La Harpe de Rumengol/Le millionnaire, mauvais riche
Et toi, vieux crapaud, honte de l’espèce humaine,
Millionnaire parvenu, dit-on :
Amasse donc, accumule bien sur bien,
Honte de l’humanité, ta place est en enfer.
De tout temps tu fus un finaud,
C’est pourquoi tu es devenu millionnaire.
Amasse donc, etc.
Jamais tu n’eus un ami.
Car tu es un homme sans cœur.
Amasse donc, etc.
Tous en Bretagne, grands et petits,
Disent que tu es un payen.
Amasse donc, etc.
Ta langue est venimeuse.
Venimeuse comme le dard de la vipère.
Amasse donc, etc.
Jamais tu ne fis l’aumône,
Ni aux malheureux, ni aux pauvres.
Amasse donc, etc.
Sur le pauvre, mendiant à la porte de ta maison,
Sans pitié, tu as lâché ton chien.
Amasse donc, etc.
Tu as vendu Dieu et ses saints.
Que d’argent soutiré en leur nom !
Amasse donc, etc.
Les biens pris aux églises,
Vont ferrer les diables d’autant [1].
Amasse donc, etc.
Ecornifleur du denier des pauvres,
Tu répuises pour en gonfler ta bourse d’or.
Amasse donc, etc.
Tu as sucé le sang du pauvre malheureux,
Et c’est par la faim que tu l’as fait mourir.
Amasse donc, etc.
Sa femme et ses petits enfants
Sont morts aussi de faim.
Amasse donc, etc.
Morts au cœur de l’hiver, la nuit.
Dénués de tout, sur une poignée de paille.
Amasse donc, etc.
Le matin, sur la tour de Rumengol,
On vit la Vierge de tout remède.
Amasse donc, etc.
Accueillir ses pauvres enfants,
Pour les porter aux Cieux.
Amasse donc, etc.
Entre ses bras caressants.
Elle les a portés à Jésus.
Amasse donc. etc.
Le fils de Dieu n’avait pas une pierre
Où reposer la tête.
Amasse donc, etc.
Jésus, le maître du ciel et de la terre,
Est mort sur le mont du Calvaire.
Amasse donc, etc.
Et toi, disciple de ce Dieu,
Tu es sans pitié pour le pauvre.
Amasse donc, etc.
Le pauvre, dans son extrême misère,
Est un ami cher au bon Dieu.
Amasse donc, etc.
Le mauvais riche, avec ses biens,
Honte de la croix, est la proie des démons.
Amasse donc, etc.
Aux dépens du pauvre et de Dieu,
Aujourd’hui tu es millionnaire.
Amasse donc, etc.
Malédiction du pauvre, malédiction de Dieu,
Pèseront à jamais sur ton âme.
Amasse donc, etc.
Dieu merci, te voilà vieux,
Sans tarder tu tomberas dans la fosse.
Amasse donc, etc.
Le jour qu’il te faudra mourir
Sera jour d’allégresse en Bretagne.
Amasse donc, etc.
Tes héritiers riront bien,
Les ronces s’élèveront sur ta tombe :
Amasse donc, etc.
Sur ta tombe, les ronces s’élèveront,
Eau bénite, ni prière tu n’auras :
Amasse donc, etc.
Eau bénite, ni prière tu n’auras,
Et le diable te fistouliquera.
Amasse donc, etc.

- ↑ Nos pères de la vieille Armorique disaient et c’est une vérité proverbiale : « Ce qui vient du diable sert à le ferrer, et pourtant il lui reste un pied déferré. »