La Harpe de Rumengol/Préface

Quand une lecture vous élève l'esprit et le cœur, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage ; il est bon et fait de main d’ouvrier.
la bruyère. — (Des Ouvrages de l’Esprit.)
Si nous interrogeons le passé de notre Bretagne antique, si nous portons nos regards sur la société primitive de nos ancêtres, nous voyons qu’au premier rang se trouvait la classe des Druides, c’est-à-dire des représentants de l’Être-Suprême, philosophes et magistrats, chargés de gouverner le peuple et de lui faire connaître les volontés de la Divinité.
Prise dans son ensemble, la classe druidique, revêtue d’un caractère sacré, se partageait en trois ordres, intimement liés entre eux. Le premier était celui des Druides proprement dits, les plus élevés par l’esprit, dépositaires de toute science, auxquels était confiée la direction générale de la croyance et des mœurs. Ils avaient été, dans l’origine, possesseurs du pouvoir souverain, mais ils l’avaient cédé, dans la suite, aux Brenns ou chefs des guerriers. Le second était celui des Eubages, qui avaient, comme prêtres, la charge des cérémonies du culte, des sacrifices et généralement de tous les actes religieux, dont un des plus importants était la récolte du gui sacré. Le troisième enfin était celui des Bardes, spécialement attachés aux Ovates et qui devaient entretenir, parleurs chants, l’enthousiasme et le recueillement de la multitude.
Ces sublimes enfants de l’imagination et de l’harmonie, inspirés par une religion dont ils se sentaient les plus éloquents ministres, regardaient plus haut que la terre, et, suivis de la foule séduite et ravie, ils s’avançaient en chantant, la harpe à la main, dans la voie que leur montrait le Dieu Ogmius.
Les successeurs de ces premiers chantres de l’Armorique n’adressent plus leurs hymnes à Hésus, dieu de la guerre, à Teutâtes, dieu du commerce, à Ogmius, dieu de la poésie et de l’éloquence, ni à Néhélennia, mais leurs chants ont conservé, jusqu’à nos jouirs, un caractère religieux.
La croix, instrument ignominieux du supplice de l’Homme-Dieu, surmonte les dolmens et les menhirs, et là où se célébraient les sacrifices sanglants des hommes des chênes, le christianisme a élevé des autels pour la célébration des mystères divins du sacrifice du Golgotha.
Taliezin, un des premiers bardes connus, debout sur les monuments druidiques, chantait autrefois, aux enfants d’Armor, l’immortalité de l’âme^, les aphorismes des prêtres Gaulois, et les divers états nécessaires à toute existence : le commencement dans Annoufu, ou l’abaissement dans l’abîme ; la transmigration dans Abred, c’est-à-dire l’état de liberté dans l’humanité, où tout être animé procède de la mort ; la plénitude ou la perfection dans Gwirsfid, c’est-à-dire l’état de félicité dans le ciel, où tout être animé procède de la vie.
Plusieurs siècles nous séparent de Taliézin, et malgré les ravages du temps et des langues étrangères, l’art poétique de ces premiers chantres de l’Armorique n’est pas encore perdu ; aujourd’hui que le culte du passé renaît avec une activité fébrile, la poésie antique est cultivée et les Bardes des anciens âges doivent tressaillir d’allégresse, si le vrai Dieu, qu’il ne leur a pas été donné de connaître, leur permet de voir leurs nombreux successeurs et confrères, à la tête desquels nous plaçons, sans hésiter, Ar Skour, le Barde de Notre-Dame de Rumengol. Cet homme de cœur, ce digne enfant de Breiz, élevant son âme vers les régions célestes, chante, avec bonheur, la foi bretonne ; le Christ, la Consolatrice des affligés, les saints de la Bretagne, la famille, le sol natal, sa chère Armor, les plus saines émotions de la vie et les meilleures joies du cœur et de l’esprit.
« Amour, foi, religion, enthousiasme, poésie, néant que tout cela, » entendons-nous répéter autour de nous. « La poésie est morte avec le spiritualisme, dont elle était née ! » Nous ne pouvons le nier, la soif des jouissances matérielles, la fièvre du gain, l’amour des entreprises lucratives, le respect exagéré des besoins physiques, poussent le siècle au matérialisme.
Mais, grâce à Dieu, la poésie n’a pas encore rendu le dernier soupir ; elle n’a pas encore exhalé sa dernière note, la harpe armoricaine. Au milieu de cette prose et de ce réalisme qui nous débordent, il est des poètes qui maintiennent haut le drapeau national, celui du spiritualisme, et qui vont puiser leurs inspirations au foyer domestique, aux sources pures de la foi catholique.
Ils ne sont pas rares dans la Bretagne, cette vieille terre classique, où se sont conservées intactes les naïves traditions des premiers âges et les saintes croyances de nos pères ; ils ne sont pas rares sur ce sol pittoresque que foulent les fus des Celtes, race de fer, indomptable comme les vagues qui déferlent sur ses falaises ; sur cette terre d’Armor où règnent la foi, l’honneur, la loyauté, — et parmi eux nous distinguons principalement le Barde de Notre-Dame de Rumengol.
Que de fois dans les jours de Pardons, n’avons-nous pas entendu un chantre rustique, debout sur les marches de la croix du bourg, entouré d’une foule silencieuse, chanter les Gwerz du Barde religieux sur ce rhythme mélancolique si cher aux enfants de l’Armorique ! Que de fois, en traversant les landes fleuries, au déclin du jour, n’ont-ils pas frappé agréablement notre oreille, lorsque les penn-herez, assises devant la porte de leurs chaumières, les jetaient de leurs voix argentines aux échos lointains de la vallée.
Ces poésies, moralisatrices autant que récréatives, imprimées jusqu’ici sur des feuilles volantes ou dans de petites brochures, vont être, à la grande satisfaction de tous, réunies en un seul volume qui aura pour titre : Telenn Remengol (la Harpe de Rumengol), titre qui, nous l’espérons, sera favorable au livre et qui le fera rechercher, sinon des indifférents, de tous les pèlerins qui viennent en si grand nombre, des quatre vents du ciel, implorer les secours de leur Dame de Tout-Remède. Nous venons de relire le manuscrit du Barde Morlaisien et nous avons éprouvé, comme toujours, l’émotion qu’on ressent à la lecture de ce qui est beau et éminemment poétique. Ces vers, d’un vrai croyant, sont pleins de cœur, de souffle et d’inspiration soutenue. On y trouve lame, la foi, l’amour ; on, y trouve aussi l’harmonie de la phrase, la cadence et le rhythme.
Il s’en exhale un parfum si vrai de poésie, l’émotion y est tellement contagieuse que l’ivresse vous gagne, votre esprit plane dans des régions jusqu’alors inconnues, et le rêve du poëte s’emparant de votre âme, vous croyez entendre dans la forêt ténébreuse les soupirs plaintifs d’une harpe harmonieuse, et vous suivez l’ombre blanche du saint Patron de la Bretagne, qui s’évanouit derrière les chênes séculaires, après avoir déposé entre les mains du Barde la harpe retentissante de Rumengol.
Lorsque le poëte vous peindra la bien-aimée de son cœur, celle à laquelle il est uni par des liens sacrés, lorsque vous lirez ann Hini a garann, votre regard agréablement étonné suivra le vol capricieux de sa pensée. Vous écouterez avidement l’expression que laisse tomber, goutte à goutte, un vers cadencé comme une vibration qui fait frémir les cordes d’une lyre, mélodieux comme le murmure du ruisseau qui poursuit son cours capricieux sous les églantiers de ses rives vierges ; les images poétiques se déroulent et étincellent comme des myriades d’émeraudes diaphanes que les rayons du soleil font scintiller sur les pelouses, au milieu de l’écume verdoyante de la rosée. Ces vers, frappés avec art, limés avec élégance, vous renvoient des effluves bibliques, vous vous dites que le poète a puisé son inspiration dans les poëmes hébraïques et vous croyez lire un feuillet détaché du Cantique des Cantiques : pure est la forme, pure est le visage de l’ange aimé et l’on se dit : « Heureuse celle qui a su inspirer des vers aussi suaves, aussi harmonieux !…
Jamais notre poète n’est mieux inspiré que lorsqu’il traduit les impressions de son âme, tendre comme celle de Chateaubriand ; quel charme, quelle fraîcheur, quelle tendresse admirable dans ce chant : eur Vamm hag he Bugel ! Le père, penché sur le berceau de son fils chéri, voudrait sonder l’avenir et lui arracher ses secrets ; il voudrait connaître la destinée de celui qui dort dans le berceau de l’âge d’or. Il considère l’âpre sentier de la vie, que tout être humain doit gravir. Les pieds de l’enfant de sa tendresse seront peut-être meurtris par les pierres du chemin et ensanglantés par les ronces et les épines des taillis !
Mais une pensée consolante vient rendre la joie à son âme attristée : son fils n’est-il pas sous la protection de Celle qui donne l’espérance au cœur endolori, et la force au voyageur épuisé de fatigues !…
Bennoz ann Eskop (la Bénédiction de l’Évêque), vous montre, dans une bonne langue, des vers corrects et bien tournés ; prière touchante en faveur du pasteur vénérable qui vient apporter à ses ouailles les bénédictions et les grâces du ciel.
Lisez la légende historique et touchante de Plac’hik Eussa (la Petite Fille d’Ouessant), légende que le poète a recueillie sur le bord de la grève, de la bouche même d’un pêcheur insulaire. On y sent, en effet, la saveur de la mer, le bruit des flots et les cris des goélands ; c’est toujours la même inspiration, la même dévotion bardique, le même amour de la mère-patrie, et surtout la haine du nom anglais, qui a laissé dans tous les cœurs bretons des souvenirs si sanglants de son passage sur notre continent.
Plus loin, notre estimable confrère saisit le fouet de la satire et fait siffler ses lanières autour du front du Milioner falz pinvidik (le Milionnaire mauvais riche) ; ici le vers rebondit et l’accent devient fort, mâle, hautain et indigné ; on y trouve la malédiction et l’anathème.
Le sentiment divin, l’esprit de foi et l’émotion profonde inspirent les premières strophes de Iliz ma Farroz (l’Eglise de ma Paroisse). Dans les strophes suivantes c’est la vie chrétienne du Barde qui se déroule devant vous. Il nous rappelle la consécration à Dieu et le vœu à la Vierge, consécration et vœu prononcés par une mère chrétienne pour les jours et le bonheur de son enfant nouveau-né ; le son joyeux des cloches à l’heure du baptême faisant battre à se rompre le cœur de la mère ; le jour de la première communion où l’enfant se croit déjà un homme ; le souvenir touchant de la descente du Saint-Esprit, l’imposition des mains de l’Evêque blanc, la chaire d’où le vieux pasteur évangélisait ses ouailles et les Reliques des saints Patrons de Breiz-Izel ; tout cela vous transporte et vous émeut jusqu’aux larmes.
Nous ne continuerons pas plus loin notre analyse ;
nous préférons laisser au lecteur le plaisir
et la bonne fortune de découvrir lui-même les
beautés dont ce livre est rempli.
Mais, nous dira-t-on, c’est là de la poésie personnelle ; oui, c’est vrai. Or, toute poésie personnelle est de la poésie humaine, qui nous touche tous plus ou moins, et qui paraît retracer nos propres impressions ainsi que nos émotions propres. Si vous n’y trouvez pas toujours ce que vous sentez vous-même, si l’expression n’est pas celle dont vous vous serviriez pour peindre vos sentiments, vous conviendrez qu’elle est simple, naturelle, intime ; n’est-ce pas un rêve, un cri, un désir, une prière, un chant, une passion ? Oui, c’est tout cela puisé à bonne source, aussi tout y coule abondamment et sans efforts.
Certes, si ce n’est pas de la poésie, il faut désespérer d’en rencontrer ; si ce n’est pas toute une âme qui se révèle à nous avec ses joies, ses douleurs, ses souvenirs, nous ne comptons plus en trouver. Ici, c’est le drame qui déchire, la colère qui s’indigne, le dédain et le mépris qui clouent au pilori ; là, c’est la tendresse qui réjouit, l’espérance qui soutient, l’amour qui console, la prière qui fortifie !…
Voulez-vous un témoignage irrécusable de l’estime dont jouit l’auteur de Telenn Remengol parmi les jeunes Bardes qui surgissent de tous points de Breiz, et auxquels, avec un dévouement qui n’a d’égal que son bon cœur, il prodidigue ses encouragements et souvent plus encore ?… Plusieurs d’entre eux, grâces à lui, se sont fait un nom ; honneur donc au Barde de Rumengol et à celui qui, des rives lointaines du Blavet, lui adresse ces strophes :
Ho ! Telenn, Telenu Remengol,
Kanit c’hoaz, ha kanit d’ann lioll,
Kanit da iaouang ha da goz,
Kanit gwerz Iliz ma farroz !
Gant eur vouez skient ha dudiuz,
Gant eur vouez drant ha truezuz,
Kanit, kanit c’hoaz d’eur barz koz
Trugarez, meuleudi, bennoz [1] !
« Harpe de Rumengol, chantez encore, chantez toujours et à tous ; chantez aux jeunes gens, chantez aux vieillards, chantez le Gwerz de l’Eglise de ma Paroisse. — D’une voix retentissante et pleine de charme, d’une voix gaie et mélancolique ; chantez, chantez encore au vieux Barde, des remerciements, des louanges et des bénédictions ! »
Ce n’est pas seulement au point de vue poétique que nous saluons l’apparition de Telenn Remengol, mais encore comme une protestation contre ceux qui prétendent que la langue des Druides n’est plus. Merci donc au Barde de Notre-Dame de Rumengol, qui apporte sa pierre à l’édifice national élevé à la vieille langue de nos ancêtres par les Bardes de Léon, de Tréguier et de Cornouailles.
Son œuvre tiendra une place honorable à côté de Telenn Arvor, de Brizeux, de douce mémoire ; de Bepred Breiziad, Bombard-Kerne et Marvaillou Grac’h-Koz, dernières poésies de nos amis Luzel, Proux et Milin, ces ardents défenseurs de notre langue et de nos traditions nationales.
« Que les lecteurs, dirons-nous en terminant avec un éminent celtologue, ouvrent un de ces volumes, et ils reviendront, par un attrait naturel, pour admirer cette fleur de poésie, cette fleur d’or, toujours épanouie, comme celle de nos ajoncs, et chère encore, après tant de siècles, au peuple de Merlin l’enchanteur. »
Guingamp, août 1867.
- ↑ L’abbé Le Joncour, professeur au collège de Plouguernevel.