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La Hasara-Raba, scènes de la vie juive en Gallicie

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La Hasara-Raba, scènes de la vie juive en Gallicie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 324-384).


LA
HASARA-RABA
SCÈNES DE LA VIE JUIVE EN GALLICIE.


I.


Qui donc dans tout le cercle de Kolomea ne connaît la petite Chaike Rebhuhn [1] ? mais il y a bien des gens hors de Kolomea qui ne la connaissent point, qui peut-être même ne sont pas bien curieux de la connaître. Une pauvre Juive, rien de plus, une pauvre âme qui lutte contre le sort si péniblement et sans cesse, une pauvre mère qui s’épuise pour ses enfans, mais ne se décourage et ne se rend jamais, une pauvre accusée qui, les yeux rouges de larmes, se tient aujourd’hui devant ses juges sous l’inculpation d’un crime, d’un vrai crime, voilà ce qu’est la petite Belette Chaike Rebhuhn.

Son nom bizarre, elle l’a eu d’une manière toute simple et ordinaire. C’est à l’empereur Joseph II que l’idée vint d’obliger les Juifs à porter des noms de famille comme les chrétiens, mais les Juifs sont si nombreux, surtout en Gallicie, que le problème de trouver un nom pour chacun d’eux n’était pas facile à résoudre, surtout si l’on songe au peu d’imagination des fonctionnaires autrichiens. Enfin on fit ce qu’on pouvait ! — Choisis ! disait-on au Juif. — Et le Juif de réfléchir ; s’il doit avoir un nom, il faut que le nom soit beau : — Diamant par exemple ? — Va pour Diamant ! — D’autres fois les choses se passaient ainsi : — Comment veux-tu t’appeler ? — Que Dieu me punisse si je le sais. — Où es-tu né ? — Que Dieu me punisse si je m’en doute ! — Et ton père ? — Que Dieu me punisse si… — Et ton grand-père ? — Il venait de Varsovie. — Tu te nommeras donc Varsovien ! — Toutes les étoiles du ciel, tous les fruits de la terre, toutes les villes, toutes les pierres précieuses passèrent dans cette nomenclature ; ensuite l’embarras redoubla. Si le Juif portait un caftan de satin, on lui disait : — Tu te nommes Atlas (satin). — L’aïeul du mari de Chaike venait peut-être d’acheter une perdrix (rebhuhn). — Ce fut ainsi qu’elle reçut ce nom d’oiseau auquel fut ajouté par la suite le sobriquet de Belette. Cette bonne habitude de résumer le portrait moral et physique de chacun en une seule épithète expressive, inséparable de sa personnalité, a été empruntée par nos Juifs aux Russes de Gallicie. La façon de courir çà et là pour amasser qui distinguait Chaike, sa précipitation inquiète motiva ce surnom railleur, qui n’avait du reste rien d’injurieux. Elle était fille de Lévi Konaw, homme pauvre, mais considéré ; quelques-uns le vénéraient même comme un demi-saint, et il avait la réputation d’être versé non-seulement dans la Thora [2] et le Talmud, mais encore dans le Zohar [3]. Chaike enfant ressemblait à ces prunes vertes qui, tombées de l’arbre avant le temps, sont aigres au regard, avant que la bouche même ne les ait goûtées. Devenue grandelette, elle passa du vert au jaune verdâtre ; femme et mère aujourd’hui, elle est arrivée à la limite de développement que lui assigne la nature : on dirait un enfant qui ne peut vieillir, mais qui en même temps ne fut jamais jeune. L’expression de ce visage sans fraîcheur est toute candide, mais des plus intelligentes ; ses grands yeux étincellent comme s’ils étaient toujours mouillés de larmes ; cette petite femme maigre et pâle paraît être la faiblesse même, et pourtant elle nourrit de ses mains trois enfans, tout son orgueil, et pourtant elle comparaît aujourd’hui accusée d’un crime. La chose est difficile à croire, car Chaike a toujours pratiqué ce précepte de Salomon : « ne sois pas pieux à l’excès et ne te crois pas trop sage. » Elle n’est par conséquent ni orgueilleuse, ni impitoyable aux autres, et s’est tenue jusqu’ici à l’écart des passions et des vanités qui nous déshonorent tous plus ou moins. Criminelle, la pauvre Chaike au cœur si doux et si honnête, toujours prêt à secourir le prochain et à déborder d’amour sans rien recevoir en échange ! On dit que nul passereau ne tombe du toit sans que la volonté de Dieu s’en mêle, mais vraiment il semble que Dieu ait tant à faire avec les passereaux, qu’il oublie parfois une bonne âme et que celle-ci glisse et tombe comme il advint à notre pauvre Chaike. La mère de Chaike mourut lorsque celle-ci commençait à marcher ; personne ne l’aida donc ni ne la caressa jamais, personne ne fit attention à cette enfant qui passait silencieuse et furtive, personne ne lui dit dans toute sa vie qu’elle fut belle, chose si nécessaire aux femmes ; son père, penché sur ses livres, abandonnait le monde et sa fille chérie à la toute-puissante sagesse du Seigneur. D’abord il avait été marchand, mais, la cabale l’attirant de plus en plus dans ses cercles mystiques, il s’en tenait aux fonctions de faktor [4]) du seigneur de Polawski, encore n’était-ce pas tant à cause du petit avantage pécuniaire que par attachement, son père et son aïeul ayant exercé le même emploi ; la dignité de faktor se transmettait héréditairement dans la famille Konaw comme la seigneurie de Pisariza dans la famille Polawski ; on n’aurait pu imaginer un Polawski sans un Konaw. Quand le père Konaw n’était pas plongé dans l’étude, il s’occupait donc des affaires de son patron ; le mince traitement qui lui était alloué suffisait à nourrir ses enfans, Chaike et Jehuda. Ce vieillard mal vêtu était cité comme un modèle par toute la congrégation. Aux prières du matin et du soir, son riche coreligionnaire Rosenstock se plaçait respectueusement auprès de lui, suivant tous ses mouvemens du coin de l’œil pour les imiter : Konaw déposait pour commencer un livre devant lui, — personne, pas même Rosenstock, ne sut jamais quel était ce livre, — puis il se couvrait le chef d’un petit bonnet noir surmonté d’un grand mouchoir blanc, roulait la bande de prière autour de son bras nu et se mettait à invoquer Dieu, tantôt en courbant, tantôt en redressant le corps. Tant qu’il marmottait son hébreu, Rosenstock faisait de même sans jamais oublier d’élever la voix ou de la laisser retomber avec lui ; mais si, au milieu du tapage produit par le chant monotone de cent fidèles, Konaw se mettait à crier comme un vrai chassidéen [5], le riche Rosenstock gardait humblement le silence, ces cris lui paraissant être un privilège à part qu’il n’eût osé disputer au pieux Konaw. Cependant le brave homme n’était, nous l’avons dit, qu’un demi-saint, il ne pratiquait pas les austérités de ces chassidéens parfaits, toujours errans et qui se défendent de séjourner plus d’une nuit au même endroit, il ne jeûnait pas sept jours ni même trois jours et trois nuits de suite, mais il s’abstenait de viande, se roulait l’hiver dans la neige, l’été sur les épines, et ses heures les plus douces étaient celles qu’il passait en compagnie du Zohar à la triste clarté d’une mauvaise lampe. Alors les anges volaient alentour, alors il foulait du pied les démons comme des serpens écrasés.

Jehuda avait été nourri par lui de la foi et de la sagesse cabalistiques. Il l’éleva loin du monde, ne lui fit apprendre aucun métier, ne lui permit jamais de l’aider dans ses affaires : tout cela paraissait à Konaw indigne de son fils ; prier, se mortifier, lire, méditer, telle fut l’unique occupation du jeune homme ; aussi le jeûne était-il écrit sur ses joues creuses et la réflexion sur son front en tristes hiéroglyphes. Ses yeux brillans d’une sorte de fièvre regardaient pour ainsi dire en dedans, et n’apercevaient rien de ce qui frappe les yeux du vulgaire ; comme son père, il portait de vieux habits râpés, et, comme son père, jouissait néanmoins de la vénération générale. Le comble de l’orgueil et du bonheur selon les Juifs vraiment orthodoxes est d’avoir pour fils un rabbin, ou, à défaut de fils, de marier sa fille à un bachur [6]. Rosenstock était de cet avis et rêvait par conséquent d’avoir Jehuda pour gendre. Sans doute Jehuda était pauvre et Rosenstock était le plus riche de la commune, sans doute aucun Juif ne dédaigne l’argent ; mais le Talmud dit : « Quiconque marie sa fille à un amhaarez [7] fait autant que de la lier et de la jeter à un lion. » Or Rosenstock n’était pas homme à jeter au lion son unique enfant, et Jehuda était plus qu’un bachur ordinaire ; il était en train de devenir zadik [8]. Rosenstock s’y prit pour atteindre à ses fins d’une manière fort adroite, digne d’un grand négociant. Quand le père Konaw sortit de la synagogue, Rosenstock se trouva devant la porte et salua le premier le pauvre facteur. Celui-ci remercia humblement comme il convient à un saint. Rosenstock le prit par le bras, et Konaw se laissa faire. — Ton Jehuda est un grand esprit, commença le richard.

Konaw repoussa cet excès d’honneur. — C’est un grand esprit, insista Rosenstock, Dieu l’a créé pour sa joie et pour notre consolation. Si jeune encore, il connaît déjà tous les saints livres que nous autres nous ne pouvons nommer sans frayeur. Ne crois-tu pas cependant qu’il serait bon, pour couronner ton œuvre, de l’envoyer étudier dans une yoschibah [9] étrangère ?

La physionomie du père Konaw s’anima ; c’eiit été son plus vif désir, mais il manquait d’argent.

— D’argent ? Qu’est-ce que l’argent ? Le riche Rosenstock n’a-t-il pas assez d’argent pour servir le Seigneur en envoyant un de ses élus étudier à la yoschibah ? — Konaw appela sur lui toutes les bénédictions du ciel.

— Et Rosenstock veut faire plus encore pour le grand esprit de ton fils. Un tel homme ne doit s’occuper ni de commerce ni d’affaires, il faut qu’il puisse étudier librement nuit et jour, afin de devenir un zadik le maître des dévots et des justes,

— Ce serait bien en effet, mais l’argent…

— L’argent ?… Rosenstock n’a-t-il pas une fille, une belle fille qui vaut son pesant d’or ? Il peut la donner à ton fils et le rendre riche ainsi.

Le père Konaw fut ébloui, mais il ne consentit pas trop vite ; un homme tel que lui aurait eu honte de fondre comme un mendiant sur une riche fiancée. Il demanda du temps pour réfléchir, et Rosenstock s’estima heureux qu’il voulût bien au moins prendre sa demande en considération ; quelques jours après, il se remit à parler mariage et trouva cette fois une oreille complaisante. Tout fut réglé sans délai : on ne consulta point les enfans ; Konaw ne jugea même pas nécessaire de présenter son fils à l’héritière qu’il devait épouser. Jehuda équipé, pourvu d’argent, grâce aux largesses de son futur beau-père, fut conduit jusqu’au chef-lieu par le vieux Konaw, et, là, ayant reçu le bien le plus précieux que pût lui donner ce dernier, une fervente bénédiction, commença seul son chemin dans le monde.

Après avoir passé trois ans à l’université talmudique de Belz [10], Jehuda retourna dans son pays, non pas comme un âne chargé de livres, selon l’expression qu’emploient les vrais savans pour désigner quiconque ne sait que l’hébreu, la sainte Écriture et la loi, mais versé dans tous les secrets de l’interprétation et de la controverse, car ce ne sont pas les connaissances qu’estiment le plus les Juifs érudits, mais le sens subtil de la combinaison, l’aptitude à découvrir une signification nouvelle, cachée, insaisissable. Jehuda, à son retour de Belz, était le type du vrai rêveur talmudique, toujours prêt à faire nager une baleine dans une goutte d’eau. Lorsqu’il se présenta chez Rosenstock pour le remercier, ce garçon de vingt ans avait déjà la mine d’un sage ; mais aussitôt que le rideau vert qui voilait l’embrasure de la fenêtre s’écarta et que la belle Pennina apparut en saluant de sa tête chargée de tresses d’ébène, la sagesse de Jehuda s’envola comme le corbeau de Noé pour ne jamais revenir. — C’est la fiancée du cantique, dit-il à son père ; il n’y a pas de tache en elle. — Pennina n’avait que seize ans, mais c’était une femme, et une femme digne d’être reine par la beauté comme par l’esprit. Bien que, d’après la loi et la vieille coutume, son opinion n’eût aucun poids dans cette affaire, son père voulut qu’elle la donnât, ce qui prouvait assez le cas qu’il faisait d’elle. La première entrevue avec Jehuda n’avait nullement troublé son cœur, mais son orgueil en revanche fut flatté. — Je n’aurais jamais voulu d’un ignorant, dit-elle ; tout est donc pour le mieux.

Tandis que l’on procédait aux préparatifs de la noce, un hôte survint qui n’était pas invité : le choléra, parti des déserts de l’Asie, traversa les steppes russes et s’appesantit sur Israël, qui fut saisi de tristesse : les hommes tombaient dans la rue comme les mouches d’été, les porteurs qui emmenaient les morts au cimetière étaient sans cesse requis. Dans leur angoisse, les anciens et les principaux de la commune, Rosenstock parmi eux, vinrent demander le conseil, le secours de Jehuda. — Je sais un remède, répondit aussitôt ce dernier ; pour conjurer la peste, il était d’usage autrefois que la commune célébrât au cimetière l’union d’un couple pauvre.

— Tu l’as dit ! s’écria un orfèvre qui avait aussi la réputation d’être versé dans le Talmud, c’était l’usage, mon père me l’a souvent raconté, tcoutons ce sage et marions un pauvre couple.

L’idée vint immédiatement au riche Rosenstock de secourir à peu de frais par ce moyen la famille de son gendre.

— Qui donc appellerez- vous la plus pauvre de la commune, si ce n’est la petite Chaike Konaw ?

— N’est-elle pas trop jeune ? demanda quelqu’un.

— Non pas, répliqua le père Konaw, elle est petite et faible, mais elle a de la tête, beaucoup de tête, et c’est une brave enfant ; que Dieu la récompense !

— Reste à trouver le fiancé.

— Il n’y a que Baruch Korefïle Rebhuhn qui puisse convenir. Le père se récria. — Un homme frivole !

— Parce qu’il erre toujours d’un endroit à un autre ? C’est son métier.

— Et dont les bandes de prière ne sont pas selon la règle...

— Bah ! fit observer Rosenstock, il n’est pas donné à tout le monde d’être un chassidéen, nous le doterons comme compensation, et il aura en toi un bon modèle à suivre.

On convint donc de célébrer le même jour les deux mariages, celui de Baruch et de Chaike au cimetière pour chasser l’épidémie, celui de Pennina et de Jehuda dans la synagogue.

Le jour venu, tout le quartier juif fut en émoi. De grand matin, Jehuda et Baruch procédèrent aux prières et à la vido (confession) d’usage. Vers onze heures du soir, les amies des deux jeunes filles arrivèrent de leur côté pour les parer ; ensuite eut lieu la cérémonie de la séparation ; tandis que Chaike pleurait amèrement, Pennina, majestueuse, se conduisait comme une souveraine qui congédie ses dames d’honneur ; elle remit en souriant à la plus jeune la couronne de myrte qui couvrait sa tête, demanda pardon à ses parens avec beaucoup de grâce, et reçut leur bénédiction d’un air digne. Ceci se passait dans le salon du riche Rosenstock. Dans la pauvre demeure des Konaw, un vieux père imposait cependant ses mains tremblantes à son enfant, qui sanglotait ; les paroles parties de son cœur n’arrivèrent qu’entrecoupées, presque inintelligibles, à l’oreille tendue respectueusement pour les recevoir. — Puis les deux fiancées se mirent à leur tour en prière. Leurs compagnes revinrent les chercher pour les conduire au siège élevé, où Pennina prit place comme sur un trône, ses noirs cheveux épars sur les épaules. Jehuda en fut intimidé lorsqu’il entra suivi de ses amis et trébucha gauchement sur le seuil, ce qui fit sourire la belle fille. Il le vit, et, perdant tout à fait la tête, butta de nouveau contre les marches du trône, de telle sorte qu’il parut se coucher à ses pieds en lui jetant le mouchoir brodé d’or.

Les jeunes filles éclatèrent de rire et le chassèrent de la chambre nuptiale en le poursuivant de sarcasmes, non-seulement pour satisfaire à l’usage, mais de bon cœur. Au même instant, un beau garçon de haute taille entrait chez Konaw, et avec l’autorité d’un prince jetait à Chaike le mouchoir qui couvrit à la fois son visage et ses cheveux pendans en queues de rat. Les jeunes filles le regardèrent étonnées, n’osant se moquer de lui, et la petite Chaike oublia de pleurer ; ses sanglots s’éteignirent comme font les plaintes d’une flûte brisée. Le bouffon des noces s’élança dans la chambre, affublé d’oripeaux, surchargé de clochettes, et chevrota sa chanson, célébra la fiancée, l’amour, les joies, les peines du mariage, jusqu’à ce que le schames [11] fût venu annoncer que tout était prêt au cimetière pour Ghaike, à la synagogue pour Pennina. De chez les Rosenstock partit un cortège solennel, le fou en tête, lutinant les filles qui se trouvaient sur leurs portes ; les flambeaux brillaient, la musique des violons se mariait à celle des flûtes nuptiales. Pennina, le visage voilé, en robe de soie jaune, couverte de bijoux, marchait fière et calme. Tout le monde suivit cette royale fiancée, de sorte que personne ne resta pour accompagner la pauvre Chaike ; personne n’entendit les lugubres lazzis du bouffon- de son cortège, un affamé que la perspective du repas avait seule attiré et dont les jambes maigres flageollaient de peur du choléra. Les quatre musiciens avec leurs instrumens faux s’étaient enivrés pour s’aguerrir contre les horreurs du cimetière ; deux pauvres filles formaient toute l’escorte, outre un boucher, homme énergique qui marchait auprès du vieux père en nasillant des prières avec lui. Chemin faisant, l’intrépide boucher se rappela que le taureau qu’il venait d’acheter n’était lié que par une corde, et retourna changer celle-ci contre une chaîne. Avant d’atteindre le cimetière, les deux jeunes filles avaient disparu, elles aussi. Minuit sonnait lorsque la mariée entra dans le champ sinistre où de rares flambeaux n’éclairaient que des tombes, et près d’une fosse fraîchement creusée apparut le rabbin, pâle comme la mort, ayant à ses côtés Baruch Rebhuhn, un sourire dédaigneux sur ses traits superbes, car Baruch ne craignait ni la mort ni la vie. À deux pas de là on enterrait un cholérique ; un peu plus loin on entendait la bêche du fossoyeur creuser une nouvelle tombe ; Chaike ne put s’empêcher de frémir. Le rabbin les bénit en toute hâte et s’enfuit. Alors on coupa les cheveux de la pauvre petite femme, qui tombèrent en gage d’expiation au plus profond de cette fosse béante ; on noua un voile autour du front dépouillé, puis Baruch prit la main de sa femme, qui tremblait encore, et l’emmena.

Pennina, de son côté, était entrée la tête haute dans la synagogue, éclairée par cent cierges et remplie d’un mystique brouillard argenté ; l’acte de mariage avait été lu, et les questions prescrites par la loi prononcées avec une solennelle lenteur : « Loué soit Dieu notre seigneur, le maître du monde, qui a créé l’homme à son image et qui lui a construit une demeure pour l’éternité. Que la pessula [12] Pennina Rosenstock soit bénie dans le mariage, qu’elle soit dans sa maison future comme la vigne en fleur, que ses enfans croissent autour d’elle comme des plants d’olivier. Béni celui qui craint le Seigneur ; que le Seigneur te garde et te soit miséricordieux, qu’il te donne sa paix ! Amen ! »

La belle Pennina fut conduite au pâle Jehuda sous un dais de soie, et le rabbin remit au marié l’anneau qui se porte à l’index de la main droite. La jeune fille s’en saisit plutôt qu’il ne le lui passa, tant il était agité par la vue de cette main blanche qu’on eût crue taillée dans l’ivoire. À grand’peine balbutia-t-il les mots hébreux ; « Je te presse contre mon cœur, je me voue à toi pour l’éternité, je me voue à toi en vertu, en justice, en fidélité, en vérité, afin que tu reconnaisses le Seigneur. » Quand la bénédiction fut prononcée, le verre brisé en signe de fait accompli et irrévocable, quand la synagogue eut retenti des félicitations de l’assemblée, les jeunes filles coupèrent la splendide chevelure de la nouvelle épouse et la parèrent d’un caftan de velours rouge, d’un large ruban noir et d’un bandeau chamarré de pierreries. Pennina brillait au milieu d’elles comme la reine de Saba ou comme Judith. À la clarté des flambeaux, au son de la musique, on regagna la maison de Rosenstock. En route, les deux cortèges se rencontrèrent ; pour la première fois, Baruch, revenant du cimetière, aperçut cette belle femme enveloppée d’une pompe éblouissante, et cette femme appartenait à son beau- frère, à ce songe-creux. — C’était la première fois aussi que Pennina voyait Baruch ; tandis que les yeux noirs du jeune homme la dévoraient de loin, les siens flamboyèrent sous le voile sombre de ses cils soyeux. — Qui donc, eût voulu demander Baruch, qui donc est celle qui s’annonce comme l’aurore, belle comme la lune, terrible comme un démon ?… — car la beauté de Pennina avait en effet un caractère funeste comme celle de Naamah, le diable femelle. Il se fût volontiers approché d’elle en disant : — Fleur de Saron, rose de la vallée, toi dont les lèvres sont comme un cordon de roses et les joues comme l’écorce d’une grenade, toi la plus belle d’entre les femmes, tu m’as ravi le cœur, je suis malade d’amour ! — Mais les paroles ne trouvèrent pas le chemin de sa bouche, qui murmura lentement : — Un jardin fermé, une fontaine scellée !

Et Pennina ? — Elle poussa un long soupir : — Quel est cet homme ?

— Ton beau-frère Baruch Koreffle Rebhuhn.

Elle soupira encore ; un sentiment inconnu s’était glissé dans son cœur à la fois triste et joyeux, humble et fier ; elle croyait le printemps venu et s’imaginait entendre la tourterelle amoureuse chanter pour la première fois au sommet de l’érable. Elle entra dans la maison comme en rêve, et comme en rêve assista aux danses du haut de son siège nuptial ; elle ne dansa pas, elle eut un sourire moqueur en voyant danser, selon la coutume juive, les femmes avec les femmes, les hommes avec les hommes, et songea qu’il serait beau de danser avec Baruch.

L’étoile du matin brillait au ciel bleu pâle, lorsque les invités se dispersèrent après avoir reconduit le riche couple jusqu’au seuil de la maison que Rosenstock avait meublée avec un vrai luxe Israélite. Le dernier regard de Pennina en y entrant fut pour Baruch ; ses yeux semblaient le supplier ; il l’aborda, saisit sa main blanche et froide, la baisa, et cette altière beauté tressaillit.

— Que Dieu te garde, dit Baruch.

Elle balbutia quelques mots que personne ne sut comprendre. Ghaike, son mari et son père rentrèrent chez eux seuls et en silence. Arrivé dans la petite chambre que des cloisons de bois divisaient en trois compartimens, Konaw bénit encore ses enfans, puis les laissa seuls. Baruch, debout, les mains sur les hanches, regardait en souriant autour de lui ; mais la petite Ghaike, timide et frissonnante, n’osait l’observer qu’à la dérobée. Assise ainsi sur sa chaise boiteuse, elle ressemblait à un enfant malade ; à coup sûr on ne l’eût pas prise pour la femme de cet homme. Baruch la contemplait de haut, avec pitié peut-être, mais sans mélange de tendresse, quoique le cœur de Chaike, ce bon et fidèle cœur si plein de dévoûment, battît pour lui de toute la puissance d’un amour fort comme la mort. — Allons ! dit enfin Baruch avec un mouvement de tête insouciant, allons, femme, débarrasse-moi de mes bottes.

Un joyeux effroi précipita le sang dans les veines de Chaike ; elle se leva toute rouge et s’acquitta de son office de servante avec empressement, car elle l’aimait.

Chez la belle Pennina, les choses se passaient de manière toute différente. Sur des degrés recouverts de tapis turcs , on lui avait dressé un lit dont le ciel rouge était suspendu à des colonnes dorées. Au plafond, était soutenue par des chaînes d’or une lampe verte, dont la lueur mystérieuse pâlissait encore le front pensif de la mariée, assise le coude sur son genou, le menton dans sa main. Jehuda, debout, tourné vers la fenêtre, priait les yeux fermés ; on eût cru entendre le murmure sourd et continu d’un ruisseau. — Est-il vrai que les mariages soient écrits au ciel ? demanda tout à coup sans bouger la belle Pennina.

Jehuda acheva sa prière avant de répondre. — Assurément, c’est dans le Talmud. Quarante jours avant la création d’un enfant, une voix céleste se fait entendre. Lorsque tu es née, elle cria : Pennina, fille de Rosenstock, appartient à Jehuda Konaw.

— Vraiment ? la preuve ?.…

Jehuda emprunta force citations au Pentateuque, aux prophètes et aux hagiographes.

— Tu dois avoir raison, soupira Pennina, nous ne sommes pas capables, nous autres humains, de comprendre les desseins de Dieu et ne pouvons que nous y soumettre. Approche donc ! — Et elle lui tendit son pied avec une fière nonchalance.

— Que veux- tu ?

— Que tu me déchausses.

Le jeune sage la regarda surpris, mais procéda cependant à tirer l’une après l’autre deux pantoufles brodées d’or. Tandis qu’il les rangeait au pied du lit, un éclat de rire étouffé partit derrière son dos.

— Pourquoi ris-tu, femme ?

— Parce que ton sort est décidé, homme. Tu as étudié, mais il semble que tu ignores l’ancienne croyance , que celui des deux époux qui la nuit des noces ôte les souliers de l’autre lui sera soumis. Tu m’as ôté mes souliers. Ainsi…

— Tu tiendras donc le sceptre, serpent, mais par bonheur le Talmud dédaigne ces contes.

— Que le Talmud les dédaigne ou non, je régnerai, répondit Pennina, et toi, ne blasphème pas contre Dieu, qui t’a donné une femme sage, car je sais que Salomon dit : « Par une femme sage est édifiée la maison, elle est détruite par une folle. »

Pennina se leva, croisa les mains sur sa nuque, s’étira tout assoupie, les yeux à demi clos et moqueurs pourtant : — Le matin va venir, dit-elle, dormons.

Jehuda rougit. Pennina l’avait surpris à se demander par habitude des méditations et des recherches abstraites en quels termes Séméi avait pu injurier David après le triomphe d’Absalon.

Lorsque Pennina sortit de son sommeil, une lumière dorée se répandait à travers les rideaux sur les arabesques des tapis. Jehuda, assis sur le lit, réfléchissait déjà. — Eh bien ! lui demanda-t-elie, à quoi penses-tu ?

— Je cherche en quels termes Séméi a dû maudire David.

La jeune femme haussa les épaules. — Évidemment, pensa-t-elle, ce Séméi l’intéresse plus que moi.

Tandis qu’il s’égarait de plus en plus dans ces subtilités de commentateur : — N’est-ce pas, dit Pennina, n’est-ce pas au Cantique des cantiques que se trouvent ces paroles : « J’ai cherché dans mon lit, la nuit, celui qu’aime mon âme, je l’ai cherché, et je ne l’ai point trouvé ? »

— En effet.

— Et n’est-il pas écrit encore que la flamme de l’amour est brûlante, que c’est une flamme du Seigneur ?

— Sans doute.

Pennina était étendue sur le dos, les bras croisés sous sa tête. — Oui, murmura-t-elle, oui, elle est brûlante au point que l’eau ne peut l’éteindre ni les fleuves la noyer. Quiconque pour remplacer l’amour voudrait donner toutes les richesses de sa maison n’y parviendrait pas. — Puis, saisissant le bras de son mari : — Où as-tu lu que les mariages étaient écrits au ciel ?

— Dans le Talmud.

— Il faut que tu me le fasses voir, sans quoi je ne te croirai pas.

La nuit d’après, le savant Jehuda réveilla en sursaut la belle Pennina.

— Qu’y a-t-il ? s’écria-t-elle effrayée, le feu ?…

— Ce n’est pas le feu, mais j’ai trouvé.

— Trouvé quoi ?

— Les injures de Séméi à David, répondit le sage, dont les prunelles éiincelaient dans l’obscurité. J’ai découvert la clé du texte.

— Au bout de mille ans ?

Jehuda expliqua longuement à sa femme l’opération du ' natarikon [13], qui consiste à séparer les lettres d’un seul mot pour former les initiales de plusieurs autres, puis il prononça un mot du texte sacré dont il avait tiré les cinq épithètes suivantes : adultère ! moabite ! meurtrier ! tyran ! monstre !

— Et c’est pour cela que tu m’as éveillée ?

— Ai-je eu tort ?

— Non pas, dit Pennina d’un ton de suprême mépris, tu m’auras au moins appris quelque chose.


II.


L’existence des deux époux continua de la sorte. Pendant que Jehuda s’isolait au milieu des bouquins de sa bibliothèque, comme une araignée au milieu de sa toile, guettant les pensées oisives qui bourdonnaient autour de lui à la façon de mouches inutiles, sa femme active et avisée s’occupait tout le jour du commerce que le père Rosenstock avait installé au rez-de-chaussée de la maison, et gouvernait toutes choses. On obéissait à un geste, à un coup d’oeil venu d’elle, tandis que personne ne faisait attention au savant taciturne claquemuré dans sa chambre haute, ni ne tenait compte de ses ordres. Le petit magasin où trônait Pennina, environnée du rayonnement de son bandeau comme d’une auréole, ne manquait jamais de chalands. Elle savait les attirer sans employer les mêmes moyens que ses coreligionnaires, qui se ruaient sur chaque étranger au risque de le déchirer, traînant pour les lui faire voir toutes leurs marchandises dans la rue, et demandant des prix fous pour se contenter à la fin du dixième. Pennina prenait moins de peine. Les acheteurs venaient une première fois par curiosité voir la belle Juive dont on parlait de tous côtés, puis ils revenaient volontiers, car Pennina mettait une grâce insinuante à faire valoir sa marchandise, et maintenait le prix une fois fait avec certaine nonchalance noble qui convainquait le plus méfiant du mérite réel de ce qu’on lui vendait. Aussi les chrétiens s’adressaient-ils à elle de préférence ; le cuivre, l’argent et l’or roulaient sans cesse sur son comptoir. Pour la femme qui gouverne ainsi une maison de commerce, un rêveur n’est qu’un sot. Pennina se contenta d’abord de faire entendre ceci à Jehuda par des railleries ; la prétendue sagesse de ce mari , tout admirée qu’elle fût, lui était de plus en plus suspecte. Quand elle se plaignait trop haut : — C’est un savant, disait son père pour la consoler.

— C’est un âne, ripostait-elle avec emportement.

— Le proverbe dit, reprenait le père, qu’on peut faire tout d’un bachur ; fais de lui un marchand, si le savant t’ennuie.

La rusée avait bien cette intention, mais pour l’exécuter elle s’y prit à sa manière, elle ne le força pas de manier l’aune, non, ce fut elle qui s’appropria la sainte Écriture et le Talmud avec cette sagacité juive qui s’alliait chez elle à un bon sens parfait. Bientôt elle fut initiée aux tours d’adresse où se complaisait l’esprit de Jehuda, maîtresse de la guematria et du natarikon comme elle l’était de ses commis et de ses valets. Dès lors le pauvre époux n’eut plus une minute de repos : à table, au lit, partout, il fallait discuter, et jamais leurs disputes ne portaient sur les affaires du commerce ni du ménage, mais toujours sur le sens ésotérique des Écritures. Pennina harcelait son adversaire pied à pied, brisant ses argumens comme autant de fétus de paille. — Qu’est-ce donc que ton esprit ? lui dit-elle une fois. Si tu ne peux l’employer à rien d’utile, il n’est plus un instrument à ton service, il se joue de toi au contraire. Salomon compare justement l’homme qui ne sait pas tenir son esprit en bride à une ville sans murs.

— Salomon dit cela dans un autre sens, répliquait Jehuda, mais je vois au même chapitre qu’il vaut mieux être assis sur un coin du toit que de demeurer dans la même maison qu’une femme querelleuse.

— Il ajoute, s’écriait Pennina : Au cheval le fouet, à l’âne la bride, au fou les coups de verge ! — Et de proverbe en proverbe la dispute continuait jusqu’à l’entier triomphe de Pennina ; elle avait toujours le dernier mot, Jehuda ayant pris l’habitude de céder. En revanche, elle vantait outre mesure devant le monde son mari absent, car elle était jalouse de l’honneur de la maison. Parlait-on au contraire de son beau-frère Baruch, Pennina ne le nommait point sans les épithètes de vaurien, de fainéant, de meurt-de-faim. — Il vit grâce à nous, — se plaisait-elle à répéter. Et il lui eût été plus doux encore de dire : — Grâce à moi. — C’était peut-être pour pouvoir le dire qu’elle guettait Baruch de grand matin quand il passait devant sa boutique, et le soir quand il revenait, adossée contre sa porte , les lèvres entr’ouvertes comme sur un mot qu’elle ne prononçait pas ; enfin un jour, — il était déjà tard, il n’y avait plus de chalands au magasin et elle avait renvoyé ses commis, — la belle marchande fit signe à son beau-frère d’entrer. Il fut surpris, car elle n’avait pas paru prendre garde à lui depuis le jour de ses noces, mais néanmoins il obéit.

— Écoute, commença-t-elle en s’asseyant et le laissant debout, écoute, Bariich ; le bruit court que vous ne prospérez guère ni toi ni elle…

— Les gens modestes se contentent de peu, répondit le beau-frère, et nous sommes modestes.

— Vous pourriez faire mieux. Je serais disposée par exemple à te prendre dans le commerce, pourvu que tu consentisses à changer de vie.

— Je suis déjà trop vieux pour changer, et il me serait aussi impossible de devenir dévot qu’à toi de devenir laide. Toujours je resterai un joyeux vagabond, et Pennina une beauté.

La jeune femme rougit de plaisir.

— Ton mari est un fou, continua Baruch ; à sa place, je fermerais le Talmud et ne lirais que dans tes yeux.

— Mon mari est un savant, interrompit Pennina pour dire quelque chose.

— Plutôt un ergoteur, un éplucheur de mots, un pédant…

— Voyons, ne veux-tu pas changer, prendre des habitudes d’ordre et de travail ? Tu devrais me servir une année seulement, Baruch, une année. Je t’enseignerais ce qui te manque.

— Force, en attendant, ton mari à faire quelque chose qui vaille.

— Je ne parle pas de mon mari, je parle de toi. Tu me serviras une année…

— Pas une heure.

— Pourquoi ?

— Parce que mon cœur se gonflerait, parce que je ne le pourrais pas.

— L’orgueil d’un mendiant !

— Ce n’est pas de l’orgueil.

— Qu’est-ce donc ?

Baruch la regarda gravement : — Tu secoues l’arbre de la vie à ton gré, lui dit-il, et ses fruits tombent pour toi en abondance, le bonheur est à ta droite, à ta gauche la richesse et la considération, tout en toi est beauté. Tu es sur un trône ; pourquoi veux-tu faire de moi l’escabeau de tes pieds ?

— Quelle arrogance ! s’écria Pennina en se levant. Tu aimes mieux souffrir de la faim et vivre dans la fainéantise !

— Suis-je un fainéant ? s’écria Baruch, dont les yeux étincelèrent.

— Tu l’es ! répliqua Pennina en se rapprochant, et un vagabond, un gueux, un ver de terre,... tu ne seras jamais autre chose.

— Et que seras-tu donc, toi, reine de l’aune, lionne attelée à un baudet ?…

Ils continuèrent d’échanger des injures, Pennina criant et crachant, fermant les poings, exaspérée par l’imperturbable sourire de Baruch. Lorsque celui-ci s’éloigna, elle le poursuivit de ses vociférations jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue. Leur premier entretien finit ainsi ; ils se séparèrent pleins de haine et de rage.

Baruch sembla en prendre son parti. Quelque pénible que fût la vie pour lui et pour sa femme, rien n’aurait pu fléchir son orgueil ; en haillons, il eût gardé l’air d’un prince : aussi tout le monde était-il contre lui. Personne n’aime moins que le Juif à reconnaître la supériorité d’ autrui ; toutes ses railleries se tournent contre celui qui le surpasse en quoi que ce soit, et souvent la raillerie ne suffit pas, la calomnie s’en mêle. L’étroite et haute maison où demeurait depuis longtemps le père Konaw, et qui était désormais celle de Baruch, regorgeait d’habitans comme une fourmilière. Chaque étage était divisé en chambres nombreuses, chaque chambre subdivisée en compartimens ; trois, quatre, cinq familles se partageaient le moindre galetas, et, séparées par des cloisons de planches, vivaient à côté, au-dessous, au-dessus les unes des autres. D’ailleurs la maison ressemblait à une lanterne, aucune porte ne fermant et les murs étant percés à jour avec un œil, une oreille pour chaque fente. — Seul, un saint comme le père Konaw pouvait impunément habiter pareil gîte. Or Baruch n’était pas un saint ; il suffisait qu’il remît un manche neuf à son fouet le samedi pour entendre au-dessus, au-dessous et tout autour de lui : — Baruch a profané le sabbat, Baruch est un païen ! — Il fallait bien cependant que le fouet de Baruch fût en bon état, puisque Baruch était cocher ; c’était du moins la seule occupation qu’on lui connût : un cocher sans chevaux ni voitures, mais ce fouet lui servait apparemment de baguette magique pour se procurer le reste. Quiconque s’adressait à lui pouvait être sûr de le voir arriver sur le siège d’une belle britska bien attelée.

Chose étrange, le choléra s’était apaisé aussitôt après les noces de Baruch célébrées au cimetière, et on en louait Jehuda non-seulement dans le quartier des Juifs, mais aussi parmi les chrétiens. Un hasard qui ressemblait à une vengeance lit que le pauvre Baruch, après s’être absenté quatre jours avec un seigneur, revînt de Lemberg sans chevaux et sans voiture, mais en compagnie du choléra : — Dieu l’a puni, le païen ! — cria-t-on dans toute la maison. L’habitude qu’ont les Juifs de s’entr’aider l’emporta cependant sur la réprobation générale, et bientôt l’alcôve où Baruch râlait, se tordait convulsivement, fut remplie de braves gens qui voulaient absolument le secourir ; mais une force surhumaine était venue à la petite Chaike ; elle repoussa tout le monde et s’enferma seule avec son mari. — Il mourra ! gémissait-on à la porte, il mourra… Elle ne permet pas qu’on le soigne.

— Il mourra ! répétait l’écho à droite, à gauche et en haut.

— Cent yeux cherchaient à voir par autant de fentes, cent oreilles écoutaient.

— Que fait-elle ? demanda une vieille qui ne pouvait découvrir aucun trou pour y coller son œil.

— Elle lui donne à boire, dit quelqu’un.

— Elle lui donne à boire ! — Ces mots couraient comme un bruissement de feuilles sèches.

— Et elle le frotte…

— Elle le frotte, se répéta la fourmilière.

— De toutes ses forces.

Une sorte de chant nasal abominable éclata de nouveau. Le chœur reprit : — De toutes ses forces !

Peu à peu un grand silence se fit.

— Est-il mort ?

— Il ne mourra pas, dit la petite femme ouvrant la porte, il est en transpiration, il ne mourra pas.

Baruch dut la vie à sa faible et courageuse femme, il le comprit, mais ne l’en remercia pas d’un seul mot. Il était honteux ; seulement il commença dès lors à lui témoigner plus d’égards. Quelle reconnaissance que celle de Chaike lorsqu’il lui rapporta de son prochain voyage un cornet de bonbons ! À peine osait-elle en manger ; elle tenait le cornet entre ses mains et le regardait avec une joie si enfantine ! Chacun dans la maison, dans la rue, plus loin encore, tous les Juifs du pays, louaient la petite Chaike : — Elle a, disait-on, du courage pour dix hommes.

— C’est une bonne âme, répliquait Pennina, mais bien laide. Un jour, Baruch prit sa femme sur ses genoux comme on fait d’un enfant et la regarda attentivement : — Notre belle-sœur, dit-il, prétend que tu es laide.

— Elle doit avoir raison, répondit Chaike souriant, les yeux baissés.

— Mais non, tu n’es pas bien laide, tu es mal vêtue plutôt. Si tu avais ses robes de soie, son caftan de velours et son diadème…

— Il s’interrompit.

Dans le cours de son premier voyage, il ne prit pas d’eau-de-vie, pas même un petit verre, mais acheta à la Serwanitza [14] toute sorte de belles choses qu’une dame noble avait vendues sans les avoir presque portées. En arrivant, il dénoua le paquet d’un air fier, en sultan qui fait des cadeaux à sa favorite, et en tira des pantoufles de satin, une robe rose, un manteau de velours vert et deux cordons de perles.

Chaike resta muette d’admiration.

— Eh bien ! n’es-tu pas contente ?

— Je n’oserai jamais porter ces robes de princesse.

— Tu les porteras ! Je veux qu’au sabbat tu sois aussi parée que ta belle-sœur.

Elle essaya encore d’une objection timide, puis se tut, et le soir même commença de découdre, de tailler, de recoudre.

Le sabbat venu, Baruch l’emmena sur le vieux rempart où les Juifs se promenaient dans l’après-midi entre deux rangées de marronniers.

— Regardez Chaike Rebhuhn, disait-on, comme son mari l’habille magnifiquement ! Elle l’a bien gagné du reste.

Pennina vint à passer, marchant avec une majestueuse lenteur entre deux vieilles Juives fort riches. En apercevant sa belle-sœur, elle fronça le sourcil, puis, d’un air indifférent : — Elle est presque jolie aujourd’hui, mais les perles sont fausses. Baruch, qui avait entendu ces derniers mots, s’arrêta : — Les perles sont fausses en effet, dit-il, mais le cœur est de bon aloi.


III.


Le père Konaw eut la joie de recevoir un petit-fils entre ses mains tremblantes, un beau garçon que Chaike donna à Baruch et nomma de son nom. — Les gens qui n’ont pas de pain ne manquent jamais d’avoir beaucoup d’enfans, dit avec dédain Pennina. — Six mois après la naissance du petit Baruch mourut le père Konaw ; il vit sa fin venir, s’étendit sur son grabat, et, appelant son gendre : — Je m’en vais, dit-il avec un calme sublime, prometsmoi de n’abandonner jamais ta femme ni ton enfant. Maintenant va tout préparer, emmène ma fille, je ne veux pas l’entendre pleurer. — Le vieux Juif se préparait à la mort non-seulement avec courage et piété, mais avec cette observance de l’étiquette qui caractérise les Orientaux jusqu’au dernier moment. — Bientôt Baruch revint accompagné de dix hommes, pauvres gens comme lui-même, qui formèrent un demi-cercle autour du mourant. On aperçut par les fentes des cloisons la lueur de leurs cierges, on entendit prier le pieux Konaw, et la maison tout entière s’émut, le couloir fut encombré de Juifs en prière, l’escalier garni d’une grappe de femmes éplorées. Chaike, son enfant sur le bras, voulut entrer. — Il le défend, dit Barucli avec douceur. — Au moment même, le vieillard prononçait tout liaul les treize articles de foi.

— Je ne pleurerai pas, murmura Chaike dans une angoisse touchante, je ne pleurerai pas, mais il faut qu’il me bénisse moi et mon enfant. — Elle ne pleura pas en effet, seulement deux grandes larmes pendaient à ses cils, immobiles et comme engourdies. — Lorsqu’elle eut baisé pour la dernière fuis la main de son père, elle alla chercher loin, bien loin de la maison un coin pour y pleurer.

Le moribond dit la vido, puis les dix hommes commencèrent leurs psaumes ; il se joignait à eux ; peu à peu ce ne fut plus qu’un sourd murmure qui expirait avec son haleine. Alors commença la belle prière pour les agonisans. « Tu es juste, ô Dieu, quand tu nous tues comme quand tu nous donnes la vie. Le sort de toutes les âmes est entre tes mains. N’efface pas notre souvenir, mais dis à l’ange de la mort : Assez ! arrête-toi ! — Tu es grand dans le conseil, puissant dans l’exécution, tu vois la marche et le chemin des hommes, tu donnes à chacun selon sa conduite et son mérite. Que ta miséricorde tombe sur nous, car chez toi. Seigneur, est le pardon et la miséricorde. Que l’homme ait vécu une année ou mille ans, qu’importe ? Le temps écoulé, il semble n’avoir jamais été là. Loué soit celui qui juge avec justice, qui tue et qui fait vivre. »

Baruch s’approcha de son beau-père, tenant un miroir qui ne fut pas terni : — Il est mort ! — Il est mort ! répéta l’assistance, et la prière des défunts s’éleva de nouveau. « Dieu donne et Dieu reprend, que le nom de Dieu soit loué ! Qu’est-ce que l’homme ? Tous ses efforts sont vains, il passe comme une ombre. Au matin, il est semblable à une fleur ; le soir, il se flétrit. Celui qui meurt n’emporte rien avec lui, rien de ce qu’il a gagné ne le suit au tombeau ; seule l’innocence lui prépare une dernière heure tranquille et ensuite l’éternel repos. Dieu sauve son âme, car nul ne se perd qui a confiance en Dieu. »

Le père Konaw est mort ! Ce bruit courut de bouche en bouche par toute la rue, et les cris retentirent ; en même temps chacun se hâtait de répandre de l’eau, car le Talmud dit que l’ange de la mort lave son épée sanglante dans l’eau la plus proche. On laissa le cadavre un quart d’heure sur son lit, puis on l’étendit sur le plancher, les poings fermés, on le couvrit d’un drap, on alluma une lampe au-dessus de sa tête, et le miroir suspendu au mur fut enlevé, car c’est un mauvais présage si dans une chambre on voit deux morts au lieu d’un. Alors Baruch ouvrit la fenêtre ; un parfum printanier monta du dehors, et l’âme s’envola vers sa patrie. La famille obtint l’autorisation, — quelle autorisation le riche Rosenstock n’aurait-il pas obtenue ? — d’accomplir les funérailles avant le lever du soleil. Une heure d’avance, le mort fut lavé, peigné, arrosé de vin ; ses cnfans l’habillèrent pour la fête de la réconciliation, chacun toucha les orteils du mort, lui demanda pardon, et le yochef hessesaer, cette prière suprême qui semble déchirer tous les cœurs et broyer toutes les poitrines, s’éleva, tandis qu’on partait pour le cimetière. — Puis-je vous accompagner, Jehuda ? demanda la pauvre Chaike.

— Il vaut mieux, répondit celui-ci, que les femmes ne se montrent pas aux funérailles. C’est d’elles que la mort est née. L’ange exterminateur se réjouit à leur vue et cherche de nouvelles victimes.

— Qui demande beaucoup reçoit rarement une bonne réponse, interrompit Pennina en prenant la main de la petite femme avec une sorte de compassion, aucune loi ne nous défend de suivre de loin, iens avec moi.

Le mort, étendu sur une planche, fut porté solennellement dehors, et Jehuda eut soin que les pieds sortissent avant la tête, car, lorsque le contraire arrive, on compte bientôt un autre mort dans la maison. Le cortège était long : il n’y avait personne qui ne tînt à suivre ce juste. Devant le touibeau ouvert, on déposa le corps, le rabbin dit la prière ; alentour on nasillait un chant monotone, puis Jehuda, Baruch ensuite, et tous les autres après eux, vinrent prononcer la formule de soumission : « Dieu l’a donné. Dieu l’a repris, béni soit le nom de Dieu. » Chacun s’inclina et déchira ses vêtemens, mais en ayant soin de ne pas laisser tomber sur le mort une larme qui l’eût oppressé. Accompagné de lamentations chantées du caractère le plus lugubre, le père Konaw descendit dans son tombeau ; Rosenstock tira une serrure de sa poche, la ferma et la mit près de celui qu’il avait vénéré, en ayant soin de jeter la clé au loin par-dessus le mur du cimetière. De cette façon, il croyait éloigner la mort. Les autres, en sortant, arrachaient de l’herbe et la jetaient derrière eux sans se regarder, en murmurant : — Que ce soit la fin de la mort. Souvenons-nous que nous ne sommes que poussière.

Rentrés chez eux, Baruch et Chaike, assis sur le même escabeau, se partagèrent un œuf dur en souvenir du défunt ; pendant les sept jours de grand deuil, ils ne quittèrent pas la maison. Le huitième jour venu, Chaike dit à son mari : — Ne veux-tu pas aller chez M. de Polawski et prier le seigneur de te donner la place de notre père ?

— Non, Chaike ; ce ne serait pas là un métier de mon goût. J’aime les chevaux et la liberté. Comment pourrais-je marchander avec des pharisiens ?

Chaike n’eut garde de le contredire ; mais elle alla elle-même chez le seigneur de Polawski, sans s’inquiéter ni du long chemin, ni des rencontres dangereuses, ni des grands chiens de garde qui aboyèrent à son approche, ni du cosaque qui criait après elle, ni de la mine rébarbative du vieux maître. Le propriétaire de Pisariza était marié depuis peu ; il avait épousé la fille d’un gentilhomme pauvre, la belle Lubine, qui, sans l’aimer d’amour, estimait ses hautes qualités. Les jeunes fdles ont souvent plaisir à rendre heureux un homme d’âge et d’expérience qui, imposant à tous, plie cependant devant elles, et ces vieux maris sont toujours pleins d’attentions délicates, toujours aimables et généreux, ils s’efforcent de comprendre le moindre battement de cils de leur femme. Lubine régnait donc à Pisariza, où tout ne semblait respirer que pour elle. Lorsque Chaike entra, un rapide coup d’œil fut échangé entre les deux femmes, qui se plurent instinctivement. La grande dame en kasabaïka de velours bleu charma la petite Juive, et celle-ci, sous ses humbles vêtemens de cotonnade, frappa Lubine par son air d’honnêteté. Chaike s’était mise à genoux pour baiser le bord de la belle robe traînante. — Que veux-tu ?

— Mon pauvre père est mort, et je viens solliciter son emploi. Le regard de Lubine interrogea M. de Polawski. — Si Mme Rebhuhn te convient, dit ce dernier, la chose est faite.

— Elle me convient tout à fait.

Chaike baisa la manche de la kasabaïka, le cœur débordant de gratitude. — Que Dieu me punisse si je ne sers pas fidèlement sa seigneurie.

— Les Konaw furent toujours d’honnêtes gens, interrompit M. de Polawski.

— Et les Polawski de bons maîtres.

— Merci du compliment, madame Rebhuhn.

Ce fut ainsi que la petite Chaike devint faktorka ; vers le même temps, elle mérita le surnom de belette par son activité prodigieuse et son entente des affaires, qui faisait l’admiration des trafiquans les plus consommés. — Il fallait, disaient-ils, qu’elle eût le prophète Élie à ses côtés pour lui apprendre à tirer ainsi deux, trois ou même dix kreutzers d’un seul. Malheureusement Baruch dispensait parfois en une heure ce qu’elle mettait la semaine à gagner ; le gaspillage du mari n’était pas moins étonnant que l’épargne de la pauvre femme, bien que le prophète Élie n’y aidât sans doute pas. Baruch Rebhuhn était une sorte de sceptique parmi ses coreligionnaires ; il avait été soldat et soldat intrépide, mais les commandemens de Dieu lui importaient médiocrement ; il aimait le jeu et les femmes. Sa vigueur extraordinaire empêchait qu’on ne le lui reprochât en face ; mais, lorsqu’il était trop loin pour entendre, les hommes s’attroupaient en gesticulant et en l’appelant païen, les femmes venaient plaindre Chaike. — Quel malheur d’avoir un homme qui dépense tout à boire ! — S’il dépensait tout à boire, répondait invariablement la petite Chaike, comment pourrais-je monter une boutique ? — En effet, elle amassait en secret un petit trésor, qui fut caché successivement dans sa paillasse, au fond d’un vieux pot et sous le plancher ; un jour vint où la boutique dont elle parlait toujours s’ouvrit. Chacun s’étonna, Baruch tout le premier, et la pauvre Chaike plus que tous les autres. Elle se tenait rayonnante derrière son comptoir, craignant toujours un peu de voir s’envoler l’aune, les grands ciseaux, les pièces d’étoffe et le reste des marchandises. — On mit son bonheur sur le compte d’Élie, qui devait protéger la fille d’un si saint homme. Pennina vint voir et trouva tout fort bien choisi, ce qui fit rougir d’aise la petite Chaike. La fière épouse de Jehuda changea de tactique sur ces entrefaites ; on la vit plus souvent chez sa belle-sœur, mais elle ne venait qu’en l’absence de Baruch. Un soir cependant elle le rencontra par hasard assez mal à propos. En sortant de chez Chaike, elle avait senti que le cordon de son soulier s’était détaché. — Lie-moi ce cordon, dit-elle à sa belle-sœur sans y entendre malice, habituée qu’elle était à se faire servir, et Chaike, sans y penser davantage, mit un genou en terre pour obéir. Au moment même rentrait Baruch. Il vit sa femme dans cette attitude, et le rouge de la colère lui monta au visage. La relevant avec vivacité : — Que fais-tu là, s’écria-t-il, à servir cette superbe ? Je te le défends ! Je te défends même de lui parler.

Chaike restait debout tremblante, les paupières baissées. Avec une arrogante palpitation des lèvres, Pennina s’éloigna, le cœur plein de fiel contre Baruch et aussi contre sa femme, quoiqu’elle ne comprît pas elle-même pourquoi cette pauvre timide créature lui était devenue soudain antipathique. Sa haine augmenta lorsque Chaike eut donné à son mari un second garçon, puis une petite fille qu’on nomma Esterka, tandis qu’elle n’avait point d’enfans. Point d’enfans, y a-t-il rien de plus humiliant pour une Juive ? Le sort de Chaike n’était cependant pas enviable ; elle avait grand’peine à nourrir une famille qui augmentait ainsi, et pleurait souvent la nuit en allaitant son dernier-né. Baruch s’éveillait-il, elle essayait de l’exhorter, non pas au travail, — elle ne l’eût point osé, — mais à un peu plus d’économie. Baruch se taisait confus, attendri, et prenait en secret les meilleures résolutions, mais pour ne jamais les tenir.


IV.


À cette époque vivait dans nos contrées un gentilhomme du nom de Kalinoski. Qui ne le connaît en Gallicie ? Qui n’a entendu raconter de lui quelque trait insensé ou cynique, mais toujours plaisant ? Il s’est formé autour de cette étonnante figure un cadre de légendes comme autour du Cid espagnol. Ce Kalinoski, propriétaire de Haray, était un vrai magnat de la fière et turbulente république ; on eût dit que quelque enchantement l’eût saisi sous le règne d’Auguste m, qu’il eût dormi pendant les troubles du règne de Stanislas-Auguste et jusqu’après le partage de la Pologne pour s’éveiller d’un sommeil de cent ans, lui le franc, l’impétueux gentilhomme polonais, au milieu des fonctionnaires allemands, de paysans qui refusaient d’être esclaves et de Juifs qui ne voulaient plus se laisser battre. Cette dernière prétention l’indignait sans doute pardessus tout, car c’était son grand plaisir de rosser les Juifs, de sorte que ses démêlés avec la justice se renouvelaient sans cesse ; il payait volontiers l’amende, mais à la condition de recommencer les mêmes tours : aussi les Juifs l’évitaient-ils du plus loin qu’ils le voyaient venir dans son ancien costume polonais, à cheval comme un starosle, accompagné de son cosaque et dardant des regards avides de ci de là comme un vautour qui cherche une proie. Bien que Kalinoski fût galant avec les femmes, celles-ci le redoutaient ; elles redoutaient son audace, comme les hommes redoutaient son épée, les Juifs son fouet et les fonctionnaires allemands son humeur irascible en révolte contre la loi. À peine craignait-on moins que lui son cosaque, vieille moustache farouche d’un dévoûment aveugle. L’hiver, Kalinoski habitait Lemberg et ne traitait guère mieux la société de ce chef-lieu que les rustres de ses terres. On parle encore de son apparition dans le costume où Dieu l’avait créé sur le balcon de son petit palais, tout près du rempart où se promenaient les belles dames avec leurs cavaliers, à l’heure de la musique. Ce fut une fuite générale ; la vieille comtesse Motschinska se trouva mal ; elle passait pour la plus vertueuse dame de toute l’aristocratie, car on ne lui avait jamais connu qu’un amant à la fois. Un autre fois Kalinoski couvrit de confusion l’archevêque, qui avait chez lui la réunion la plus choisie pour une solennité extraordinaire. Son éminence rapportait d’Italie une madone de Carlo Dolci, et ce tableau magnifique devait être après le dîner dépouillé des voiles qui l’enveloppaient. Lorsque le rideau tomba devant un demi-cercle d’amateurs recueillis, on aperçut sur un chevalet au lieu de la fameuse madone une Phryné bien connue de Lemberg dans l’attitude la plus profane, et la comtesse Motschinska dut s’évanouir de nouveau. Le vaurien savait être aimable à l’occasion. Par exemple on le vit rapporter lui-même du marché le lourd panier d’une cantatrice de talent qui, étant aussi une pauvre et vertueuse ménagère, allait elle-même aux provisions, tandis que les autres dames de théâtre recevaient leurs amans ; mais les Juifs des environs de Haray, où il passait l’été à pêcher et à chasser, ne le connaissaient que par ses mauvais côtés. — Rencontrait-il une voiture chargée d’enfans d’Israël, il s’arrêtait et procédait malgré les cris et les supplications à compter du doigt ces malheureux, qui ne haïssent rien autant depuis le dénombrement d’Égypte. Ou bien il feignait de mettre en joue un pauvre Juif qui passait. — Hélas ! criait la victime, ne tirez pas sur les gens !

— Imbécile ! un bâton est-il chargé ?

— Si Dieu le veut, le bâton tue, répondait le Juif, — et il n’avait pas tort, une de ces plaisanteries ayant eu l’issue la plus sinistre. Kalinoski s’était amusé à effrayer un pauvre diable endormi le visage contre terre sur la lisière d’un bois : il avait tiré en l’air tandis que son cosaque assénait un coup de fouet au dormeur, qui ne s’était pas relevé, atteint sous l’influence de la terreur par cette balle imaginaire aussi sûrement que si elle eût été réelle. Kalinoski n’échappa pas sans peine à la justice. Tel était l’homme que le hasard mit en relations avec Baruch. Celui-ci vint remplacer provisoirement le cocher de Haray, tombé malade, et la première fois qu’il parut devant son nouveau maître, Kalinoski était à table.

— Allons, Moschkou ! s’écria-t-il en l’interpellant par le sobriquet que les chrétiens donnent aux Juifs en Gallicie, allons, vide ce verre ! — Baruch but l’eau-de-vie d’un trait à la santé du seigneur. — Et mange aussi ! reprit Kalinoski, qui lui passa malicieusement une tranche de jambon.

— Mon Dieu me défend de goûter à la chair de porc, répondit Baruch.

— Ton Dieu est un sot, m’entends-tu ?

— Ce n’est pas sa faute, répliqua Baruch avec calme, il n’a pas eu comme le vôtre des parens pour le mieux instruire.

Kalinoski le regarda sans ajouter un mot ; mais, sur cette riposte piquante, il le prit en soudaine amitié. A peu de temps de là, tout ce qu’il complotait d’extravagant fut exécuté avec l’aide de Baruch, et une aiguille ne tombait pas à terre dans la seigneurie de Haray sans que Baruch en eût connaissance. Il n’y avait point jusqu’au vieux cosaque qui ne l’appelât cousin quand il était à jeun et frère quand il était ivre ; or il était ivre les trois quarts du temps.

Jehuda, apprenant l’estime dont jouissait son beau-frère chez l’ennemi du peuple de Dieu, — car tout le monde en parlait, — vint avertir Chaike, et Chaike conjura son mari de l’aider dans le négoce plutôt que de prêter main-forte aux extravagances de ce Kalinoski.

— Pourquoi ne le servirais-je pas ? dit Baruch. Parce qu’il assomme les Juifs ? Les Juifs m’ont-ils jamais servi en quoi que ce soit ? Au contraire ils m’ont calomnié, injurié, envié ; mais, pour ce qui est des affaires, j’en ferai, Chaike, et de bonnes. Tu en seras tout étonnée. — La pauvre Chaike dut s’étonner en effet, car de quelle manière Baruch entendait-il les affaires ? On aura peine à le croire. Par exemple, il vendit son nez. Voici comment :

Kalinoski avait fait connaissance, dans une chasse, avec Mme de Polawski, et s’était laissé prendre au piège comme le plus sot gibier. Mme de Polawski en était du reste à ne plus compter ses amoureux et savait les tenir tous en bride sans les rebuter, car elle avait besoin de leurs hommages pour se distraire, sa tristesse étant grande parfois de n’avoir pas d’enfans. Elle ne leur opposait jamais de ces vertueuses maximes à la solidité desquelles les hommes ne croient guère ; mais, chez chacun de ses adorateurs, elle trouvait quelque cho-se, une bagatelle à critiquer.

— Vous n’êtes pas heureuse, lui disait Kalinoski, vous n’avez pas d’amour pour votre mari, pourquoi ne me permettriez-vous pas de vous aimer ? — La prudente Lubine ne discuta pas son bonheur plus ou moins complet, c’eût été maladroit, elle s’en tint à répondre, fidèle à sa tactique ordinaire : — Si vous voulez tout savoir, votre nez ne me plaît pas. Je ne pourrai jamais aimer qu’un homme qui ait le nez grec.

Il ne pouvait pas l’en faire démordre.

Rentré chez lui, il étudia longuement son nez devant le miroir et le trouva du type polonais le plus pur. — N’y aurait-il pas un moyen ? pensait l’amoureux aux abois.

Le moyen lui parut être de tirer ce nez récalcitrant du matin au soir, et la nuit en outre, quand il lui arrivait de s’éveiller. Après une semaine de ce régime, il se rendit à Pisariza, un sourire triomphant sur les lèvres : — Eh bien ! que dites-vous de mon nez, madame ? Ne tourne-t-il pas au grec ?

Lubine éclata de rire : — Je n’en sais rien, mais il est fort enflé, rouge comme une betterave !

— Quelle mine de cuivre as-tu donc aujourd’hui au milieu du visage ? demanda M. de Polawski, entrant sur ces entrefaites.

— Tu nies que mon nez soit bien fait ? demanda Kalinoski piqué.

Ce fut un duo de rires moqueurs.

— Eh bien ! dit tout à coup l’effronté en se mordant les lèvres, je parie que demain je posséderai un nez grec admirable.

— Toi ? — Nouvel accès de gaîté insultante.

— Paries-tu cent ducats ?

— Soit !

— Non pas ainsi, je veux l’écrire.

Le pari enregistré, Kalinoski alla trouver Baruch,

— Veux-tu me vendre ton nez ?

— Sans doute, s’il vaut quelque chose.

— Il vaut entre frères vingt ducats.

— Reste à savoir ce que vous en voulez faire.

— Sois tranquille, je ne le couperai pas, je veux seulement qu’il m’appartienne par contrat.

Le prodigieux contrat fut rédigé en double, tous deux le signèrent, Baruch amena un témoin de sa religion, et le cosaque s’immortalisa en cette circonstance par trois grandes croix qui rappelaient le calvaire.

Le lendemain, Kalinoski reparut assez sombre à Pisariza, au milieu des plaisanteries de Lubine et de son mari, car la betterave, la mine de cuivre était devenue flambeau, brasier, incendie.

— J’ai peur d’avoir perdu, soupira-t-il.

— Je tremble pour toi en effet, répondit Polawski.

— Mais procédons par ordre et d’abord relisons nos conventions. Tu t’es engagé à payer cent ducats, si je possédais aujourd’hui un beau nez grec…

Baruch entra négligemment.

— Que dites-vous de ce nez-là ? Est-il assez beau, assez grec ?

— Le nez de ce Juif est sans défaut, déclara Lubine.

— S’il était à toi, j’aurais certainement perdu, ajouta Polawski.

— Paie donc les cent ducats.

— Es-tu fou ?

— Nous n’avons pas écrit avoir, il y a posséder ; or je possède ce nez que vous avez tous deux proclamé parfait ; il est ma propriété, voici l’acte de vente.

Polawski trouva que la farce valait bien cent ducats, et Lubine conseilla au gagnant de troquer avec le Juif. Ceci mit Kalinoski de mauvaise humeur contre Baruch, il était ennuyé d’ailleurs d’avoir à lui payer vingt ducats pour si peu de chose, et résolut de les lui faire gagner. Sous prétexte que Baruch devait tenir sa propriété en bon état, il lui défendit donc de boire autre chose que de l’eau pure, lui imposa de porter en guise de fourreau une sorte de masque qui le faisait huer par les gamins ; cet étui ayant provoqué une éruption quelconque, le tyran prétendit qu’un malade devait se coucher ; or le nez ne pouvait se coucher sans Baruch, et il faisait une chaleur de trente degrés qui rendait les lits de plume incommodes. — Comment se porte mon nez ? venait demander Kalinoski trois fois par jour. — C’en était trop pour Baruch, il finit par sauter hors du lit et jeter le fourreau à l’autre bout de la chambre. — Reprenez vos vingt ducats, moi, je reprends mon nez.

Kalinoski déchira le contrat. — Il s’agit de savoir, dit-il, qui a été dupe dans ce marché.

— C’est moi, parbleu ! s’écria Baruch.

— Tu en conviens, cela suffit, garde l’argent.

La bonne intelligence rétablie entre eux, ils redoublèrent de méchanceté envers les autres. Chaque Juif maudissait le seigneur d’Haray, mais plus encore son complice ; on l’accusait de mille abominations, de manger des choses immondes, de parler contre la loi de Moïse, de commettre l’adultère, aucune femme n’étant en sûreté avec lui. Ce dernier propos n’était malheureusement pas une calomnie. La petite Chaike pleurait souvent en secret, et Baruch feignait de ne pas s’en apercevoir, mais prenant son petit Baruch sur un genou et son petit Israël sur l’autre , tandis que leur sœur passait ses mignons doigts roses dans sa barbe noire : — Comment les uhlans vont-ils à cheval ? disait-il en les faisant galoper. — Et Chaike souriait comme sourit une mère qui voit le bonheur de ses enfans. Baruch ne pouvait souffrir que sa femme pleurât ; mais quant à l’indignation des Juifs, il ne s’en souciait guère et y prenait même plaisir. Les exhortations de son savant beau-frère tombaient comme de l’huile sur du feu. Le plus grand scandale qu’il donna fut par sa liaison publique avec une chrétienne ; il est vrai de dire que Baruch n’eut pas précisément l’initiative de ce crime.

Kalinoski avait été dans sa jeunesse amoureux d’une de ses voisines qui l’avait repoussé. Dieu sait pourquoi. Depuis elle s’était mariée, elle avait divorcé selon la bonne vieille coutume polonaise, mais Kalinoski, quoiqu’il prétendît être désormais un ami pour elle, lui gardait toujours rancune de son refus. Henryka, c’était le petit nom de la dame, vivait dans sa terre de Rakow, très courtisée, inaccessible du reste, assurait-on ; nul ne trouvait grâce devant elle, l’idéal la tentait, et elle allait jusqu’à écrire des vers. Sa haine contre les Juifs ne le cédait pas à celle de Kalinoski ; aussi fut-ce par l’entremise d’un Juif que ce dernier s’avisa de la punir. S’adressant d’abord à la vanité d’Henryka, il lui persuada que le bruit de sa beauté était allé jusqu’en Orient, et qu’un prince turc venait de débarquer à Kolomea avec des trésors sans prix pour la voir et lui baiser les pieds. En effet, un Turc richement vêtu entra un matin dans le village avec sa suite ; il montait un cheval blanc, et les présens qu’il apportait étaient huches sur un éléphant et un chameau empruntés à certaine ménagerie du voisinage. Henryka n’eut garde de s’apercevoir que les prétendus Maures sentissent l’ail comme de vrais Juifs, et que certain nègre habillé de rouge ressemblât étrangement à Kalinoski, venu sous cet accoutrement pour assister à la comédie. Cette comédie avait coûté quelques mille florins, mais la vengeance procure des plaisirs qui ne se paient pas. Le prince Baruch joua merveilleusement son rôle. La dame déclara n’avoir jamais imaginé de héros plus poétique ; elle couvrit de bijoux, de soie et de velours ses jupes sales et ses bas déchirés, — quelle Polonaise s’arrêta jamais à ces minuties ? — et fut en un clin d’oeil sur son perron avec la majesté gracieuse particulière aux dames de sa race.

Le prince daigna accepter le repas qui lui fut offert par signes, car il ne parlait aucune langue que comprît sa charmante hôtesse ; il consentit même à passer quelques jours à la seigneurie de Rakow et mit le temps à profit, car d’emblée les faveurs que tant d’autres avaient implorées inutilement vinrent à lui comme par magie. Il lui suffit pour cela de ne pas parler. La spirituelle Henryka, ne pouvant s’entretenir avec lui ni de littérature, ni de politique, ni d’aucune autre chose, en eut bientôt assez d’une pantomime banale, et certain langage, commun aux bohémiens et aux rois, sous la tente comme dans les palais, permit à la conversation de ne pas languir. Jamais Rakow n’avait reçu autant d’hôtes, on accourait de toutes parts pour voir l’heureux prince turc, tous les hommes l’enviaient, toutes les femmes étaient jalouses d’Henryka. Au bout de trois semaines de délices ineffables, celle-ci eut de nouveau recours à la pantomime pour communiquer au modèle des amans le désir le plus intime de son cœur. Elle prit deux bagues, lui en donna une, passa l’autre à son propre doigt, et d’un geste expressif montra le côté de l’Orient.

Le prince comprit aussitôt. — Il est fâcheux, répondit-il, que j’aie une femme, autrement je vous épouserais sur l’heure aussi vrai que je m’appelle Baruch Koreffle Rebhuhn.

Henryka le regarda pétrifiée ; elle n’avait pas encore compris quand le nègre accourut pour lui dire avec la voix de Kalinoski : — Permettez, madame, que je me lave la figure, je suis noir depuis assez longtemps. De l’eau, Baruch !

Tous les tours de Kalinoski sont populaires en Gallicie. — Celui-ci était trop extravagant pour que le bruit ne s’en répandît pas à la ronde. La pauvre Chaike l’entendit comme les autres et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Elle pensa bien faire des reproches à l’infidèle, mais quand elle le revit, la parole s’arrêta sur ses lèvres, tant son cœur était oppressé, elle eût voulu crier et ne le put, ses lèvres remuèrent sans qu’un son en sortît : — Où as-tu été si longtemps ? — Voilà tout ce qu’elle put dire, et Baruch ne jugea pas nécessaire de lui répondre.

Au milieu de la nuit, elle poussa en dormant une exclamation déchirante.

— Qu’est-ce que tu dis ? demanda Baruch.

— Ai-je dit quelque chose ? C’était donc le chagrin qui parlait en moi.


V.


Le jour des expiations, Chaike dit à son mari : — N’iras-tu pas à la synagogue ? Si tu y vas, je te donnerai un cierge que j’ai acheté sur mes épargnes.

Baruch ôta ses souliers, revêtit la chemise funèbre et le bonnet blanc, se rendit à la synagogue et alluma son cierge pour le mettre auprès de l’arche d’alliance.

Lorsque les autres l’aperçurent, ils se détournèrent ; sans en tenir compte, Baruch alla tranquillement prier à l’écart. Tout à coup il entendit murmurer derrière lui : — Dieu l’a réprouvé ! — et, jetant un regard rapide sur l’arche d’alliance, vit que tous les cierges brûlaient, sauf le sien, qui venait de s’éteindre. La colère le saisit, il prit le cierge, le jeta sur le sol avec violence, puis il quitta la synagogue : — Son cierge s’est éteint, mauvais présage ! murmura son beau-frère. — Les autres se disaient entre eux : — Il a brisé son cierge, il blasphème.

Baruch cependant courut jusque chez lui comme un enragé, lança de tous côtés le talar, le bonnet, la chemise de mort, et s’habilla pour sortir.

— Juste Dieu ! que veux-tu faire ? s’écria Chaike. Y penses-tu ? Le jour de la réconciliation !

— Crois-tu que j’ignore la loi ? dit Baruch tremblant de rage. Il est écrit : Le dixième jour du septième mois, vous devez tourmenter et macérer votre corps. Chaque Juif aujourd’hui jeûne et prie dans la synagogue, il ne touche aucune femme et ne porte point de sou-Hers ; mais il n’est pas dit qu’on doive exercer la méchanceté contre son prochain. Ils ont soufflé mon cierge et crient maintenant : Dieu l’a réprouvé ! — Qu’il en soit donc ainsi ! Puisque je suis réprouvé, je veux l’être tout à fait ! — Et il s’échappa.

En revenant de la synagogue et en passant devant un cabaret, le boucher, voisin de Baruch, entendit de la musique et des chansons ; il colla son large nez à la fenêtre éclairée ; que vit-il ? La cabaretière polonaise, une belle fille eflrontée, assise sur les genoux de Baruch, une guitare à la main, et Baruch qui chantait et buvait comme un fou entre deux soldats et un charretier chrétiens : — Regardez-le ! Il pèche le jour de la réconciliation ! cria le boucher appelant deux de ses coreligionnaires, qui passaient.

— Il blasphème ! — Ce mot vola de bouche en bouche dans tout le quartier juif.

Lorsque Baruch, à la pâle lueur de l’aube, rentra en chancelant au logis, il s’arrêta devant sa porte, et ses yeux, s’y étant fixés par hasard, ne purent s’en détacher ; il fut dégrisé en un clin d’œil. Sa main se porta frémissante à son front, puis sur la porte, comme pour épeler le mot terrible qu’on y avait tracé : hairem, malédiction. Il était maudit, proscrit, mis au ban, et les siens avec lui !

Chaike avait reconnu son pas, elle sortit, le vit debout, pétrifié, lut à son tour, mais ne pleura ni ne trembla : — Il devait en être ainsi, tu l’as voulu ; viens, réfléchissons, tout le monde te condamne et te fuit, mais moi, je reste.

Ils eurent beau tenir conseil, ils ne trouvèrent rien ; le jour s’était levé, les gens de la maison, voyant l’arrêt inscrit sur la porte, se rassemblaient dehors, criaient, exigeaient que Baruch s’éloignât.

Le propriétaire envoya sa servante chrétienne lui signifier de partir ; mais où aller ? Les expulsés chargèrent le peu qu’ils possédaient sur une charrette à bras et s’y attelèrent. Les deux plus jeunes enfans étaient dans la charrette, l’aîné courait à côté. La foule suivit en maudissant jusqu’à ce que Baruch eût pris le parti de distribuer des coups de fouet qui la dispersèrent, de sorte que les vociférations ne se firent plus entendre qu’à distance.

Hors de la ville, sur la route impériale, se trouvait un petit cabaret délabré tenu par un Juif qui avait été uhlan avec Baruch. Ce Juif, Jainkew Maimon, était justement sur le pas de sa porte lorsque passa le triste cortège. — Que signifie ceci ? où allez-vous ? s’écria-t-il.

— Nous nous en allons droit devant nous.

— Prends d’abord un petit verre, camarade.

— Ne me parle pas, je suis maudit.

— Et c’est pour cela que tu t’en vas ? Un vrai soldat n’abandonne pas celui qui a servi sous le môme drapeau, je me moque des pharisiens ; entre là dedans, tu resteras chez moi, Baruch ; ta femme y tiendra sa boutique, et tes enfans ne pleureront plus.

— Si cela ne doit pas te faire de tort, j’accepte.

Jainkew haussa les épaules. — Comment cela me ferait-il tort ? Je reçois des seigneurs, moi. parfois des paysans et des rouliers ; mon eau-de-vie n’est pas pour les Juifs. Je me passe de pareils hôtes.

Chaike sourit et déballa ses petites marchandises. La chambre qu’on leur donna avait une porte sur la route, et un rideau sépara l’alcôve de la boutique. Baruch planta derrière la porte tout ce qu’il possédait, son fouet. — Jusque-là personne ne paraissait plus s’occuper des réprouvés, mais Chaike, en sortant le matin pour faire son étalage, vit le sinistre hairem marqué sur le seuil ; elle l’eiïaça vite, afin que Baruch ne s’en aperçût pas.

Baruch semblait avoir changé, il n’allait plus chez Kalinoski, et aidait tantôt sa femme, tantôt le brave Jainkew dans leur commerce ; malheureusement la malédiction pesait sur sa femme comme sur lui-même, et la pauvre petite source qui avait tout alimenté tarit bientôt. On n’achetait plus rien chez Chaike ; les paysans n’avaient pas, il est vrai, de préjugé contre elle, mais que peut acheter un paysan de la Petite-Russie ? Il fabrique lui-même tout ce dont il a besoin. Si Chaike portait sa marchandise à Pisariza ou ailleurs, les Juifs l’évitaient comme la peste et se cachaient le visage pour ne la point voir ; elle supportait humblement cette humiliation. Baruch était moins patient ; un jour, son ancien voisin le boucher, qui ramenait un veau du marché, lui ayant tourné le dos, il le secoua d’importance et lui arracha une poignée de sa barbe. Tout allait chaque jour de mal en pis ; quoique ce soit chose inouie pour un Juif de labourer et de battre le blé, Baruch se résigna enfin à travailler en grange à la journée dans une seigneurie des environs ; il ne pouvait plus voir pleurer sa pauvre Chaike.

Depuis cinq semaines, il gagnait ainsi sa vie, lorsqu’un vieux Juif vint à passer devant la grange où il battait le blé avec une sorte de fureur, et le reconnut. — C’est donc toi ! s’écria-t-il, toi païen, toi maudit ! Tu vois maintenant que Dieu t’a châtié ! Le malheur et la maladie prendront gîte dans la maison qui t’a reçu ; ton hôte unique sera l’ange de la mort, des rêves pénibles pèseront sur toi la nuit, et mille tourmens t’attendront à ton réveil ; tu tomberais foudroyé, si tu osais toucher au seuil du temple. Maudite soit ta femme ! maudits soient tes enfans !

Baruch ne répondit pas et continua sa tâche comme s’il avait eu à battre pour dix. Kalinoski, passant à cheval avec son cosaque, le surprit dans ce beau zèle.

— Diable ! as-tu perdu la tête ?

— Parce que je travaille ?…

— Vends plutôt ton nez.

— Je ne suis pas d’humeur à plaisanter.

— À quoi es-tu d’humeur ?

— À travailler. Si j’avais des chevaux et une voiture, les choses iraient mieux.

— C’est là tout ce que tu souhaites, imbécile ? Je t’enverrai aujourd'hui même le cheval qui te convient.

Après le départ de son bienfaiteur, Baruch se mit à rire de joie et à chanter une chanson de soldat, tout en battant la mesure avec le fléau. Il se berça des projets les plus honnêtes sans s’apercevoir qu’une tête barbue avait regardé dans la grange et que de noires lévites couvraient la route comme un nuage menaçant. Chaike, qui attendait, assise sur sa porte dans le crépuscule, entendit an loin un bruit étrange et formidable, pareil au hurlement de loups afTamés ; elle se dressa éperdue au moment où un homme nu-tête, les cheveux en désordre, hors d’haleine, accourait, poursuivi par les Juifs, qui lui jetaient des pierres.

— Baruch ! s’écria-t-elle en le poussant dans la boutique, tandis que le vieux soldat, pâle, malgré son courage, barricadait les portes, — ils le tueront, ils le tueront !

— Nous verrons bien ! répliqua Baruch dont l’œil étincelait de haine et de désespoir.

Déjà les projectiles volaient, brisant les vitres, faisant craquer les portes ; les enfans jetaient des cris d’ effroi.

— Où est mon fusil ? demanda très haut Baruch dans l’intérieur, femme, mon fusil, vite, et la poudre, les balles…

Il s’arma d’un vieux tuyau de fer-blanc qui servait de gouttière, l’ajusta précipitamment à une perche, puis, avec cette arme étrange, parut derrière une lucarne.

— Sur qui dois-je tirer, Jainkew ?

On l’entendit : — Waï ! waï ! Il a un fusil, il va tirer ! — Le nuage noir s’envola ; quelques secondes après, la route était déserte, et le silence de la nuit régnait autour du cabaret isolé.

Baruch, assis dans la chambre, tenait sa tête à deux mains.

— Nous ne pouvons rester ici davantage, dit Chaike, ils nous tueraient.

Point de réponse.

— Je vais coucher les enfans, reprit la pauvre femme, — et elle s’étendit auprès d’eux.

Vers minuit, elle s’éveilla, le petit Israël criait ; elle aperçut Baruch penché sur lui, ses larmes, qui tombaient goutte à goutte, avaient réveillé l’enfant. — Que fais-tu là ? demanda-t-elle avec angoisse.

— Rien, rien, endors-toi. — Il l’embrassa tendrement ; même le jour de ses noces, il ne l’avait pas embrassée ainsi.

Le lendemain matin, elle chercha en vain Baruch dans toute la maison. Il avait disparu. Jainkew la trouva assise, muette, sans larmes, dans cette profonde douleur qui nous abasourdit.

— Il est parti, dii-elle, parti pour nous sauver.

— Il reviendra, répliqua le cabaretier en guise de consolation ; — mais elle secoua la tête.


VI.


Il est sans exemple qu’un Juif abandonne sa femme et ses enfans ; ce qui n’était arrivé à personne arriva à la pauvre Chaike : Baruch avait disparu, et nul ne savait où il était allé.

De nouveau les lévites noires fourmillèrent devant le cabaret de Jainkew. — Il n’a pas de fusil, criaient les Juifs, il ne pourra se défendre. — Entrant dans la maison , ils cherchèrent partout sans qu’on les en empêchât. — Il est parti, dit seulement Jainkew. — S’il était ici, ajouta Chaike, il ne se cacherait pas. — N’importe, les Juifs descendirent jusque dans la cave et fouillèrent tous les coins du petit jardin derrière le cabaret. Là un âne gris leur apparut attaché à la haie et broutant paisiblement. — À qui appartient cette bête ? demanda Jainkew.

— N’est-elle donc pas à toi ?

— Non vraiment.

Il fut impossible de découvrir le propriétaire de l’âne. Sur ces entrefaites survint le sage Jehuda Konaw avec sa femme. — Grand Dieu ! soupira-t-il, tu es juste dans tes récompenses et dans tes punitions, j’affirmerais volontiers par serment que cet âne n’est autre que mon beau-frère Baruch.

— Comment cela ?

— Ne savez-vous pas que les hommes sont changés selon leurs péchés en animaux ou en objets inanimés ? L’âme d’une épouse mfidèle devient une meule à moudre le grain, celle du boucher qui n’a pas tué selon la loi habite le corps d’un chien, et l’âme d’un adultère le corps d’un âne. Pourquoi Moïse disait-il : « Si tu vois succomber sous le faix l’âne de ton ennemi, relève-le ? » Lisez plutôt le livre d’Emek Hameluch, celui du rabbin Isaac Luria, qui comprit mieux qu’aucun autre le langage des âmes métamorphosées… — Il se mit à citer Isaac Luria, et tout le monde le crut, même sa femme, qui avait commencé par dire à demi-voix : — Si l’âme de ton beau-frère est entrée dans un baudet, l’âme d’un baudet est entrée en toi. — Détachant la corde : — Qu’il en soit ou non comme tu le dis, reprit-elle, j’ai un compte à régler avec Baruch, et celui-ci paiera la dette.

— Que peut-il te devoir ? demanda Jehuda étonné, je n’en savais rien.

Est-ce que tu entends quelque chose au commerce ? Il suffit que je sache ce qu’il me doit. — Elle emmena l’âne sans plus de façon, l’attacha dans l’étable, coupa une forte gaule, ferma la porte derrière elle, et se posant devant l’âne : — Je te tiens aujourd’hui, orgueilleux mendiant ! vagabond ! adultère ! s’écria-t-elle enflammée de colère et de vengeance, tu me serviras maintenant ; à force de coups, je tuerai ta fierté ! Attends ! — Et elle se mit à frapper de toutes ses forces la pauvre bête. Désormais, quand Pennina avait une course à faire, l’âne était toujours attelé ; s’il se montrait têtu comme sont ceux de son espèce, elle le fouettait sans pitié ; fatiguée de le battre, elle le faisait assommer par d’autres ; tout ce qui peut se charger sur un chariot, l’eau, les denrées, les marchandises, était traîné par le malheureux. Dès qu’il s’arrêtait, les Juifs, hommes, femmes et enfans, accouraient pour l’injurier et le frapper. Tout le monde le nommait Baruch, jamais autrement. Cela n’empêchait pas que la malédiction écrite à la porte de son mari ne continuât de peser sur Chaike. Il est vrai qu’on ne l’évitait plus, qu’on daignait môme lui répondre, mais personne n’achetait chez elle, et, lorsqu’il lui arrivait de se plaindre, on l’accablait de moqueries cruelles. En dépit de ses efforts, il semblait impossible qu’elle se relevât, Jainkew étant trop pauvre pour lui venir en aide ; à peine chez M. de Polawski gagnait-elle de quoi vivre au jour le jour. Son frère l’eût aidée volontiers, mais, lorsqu’elle s’adressa timidement à lui, Pennina intervint. — Qu’elle aille mendier, si elle est incapable de gagner quelque chose, ou qu’elle prenne du service. Je ne donne pas aux fainéans.

La pauvre Chaike, après ce refus, sortit de la maison de Jehuda en retenant ses larmes ; dans la cour, elle rencontra l’âne hérissé, meurtri et souillé de boue ; des enfans juifs lui jetaient des pierres. Elle s’arrêta saisie de compassion, et profita de ce que personne ne la regardait pour lui passer les bras autour du cou et le baiser en pleurant. Chaike ne pouvait croire que ce fut là son mari , mais il suffisait que tout le monde s’obstinât à le nommer Baruch pour qu’il lui fît grande pitié.

Puisque personne ne voulait l’aider, elle résolut de s’aider elle-même ; mieux valait cesser d’être honnête que de voir mourir de faim ses enfans. Une voix criait dans sa poitrine : — Tu as le droit de vivre comme les autres ; si l’on te refuse la part que Dieu te destinait, prends-la toi-même, et, si tu es trop faible pour la ravir de force, emploie cette ruse dont la nature a doué la femme la plus chétive. Use de fraude, dupe ceux qui t’oppriment, trompe-les chaque fois que tu le pourras, trompe !

Elle fit taire sa conscience, ne s’attachant qu’à une chose désormais, ne jamais perdre. L’âme de Chaike, son âme des jours ordinaires, avec laquelle toute la semaine elle courait comme une petite belette de village en village, de seigneurie en seigneurie, était une véritable âme de Juive rapace, âpre et rusée ; mais, quand le vendredi soir elle rentrait au logis, c’était pour secouer avec la poussière de ses souliers toute fange morale, et l’âme du sabbat, qui entrait chez elle avec la pure étoile du soir, était bonne et fidèle autant que jamais. Assise au milieu de ses enfans sous la lampe sainte, à la clarté des cierges attachés aux murailles, elle racontait comment leur père était allé à Jérusalem en vue de plaire à Dieu, — on ne sait pourquoi cette idée lui était venue, — elle expliquait le Talmud comme le lui avait expliqué son propre père, et enseignait tout ce qui pouvait former ces jeunes intelligences. Elle prenait particulièrement soin de la mémoire des deux garçons, car il n’y a rien que les Juifs estiment autant qu’une belle mémoire ; pour cela, elle n’aurait eu garde de laisser manger au petit Banich ou au petit Israël du cœur, du foie ou de la cervelle d’un animal quelconque ; elle leur donnait en revanche des œufs, de l’huile et du beurre, qui passent pour fortifier cette faculté. Tout en les exhortant aux plus hautes vertus, elle ne négligeait pas de leur inculquer ces finesses qui permettent aux Juifs d’esquiver la loi sans la violer, et dont l’étude constante développe chez eux une sagacité si merveilleuse. — Aucune nourriture ne t’est permise hors celle que tu fais cuire toi-même, disait-elle par exemple au jeune Baruch. Comment t’y prendrais-tu donc, si en voyage un chrétien t’offrait de manger avec lui ?

— Je ne mangerais pas, répondait l’enfant avec conviction.

— Mais si tu n’avais pas d’autres alimens et que la faim te pressât ? Dieu ne veut pourtant pas que tu abrèges ta vie. Voici ce que tu feras. Tu verras si le chrétien ne cuit que des choses permises, et puis, ramassant un petit morceau de bois, tu le jetteras dans le feu. De cette façon tu auras, selon le Talmud, fait cuire ta nourriture.

Ou bien encore Chaike disait : — Quiconque n’a pas de viande un jour de fête peut tuer un animal pour son usage, mais non pas saler de viande plus qu’il n’en mangera ce jour-là. S’il ne mange cependant qu’une petite portion, devra-t-il laisser le reste se gâter ?

— Mieux vaut souffrir de la faim, disait le petit Baruch, à la fois économe et honnête.

— Non, souffrir est inutile. Mieux vaut après avoir tué la bête en couper un morceau, le saler, puis réfléchir et prendre un autre morceau en faisant cette observation : — Celui-ci est meilleur ; c’est celui-ci que je préfère cuire aujourd’hui, — se raviser encore, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la viande soit salée.

— C’est dans le Talmud, maman ?

— Sans doute, mon fils !

Ainsi enseignait la petite Chaike à la clarté de la lampe du sabbat.


VII.


Des années s’étaient écoulées depuis que Baruch Koreflle Rebhuhn avait délaissé sa famille, ou plutôt, à en croire les Juifs, depuis qu’il avait été changé en âne. Jehuda s’égarait toujours dans ses rêves talmudiques, et le mépris de sa femme pour lui allait toujours en croissant. Elle le méprisait parce qu’il lui laissait tout le soin du commerce, qui prospérait d’ailleurs, et plus encore peut-être parce qu’elle n’avait pas d’enfans ; c’était pour la même cause sans doute qu’elle haïssait sa belle-sœur, dont les enfans faisaient l’admiration de tous par leur vigueur, leur esprit et leur beauté.

De maîtresse, Pennina était devenue tyran avec les années ; Jehuda lui laissait le champ libre ; il était d’ailleurs déplorablement amoureux, et chacun sait qu’un homme épris de sa femme est perdu, quoi qu’il fasse. Jehuda sentait l’étendue de son malheur : le dernier retranchement qu’il se fût réservé était certain petit coin encombré de livres, mais la voix de Pennina y retentissait à l’improviste comme une cloche. — Qu’est-ce que tout cela ? s’écriait cette altière personne en repoussant du pied le Talmud. Oisiveté, fainéantise, vanité ! J’attends depuis si longtemps que tu fasses quelque chose qui nous procure de l’argent ou qui soit utile au monde ! Qu’est-ce que toute la sagesse du Talmud ? Pur verbiage, qui n’émerveille que les sots toujours plus nombreux que les gens raisonnables.

— Je fais ce que je crois bon, répondait timidement Jehuda ; en cela je suis le maître.

— Toi, le maître !

— Il est écrit…

— Je vais te dire ce qui est écrit, interrompait Pennina : «Femme, l’homme sera ton maître ; » mais auparavant il est dit : « Tu enfanteras dans la douleur, » et après : « L’homme mangera son pain à la sueur de son front. » — Eh bien ! les choses chez nous sont-elles dans l’ordre ? C’est à la sueur de mon front que tu manges ton pain, et puisque je n’ai point d’enfans, c’est moi qui suis ton maître, comprends-tu ?

Voyant que sa femme ne lui laissait ni trêve ni refuge, Jehuda prit l’habitude d’errer à travers la campagne pour y méditer à son aise. Un jour, il rencontra un beau jeune garçon qui, assis sur une pierre près d’un ruisseau, contemplait l’herbe comme pour y découvrir un grand secret.

— Que fais-tu là ? demanda Jehuda,

— J’apprends.

— Tu apprends ? répéta le sage surpris, et comment peux-tu apprendre sans livre ?

— Es-tu donc aveugle, répliqua le jeune garçon en fixant sur Jehuda ses yeux noirs, es-tu donc aveugle que tu ne vois pas le grand livre ouvert par Dieu à notre intention ? J’apprends dans ce livre.

Jehuda regarda longtemps avec stupeur cet étrange enfant : — Tu dis vrai, murmura-t-il enfin, mais combien ont négligé d’y lire !

— Et pourtant il y a plus de choses dedans que dans le Talmud.

— Sais-tu ce que le Talmud renferme ?

Le jeune gars secoua la tête.

— Veux-tu le savoir ?

— Je désire savoir tout ce que peut apprendre un homme.

— Eh bien ! je te l’enseignerai.

— Tu es un savant ?

Le beau garçon se leva et se promena dans les champs avec Jehuda ; depuis il l’attendit chaque jour à la même place, vers l’heure oii le soleil se couche, et le savant instruisait l’enfant, qui lui donna aussi plus d’une leçon à sa manière, car ce qu’il savait, il l’avait lu sur les feuilles fraîches, sur la nappe argentée du ruisseau, sur les tablettes du firmament dont les caractères d’or sont des étoiles.

Ils s’asseyaient sur la lisière des bois, à l’ombre mouvante des tilleuls et des bouleaux ; devant eux ondoyaient les champs de blé, la plaine ensoleillée s’étendait à perte de vue ; la ligne bleue des Carpatlies fermait l’horizon, mais ils ne voyaient plus rien, ils n’écoutaient plus le chant de la caille, leurs yeux étaient tournés vers les beautés intérieures, car Jehuda parlait ; il parlait de l’Écriture, qui, comme une femme voilée, ne se prodigue pas à tous, mais qui exige que son amant prenne la peine de lever le voile ; il parlait de la Kabbale, le plus puissant auxiliaire pour atteindre ce but, le livre des secrets écrit par Dieu même et reçu par Adam avec les quinze cents clés de la sagesse, il parlait des persécutions infligées aux meilleurs, à ceux qui ont cherché la sagesse et la vérité ; mais aucune épreuve, aucun supplice n’eût effrayé l’ardent élève que le hasard avait donné à Jehuda. Un jour que celui-ci revenait des champs, sa femme le saisit par le bras : — Rêveur incorrigible î je te prends à enseigner aux enfans des vagabonds ! Sais- tu seulement qui tu instruis ?

— Peu m’importe.

— C’est le petit Baruch, ton neveu. Comptes-tu l’aider à devenir un fainéant comme son père ?

— Si son père était un fainéant, je le trouve assez puni d’avoir été changé en bête de somme et d’être tombé dans tes mains. Il faut des gens comme mon beau-frère Baruch ; plus il y en aura, mieux cela vaudra.

— Voici une nouvelle sottise ! ricana la belle marchande furieuse.

— Le Talmud dit, expliqua Jehuda, que le Messie doit venir lorsque les Juifs seront tous bons ou tous pervers. Il serait difiicile d’inspirer la vertu à tous les Juifs, les rendre tous méchans paraît plus aisé ; donc les hommes comme Baruch aident à l’avènement du Messie.

— À la bonne heure ! fit Pennina en s’apaisant, et moi aussi j’y veux aider en commençant par te défendre de t’occuper à l’avenir des livres saints. Tu ne dois plus être dévot, entends-tu ? cela retarderait l’avènement du Messie.

Elle courut à sa bibliothèque, prit les douze volumes du Talmud, le Zohar, toutes les belles mystérieuses reliées en parchemin, dont Jehuda se proposait de soulever les voiles, et les jeta au feu. Jehuda eût pleuré volontiers, si sa femme ne lui eût fait peur. — Et maintenant, ajouta celle-ci, tu deviendras un homme comme les autres ; puisque je ne peux t’employer dans mes affaires, tu seras faklor tout simplement. M. Kalinoski a besoin d’un faktor. Va chez lui.

Jehuda se défendit d’abord, mais comme toujours il finit par obéir. Kalinoski, on le sait, n’était pas endurant avec les Juifs ; sans pei’ineitre à l’intrus de s’expliquer, il leva sur lui le long tuyau de sa pipe turque, et Jehuda n’eut que le temps de s’échapper.

— As-tu la place ? lui demanda Pennina au retour.

— J’ai failli recevoir des coups, répondit-il, — et elle éclata de rire.

À cette époque, il n’était bruit que des merveilles opérées par le rabbi de Sadagora. Les Juifs se portaient en masse vers ce saint homme pour demander son conseil ou son secours. Pennina résolut d’entreprendre le pèlerinage. — Je veux des enfans, dit-elle à son mari. — Jehuda l’accompagna chez le rabbi, et, lorsque le cas eut été exposé à ce dernier : — Femme, prononça l’oracle, va toi-même chez Kalinoski et envoie-lui une fois de plus ton époux ; retournez en paix tous deux dans votre maison : toi, tu auras des enfans, et lui, il sera heureux.


VIII.


Le lendemain matin, Kalinoski était encore au lit, fumant sa première pipe, lorsque son cosaque vint annoncer qu’une Juive demandait à lui parler.

— Vaut-elle la peine qu’on se lève ?

Le cosaque fit un signe alïirmatif des plus énergiques, et l’invincible magnat, passant sa robe de chambre en soie chamarrée, alla trouver Pennina. Un seul regard de ces grands yeux profonds suffit pour le captiver. Il la pria de s’asseoir sur le divan. — Le seigneur a placé la Juive sur le divan, murmura le cosaque à l’oreille du valet de chambre.

— La fin du monde ne tardera guère, soupira la cuisinière, la Juive a pris place sur le divan.

Quand une femme veut être belle, elle l’est toujours, et Pennina eût été séduisante même involontairement. Affaissée sur les coussins, dans son caftan de velours rouge qui laissait découverte sous les pierreries sa poitrine de marbre, elle promenait les doigts effilés de sa main droite dans les houppes de soie qui ornaient le sofa ; ses cheveux, qui avaient repoussé depuis son mariage, se tordaient noirs et luisans dans leurs liens de perles ; ses dents blanches brillaient un peu longues entre des lèvres roses, tandis qu’un sourire rêveur passait dans ses yeux voilés par des cils demi-clos. — Ni le beau magnat, ni la belle Juive ne parlaient, ils ne faisaient que se regarder ; enfin Kalinoski prit lentement la main gauche de Pennina, qui le laissa faire. — Il me semble que celle-ci ne trouve rien à redire à mon nez, pensa-t-il en roulant avec satisfaction sa moustache noire. — Que puis-je faire pour vous être agréable ? reprit-il tout haut du ton le plus gracieux.

— Je suis venue demander pour mon mari la place de faktor à votre service.

— Elle lui est accordée.

— Ce n’est pas pour le salaire, continua fièrement la Juive ; Dieu soit loué ! nous avons plus d’argent qu’il n’en faut, mais tout le commerce est entre mes mains…

— Heureux commerce ! interrompit galamment le gentilhomme

— Tandis que mon mari est pour ainsi dire une taupe talmudique, un songeur kabbaliste qui passe la journée dans son coin à faire défiler des chameaux par le trou d’une aiguille. Je veux mettre ordre à cela et qu’il soit un homme comme les autres.

— Il n’a qu’à venir chez moi.

— Il est déjà venu, vous avez voulu le battre.

— Bah ? Eh bien ! je vous promets de le traiter désormais à merveille.

— Bon Dieu ! qu’entendez-vous par là ? s’écria Pennina avec un effroi comique. Si vous le traitez si bien, comment deviendra-t-il jamais un honnête homme ?

— Il faut peut-être que je le roue de coups ? demanda en riant Kalinoski.

— Si vous voulez me rendre service, répliqua Pennina baissant la voix et se penchant vers lui si près que son haleine effleura sa joue, ne gardez avec lui aucun ménagement jusqu’à ce que la dernière chimère se soit envolée de sa tête folle.

— Je le guérirai, repartit Kalinoski ; mais vous, belle dame, ne ferez-vous rien pour mon cœur, que vos yeux ont réduit en cendres ?

— Où il n’y a plus que des cendres, dit en souriant la Juive prudente, que reste-t-il à faire ?

— Oh ! vous seriez capable de réveiller les morts !

— Ce serait dangereux ; si les morts ressuscitaient, ils divulgueraient nos secrets.

— Je serai muet comme le tombeau.

— Le tombeau n’est pas muet.

— Vous avez réponse à tout.

— Une réponse juste vaut un baiser, dit la Juive avec son plus voluptueux sourire.

— En ce cas, vous m’avez déjà donné trois baisers, s’écria Kalinoski.

— Si vous vous en plaignez, rendez-les-moi.

Par malheur survint au moment même le cosaque, et après le cosaque le mandataire, puis après le mandataire le curé.

— Vous viendrez me voir, dit tout bas la Juive en sortant.

— Demain ?

— Non, aujourd’hui même.

Kalinoski vint ce jour-là et tous les jours désormais sous prétexte d’acheter quelque chose chez elle. Il s’asseyait dans la boutique, s’amusant à suivre la pantomime ridicule des Juifs qui marchandaient et les mouvemens souples de la belle Pennina. Jehuda, qui avait déclaré avec les sermens les plus terribles qu’il ne remettrait jamais le pied chez Kalinoski malgré les ordres du rabbi de Sadagora, s’enfuyait par la petite porte aussitôt qu’apparaissait celui-ci, pour gagner les bois où l’attendait son élève ; il ressemblait ainsi, courant dans sa lévite flottante, à un grand corbeau noir.

Jehuda cependant remarquait que sa femme restait souvent depuis peu absorbée dans ses pensées, le menton dans sa main, paraissant ne rien voir, ne rien entendre de ce qui se passait autour d’elle. — Es-tu malade ? lui demanda-t-il un jour.

— Je ne suis pas malade.

— Qu’as-tu donc ?

Elle se tut.

— Alors tu aimes, dit Jeliuda avec émotion. — Et comme Pennina haussait les épaules : — L’amour, quand il entre dans un cœur, prend toute la place, chasse tout le reste… Tu es devenue indilTérente à ce qui t’intéressait autrefois, tu rêves... Qui donc aimes-tu ?

— Que t’importe ! Ta femme, c’est la Kabbale. De quoi te plains-tu ?… Nul ne marche sur des charbons ardens sans se brûler les pieds.

— Cette femme me rendra fou ! s’écria Jehuda. Arrache-moi les cheveux et la barbe, malheureuse, plutôt que de me parler ainsi.

— Ah ! tu comuiences à connaître la jalousie, taupe talmudique ? Et tu veux que j’aie pitié de toi ! As-tu donc eu pitié des belles années de ma jeunesse, alors que tu t’ensevelissais dans tes livres poudreux ? Mieux vaut s’entretenir avec les vivans qu’avec les morts. Ton Talmud est mort et il est affreux, tandis que Kalinoski est un bel homme.

— Qu’il est bien vrai que le diable est venu au monde avec la femme ! cria Jehuda en crachant de colère.

— Pourquoi me dire des injures ? répliqua Pennina d’un ton moqueur en croisant légèrement ses bras sur sa poitrine. Oublies-tu tes propres enseignemens ? J’aide de mon mieux à ce que le monde devienne pervers pour hâter la venue du Messie.

— Non, tu n’es pas une femme, s’écria Jehuda, tu es Lilith, qui commande à quatre cent quatre-vingts légions de mauvais anges.

Pennina le regarda de telle sorte qu’il se mit à trembler devant elle. — Soit, je suis Lilith ; mais sais-tu bien ce que tu dis ? Lilith n’a-t-elle pas été la première femme d’Adam, tirée de la boue elle-même, et que Dieu sépara de lui parce qu’elle était acariâtre ? — Moi aussi je me séparerai de toi !

— Je ne le veux pas !

— Je le veux !

— Pennina, tu m’arraches le cœur !… Jamais je n’accorderai la lettre de divorce.

— À quoi bon la lettre ? — demanda la belle créature en riant, ses longs yeux à demi fermés. Le supplice de ce mari fou d’amour et de jalousie la divertissait singulièrement. — À quoi bon ? Tu peux rester dans la maison, je ne te chasse que de ma chambre. Si tu n’es plus mon époux, rien ne t’empêche d’être encore mon valet comme les autres.

Jehuda se mit à la supplier, tel qu’un condamné qui demande la vie. — Que faire de toi ? dit-elle enfin avec un méchant sourire. Je ne peux te punir comme tu mériterais d’être puni, mais demain tu iras chez Kalinoski.

— Si tu l’exiges, j’irai au diable.

Kalinoski vint le soir, et bien que Jehuda ne fût pas aux champs cette fois, Pennina le fit monter sans aucun scrupule dans son boudoir, où le savant amoureux les entendit rire ensemble. Ces rires le pénétrèrent d’angoisse. Pennina riait encore le lendemain en lui recommandant d’aller chez Kalinoski.

— J’irai, dit-il. — Et il courut d’abord du côté de la seigneurie ; mais aussitôt qu’il eut aperçu la cime des hauts peupliers dont elle était entourée, il ralentit le pas. Pour arriver au bout de l’allée, il lui fallut un quart d’heure, et une heure entière pour aller de la grande porte à l’appartement du seigneur. Enfin il frappa. L’accueil de Kalinoski fut des plus affables. Jehuda, encouragé, s’avança un peu, tremblant toujours, jusqu’au milieu de la chambre. Alors Kalinoski lui coupa la retraite d’un bond, ferma la porte à clé, puis glissa cette clé dans sa poche.

— Grand Dieu ! que voulez-vous faire ? gémissait le Juif. Prenez garde… je crie !…

— Crie donc ; plus tu crieras, plus je m’amuserai. Je prétends voir de quoi tu es capable. Et d’abord nage, ici, sur-le-champ.

Jehuda, qui savait que son beau-frère avait acquis par un trait d’esprit la faveur de Kalinoski, essaya de faire bonne contenance. — Nager, répondit-il, pourquoi pas ? — Et, se jetant sur le plancher, il fit des mouvemens de bras et de jambes comme dans la plus belle rivière.

— Très bien ! Plonge maintenant !

— Comment ?… c’est impossible…

— Ah ! tu te fais passer pour nageur et tu ne sais pas plonger ? gronda Kalinoski saisissant une houssine, alors il ne me reste qu’à chasser tes lubies !

Il les chassa en effet à coups redoublés. Quand la porte s’ouvrit de nouveau, Jehuda était plus mort que vif.

— T’a-t-il bien battu ? demanda Pennina en le revoyant. Il s’assit tout honteux sur un petit escabeau dans le coin le plus sombre du magasin, accablé par cette ironie ; mais la soirée n’était pas achevée que le misérable dit en courbant humblement la tête : — Tu ne me chasseras pas de ta chambre au moins ?

La houssine de Kalinoski fit merveilles. A un an de là, Jehuda, devenu facteur de la seigneurie d’Haray, ne s’occupait plus que d’affaires de commerce, aidant sa femme au magasin, voyageant pour acheter et pour vendre ; il n’avait plus le dos voûté, la joue creuse ni l’œil terne ; l’argent affluait dans la maison, et Pennina tenait un bel enfant suspendu à son sein d’ivoire. La prophétie du rabbi s’était accomplie ; mais Jehuda ne pouvait oublier tout à fait cependant sa première amante, sa belle voilée, comme il la nommait, la Kabbale, et, quand il entreprenait quelque tournée à travers le pays, son plaisir était d’emmener avec lui le petit Baruch pour lui enseigner ce qu’il cachait désormais aux autres comme un trésor secret gardé par les anges.


IX.


Cependant tout allait de mal en pis pour la pauvre Chaike. Elle ne parvenait pas à payer les marchandises qu’elle avait tant de peine à revendre, et, ses dettes grossissant, elle finit par ne plus pouvoir passer sans rougir devant aucun des magasins qui alimentaient son commerce. Bientôt ils lui refusèrent crédit ; en vain s’évertuait-elle toute la semaine. Certain sabbat vint où elle n’osa rentrer chez elle, n’ayant pas même de quoi éclairer la chambre : que serait un sabbat sans cierges ? — Les enfans l’attendirent en vain. — Sans doute elle est allée loin, dit le jeune Baruch, et elle a dû interrompre son voyage à cause du sabbat.

Les enfans cherchèrent quelque croûte à manger et n’en trouvèrent point. Fermant donc la porte, ils se pressèrent les uns contre les autres dans l’obscurité, et l’aîné se mit à raconter des histoires tirées de l’Écriture jusqu’à ce que les deux plus petits se fussent endormis, l’un soutenant l’autre. Ce fut un triste sabbat. Plus triste encore fut le retour de Chaike. Un clerc asthmatique et un huissier ivre vinrent prendre note de tout ce que renfermaient la maison et la boutique pour enlever jusqu’aux dernières bribes. — Que ferai-je sans marchandises ? criait la petite Chaike. Si vous m’enlevez mes marchandises, autant me jeter à l’eau avec mes enfans.

— Voilà, dit l’huissier, des phrases absurdes.

Jainkew apporta une table et des chaises, mais il ne put prêter de lit, et Chaike dormit sur le plancher avec ses enfans. Quand le vieux soldat eut donné un peu d’eau-de-vie à la famille de son ancien camarade, ses moyens de consolation furent épuisés.

Chaike se glissa le long des murs le lendemain, frappant à toutes les portes et demandant du travail, mais aucun Juif ne voulait recevoir la femme d’un maudit ; elle continua son chemin et arriva dans une rue habitée par les chrétiens ; ses enfans avaient faim, fallait-il mendier ? INon, elle eût préféré mourir. Voler alors ? Justement Chaike se trouvait devant une boulangerie, l’odeur des pains frais flattait son odorat, et le boulanger tournait le dos en causant au fond de la chambre avec quelques voisins. Elle n’avait qu’à étendre la main, ses en fans seraient rassasiés. Soudain les larmes la suffoquèrent, et elle s’enfuit à toutes jambes ; que penserait son père dans le tombeau ? Mieux valait encore s’humilier devant sa fière belle-sœur. Elle trouva cette dernière seule au magasin : — Mes enfans n’ont rien à manger, commença-t-elle en sanglotant, aie pitié d’eux, donne-moi du pain, un petit morceau de pain.

— Pas de cris ni de comédie ici ! répondit durement Pennina.

— Je te dis qu’ils mourront de faim, si tu n’as pitié, reprit plus bas la malheureuse mère ; se prosternant devant son ennemie, elle embrassa ses genoux comme Aman embrassa les genoux d’Esther, et sans plus de succès.

— Je n’ai pas de pain pour les fainéans, dit Pennina avec une impitoyable froideur. Si tu veux que je te nourrisse, sers-moi, consens à te vendre.

— Perds-tu la tête ? s’écria Jehuda, qui entrait.

— Selon la loi, reprit Pennina sans se déconcerter, tout Juif peut vendre son enfant et se vendre lui-même, pourvu que la servitude ne dépasse pas quarante-neuf années. Les pauvres profitent de cette loi.

— J’y réfléchirai, soupira Chaike, mais pour aujourd’hui donne-moi du pain.

— Réfléchis et décide —toi d’abord, répondit sa cruelle belle-sœur.

Trop faible pour faire acte d’autorité, Jehuda s’en alla furieux, fermant la porte derrière lui avec fracas.

— Tu es riche, dit Chaike en le suivant du regard, mais je ne t’envie pas. Mieux vaut du pain sec avec la charité qu’un bœuf gras avec la haine.

Elle secoua la tête et sortit. Au coin de la rue des Juifs se trouvait un tas de briques ; elle s’y laissa tomber, le front entre ses mains. Une heure après, elle était encore là, quand quelqu’un lui toucha doucement l’épaule tandis qu’une voix bien connue disait à son oreille : — Qu’as-tu, Chaike ? Un malheur t’est-il arrivé ? un de tes enfans est-il mort ?

C’était Mme de Polawski, qui se tenait debout devant elle comme un ange consolateur.

Chaike raconta sa peine en pleurant.

— Allons ! viens, interrompit Lubine, achetons un bon dîner pour tes enfans. — Où demeures-tu ?

— Bien loin, madame, hors de la ville. Lubine remit sa bourse à Chaike. — Attends-moi donc ici, dit-elle, ma voiture est à l’hôtel. Je t’emmènerai.

Ainsi arriva-t-il qu’au grand étonnement de tous les Juifs la pauvre Chaike monta dans le carrosse de la grande dame et s’éloigna avec elle.

Quelle joie ce fut pour Chaike de voir manger ses enfans ! Lubine, assise sur une chaise à dossier cassé, souriait en assistant au repas. — Tu es heureuse, Chaike, dit-elle enlîn avec un long soupir, tu es mère.

— N’êtes-vous donc pas heureuse ? clemancla la Juive ; elle se reprit et ajouta : — Que madame me pardonne d’avoir parlé trop vite.

— Tu peux me comprendre, répondit tristement Lubine, mon mari est le meilleur des hommes ; mais à défaut d’amour on a besoin de la maternité. Si j’avais des enfans, tout serait bien ; je n’en ai pas et je t’envie ta misère. Tu es plus riche que moi. — Elle attira sur ses genoux la petite Esterka avec une sorte de violence, la baisa et se mit à pleurer.

— Dieu du ciel ! pourquoi pleurez-vous ? dit après quelques instans la pauvre Juive, pourquoi, puisqu’il y a remède à votre chagrin ?

— Remède ?…

— Sans doute, n’avez-vous jamais entendu parler des chassidéens ?

— Souvent, mais que peuvent-ils pour moi ?

— Tout, si vous voulez faire ce que je vous dirai. Les chassidéens ne sont que des Juifs comme nous autres, seulement leur vie est pieuse, et ils connaissent les secrets que Dieu a cachés dans la Thora. Leurs chefs, les zadiks, disposent des forces de la nature et ont même du crédit auprès de Dieu, car ils sont saints et communiquent avec lui au moyen des esprits. Le fondateur de leur secte, Iraïl, était de Podolie, et ils l’avaient surnommé Baalschem» parce qu’il faisait des miracles, réveillant les morts, délivrant les damnés et les âmes changées en bêtes, guérissant les infirmes, rendant la vue aux aveugles, la langue aux muets, et donnant des enfans aux femmes stériles. 11 faisait tout cela par la force de la prière ; le rabbi de Sadagora est aussi un zadik, un saint. Allons le trouver, et vous aurez autant d’ enfans que vous en pourrez désirer.

— J’irai, dit Lubine songeuse, mais tu m’accompagneras, et je me déguiserai en Juive. Surtout que mon mari n’en sache rien, il déteste tout ce qui ressemble à une superstition.

Chaike se mit à broder une paire de babouches, car elle voulait profiter de l’occasion et obtenir le secours du zadik ; elle broda jour et nuit, et la petite Esterka l’aidait de son mieux. — Comme le saint va être content ! dit cette dernière lorsque les babouches furent achevées.

— Oui, répliqua sa mère, et je lui dirai que tu y as travaillé aussi.

On était au temps dit des contrats, où les propriétaires galliciens vendent leur récolte sur les champs mêmes aux Israélites marchands de blé, et M. Polawski dut se rendre à Lemberg. Lubine profita de son absence, revêtit chez sa confidente de magnifiques robes juives qu’elle avait fait faire en toute hâte et se rendit avec elle à Sadagora. La maisonnette du saint homme se trouvait située à l’extrémité orientale de la petite ville et isolée sur une hauteur. Les chrétiens y affluaient presque autant que les Juifs, de sorte que la foule était déjà grande alentour ; il y avait là des malades de tout pays et de toute condition qui venaient se faire guérir : de braves paysans de la Petite-Russie dont les figures mornes et basanées à moustaches pendantes semblaient fondues dans l’airain, de pauvres diables en lévites déteintes ou rapiécées, des Juives richement parées, des Arméniens, des Polonais, des colons allemands, — Souabes en chapeau feutre et en hautes boties à glands, — des soldats et des bohémiens. Les deux femmes atteignirent à l’aide de quelques pourboires la porte basse couverte de sentences du Talnmd et de signes cabalistiques que gardaient deux chassidéens à longue barbe, pâles et amaigris. — Le zadik est en prière, répondaient-ils invariablement à tous ceux qui se présentaient. — Lubine eut recours alors à un billet de banque, et put pénétrer dans le sanctuaire. La petite belette essaya bien de s’insinuer derrière elle, mais elle se sentit retenue par la manche : — Où vas-tu donc ?…

— Trouver le saint.

— Tu m’as entendu : il prie.

Heureusement Lubine était derrière la porte entr’ouverte et put passer un second billet de banque au gardien en lui disant tout bas : — Cette femme est avec moi.

— Alors entre, fit en souriant le chassidéen.

Lubine fut frappée de l’aspect vénérable d’un vieillard à longs cheveux et longue barbe blanche, étendu sur un divan turc très bas. Il était tout de noir vêtu, et sans faire la moindre attention aux disciples qui l’entouraient, des hommes hâves et livides dont les yeux brillaient d’une flamme inquiétante, ni aux visiteurs étrangers dont la salle était remplie, il lisait dans un grand livre relié de vieux cuir jaune flétri. — Longtemps un profond silence régna, puis l’un des chassidéens murmura quelques mots à l’oreille de son maître en lui présentant un Juif pauvrement vêtu. Le zadik leva de grands yeux clairs d’une expression étrangement douce sur le nouveau venu et demanda d’une voix sonore, bien qu’un peu tremblante : — Qu’est-ce qui t’amène ?

— Ô zadik ! commença le suppliant, ton nom est grand, et ta gloire remplit toute la terre…

— Ne parle pas de moi, interrompit le saint, parle de toi-même.

— Je viens de Hongrie pour mon enfant malade. Tous les médecins ont été appelés de près, de loin ; ils ne peuvent le sauver.

— À quoi servent jamais les médecins ! Amène-moi ton fils.

— D’où savez-vous que je l’ai ici avec moi ? demanda le Juif surpris.

— Je le sais, que cela te suffise. Fais-le entrer. Le Juif alla chercher son enfant dans l’antichambre.

— Approche ! dit le zadik.

Le père fit approcher l’enfant qui s’était mis à pleurer. Le saint regarda longuement ce petit être chétif, lui imposa les mains et commença de murmurer des prières, les yeux levés au ciel. Tout à coup il sembla pris dp convulsions, son corps se courba, ses lèvres frémirent, ses yeux devinrent vitreux, et de profonds gémissemens lui échappèrent ; il poussa des cris perçans et prononça des paroles cabalistiques inintelligibles. Tout le monde fut effrayé, même ses disciples, qui baissèrent leurs pâles visages vers la terre, les bras croisés sur la poitrine ; puis il sembla s’endormir. Se levant enfin, il regarda autour de lui et dit au père du petit malade : — Allez en paix. Dieu vous aidera ! — Les traits altérés de l’enfant s’illuminèrent d’un joyeux sourire, et le père, ayant baisé la main du saint homme, déposa quelques pièces d’argent sur la petite table avant de s’éloigner.

Après lui vint une femme pâle qui, sous son caftan de velours bleu, les bijoux qui chargeaient son cou, ses bras, et le diadème de perles qui recouvrait ses tresses noires, ressemblait à une princesse d’Orient. Elle parla tout bas au zadik, qui s’écria en l’interrompant : — Ta coupable vanité en est cause, coupe tes cheveux comme il t’est recommandé de le faire, et ton mari te sera fidèle. Quiconque viole la loi ne peut s’attendre à ce qu’on le traite mieux qu’il ne traite le Seigneur. — Il remit à la pauvre femme, qui était devenue toute rouge, un parchemin avec des signes cabalistiques pour qu’elle le portât sur la poitrine, et la congédia d’un signe de tête.

Alors parut le brave boucher Regenbogen, véritable Goliath du Nouveau-Testament, accompagné de ses deux fils, non moins robustes que lui-même. Ils étaient suivis d’un petit homme mal vêtu qui se tenait modestement à distance.

— Que me voulez-vous ? demanda le zadik.

— Tu dois juger entre nous, lumière d’Israël, couronne de l’univers, toi que des anges ailés environnent ! Tu dois juger entre moi et le mauvais voisin qui est là-bas, et qui a ensorcelé mes deux fils avec l’aide du diable ! Regarde-les, ces deux jeunes géans que le Seigneur a créés pour sa joie… Ne sont-ils pas sourds-muets, grâce à lui ?

— Qu’as-tu à dire ? demanda le juge à l’accusé.

— Que dirai-je ? répondit le voisin. Tu sais la vérité : je suis en querelle avec celui-ci depuis des années, c’est vrai ; mais, si j’avais la puissance de rendre quelqu’un muet, crois-moi, j’aurais pris avant la langue des enfans celle du père, sa méchante langue qui est redoutée partout.

Les assistans ne purent s’empêcher de rire. — Allez et vivez en paix ! c’est ce que je puis vous dire de mieux ; mais toi, Regenbogen, prie le bon Dieu afin que tes fils sourds-muets soient une bénédiction pour toi et pour la commune.

Enfin le tour vint de la tremblante Lubine. Lorsque le zadik vit cette belle personne, il fit signe à tous de quitter la chambre. — Elle veut me parler seule à seul, dit-il. — Et les témoins s’étant écartés : — Tu es chrétienne et d’un haut rang, reprit tout bas le vieillard, comment pourrai-je t’aider et te conseiller, si la vraie foi te manque ?

— Je crois en Dieu comme toi-même, et je crois en ta puissance, ô juste, répondit vivement la dame.

— Tout le monde vient à moi, les catholiques, les protestans, les Arméniens, les Grecs, comme les Juifs. Il est vrai que j’ai secouru bien des gens par mes prières, mais je ne suis pas Dieu, et ne puis que l’implorer, lui qui est tout-puissant tandis que je suis faible. Je sais ce qui t’amène, femme. Tu t’es mariée sans amour.

Lubine fit un signe affirmatif.

— Ton mari est déjà vieux, et jusqu’ici Dieu ne t’a pas accordé d’enfans. Si tu m’en crois, va et fais ce que je te dis : aime ton mari comme il le mérite, ton désir se réalisera, je t’envelopperai dans ma prière. Va-t’en avec Dieu, chrétienne !

Lubine émue saisit la main du saint vieillard et voulut la baiser, mais il la retira en souriant. Elle mit plusieurs pièces d’or sur la table où les autres avaient déjà mis leurs dons et s’éloigna le cœur plus léger. Aussitôt la petite Chaike se glissa prestement dans la chambre, et, craintive, incapable d’articuler un seul mot, offrit les babouches au zadik.

— Qu’en ferais-je ? murmura-t-il en haussant les épaules, et il les lui jeta devant les pieds. Je n’ai pas besoin de tes dons, Dieu l’a éprouvée assez sévèrement ; mais je vois venir sur toi l’éclat du soleil. Va en paix !


X.


Lorsque Lubine rentra chez elle, son mari était déjà de retour ; elle fut donc forcée de lui avouer qu’elle avait entrepris comme tant d’autres le pèlerinage de Sadagora. M. de Polawski, dont elle avait redouté le jnécon lentement, ne fit, contre son attente, aucune observation. 11 se promenait à grands pas par la chambre ; enfin il prit avec tendresse la main de sa jeune femme : — Je ne veux pas, dit-il, — et c’était le meilleur de son cœur qui parlait, — je ne veux pas que tu sois punie d’une faute qui est mienne. Mon tort a été grand de te demander en mariage : s’il a une excuse cependant, cherche-la dans mon amour pour toi ; mais tu ne m’aimes pas, Lubine, je le sais, tu n’es pas heureuse, autrement je n’aurais pas vu presque chaque jour tes yeux baignés de larmes, autrement tu ne serais pas allée à Sadagora. Aussi te rendrai-je ta liberté ; c’est, Dieu merci, en mon pouvoir. Séparons-nous de bonne amitié.

Lubine regarda longtemps son mari dans une surprise silencieuse. — Tu veux que je te quitte, balbutia-t-elle enfin, et pour toujours ?

— Pour toujours, répéta son mari avec le plus triste sourire.

— C’est donc que tu ne m’aimes plus ?…

— Non, Lubine, c’est parce que je t’aime plus que moi-même, plus que mon bonheur, plus que ma vie, et que je veux tout sacrifier pour te voir satisfaite de ton sort.

— En ce cas, je ne te quitterai pas ! s’écria la jeune femme ; je ne le pourrais, car je t’aime… Je sais aujourd’hui pour la première fois avec quelle force !

Elle se jeta sur ce cœur fidèle et dévoué, pleurant et riant, à demi folle, et les bras de M. de Polawsky se refermèrent sur elle, pour toujours cette fois.

Plus d’un an s’était écoulé depuis le pèlerinage, quand une belle et heureuse femme reparut à Sadagora portant sur le bras son premier-né, qui, loin de s’effrayer de la longue barbe blanche du rabbi aux miracles, lui tendit en souriant ses petites mains, et l’ascète le bénit. Sa prédiction s’était réalisée pour Mme de Polawsky ; mais pour la pauvre Chaike l’éclat du soleil levant se fit longtemps attendre. En revenant de leur voyage, sa noble protectrice lui avait bien donné deux beaux ducats tout neufs ; ce n’était pourtant pas encore le soleil, tout au plus un petit rayon qui s’égara dans la pauvre demeure pour s’éteindre vite. Elle acheta de quoi nourrir ses enfans et des cierges en vue du sabbat qui allait venir. — Ensuite il faudra nous séparer, dit-elle aux trois petits. Je n’ai plus d’argent pour renouveler mes marchandises et plus de crédit, comment faire ? Baruch est d’âge à entrer en apprentissage, Esterka sera confiée à une femme qui lui apprendra la couture, et Israël restera chez notre ami Jainkew pour servir au cabaret. Moi aussi, je prendrai du service. — Elle était résignée à se vendre comme esclave chez sa belle-sœur.

— Le faut-il vraiment ? demanda le jeune Baruch.

— Il le faut, à moins que le prophète Élie n’ait pitié de nous.

— Et qui te dit qu’il n’aura pas pitié ? fit l’enfant avec une foi profonde. Ne marche-t-il pas toujours parmi nous, épiant nos faits et gestes afin de récompenser les bons et de punir les méchans ? Et notre mère est de ceux qu’on récompense. Il faut croire ce que dit le Talmud de ses visites aux braves gens qui mettent sur leur table un gobelet pour lui.

— Mettons-lui aujourd’hui un gobelet sur la table, dit la petite Esterka.

— Bien dit, ma fille ! — Et Chaike dépensa son dernier sou à l’acquisition du vin qu’elle plaça au plus haut bout de la table. Les feux bleuâtres de l’étoile du soir, large et calme, brillèrent bientôt dans le ciel. — Le sabbat commence, prononça le jeune Baruch. — Après la prière, tous deux prirent place à table sous le lustre, allumé. Le poisson exhalait une bonne odeur dans sa sauce de raisins secs, il y avait aussi le gâteau que l’on nomme stritzel ; la place d’honneur néanmoins restait vide pour le prophète Elie.

— Viendra-t-il ? murmura Esterka.

— Peut-être est-il déjà parmi nous invisible, répondit son frère. Prions qu’il nous délivre de toute peine et de toute honte.

Tandis qu’ils priaient dévotement, la porte s’ouvrit, et un grand vieillard déguenillé, la barbe en désordre, appuyé sur un bâton, apparut sur le seuil.

— Voulez-vous recevoir un passant à la fête du sabbat ? demandat-il d’une voix qui leur remua singulièrement le cœur, un homme qui pour l’amour de Dieu se refuse jusqu’au nécessaire, qui fait pénitence pour les péchés de tous et n’a goûté d’aucun aliment durant la semaine, voyageant d’un pays à l’autre, sans gîte pour |la nuit et toujours en prière ?

— Entre, homme pieux, dit Chaike, et mange avec nous.

— Je vois que vous avez déjà mis le couvert à mon intention, que Dieu vous bénisse ! — Il ferma la porte, rangea son bâton dans un coin et s’assit parmi eux. Lorsqu’il eut bu et mangé, le vieillard appela le jeune Baruch, le prit par la main, et plongea dans ses yeux son regard étincelant d’une flamme spirituelle. — Veux-tu que je t’éprouve ? demanda-t-il.

— Éprouve-moi, et que l’épreuve soit rude, répondit le brave garçon, je ne m’en plaindrai pas.

L’étranger sourit, et procéda aussitôt à lui faire subir un examen serré sur les Écritures et le Talmud. L’élève de Jehuda s’en tira si bien que celui qui l’interrogeait dit à la mère : — Tu auras de la joie par ce garçon, il deviendra un vrai bachur, un docteur. — Ils s’entretinrent quelque temps encore, puis se couchèrent, le visiteur céleste ayant accepté de dormir dans leur maison. Il y resta encore le jour suivant jusqu’à la fin du sabbat, instruisant le jeune Baruch. Les cierges bridèrent jusqu’au bout, et, tant qu’ils brûlèrent, un sentiment de paix, de bien-être inoui, régna dans la pauvre demeure. Quand le sabbat fut près de finir, le vieillard, debout à la place qu’avait occupée le père autrefois, récita la prière d’usage, bénit le vin qui débordait du gobelet en signe d’abondance, et y trempa pour l’éteindre le dernier cierge, puis il prit la boîte d’aromates, la respira et la fit respirer aux autres, car il faut fortifier l’âme de chaque jour contre les soucis qui recommencent pour elle aussitôt que s’enfuit l’âme du sabbat ; tous se lavèrent ensuite avec le vin dans lequel s’était éteint le cierge, et le vieillard entonna l’antique invocation : « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, — garde ton peuple d’Israël pour ta gloire ; — puisque le sabbat s’envole, — que du moins la semaine apporte à tous les tiens — bonheur, gain et bénédiction. »

Ils répétèrent ce chant trois fois, puis Chaike alluma la lampe afin que la fin du sabbat fût éclairée comme l’avait été le commencement. Alors le vieillard se leva et reprit son bâton. — T’en vas-tu déjà ? demanda le jeune Baruch.

— Il le faut, c’est la volonté de Dieu que je marche. — Il bénit les enfans et leur mère. — Restez tous pieux et bons, car la vie passe comme une ombre sur l’eau, mais la voie du juste brille comme une lumière. Toi, femme, sois active et vigilante ; une femme vigilante est la couronne de son mari.

— Hélas ! mon mari m’a délaissée, soupira Chaike, et il ne reviendra plus.

— Qui donc dit cela ? Ton mari s’appelle Baruch Koreffle Rebhuhn, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Eh bien ! je te promets qu’il reviendra, et le bonheur reviendra avec lui.

Encore une fois il secoua sa tête blanche et s’en alla ; on l’aperçut comme un fantôme au milieu des champs de blé. Tout à coup il disparut.

Peu d’instans après, on frappa de nouveau à la porte, et, Chaike l’ayant ouverte, un petit homme maigre et jaune comme de la cire, vêtu d’une lévite couleur de rose qui traînait jusqu’à terre, se glissa par la fente. Chaike le regarda étonnée.

— Ne reconnais-tu plus Salomon Yarmurek Atlas ? demanda le petit homme d’une voix de fausset ; c’était cependant im ami de ton père, à qui Dieu veuille donner le repos éternel !

— Je te connais bien, mais je suis surprise que tu viennes dans la maison d’un maudit.

— Pourquoi n’y viendrais~je pas, puisqu’il s’agit d’affaires ?

— Des affaires avec moi ? — Chaike sourit douloureusement.

— Je connais ta position, dit Salomon, mais je sais aussi que quatre yeux voient mieux que deux yeux et que quatre mains font plus de besogne que deux mains. Je viens donc te soumettre une proposition, Chaike. Ma femme s’est fait enlever par un capitaine de hussards, je lui ai envoyé une lettre de divorce, et, si tu y consens, je t’épouserai volontiers. Qu’en dis-tu ?

Chaike continuait de toiser, à demi moqueuse, à demi effarée, son singulier adorateur : — J’ignore si mon mari est mort ou vivant, comment me remarierai-je ?

— Ton mari est changé en âne, tu le sais bien.

Elle secoua la tête : — Le prophète Élie, qui est venu chez moi sous la figure d’un vieux mendiant, m’a promis qu’il reviendrait.

— Pauvre femme ! le malheur lui a troublé l’esprit ! gémit Salomon ; enfin, si tu foules aux pieds ton bonheur en repoussant un mari tel que moi, fais-moi donc connaître du moins en quoi je puis te secourir, car je me suis mis en tête de t’être utile, aussi vrai que j’ai été l’ami de ton digne père.

— Merci ; mais comment pourrais-tu me secourir, étant pauvre toi-même ? Le seul moyen serait de me procurer des marchandises pour mon commerce.

— Je peux te procurer sinon des marchandises, en tout cas l’argent pour en avoir, car je connais à Kolomea un homme riche qui te prêtera contre une lettre de change.

— Il me prêtera si je lui offre des garanties, répondit Chaike, mais c’est justement ce qui me manque.

— Une idée ! fit Salomon, regardant autour de lui et inclinant son museau de renard vers l’oreille de la petite femme. Il y a un gros propriétaire de Sadagora du même nom que moi, Salomon Atlas, qui se porte garant pour les lettres de change d’autrui. Que penserais-tu d’aller avec moi chez le richard dont je t’ai parlé ? Je lui dirais : — Je suis Salomon Atlas… Ne serait-ce pas vrai ? — Et il nous prêterait n’importe quelle somme.

— Quelle fourberie ! s’écria Chaike.

— Il la donnerait, continua l’homme à la lévite rose, feignant de n’avoir point entendu. Tu reconnaîtras par exemple avoir reçu cent florins, il t’en donnera quaire-vingt-dix, et tu en paieras cinq pour sa peine au pauvre Salomon.

— Ce serait une fourberie, répéta Chaike.

— Qu’appelles-tu fourberie ? Tu achètes des marchandises, tu les revends et tu rends la somme. Vois donc ce que le boucher Regenbogen fait de ses fils, de qui le zadik a dit qu’ils lui porteraient bonheur : il les conduit devant le conseil de recrutement en qualité de remplaçans et gagne ainsi une belle pièce. Y a-t-il tromperie quand il y a gain ?

— Je réfléchirai, dit enfin Chaike.

— Encore réfléchir ! Cette femme a perdu le sens, glapit Salomon, sautant comme un bouc dans la petite boutique.

— Pourquoi réfléchir, maman ? dit le jeune Baruch. C’est bientôt la nuit de Hasara-Raba, où l’on peut interroger et recevoir des réponses. Tu sauras alors si tu auras ou non du bonheur en affaires.

— Cet enfant parle comme un docteur, dit Salomon émerveillé, suis son conseil.

Le jour de l’an arriva ; ce jour-là, Chaike sortit avec ses enfans pour prier à l’écart des autres, et après la prière du soir ils allèrent au bord d’un étang poissonneux vider les miettes et la poussière de leurs poches en disant : — Que tous nos péchés soient noyés au plus profond de la mer ! — Ensuite Chaike, coupant une mèche de ses cheveux, la jeta aussi dans l’eau en murmurant : — Que le péché que je commettrai soit noyé au plus profond de la mer. — Le jour des expiations se passa, puis commença la fête des Tabernacles. Chaike et ses enfans construisirent derrière la maison un berceau de branches vertes où ils restèrent assis tout le jour et aussi une partie de la nuit. Lorsque vint la septième nuit de la fête, qu’on appelle la nuit de Hasara-Raba, et que la lune se fut dessinée distinctement sur le ciel noir, le jeune Baruch tira sa mère par la manche : — Ne vas-tu pas interroger ? demanda-t-il.

— Je le ferai au nom de Dieu.

Et se levant, elle traversa lentement la prairie, puis monta au sommet d’une colline qu’éclairaient les rayons de la lune : elle y resta debout en prière, puis, se tournant, vit que son ombre était découpée sur le sol comme sur du papier sans qu’il y manquât la moindre partie du corps, ce qui est bon signe. Elle ne s’en contenta pas et renouvela la même épreuve au bord de l’étang, puis, retournant chez elle, prit un cierge, l’alluma et le plaça sous le berceau, où il brûla sans s’éteindre une fois jusqu’à l’aube. Décidément Hasara-Raba lui avait envoyé trois réponses favorables ; elle dit donc à ses enfans : — Je ferai des affaires avec Salomon Atlas.

En effet, le premier jour qui suivit la fête des Tabernacles, le petit homme à la lévite couleur de rose entra, clignant son œil rusé et faisant claquer sa langue : — Partons-nous ?

— Je te suis, répondit Chaike. — Et tous deux prirent le chemin de Kolomea.

Le prêteur, qui se nommait Feiglstock, ouvrit d’abord de grands yeux et fourra ses mains grasses dans sa ceinture noire : — Je ne prête que contre de bonnes garanties, dit-il après s’être fait longtemps prier.

— Aussi quelqu’un répondra-t-il pour moi, répliqua Chaike.

— Est-ce un honnête homme ?

— Assurément.

Elle alla chercher son complice qui était resté dehors et qui entra, ses doigts maigres dans sa ceinture, lui aussi, comme un homme bourré d’argent, et son bonnet sur la tête pour mieux jouer le personnage.

— Il faut que ce gaillard soit bien riche, pensa Feiglstock, pour avoir autant d’insolence.

Chaike ne respirait qu’avec effort.

— Veux-tu être garant de cette femme ? Le Juif interpellé fit un signe de tête.

— Quel est ton nom ?

— Salomon Atlas, répondit le petit homme tout naturellement, mais non sans se redresser de manière à grandir de deux pouces pour le moment décisif.

Feiglstock se découvrit avec respect : — L’honneur est grand pour moi d’entrer en rapports avec Salomon Atlas, dit-il, offrant une chaise au prétendu propriétaire, qui s’assit sans façon, le bonnet toujours sur la tête. — Comment vous portez-vous, monsieur Atlas ? Vous paraissez fatigué.

— Un peu, la multitude des affaires, — vous comprenez, c’est un tel casse-tête,… — mais finissons-en, je suis pressé.

— Un homme tel que vous est toujours pressé. Combien vous faut-il ?

— Donnez à cette femme quatre-vingt-dix florins pour un mois ; elle reconnaîtra en avoir reçu cent : je fais toujours ainsi.

— Nous ferons selon votre habitude, reprit le marchand d’argent, comptant la somme, tandis que Chaike écrivait la lettre de change, qui fut endossée par l’homme à la lévite rose. — Je serai bien aise de vous servir de nouveau, monsieur Atlas.

— Je ne demanderais pas mieux pour ma part, répondit Salomon avec une dignité dont il n’eut garde de se départir tant que Feiglstock put l’apercevoir ; mais, ayant gagné le coin de la rue, il reprit ses allures ordinaires et, se cramponnant au bras de Chaike : — Mes dix florins, vite ! bégaya-t-il avec une avidité fiévreuse.

— Dix ?… tu avais dit cinq.

— Je veux mourir à l’instant, si nous ne sommes pas toujours convenus de dix.

— Veux-tu ruiner une pauvre femme ? N’as-tu pas de conscience ?

Le calme de Chaike lui imposa : — Je me contenterai de cinq, mais nous étions convenus de dix.

Chaike lui remit l’argent en le remerciant. Il ne cessait de répéter : — J’avais pourtant demandé dix florins, dix… — Et ils se séparèrent.

Chaike alla s’approvisionner chez un marchand chrétien qui la connaissait, et son cœur s’épanouit devant toutes ses emplettes. Elle en fit un gros paquet, l’enveloppa soigneusement comme on emmaillotte un enfant, le chargea sur son dos et quitta ainsi la ville. Salomon, qui demeurait à Tulawa, l’avait quittée pour prendre une autre direction.

Chaike ployait donc sous le fardeau qu’il lui fallait porter seule, mais elle ne le trouvait pas lourd, elle pensait à tout autre chose, à ses en fans, dont elle ne serait pas forcée de se séparer, à son mari, qui devait revenir selon la promesse d’Élie, et elle avançait vite sans essuyer la sueur qui ruisselait de son front. Chaque fois qu’il lui arrivait de faire halte pour reprendre haleine, elle hâtait le pas ensuite, car il lui fallait être rentrée avant le coucher du soleil.

Vers le soir, de sombres nuages s’amassèrent. Chaike marchait toujours sans se soucier du tonnerre ni des éclairs qui déchiraient la voûte noire au-dessus d’elle. Les cataractes du ciel s’ouvrirent soudain ; ce n’était pas de la pluie, c’était une averse qui eut vite inondé tout le chemin en le rendant impraticable.

La pauvre Chaike ne pouvait plus ni avancer ni reculer ; elle regardait autour d’elle, éperdue, sans apercevoir une maison ou seulement un hangar où elle pût abriter son paquet, car pour son pauvre corps elle n’y songeait guère. Ses marchandises, voilà tout ce qu’il importait de sauver. Enfin un éclair sillonnant l’obscurité lui montra un petit pont de bois arrondi au-dessus d’un ruisseau à peu de distance. Ceci lui rendit des forces ; elle se mit à courir et l’atteignit heureusement. La voici sous le pont, abritée contre l’orage, mais avec de l’eau jusqu’à mi-jambes.

Le ruisseau grossissait de plus en plus ; n’importe, elle respirait soulagée, riant de joie, bien que le froid et l’humidité la fissent trembler. Elle resta ainsi jusqu’à ce que l’eau, montant toujours, commençât de lécher son paquet derrière elle. Alors une nouvelle angoisse la saisit ; elle n’avait nulle peur de se noyer, celle de perdre ses marchandises dominait tout ; par une inspiration soudaine, elle se mit à prier et à crier tout haut comme son père l’avait fait jadis à la synagogue, et il sembla que les élémens furieux se prissent de compassion pour celle qui trouvait les hommes sans pitié.

La pluie s’apaisa, les grondemens du tonnerre s’affaiblirent dans le lointain. Chaike sortit de l’eau, et put continuer sa route en louant Dieu. Il faisait nuit maintenant, mais elle connaissait les chemins ; tout danger était passé. Une demi —heure après, elle vit briller une petite lumière derrière les vitres de sa chère boutique. Elle entra, un triomphant sourire sur son visage émacié par les privations et le chagrin, ne prit pas le temps d’embrasser ses enfans, ouvrit son paquet : rien n’était gâté… Elle pouvait s’asseoir. En s’asseyant, elle s’aperçut que ses forces étaient épuisées ; elle frissonnait et haletait. Baruch courut chercher le bon cabaretier Jainkew. En voyant ce dernier, Chaike lui montra les marchandises étalées, puis tomba évanouie.

On lui arracha ses vêtemens mouillés, on la mit au lit. Jainkew lui fit boire de foixe du vin chaud comme il avait appris à en préparer au régiment. Elle finit par se réchauffer, mais divagua toute la nuit. Au matin, elle était la proie d’une fièvre ardente. Il n’y avait pas d’argent pour aller chercher le médecin. À quoi bon un médecin d’ailleurs ? Jainkew se rappelait les fièvres de Mantoue, qui avaient décimé jadis ses camarades les uhians ; c’était pour lui un ennemi connu, il n’en avait pas peur. Son tort fut peut-être de traiter une femme délicate comme il eiit traité un uhlan, mais la crise fut précipitée ainsi, et une fois de plus le vieux soldat resta vainqueur. Quinze jours après celui où elle était tombée malade, Chaike entra en convalescence. Elle était bien faible naturellement et ne se rétablit qu’à la longue malgré les fortes doses d’eau-de-vie que lui administrait Jainkew. Quant à courir la campagne, un paquet sur le dos, il n’y fallait pas songer encore. De temps en temps elle se demandait ce qui allait arriver. L’infortunée ne tarda pas à le savoir. L’huissier vint de nouveau saisir le peu qu’elle possédait ; cette fois c’était plus qu’un malheur, c’était le désastre absolu, irrémédiable, le coup de pied sous lequel se tord le pauvre ver de terre écrasé sans miséricorde.

La malheureuse assiste pétrifiée à l’enlèvement des marchandises ; encore quelques jours, et le mois serait écoulé ; il fallait s’acquitter ; avec quoi ?

Feiglstock attendit un jour et même deux ; mais le troisième il alla trouver poliment le riche Atlas de Sadagora, qui ne comprit rien à la lettre de change qu’on lui présentait. La supercherie fut ainsi découverte. Feiglstock cracha de colère ; il n’alla pourtant pas en justice : ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’un Juif traîne un autre Juif devant les tribunaux ; mais il accusa Chaike devant le rabbin, et cria dans la rue si haut que tous les Juifs s’ameutèrent, maudissant avec lui la voleuse.

— A-t-on jamais entendu pareille chose ? disait Pennina, laisser protester une fausse lettre de change ! On devrait la jeter en prison.

— Moi, j’ai appris une autre nouvelle, dit Jehuda, quelqu’un qui revient de Czernowitz a vu notre beau-frère.

— Comment l’aurait-il vu, puisqu’il est changé en baudet ? fit observer judicieusement Pennina.


XI.


La pauvre Chaike va donc comparaître devant le rabbin, pâle, exténuée, mourante ; on doit la juger néanmoins, et la juger avec sévérité, car elle a commis un crime. Personne ne se soucie de la défendre ; une multitude irritée se presse devant la maison du rabbin, qui attend derrière une table, revêtu de sa longue robe de soie, la Thora ouverte devant lui.

— Elle approche, elle est là ! crient cent voix courroucées. La coupable est amenée par le schames (sacristain de la synagogue, sorte d’huissier). Elle rase les murailles et tire sur son visage éploré le fichu qui lui couvre la tête, mais les femmes lui arrachent ce voile.

— Regardez l’hypocrite ! la faussaire ! — Les hommes ramassent des pierres et la menacent : — Qu’elle soit maudite ! — que maudits soient les parens qui l’ont engendrée !

— La mendiante ! s’écrie Pennina en lui barrant le chemin, elle ne voulait pas me servir, mais elle n’est pas trop fière pour voler !

Les frères de Pennina , Abraham et Jephté Rosenstock, empoignèrent Chaike par le bras, chacun de son côté, la secouant avec une brutalité révoltante.

— Tu as apporté la honte sur nous, vociféraient-ils. Que le malheur prenne gîte sous ton toit.

— Frappez-la, frappez donc ! criait Pennina les excitant.

Chaike se tourna sur les Rosenstock comme un animal forcé : — Vous parlez de honte ? Ne m’y avez-vous pas conduite ? M’avez-vous jamais secourue ? Qu’elle retombe sur vous, cette honte, avec toutes les malédictions que vous avez prononcées contre moi !

Les deux Rosenstock reculèrent presque intimidés ; au milieu des injures et des coups qu’on lui prodiguait de tous côtés, Chaike atteignit la maison du rabbin. — Me voilà, s’écria-t-elle, se posant devant lui, condamnez, punissez-moi, mais jugez par la même occasion ceux qui, étant de mon sang, m’ont abandonnée aux périls de la pauvreté, au froid, à la faim et au désespoir !

— Il n’y a que toi qui sois en cause, dit le rabbin.

Pendant quelque temps, personne n’entendit rien qu’un murmure confus, car la foule s’efforçait de faire irruption dans la salle, on eût dit l’assaut d’une ville assiégée. Bientôt il n’y eut plus le plus petit coin vide ; les moins agiles ou les moins vigoureux, refoulés au dehors, se dressaient sur la pointe du pied, regardant par-dessus la tête des autres.

Je sais de quoi l’on m’accuse, commença Chaike, qui avait recouvré son intrépidité. J’ai trompé cet homme, je l’avoue, c’est vrai ; mais il est vrai aussi que mon mari m’a abandonnée avec trois enfans, que personne ne m’a tendu la main, ni mon frère, ni ma belle-sœur, ni les autres parens qui sont riches, tandis que je suis pauvre. Ce sont tous d’honnêtes gens, tous, car ils ont de l’argent ; pourquoi seraient-ils malhonnêtes, n’y étant pas forcés pour vivre ? Quant à celui qui n’a rien, et qui malgré ses efforts reste pauvre, il ne vaut pas la peine, je vous le déclare, que l’on crache sur lui. Tuez-nous donc ! Salomon l’a dit : « Le riche règne sur le pauvre, et celui qui emprunte est l’esclave de celui qui prête. » Quiconque ne possède rien n’a pas le droit d’être au monde ! À vous l’argent, la probité, la considération et toutes les jouissances. À nous autres que reste-t-il ? Le dénûment. Il nous faut être honnêtes sous nos guenilles, les cris de nos enfans affamés dans l’oreille, tandis que votre vertu s’enveloppe de soie et de velours. Je suis coupable, mais quiconque jette une pierre aux coupables de ma sorte verra cette pierre retomber sur lui. Fallait-il donc mourir dans la rue ? J’ai préféré prendre le superflu du riche, quitte à rendre ensuite sept fois autant. Ce que j’ai fait, je l’ai fait parce que j’y ai été autorisée dans la nuit de Hasara-Raba, parce que le saint homme de Sadagora m’a prédit que le soleil brillerait sur moi, et parce que le prophète Élie est venu le soir du sabbat me promettre que mon mari et le bonheur avec lui allaient rentrer dans ma maison. J’ai voulu vivre pour attendre cela. Voilà tout, je ne dirai pas un mot de plus.

— Écoutez ! criaient les Juifs. C’est nous qu’elle accuse et qu’elle menace !

— Le prophète Élie est venu clans sa maison, fit en ricanant Pennina ; comme elle sait mentir, la fourbe !

— Il est venu ! s’écria Chaike ; que je meure s’il n’est pas venu ! et, si je dis la vérité, qu’il apparaisse pour porter témoignage en ma faveur !

Elle parlait avec tant de conviction que tous les assistans regardèrent malgré eux du côté de la porte, où il y avait au moment même un certain tumulte, et l’on vit un vieillard, le bâton à la main, écarter la foule pour s’approcher de Chaike. Celle-ci serait tombée, si le nouveau-venu ne l’eût saisie par le bras.

— Pourquoi persécutez-vous cette pauvre âme ? demanda-t-il, Dieu m’envoie pour la défendre.

— Qui es-tu ? demanda le rabbin stupéfait. Il tira de sa robe un vieux livre tout jaune : — Le connais-tu ? Alors tu sais aussi qui je suis.

Le rabbin ne jeta qu’un regard sur le livre, puis il se leva et baisa la robe du vieillard avec vénération : — Comment oserais-je juger, dit-il, quand il y a ici quelqu’un de plus grand que moi ? Prends ma place, envoyé de Dieu, et prononce sur cette femme au nom du Seigneur.

Quelque serrés que fussent les Juifs, ils reculèrent tous respectueusement. — Chacun doit être jugé selon ses œuvres, fit le vieillard, mais il n’y a que le pécheur qui méprise son prochain ; béni soit au contraire celui qui a pitié des misérables, car quiconque fait violence aux petits blasphème son créateur, tandis que l’homme compatissant honore Dieu. Le juste tombe sept fois par jour et se relève pourtant, l’impie périt dans le malheur. Vous accusez cette femme d’avoir péché, vous la maudissez pour cela ; mais moi, je vous le dis, la malédiction imméritée s’envole comme l’hirondelle et sans porter préjudice. Cette femme a fait le mal par votre faute, car vous l’avez abandonnée, méprisée, raillée. Le mal qu’elle a fait retombera sur vous dix fois, cent fois…

La foule reculait de plus en plus ; chacun regardait son voisin craintif et confus. En ce moment, Feiglstock expia tous les péchés de sa vie. — Je retire ma plainte, dit-il, le front couvert d’une sueur froide, et je consens à perdre mon argent.

— Qui te demande cela ? Tu seras payé. Le mari de cette femme acquitteia sa dette. Je le vois, avec l’œil de mon âme, entrer en ce lieu même.

Les lévites et les caftans serrés les uns contre les autres se mirent à ondoyer comme la mer ; en bas on entendit des cris retentir :

— Il vient ! il vient !

Chaike poussa un cri plus vibrant que les autres et qui fit tressaillir tous les cœurs.

Son mari se tenait debout au milieu du passage qui s’était formé devant lui, richement vêtu, les bras ouverts. Chaike courut s’y jeter, mais d’abord tomba sur les deux genoux. — Mon maître ! voilà tout ce qui sortit de sa poitrine oppressée.

— Ma femme ! s’écria Baruch, ma pauvre femme ! — Tandis qu’il la pressait contre lui en laissant tomber des larmes brûlantes sur son front humilié, tout le monde s’effrayait de l’apparition ; Pennina surtout, les yeux fixes, semblait changée en statue. — Que vient faire chez nous cet être exécré ? s’écria-t-elle enfin. A-t-on déjà oublié ses iniquités ?

— Elles sont oubliées et pardonnées, lui répondit le vieillard ; cet homme que tu vois n’est plus l’homme que vous avez tous connu ; je l’atteste, moi qui fus témoin de son expiation, moi qui l’ai vu à Jérusalem.

Baruch demanda tranquillement : — Quelle est la dette ?

— Elle est de cent florins.

Baruch déposa les cent florins sur la table, puis il compta de iiouveau cent florins pour les pauvres.

— D’où viens-tu ? demanda le rabbin étonné.

— Je viens de terre-sainte, j’y ai fait pénitence, et le Seigneur m’a reçu de nouveau dans sa miséricorde, il m’a comblé de toute sorte de dons ; il m’a donné le pouvoir de lire les péchés sur le front de chacun.

— Il est temps de partir, murmurèrent entre eux plusieurs Juifs.

— Restez ! s’écria Baruch, j’ai encore quelque chose à vous dire. — Il s’adossa contre la porte. — Vous avez abandonné ma femme dans le malheur, vous avez dénoncé sa chute. Le deviez-vous en conscience ? Qui donc parmi vous est sans faiblesse ? Je lis sur vos fronts, dans les caractères que Dieu m’a permis de déchiffrer, qu’il ne faut pas accuser autrui, si l’on ne veut être accusé soi-même. — Il arrêta par le bras un homme qui cherchait à s’esquiver. — Toi par exemple, mesure désormais avec une autre aune que celle dont tu t’es servi jusqu’ici et pèse avec un autre poids, puisqu’il est encore temps de sauver ton âme, toi, coquin, qui falsifies tout jce qui passe par tes mains ! Et toi, continua-t-il, prenant un autre Juif au collet, misérable receleur, cesse d’acheter du bien volé ; la gueule de l’enfer s’ouvre déjà pour t’engloutir !

— Nous te croyons ! crièrent plusieurs autres, nous sommes tous pécheurs, et nous connaissons nos torts comme tu les connais toi-même. Pourquoi insister davantage ?

Pennina voulut profiter de cette interruption pour sortir ; mais Barwch mit la main sur son épaule. — Laisse-moi passer, s’écriat-elle, toujours arrogante.

— Toi moins que personne, adultère, voleuse !

— Voleuse ? répéta Pennina.

— Crois-tu que je ne lise pas sur ton beau front comme sur tous les autres ? Tu as volé un âne qui m’appartient, M. Kalinoski me l’ayant donné le jour même de mon départ pour Jérusalem.

— C’est vrai, elle a pris l’âne, s’écria le chœur, espérant ainsi trouver grâce devant le terrible repenti.

— J’ai des témoins, tu l’entends, des témoins de ton vol, et c’est à la justice impériale que je m’adresserai.

Pennina suffoquait. — Je te le rendrai, ton âne, et je t’offre un dédommagement. Que te faut-il de plus ?

— Ce qu’il me faut ? repartit Baruch avec un calme ironique, que tu sois humiliée à ton tour, beauté orgueilleuse et impitoyable. Tu iras en justice, car l’argent n’est rien pour toi, pas plus que pour moi-même. Je veux te voir huée, avilie ; je veux te voir en prison.

— Veux-tu me perdre ? balbutia Pennina en levant sur lui un regard auquel nul n’avait jamais résisté.

— Oui, je le veux.

— Pardonne-lui, Baruch, pour l’amour de moi ! supplia la petite Chaike.

— C’est à cause de toi qu’elle doit être écrasée ; cependant, dit-il après une pause, puisque tu demandes sa grâce, je ne m’adresserai pas aux tribunaux. — Se tournant vers sa belle-sœur : — Remercie-la vite à genoux, en lui baisant les pieds, entends-tu, vipère ?

La superbe regarda Baruch d’abord, puis la petite Chaike ; enfin tremblant de tout son corps, pâle comme une morte, elle toucha de ses lèvres décolorées les pieds de cette dernière. Ce fut avec effort qu’elle se releva pour gagner la porte en chancelant. On s’aperçut alors que le vieillard avait disparu. — Oui donc a vu partir le prophète Élie ? s’écria Chaike.

— J’étais debout devant la porte, il n’aurait pu passer, fit Baruch surpris.

— Il est monté au ciel dans un char de feu, s’écria Jainkew Maimon, le brave cabaretier. Je l’ai vu de mes yeux !

Comme les enfans groupés sur le seuil de la boutique attendaient leur mère avec inquiétude, deux personnes parurent au bout de la rue, suivies d’une autre qui conduisait un âne par une corde. L’homme qui marchait devant étendit les bras. — Mon Dieu ! c’est le père ! s’écria l’aîné des garçons se suspendant à son cou. — Israël et Esterka, qui ne le reconnaissaient point, se laissèrent embrasser d’un air honteux. Bientôt ils furent tous assis à tai)le, où les rejoignit le cabaretier après avoir installé l’âne dans l’étable. Personne ne parlait, le bonheur rend silencieux aussi bien que le deuil ; ils se regardaient en revanche. Baruch était émerveillé de la beauté de ses enfans. La figure de la petite Chaike elle-même brillait comme une lampe du sabbat. Elle éprouvait la vérité de cette sentence de Salomon : « avant d’atteindre aux honneurs, il faut souffrir. »

Enfin Janikew, se caressant la barbe : — Camarade, tu as une digne femme, une perle, et si je te le dis, c’est la vérité, car je ne suis pas un plat gueux comme les autres.

— Non, tu n’es pas un gueux, répliqua Baruch, tu es mon ami, et je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour les miens ; je bâtirai ici une grande auberge, et tu seras l’aubergiste.

— Avec quoi donc bâtiras-tu ?

— Avec quoi ? — et Baruch mit fièrement les mains sur ses hanches, — avec mon argent ; oui, étonnez-vous : je ne suis pas seulement devenu sage, je reviens riche. Dieu soit loué ! il y a eu trop de misère et de chagrin dans cette maison ! Désormais le bonheur et l’abondance l’habiteront pour toujours. Je le répète, je bâtirai une auberge, camarade, non pas dans la ville où sont les Juifs, mais à cette place même. Dans un an ou deux, le chemin de fer y passera et nous ferons de bonnes affaires. Tu ne manqueras de rien, Jainkew, et j’aurai une maison de commerce pour moi et pour mes enfans ; je fonderai un hôpital et un refuge pour les pauvres où tout le monde sera reçu, juif, chrétien ou musulman, car j’ai vu à Jérusalem que les fils d’Ismaël valaient souvent mieux que nous.

— Mais moi, Baruch, interrompit Chaike timidement, tu ne parles pas de moi : que ferai-je donc ?

— Tu as eu assez de peine dans ta pauvre vie, bonne âme ; tu seras mon épouse chérie et la mère vénérée de ceux-ci, voilà tout ce que tu dois être et tout ce que peut être la meilleure d’entre les femmes. Je veux te parer de perles et de diamans, étaler des tapis sous tes pieds, et te rendre heureuse enfin.

— La nuit de Hasara-Raba n’a donc pas menti, murmura Chaike en souriant à travers ses larmes.

Ils restèrent quelque temps encore assis l’un auprès de l’autre, muets et ravis. Dehors un vieillard, appuyé sur son bâton, les regardait en souriant par la fenêtre éclairée.

Et les Juifs se demandèrent : — Pourquoi donc avons-nous battu ce pauvre âne ?

Sacher-Masoch.
(Traduit par M. Th. Bentzon.)
  1. Rebhuhn, perdrix.
  2. La loi de Moïse.
  3. Le livre par excellence des cabalistes.
  4. Factotum.
  5. Sectaires qui aspirent à la perfection en faisant plus que Dieu n’exige. Ce nom sert particulièrement à désigner une secte juive répandue en Pologne et dans les contrées slaves méridionales.
  6. Jeune homme adonné à l’étude du Talmud.
  7. Ignorant de la science talmudique.
  8. Les chassidéens nomment ainsi leurs docteurs, pour les distinguer des rabbins.
  9. Université talmudique.
  10. Ville de la Pologne russe.
  11. Sacristain do la synagogue.
  12. Jeune fille.
  13. La cabale symbolique propose trois procédés pour dccouvrir au moyen de différentes combinaisons ou permutations de lettres un sens mystique en dehors du sens littéral ; ce sont la themoura, la guematria et le natarikon.
  14. Quartier des Juifs à Lemberg.