont plusieurs remontaient à douze années, reposaient sans doute en grande partie sur des faits authentiques, car malheureusement bien des meurtres, bien des attentats de toute nature sont commis chaque année sur la frontière indécise de l’Uruguay, que se disputent les propriétaires d’esclaves et les cultivateurs libres, et que traversent incessamment des contrebandiers, attirés au Brésil par l’énormité des droits d’entrée[7]. Toutefois le gouvernement de la Bande-Orientale répondit au conseiller Saraiva en lui présentant à son tour une interminable liste de griefs contre l’empire. Il releva surtout le crime de violation de territoire dont se rendaient coupables le général Netto et ses bandes, composées pour la plupart de gens qui avaient reçu en qualité de colons l’hospitalité de la république, et qui en avaient profité pour y rétablir l’esclavage et pour fonder un état dans l’état.

L’envoyé brésilien ne chercha point à nier le fait imputé à ses compatriotes ; mais il n’en demanda pas moins de fortes indemnités, ainsi que la destitution immédiate de plusieurs personnages considérables, et se retira en déclarant que, si satisfaction n’était point donnée à ses demandes, le Brésil userait de représailles. Certes c’était choisir un singulier moment pour réclamer de l’argent et des destitutions en masse que de se présenter justement à l’époque où la république était dépourvue de toutes ressources financières, et manquait d’officiers pour se défendre contre les rebelles et contre les Brésiliens eux-mêmes. Il est difficile de voir dans cette conduite autre chose qu’un abus prémédité du droit de la force, abus d’autant plus répréhensible que tout récemment encore le Brésil avait eu, dans ses relations diplomatiques avec l’Angleterre, le triste rôle du faible et de l’outragé. L’empire sud américain se plaint des procédés de la Grande-Bretagne à son égard, mais il agit avec bien plus de violence encore contre l’Uruguay ; il envoie un député au congrès colombien du Pérou, afin d’empêcher désormais toute intervention de l’Europe dans ses propres affaires, mais il intervient lui-même injustement dans celles d’un pays voisin ; il se plaint au monde entier qu’un navire des États-Unis ait capturé nuitamment un corsaire confédéré dans le port de Bahia, et il ne craint pas, en temps de paix, de faire canonner une flottille et réduire des villages en cendres ; faible, il se révolte contre la loi du plus fort, mais afin de l’appliquer à de plus faibles que lui. C’est là une attitude peu honorable, et qui ne sera point oubliée par les ennemis de l’empire.

Ainsi que l’avait annoncé M. Saraiva, des forces brésiliennes sont entrées dans les eaux de la Plata et du fleuve Uruguay pour exercer officiellement leur mission de représailles. Au mois d’octobre 186/i, le baron de Tamandaré, commandant en chef de l’escadre impériale, se présenta devant Montevideo en proclamant qu’il avait reçu l’ordre de conquérir, avec l’aide des troupes de terre, tout le territoire de l’Uruguay situé au nord du Rio-Negro, c’est-à-dire environ la moitié du sol de la république. En même temps il annonçait aux ministres étrangers qu’il exercerait le droit de visite sur tous les navires de commerce voguant dans l’estuaire de la Plata ; mais cette prétention fut accueillie comme elle devait l’être. Les ministres européens, qui représentent dans l’Uruguay près de 100,000 étrangers possédant à eux seuls les neuf dixièmes de la fortune du pays, ne pouvaient permettre que les intérêts d’une population si nombreuse fussent compromis par de véritables mesures de guerre déguisées sous le nom de représailles. En termes concertés d’avance et presque identiques, ils se refusèrent énergiquement à reconnaître le droit de visite que s’arrogeait le baron de Tamandaré, et déclarèrent que leurs gouvernemens respectifs « sauraient apprécier jusqu’à quel point la responsabilité des préjudices occasionnés devrait retomber sur le Brésil. » Battu sur le terrain diplomatique, il ne restait plus à l’amiral brésilien que de s’entendre avec Florès pour accomplir les conquêtes annoncées d’avance avec tant de fracas; mais jusqu’à présent il "n’a point encore eu l’occasion de tenir sa parole et de se couvrir de gloire. Il a pourchassé quelques embarcations de guerre du gouvernement oriental, gêné la naviga- tion sur les côtes de la république et bombardé en vain pendant un jour la ville importante de Paysandu. Cette place, située sur une haute berge de l’Uruguay, n’avait d’autres fortifications que des barricades improvisées. Après avoir subi le feu de toute l’escadre brésilienne, elle fut attaquée d’un côté par l’armée de Florès, de l’autre par les troupes de débarquement ; mais la garnison, que commandait un officier connu par sa bravoure, le colonel Leandro Gomez, repoussa tous les assauts, après avoir fait perdre à l’ennemi plusieurs centaines d’hommes. Les commandans des escadres étran- gères envoyées en observation dans le Rio de la Plata intervinrent pendant la nuit pour empêcher l’amiral brésilien de renouveler le bombardement.

Les choses en sont là. Les vaisseaux du baron de Tamandaré con- tinuent de croiser dans les eaux de la Bande-Orientale, Florès et ses cavaliers brésiliens harcèlent toujours les troupes de la république, et le général Souza Netto s’empare, à titre de représailles, des es- tancias les plus riches de la contrée. Peu soucieux de sa dignité, l’empire du Brésil ne craint pas de s’allier à un simple rebelle, et, sans avoir fait la moindre déclaration d’hostilités, il prend part à une guerre atroce contre un pays dont il a lui-même solennellement garanti l’indépendance. Voici pourtant que se forme un nouvel orage. Le président du Paraguay, qui depuis longtemps protestait contre les tentatives de conquête des planteurs brésiliens, inter- vient à son tour par la force. Il confisque les bateaux à vapeur du Brésil, remet ses passeports au ministre de dom Pedro, envahit les territoires contestés qui s’étendent au nord de la république, ac- cueille les noirs fugitifs des provinces voisines, pour les mettre im- médiatement à l’œuvre, comme travailleurs libres, sur le chemin de fer de Villa- Rica, et se prépare à émanciper tous les esclaves des planteurs de Matto-Grosso. C’est là une puissante diversion en fa- veur de la Bande-Orientale, et désormais le grand empire, qui ne daignait pas même déclarer la guerre au faible état de l’Uruguay, n’a pas trop de toutes ses ressources en hommes et en argent pour reconquérir ses communications fluviales avec les provinces de l’in- térieur et mener de front d’immenses opérations stratégiques sur une frontière de plus de 3,000 kilomètres. La situation deviendrait bien plus grave encore, si les populations de l’Entre-Rios, du Cor- rien tes ou celles de toute la république argentine se laissaient s’entraîner dans la guerre par haine de race contre les Brésiliens et par sympathie d’origine pour les habitans de la Bande-Orientale. Si les hommes d’état de la confédération désirent la paix, il leur sera certainement bien difficile de contenir l’exaspération populaire qui se manifeste de plus en plus fortement contre l’ennemi traditionnel des colonies hispano-américaines.

La crise est d’autant plus sérieuse pour les états de la Plata, qu’elle pourrait tôt ou tard se compliquer des questions d’autonomie provinciale et de centralisation politique qui n’ont pas encore été nettement résolues. Toutefois cette crise ne saurait être fatale, et retardera seulement la prospérité des trois républiques, car lorsque celles-ci étaient beaucoup moins fortes qu’elles ne le sont aujourd’hui, elles ont heureusement résisté à des causes de désorganisation bien plus grandes. C’est pour le Brésil surtout que la guerre soulevée par lui peut devenir redoutable. Dans cette lutte contre les états hispano-américains, le gouvernement de Rio-Janeiro n’a pas même la prépondérance de la force matérielle. Avec son armée de 20 à 25,000 hommes, répartis sur la moitié d’un continent, avec son budget, qui n’est jamais en équilibre et qui vient de subir les conséquences d’une effroyable crise financière, le Brésil n’est peut-être pas même en état de se mesurer victorieusement contre un seul de ses adversaires, la république du Paraguay, qui n’a pas un centime de dette nationale[8], et dont l’armée, recrutée dans une population docile et relativement très compacte, offre une grande solidité. Si la guerre devient sérieuse, nul doute que l’armée du président Lopez ne puisse s’emparer du riche district de Cuyaba, aussi vaste que tout le Paraguay : c’est là un territoire que les impériaux ne peuvent défendre à cause de la difficulté des communications par terre, car il leur faudrait marcher pendant des mois entiers pour s’y rendre à travers les solitudes. D’ailleurs il ne faut pas oublier que, même dans le Bio-Grande, l’armée brésilienne aura le désavantage de combattre aux extrémités de l’empire ; sur cette partie du sol national, elle n’aura pas moins d’obstacles à surmonter qu’en plein pays ennemi.

Quant à la force que donnent les mœurs et les institutions politiques, elle n’est pas non plus du côté de l’oligarchie brésilienne, classe encore barbare, comme l’aristocratie russe, malgré son vernis de civilisation. Il est vrai qu’elle se vante de représenter le principe d’ordre en s’emparant des estancias et en bombardant les ports de la république orientale ; mais elle ne peut dire qu’elle soutient le même principe contre l’état du Paraguay, qui n’a jamais eu de révolution à traverser. En tout cas, il est certain que dans le conflit actuel ce sont les républiques hispano-américaines qui défendent la dignité du travail, le droit à la propriété du sol, la fraternité des races, la liberté des cultes, le respect des colons étrangers. D’un côté, l’esclavage des noirs règne encore dans toute sa laideur, et la société reste divisée en classes ennemies : de l’autre côté, les habitans, d’origine diverse, sont tous devenus des hommes libres et se fondent graduellement en un même peuple. Au Brésil, les crises intérieures par lesquelles toute nation doit passer pour se constituer définitivement ne sont point encore accomplies ; dans les républiques limitrophes, ces crises sont déjà presque terminées. Les sociétés hispano-américaines marchent à l’unité, tandis que les populations brésiliennes sont entraînées vers une désorganisation sociale et politique par le régime de l’esclavage et des grandes propriétés domaniales. Quelles que soient les péripéties de la lutte, et dût même la Bande-Orientale être conquise pour un temps, il n’y a donc pas lieu de craindre que dans le continent du sud l’empire esclavagiste soit plus heureux que ne l’ont été les états confédérés dans le continent du nord. Après cette guerre de titans dont le résultat final sera le triomphe de la liberté dans les États-Unis, le débile empire du sud n’aura point la triste gloire de rétablir l’esclavage sur les bords de la Plata. Le Brésil n’imposera point ses institutions aux pays voisins, mais au contraire il les perdra lui-même pour se régénérer, et la guerre qui sévit dans l’Uruguay sera probablement le premier acte du grand drame. De leur côté, les républiques de la Plata, favorisées entra toutes les contrées de l’Amérique, continueront de développer leurs richesses et leurs élémens de civilisation, elles deviendront de plus en plus une patrie commune appartenant à l’humanité tout entière, et, réunies un jour à leurs sœurs les autres républiques latines, elles pourront enfin jouer un rôle non moins grand que celui des états anglo-saxons de l’Amérique du Nord. En prévision de cette destinée, qu’elles sachent s’en rendre dignes.

Élisée Reclus.

  1. Dans la colonie de SanJosé, située dans l’Entre-Rios sur les bords de l’Uruguay, le total des naissances est quadruple de celui des décès.
  2. La période de doublement aurait été de dix-sept années.
  3. Habitans du port. C’est le nom qu’on donne dans toute l’Amérique espagnole aux citoyens de Buenos-Ayres.
  4. Profitant de la guerre actuelle, le Paraguay revendique énergiquement la possession des territoires disputés.
  5. Les chemins de fer inaugurés ou en voie de construction dans le Paraguay et dans les provinces de la Plata ont une longueur totale de plus de 1,300 kilomètres.
  6. Le passage le moins élevé de la chaîne a 530 mètres d’altitude, d’après M. Guillermo Cox.
  7. Dans la Bande-Orientale, les droits de douane ne dépassent pas de 12 à 15 pour 100 sur les divers articles d’importation, tandis que dans l’empire voisin ils sont en moyenne au moins trois fois plus considérables. Aussi le commerce extérieur de l’Uruguay atteignait-il avant la guerre la somme relativement énorme de 180 millions de francs. Toute proportion gardée, c’est un mouvement d’échanges quatre fois supérieur à celui de la France.
  8. Alors que tant de gouvernemens vivent d’emprunts, l’état du Paraguay est assez riche pour se faire prêteur : moyennant 6 pour 100 d’intérêt, il avance de petites sommes à tous les particuliers qui en ont besoin.