La Harpe de Rumengol/La petite fille d’Ouessant

Dans l’île d’Ouessant, il y avait une petite fille
Jeune, sage, belle comme un ange ;
Jeune, sage, belle comme un ange ;
Elle s’appelait Korentine.
Elle n’avait pas encore quinze ans.
Et déjà la pauvre fille portait sa croix.
Au bord de la mer, sur un rocher,
La petite Korentine pleurait amèrement.
Du fond de son cœur, sa prière
S’éleva ainsi au ciel :
» En combattant les Anglais,
» Mon père s’est noyé dans la mer profonde.
» Le cœur de ma mère s’est brisé
» De douleur, quand elle a appris cette nouvelle.
» Je n’ai plus, hélas ! personne au monde ;
» Que ferai-je maintenant sur la terre ?
» Je n’ai plus sur la terre
» Ni père, ni mère, ni parent, ni ami ;
» Ni père, ni mère, ni parent, ni ami ;
» Ma vie ne sera que deuil et douleur.
» — Non ! Le pauvre a un père dans le ciel,
» Et à Rumengol une bonne mère.
» Ma mère m’a dit :
» Prie la Vierge bénie ;
» Prie la bonne Vierge de Rumengol,
» Et tu ne te perdras jamais.
» Étendez donc maintenant, Vierge sainte,
» Votre main puissante sur votre enfant !
» Et moi, pauvre orpheline abandonnée,
» J’irai nu-pieds vous visiter ;
» J’irai nu-pieds vous visiter,
» Visiter votre maison, votre église de tout Remède.
» Je ferai sept fois, à genoux, le tour de votre
» Autel, le jour du grand pardon ;
» Et sept fois aussi le tour de votre église vénérée,
» Sainte Vierge, patronne de la Bretagne.
» Les pauvres gens, Madame Marie,
» N’ont rien à vous offrir,
» Ni cierge, ni cordon de cire pour entourer votre
» Église. Rien ! rien ! si ce n’est leur prière.
» Comme eux, hélas ! je suis pauvre, je ne possède
» Que ma blonde chevelure, brillante comme l’or.
» Je vous donnerai une couronne,
» Faite de mes blonds cheveux ;
» Tressée avec les jolies fleurs des champs,
» Et mouillée de la rosée de mes larmes.
Elle s’est mise en route, la petite Korentine,
Tenant à la main une petite baguette ;
Le cœur rempli de foi et d’espérance,
Fortifiée par la Sainte Vierge.
Elle a traversé la mer, elle suit le chemin
Qui conduit au Ciel, séjour des saints.
Elle approche, elle n’est pas éloignée,
Elle a aperçu la tour de l’église vénérée.
Quand elle l’a vue, elle s’est agenouillée,
Et son cœur a tressailli.
En arrivant à Rumengol,
Elle baisa dévotement les pieds de la Vierge
En disant : « Sainte mère,
» Ici, je voudrais mourir !
» Je n’ai personne au monde, pauvre fille ;
» Prenez avec vous la petite Korentine !
» Ici reposera mon corps,
» Mon âme s’envolera avec vous ! »
Et la Vierge dit avec tendresse
À la pauvre petite fille :
» Sur la terre il y a des hommes pervers,
» Mon enfant, si tu allais te perdre !
» Ton âme et ton pauvre cœur
» Sont aujourd’hui purs comme l’or.
» Korentine, viens au ciel
» Louer Jésus, notre Seigneur. »
La petite Korentine, en mourant,
Disait à haute voix :
« Je donne mon cœur à la Vierge,
» Et ma malédiction aux Anglais !
