La Guerre et la Paix (Proudhon)/LIVRE 1

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Lacroix, Verboeckhoven (tome 1p. 21-88).


LIVRE PREMIER.


PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA GUERRE.


L’Éternel est un guerrier.
Moïse
_______


SOMMAIRE.


La guerre, de même que la religion et la justice, est, dans l’humanité, un phénomène plutôt interne qu’externe, un fait de la vie morale bien plus que de la vie physique et passionnelle. C’est pour cette raison que la guerre, toujours jugée, par le vulgaire et par les philosophes, sur les apparences, n’a jamais été comprise, si ce n’est peut-être dans les temps héroïques. Tout cependant dans notre nature la suppose, tout en implique la présence aussi bien que la notion. La guerre est divine, c’est-à-dire primordiale, essentielle à la vie, à la production même de l’homme et de la société. Elle a son foyer dans les profondeurs de la conscience, et embrasse dans son idée l’universalité des rapports humains. Par elle se révèlent et s’expriment, aux premiers jours de l’histoire, nos facultés les plus élevées : Religion, justice, poésie, beaux-arts, économie sociale, poli- tique, gouvernement, noblesse, bourgeoisie, royauté, propriété. Par elle, aux époques subséquentes, les mœurs se retrempent, les nations se régénèrent, les états s’équilibrent, le progrès se poursuit, la justice établit son empire, la liberté trouve ses garanties. Supprimez, par hypothèse, l’idée de la guerre, il ne reste rien du passé ni du présent du genre humain. On ne conçoit pas ce que sans elle aurait pu être la société ; on ne devine pas ce qu’elle peut devenir. La civilisation tombe dans le vide : son mouvement antérieur est un mythe auquel ne correspond aucune réalité ; son développement ultérieur, une inconnue qu’aucune philosophie ne saurait dégager. La paix elle-même, enfin, sans la guerre ne se comprend pas ; elle n’a rien de positif et de vrai, elle est dépourvue de valeur et de signification : c’est un néant. Cependant l’humanité fuit la guerre et tend de toutes ses forces à la paix. Contradiction entre les données fondamentales et les aspirations authentiques de la société. Problème qui en résulte : Objet de ces recherches.


CHAPITRE PREMIER.


DE LA PHÉNOMÉNALITÉ DE LA GUERRE.


Je ne pense pas qu’aucun de mes lecteurs ait besoin que je lui dise ce que c’est, physiquement ou empiriquement parlant, que la guerre. Tout le monde en possède une idée quelconque : les uns pour en avoir été témoins, d’autres pour en avoir lu mainte relation, bon nombre pour l’avoir faite. Nous partirons de là.

Ce que l’on ne connaît pas, à beaucoup près, aussi bien, et sur ce point j’ose dire que militaires, historiens, légistes et publicistes partagent l’ignorance commune, c’est la nature, essentiellement juridique, de la guerre ; c’est sa phénoménalité morale, son idée ; c’est par conséquent le rôle, positif autant que légitime, qu’elle joue dans la constitution de l’humanité, dans ses manifestations religieuses, dans le développement de la pensée civilisatrice, dans la vertu et jusque dans la félicité des nations. Ce que nous savons de la guerre se réduit, à très-peu près, aux faits et gestes extérieurs, à la mise en scène, au bruit des batailles, à l’écrasement des victimes. Les plus diligents étudient la stratégie et la tactique ; d’autres s’occupent des formalités : toutes choses qui sont à la guerre ce que la procédure, la police, les peines, sont à la justice, le rituel à la religion ; mais qui ne sont pas plus la guerre que les formules du droit ne sont le droit, ou les cérémonies du culte la religion. Personne encore n’a cherché à saisir la guerre dans sa pensée intime, dans sa raison, dans sa conscience, tranchons le mot, dans sa haute moralité. C’est là, cependant, c’est dans cette sphère de la pure raison et de la conscience qu’il faut étudier la guerre et en observer les péripéties, à peine de n’en savoir jamais le premier mot.

Les auteurs parlent, en balbutiant, du droit et des lois de la guerre. Mais qui les a lus sait que par ces mots, droit de la guerre, lois de la guerre, il faut entendre uniquement certaines restrictions apportées aux sévices, certaines réserves conventionnelles d’humanité, nullement un droit positif, propre à la force et émanant d’elle ; droit qui, manifesté et consacré par la victoire, s’imposerait à la conscience du vaincu au même titre que le jugement du tribunal civil s’impose à la conscience du plaideur débouté. Selon les juristes, le droit de la guerre, au sens littéral du mot, est une contradiction dans les termes, une fiction, un euphémisme, qu’il serait puéril, ridicule, absurde, de prendre au sérieux. En réalité, et d’après le témoignage de tous ceux qui en ont écrit, il n’y a pas de droit de la guerre, pas de pensée, pas de moralité dans les actes de la force : ce qui est évidemment réduire la guerre à des démonstrations matérielles, par conséquent lui refuser toute phénoménalité morale, toute spiritualité. Nous nous vantons, et à juste titre, de nos progrès : en ce qui concerne la guerre, nous sommes cent fois plus grossiers que ne l’étaient les barbares, pour qui du moins la guerre était la manifestation la plus haute de la justice et de la volonté des dieux.

Qui n’aurait vu de la religion que les cérémonies du culte, le baptême, la communion, la confirmation, la messe, les vêpres, les processions, l’eau bénite, connaîtrait-il la religion ? Pas le moins du monde. La religion est chose tout intérieure ; ses actes sont immatériels, visibles seulement à l’esprit, bien que, par l’inexplicable lien qui unit le monde moral au monde physique, ils se manifestent au moyen de signes sensibles, tels que l’eau, le pain, l’huile, les chants, les génuflexions, les ornements sacerdotaux, etc. Ces signes, bien qu’ils fassent partie du culte, ne constituent pas la phénoménalité religieuse ; ils ne serviraient de rien pour l’intelligence de la religion ; tout au contraire, c’est l’intelligence préalable de la religion qui en rend les signes intelligibles. Or, pour comprendre la religion, il faut étudier l’âme humaine : ce qui veut dire que la phénoménalité religieuse appartient, non point à l’observation physique, mais à l’observation psychologique. Et c’est parce que notre siècle, mieux qu’aucun de ceux qui l’ont précédé, a étudié dans cet esprit la religion, c’est parce qu’il en a cherché les sources dans la conscience qu’il l’a aussi mieux comprise, qu’il en a jugé comme il convenait l’importance et la haute signification, et que peut-être, malgré le développement du rationalisme et de l’incrédulité, il peut se dire encore le plus religieux de tous.

De même, qui n’aurait vu de la justice que l’appareil extérieur, l’audience, la toge et la toque des magistrats, la force armée, la prison, l’échafaud, etc., connaîtrait-il la justice ? Pas davantage. La justice est, comme la religion, chose intérieure. Ses actes se passent dans la conscience ; l’observation interne, par conséquent, peut seule les atteindre. Quant à l’appareil judiciaire, bien loin que par ce spectacle on puisse arrivera l’intelligence de la justice, on ne le comprend lui-même qu’à l’aide la justice : ce qui signifie que pour celle-ci, de même que pour la religion, il faut interroger la conscience, non s’en rapporter aux solennités des tribunaux. A aucune époque plus qu’à la nôtre, la justice ne s’est dépouillée du symbolique appareil dont se plaisait à l’entourer l’esprit formaliste, ou pour mieux dire, plastique des anciens ; à aucune époque aussi, le droit n’a été l’objet d’études aussi approfondies. S’ensuit-il, demanderez-vous, de ce que nous connaissons mieux le droit, que nous le respections davantage ? Il est permis de le croire. Notre décadence actuelle n’est relative qu’à nous-mêmes ; en dernière analyse, nous sommes supérieurs à nos pères.

A ces deux exemples on pourrait ajouter celui de la parole et de l’écriture. Ce ne sont pas les sons du larynx, les articulations de la langue et des lèvres, pas plus que les caractères de l’alphabet, qui, par eux-mêmes, donnent le secret du langage, du verbe humain. Tout au contraire, c’est la pensée qui rend raison des procédés de la parole et de l’écriture : ce qui entraîne cette conséquence que la grammaire, l’art de parler et d’écrire, a ses lois dans les conceptions et opérations de l’entendement, son foyer dans la conscience, et que ce n’est pas précisément dans les écoles que se forment les grands écrivains.

Il en est ainsi de la guerre. On ne la connaît pas, tant qu’on s’arrête au matérialisme des batailles et des siéges ; on ne l’a pas vue, parce qu’on a suivi sur la carte le mouvement des armées, qu’on a fait le compte des hommes, des chevaux, des canons, des gargousses, des havre-sacs, ou qu’on a rapporté les dits et contredits échangés entre les puissances belligérantes avant la déclaration. La stratégie et la tactique, la diplomatie et la chicane, ont leur place dans la guerre, comme l’eau, le pain, le vin, l’huile, dans le culte ; comme le gendarme et l’huissier, le cachot et les chaînes dans la justice ; comme les sons du larynx et les caractères d’écriture dans les manifestations de l’esprit. Mais tout cela ne révèle de soi aucune idée. En voyant deux armées qui s’entr’égorgent, on peut se demander, même après avoir lu leurs manifestes, ce que font et ce que veulent ces braves gens ; si ce qu’ils nomment bataille est une joute, un exercice, un sacrifice aux dieux, une exécution judiciaire, une expérience de physique, un acte de somnambulisme ou de démence, accompli sous l’influence de l’opium ou de l’alcool.

Non-seulement, en effet, les actes matériels de la lutte n’expriment rien par eux-mêmes, mais l’explication qu’en donnent les légistes, et, à leur suite, les historiens, les hommes d’état, les poètes et les gens de guerre, à savoir, que l’on se fait la guerre parce qu’on est en désaccord d’intérêts, cette explication n’en est pas une : elle signifierait simplement que les hommes, de même que les chiens, poussés par la jalousie et la gourmandise, se querellent, et des injures en viennent aux coups ; qu’ils se déchirent pour une femelle, pour un os ; en un mot, que la guerre est un fait de pure bestialité. Or, c’est ce que le sentiment universel et les faits démentent, et ce qui, de la part d’un être intelligent moral et libre, répugne. Il est impossible, de quelque misanthropie que l’on se targue, d’assimiler entièrement, sous ce rapport, l’homme et la brute ; impossible, dis-je, de rapporter purement et simplement la guerre à une passionnalité d’ordre inférieur, comme si l’humanité pouvait tout à fait se scinder, se montrer tour a tour ange ou bête féroce, selon qu’elle obéirait exclusivement à sa conscience ou à l’irascibilité de ses appétits.

Puis donc que ni le matérialisme des militaires, ni le verbiage des légistes et des diplomates, ne sauraient ici nous instruire, un seul parti nous reste : c’est de considérer la guerre, de même que le culte et la procédure, comme la manifestation d’un acte de notre vie interne ; par conséquent, d’en demander les formes et les lois, non plus seulement à l’expérience du dehors, aux récits de l’historien, aux descriptions enthousiastes des poètes, aux factums du plénipotentiaire, aux combinaisons du stratége ; mais aussi, mais surtout, aux révélations de la conscience, à l’observation psychologique.

Au premier abord, la guerre ne réveille que des idées de malheur et de sang. Que le lecteur veuille bien, pour quelques instants, écarter de son esprit ces images lugubres : il ne sera pas peu surpris tout à l’heure de voir que nous ne faisons ni ne pensons rien qui ne la suppose, et que notre entendement ne forme pas de plus vaste, de plus indispensable catégorie. La guerre, comme le temps et l’espace, comme le beau, le juste et l’utile, est une forme de notre raison, une loi de notre âme, une condition de notre existence. C’est ce caractère universel, spéculatif, esthétique et pratique de la guerre que nous avons à mettre en lumière, avant d’en rechercher plus à fond la nature, la cause et les lois.


CHAPITRE II


LA GUERRE EST UN FAIT DIVIN


Chez tous les peuples, la guerre se présente à l’origine comme un fait divin.

J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, dans l’homme de la spontanéité de l’esprit ou de la conscience. J’appelle divin, en autres termes, tout ce qui, se produisant en dehors de la série, ou servant de terme initial à la série, n’admet de la part du philosophe ni question, ni doute. Le divin s’impose de vive force : il ne répond point aux interrogations qu’on lui adresse, et ne souffre pas de démonstration.

L’apparition de l’homme sur le globe est un fait divin. D’où vient l’homme, en effet ? Comment est-il venu ? On l’ignore. La génération spontanée, à laquelle la spéculation s’accroche fatalement, n’est point précisément un fait d’expérience, et quand nous en pourrions citer des exemples, elle resterait encore pour nous inintelligible. Si jamais la science pénètre ce mystère, la divinité de notre origine sera reculée, le fait même de notre terrestre existence cessera d’être divin ; ce sera un fait scientifique. Mais la création de notre globe, celle de l’univers, n’en seront pas mieux connues : pour nous, ce sera toujours du miracle. Le miracle, quoi que nous fassions, est l’involucre inévitable de notre science. Ce qui se laisse aborder par l’analyse, définir, classer, sérier, sort par là même du mystère. Il se range parmi les faits qui, se différenciant, évoluant, formant des genres et des espèces, offrant par conséquent mille prises à l’entendement, tombent sous l’empire du savoir, dès lors relèvent de la raison et du libre arbitre.

Je dis donc que la guerre est, du moins qu’elle est restée jusqu’à présent pour nous, une chose divine : tour à tour célébrée et maudite, sujet inépuisable d’accusations et de panégyriques ; au fond, soustraite jusqu’ici à l’empire de notre volonté, et impénétrable à notre raison comme une théophanie.

Mais en quoi consiste cette divinité de la guerre ?

Si la guerre, ainsi que je le disais tout à l’heure, n’était que le conflit des forces, des passions, des intérêts, elle ne se distinguerait pas des combats que se livrent les bêtes ; elle rentrerait dans la catégorie des manifestations animales : ce serait, comme la colère, la haine, la luxure, un effet de l’orgasme vital, et tout serait dit. Il y a même lieu de croire que depuis bien des siècles elle aurait disparu sous l’action combinée de la raison et de la conscience. Par respect de lui-même, l’homme aurait cessé de faire la guerre à l’homme, comme il a cessé de le manger, de le faire esclave, de vivre dans la promiscuité, d’adorer des crocodiles et des serpents.

Mais il existe dans la guerre autre chose : c’est un élément moral, qui fait d’elle la manifestation la plus splendide et en même temps la plus horrible de notre espèce. Quel est cet élément ? La jurisprudence des trois derniers siècles, hors d’état de le découvrir, a pris le parti de le nier. Elle pose comme axiome, cette jurisprudence d’ailleurs si estimable, si digne de reconnaissance, que la guerre, chez l’une au moins des parties belligérantes, est nécessairement injuste, attendu, dit-elle, que le blanc et le noir ne peuvent être justes en même temps. Puis, à la faveur de cet axiome, elle assimile les faits de guerre, partie à des actes de brigandage, partie aux moyens de contrainte qu’autorise, contre le malfaiteur et le débiteur de mauvaise foi, la loi civile. En sorte que le guerrier, selon que la cause qu’il sert est juste ou injuste, doit être logiquement réputé un héros ou un scélérat. Or, je soutiens et je prouverai que c’est là une théorie gratuite, hautement démentie par les faits, et dont nous démontrerons la dangereuse et profonde immoralité. La guerre, comme on verra, la vraie guerre, par sa nature, par son idée, par ses motifs, par son but avoué, par la tendance éminemment juridique de ses formes, non-seulement n’est pas plus injuste d’un côté que de l’autre, elle est, des deux parts et nécessairement, juste, vertueuse, morale, sainte, ce qui fait d’elle un phénomène d’ordre divin, je dirai même miraculeux, et l’élève à la hauteur d’une religion.


« La guerre est divine en elle-même, dit de Maistre, parce qu’elle est une loi du monde.

» La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l’environne, et dans l’attrait non moins inexplicable qui nous y porte.

» La guerre est divine dans la protection accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux, qui sont rarement frappés dans les combats, et seulement lorsque leur renommée ne peut plus s’accroître, et que leur mission est finie.

» La guerre est divine par la manière dont elle se déclare. Combien ceux qu’on regarde comme les auteurs de la guerre sont entraînés par les circonstances !

» La guerre est divine par ses résultats, qui échappent absolument aux spéculations des hommes. »


Ainsi parle de Maistre, le grand théosophe, plus profond mille fois dans sa théosophie que les soi-disant rationalistes que sa parole scandalise. De Maistre le premier, faisant de la guerre une sorte de manifestation des volontés du Ciel, et précisément parce qu’il avoue n’y rien comprendre, a montré qu’il y comprenait quelque chose.

La même conscience qui produit la religion et la justice produisant aussi la guerre ; la même ferveur, la même spontanéité d’enthousiasme qui anime les prophètes et les justiciers, emportant les héros : voilà ce qui constitue le caractère de divinité de la guerre.

Et maintenant ce mystère, vraiment unique, d’une conscience où le droit, la piété et le meurtre s’unissent dans une fraternelle étreinte, pouvons-nous l’expliquer ? Si oui, la guerre cesse d’être divine ; bien plus, en perdant sa divinité, elle touche à sa fin. Au contraire, cet effroyable mythe en action est-il impénétrable ? La guerre, je ne crains pas de le dire, est éternelle.

Salut à la guerre ! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui servit de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance ; c’est sur le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et d’immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides, font horreur à notre philanthropie. J’ai peur que cette mollesse n’annonce le refroidissement de notre vertu. Soutenir une grande cause dans un combat héroïque, où l’honorabilité des combattants et la présomption du droit sont égales, et au risque de donner ou recevoir la mort, qu’y a t-il là de si terrible ? Qu’y a-t-il surtout d’immoral ? La mort est le couronnement de la vie : comment l’homme, créature intelligente, morale et libre, pourrait-il plus noblement finir ?

Les loups, les lions, pas plus que les moutons et les castors, ne se font entre eux la guerre : il y a longtemps qu’on a fait de cette remarque une satire contre notre espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de notre grandeur ; que si, par impossible, la nature avait fait de l’homme un animal exclusivement industrieux et sociable, et point guerrier, il serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes dont l’association forme toute la destinée ; il aurait perdu, avec l’orgueil de son héroïsme, sa faculté révolutionnaire, la plus merveilleuse de toutes et la plus féconde ? Vivant en communauté pure, notre civilisation serait une étable. Saurait-on ce que vaut l’homme sans la guerre ? Saurait-on ce que valent les peuples et les races ? Serions-nous en progrès ? Aurions-nous seulement cette idée de valeur, transportée de la langue du guerrier dans celle du commerçant ?… Il n’est pas de peuple, ayant acquis dans le monde quelque renom, qui ne se glorifie avant tout de ses annales militaires : ce sont ses plus beaux titres à l’estime de la postérité. Allez-vous en faire des notes d’infamie ? Philanthrope, vous parlez d’abolir la guerre ; prenez garde de dégrader le genre humain…

Mais, dites-vous, par quel abominable sophisme la plus généreuse des créatures a-t-elle pu faire de l’assassinat de son semblable un acte de vertu ?… Eh ! c’est vous-même qui faites ici du sophisme, car vous méconnaissez, vous calomniez la conscience humaine, que vous ne comprenez pas. Elle proteste, cette conscience, contre l’assimilation que vous faites de la guerre à l’assassinat. Et c’est justement cette protestation qui constitue le mystère, et qui fait de la guerre un phénomène divin. Comment se fait-il, c’est moi qui vous pose la question, que l’humanité s’éveille à la vertu, à la société, à la civilisation, précisément par la guerre ? Comment le sang humain devient-il la première onction de la royauté ? Comment l’État, organisé pour la paix, se fonde-t-il sur le carnage ? Voilà, philanthrope, ce que vous avez a expliquer, sans impatience et sans injure, à peine de mettre votre raison vacillante à la place de la spontanéité du genre humain, et de jeter le trouble dans cette civilisation que vous prétendez servir. Ce n’est pas avec de l’ironie qu’on fait de la science, ni surtout de la morale ; et vos sarcasmes, renouvelés des Grecs, sont plus que jamais impertinents et insipides. Écoutez ce qui va suivre, et puis calomniez, si vous l’osez, ce que vous ne comprenez pas.


CHAPITRE III


LA GUERRE, RÉVÉLATION RELIGIEUSE


La guerre, ai-je dit, est une des catégories de notre raison. Nous allons la voir se développer en cette qualité, et marquer de son sceau tous les ordres de la pensée. Commençons par la religion.

La guerre, comme si elle était la représentation dans le monde sublunaire des mystères éternels, après avoir donné l’essor à la conscience, en a fait jaillir la religion. C’est à elle que la théologie doit ses mythes les plus brillants, ses dogmes les plus profonds. Aussi peut-on poser en aphorisme : Peuple guerrier, peuple religieux et théologique. La guerre et la religion, chez les races nobles, se donnent la main.

Chez les anciens Scythes, d’après Bergmann[1], l’idée de la Divinité est à peine conçue, au spectacle des puissances de la nature, que Dieu prend aussitôt le titre et les attributs de guerrier. Tivus, le dieu du ciel, le plus ancien et le plus grand des dieux, est en même temps le dieu des combats. Ses successeurs, Odin, Thôr, Apollon, Hercule, Mars, Pallas, Diane, etc., tiennent de lui et se partagent cet honneur.

Les descendants de Sem pensent à cet égard comme ceux de Japhet : « Jéhovah est un homme de guerre, dit la Bible ; qui est semblable à lui ? » Ailleurs, elle le nomme le Dieu des armées, dont la gloire remplit le ciel et la terre.

La guerre, en cette vie et en l’autre, est toute la religion des anciens peuples du Nord. Ils ne conçoivent pas d’autre espérance, d’autre félicité. Quoi ! cette poétique description du Walhalla, où les héros se livrent à des combats sans fin, en récompense d’avoir bien combattu sur la terre, ce paradis de batailles ne dit rien à votre imagination, rien à votre conscience, rien à votre cœur ! Ce n’est pour vous que rêves de lions et de tigres !

Plus ancien que Moïse, Zoroastre enseigne qu’Ormuzd et Ahrimane, le bon et le mauvais principe, se livrent un éternel combat : de cette lutte divine résulte la création, ou le renouvellement perpétuel des existences. Ainsi, selon cette théologie, qu’on retrouve chez les Indiens, le monde n’était pas créé, que déjà l’éternel Vainqueur terrassait Satan et ses anges, assurait par sa victoire l’homme contre le péché, déterminait le plan de la Providence et l’économie de l’univers.

Le christianisme n’a fait que développer l’idée du magisme. Qu’est-ce que le Christ ? Le vainqueur des démons, le fondateur de la monarchie élue, qui vient apporter, non la paix, mais le glaive.

Sans doute le paradis chrétien est l’opposé du paradis Scandinave : là tout se passe en adorations et en cantiques. Virgile avait préludé à cette révélation, en représentant les héros dans les champs Élysées, non plus occupés de combats, mais d’exercices du corps et de joutes, images de la guerre. C’est l’idée messianique qui fait son entrée dans le monde, sous la figure d’Auguste, l’empereur pacifique. Mais qui. ne prévoit déjà que le christianisme enfantera la chevalerie, et que le Pape, vicaire de Jésus-Christ, fera alliance avec le prince des Paladins, avec Charlemagne ? Tant l’idée de guerre et de conquête était inséparable de cette révolution divine !

Longtemps avant le Christ, longtemps avant les César, les Alexandre, les Cyrus, les Nabuchodonosor, les Sémiramis, les Sésostris, par delà toutes les annales des états, Bacchus, Osiris, avaient parcouru la terre en conquérants. Le même exemple devait être suivi par Allah.

Otez l’idée de guerre, la théologie devient impossible ; les dieux n’ont pas de sens ; bien plus, ils n’ont rien à faire. La terre, sans la guerre, n’aurait aucune notion du ciel ; Sem et Japhet, les deux vaillants et pieux fils de Noé, sont sans religion. Or, la pensée religieuse s’arrêtant, que faites-vous de l’Asie et de l’Europe ? Que devient la civilisation ?

On objecte, en répétant une vieille et assez médiocre plaisanterie : Dieu a fait l’homme à son image ; l’homme le lui a rendu. Qu’importent à la religion et à la société ces imaginations de barbares acharnés à s’entre-détruire et faisant leur ciel à l’imitation de leurs hordes ? La férocité des pères engage-t-elle la douceur des enfants, et parce que les premiers furent idolâtres, les seconds ne sauraient-ils être raisonnables ?

Soit : on rejette d’un seul mot toute la théologie des anciens, ce qui est grave, parce qu’y découvrant, l’idée de guerre, on la regarde dès lors comme viciée, produit mauvais d’une pensée mauvaise. A quoi cela avance-t-il ? La théologie des modernes en sera-t-elle plus raisonnable, et leur morale plus épurée ? Mais qui ne voit que si la guerre a servi primitivement de moule à la théologie, ce n’est pas par l’effet d’une superstition féroce, mais bien parce que la guerre a été conçue de tout temps comme la loi de l’Univers, loi qui se manifestait aux yeux des premiers humains, dans le ciel par l’orage et la foudre, sur la terre par l’antagonisme des tribus et des races ? La vie de l’homme est un combat, dit Job : militia est vita hominis super terram. Pourquoi ce combat ? C’est là, encore une fois, qu’est le mystère, le fait divin. Tout ce que les traditions, la symbolique des peuples, la spéculation des métaphysiciens et les fables épiques des poètes nous ont appris sur ce terrible sujet, c’est que l’humanité est divisée d’avec elle-même ; qu’en elle et dans la nature le Bien et le Mal, comme deux puissances ennemies, sont en lutte ; c’est, en un mot, que, jusqu’à la consommation finale, la guerre est la condition de toute créature.

De là, la religion ; de là, la théologie.

La guerre, abstraction faite même du dogme de la chute, est le fond de la religion. Elle existe entre les peuples, comme elle existe dans toute la nature et dans le cœur de l’homme. C’est l’orgasme de la vie universelle, qui agite et féconde le chaos, prélude à toutes les créations, et, comme le Christ rédempteur, triomphe de la mort par la mort même.

Otez de la pensée religieuse, ôtez du cœur humain cette idée de combat, non-seulement vous ne faites pas cesser le fléau destructeur, mais vous détruisez le système entier des religions ; vous abolissez, sans explication, sans critique, sans compensation, l’ordre d’idées dans lequel le genre humain, pendant plus de quarante siècles, a vécu, duquel il a vécu, hors duquel vous ne sauriez dire comment il aurait vécu. Vous niez, dis-je, la civilisation sous ses deux faces principales, la religion et la politique ; vous détruisez jusqu’à la possibilité de l’histoire. Quoi donc ! La guerre contient tant de choses, elle répond à tant de choses, elle se mêle à tant de choses, et vous n’y verrez qu’un accès de férocité bestiale, entretenu par la superstition et la barbarie ! C’est inadmissible.

Un mot encore. La guerre n’a pas seulement inspiré le dogme ; elle a déterminé la forme du culte. Considérée dans ses exécutions, la guerre, selon de Maistre, est une variété du sacrifice humain, le seul qui réponde à la grandeur de l’offense, et le seul qui eût pu nous servir d’expiation, sans la dispense que nous en avons obtenue par le sacrifice volontaire de Jésus-Christ. Le sacerdoce s’est établi sur ce principe : au commencement, le prêtre est le second du guerrier, patriarche ou chef de clan ; il est son ministre, cohen, chargé d’immoler pour lui et en son nom les victimes, et quelles victimes ? Des prisonniers.

L’immolation de l’ennemi, dans les premiers temps sa manducation : tel fut, d’abord, le sacrifice de propitiation avant le combat, telle fut l’action de grâces après la victoire. Sous ce rapport le Druide et le Cohen fraternisent ; leurs religions sont identiques. Au fond des déserts de l’Arabie, comme dans les forêts de chênes de la Celtique, l’hymne à Dieu n’est autre qu’un chant de guerre. Mais l’idée d’une rédemption se répand de bonne heure : au sacrifice de l’homme, Abraham substitue celui des animaux, Melchisédech celui du pain et du vin. L’eucharistie vient de cette source. Au risque de faire passer le Père Tout-Puissant de l’Évangile pour un mangeur de chair humaine, pareil au Moloch phénicien, au Bacchus Omestès grec, au Teutatès gaulois, de Maistre, d’accord avec Feuerbach, reconnaît l’origine anthropothysique du christianisme. Allez-vous maintenant supprimer le culte avec le dogme ? Allez-vous supprimer le sacerdoce ?… Supprimez donc aussi le crime et le supplice, le code pénal, la prison, l’échafaud, les bourreaux et les juges. Car votre système pénitentiaire et tout son attirail n’est qu’un démembrement de la fonction sacerdotale, une transformation du culte guerrier.

Sans doute, et c’est encore un des arguments des partisans ineptes de la paix, la religion n’est pas nécessairement une religion de terreur, elle est aussi une religion d’amour. Il n’y a pas rien que le Dieu vengeur, il y a aussi le Dieu bienveillant, le bon Dieu. Le culte, qui a ses expiations, a aussi ses sacrifices de louanges, hostiam laudis, lesquels excluent, ce semble, toute pensée de guerre et de sacrifice humain.

Mais qui ne voit encore que toutes ces idées sont corrélatives, et se supposent invinciblement ? L’action de grâces est la même chose que le chant de triomphe, c’est la guerre. La grâce, ou le secours accordé d’en haut, implique la misère naturelle et sociale, la discorde des éléments, la division des consciences : toujours la guerre. C’est ainsi que la messe, le sacrifice de l’Homme-Dieu, qui commence par un acte de contrition, Asperges me, se termine par un acte de remerciment, Deo gratias. Sortez de ce cercle, vous tombez dans le vide : il n’y a point de religion, il n’y a point de civilisation, il n’y a point d’humanité.

Ainsi l’idée de guerre enveloppe, domine, régit, par la religion, l’universalité des rapports sociaux. Tout, dans l’histoire de l’humanité, la suppose. Rien ne s’explique sans elle ; rien n’existe qu’avec elle : qui sait la guerre, sait le tout du genre humain. Qu’une innocente philanthropie se demande par quels moyens la société triomphera de cette fureur parricide, elle en a le droit. La guerre est un sphinx que notre libre raison est appelée à métamorphoser, sinon à détruire.

Ce qui est certain, c’est que pour en finir avec la guerre, il faut d’abord l’avoir comprise ; c’est qu’on peut défier la philosophie de se passer d’elle, non-seulement pour l’explication des temps antérieurs et l’intelligence de l’époque actuelle, mais pour la pronostication même de l’avenir ; c’est enfin que, la paix faite et pour toujours, l’humanité n’en suivra pas moins la route qui lui fut ouverte par la guerre, par son principe et par sa notion.

C’est ce dont le chapitre suivant va nous fournir une nouvelle preuve.


CHAPITRE IV


LA GUERRE, RÉVÉLATION DE LA JUSTICE


La guerre est le droit divin dans son expression plastique : Dieu et mon épée.

Or, si la religion avec ses dogmes, son culte, son sacerdoce, n’est autre chose que la représentation mystique de notre nature guerrière et des phénomènes extérieurs qui y correspondent, le droit divin n’est que la figure du droit humain ; pour mieux dire, il est son introducteur, son initiateur. Nous pouvons donc ici les réunir, d’autant mieux que le droit divin, que nous nous imaginons avoir aboli, est à peu près le seul encore qui nous gouverne.

Des fanfarons de libéralisme se croient affranchis de la juridiction d’en haut parce que, depuis la révolution de 1789 qui a assuré l’impunité aux mécréants, ils se sentent l’insigne courage de rester le chapeau sur la tête devant un empereur qui passe ou un crucifix planté à la croisée de deux chemins. C’est ainsi que le monde a vu le peuple de 93, après avoir fait le 21 janvier, applaudir tour à tour au 31 mai, au 13 vendémiaire, au 18 fructidor, au 18 brumaire, et de coup d’état en coup d’état finir joyeusement, en 1804, par se donner un maître plus absolu que n’avait été Louis XIV. Apprenons donc à respecter nos anciens, encore aujourd’hui nos modèles.

Qu’est-ce que le droit de conquête, si cher encore a toutes les notions modernes ? Le droit divin. Devant les arrêts des batailles, le peuple s’incline avec respect. Peut-être cette adoration de la force est-elle au fond moins déraisonnable, moins inhumaine qu’on ne le suppose : mais il faut dire comment et pourquoi. Notre critique l’exige ; sans cela il en sera des conquêtes accomplies au nom de la révolution, de la liberté, de la nationalité, et de tous les principes les plus sacrés, comme de celles auxquelles présidait le dieu Sabaoth ; ce seront des faits de guerre, des mythes, et nous avons la prétention de n’être plus gouvernés par des mythes.

La conquête, en même temps qu’elle pose et arrondit l’état, crée le souverain. Nous en avons en ce moment sous les yeux un exemple frappant, en la personne de Victor-Emmanuel. Notre formalisme a beau faire : les conquérants sont les seuls princes que la multitude respecte ; les pacifiques, les débonnaires, sont méprisés, bafoués, jetés a l’échafaud ou au couvent. Que signifie l’élévation sur le pavois, à l’image de laquelle furent faites les élections de 1804 et de 1852 ? La guerre et son droit, c’est-à-dire le droit divin. Clovis, fondateur de la monarchie des Francs, c’est la guerre. Sa postérité est chassée comme fainéante ; c’était la paix. Lorsque Pépin consulta le pape Zacharie sur la validité de son usurpation, que répondit le pontife ? Une chose bien simple, que je m’étonne de voir reprocher au pape : c’est qu’en droit naturel la royauté est au plus fort, attendu que la royauté, c’est la force, la chose divine par excellence, base nécessaire du droit divin. Les Mérovingiens, en laissant amollir leur courage, avaient perdu le domaine, l’autorité, le commandement, la richesse. Tout était passé au maire du palais ; le maire donc était roi. Le droit, en pareil cas, suit naturellement le fait : la déclaration du pape ne dit tien de plus. Si la force compte pour quelque chose dans les affaires humaines, il faut avouer que cette déclaration était juste.

Henri IV était légitime : mais de quoi lui eût servi son droit de naissance, de quoi lui eût même servi d’aller à la messe, s’il n’avait eu en même temps la force ? Henri IV, le plus doux et le plus légitime des princes, régna par droit de conquête ; c’est alors qu’il fut pour tout de bon reconnu par le peuple. Le peuple, ne vous en déplaise, a la religion de la force. Peut-être se trompe-t-il ; mais je vous demande précisément comment il se fait que depuis si longtemps et avec tant d’obstination il se trompe ? Chose singulière, en 1814, l’homme du droit divin, c’était Napoléon, le conquérant ; l’homme du droit humain, révolutionnaire, c’était Louis XVIII, l’auteur de la Charte. Lequel des deux, dans l’esprit des masses, passait pour légitime ?

De même qu’elle sert de base à la royauté, la guerre sert de base a la démocratie. Le champ de mai était l’assemblée des guerriers ; ce qui était vrai des Francs l’est encore des Français. En décrétant que tout citoyen est garde national, la Charte de 1830 avait décidé implicitement que tout citoyen serait électeur ; ce que nous appelons droit politique n’est autre chose, dans son principe, que le droit des armes. Cela se démontre encore d’une autre manière : toute la valeur du suffrage universel, abstraction faite du service militaire, repose sur cette maxime, complaisamment répétée par nos tribuns, et qui est de pur droit divin : Vox populi, vox Dei. Ce qu’il convient de traduire, comme on verra : le droit du peuple, c’est le droit de la force.

Pu suffrage populaire, universel ou restreint, direct ou indirect, se déduit le principe parlementaire des majorités : n’est-ce pas encore, et toujours, la raison de la force ? Certes, la force est chose considérable de sa nature et dont il importe de faire état ; mais qu’est-ce que la raison de la force ? Vous n’y croyez pas, légistes et philosophes, à cette raison. Dites-moi donc comment il se fait que le consentement universel en soit si bien convaincu ?

La constitution politique, essentiellement guerrière ou de droit divin, conduit à la loi civile, laquelle a pour pivot la propriété. Qu’est-ce que la propriété, d’après la tradition et le code ? Une émanation du droit de conquête, jus utendi et abutendi. Car, nous avons beau ergoter, en dernière analyse il faut en revenir à la définition de Romulus. Aux distinctions anciennes de patriciens et de plébéiens, de nobles et de roturiers, de bourgeois et de compagnons, a succédé celle de propriétaires et de salariés. L’inégalité des fortunes, c’est-à-dire des forces ou facultés, neutralisant l’égalité politique, ramène à son tour les distinctions honorifiques et les titres de noblesse. La société oscille sur le principe féodal, qui n’est autre que l’idée guerrière, la religion de la force. Eh bien, allons-nous abolir la propriété, parce qu’elle est, comme la monarchie, d’origine guerrière, divine ?

En rappelant ces faits, je suis loin de céder à une intention critique. Je prends la société telle qu’elle est, sans en approuver ni désapprouver les institutions ; et je demande si, en présence de ces faits si généraux, si persistants, si parfaitement liés, il est raisonnable de traiter de chimère, de superstition et de fanatisme, une idée qui depuis soixante ou quatre-vingts siècles mène le monde ; qui remplit la société comme la lumière du soleil remplit l’espace planétaire ; qui fait parmi les peuples l’ordre, la sécurité, aussi bien qu’elle fait les dissensions et les révolutions ; une idée qui comprend tout, qui gouverne tout ; Dieu, la Force, la Guerre ; car il devient évident, à mesure que nous avançons dans cette revue, qu’au fond ces trois mots, dans l’esprit des masses, sont synonymes.

Je poursuis.

C’est par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie, de classes, etc., que s’introduit dans la multitude humaine la notion du droit. Or, tout cela dérive de l’idée d’armée, par conséquent implique toujours l’idée de guerre. L’égalité vient à la suite : que signifie l’égalité ? Que chaque citoyen jouit, vis-à-vis de ses semblables, du droit de guerre, en autres termes, du droit de libre concurrence, garanti par l’abolition des jurandes et maîtrises. L’état social est donc toujours, de fait ou de droit, un état de guerre. En cela, je n’affirme rien de moi-même, j’expose ; et il faudrait être aveugle volontaire pour nier l’exactitude de mon exposition.

Oui, la guerre est justicière, en dépit de ses ignorants détracteurs. Elle a ses formes, ses lois, ses rites, qui ont fait d’elle la première et la plus solennelle des juridictions, et desquels est sorti le système entier du droit : Droit de la guerre et de la paix ; Droit des gens ; Droit public ; Droit civil ; Droit économique ; Droit pénal. Qu’est-ce que le débat judiciaire ? Le mot l’indique, une imitation de la guerre, une guerre non sanglante, un combat. Pourquoi des juges ? Ah ! c’est que, dans le combat véritable à main armée, la victoire rend témoignage du droit ; tandis que, dans le débat oral, il faut des arbitres, de même qualité que les plaideurs, et qui attestent et jurent que le droit, autant qu’il est permis de s’en rapporter a raison, est de ce côté-ci, qu’il n’est pas de ce côté-là.

Cette affinité de la justice et de la guerre se révèle jusque dans les choses de l’ordre économique, qui pourtant en semblent la négation. Est-ce que l’esclavage, sur lequel reposait presque tout entière la production chez les anciens, n’est pas la guerre ? Et le servage, qui a remplacé l’esclavage ; et le salariat, qui a remplacé le servage, n’est-ce pas toujours la guerre ? La douane n’est-elle pas la guerre ? L’opposition du travail et du capital, de l’offre et de la demande, du prêteur et de l’emprunteur, des priviléges d’auteurs, inventeurs, perfectionneurs, et des peines infligées aux contrefacteurs, falsificateurs et plagiaires, tout cela n’indique-t-il pas la guerre ?

Voici une nation, réputée autrefois l’une des plus braves, aujourd’hui la plus industrieuse, la plus puissante par les capitaux, qui demande le désarmement général et se prononce à chaque occasion contre la guerre.

Mais que fait-elle donc autre chose, en changeant d’armure, que d’appeler ses rivaux à un nouveau combat, où elle se croit sûre de vaincre ? Comment le Portugal s’est-il trouvé, dites-moi, d’avoir accepté la paix des Anglais ?

L’empereur Napoléon Ier avait le sentiment profond de cette vérité, pour nous éminemment paradoxale, que la guerre, j’entends la guerre telle que la conçoit et l’affirme la conscience du genre humain, et la justice, sont une seule et même chose. Un des traits de son caractère, c’est que, autant il aimait à faire montre de sa force, autant il était jaloux de faire œuvre de droit.

« Napoléon faisait la guerre pour amener les rois et les peuples à ses idées ; il voulait les persuader ; c’était son vœu le plus intime, son désir le plus cher. Ouvre-t-il une campagne, il a exposé à la puissance qu’il attaque le but qu’il se propose, le changement qu’il veut apporter dans l’économie européenne. Il prie qu’on veuille bien entendre raison ; mais il est forcé de livrer bataille ; et quand il l’a gagnée, que veut-il ? Signer la paix dans la capitale étrangère, content, enchanté, croyant avoir persuadé ceux qu’il a vaincus[2]. »

Il est certain que chez Napoléon la passion de légiférer fut égale au moins à celle de batailler : il eut cela de commun avec tous les conquérants. Il y a plus : les nations les plus belliqueuses, que nous avons signalées déjà comme les plus théologiques, sont en même temps les plus justicières. Qu’eût été la civilisation sans la conquête romaine, ce qui veut dire, sans le droit romain ? Que serait devenu le christianisme, sans le pacte de Charlemagne ? Quel a été, depuis cette alliance célèbre du glaive et de la tiare, le plus grand acte de la société européenne ? Le traité de Westphalie, qui sur l’opposition des forces, et sous la protection du dieu des armées, jeta les fondements de l’équilibre universel. Malheur aux publicistes qui ne savent comprendre ces choses ! Malheur aux nations qui les méconnaissent ! En ôtant au droit cette base antique de la force, il y a lieu de croire qu’on ferait du droit un pur arbitraire ; au lieu de la paix, de la richesse et de la félicité, nous aurions rencontré l’atonie, l’atrophie et la dissolution.


CHAPITRE V


LA GUERRE, RÉVÉLATION DE L’IDÉAL


Point de peuple qui n’ait eu sa Bible ou son Iliade. L’épopée est l’idéal populaire, hors duquel il n’existe pour un peuple ni inspiration, ni chants nationaux, ni drame, ni éloquence, ni art. Or, l’épopée repose tout entière sur la guerre… Eh ! quoi, sages pacificateurs, allez-vous, par excès de zèle, réduire la poésie au cadre de Théocrite et de Florian ? Mais cela même vous ne le pourriez pas. Aux tendres bergeries, il faut le contraste des scènes guerrières. Sentez-vous maintenant combien la guerre est essentielle à notre nature, en songeant que sans elle, non-seulement l’homme n’eût rien conçu de la religion et de la justice, il serait encore privé de sa faculté esthétique, il n’aurait su produire, goûter le sublime et le beau ?

Mais je dois revenir sur une objection, à laquelle il faut une bonne fois répondre.

« C’est toujours, me dit-on, le même sophisme : Post hoc, ergo propter hoc. Parce que l’état primitif de l’homme a été la sauvagerie et la guerre, on veut que la guerre soit le principe, ou, tout au moins, le coefficient de tout ce que l’homme a tiré ensuite du trésor de sa conscience et de sa raison. Parce que la guerre a été le premier thème sur lequel s’est exercée la pensée religieuse, juridique, poétique, et que ce thème a déteint sur les institutions et les idées, on fera de la guerre, d’un simple accident du développement historique, le principe formateur de la civilisation, l’essence de l’humanité ! Le sophisme est trop grossier pour séduire personne.


» Que la guerre serve de matière à la poésie, il n’y a rien là que de très-concevable, en vertu du précepte :

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux
Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux.

S’ensuit-il que la guerre doive être prise pour le principe de toute poésie, sinon pour la poésie elle-même ? Non, certes : la poésie a son existence à part ; c’est une prérogative de notre nature, comme la raison, la religion, le travail ; une faculté à laquelle la guerre est livrée, comme tout le reste, pour servir à composer des tableaux et des chants ; mais qui est indépendante de la guerre, et que l’on conçoit parfaitement en dehors de toute donnée belliqueuse.

» Pareillement, de ce que la guerre a fourni à la théologie des symboles, à la jurisprudence des formules, à l’économie politique des analogies et des métaphores, en conclurons-nous qu’elle les crée ? Pas davantage. La religion et la justice, comme la poésie, existent par elles-mêmes, antérieurement à tout conflit : bien plus, c’est à l’existence primordiale de la religion et de la justice en nous que la guerre doit ce caractère de réserve que ne connaissent pas les bêtes, et qui rachète, jusqu’à certain point, l’atrocité des combats. Si, dans leur langage, la théologie et le droit empruntent aux pratiques guerrières quelque chose, c’est comme moyen d’exposition, terme de comparaison, dont elles pourraient fort bien s’abstenir. A-t-on jamais ouï dire que de deux objets comparés, l’un dût être considéré, en vertu de la comparaison, comme la copie, voire même le produit de l’autre ?… »

Ceux de mes lecteurs qui me feraient sérieusement cette objection, ne n’auraient pas encore compris.

Je sais qu’en toute chose il faut considérer le fond et la forme, la matière et l’œuvre ; c’est à cela que se réduit l’objection qui m’est faite. Mais je sais aussi qu’en dépit de leur distinction nécessaire, ces termes s’impliquent et se supposent, de manière que la forme sans le fond, ou le fond sans la forme, la matière sans l’œuvre, ou l’œuvre sans la matière, ne sont absolument rien. Ainsi, point de religion sans dogme, point de justice sans formules ; pareillement, point de poésie sans idée et sans sujet, point d’art sans matière plastique.

La question est donc, en ce qui touche la Religion, la Justice, et la Guerre, les deux premières considérées comme fond, la dernière, comme expression, symbole ou formule ; la question, dis-je, est, non pas de distinguer entre le fond et la forme, mais de savoir, d’abord, si le fond pouvait exister sans la forme ; en second lieu, si, ne pouvant exister sans forme, il pouvait en revêtir une autre que celle qui lui a été donnée, ce que je nie positivement. De même, en ce qui touche la Poésie, considérée comme faculté de l’idéal, et la Guerre, considérée comme objet d’exploitation épique ou artistique, la question n’est pas non plus de distinguer, en général, entre l’œuvre et la matière, mais de savoir si la poésie, la faculté de créer l’idéal, ayant besoin pour cette idéalisation d’une réalité matérielle et vivante, pouvait se manifester, dans sa plénitude, sans sujets guerriers ; ce que je nie de nouveau de toute l’énergie de ma conviction.

Non, il n’y a pas de religion, à plus forte raison, il n’y a pas de théologie, pas de culte, pas de sacerdoce, pas d’Église, sans cet antagonisme profond qui régit l’homme et la nature, qui produit, ou si l’on aime mieux, qui occasionne la souffrance et le péché, et se traduit, entre nous autres mortels, par la guerre.

Non, il n’y a pas de justice, pas de juridiction, pas d’autorité, pas de législation, pas de politique, pas d’état, en dehors de ce même antagonisme, qu’à défaut de toute autre excitation, il suffirait de vouloir détruire pour le déchaîner à l’instant. D’où est venue, en 1848, cette horreur du communisme, qui a précipité la société européenne dans une rétrogradation dont on aperçoit à peine le terme ? Analysez, résumez tout ce qui s’est débité à ce sujet ; au fond, que trouvez-vous ? Cette idée prodigieuse, dont personne, assurément ne s’est rendu compte, savoir : Que la société, pour se conserver digne, morale, pure, généreuse, voire même laborieuse, devait, avant tout, se tenir à l’état antagonique, à l’état de guerre…

Eh bien, il en est ainsi de la poésie et de la littérature. La guerre, qui fait fuir, dit-on, les Muses pacifiques, est au contraire l’aliment qui les fait vivre, le sujet de leur conversation éternelle. Les flots de sang que répand Bellone sont, pour Apollon et les chastes sœurs, la véritable Hippocrène. C’est de tous les sujets dont s’inspirent les poètes, les historiens, les orateurs, les romanciers, le plus inépuisable, le plus varié, le plus attachant, celui que la multitude préfère et redemande sans cesse, sans lequel toute poésie s’affadit et se décolore. Supprimez le rapport secret qui fait de la guerre une condition indispensable, de près ou de loin, aux créations de l’idéal, aussitôt vous allez voir l’âme humaine partout abaissée, la vie individuelle et sociale frappée d’un insupportable prosaïsme. Si la guerre n’existait pas, la poésie l’inventerait. Sans doute, le courage guerrier et la flamme poétique ne peuvent se confondre ; la statue n’est pas le marbre dans lequel elle a été taillée. Mais, si l’artiste a eu l’idée de sa statue, n’est-ce pas en partie parce que la nature lui avait fourni le marbre ? Faites donc une Vénus avec des schistes ! Tout de même, si le poète a eu l’idée de ses chants, n’est-ce pas aussi parce qu’il y avait en lui quelque chose de cet enthousiasme qui fait les héros, et en admiration duquel la guerre a été appelée divine ? J’ai donc le droit de dire, et je répète, que la plus puissante révélation de l’idéal, comme de la religion et du droit, c’est la guerre.

Rien, au jugement de tous les peuples, de plus beau à voir, de plus magnifique, qu’une armée. La Bible n’a pas trouvé de plus juste comparaison quand elle a voulu peindre la beauté de la Sulamite : « Tu es belle, ô ma bien-aimée, s’écrie l’époux du Cantique des cantiques, tu es imposante comme une armée rangée en bataille. » C’est pour cela qu’en tout pays l’armée ligure au premier rang dans les fêtes nationales, dans les pompes du culte et les funérailles illustres. Napoléon, qui avait assisté à tant de batailles, ne pouvait se rassasier de revues, et le peuple est comme lui. Il est positif que le sentiment du beau et de l’art se développe chez les nations avec l’esprit guerrier ; il n’est pas moins vrai que là où celui-ci s’arrête, la poésie et les arts s’éteignent. Les siècles de chefs d’œuvre sont les siècles de victoires. Il n’y a point de poésie, point d’art pour le vaincu, pas plus que pour le boutiquier ou l’esclave.

Le monde moderne a sous les yeux le spectacle d’une société qui, née d’un sang vigoureux, race intelligente et forte, placée dans des conditions exceptionnelles, se développe, depuis quatre-vingts ans, par les seuls travaux de la paix. Certes, l’Américain est un infatigable pionnier, un incomparable producteur. Mais, à part les produits de son agriculture et de son industrie, qu’a donné cette soi-disant jeune nation ? Ni poètes, ni philosophes, ni artistes, ni politiques, ni législateurs, ni capitaines, ni théologiens ; pas une grande œuvre, pas une de ces figures qui représentent l’humanité au panthéon de l’histoire.

L’Américain sait à merveille produire du blé, du maïs, du coton, du sucre, du tabac, des bœufs, des porcs. Il fait de l’argent ; il multiplie la richesse ; il façonne la terre et déjà l’épuise, bâtit des cités, peuple et pullule à épouvanter l’école de Malthus. Mais où est son idée ? où sa poésie, où sa religion, où sa destinée sociale, sa fin ? A-t-il appris, sur sa terre libre, à résoudre le problème du travail, de l’égalité, de l’équilibre social, de l’harmonie de l’homme et de la nature ?… Assurément, il est nécessaire que l’homme se loge, se vête, se nourrisse, se donne du confort ; il est prudent à lui d’épargner, d’emplir ses greniers, d’assurer ses magasins. Mais pourquoi devenir, pour où aller, grand Dieu ? L’Américain, déjà si ennuyé, saurait-il le dire ? Tout cela est le moyen, l’instrument de la vie ; ce n’en est ni le but ni la signification. De la richesse ! Rien de plus aisé à acquérir, là où la terre abonde, où l’homme, comblé par une nature vierge, ne cherche l’homme que pour lui venir en aide. Mais rien de plus corruptible, et qui se conserve moins. La richesse, par elle-même, est de peu ; elle reçoit sa valeur du génie qui l’emploie, de l’héroïsme qu’elle sert, de la poésie qui lui donne l’illustration. Une nation qui ne saurait que produire de la richesse, on pourrait dire d’elle qu’elle a été créée et mise au monde pour fabriquer du fumier. Il existe en Amérique, depuis Washington et Franklin, une belle tradition de probité politique et domestique : mais Washington, général d’armée, est de l’ancien monde ; quant à Franklin, je n’envie pas à la république des États-Unis ce type de la vertu utilitaire. Déjà, malgré son incalculable richesse, les vices de la civilisation d’où la société américaine est sortie la ressaisissent à l’envi : le prolétariat s’y développe ; le paupérisme commence à sévir ; l’esclavage ne peut pas plus s’y transformer qu’y être aboli ; l’homme de couleur, si déteint qu’il se fasse, est aussi bien proscrit par l’hypocrisie du Nord que par l’avarice du Sud. En revanche, l’Amérique a donné les tables tournantes et les Mormons : Risum teneatis… Mais non, ne riez pas : l’Amérique sent son mal et s’agite. Insolente, hargneuse, autant qu’insatiable, elle ne demande qu’à guerroyer ; et si l’étranger lui manque, elle guerroiera contre elle-même. Dieu veuille alors que la guerre la sauve, si elle est encore à temps de se donner par la guerre une foi, une loi, une constitution, un idéal, un caractère[3]

Quelle parole m’est échappée ! Je briserais ma plume plutôt que de souffler la discorde au sein de populations pacifiques. Moi aussi, j’en préviens dès à présent mes lecteurs, je conclurai contre le statu quo guerrier, contre les institutions du militarisme, contre sa poésie, contre ses mœurs. Mais c’est que je crois, non point à une abolition, mais à une transformation de la guerre, et par là seulement à une rénovation intégrale des conditions de l’humanité en tout ce qui touche la religion, les idées, le droit, la politique, l’art, le travail, les relations dû famille et de cité. Sans cette foi intime, que je tiens de la Révolution, je m’abstiendrais, comme d’un blasphème, de toute parole contre la guerre ; je regarderais les partisans de la paix perpétuelle comme les plus détestables des hypocrites, le fléau de la civilisation et la peste des sociétés.


CHAPITRE VI


LA GUERRE, DISCIPLINE DE L’HUMANITÉ


Ce n’est plus l’instinct populaire, ce n’est plus la légende ; c’est la philosophie en personne, Hégel, qui va parler. La guerre, nous dit-il, est indispensable au développement moral de l’humanité. Elle donne le relief à notre vertu et y met le sceau ; elle retrempe les nations que la paix a amollies, consolide les États, affermit les dynasties, éprouve les races, donne l’empire aux plus dignes, communique à tout, dans la société, le mouvement, la vie, la flamme.

Il faut qu’il y ait beaucoup de vrai dans cette philosophie belliqueuse, pour qu’un homme de paix, ministre du saint Évangile, ennemi de la guerre par sa profession et par ses études, Ancillon, s’y soit associé :


« La paix, dit-il, amène l’opulence ; l’opulence multiplie les plaisirs des sens, et l’habitude de ces plaisirs produit la mollesse et l’égoïsme. Acquérir et jouir devient la devise de tout le monde : les âmes s’énervent et les caractères se dégradent. La guerre et les malheurs qu’elle traîne à sa suite développent des vertus mâles et fortes : sans elle le courage, la patience, la fermeté, le dévouement, le mépris de la mort, disparaîtraient de dessus la terre. Les classes mêmes qui ne prennent aucune part aux combats apprennent à s’imposer des privations et à faire des sacrifices… Chez un peuple civilisé jusqu’à la corruption, il faut quelquefois que l’État entier périclite, pour que l’esprit public se réveille ; et c’est le cas de dire ce que Thémistocle disait aux Athéniens : « Nous périssions si nous n’eussions péri[4]. »


M. le comte Portalis, dans un mémoire adressé à l’Académie de Toulouse, s’exprime dans le même sens qu’Ancillon. Son opinion mérite d’être rapportée, précisément parce que l’auteur avait eu pour but, en écrivant, de combattre la théorie de de Maistre, touchant la providentialité et la divinité de la guerre :


« Résultat inévitable du jeu des passions humaines dans les rapports des nations entre elles, la guerre, dans les desseins de la Providence, est un agent puissant dont elle use, tantôt comme d’un instrument de dommage, tantôt comme d’un moyen réparateur. La guerre fonde successivement et renverse (comme le Jéhovah du Deutéronome), détruit et reconstruit successivement les états. Tour à tour féconde en calamités et en améliorations, retardant, interrompant ou accélérant les progrès ou le déclin, elle imprime à la civilisation qui naît, s’éclipse et renaît pour s’éclipser encore, ce mouvement fatidique, qui met alternativement en action toutes les puissances et les facultés de la nature humaine, par lequel se succèdent et se mesurent la durée des empires et la prospérité des nations. »


Ainsi le protestant et doctrinaire Ancillon, le mystique, et constitutionnel Portalis, l’idéaliste Hegel, donnent la main au catholique et féodal de Maistre : chose dont nous avons d’autant plus droit d’être surpris, que le premier, par son système des contre-forces, le second, par son attachement aux formes représentatives ; le troisième, par sa théorie à priori du droit, tendent également a créer, parmi les nations civilisées, un système de compression de la guerre. La guerre, disent à l’unisson ces auteurs, est mauvaise de sa nature ; mais elle est providentiellement, ou, pour mieux dire, prophylactiquement nécessaire à l’humanité, qu’elle, préserve de la corruption, comme la discipline préserve du relâchement le religieux, comme la férule guérit l’élève de ses mauvais penchants, comme la médecine amère purge le malade. La guerre nous régénère par le combat, castigat pugendo mores ; c’est le pendant de la comédie, qui nous châtie par le ridicule.

Mais je doute que le lecteur se contente de ces considérations quelque peu mystiques, superficielles, et même déclamatoires, en dépit de la gravité des auteurs qui me les fournissent. Argumenter des hautes vertus dont la guerre est l’occasion, du repentir qu’elle fait naître, et de la résipiscence qu’elle peut amener, pour en conclure son efficacité morale et politique, ne serait-ce pas raisonner comme le théologien qui, après avoir déduit du fait, selon lui avéré, de notre corruption originelle la nécessité d’une rédemption, déduisait ensuite, et non moins logiquement, de la mission de Jésus-Christ sur la terre et de la sublimité de son sacrifice, attesté par les Évangiles, la nécessité du péché originel ? Heureux péché, s’écriait-il, qui nous a valu la venue et la victoire du Rédempteur !… Il faut, si nous voulons éviter le cercle vicieux, établir directement la virtualité propre de la guerre quant à la conservation et au perfectionnement des mœurs, après quoi nous serons en droit de dire que la grandeur et la défaillance des états ont leur cause dans le décret de la Providence, qui tantôt les livre aux délices de la paix, tantôt leur impose les mâles épreuves de la guerre.

La condition par excellence de la vie, de la santé et de la force, chez l’être organisé, est l’action. C’est par l’action qu’il développe ses facultés, qu’il en augmente l’énergie, et qu’il atteint la plénitude de sa destinée.

Il en est de même pour l’être intelligent, moral et libre. La condition essentielle de l’existence pour lui est aussi faction, action intelligente et morale bien entendu, puisque c’est surtout de l’ordre intellectuel et moral qu’il s’agit.

Or, qu’est-ce qu’agir ?

Pour qu’il y ait action, exercice physique, intellectuel ou moral, il faut un milieu en rapport avec le sujet agissant, un non-moi qui se pose devant son moi comme lieu et matière d’action, qui lui résiste et le contredise. L’action sera donc une lutte:agir, c’est combattre.

Être organisé, intelligent, moral et libre, l’homme est donc en lutte, c’est-à-dire en rapport d’action et de réaction, d’abord avec la nature. Ici, déjà, plus d’une occasion s’offre à lui de montrer son courage, sa patience, son mépris de la mort, son dévouement à sa propre gloire et au bonheur de ses semblables, en un mot, sa vertu.

Mais l’homme n’a pas seulement affaire avec la nature ; il rencontre aussi l’homme sur son chemin, l’homme son égal, qui lui dispute la possession du monde et le suffrage des autres hommes, qui lui fait concurrence, qui le contredit, et, puissance souveraine et indépendante, lui oppose son veto. Cela est inévitable et cela est bien.

Je dis, d’un côté, que cela est inévitable. Il est impossible, en effet, que deux créatures, en qui la science et la conscience sont progressives, mais ne marchent pas du même pas ; qui, sur toutes choses, partent de points de vue différents, qui ont des intérêts opposés et travaillent à s’étendre à l’infini, soient jamais entièrement d’accord. La divergence des idées, la contradiction des principes, la polémique, le choc des opinions, sont l’effet certain de leur rapprochement.

J’ajoute, d’autre pari, que cela est bien. C’est par la diversité des opinions et des sentiments, et par l’antagonisme qu’elle engendre, que se crée, au-dessus du monde organique, spéculatif et affectif, un monde nouveau, le monde des transactions sociales, monde du droit et de la liberté, monde politique, monde moral. Mais, avant la transaction, il y a nécessairement la lutte ; avant le traité de paix, le duel, la guerre, et cela toujours, à chaque instant de l’existence.

La vraie vertu humaine n’est pas purement négative. Elle ne consiste pas seulement à s’abstenir de toutes les choses qui sont réprouvées par le droit et la morale; elle consiste aussi, et bien davantage, à faire acte d’énergie, de talent, de volonté, de caractère, contre le débordement de toutes ces personnalités qui, par le seul fait de leur vie, tendent à nous effacer. Sustine, dit le Stoïcien, et abstine : soutenir, c’est-à-dire combattre, résister, faire force, vaincre, voilà le premier point et le plus essentiel de la vie, hoc est primum et maximum mandatum : s’abstenir, voilà le second. Jusqu’où ira ce duel ? Dans certains cas, jusqu’à la mort de l’une des parties : telle est la réponse des nations. Et tout cela sans injustice, sans perfidie, sans outrage, par le seul effet de cette loi de nature qui nous fait de la lutte, même à main armée, même, dans certains cas, à outrance, une condition de vie et de vertu. Le guerrier qui insulte son ennemi, qui use avec lui d’armes illicites ou de moyens réprouvés par l’honneur, est appelé guerrier félon : c’est un assassin.

Ainsi la guerre est inhérente à l’humanité et doit durer autant qu’elle ; elle fait partie de sa morale, indépendamment même de son mode de manifestation, des règles qui président au combat, de la détermination des droits du vainqueur et des obligations, du vaincu. Non-seulement elle ne diminue pas, bien que, comme tout ce qui tient à l’humanité, elle change avec le temps d’aspect et de caractère : mais, comme l’incendie, qui ne s’arrête que lorsqu’il manque de combustible ; comme la vie, qui ne s’éteint que par la privation d’aliment, la guerre se multiplie et s’aggrave parmi les peuples en proportion de leur développement religieux, philosophique, politique et industriel ; elle ne paraît pouvoir s’éteindre que par l’extinction de la vie morale elle-même. Les mêmes causes organiques et animiques qui créent entre nous la contradiction et l’antagonisme, veulent que cet antagonisme soit éternel, qu’il se développe en raison des connaissances et des talents acquis, des intérêts engagés, des amours-propres en jeu, des passions en conflit.

Bien entendu, d’ailleurs, qu’à travers tout cela la vertu et l’honneur doivent rester saufs. La guerre n’a rien de commun avec les actes que la morale ordinaire réprouve ; rien de ce qui peut tomber sous le coup de la justice pénale n’est de son ressort. Il n’y a ni guerre ni duel entre le fripon et l’honnête homme ; le jugement de Dieu, comme on disait jadis, requiert avant tout probité, féauté et bonne conscience. C’est ce caractère vertueux et chevaleresque de la guerre que n’a point aperçu Hobbes, qui, après avoir judicieusement reconnu que la guerre est immanente à l’humanité, et pour ainsi dire son état naturel, se contredit aussitôt en disant que cet état de nature est un état bestial, que la guerre est mauvaise et scélérate, et, par une nouvelle contradiction, prétend que l’état n’est institué qu’à seule fin de l’empêcher. Comme si l’étude de la politique, du droit des gens, comme si les rapports nécessaires des nations, comme si leurs annales ne témoignaient pas, au contraire, que l’état est constitué tout à la fois autant pour la guerre du dehors que pour l’ordre du dedans !

Mais, objecte-t-on, si la guerre a cessé entre les sujets d’un même état, pourquoi ne cesserait-elle pas aussi bien entre les états eux-mêmes ? C’est ce qu’a voulu dire Hobbes, et sa pensée est devenue celle de tous les publicistes.

Si la guerre, toujours vivace entre les nations, éclate rarement, dans sa forme sanglante, entre les particuliers, cela tient à la fois, d’un côté, au développement du droit civil, qui n’a pas besoin de combat pour amener les transactions et régler les litiges ; d’autre part, aux conditions de l’ordre politique, qui ne peut subsister et soutenir les attaques du dehors, que si les citoyens renoncent à toute guerre privée et réservent à l’État, vis-a-vis des nations, le privilége de revendiquer justice les armes à la main. Or, il s’en faut de beaucoup, ainsi que nous le démontrerons par la suite, que d’état à état tous les sujets de litige puissent se régler amiablement et par un simple arbitrage ; bien moins encore, que lesdits états puissent se soumettre à une autorité commune, qui juge leurs différends. Pendant longtemps, du moins pendant une période dont nous n’oserions encore aujourd’hui fixer le terme, il est nécessaire que les nations vident leurs différends par les voies de la force ; et ce mode de solution est pour elles le seul juste, le seul rationnel, le seul honorable. D’où il suit que la guerre, qui de citoyen à citoyen a subi et dû subir une métamorphose complète, n’a ni pu ni dû se transformer de la même manière entre les nations. Et qui oserait anticiper le jour marqué par la destinée pour cette grande réforme ? Qui pourrait nous garantir que le jour où la paix aurait été, par une force arbitraire et une combinaison artificielle, signée et consolidée entre les puissances, la guerre ne ressusciterait pas plus ardente, plus acharnée, et sans doute moins chevaleresque, entre les personnes ?

Concluons donc, avec les mystiques Ancillon, de Maistre, Portalis, avec le matérialiste Hobbes, mais au nom d’une raison supérieure à laquelle ni le mysticisme ni le matérialisme ne sauraient atteindre, que la guerre, sous une forme ou sous une autre, est essentielle à notre humanité ; qu’elle en est une condition vitale, morale ; que, sauf les modifications qu’y introduit, quant à la matière et à la forme, le progrès des sciences et des mœurs, elle appartient à la civilisation autant qu’à la barbarie ; et qu’à tous ces points de vue elle est la manifestation la plus grandiose de notre vie individuelle et sociale. Force, bravoure, vertu, héroïsme, sacrifice des biens, de la liberté, de la vie, de ce qui est plus précieux même que la vie, les joies de l’amour et de la famille, le repos conquis par le travail, les honneurs du génie et de la cité, voilà ce que la guerre fait apparaître en nous, et à quelle sublimité de vertu elle nous appelle.


CHAPITRE VII


L’HOMME DE GUERRE PLUS GRAND QUE NATURE


C’est surtout par l’exaltation de la personne virile que la guerre manifeste son prestige. L’homme sous les armes paraît plus grand que nature ; il se sent plus digne, plus fier, plus sensible à l’honneur, plus capable de vertu et de dévouement. Il n’a point parlé, il n’a pas fait un mouvement, et déjà la gloire semble l’entourer de son auréole. « Ceins ton épée sur ta a hanche, brave des braves ; marche dans ta force et » dans ta beauté. » C’est en ces termes que le barde hébreu adresse la parole au jeune roi : Accingere gladio tuo super femur tuum, potentissime ; specie tua et pulchritudine tua intende !

Chez les anciens, le guerrier est l’ami, le protégé des puissances célestes. Son courage lui vient d’en haut ; un dieu le couvre de son égide, le rend invincible, invulnérable. « Vous ne toucherez pas mes oints, » dit Jéhovah, le dieu des armées. Ses oints ! vous l’entendez ? L’onction ou consécration guerrière, le tatouage, toujours en honneur chez nos soldats et nos marins, est le signe de la protection divine. L’onction du guerrier a servi de modèle à celle du prêtre ; c’est à son imitation encore que fut institué, comme l’a très-judicieusement observé Volney, le sacre des rois. Le guerrier est sacré pour la défense du droit, pour la punition du crime et la protection du faible : telle est la première forme de la justice dans la société. Jusqu’à ce que l’État s’organise, vous avez une chevalerie, on pourrait dire tout aussi bien une justice errante. C’est pour cela que le guerrier marche la tête haute, son casque surmonté d’une aigrette, sa cuirasse étincelante. Il ne se dissimule pas dans la foule, il ne se déguise pas sous la casaque du mercenaire. Tout son désir est d’être de loin reconnu, et de se mesurer contre un adversaire aimé des dieux, dèion adra, et digne de lui, entre deux armées, sous le regard du soleil.

La gloire sied à l’homme de guerre et ne sied qu’à lui ; c’est pour lui qu’ont été inventés le mot et la chose. Quand l’écrivain sacré raconte la gloire de Dieu, c’est qu’il le compare à un guerrier. Le peuple n’attend son salut que de ce prédestiné et n’a foi qu’en lui. Le philosophe intéresse le peuple, lorsque toutefois il réussit à s’en faire comprendre ; le poète le touche et l’enchante ; le guerrier seul s’en fait suivre, parce que seul, aux yeux du peuple, il paraît d’une taille surhumaine. Est-ce Mazzini, un sectaire ; est-ce M. de Cavour, un diplomate, qui, l’année dernière, a entraîné les Italiens ? Non, c’est un héros, c’est Garibaldi.Le peuple grandit, idéalise toujours ses hommes ; surtout il n’oublie pas de leur donner le casque, l’épée et le bouclier. Il les fait beaux, vaillants et victorieux. Ah ! si Robespierre avait su monter à cheval ! Si Jérôme Savonarole, au lieu du manteau de dominicain, avait endossé la cuirasse d’un Trivulce, d’un Gonzalve ou d’un Bavard !… Ah ! si la Papauté avait, comme le Califat, tenu de la même main le glaive qui verse le sang et celui qui excommunie !… Ah ! si le Nazaréen, dont la parole entraînait la multitude, avait pu donnera sa religion la sanction des armes !…Tant de grandeur n’est point accordée à de simples mortels : le même sujet ne saurait réunir en sa personne les qualités du héros et du saint, de l’empereur et du pontife. Aussi quel découragement s’empare des masses, quand l’éclat de l’action ne répond pas à son gré à celui de la parole ! Quel scandale, au premier moment, lorsqu’à la place du guerrier annoncé par les sibylles, les missionnaires de l’Évangile proposèrent à l’adoration des mortels leur maître crucifié ! Jésus, le Christ des esclaves, souffreteux, désarmé, cloué sur un gibet, Jésus fut traité en antichrist. Le véritable Christ, pour les masses, c’est Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.

Le mot héros, que nous avons conservé du grec, est un augmentatif qui désigne l’homme fort, dévoué, sans peur ni reproche. Un dieu est avec lui, un dieu préside à toutes ses exécutions. Lui-même il est fils des dieux, il participe des deux natures. Le dogme de l’incarnation est sorti de cette notion de l’héroïsme :

Cara Deûm soboles, magnum Jovis incrementum.

Le juge naturel de l’homme est la femme. Or, qu’estime surtout la femme dans son compagnon ? Le travailleur ? non ; l’homme de guerre. La femme peut aimer l’homme de travail et d’industrie comme un serviteur, le poêle ou l’artiste comme un bijou, le savant comme une rareté. Le juste elle le respecte ; le riche obtiendra sa préférence : son cœur est au militaire. Aux yeux de la femme, le guerrier est l’idéal de la dignité virile. C’est quand elle le voit armé pour le combat qu’elle l’appelle son seigneur, son baron, son chevalier, son vainqueur. Et comme l’amour se témoigne par l’imitation, elle aussi veut devenir guerrière, héroïne ; elle se fait amazone. Pour un dieu de la guerre. Ares ou Mars, il y a quatre déesses, Bellone, Pallas, Diane chasseresse et Vénus, oui, Vénus elle-même, la Bellatrix.

Mars fut toujours ami de Cythérée,

a dit Voltaire. Il ne croyait pas, le poëte frivole, exprimer une pensée aussi sérieuse. Quelle histoire, que celle d’Abigaïl, femme de Nabal le riche, et de David, le guerrier vagabond, le roi sans avoir, le conquérant sans feu ni lieu ! Toute bourgeoise raffole de l’uniforme. Pour suivre son héros, la femme ne connaît ni périls ni serments. O Jupiter, toi seul fus coupable des infortunes de Vulcain. De quoi t’avisais-tu, père de famille, de donner Vénus à un forgeron[5] ?

Le peuple est de l’avis des femmes. Partout l’homme de guerre est noble ; il fait caste. L’esclave n’a pas le droit de toucher aux armes, il déshonorerait le combat. Que si son maître lui permet de s’armer, par cela seul il devient libre, qui plus est, il s’anoblit.

La Révolution avait aboli la noblesse : les hommes de 89 se flattaient, dans leur enthousiasme, de fermer le temple de Janus et de clore l’âge guerrier. Napoléon refit des nobles ; guerrier, il suivait son principe, comme la Révolution avait dû suivre le sien. Que pouvait être la noblesse après le serment du Jeu de paume, après la nuit du 4 août, alors que le tiers état, l’ouvrier et le bourgeois, étaient tout ? Plus rien. Mais, en 1805, dans le feu des batailles, la situation était changée. Aussi le peuple accepta le rétablissement de la noblesse et l’institution de la Légion d’honneur comme des actes de haute justice. Qui dit armée, dit noblesse : seulement, tandis qu’autrefois noblesse et guerre étaient privilége de caste, grâce à la conscription elles étaient devenues, en 1805, accessibles à tous les Français. Quel triomphe pour la multitude de saluer l’os de ses os, la chair de sa chair, dans un duc de la Moskowa, dans un prince d’Essling, dans un roi de Naples !

Comment s’étonner, après tout ce que je viens de dire, que le chef de l’État doive être toujours, au jugement du peuple, un homme de guerre, le prince des héros, le fort entre les forts, le noble des nobles ? La Charte de 1814, celle de 1830, de même que les Constitutions de 1791, 1799 et 1804 ont consacré ce principe !

« Le roi, ou l’empereur, commande les armées. »

« Nous allons voir maintenant, disait Napoléon peu de temps après son arrivée à Sainte-Hélène, ce que fera Wellington. » Il entendait que lord Wellington, étant le premier général de l’Angleterre et ayant vaincu pour elle, devait être le maître du gouvernement. Cet homme épique ne concevait-rien au bourgeoisisme de la mercantile Angleterre, que la république de 1848 essaya, mais en vain, d’importer parmi nous. Il eût ri de pitié, en voyant une assemblée française, nommée par le suffrage universel, décider gravement, comme article de la constitution, que le président de la république ne pourrait commander l’armée en personne. Les républicains, se croyant parvenus à l’âge d’or de la liberté, avaient prétendu faire du chef de l’État un magistrat purement civil. Ce fut un scandale énorme quand Louis-Napoléon parut aux revues de Satory sous l’uniforme de général. Mais les vrais auteurs du scandale étaient les auteurs de la Constitution, qui, par cette réserve étrange, heurtaient de front le sentiment populaire, et, j’ose le dire, la raison des choses. Un chef d’état non général, à une époque frémissante d’idées guerrières, c’était absurde. Le peuple en jugea ainsi. Il y a de ce jugement, qui fit passer Louis-Napoléon de la qualité de président en habit noir à celle d’empereur à grosses épaulettes, une raison profonde, qu’on n’a pas remarquée.

Le latin imperator, empereur, est le correspondant grammatical du grec tyrannos, ou kyranos, maître, patron, commandant, duquel nous avons fait tyran. D’où vient que le nom latin est si bien porté, tandis que le grec est si mal vu ? La faute en serait-elle seulement à Platon, qui, écrivant pour le gouvernement des aristocrates, et voulant déshonorer la tyrannie plébéienne, a fait du tyran une espèce de monstre ? Il est possible que Platon y soit pour quelque chose ; mais il y a une raison que Platon n’a pas dite : c’est que l’empereur est un général d’armée, tandis que l’autre est un chef d’administration et de police, un bourgmestre. Les armes relèvent le despotisme ; le commandement est odieux entre égaux et hors du service. C’est pour cela que le peuple français est sans respect pour ses représentants, de même que pour ses rois constitutionnels. N’avons-nous pas entendu traiter Louis-Philippe de tyran ? Ce n’était que le roi des péquins… Gloire à Dieu, Honneur aux armes ! Cette devise se lisait autrefois dans toutes les salles d’escrime. Le génie populaire est allé plus loin ; il a réuni, dans un même emblème, la balance et l’épée. Ne lui dites pas que l’épée du guerrier doit s’abaisser devant la toge du magistrat, cedant arma togæ. Il serait capable de vous répondre que vous ne savez pas le latin ; qu’à Rome, la justice et la guerre ne formaient pas, comme chez nous, deux pouvoirs, et que le poète a voulu seulement indiquer par ces mots la succession, chez les mêmes hommes, chez tous les citoyens, des fonctions guerrières et des fonctions pacifiques. Juge et général, au besoin pontife, comme le dictateur romain, voilà ce que le peuple entend que soit son chef. Heureuse donc, et trois fois heureuse la nation dont le chef est à la fois le plus brave et le plus juste ! Cola ne s’est vu que deux fois dans les temps modernes, en Gustave-Adolphe et en Washington.


CHAPITRE VIII


GUERRE ET PAIX, EXPRESSIONS CORRÉLATIVES


Comment les hommes ne se feraient-ils pas la guerre quand leur pensée en est pleine ; quand leur entendement, leur imagination, leur dialectique, leur industrie, leur religion, leurs arts s’y rapportent ; quand tout en eux et autour d’eux est opposition, contradiction, antagonisme ?

Mais, voici qu’en face de la Guerre se pose une divinité non moins mystérieuse, non moins vénérée des mortels, la Paix.

L’idée d’une paix universelle, perpétuelle, est aussi vieille dans la conscience des nations, aussi catégorique que celle de la guerre. De cette conception naquit d’abord la fable d’Astrée, la vierge céleste, retournée au ciel à la fin du règne de Saturne, mais qui doit un jour revenir. Alors régnera une paix sans fin, sereine et pure, comme la lumière qui éclaire les champs Élysées. C’est l’époque fatidique, vers laquelle nous portent nos aspirations, et où nous conduit, selon quelques vaticinateurs du progrès, la pente des événements. A mesure que le temps s’écoule, que la guerre sévit plus furieuse et que redouble l’horreur du siècle de fer, armorumque ingruit horror, comme dit le poète, la Paix devient la déesse préférée, tandis qu’on se met à détester la Guerre, monstre infernal. C’est à la tendance des esprits vers la paix, à cet antique espoir d’une compression des discordes, que fut dû en partie le mouvement messianique, dont Auguste fut l’acteur principal, Virgile le chantre, l’Évangile le code, et Jésus-Christ le Dieu.

Qu’y a-t-il de vrai dans cette intuition qu’à chaque grande crise de l’humanité les faiseurs de pronostics se flattent de voir réalisée ?

La guerre et la paix, que le vulgaire se figure comme deux états de choses qui s’excluent, sont les conditions alternatives de la vie des peuples. Elles s’appellent l’une l’autre, se définissent réciproquement, se complètent et se soutiennent, comme les termes inverses, mais adéquats et inséparables d’une antinomie. La paix démontre et confirme la guerre ; la guerre à son tour est une revendication de la paix. La légende messianique le dit elle-même : le Pacificateur est un conquérant, dont le règne s’établit par le triomphe. Mais pas de victoire dernière, pas de paix définitive, jusqu’à ce que paraisse l’Anti-Messie, dont la défaite, consommant les temps, servira de signal tout à la fois à la fin des guerres et à la fin du monde.

C’est pourquoi nous voyons, dans l’histoire, la guerre renaître sans cesse de l’idée même qui avait amené la paix. Après la bataille d’Actium, on proclame, croyant en finir, l’empire unique et universel. Auguste ferme le temple de Janus : c’est le signal des révoltes, des guerres civiles et des incursions des barbares, qui harcèlent l’empire, l’épuisent et l’abaissent pendant plus de trois cents ans.

Dioclétien, avec une grandeur d’âme digne des temps antiques, cherche de nouveau la paix dans le partage : et de son vivant les empereurs associés se font la guerre pour revenir à l’unité.

Cette unité, Constantin essaye de la refondre en embrassant le christianisme : mais alors commencent les guerres entre l’ancienne et la nouvelle religion, entre l’orthodoxie et l’hérésie. Et cela dure, et la guerre s’aggrave jusqu’à ce que l’empire, déclaré ennemi du genre humain, soit aboli, et l’unité dissoute.

Alors les nationalités, si longtemps sacrifiées, se reforment, rajeunies par la foi chrétienne et par le sang barbare : mais c’est pour recommencer le carnage et travailler à leur mutuelle extermination.

De guerre lasse, on revient à l’idée d’un empire chrétien : le pacte est scellé entre le pape et Charlemagne. Et, pendant cinq cents ans, on se bat pour l’interprétation de ce pacte. Chose effroyable ! c’est après que le souverain pontife eut été déclaré prince de la paix qu’on vit les évoques, les abbés, les religieux, saisis d’une fureur guerrière, endosser la cuirasse et ceindre l’épée, comme si la paix, prise trop au sérieux, avait été un attentat à la religion, un blasphème contre le Christ.

Pour sauver la foi, compromise dans l’hostilité universelle, et rouvrir une porte à la paix, qu’imagine alors la sagesse des nations ? De séparer les pouvoirs, si malheureusement unis. Mais la tragédie n’en devient que plus atroce. Plus que jamais la chrétienté se déchire : Pie II, Ænéas Silvius, le plus prudent, le plus saint, le plus vénéré des pontifes, ne parvient pas à réunir les princes chrétiens contre les Ottomans. Il en meurt de chagrin.

Ce ne sont pas les Turcs, s’écrie-t-on de tous côtés, qui mettent la division entre les peuples, c’est l’Eglise. Point de salut, point de paix pour le monde sans une réforme ! El, sous prétexte de réforme, les guerres de religion recommencent, suivies bientôt des guerres politiques. Le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle retentissent du bruit des armes. Dans le tumulte, Grotius écrit son traité Du Droit de la Guerre et de la Paix. Mais déjà les événements débordent : la Révolution arrive, et l’affreux concert s’élève à un diapason jusqu’alors inconnu.

Ici, arrêtons-nous un instant. Qu’était, ou que devait être la Révolution ?

Comme le christianisme, comme le pacte de Charlemagne, comme la Réforme, la Révolution devait être la fin des guerres, la fraternité des nations, préparée par trois siècles de philosophie, de littérature et d’art. La Révolution, c’était comme qui aurait dit l’insurrection de la raison contre la force, du droit contre la conquête, des travaux de la paix contre les brutalités de la guerre. Mais, à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants.

Enfin le monde respire. Une paix solennelle est jurée, un traité de garantie mutuelle signé entre les souverains. Le génie de la guerre est cloué sur un rocher par la Sainte-Alliance. C’est le siècle des institutions représentatives et parlementaires : par une combinaison habile, la torche éteinte de la guerre est remise à la garde des intérêts qui l’exècrent. Les merveilles de l’industrie, le développement du commerce, l’étude d’une science nouvelle, science paisible, s’il en fut, l’économie politique, tout s’accorde à tourner

les esprits vers les mœurs de la paix, à inspirer l’horreur du carnage, à attaquer la guerre dans son idéal. Des sociétés se forment simultanément en Angleterre et en Amérique pour le désarmement. La propagande gagne l’ancien monde ; on tient des meetings, on réunit des congrès, on publie des adresses à tous les gouvernements. Catholiques, protestants, quakers, déistes, matérialistes, rivalisent de zèle pour déclarer la guerre impie, immorale :

« La guerre, c’est le meurtre ; la guerre, c’est le vol.

» C’est le meurtre, c’est le vol, enseignés et commandés aux peuples par leurs gouvernements.

» C’est le meurtre, c’est le vol, acclamés, blasonnés, dignifiés, couronnés.

» C’est le meurtre, c’est le vol, moins le châtiment et la honte, plus l’impunité et la gloire.

» C’est le meurtre, c’est le vol, soustraits à l’échafaud par l’arc de triomphe.

» C’est l’inconséquence légale, car c’est la société ordonnant ce qu’elle défend, et défendant ce qu’elle ordonne ; récompensant ce qu’elle punit, et punissant ce qu’elle récompense ; glorifiant ce qu’elle flétrit, et flétrissant ce qu’elle glorifie : le fait étant le même, le nom seul étant différent[6]. »

Comme au temps de la naissance du Christ, un tiède zéphyr court sur l’humanité, pax hominibus. Au congrès de la paix tenu à Paris en 1849, MM. l’abbé de Guerry et le pasteur A. Coquerel se donnent la main, symbole des deux églises, la catholique et la réformée, opérant leur réconciliation dans un commun anathème à la guerre. Une vie de richesse et de félicité sans fin semble s’ouvrir ; par quelle fatale influence est-elle devenue une ère de trouble et de discorde ?

Ce qui a compromis la paix de Vienne, c’est la paix elle-même, je veux dire les idées qu’elle exprimait, et qui toutes peuvent se ramener à un terme unique, l’établissement des monarchies constitutionnelles. Comme éléments et comme symptômes d’une conflagration future, notez déjà, dans les quarante-cinq années écoulées depuis les traités de Vienne, le carbonarisme italien, le libéralisme des quinze ans, le doctrinarisme, le socialisme, sortis de la révolution de Juillet ; la guerre d’Espagne, la guerre de Grèce, l’insurrection de la Pologne, la séparation de la Belgique, l’occupation d’Ancône, l’ébranlement de 1840 à l’occasion des affaires d’Orient, le Sunderbund, les massacres de Gallicie, la révolution de 1848, le mouvement unitaire, en Autriche et en Allemagne, contrarié par l’insurrection hongroise et la résistance du Danemark, la guerre de Novare, l’expédition de Rome, les deux campagnes de Crimée et de Lombardie, l’échec à la papauté, l’unité de l’Italie, l’émancipation des paysans en Russie, sans compter les petites guerres d’Algérie, de Kabylie, du Maroc, du Caucase, de la Chine et de l’Inde.

Toute l’Europe, depuis quatorze ans, se tient sous les armes : bien loin que la ferveur guerrière se refroidisse, la bravoure s’est accrue dans les armées ; l’enthousiasme des populations est au comble. Jamais, pourtant, il n’y eut plus de douceur dans les mœurs, plus de dédain de la gloire, moins de soif des conquêtes ; jamais les militaires ne se montrèrent plus humains, animés de sentiments plus chevaleresques. Par quelle inconcevable frénésie des nations qui s’estiment, qui s’honorent, sont-elles poussées à se battre ?

On dira peut-être que si les intérêts étaient consultés, les résolutions pacifiques l’emporteraient. L’expérience dément cette supposition. Les théoriciens du régime constitutionnel s’étaient flattés que le moyen d’écarter la guerre était de la soumettre aux délibérations des représentants. Eh bien, que voyons-nous, seulement depuis la révolution de février ? Tandis que la Bourse s’alarme, le Parlement, de plus en plus conservateur et pacifique, vote les subsides à l’unanimité, et toujours en faisant des vœux pour la paix. Une des causes qui ont perdu la dernière monarchie a été d’avoir trop résisté à l’instinct belliqueux du pays. On n’a pas encore pardonné à Louis-Philippe sa politique de paix à tout prix. Qu’aurait gagné, cependant, le pays à la guerre ? Rien, sinon peut-être d’assouvir l’ardeur martiale d’une génération surexcitée ; rien, dis-je, nous l’avons vu par les résultats des deux guerres de Crimée et de Lombardie ; rien, rien.

Ainsi, la guerre et la paix, corrélatives l’une à l’autre, affirmant également leur réalité et leur nécessité, sont deux fonctions maîtresses du genre humain. Elles s’alternent dans l’histoire, comme, dans la vie de l’individu, la veille et le sommeil ; comme dans le travailleur la dépense des forces et leur renouvellement, comme dans l’économie politique la production et la consommation. La paix est donc encore la guerre, et la guerre est la paix : il est puéril de s’imaginer qu’elles s’excluent.

« Il y a des gens, dit M. de Ficquelmont, qui ont l’air de concevoir la marche du monde comme un drame divisé en actes. Ils croient que pendant les entr’actes ils peuvent se livrer, sans crainte d’être troublés, à leurs plaisirs et à leurs affaires privées. Ils ne voient pas que ces intervalles, pendant lesquels les événements semblent interrompus, sont le moment intéressant du drame. C’est pendant ce calme apparent que se préparent les causes du bruit qui se fera plus tard. Ce sont les idées qui forment la chaîne des temps. Ceux qui ne voient que les grosses choses, qui n’entendent que les détonations, ne comprennent rien à l’histoire[7]. »

Redisons donc ici, par forme de conclusion sur la paix, ce que nous avons dit au commencement de ce livre en parlant de la guerre :

La paix est un fait divin ; car elle est restée pour nous un mythe. Nous n’en avons jamais vu que l’ombre, nous n’en connaissons ni la substance ni les lois. Personne ne sait quand, comment et pourquoi elle vient ; quand, pourquoi et comment elle s’en va. Comme la guerre, elle a sa place dans toutes nos pensées ; elle forme, avec celle-ci, la première et la plus grande catégorie de notre entendement.

Certes, la paix doit être une réalité positive, puisque nous l’estimons le plus grand des biens. Comment se fait-il que l’idée que nous nous en faisons soit purement négative, comme si elle répondait seulement à l’absence de lutte, de fracas et de destruction ? La paix doit avoir son action propre, son expression, sa vie, son mouvement, ses créations particulières : comment se fait-il qu’elle ne soit toujours, dans nos sociétés modernes, que ce qu’elle fut dans les sociétés anciennes et jusque dans les utopies politiques des philosophes, le rêve de la guerre ?

Depuis quarante-cinq ans, l’Europe est au régime des armées permanentes ; et les économistes de déclamer contre cette énorme et inutile dépense. Ainsi faisaient les anciens : pendant la paix ils se préparaient à la guerre. Ainsi le recommandèrent à toutes les époques, depuis Platon jusqu’à Fénelon, ceux qui se mêlèrent d’enseigner les peuples et les rois. Tant que la paix dure, on s’exerce au maniement des armes, on fait la petite guerre. Depuis quarante siècles que l’Humanité fait de la théologie, de la métaphysique, de la poésie, de la comédie, du roman, de la science, de la politique et de l’agriculture, elle n’a pas imaginé, pour ses moments de répit, d’autre distraction, de plus agréable délassement, de plus noble exercice. Homme de paix, qui nous prêchez le libre échange et la concorde, savez-vous seulement que ce que vous proposez à notre raison de croire et à notre volonté de pratiquer, est un mystère ?


CHAPITRE IX


PROBLÈME DE LA GUERRE ET DE LA PAIX


La guerre, nous n’en saurions maintenant douter, est avant tout un phénomène de notre vie morale. Elle a son rôle dans la psychologie de l’humanité, comme la religion, la justice, la poésie, l’art, l’industrie, la politique, la liberté, ont le leur ; elle est une des formes de notre vertu. C’est dans la conscience universelle que nous devons l’étudier, non sur les champs de bataille, dans les siéges et les chocs des armées, dans les procédés de la stratégie, de la tactique et de l’armement. Tout ce matérialisme, qui remplit les récits des historiens, qui fait le fond des tableaux des poëtes, est à peu près inutile ; il ne peut rien nous apprendre de la philosophie de la guerre. La guerre est une des puissances de notre âme ; elle a sa phénoménalité dans notre âme. Tout ce qui compose notre avoir intellectuel et moral, tout ce qui constitue notre civilisation et notre gloire, se crée tour à tour et se développe dans l’action fulgurante de la guerre et sous l’incubation obscure de la paix. La première peut dire à la seconde : « Je sème ; toi, ma sœur, tu arroses ; Dieu donne à tout l’accroissement. »

Les esprits enclins au mysticisme, tels que le comte de Maistre et M. de Ficquelmont lui-même, satisfaits d’avoir aperçu ces grandes choses, aiment à se tenir dans le demi-jour. Le divin les charme ; la vérité pure, telle que la veut la philosophie, est pour eux sans attrait, une réalité triste, qu’on cesse d’admirer dès qu’on la possède. Il y a grave péril, selon eux, à ôter à l’homme ses admirations, à faire évanouir à ses yeux, l’un après l’autre, tous les mystères.

Ces réflexions pouvaient encore être de mise au temps de Bossuet. Après la philosophie du xviii e siècle et la critique allemande, après la Révolution française et l’institution d’une Académie des Sciences morales et politiques, après l’explosion du socialisme, il n’est plus temps. Pareille réserve nous est désormais interdite ; ce serait manquer à notre destinée et à notre devoir. Puis donc que notre condition est de mordre toujours au fruit de la science, mordons, dussions-nous trois fois en mourir.

Qu’est-ce que la guerre ? Un accident, une forme passagère, ou un mode nécessaire de notre existence ? La guerre, thèse ou antithèse de la paix, est-elle une de ces antinomies constitutives, dont il est aisé de faire la critique, en se plaçant tantôt à l’un des extrêmes, tantôt à l’autre, mais que rien ne peut détruire parce qu’elles tiennent à l’essence de l’humanité, et qu’elles sont une des conditions de sa vie ? Avons-nous chance, par une constitution quelconque des états, par une pratique meilleure du droit des gens, de la faire cesser tout à fait, ou bien n’est-elle susceptible que d’amélioration et de perfectionnement ? Que faut-il alors entendre par amélioration, perfectionnement, ou progrès dans la guerre ? Cela signifie-t-il que la guerre doit devenir de plus en plus atroce, ou bien que marchant avec la civilisation, elle doit augmenter en nous, avec le mépris de la mort, le courage et la vertu ? Dans l’un comme dans l’autre cas, au lieu de pénétrer dans la philosophie de la guerre, nous ne ferions que nous enfoncer de plus en plus dans le mysticisme, et retourner à l’idéal des Cimbres et des Teutons. Faut-il, en un mot, voir dans la guerre un fléau pour l’homme, ou un exercice de sa souveraineté ? Est-elle un phénomène de la physiologie ou de la pathologie des nations ? Est-elle dans le droit, ou hors du droit ; dans la religion, ou hors la religion ? Est-elle commandée, tolérée ou condamnée par la morale ? Dans le premier cas, que pouvons-nous faire pour la rendre meilleure, plus efficace, plus édifiante, plus héroïque ; dans le second, comment nous y prendre pour l’éteindre ?

Pour moi, il est manifeste que la guerre tient par des racines profondes, à peine encore entrevues, au sentiment religieux, juridique, esthétique et moral des peuples. On pourrait même dire qu’elle a sa formule abstraite dans la dialectique. La guerre, c’est notre histoire, notre vie, notre âme tout entière ; c’est la législation, la politique, l’État, la patrie, la hiérarchie sociale, le droit des gens, la poésie, la théologie ; encore une fois, c’est tout. On nous parle d’abolir la guerre, comme s’il s’agissait des octrois et des douanes. Et l’on ne voit pas que si l’on fait abstraction de la guerre et des idées qui s’y associent, il ne reste rien, absolument rien, du passé de l’humanité, et pas un atome pour la construction de son avenir. Oh ! je puis le dire à ces pacificateurs ineptes, comme on me l’a dit un jour à, moi-même, à propos de la propriété : La guerre abolie, comment concevez-vous la société ? Quelles idées, quelles croyances lui donnez-vous ? Quelle littérature, quelle poésie, quel art ? Que faites-vous de l’homme, être intelligent, religieux, justicier, libre, personnel, et, par toutes ces raisons, guerrier ? Que faites-vous de la nation, force de collectivité indépendante, expansive et autonome ? Que devient, dans sa sieste éternelle, le genre humain ? C’est en vain qu’une philanthropie oiseuse se lamente sur les hécatombes offertes au Dieu des batailles ; c’est en vain qu’un mercantilisme avare étale, à côté de ses immenses produits, de ses chemins de fer, de sa navigation, de ses banques, de son libre échange, les consommations effroyables que la guerre traîne à sa suite, l’embrasement des villes, la dévastation des campagnes, le désespoir des mères, des épouses, des jeunes filles, la dépopulation, la dégénérescence des races, le retard des sociétés dans la production de la richesse et l’exploitation du globe. Tant que les imaginations et les consciences ne seront pas autrement intéressées à la nier, tant qu’elle n’aura contre elle que des pertes d’hommes et d’écus, des affaires stagnantes, des fonds en baisse et des banqueroutes, la guerre ne s’en ira pas ; il y aura même, dans les régions haute et basse de la société, une certaine animadversion contre ceux qui la combattent, j’ai presque dit qui la calomnient.

Faites, si vous le pouvez, que ce fanatisme surnaturel, ce culte de la force, auquel la philosophie n’a jusqu’à ce jour rien compris, soit atteint dans sa moralité et dans son idéal ; ôtez à la guerre ce prestige qui fait d’elle le pivot de toute poésie, le fondement de toute organisation politique et de toute justice : alors vous pourrez espérer de l’abolir, et, par les affinités que nous lui avons découvertes, d’abroger avec elle ce qui reste de préjugé et de servitude sur la terre.

« Nous sommes, a dit quelque part M. de Lamartine, à une des plus fortes époques que le genre humain puisse franchir pour avancer vers le but de la destinée divine ; à une époque de rénovation et de » transformation pareille peut-être à l’époque évangélique… Nous allons à une des plus sublimes haltes de l’humanité, à une organisation complète » de l’ordre social. Nous entrevoyons pour les enfants de nos enfants une série de siècles libres, religieux, moraux, rationnels, un âge de vérité, de raison, de vertu, au milieu des âges… En prenant Dieu pour point de départ et pour but, le bien général de l’humanité pour objet, la morale pour flambeau, la conscience pour juge, la liberté pour route, vous ne courez aucun risque de vous égarer…

« Les hommes de l’assemblée constituante n’étaient pas des Français ; c’étaient des hommes universels. On les méconnaît et on les rapetisse, quand on n’y voit que des prêtres, des aristocrates, des plébéiens, des sujets fidèles, des factieux et des démagogues. Ils étaient, et ils se sentaient mieux que cela : des Ouvriers de Dieu, appelés par lui à restaurer la raison sociale de l’humanité, et à rasseoir le droit et la justice dans l’univers. »

« La déclaration des droits est le Décalogue du genre humain dans toutes les langues. »

Ce sont là de magnifiques et prophétiques paroles, comme il en échappe, sans effort, à M. de Lamartine, chaque fois qu’un rayon de cette raison sociale qu’il invoque vient éclairer son âme.

Oui, nous sommes à une de ces fortes époques qui décident de la destinée des nations ; à une de ces époques de rénovation et de transformation universelle ; époque qui n’a d’analogue dans le passé que l’époque évangélique, époque dont la Révolution française fut le Thabor, et les hommes de la constituante les premiers et immortels missionnaires. Or, quel sera, selon M. de Lamartine, le trait signalétique de cette époque divine, si merveilleusement régénératrice ? Il va nous le dire : ce sera encore, comme à l’époque évangélique, une promesse, la promesse de paix, le rameau d’olivier, annonçant la fin des luttes et des catastrophes. Après la tempête le calme : toute période de guerre finit par là.

« La révolution moderne appelait les gentils comme » les juifs au partage de la lumière et de la fraternité. » Aussi n’y eut-il pas un de ses apôtres qui ne proclamât la paix entre les peuples. Mirabeau, Lafayette, Robespierre lui-même, effacèrent la guerre du symbole qu’ils présentaient à la nation. Ce furent les factieux et les ambitieux qui la demandèrent plus tard ; ce ne furent pas les grands révolutionnaires. Quand la guerre éclata, la révolution avait dégénéré[8]. »

Qui dit poète, dit interprète des dieux. J’accepte, à titre d’oracle, ces dernières paroles de M. de Lamartine. Mais à quand l’accomplissement ? Voilà ce que nous voudrions savoir. Entre-temps, je ne puis m’empêcher de faire des réserves en faveur des révolutionnaires de 92, qui, malgré la cour et malgré Robespierre, prirent l’initiative de la lutte et firent décréter la guerre à la contre-révolution, représentée alors par l’étranger. Non, ceux qui firent l’appel aux armes ne furent ni des ambitieux ni des factieux ; ils avaient, au contraire, plus que Robespierre et ses amis, le vrai sentiment de la Révolution. Qu’eût-elle donc été cette Révolution, sans la sanction du sang et de la victoire ? La guerre est divine ; la guerre est justicière ; la guerre est régénératrice des mœurs ; comment M. de Lamartine, qui se connaît si bien ès choses divines, l’a-t-il oublié ? Grâce, s’il vous plaît, pour les guerres de la Révolution !

La guerre est la plus ancienne de toutes les religions : elle en sera la dernière.

J’entreprends d’expliquer aujourd’hui ce que la philosophie, par une inadvertance dont je dirai la cause, a laissé jusqu’à ce jour sans explication, le mythe guerrier. J’ôterai à la guerre son caractère divin ; je la livrerai dévoilée au libre arbitre des peuples et des rois. Puisse mon œuvre, pareille à l’hymne de paix chanté par les anges sur le berceau du Christ, être pour le monde l’annonce d’un avenir meilleur ! Je bénirais l’exil qui m’a fait venir la pensée de ce livre ; et, quelque suspect que je parusse encore pour mes doctrines, je mourrais dans la communion du genre humain.



  1. Les Gètes, ou la filiation généalogique des Scythes aux Gètes, et des Gètes aux Germains et aux Scandinaves. Paris, Treuttel, 1859, in-8°.
  2. Lerminier, Philosophie du Droit, p. 58.
  3. Pendant un temps, il a été de mode de vanter outre mesure la civilisation américaine. C’était, en France, un moyen d’opposition, un argument sans réplique en faveur du suffrage universel. Tout nouveau, tout beau, dit le proverbe. Depuis, on en a fait un moyen de dénigrement contre la démocratie d’Europe, irréligieuse, matérialiste, incapable de se gouverner, indigne d’une constitution libre. C’est ainsi que les partis se jettent les faits à la tête, et se jouent de la vérité.
      Les premiers qui de l’ancien continent furent visiter les États-Unis, éblouis, à ce qu’il paraît, de la fécondité des mariages non moins que de la fertilité des campagnes, parèrent, à leur retour, en une large admiration, l’hospitalité qu’ils avaient reçue. Jamais, à les entendre, et de fait ils ne mentaient pas, jamais, de mémoire de civilisé, on n’avait vu pareille étendue de sol encore vierge ; sur ce sol, des forêts aussi vastes et aussi giboyeuses, des prairies aussi vertes, des récoltes aussi abondantes et obtenues avec si peu de peine, la terre labourable à si bon marché, le bétail à si bas prix, une population aussi bien nourrie, des enfants si joyeux de vivre, des mamans si heureuses de les faire, des colons, enfin, établis à quelques lieues les uns des autres, aussi parfaitement libres dans un pays dont ils pouvaient littéralement se dire les rois et se vanter d’avoir eu les prémices. Tout ce que l’Américain tenait d’une situation exceptionnelle lui était imputé à vertu. Ou attendait de lui les plus grandes choses, on ne songeait seulement pas que cette vertu démocratique irait en s’affaiblissant à mesure que la population deviendrait plus dense, et que le jour n’était même pas éloigné où ces parangons de la démocratie retomberaient dans la vulgarité de leurs aïeux. Aujourd’hui, l’enthousiasme commence à se refroidir ; et il est permis, sans qu’il soit besoin de faire la promenade de l’Ohio et du Niagara, de se former une idée assez juste de la société aux États-Unis et d’en apprécier le bien et le mal.
      Le peuple des États-Unis, pas plus que celui qui a remplacé les races indigènes au Mexique, dans la Bolivie et au Brésil, n’est point un peuple jeune, dans le sens historique et physiologique du mot ; c’est une agglomération venue de tous les coins de la chrétienté, principalement d’Angleterre et d’Allemagne. Ces émigrants, en général, n’étaient pas, on s’en doute bien, sortis de l’élite de leurs nations respectives ; la plupart au contraire appartenaient à l’infime plèbe. Arrivés en Amérique, que trouvèrent-ils ? Partout la terre libre, ouverte au premier occupant. A l’exception des deux royaumes du Mexique et du Pérou, détruits, à l’époque de la découverte, par les Espagnols, aucun état n’avait eu le temps de se fonder sur le nouveau continent. Les indigènes vivaient de chasse et de pêche ; toute la partie actuellement occupée par les États-Unis était, pour ainsi dire, à l’étui neuf. C’est dans ces conditions que s’installa la population envahissante : il est aisé de comprendre ce que, sous le double rapport de l’intelligence et des mœurs, elle pouvait d’abord donner.
      Les immigrants ayant donc pour la plupart quitté leur patrie afin d’échapper à la faim et de chercher fortune, il était naturel que leur esprit s’appliquât principalement a tout ce qui pouvait leur donner le bien-être et la richesse. Sur toute autre question, leur initiative restait nulle ; ils devaient d’autant plus dédaigner les idées qui avaient produit dans l’antique Europe tant d’agitation, tant de révolutions, qu’ils pouvaient, avec une apparence de raison, accuser ces idées de stérilité. Des idées, ils avaient assez ; il était temps de s’occuper de la chose sérieuse, le vivre, et par conséquent, le produire. C’est ce dont il est facile de s’apercevoir, en Jetant un regard a vol d’oiseau sur l’Amérique et ses institutions. La, rien qui ne soit d’origine, pour ne pas dire d’importation européenne ; religion, politique, gouvernement, les préjugés et la langue, les ridicules, comme les choses de goût et de mode. Je ne saurais dire si la race transplantée d’Europe aux États-Unis présentera jamais un caractère, un génie, des facultés qui lui soient propres, comme on les trouve chez tous les naturels de l’ancien monde, et comme on peut encore les observer chez les races aux trois quarts disparues du nouveau. L’homme est au pays qu’il habite et qui l’a produit comme l’urne est au corps ; ils sont faits l’un pour l’autre, expressions l’un de l’autre. Ce qui semble indubitable, c’est qu’il se passera des siècles avant que l’Américain ait assimilé sa nature à celle de son sol et de son climat ; avant qu’il se soit fait une âme, une pensée, un génie en rapport avec son continent ; avant qu’il ait acquis cette autochthonie sans laquelle l’homme, étranger à son propre milieu, est comme l’âme d’un Platon à qui Dieu aurait ordonné, après sa séparation d’avec le corps qu’elle animait, d’habiter le corps d’un tyran du Soudan ou du Dahomey. Jusqu’à ce que cette naturalisation de l’Américain se soit accomplie, il ne sera qu’un membre détaché du tronc indo-germanique, et, pour ainsi dire, un exilé de la grande civilisation. L’influence de l’indigénat n’agissant pas sur son être, l’esprit vivant des traditions se perdant ou se réduisant à de vagues et lointains souvenirs, une dégénérescence doit s’ensuivre nécessairement pour toutes les choses qui tiennent à la vie sociale. Pour n’en citer qu’un exemple, le peuple américain, qui a débuté par la plus absolue liberté (liberté négative, notez bien}, n’a pas du tout suivi le mouvement d’où il est sorti. De même que sa religion, au lieu d’aboutir à une philosophie pratique, est tombée en superstition et cafarderie, de même son prétendu démocratisme s’est arrêté au plus abject individualisme. Ce n’est pas aux États-Unis, enfin, qu’a surgi l’idée d’un Droit économique, l’idée d’une constitution sociale de l’humanité, d’une égalité et d’une fraternité de tous les hommes. Le fier Yankee n’a pas le moindre soupçon de la transformation qui se prépare dans la vieille chrétienté, et dont ses enfants recevront un jour le bienfait sans en a voir eu le pressentiment.
      L’appauvrissement que nous venons de relever chez l’Américain du côté de l’esprit, se fait sentir dans les mœurs Qu’est-ce, en définitive, que la société américaine ? Une plèbe subitement enrichie. Or, la fortune, loin d’urbaniser l’homme du peuple, ne sert le plus souvent qu’à mettre en relief sa grossièreté. On connait le mot de Talleyrand sur les Américains : je ne le rapporterai pas, mais il y a incontestablement du vrai. Le peuple américain exagère encore l’esprit utilitaire du peuple anglais, duquel il est sorti en majorité ; chez lui, l’orgueil britannique est devenu de l’insolence ; la rudesse, de la brutalité. La liberté, pour l’Américain, peut se définir : La faculté de faire tout ce qui est désagréable à autrui. — Défendez-vous vous-mêmes, c’est sa maxime. J’avoue franchement que pour me faire raison d’un grossier personnage, je préfère le secours du gendarme et, au besoin, du geôlier ; c’est tout ce que mérite la grossièreté. On vous lue, on vous vole, on vous assassine : Défendez-vous vous-même ! En certains cas, il y a la loi de Lynch, je crois que c’est ainsi qu’on la nomme. Sur la clameur publique, le coupable est arrêté, jugé et pendu ; tout cela est l’affaire de quelques minutes. C’est la justice du peuple, dans les Journées de février ; c’est aussi la justice des conseils de guerre. J’aime mieux celle du jury. La banqueroute, même frauduleuse, la plus frauduleuse qui se puisse voir, ne déshonore pas un Américain (Revue Britannique). Les commerçants européens savent ce qu’il en est des crises américaines. L’Américain, arrivant en Europe et entrant dans le salon d’un hôtel, affecte de tirer ses bottes devant le feu ; il lève ses jambes contre la cheminée, empuantit ses voisins, s’empare, a table, des plais qui lui conviennent et les place devant lui, comme si c’étaient des articles de magasin, et se permet toutes suites de vilenies pareilles. N’est-il pus libre ? La table d’hôte n’est elle pus un marché ? Ne paye-t-il pas ce qu’il achète ? Faites comme lui : Défendez vous vous-même. Une honorable femme de lettres anglaise les a tant bernés, qu’ils commencent, dit-on, à se polir un peu. Nombre de ces aventuriers sont redevenus sauvages, et mènent avec passion la vie des forêts. Ce sont d’héroïques assassins ; je voudrais savoir s’ils tiendraient en ligne devant nos soldats civilisés.
      Le vrai mérite de la société américaine est dans la vie de famille, développée au plus haut degré, entourée de toutes les garanties, et dont il sera aisé de faire un succédané de la religion, lorsque les études auront répandu davantage parmi les masses l’esprit philosophique. Joignez-y cette liberté a outrance, dont le ridicule est facile à corriger, mais qui me semble destinée à servir de coutre-poids aux instincts monarchiques, communistes et gouvernementalistes de l’ancien continent, et qui, sous ce rapport, exerce déjà une influence puissante sur la civilisation générale. C’est par ces deux grandes forces, la famille et la liberté, bien plus que par son énergie prolifique et son opulence fabuleuse, que l’Amérique du Nord peut espérer, dans le siècle présent, de balancer l’Europe. L’avenir décidera du reste.
  4. Tableau des révolutions du système politique en Europe, t. Ier, p. 33.
  5. Entre l’homme et la femme, la guerre crée une inégalité colossale, irréparable. Pour quiconque aura une fuis compris cette grande loi de noire nature, la guerre, le seul fait de l’incapacité militaire de la femme en vaut des millions. La femme n’a vraiment d’existence que dans la famille. Hors de là, toute sa valeur est d’emprunt : elle ne peut être rien, et elle n’a le droit de rien être, pour la raison décisive qu’elle est inhabile à combattre. Parmi les partisans de l’égalité des sexes, les uns, prenant au pied de la lettre des fictions ingénieuses, oui prétendu que la femme pouvait, aussi bien que l’homme, devenir garde national, cavalier et fantassin. et n’ont pas hésité à lui donner la cape et l’épée. Mais l’habit militaire ne sera jamais pour la femme qu’un déguisement amoureux, une fantaisie sans réalité, un véritable acte d’adoration adressé par le sexe faible au sexe fort. Les Jeanne d’Arc se comptent dans l’histoire ; pour une héroïne il y a des millions de héros. D’autres ont cru tourner la difficulté en niant purement et simplement la guerre et en faisant de son abolition le signe de l’avénement des femmes à l’égalité civile et politique : ce qui est renvoyer l’époque de cet avènement aux calendes grecques. Qu’ils fassent mieux : qu’au lieu d’ôter à l’homme ses attributs guerriers, ils lui enlèvent tout de suite le sceau de la virilité. Mais alors les femmes n’en voudront plus : qu’aimeraient-elles, en effet, si elles n’aimaient plus fort qu’elles ?
  6. Émile de Girardin, le Désarmement européen.
  7. Pensées et et réflexions morales et politiques, par M. De Ficquelmont.
  8. Passage cité par M. Emile de Girardin, dans sa brochure sur le Désarmement général, p. 52.