La Haine/I

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Michel Lévy frères (p. 1-30).
Acte II  ►

ACTE PREMIER.

Un carrefour près de la rue Camollia. — À gauche, premier plan, une haute et large voûte qui mène à la porte Camollia : au-dessus, une ruelle bordée par une rampe vers la place, et de l’autre côté par des maisons. — Du même côté, à l’avant-scène, une fontaine à vasque de pierre, et au deuxième plan un escalier par où l’on monte à la rue d’en haut. — Au fond, autre voûte : une sorte de pont reliant deux rues. — Sous la voûte, on aperçoit au delà, la rue Camollia, et tout au loin, les clochers et les tours de la ville. — Toute la partie droite est occupée par le palais Saracini ; grande construction sévère, moitié brique moitié pierre, décorée çà et là de peintures religieuses à fresques. — Les rares fenêtres sont toutes garnies de barreaux de fer. — Le couronnement se découpe en créneaux. — Les portes sont murées, ou closes par des grillages énormes. — Une grande fenêtre à trois baies occupe le pan coupé au deuxième plan à la hauteur d’un premier étage ; elle est également garnie de grilles en fer et ouvre sur une sorte de balcon, pris dans l’épaisseur du mur, à rampe de fer très-simple et très-solide. — Au-delà du pan coupé, la grande tour du palais, percée de rares ouvertures, se perd dans la frise. — Au premier plan, une voûte se fermant à volonté par une herse de fer. — L’action commence au coucher du soleil.


Scène PREMIÈRE.

BRAGUELLA, LE PISAN, LE LUCQUOIS, LE BOLONAIS, LE PÉROUSIEN, LE FLORENTIN, Deux Marchands, Femmes de Sienne, Bourgeois, Enfants, Artisans.

(La charrette du Bolonais, attelée de bœufs et chargée de ballots de marchandises, est arrêtée sur la droite de la place. — Il est assis sur ses paquets, et frotte un oignon sur son pain : un enfant à l’arrière de la charrette, les jambes pendantes. — En tête, près des bœufs, le conducteur avec son aiguillon. — Le Florentin, assis sur la margelle de la vasque, sa valise près de lui, prend également son repas. — Deux autres marchands, interrompant le leur, prêtent l’oreille vers la gauche, et, l’on entend les détonations des bombardes, très-au loin. — Braguella descend par l’escalier de gauche et leur apporte une jarre, où chacun puise. — Dans la rue haute, des femmes écoutent le combat, sur le pas des portes. — Au fond, sous la voûte, bourgeois, femmes, enfants prêtant également l’oreille et s’agitant à chaque détonation.)


LE BOLONAIS.

Tenez !… entendez-vous la bataille ?…


BRAGUELLA, déposant sa jarre à terre.

Ah ! bien, maintenant… si les bombardes s’en mêlent !…


LE LUCQUOIS, arrivant par le fond, avec un ballot de marchandises.

Eh ! là-bas ! compères !… c’est donc vrai qu’on se bal sur la route de Florence ?…


BARGUELLA.

Vous n’entendez pas ? (Il remonte pour écouter.)


LE LUCQUOIS, jetant son ballot à terre.

Et qui se bat ?…


LE FLORENTIN, haussant l’épaule.

Les Siennois !…


LE LUCQUOIS.

Et contre qui ?


LE BOLONAIS, railleur, continuant son repas.

Contre les Siennois donc ! belle demande…


LE LUCQUOIS, puisant à la jarre.

Entre eux !… toujours — Imbécile de peuple, va !… J’arrive de Lucques pour le grand marché de demain, et je n’ai pas plus tôt débouclé mon ballot, que leur damnée musique me force à plier bagage !…


LE FLORENTIN.

Nous en sommes tous là !…


LE LUCQUOIS, montrant le poing aux clochers, du fond.

Si on m’y rattrape dans leur ville du diable !…


LE PISAN, arrivant par la voûte de droite avec deux seaux à la main.

Et moi donc !… le temps de donner à boire à mes mules et je retourne à Pise plus vite que je ne suis venu ! (Il remplit ses seaux à la fontaine.)


LE PÉROUSIEN, en paysan, sur la margelle de la rue haute à gauche.

Dites donc, vous autres !… il sera beau le marché de demain !… pour la grande fête !


TOUS, haussant l’épaule.

Oui !…


LE PISAN.

Il va bien, à présent, leur fameux commerce !… (Le Pérousien descend par l’escalier. — Détonations très-lointaines. — Le Lucquois s’assied au milieu près de la charrette, sur son ballot.)


LE BOLONAIS, riant.

Tenez ! tenez ! s’arrangent-ils ? (Rires des marchands.)


BRAGUELLA.

Ça vous fait rire, vous, des fils de la même ville qui se déchirent comme ça ?…


LE BOLONAIS.

Tiens !… Toutes les fois que nous nous sommes battus entre nous, à Bologne, on s’est donc lamenté ici sur notre compte ?


LE PÉROUSIEN, qui est descendu et qui puise à la jarre.

Il a raison le Bolonais !… — De jolis voisins, vos Siennois !


LE LUCQUOIS.

Jaloux !… ingrats !…


LE FLORENTIN.

« Plus vaniteux, dit le Dante, que les Français eux-mêmes !… »


LE BOLONAIS.

Oui… à les entendre il n’y a que leur lainage !…


LE PISAN.

Oui, oui, qu’ils se mangent !… Pendant ce temps-là, ils ne fabriquent plus, et nos draps se vendent !…


LES MARCHANDS, riant.

Voilà !…


Scène II.

Les Mêmes, LE LOMBARD.

(Il arrive par la voûte de gauche.)

BRAGUELLA.

Ah ! c’est le changeur ! — Vous arrivez de Florence, Lombard ?


LE LOMBARD.

Oui, et je vais à Rome !


LE PISAN.

Le César Romain se marie donc là-bas ?…


LE LOMBARD.

Pour la quatrième fois !… et le Pape renonce décidément à Avignon !…


LE PISAN.

Je crois bien ! — Lui et l’Empereur, ils s’entendent tous deux !


LE FLORENTIN, aidant le Lombard à déposer sa sacoche.

Et vous n’êtes pas tombé en pleine bataille, avec votre argent ?…


LE LOMBARD.

Ils ne m’ont pris que mon cheval à Poggibonzil.


LE BOLONAIS.

Où se bat-on ?… (Mouvement de tous les Siennois, pour descendre et écouter.)


LE LOMBARD, assis sur la margelle de la fontaine, pour souffler.

Vers la Fontaine des Boucs !…


BRAGUELLA.

Saint Georges !… ça se rapproche !…


LE LUCQUOIS.

En somme, qu’est-ce que c’est que cette affaire-là ? (Tout le monde prête l’oreille.)


LE LOMBARD.

Ce sont, les proscrits Guelfes de Sienne qui reviennent en force, avec des aventuriers allemands de la compagnie du capitaine Lando, qui leur ont fourni de grosses bombardes ! — La seigneurie de Sienne a dépêché son monde pour garantir la ville ; et on s’égorge tout doucement, entre parents et amis !…


LE FLORENTIN.

Et leurs chefs ?…


LE LOMBARD.

Trois ou quatre qui commandent !… mais celui qui mène tout est un nommé Orso…


BRAGUELLA.

Ah ! bien, si tous les autres le valent, celui-là !… ils ne seront pas longs à entrer !


LE PISAN.

Tu le connais ?


BRAGUELLA.

Orso ! — Je crois bien !… — C’est le fils de Scevola Savagnano !


LE LUCQUOIS.

Le cardeur de laine ?…


BRAGUELLA.

Juste ! — Orso lui a succédé dans son commerce,… et là-haut était leur maison… rasée depuis qu’on l’a proscrit !…


LE PISAN.

Pourquoi proscrit ?


TOUS.

Oui… pourquoi ?


BRAGUELLA.

Oh ! une affaire du diable ! — C’est cette fenêtre-là, tenez, qui en est cause… (Il désigne la grande fenêtre du palais Saracini.)


LES MARCHANDS, regardant.

Celle-là ?…


BRAGUELLA.

Voici comment ! — Vous saurez d’abord qu’Orso est un grand beau garçon, solide, bien découplé… en ce temps-là, de la plus belle humeur qui fût au monde, et pour la force ou l’adresse, sans rival dans toute la jeunesse de la ville ! — Aussi aux élections de la Saint-Martin, de l’autre année, fut-il nommé gonfalonier de sa Contrade.


LE LOMBARD.

Sa Contrade ? (Canonnade lointaine de temps en temps.)


BRAGUELLA.

Oui ! — La ville n’a pas seulement ses trois quartiers ; — ses Tiers, comme nous disons : — Tiers de Saint-Martin, Tiers de la Cité, Tiers de Camollia, où nous sommes !… Elle est aussi divisée en seize Contrades ou petits cantons, et les artisans de chaque Contrade forment une compagnie, qui, les jours d’élections, de fêtes ou de combats, marche en armes, avec sa bannière…


LE LOMBARD.

Bien !


BRAGUELLA.

Toutes ces Contrades, quoique d’artisans, n’ont pas la même opinion. Les unes, des arts mineurs, sont Guelfes et tiennent pour le gouvernement populaire. — Les autres, des arts majeurs, sont Gibelines et tiennent pour la noblesse ! — Or, tous les ans, de la Visitation à la Saint-Pierre, on fait ici, comme vous savez, des courses le chevaux sur la grande place, où chaque Contrade a son cheval, monté par un cavalier de son choix ! — Il advint que l’an passé, le prix fut gagné par le cheval de la Contrade du Dragon qui est Guelfe… et que le cavalier vainqueur fut précisément ce même Orso qui nous occupe !…


LE PISAN.

Bon !…


BRAGUELLA.

L’usage veut,… quand la foule a bien acclamé et fleuri le cavalier vainqueur, que toutes les Contrades, la victorieuse en tête, aillent à Sainte-Marie de Provenzano. rendre grâce à la Patronne de la ville !… — Orso, guidant le cortège, débouche, à la nuit, sur cette place, et avise, à la lueur des torches, deux femmes qui, de cette fenêtre, contemplent le défilé ! — Sans prendre garde que ce palais est celui des Saracini, les plus nobles des nobles et les plus Gibelins des Gibelins de la ville ! et que l’une de ces femmes est l’altière Cordelia, qui vit la, entre ses deux frères, Giugurta et Ercole,… Orso détache une des couronnes de son bras et la jette à Cordelia. Mais celle-ci qui, d’un Guelfe croit la galanterie dérisoire, saisit la couronne au vol, et la lui relance en plein visage, avec ces mots : « Des fleurs à cet homme ? — Il ne lui fallait que des chardons ! » faisant allusion par là à son métier de cardeur de laine ! — Bondissant sous l’injure. Orso et toute sa Contrade vocifèrent : « A mort la Gibeline, meurent les Saracini !… » Cordelia disparaît ; et il est temps… car déjà les vitraux du palais volent en éclats ! — Cependant les autres Contrades envahissent la place, se poussent, s’entassent et crient, suivant leurs factions !… puis aux cris succèdent les menaces, les bourrades, les torches qu’on se jette à la tête, les traits d’arbalète qui volent, et enfin les couteaux qu’on dégaine !… — Si bien que le défilé tourne en combat, la fête en massacre ! — Et tout va pourquoi, bonté divine ?… Pour des fleurs jetées à une femme !…


LE FLORENTIN.

Toujours une femme, compère, à l’origine de toutes nos discordes !…


LE PISAN.

Toute l’Italie en est là.


TOUS.

Oui.


BRAGUELLA.

Oui, mais dans toute l’Italie, il n’y a jamais que deux tranches, — Guelfes ou Gibelins. — Tandis que chez nous il y en a trois !


LES MARCHANDS.

Trois !


BRAGUELLA.

Le Mont des Nobles ! — Gibelins ! — le Mont du Peuple, Guelfes, et entre les deux, le Mont des Marchands, autrement dit des riches, autrement dit des gras ! — Guelfes et Gibelins flottants, suivant l’interêt du moment ! — Or au temps dont je parle, c’est-à-dire le deux septembre de l’an passé, le pouvoir était aux mains des Marchands ou des Douze, qui depuis nombre d’années, avaient supplanté, celui des Nobles ou des Neuf ! — La bataille éclate, les Gibelins l’emportent : suppression des Douze et installation des Treize, tous Nobles ! — Mais le vingt-quatre dudit mois, nouveau combat : expulsion des Treize, réinstallation de nouveaux Douze ; quatre des anciens, cinq du peuple, trois des Neuf !… — Mais le quinze décembre, autre bataille… Expulsion des Douze, et installation des Quinze… heureuse combinaison des Neuf et des Douze ! — Mais le…


TOUS, protestant.

Oh !…


BRAGUELLA.

Oui, restons-en là ! — Bref, au moment où nous sommes, le parti regnant est celui des Nobles, autrement dit des nouveaux Neuf !… lesquels ont, depuis un an, proscrit nombre de Guelfes, Orso en tête ! — Seulement, à la façon dont le combat se rapproche… le gouvernement des Neuf pourrait bien être remplacé ce soir par celui des Dix-sept ou des Vingt-et-un, ou de tout autre nombre dont on n’a pas encore essayé la vertu… (les marchands font leurs apprêts de départ, pendant tout ce qui suit.)


LE LOMBARD, reprenant son bâton.

Les proscrits m’ont paru en force !…


LE LUCQUOIS.

Pour peu qu’ils aient avec eux tous leurs amis de Bologne et de Pérouse !…


LE PISAN, dans ses dents.

Oh ! ça !… si ces mauvais Guelfes de Pérousiens s’en mêlent…


LE PÉROUSIEN.

Eh ! doucement, l’homme ! — Je suis de Pérouse, moi, qui vaut bien Pise !…


LE FLORENTIN.

Surtout depuis le port de Télamone !…


LE PISAN, au Florentin.

Oui, une belle infamie de vous autres Florentins !…


LE FLORENTIN.

Ne fallait-il pas accepter votre impôt au mépris des traités ?


LE BOLONAIS, riant.

Le fait est que ça…


LE PISAN, furieux, se retournant vers lui.

Tu jappes, toi, mauvais petit chien du Pape !


LE BOLONAIS, debout sur sa charrette.

Le petit chien te mordra les côtes, vil Gibelin de Pisan.


LE PISAN.

Toi !… Essaye donc.


BRAGUELLA, sauvant sa jarre.

Eh ! gare à la boisson !


LE LUCQUOIS, au Pisan.

Laisse donc !… Un Bolonais !


LE BOLONAIS.

Un Bolonais vaut mieux qu’un Lucquois comme loi, esclave !


LE LUCQUOIS, jetant son ballot et s’élançant sur la charrette.

Esclave ! (On le contient.)


LE BOLONAIS, tirant son contenu.

Oui, esclave !… Vous n’êtes bons, vous autres Lucquois, qu’à laver la vaisselle des Pisans.


LE LUCQUOIS ET LE PISAN, prêts à prendre la charrette d’assaut.

Racaille de Gibelins !…


LE FLORENTIN ET LE PÉROUSIEN, prêts à secourir le Bolonais.

Canaille Guelfe !… (Au moment où ils vont en venir aux couteaux, coup de canon plus rapproché.)


BRAGUELLA, sous la voûte.

Ça chauffe ! — On va fermer les portes !


TOUS, rengainant.

Les portes ! Oui ! oui ! Partons !


LE PISAN, montrant le poing.

Mais nous nous retrouverons !


LE BOLONAIS, entraînant ses bœufs ;

LE FLORENTIN et LE LUCQUOIS, se menaçant.

Sois tranquille !… (Tous détalent vivement avec leurs ballots par le fond et par la droite).


BRAGUELLA, mettant une de ses jarres sur son épaule.

Et voilà l’amitié qui règne depuis les Alpes jusqu’à la Sicile !… (Sons de trompettes au fond.)


Scène III.

GIUGURTA, LODRISIO, ERCOLE, TOLOMEI, SOZZINI, PORCIA, Femmes Bourgeois, Artisans.

(Giugurta entre par la voûte de gauche, à cheval, couvert de poussière, et dans tout le désordre d’un combat. — Sozzini et trois hommes avec lui. — Lodrisio et Tolomei, en tenue de combat aussi, paraissent au fond, où on sonne l’appel, dans la rue Camollia. — Ercole sur la voûte. — Partout dans les rues hautes et basses, groupes inquiets, de femmes surtout, se demandant les nouvelles.)


LODRISIO, à Tolomei.

Giugurta !


GIURGUTA, à Lodrisio, vivement.

Allons donc, pour Dieu ! Allons donc ! Mes renforts, mes renforts !


LODRISIO.

Oui, oui ! On sonne partout l’appel !… (Appels de trompette tout au loin.)


GIUGURTA, sautant à terre, bas à Lodrisio.

On ferme les portes et Salimbeni me remplace ! (Haut, à Ercole.) Du monde, frère, du monde ; vite aux murailles !


ERCOLE, sur la voûte, au fond.

Allons, dépêchons là-bas, dépêchons !


GIUGURTA, à un soldat.
Emmène ce cheval dont je n’ai que faire au rempart. (A Sozzini, lui remettant le tronçon d’épée brisée qu’il tient à la main). Dis à Andreino de me choisir une autre épée solide, et à sa mère, Uberta, de venir me parler tout de suite ! (Le soldat emmène le cheval par le fond ; Sozzini sort par la voûte de droite. — On sonne de nouveau.)

PORCIA, aux femmes, effrayée.

Ah ! c’est l’appel des Contrades ! (Grande agitation. — A Giugurta.) Seigneur Consul, est–ce qu’on va faire battre nos hommes ?


GIUGURTA, brutalement.

Si tu le permets !


TOUTES, se lamentant ; agitation dans les groupes, murmures.

Ah !… Madone ! (Pendant ce qui suit, on voit au fond les soldats de la Contrade arriver à l’appel, en armes, un à un.)


GIUGURTA.

Par l’enfer !… qui parle ?… (Silence ; on recule. — À Ercole.) Eh bien ?…


ERCOLE, sur la voûte, au fond.

On sonne, tu vois ; mais ils viennent lentement.


GIUGURTA, débouclant son armure pour respirer.

On se réunit cette Contrade ?…


LODRISIO.

Ici ! (Baissant la voix.) Mais celle du Dragon, celle d’Orso !… Prenons garde !


TOLOMEI, de même

Bah ! tout le côté droit de la rue est Gibelin !


LODRISIO, de même.

Oui, mais tout le côté gauche est Guelfe !…


GIUGURTA, tout haut.

Qui est gonfalonnier ?


PORCIA, et autres femmes au fond.

Peravolti !


GIUGURTA, haut.

Qui loge ?


BRAGUELLA, désignant la ruelle à gauche, en haut.

Là-haut !


GIUGURTA, remontant, et à voix très-haute, à l’adresse de Peravolti.

Eh bien, je laisse à Péravolti le temps de dire cinq Ave, avant de nous montrer là-bas son gonfalon ! — Au sixième Ave, il sera pendu sous la voûte ! (Mouvement des groupes. — Ercole s’élance vivement dans cette direction, tandis que Lodrisio va rejoindre au fond les Contrades qui arrivent.) Et que les femmes se taisent, ou je leur donne de quoi gémir toute leur vie !… (Les groupes intimidés s’éloignent. — Grand silence. — Appels au fond et tout au loin. — Les soldats de la Contrade arrivent dans la rue, au delà de la voûte, peu à peu. — Revenant au banc de pierre où il tombe assis.) Cinq heures de bataille au grand soleil, — la soif m’étrangle !… — Braguella !…


BRAGUELLA, venant à lui, avec une bouteille de cuir.

Seigneur Consul !…


GIUGURTA, prenant la bouteille.

Donne !


BRAGUELLA, tandis qu’il boit, à demi-voix, avec insinuation.

Alors, c’est donc une défaite ?…


GIUGURTA, violemment, se levant et lui rendant la bouteille.

Qui t’a dit cela, brute ?… (Il traverse et va à la fontaine, ôte ses gantelets qu’il pose sur la margelle, et se jette de l’eau sur le visage.)


BRAGUELLA, à lui-même, se dérobant à droite.

C’est une défaite !…


Scène IV.

GIUGURTA, UBERTA, LODRISIO, TOLOMEI, ERCOLE au fond, sous la voûte ; BRAGUELLA, PORCIA, dans les groupes ; Contrades.

(Silence. Le jour commence à baisser. — Appels de plus en plus lointains, détonations de temps en temps, sons de cloches sonnant le tocsin.)


UBERTA, entrée par la voûte de droite, s’adressant à Lodrisio et Sezzini au fond.

Giugurta, où est-il ? (Lodrisio d’un geste lui montre Giugurta à la fontaine. Elle descend à lui.)


UBERTA.

Ah ! Dieu ! Dans quel état te voilà !… Entre du moins au logis !…


GIUGURTA, de même, se redressant, à demi-voix.

J’ai bien le temps ! — Ma sœur est au palais ?


UBERTA.

Non ! Voyant le combat se rapprocher, elle est allée à Sainte-Marie de la Neige prier pour vous !


GIUGURTA, descendant et la prenant à part, après s’être assuré que personne ne peut l’entendre.

Eh bien ! va retrouver Cordelia à l’église, car il ne faut pas qu’elle rentre au palais !


UBERTA, de même, inquiète.

Ah !


GIUGURTA, de même.

Prends ses bijoux, l’argent, tout objet précieux, vivement, et réfugiez-vous au Campo, dans la Seigneurie !…


UBERTA, de même, baissant la voix.

Cela va mal ?


GIUGURTA, de même, il la fait encore descendre.

Oui ! tais-toi ! — Ils nous ont refoulés dans les murs, et nous laissent un moment de répit ; mais pour préparer l’attaque du rempart. Ercole a décidé la Seigneurie à faire appel aux Conrades !… La moitié ne viendra pas, et l’autre marchera comme un chien qu’on fouette !… Et si la porte Camollia n’est pas aux proscrits dans une heure !…


UBERTA, douloureusement.

Grand Dieu ! quel désastre !…


GIUGURTA.

Mais alors la bataille de rues, où, grâce à nos tours, nous serons les plus forts !… Seulement, point de femmes dans les maisons !…


UBERTA.

Non ! non ! fie-toi à moi ! (En ce moment, Peravolti portant le gonfalon parait au fond sur la voûte, conduit par Ercole. Agitation des groupes pour les voir passer.)


ERCOLE, à Giugurta, d’en haut.

Voilà !


GIUGURTA, à Ercole.

C’est bien… (A Uberta.) Maintenant je repars…


UBERTA, rattachant son colletin.

Et qui les commande, ces maudits ?


GIUGURTA.

Ce batteur de laine, dont j’ai fait raser le toit ! — Orso Savagnano.


UBERTA, agenouillée pour rattacher les boucles de ses jambières.

Le fils de mon amie Cristofana, que tout petit j’ai tant de fois porté dans mes bras !…


GIUGURTA.

Que ne l’as-tu étranglé ?


UBERTA.

Ah ! sa pauvre mère a bien fait de mourir ! — Si elle voyait cela !…


GIUGURTA.

Et ton fils à toi, où est-il, avec l’épée que j’attends ?…


Scène V.

Les Mêmes, ANDREINO, avec une large épée de rempart.


ANDREINO.

Voilà, seigneur, voilà !


GIUGURTA, prenant l’arme et la pesant avec complaisance.

Bon, cela ! — Voici la mienne ! Mais la tienne ?


UBERTA, effrayée.

La sienne ?


GIUGURTA.

Sans doute ! — Va-t-il rester là à tenir tes fuseaux… quand on sonne l’appel ?


UBERTA.

L’emmener aussi !… lui ! lui !… mon Andreino ?


GIUGURTA, l’interrompant.

Eh bien, n’est-il pas de sa Contrade ?


ANDREINO, se redressant.

Si j’en suis !…


GIUGURTA.

Alors, tes armes, et en route ! (Il remonte pour parier à Lodrisio.)


ANDREINO, à sa mère, tout joyeux.

Quand je te le disais ! Tu vois bien, mère, que je suis assez grand pour me battre ! (Il rentre, en courant, sous la voûte.)


UBERTA, dans le plus grand trouble.

Se battre ! lui ! cet enfant !… Allons, c’est de la folie !… Tu ne vas pas l’emmener se battre ?


GIUGURTA.

Andreino !… Pourquoi non, puisqu’il ne demande pas mieux ?


UBERTA.

Ah ! je crois bien… A cet âge, connaît-on le danger ?… Il s’en amuse !


GIUGURTA, allant à la fontaine reprendre ses gantelets.

Allons ! nourrice ! Tu sais bien quand sonne l’appel des Contrades que ce n’est pas à l’un de mes hommes à s’y dérober ?…


UBERTA, le suivant.

Un homme ! bien ! mais lui ! lui, enfin, cet enfant !… voyons !…


GIUGURTA.

Enfant, soit ! Je te le prends enfant, je te le rendrai homme !


UBERTA.

Ou mort !


GIUGURTA.

Ou mort ! Mieux vaut un brave sous terre qu’un lâche dessus ! (Il va pour remonter.)


UBERTA, épouvantée.

Sous terre, mon Andreino. (Se jetant devant lui.) Giugurta !… ne fais pas cela ! ne l’emmène pas encore ! je t’en conjure !… Pas si vite ! veux-tu ? Pas cette fois encore ! Pas cette fois !… n’est-ce pas ?


GIUGURTA, impatienté.

Allons !


UBERTA, lui barrant le chemin.

Pas encore ! je t’en supplie !… J’ai peur… Tu sais !… une mère ! ne raisonne guère !… Quelque chose me dit… je sens là… que s’il part avec toi, c’est fait de lui !… c’est fini !… Il ne reviendra plus !… Mon Andreino !… Je ne le reverrai pas !


GIUGURTA, de même, voulant toujours remonter.

Ah !


UBERTA, même jeu.

Mais pas ce soir, enfin ! Qu’est-ce que cela te fait, voyons ? Demain, tiens !… demain si tu veux ! — On se battra encore demain… j’aurai le temps de m’y faire cette nuit !… de m’y préparer… de !… (Fondant en larmes.) Oh ! je sais bien que c’est lâche, que c’est mal, ce que je dis là !… Mais c’est plus fort que moi !… pardonne-moi ! Je ne peux pas !… J’ai peur pour lui ! — J’ai trop peur ! (Elle tombe à ses pieds.)


GIUGURTA, à demi-voix, penché sur elle.

Et c’est, toi, la nourrice des Saracini ; toi, l’une des nôtres, qui vas donner à ces femmes l’exemple de la défaillance et des larmes ?…


UBERTA, se relevant.

Ah ! non ! non !… Tu as raison ! c’est vrai ! C’est indigne à moi !…


GIUGURTA.

Eh bien ! alors ?


UBERTA.

Ah ! s’il le faut ! prends-le donc… (Se jetant à son cou.) Mais rends-le moi !


GIUGURTA, ému.

Oui, oui, je te le rendrai… Allons, embrasse-moi, voyons !… et du courage !


ANDREINO, accourant armé, gaîment.

Me voilà ! seigneur !… (Il s’arrête, saisi, en voyant sa mère en larmes.)


GIUGURTA, lui montrant sa mère.

Embrasse ta mère ! (Il le jette dans les bras d’Uberta qui en sanglotant l’embrasse comme une folle. Détonation plus proche. Au coup, la douleur d’Uberta redouble, et elle reprend dans ses bras l’enfant pour l’embrasser de nouveau, en l’entraînant à droite, où elle tombe assise, l’enfant à ses genoux.)


UBERTA, sanglotant.

Encore… Ah ! mon Dieu ! encore ! toujours !… Si c’était la dernière fois ! (Détonations plus fortes.)


GIUGURTA, se tournant vers le fond.

Allons ! voici l’attaque ! — Y sommes-nous, là-bas ?


ERCOLE ET LODRISIO, du fond.

Oui !


GIUGURTA.

Alors, en avant ! (Les clairons sonnent, les tambours battent et les Contrades en armes s’ébranlent au fond et défilent dans la rue Camollia en chantant leur chant de guerre.)


CHŒUR.
Au vent déployez la bannière ;
Battez tambours, sonnez clairons !
Dieu des combats, Dieu de la guerre
Prêts à mourir, nous t’implorons
Pour nous, prends en main ton tonnerre,
Et sur nos pas sème l’effroi.
Je ne crains personne sur terre,
Puisque mon Dieu marche avec moi !

(Les vieillards, les femmes et les enfants, sur le pont, aux fenêtres, et de tous côtes se précipitent pour les voir. Giugurta, après avoir suivi les Contrades du regard, pour s’assurer de leur nombre, remonte pour les rejoindre, en criant à Audreino : )


GIUGURTA.

Allons, Andreino ! (Et il disparaît avec eux. Andreino s’arrache aux bras d’Uberta pour le suivre, et court au fond, puis revient en courant vers elle, lui prend la tête à deux mains, l’embrasse ardemment et se sauve.)


Scène VI.

UBERTA, Les Femmes.

(Silence d’un moment, pendant lequel on n’entend que le tocsin lointain, le bruit du combat et le chant des Contrades qui s’éloignent.)


UBERTA, assise, la tête entre ses mains.

J’aurais dû le cacher !… C’était si facile ! Il ne me l’aurait pas pris !… Mais est-ce que j’ai pensé à cela, stupide que je suis ?… (Les femmes vont et viennent, inquiètes, sur la place où l’ombre grandit. Sons de clairons et de tambours par bouffées.) Seigneur !… Des gens qui se connaissent tous… et qui, tout enfants, jouaient ensemble sur cette place !… Et tout cela se déchire, quand il serait si facile de s’entendre !… O brutes ! brutes que ces hommes !… (Se levant.) Et Dieu ! qu’est-ce qu’il fait, Dieu ?… Où est-il… Dieu !… pour souffrir de telles choses ?… Son soleil disparaît, ses étoiles s’allument comme tous les soirs !… Qu’est-ce que ça lui fait, ce qui se passe ?… Il nous méprise trop, et il a bien raison !… (Détonation : exaltée.) Et ça ! tenez !… quelle horreur !… Ça tue quelqu’un, ça !… Mon Andreino ! peut-être !… Et parce que je n’ai pas su le garder, le défendre !… Et je me plains !… Tu te plains, c’est bien fait ! C’est ta faute ! c’est toi qui l’as voulu !… c’est toi qui l’as tué !… oui, toi seule ! entends-tu !… Misérable femme ! Vieille folle ! exécrable mère !… (Autre détonation. Retombant, en pleurant à genoux, près de la fontaine.) O Seigneur Dieu ! Dieu bon ! Dieu grand ! Dieu juste !… Je suis seule et je n’ai que lui ! Laisse-le-moi… (On voit au fond, dans la rue Camollin, confusément, dans l’ombre, et à la lueur rougeâtre des torches, un chariot trainé par des bœufs, et tout chargé de morts. Les bourgeois et les femmes s’agenouillent à sa vue.)


PORCIA, effrayée.

Oh !… voyez !… (Elle entraîne d’autres femmes de ce côté, et on entend dans la rue une ou deux voix de femmes poussant des cris déchirants.)


UBERTA
redresse la tête à ces cris, voit le chariot qui disparaît à droite, au fond, et s’élance.

Ah !… S’il était là !… Laissez-moi passer ! laissez-moi !… (Elle écarte tout le monde et disparaît un moment dans la rue du fond. Le bruit du combat se rapproche de plus en plus. — Au même instant, avec de grandes clameurs, du côté où l’on se bat, la voûte de gauche se remplit de Gibelins qui battent en retraite, à reculons, se tenant en défense vers le dehors.)


Scène VII.

Archers Gibelins, Femmes, Bourgeois, puis UBERTA.


COMBATTANTS, sortis de la voûte et montant vivement l’escalier de gauche, avec leurs arbalètes, en bousculant tout.

Place donc ! place !


AUTRES ARCHERS, refluant jusqu’au milieu de la scène, pour charger leurs armes de trait.

Hors d’ici, les femmes !… (D’autres traversent en courant et gagnent la voûte du fond, conduits par un chef qui se fait place brutalement.)


PORCIA.

Ils viennent donc ?


UN ARCHER, qui traverse en courant.

Oui ! La porte est prise !…


TOUS, épouvantés.

La porte est prise ! (Les femmes se dispersent, en poussant des cris d’effroi. — Les arbalétriers s’élancent sous la voûte, tandis que d’autres rentrent en scène pour charger à leur tour. — Grande agitation en haut et dans la rue Camollia ; les gens courent, vont et viennent connue des fous ; Les femmes s’appelant, appelant leurs enfants, leurs maris. — On ferme les volets, les grilles. — Tumulte, désordre. — Le bruit des clairons, des tambours et du combat se rapproche toujours, quoique lointain encore.)


UBERTA, redescendant, rassurée.

Il n’y est pas ! (Elle va pour courir sous la voûte de gauche.)


UN ARCHER, l’arrêtant.

Où vas-tu, toi ?


UBERTA, voulant se dégager.

Mon fils !…


L’ARCHER.

Eh ! au diable ton fils et toi !… hors de là !… (Il la rejette violemment sur la gauche, d’où elle épie anxieusement le moyeu de passer malgré eux.)


Scène VIII.

Autres Combattants, puis ERCOLE, TOLOMEI, SOZZINI.

(Une masse de Gibelins envahit la scène par les deux voûtes de gauche et du fond, et par la rue hante, dans tout le désordre d’une déroute, vociférant ; — un blessé tombe sous la voûte du fond, où un moine l’assiste.)


GIBELINS.

Sauve qui peut !… Au Campo !… Trahison ! trahison !… (Les uns jettent leurs armes, et se sauvent à toute bride, malgré les efforts des autres pour les retenir ; d’autres, blessés, tombent assis, épuisés ; d’autres se précipitent à la fontaine, et boivent avidement.)


UBERTA, de l’un à l’autre, courant.

Andreino ! Andreino !…


ERCOLE, entrant par la voûte, furieux, avec Tolomei et Sozzini.

Vile ! vile engeance ! Lâcher pied de la sorte !… (Il saisit un des fuyards et le jette à terre violemment.)


UBERTA, sautant sur lui.

Ercole ! — Mon fils ? (Ercole se dégage, sans rien dire et sans lui répondre.)


UBERTA, épouvantée, à Tolomei, même jeu.

Mon fils ?…


TOLOMEI, se dégageant.

Ah ! pauvre femme !…


UBERTA, poussant un cri terrible.

Tué !… Ah ! bourreaux ! Ils me l’ont tué ! (Elle s’élance sous la voûte et disparaît en criant tant qu’on peut l’entendre.) Andreino !… mon fils !… mon enfant ! mon enfant !… (Sozzini monte sur la rue haute avec des gens armés de haches, et pendant ce qui suit frappe à coups redoublés sur la voûte. — D’autres Gibelins entassent en toute hâte des madriers et d’énormes pierres sous la voûte du fond, pour en interdire le passage.)


ERCOLE, aux Contrades dispersés, effarés, dans les coins ou à terre vers la droite.

Lâches que vous êtes ! — Un enfant se fait tuer, et vous jetez vos armes !


UNE VOIX.

Nous sommes trahis !


GRAND NOMBRE DE VOIX.

Oui… trahison ! Trahison !…


ERCOLE, hors de lui et marchant sur eux.

Il n’y a de trahison que la vôtre !… Misérables ! (Murmures.)


UNE VOIX.

Vive Guelfes !


LES FUYARDS, disparaissant sur le voûte de droite.

Vive Guelfes !


ERCOLE, à ceux qui tiennent bon.

Laissons cette canaille !… Et en avant, nous antres !…


TOLOMEI.

En avant !… (Ils vont pour retourner au combat.)


PICCOLOMINI, entrant par la droite, suivi d’autres Gibelins en retraite.

Trop tard !… les voilà !… Giugurta se rabat sur le Campo.


CRIS, au fond, dans les rues voisines.

Les voilà ! les voilà !…


ERCOLE.

Aux rues ! donc ! et aux tours ! Et taillons-leur une rude besogne !… (Aux Gibelins, leur montrant la voûte de droite.) Par là, vous autres, vivement, et tenez bon ! (Il gravit l’escalier de gauche, tandis que Ercole, Piccolomini et leurs hommes disparaissent par la voûte de droite, et, arrivé en haut, crie à Sozzini : ) Est-ce fait, Enea ?


SOZZINI.

Oui !…


ERCOLE, debout sur la margelle de la rue haute, à pleine voie :

Allez !… (La herse de droite s’abaisse fermant la voûte de droite. — Au fond une portion du parapet et de la voûte occupée par Sozzini s’écroule sous un dernier coup de hache, couvrant et obstruant de ses débris les madriers et les pierres entassés sous la voûte. Tous les Gibelins disparaissent à la fois, Ercole, le dernier ; et la scène reste vide, muette, sombre. — Une seule lumière vague éclaire faiblement la grande fenêtre du palais.)


Scène IX.

Archers Guelfes, puis MALERBA, SPLENDIANO, UGONE, SCARLONE, ZANINO, BUONOCORSO, Soldats Guelfes de toutes armes et ORSO.

(Trompettes guelfes plus rapprochées. — Deux archers guelfes paraissent sous la voûte de gauche, rasant les murs en éclaireurs, et avec précaution se hasardent sur la place, observent, font signe à d’autres qui les ont suivis, et toujours rasant les murs, font le tour de la place. — Les autres archers suivent de même et peu à peu garnissent la place en nombre, blottis dans tous les angles, derrière tout ce qui peut leur servir d’abri, et prêts à tirer. — Malerba, Scartone et Buonocorso paraissent alors sous la voûte, et toujours en silence, prennent connaissance des lieux, tandis que quelques archers commencent à ramper sur l’escalier et à escalader les murs de la voûte de gauche. — Pendant tout ce temps, les tambours Guelfes roulant sourdement un pas de charge, et les sonneries de trompettes de plus en plus précipités, annoncent l’arrivée du gros des troupes. Puis tout à coup la bataille éclate dans la rue Camollia, au fond, par une canonnade furieuse et des cris de toutes sortes. Une masse de Guelfes conduits par Splendiano attaque la rue haute. À travers les poutres qui obstruent la voûte du fond, ou entrevoit un combat acharné. Puis ce fond s’éclaire, le feu étant mis aux poutres, et les combattants s’agitent dans la flamme rouge. De tous côtés les fanfares éclatent furieuses, les tambours battent avec rage. L’artillerie tonne. On entend les cris des chefs : Saint-Georges ! Saint-Georges ! — Notre-Dame ! Notre-Dame ! — Une masse d’hommes tout cuirassés envahit la place par la voûte, Ugone en tête, et va pour attaquer en courant la voûte du fond, quand au milieu des poutres enflammées, les enjambant, les dispersant à coups de hache, parait, suivi de tous les siens, Orso, qui s’élance triomphalement sur la place, où il est accueilli par des cris de victoire. — La scène de tous côtés, sur les décombres, dans la rue haute, partout, se garnit de Guelfes maîtres de la place, agitant leurs armes et des torches, criant et frappant sur leurs boucliers en signe de joie.)


ORSO.

Saint-Georges et bataille !… Vive Guelfes !


LES GUELFES, du fond, suivant Orso à travers les poutres enflammées.

Et gloire à Orso !… (Les fanfares sonnent, les tambours battent le salut.)


CEUX DE LA PLACE, de même.

Gloire à Orso !…


ORSO.

Et maintenant, amis, au Campo !… (Il va pour s’élancer à leur tête, par la droite.)


TOUS.

La herse est baissée !


MALERBA, montrant le fond.

Tournons par Saint-Pierre !… (Mouvement de tous vers le fond.)


ORSO, désignant les tours gibelines au fond, où s’allument des signaux de feu.

Et ces tours qui nous attendent !… Ne vois-tu pas qu’ils n’ont fermé ceci que pour nous faire tomber là-haut dans le piége ! — Le passage est là, et pas ailleurs : et de gré ou de force, il me le faut ! (Frappant avec sa hache sur la muraille du palais.) Holà Gibelins !… En est-il un de vous là-dedans qui ne soit pas mort de peur ?… (Rires de tous. — Silence. — Il redouble.) — M’entendez-vous ?…


SPLENDIANO.

Ils font les morts !


MALERBA.

Les Saracini se battent !… Il ne reste plus au logis que la valetaille !…


UGONE.

Et peut-être, la sœur !…


ORSO, avec haine.

La Cordelia ?…


MALERBA, montrant la grande fenêtre.

Oui ! — Celle aux fleurs !…


ORSO, de même, descendant.

Ah ! pardieu ! Je ne suis pas fâché de la revoir, celle-là !… (Il gagne le milieu et se tournant vers la fenêtre.) Holà !… Es-tu chez toi ?… la Saracini ?


LES CHEFS, appelant.

Cordelia !…


LES GUELFES, à grands cris.

Cordelia !… (On voit le grillage de la fenêtre s’ouvrir, et Cordelia parait sur le balcon.)


Scène X.

Les Mêmes, CORDELIA.


TOUS, à sa vue, avec admiration pour son audace.

Ah !… Bien, la femme !… bien !…


CORDELIA.

La voici, la Cordelia !… Que lui voulez-vous ?…


ORSO.

Femme !… cette herse nous ferme le chemin du Campo ! donne, à tes valets l’ordre de l’ouvrir !…


CORDELIA, avec hauteur.

Et qui donc es-tu toi, pour me parler de la sorte ?…


ORSO, avec violence.

Peu t’importe mon nom !… je suis le vainqueur, c’est-à-dire celui qui commande !… vite !…


CORDELIA, ironiquement.

Et cependant !… qu’arriverait-il, ô vainqueur ! si je refusais de t’obéir ?… (Murmures des Guelfes.)


ORSO.

Il arrivera, qu’au lieu de t’épargner,… ton logis et toi, je mettrai tout, en poussière !…


CORDELIA.

Eh bien, commencez donc par là… et tu passeras alors ! (Mouvement pour rentrer chez elle. — Clameurs des Guelfes.)


ORSO, vivement.

Cordelia !… (Cordelia s’arrête.) Prends garde à ce que tu vas faire ! C’est trop déjà que tu sois de la race maudite des Saracini… n’irrite pas ceux qui veulent bien te faire la charité de leur oubli, et ne nous force pas, crois-moi à changer le mépris en colère !…


CORDELIA, revenant, et les deux mains sur la rampe de fer.

Et toi-même, Guelfe !… écoute bien ce que je vais te dire !… Entre ta race et la mienne, il y a cent ans de fureurs et de haines… ce n’est vraiment pas la peine de nous en épargner une de plus !… Non, je ne donnerai pas à mes serviteurs l’ordre que tu réclames !… Car ce n’est pas le moment d’ouvrir les portes… quand les voleurs sont dans la ville !… (Cris de rage des Guelfes.)


ORSO, les apaise du geste.

Insensée !… qui nous insultes !…


LES GUELFES, furieux.

À mort ! à mort !


CORDELIA, les défiant.

Eh ! tuez-moi donc, lâches, qui êtes là trois cents à menacer une femme ! (Mouvement des archers pour tirer.)


ORSO, les arrêtant.

Ce ne sera pas la mort, misérable, mais la torture !… — Une dernière fois, ouvres-tu ?


CORDELIA.

Non !…


ORSO.

Rentre donc !… et attends-moi, malheureuse… à tout à l’heure !


CORDELIA.

Va donc ! et puisque tu as soif de sang… sois content !… Guelfe… tu vas en boire ! (Elle rentre et disparaît, poussant la grille de fer qui se referme.)


Scène XI.

Les Mêmes, moins CORDELIA.


ORSO.

L’assaut au palais !


LES GUELFES.

L’assaut !… (Ils s’élancent vers la herse, une bombarde éclate sous la voûte, et les Guelfes reculent. Deux ou trois blessés tombent.)


ORSO, soutenant un des blessés.

Guido !… mon cher Guido !… (On emporte le blessé ; avec rage.) O sorcière !… exécrable démon ! (Criant au fond.) Les madriers !… A la herse !… (Des Guelfes apportent une énorme pierre qu’ils campent devant la herse, puis un long madrier qu’ils posent sur la pierre et avec lequel, malgré une seconde décharge de bombarde, ils font à sept ou huit une pesée qui soulève la herse ; d’autres aident le mouvement et tiennent la herse levée au moyen d’une poutre ; et, au milieu des cris de joie et de victoire de tous, Orso a le premier disparu sous la voûte.)


TOUS.

Victoire ! à nous la Ville !


Scène XII.

Les Mêmes, ORSO, CORDELIA.

(On déblaie l’entrée et l’armée guelfe s’ébranle et commence à entrer en bon ordre sous la voûte, aux sons des tambours et des fanfares, et aux acclamations de tous ; puis tout à coup Orso paraît sur le balcon, tout éclairé par la lueur de l’incendie qui commence à dévorer le palais. Il tient Cordelia évanouie, et la traîne jusqu’à la rampe de fer où il la montre aux Guelfes en lui serrant le cou, comme pour l’étrangler.)


TOUS, avec des cris de joie.

Vivat !… — Orso ! — A mort ! à mort ! la Saracini !…


MALERBA.

Jette-nous-la !…


TOUS, dressant leurs piques.

Oui ! jette-la ! jette sur la place !


ORSO.

Non ! — Ce n’est pas assez pour elle de la mort !… (Il l’enlève et la ramène dans l’intérieur.)


TOUS LES GUELFES, se ruant sur le palais.

À sac ! le palais ! à sac !…

(Tableau. — La toile tombe.)
fin du premier acte.