La Henriade/Chant 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 8 (p. 43-58).

CHANT PREMIER

ARGUMENT
Henri III, réuni avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, contre la Ligue, ayant déjà commencé le blocus de Paris, envoie secrètement Henri de Bourbon demander du secours à Élisabeth, reine d’Angleterre. Le héros essuie une tempête. Il relâche dans une île, où un vieillard catholique lui prédit son changement de religion et son avènement au trône. Description de l’Angleterre et de son gouvernement.


Je chante ce héros qui régna sur la France
Et par droit de conquête et par droit de naissance[1] ;
Qui par de longs malheurs apprit à gouverner,
Calma les factions, sut vaincre et pardonner,
Confondit et Mayenne, et la Ligue, et l’Ibère,
Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Descends du haut des cieux, auguste Vérité !
Répands sur mes écrits ta force et ta clarté :

Que l’oreille des rois s’accoutume à t’entendre.
C’est à toi d’annoncer ce qu’ils doivent apprendre ;
C’est à toi de montrer aux yeux des nations
Les coupables effets de leurs divisions.
Dis comment la Discorde a troublé nos provinces ;
Dis les malheurs du peuple et les fautes des princes :
Viens, parle ; et s’il est vrai que la Fable autrefois
Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix ;
Si sa main délicate orna ta tête altière,
Si son ombre embellit les traits de ta lumière,
Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher,
Pour orner tes attraits, et non pour les cacher.
Valois[2] régnait encore, et ses mains incertaines
De l’État ébranlé laissaient flotter les rênes[3] ;
Les lois étaient sans force, et les droits confondus ;
Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus.
Ce n’était plus ce prince environné de gloire,
Aux combats[4], dès l’enfance, instruit par la victoire,
Dont l’Europe en tremblant regardait les progrès,
Et qui de sa patrie emporta les regrets,
Quand du Nord étonné de ses vertus suprêmes
Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes[5].
Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier ;
Il devint lâche roi d’intrépide guerrier
Endormi sur le trône au sein de la mollesse,
Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.
Quélus et Saint-Mégrin, Joyeuse et d’Épernon[6],

Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,
 D’un maître efféminé corrupteurs politiques,
 Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques.
Des Guises cependant le rapide bonheur
 Sur son abaissement élevait leur grandeur ;

Ils formaient dans Paris cette Ligue fatale,
De sa faible puissance orgueilleuse rivale.
Les peuples déchaînés, vils esclaves des grands,
Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans.
Ses amis corrompus bientôt l’abandonnèrent ;
Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent :
Dans Paris révolté l’étranger accourut ;
Tout périssait enfin, lorsque Bourbon[7] parut.
Le vertueux Bourbon, plein d’une ardeur guerrière,
À son prince aveuglé vint rendre la lumière :
Il ranima sa force, il conduisit ses pas
De la honte à la gloire, et des jeux aux combats.
Aux remparts de Paris les deux rois s’avancèrent :
Rome s’en alarma ; les Espagnols tremblèrent :
L’Europe, intéressée à ces fameux revers,

Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts.
On voyait dans Paris la Discorde inhumaine
Excitant aux combats et la Ligue et Mayenne,
Et le peuple et l’Église ; et, du haut de ses tours,
Des soldats de l’Espagne appelant les secours.
Ce monstre impétueux, sanguinaire, inflexible,
De ses propres sujets est l’ennemi terrible :
Aux malheurs des mortels il borne ses desseins ;
Le sang de son parti rougit souvent ses mains :
Il habite en tyran dans les cœurs qu’il déchire,
Et lui-même il punit les forfaits qu’il inspire.
Du côté du couchant, près de ces bords fleuris
Où la Seine serpente en fuyant de Paris,
Lieux aujourd’hui charmants, retraite aimable et pure
Où triomphent les arts, où se plaît la nature[8],
Théâtre alors sanglant des plus mortels combats,
Le malheureux Valois rassemblait ses soldats.
On y voit ces héros, fiers soutiens de la France,
Divisés par leur secte, unis par la vengeance.
C’est aux mains de Bourbon que leur sort est commis :
En gagnant tous les cœurs, il les a tous unis.
On eût dit que l’armée, à son pouvoir soumise,
Ne connaissait qu’un chef, et n’avait qu’une Église.
Le père des Bourbons[9], du sein des immortels,
Louis fixait sur lui ses regards paternels :
Il présageait en lui la splendeur de sa race ;
Il plaignait ses erreurs ; il aimait son audace ;
De sa couronne un jour il devait l’honorer ;
Il voulait plus encore, il voulait l’éclairer.
Mais Henri s’avançait vers sa grandeur suprême
Par des chemins secrets, inconnus à lui-même :
Louis, du haut des cieux, lui prêtait son appui ;
Mais il cachait le bras qu’il étendait pour lui,
De peur que ce héros, trop sûr de sa victoire,

Avec moins de danger n’eût acquis moins de gloire.
Déjà les deux partis au pied de ces remparts[10]
Avaient plus d’une fois balancé les hasards ;
Dans nos champs désolés le démon du carnage
Déjà jusqu’aux deux mers avait porté sa rage,
Quand Valois à Bourbon tint ce triste discours,
Dont souvent ses soupirs interrompaient le cours :
« Vous voyez à quel point le destin m’humilie ;
Mon injure est la vôtre ; et la Ligue ennemie,
Levant contre son prince un front séditieux,
Nous confond dans sa rage, et nous poursuit tous deux.
Paris nous méconnaît, Paris ne veut pour maître,
Ni moi qui suis son roi, ni vous qui devez l’être.
Ils savent que les lois, le mérite et le sang,
Tout, après mon trépas, vous appelle à ce rang ;
Et, redoutant déjà votre grandeur future,
Du trône où je chancelle ils pensent vous exclure.
De la religion[11], terrible en son courroux,
Le fatal anathème est lancé contre vous.
Rome, qui sans soldats porte en tous lieux la guerre,
Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre :
Sujets, amis, parents, tout a trahi sa foi,
Tout me fuit, m’abandonne, ou s’arme contre moi ;
Et l’Espagnol avide, enrichi de mes pertes,
Vient en foule inonder mes campagnes désertes[12].

« Contre tant d’ennemis ardents à m’outrager,
Dans la France à mon tour appelons l’étranger :
Des Anglais en secret gagnez l’illustre reine.
Je sais qu’entre eux et nous une immortelle haine
Nous permet rarement de marcher réunis,
Que Londre est de tout temps l’émule de Paris ;
Mais, après les affronts dont ma gloire est flétrie,
Je n’ai plus de sujets, je n’ai plus de patrie.
Je hais, je veux punir des peuples odieux,
Et quiconque me venge est Français à mes yeux.
Je n’occuperai point, dans un tel ministère,
De mes secrets agents la lenteur ordinaire ;
Je n’implore que vous : c’est vous de qui la voix
Peut seule à mon malheur intéresser les rois.
Allez en Albion ; que votre renommée
Y parle en ma défense, et m’y donne une armée.
Je veux par votre bras vaincre mes ennemis ;
Mais c’est de vos vertus que j’attends des amis[13]. »
Il dit ; et le héros, qui, jaloux de sa gloire,
Craignait de partager l’honneur de la victoire,
Sentit, en l’écoutant, une juste douleur.
Il regrettait ces temps si chers à son grand cœur[14],
Où, fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue,
Lui seul avec Condé[15] faisait trembler la Ligue.
Mais il fallut d’un maître accomplir les desseins :
Il suspendit les coups qui partaient de ses mains ;
Et, laissant ses lauriers cueillis sur ce rivage,
À partir de ces lieux il força son courage.

Les soldats étonnés ignorent son dessein ;
Et tous de son retour attendent leur destin.
Il marche. Cependant la ville criminelle
Le croit toujours présent, prêt à fondre sur elle ;
Et son nom, qui du trône est le plus ferme appui,
Semait encor la crainte, et combattait pour lui.
Déjà des Neustriens il franchit la campagne.
De tous ses favoris, Mornay seul l’accompagne,
Mornay[16], son confident, mais jamais son flatteur ;
Trop vertueux soutien du parti de l’erreur,
Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
Servit également son Église et la France ;
Censeur des courtisans, mais à la cour aimé ;
Fier ennemi de Rome, et de Rome estimé.
À travers deux rochers où la mer mugissante
Vient briser en courroux son onde blanchissante,
Dieppe aux yeux du héros offre son heureux port :
Les matelots ardents s’empressent sur le bord ;
Les vaisseaux sous leurs mains, fiers souverains des ondes,
Étaient prêts à voler sur les plaines profondes ;
L’impétueux Borée, enchaîné dans les airs,
Au souffle du zéphyr abandonnait les mers.

On lève l’ancre, on part, on fuit loin de la terre[17] :
On découvrait déjà les bords de l’Angleterre ;
L’astre brillant du jour à l’instant s’obscurcit ;
L’air siffle, le ciel gronde, et l’onde au loin mugit ;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs, et l’abîme des flots,
Montraient partout la mort aux pâles matelots[18].
Le héros, qu’assiégeait une mer en furie,
Ne songe en ce danger qu’aux maux de la patrie,
Tourne ses yeux vers elle, et, dans ses grands desseins,
Semble accuser les vents d’arrêter ses destins[19].
Tel, et moins généreux, aux rivages d’Épire,
Lorsque de l’univers il disputait l’empire,
Confiant sur les flots aux aquilons mutins
Le destin de la terre et celui des Romains,
Défiant à la fois et Pompée et Neptune,
César[20] à la tempête opposait sa fortune.
Dans ce même moment, le Dieu de l’univers,
Qui vole sur les vents, qui soulève les mers,
Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde
Forme, élève, et détruit les empires du monde,
De son trône enflammé, qui luit au haut des cieux,
Sur le héros français daigna baisser les yeux.
Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages
De porter le vaisseau vers ces prochains rivages
Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots :
Là, conduit par le ciel, aborda le héros.
Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille

Sous des ombrages frais présente un doux asile :
Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,
Défend aux aquilons d’en troubler le repos :
Une grotte est auprès, dont la simple structure
Doit tous ses ornements aux mains de la nature.
Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Aux humains inconnu, libre d’inquiétude[21],
C’est là que de lui-même il faisait son étude ;
C’est là qu’il regrettait ses inutiles jours,
Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours.
Sur l’émail de ces prés, au bord de ces fontaines,
Il foulait à ses pieds les passions humaines :
Tranquille, il attendait qu’au gré de ses souhaits
La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais.
Ce Dieu qu’il adorait prit soin de sa vieillesse ;
Il fit dans son désert descendre la sagesse ;
Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,
Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.
Ce vieillard, au héros que Dieu lui fit connaître,
Au bord d’une onde pure offre un festin champêtre.
Le prince à ces repas était accoutumé :
Souvent sous l’humble toit du laboureur charmé,
Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui-même[22],
Il avait déposé l’orgueil du diadème.
Le trouble répandu dans l’empire chrétien
Fut pour eux le sujet d’un utile entretien.
Mornay, qui dans sa secte était inébranlable,
Prêtait au calvinisme un appui redoutable ;
Henri doutait encore, et demandait aux cieux
Qu’un rayon de clarté vînt dessiller ses yeux.
De tout temps, disait-il, la vérité sacrée

Chez les faibles humains fut d’erreurs entourée :
Faut-il que, de Dieu seul attendant mon appui,
J’ignore les sentiers qui mènent jusqu’à lui ?
Hélas ! un Dieu si bon, qui de l’homme est le maître,
En eût été servi, s’il avait voulu l’être.
De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins,
Et ne l’accusons pas des fautes des humains.
J’ai vu naître autrefois le calvinisme en France ;
Faible, marchant dans l’ombre, humble dans sa naissance,
Je l’ai vu, sans support, exilé dans nos murs,
S’avancer à pas lents par cent détours obscurs :
Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière,
Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,
Se placer sur le trône, insulter aux mortels,
Et d’un pied dédaigneux renverser nos autels.
« Loin de la cour alors, en cette grotte obscure,
De ma religion je vins pleurer l’injure.
Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours :
Un culte si nouveau ne peut durer toujours.
Des caprices de l’homme il a tiré son être ;
On le verra périr ainsi qu’on l’a vu naître.
Les œuvres des humains sont fragiles comme eux ;
Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux.
Lui seul est toujours stable ; et tandis que la terre
Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,
La Vérité repose aux pieds de l’Éternel.
Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel :
Qui la cherche du cœur un jour peut la connaître.
Vous serez éclairé, puisque vous voulez l’être.
Ce Dieu vous a choisi : sa main, dans les combats,
Au trône des Valois va conduire vos pas.
Déjà sa voix terrible ordonne à la victoire
De préparer pour vous les chemins de la gloire ;
Mais si la vérité n’éclaire vos esprits,
N’espérez point entrer dans les murs de Paris.
Surtout des plus grands cœurs évitez la faiblesse ;
Fuyez d’un doux poison l’amorce enchanteresse ;
Craignez vos passions, et sachez quelque jour
Résister aux plaisirs, et combattre l’amour.
Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,

Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même ;
Lorsqu’en un siège horrible, et célèbre à jamais,
Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,
Ces temps de vos États finiront les misères ;
Vous lèverez les yeux vers le Dieu de vos pères ;
Vous verrez qu’un cœur droit peut espérer en lui.
Allez : qui lui ressemble est sûr de son appui. »
Chaque mot qu’il disait était un trait de flamme
Qui pénétrait Henri jusqu’au fond de son âme.
Il se crut transporté dans ces temps bienheureux
Où le Dieu des humains conversait avec eux,
Où la simple vertu, prodiguant les miracles,
Commandait à des rois, et rendait des oracles.
Il quitte avec regret ce vieillard vertueux
Des pleurs, en l’embrassant, coulèrent de ses yeux ;
Et, dès ce moment même, il entrevit l’aurore
De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore.
Mornay parut surpris, et ne fut point touché :
Dieu, maître de ses dons, de lui s’était caché.
Vainement sur la terre il eut le nom de sage,
Au milieu des vertus l’erreur fut son partage.
Tandis que le vieillard, instruit par le Seigneur,
Entretenait le prince, et parlait à son cœur,
Les vents impétueux à sa voix s’apaisèrent,
Le soleil reparut, les ondes se calmèrent.
Bientôt jusqu’au rivage il conduisit Bourbon :
Le héros part, et vole aux plaines d’Albion.
En voyant l’Angleterre, en secret il admire
Le changement heureux de ce puissant empire,
Où l’éternel abus de tant de sages lois
Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.
Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent,
Sur ce trône glissant d’où cent rois descendirent,
Une femme, à ses pieds, enchaînant les destins,
De l’éclat de son règne étonnait les humains :
C’était Élisabeth ; elle dont la prudence
De l’Europe à son choix fit pencher la balance,
Et fit aimer son joug à l’Anglais indompté,

Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté[23].
Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes ;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes,
Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux ;
Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux ;
Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,
Des bouts de l’univers appelle la fortune :
Londres, jadis barbare, est le centre des arts,
Le magasin du monde, et le temple de Mars.
Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble[24]
Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,
Les députés du peuple, et les grands, et le roi,
Divisés d’intérêt, réunis par la loi ;
Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,
Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible[25].
Heureux lorsque le peuple, instruit dans son devoir,
Respecte, autant qu’il doit, le souverain pouvoir !
Plus heureux lorsqu’un roi, doux, juste, et politique,
Respecte, autant qu’il doit, la liberté publique !
« Ah ! s’écria Bourbon, quand pourront les Français
Réunir, comme vous, la gloire avec la paix ?
Quel exemple pour vous, monarques de la terre !
Une femme a fermé les portes de la guerre ;
Et, renvoyant chez vous la discorde et l’horreur,
D’un peuple qui l’adore elle a fait le bonheur. »
Cependant il arrive à cette ville immense,
Où la liberté seule entretient l’abondance.
Du vainqueur[26] des Anglais il aperçoit la tour.
Plus loin, d’Élisabeth est l’auguste séjour.
Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine,
Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine

Dont les grands, quels qu’ils soient, en secret sont épris,
Mais que le vrai héros regarde avec mépris.
Il parle ; sa franchise est sa seule éloquence :
Il expose en secret les besoins de la France ;
Et jusqu’à la prière humiliant son cœur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur.
« Quoi ! vous servez Valois ! dit la reine surprise :
C’est lui qui vous envoie au bord de la Tamise ?
Quoi ! de ses ennemis devenu protecteur,
Henri vient me prier pour son persécuteur !
Des rives du couchant aux portes de l’aurore,
De vos longs différends l’univers parle encore ;
Et je vous vois armer en faveur de Valois
Ce bras, ce même bras qu’il a craint tant de fois !
Ses malheurs, lui dit-il, ont étouffé nos haines ;
Valois était esclave ; il brise enfin ses chaînes.
Plus heureux si, toujours assuré de ma foi,
Il n’eût cherché d’appui que son courage et moi !
Mais il employa trop l’artifice et la feinte ;
Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte.
J’oublie enfin sa faute, en voyant son danger ;
Je l’ai vaincu, madame, et je vais le venger.
Vous pouvez, grande reine, en cette juste guerre,
Signaler à jamais le nom de l’Angleterre,
Couronner vos vertus en défendant nos droits,
Et venger avec moi la querelle des rois. »
Élisabeth alors avec impatience
Demande le récit des troubles de la France,
Veut savoir quels ressorts et quel enchaînement[27]
Ont produit dans Paris un si grand changement.
Déjà, dit-elle au roi, la prompte Renommée
De ces revers sanglants m’a souvent informée ;
Mais sa bouche, indiscrète en sa légèreté,
Prodigue le mensonge avec la vérité :
J’ai rejeté toujours ses récits peu fidèles.
Vous donc, témoin fameux de ces longues querelles,
Vous, toujours de Valois le vainqueur ou l’appui,

Expliquez-nous le nœud qui vous joint avec lui :
Daignez développer ce changement extrême ;
Vous seul pouvez parler dignement de vous-même.
Peignez-moi vos malheurs et vos heureux exploits ;
Songez que votre vie est la leçon des rois.
Hélas ! reprit Bourbon, faut-il que ma mémoire[28]
Rappelle de ces temps la malheureuse histoire !
Plût au ciel irrité, témoin de mes douleurs,
Qu’un éternel oubli nous cachât tant d’horreurs !
Pourquoi demandez-vous que ma bouche raconte
Des princes de mon sang les fureurs et la honte ?
Mon cœur frémit encore à ce seul souvenir[29] ;
Mais vous me l’ordonnez, je vais vous obéir.
Un autre, en vous parlant, pourrait avec adresse
Déguiser leurs forfaits, excuser leur faiblesse ;
Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur,
Et je parle en soldat plus qu’en ambassadeur[30].

  1. Ce vers se trouve dans un poëme de l'abbé Cassagnes, intitulé Henri le Grand, au roi, 1661, in-f°; voyez le Mercure de 1770, août, page 147. (B.)

    — Il est malaisé d'admettre que Voltaire se soit cru de bonne foi le premier auteur de l'alexandrin fameux de la Henriade, d'une allure si française :
    Et par droit de conquête et par droit de naissance,

    qui est de l'abbé Cassagnes (Henri le Grand. Paris, de l'imprimerie d'Antoine Vitré, 1661, p. 3, vers 6). A coup sûr, Voltaire avait lu tout ce qui avait été publié à la gloire d'Henri IV, et ce vers lui était resté dans la mémoire. Ce qui plaide en faveur de sa loyauté, c'est qu'il ne remania le début de son premier chant qu'à Londres, en 1727, sur les observations du Smyrniote Dadiky, et qu'il ne devait pas avoir sous les yeux alors le poëme du pauvre Cassagnes, dont les destinées étaient d'être déshonoré par Boileau et détroussé par Voltaire. (G. D.)
  2. Henri III, roi de France, l’un des principaux personnages de ce poëme, y est toujours nommé Valois, nom de la branche royale dont il était. (Note de Voltaire, 1723 et 1730.)
  3. Racine a dit, dans Phèdre, acte V, scène vi :
    Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.
  4. Henri III (Valois), étant duc d'Anjou, avait commandé les armées de Charles IX, son frère, contre les protestants, et avait gagné, à dix-huit ans, les
    batailles de Jarnac et de Moncontour. (Note de Voltaire, 1730.)
  5. Le duc d'Anjou fut élu roi de Pologne par les mouvements que se donna Jean de Montluc, cvêquo de Valence, ambassadeur de France en Pologne; et Henri
    n'alla qu'à regret recevoir cette couronne; mais, ayant appris, en 1574, la mort de son frère, il ne tarda point à revenir en France. (Note de Voltaire, 1741.)
  6. C'étaient eux qu'on appelait les mignons de Henri III. Saint-Luc, Livarot, Villequier, Duguast et Maugiron eurent part aussi et à sa faveur et à ses débauches. Il est certain qu'il eut pour Quélus une passion capable des plus grands excès. Dans sa première jeunesse on lui avait déjà reproché ses goûts : il avait eu une amitié fort équivoque pour ce même duc de Guise, qu'il fit depuis tuer à Blois. Le docteur Boucher, dans sou livre De justa Henrici Tertü abdicatione, ose avancer que la haine de Henri III pour le cardinal de Guise n'avait d'autre fondement que les refus qu'il en avait essuyés dans sa jeunesse; mais ce conte ressemble à toutes les autres calomnies dont le livre de Boucher est rempli. Henri III mêlait avec ses mignons la religion à la débauche; il faisait avec eux des retraites, des pèlerinages, et se donnait la discipline. Il institua la confrérie de la Mort, soit pour la mort d'un de ses mignons, soit pour celle de la princesse de Condé, sa maîtresse : les capucins et les minimes étaient les directeurs des confrères, parmi lesquels il admit quelques bourgeois de Paris; ces confrères étaient vêtus d'une robe d'étamine noire avec un capuchon. Dans une autre confrérie toute contraire, qui était celle des pénitents blancs, il n'admit que ses courtisans. Il était persuadé, aussi bien que certains théologiens de son temps, que ces momeries expiaient les péchés d'habitude. On tient que les statuts de ces confrères, leurs habits, leurs règles, étaient des emblèmes de ses amours, et que le poëte Desportes, abbé de Tyron, l'un des plus fins courtisans de ce temps-là, les avait expliqués dans un livre qu'il jeta depuis au feu. Henri III vivait d'ailleurs dans la mollesse et dans l’afféterie d'une femme coquette; il couchait avec des gants d'une peau particulière pour conserver la beauté de ses mains, qu'il avait effectivement plus belles que toutes les femmes de sa cour; il mettait sur son visage une pâte préparée, et une espèce de masque par-dessus : c'est ainsi qu'en parle le livre des Hermaphrodites, qui circonstancie les moindres détails sur son coucher, sur son lever et sur ses habillements. Il avait une exactitude scrupuleuse sur la propreté dans la parure : il était si attaché à ces petitesses qu'il chassa un jour le duc d'Epernon de sa présence, parce qu’il s'était présenté devant lui sans escarpins blancs, et avec un habit mal boutonné. Quélus fut tué en duel le 27 avril 1578. Louis de Maugiron, baron d'Ampus, était l’un des mignons pour qui Henri III eut le plus de faiblesse : c'était un jeune homme d'un grand courage et d'une grande espérance. Il avait fait de fort belles actions au siège d'Issoire, où il avait eu le malheur de perdre un œil. Cette disgrâce lui laissait encore assez de charmes pour être infiniment du goût du roi; on le comparait à la princesse d'Éboli, qui, étant borgne comme lui, était dans le même temps maîtresse de Philippe II, roi d'Espagne. On dit que ce fut pour cette princesse et pour Maugiron qu'un Italien fit ces quatre beaux vers renouvelés de l'Anthologie grecque :
    Lumine Acon dextro, capta est Leonida sinistro,
    Et poterat forma vincere uterque deos :
    Parve puer, lumen quod habes concede puellæ ;
    Sic tu cæcus Amor, sic erit illa Venus.
    Maugiron fut tué en servant Quélus dans sa querelle. Paul Stuart de Caussade de Saint-Mégrin, gentilhomme d'auprès de Bordeaux, fut aimé de Henri III autant que Quélus et Maugiron, et mourut d'une manière aussi tragique; il fut assassiné le 21 juillet de la même année, dans la rue Saint- Honoré, sur les onze heures du soir, en revenant du Louvre. Il fut porté à ce même hôtel de Boissy où étaient morts ses deux amis; il y mourut, le lendemain, de trente-quatre blessures qu'il avait reçues la veille. Le duc de Guise, le Balafré, fut soupçonné de cet assassinat, parce que Saint-Mégrin s’était vanté d'avoir couché avec la duchesse de Guise. Les mémoires du temps rapportent que le duc de Mayenne fut reconnu, parmi les assassins, à sa barbe large et à sa main faite en épaule de mouton. Le duc de Guise ne passait pourtant point pour un homme trop sévère sur la conduite de sa femme; et il n'y a pas d'apparence que le duc de Mayenne, qui n'avait jamais fait aucune action de lâcheté, se fût avili jusqu'à se mêler dans une troupe de vingt assassins pour tuer un seul homme. Le roi baisa Saint-Mégrin, Quélus, et Maugiron, après leur mort, les fit raser, et garda leurs blonds cheveux; il ôta de sa main à Quélus des boucles d'oreilles qu'il lui avait attachées lui-même. M. de l’Estoile dit que ces trois mignons moururent sans aucune religion : Maugiron, en blasphémant; Quélus, en disant à tout moment : « Ah ! mon roi, mon roi ! » sans dire un seul mot de Jésus-Christ ni de la Vierge. Ils furent enterrés à Saint-Paul : le roi leur fit élever dans cette église trois tombeaux de marbre, sur lesquels étaient leurs figures à genoux; leurs tombeaux furent chargés d'épitaphes en prose et on vers, on latin et en français : on y comparait Maugiron à Horatius Coclès et à Annibal, parce qu'il était borgne comme eux. On ne rapporte point ici ces épitaphes, quoiqu'elles ne se trouvent que dans les Antiquités de Paris, imprimées sous le règne de Henri III. Il n'y a rien de remarquable ni de trop bon dans ces monuments; ce qu'il y a de meilleur est l'épitaphe de Quélus :
    Non injuriam, sed mortem patienter tulit.
    Il ne put souffrir un outrage,
    Et souffrit constamment la mort.
    (Note de Voltaire, 1723.) — Voyez, sur Joyeuse, les notes du troisième chant. (Id., 1730.)
  7. Henri IV, le héros de ce poëme, y est appelé indifféremment Bourbon ou Henri.

    Il naquit à Pau, en Béarn, le 13 décembre 1553. (Note de Voltaire, 1723 et 1730.)
  8. J.-B. Rousseau, dans son Palémon et Daphné, a dit :
    Ces fertiles coteaux où se plaît la nature.
  9. Saint Louis, neuvième du nom, roi de France, est la tige de la branche des Bourbons. (Note de Voltaire, 1730.)
  10. Racine a dit. dans Bajazet, acte Ier, scène ii :
    Et bientôt les deux camps, au pied de son rempart,
    Devaient de la bataille éprouver le hasard.
  11. Henri IV, roi de Navarre, avait été solennellement excommunié par le pape Sixte-Quint dès l'an 1585, trois ans avant l’événement dont il est ici question. Le pape, dans sa bulle, l'appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon ; le prive, lui et toute la maison de Condé, à jamais de tous leurs domaines et fiefs, et les déclare surtout incapables de succéder à la couronne.



    Quoique alors le roi de Navarre et le prince de Condé fussent en armes à la tête des protestants, le parlement, toujours attentif à conserver l'honneur et les libertés de l'État, fit contre cette bulle les remontrances les plus fortes; et Henri IV fit afficher dans Rome, à la porte du Vatican, que Sixte-Quint, soi-disant pape, eu avait menti, et que c'était lui-même qui était hérétique, etc. (Note de Voltaire, 1730.)
  12. Racine, dans Mithridate, acte III, scène Ire, a dit :
    Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
    De Romains que la guerre enrichit de nos pertes,
  13. Dans son manuscrit, Voltaire faisait ici répliquer le roi de Navarre; mais le morceau fut retranche comme trop languissant. Voir une lettre à Thieriot (1722) dans la Correspondance. (G. A.)
  14. Dans Bajazet, acte Ier, scène ire, Racine a dit :
    Ils regrettent le temps à leur grand cœur si doux.
  15. C'était Henri, prince de Condé, fils de Louis, tué à Jarnac. Henri de Condé était l'espérance du parti protestant. Il mourut à Saint-Jean-d'Angély à l'âge de trente-cinq ans, en 1585. Sa femme, Charlotte de La Trimouille, fut accusée de sa mort. Elle était grosse de trois mois lorsque son mari mourut, et accoucha six mois après de Henri de Condé, second du nom, qu'une tradition populaire et ridicule fait naître treize mois après la mort de son père.



    Larrey a suivi cette tradition dans son Histoire de Louis XIV, histoire où le
    style, la vérité, et le bon sens, sont également négligés. (Note de Voltaire, 1730.)
  16. Duplessis-Mornay, le plus vertueux et le plus grand homme du parti protestant, naquit à Buy le 5 novembre 1549. Il savait le latin et le grec parfaitement, et l’hébreu autant qu'on le peut savoir : ce qui était un prodige alors dans un gentilhomme. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Ce fut lui que Henri IV, étant roi de Navarre, envoya à Elisabeth, reine d'Angleterre. Il n'eut jamais d'autre instruction de son maître qu'un blanc-signé. Il réussit dans presque toutes ses négociations, parce qu'il était un vrai politique, et non un intrigant. Ses lettres passent pour être écrites avec beaucoup de force et de sagesse.



    Lorsque Henri IV eut changé de religion, Duplessis-Mornay lui fit de sanglants reproches, et se retira de sa cour. On l'appelait le pape des huguenots.
    Tout ce qu'on dit de son caractère dans le poëme est conforme à l’histoire. (Note de Voltaire. 1730.)

    La raison qui porta l'auteur à choisir le personnage de Mornay, c'est ce caractère de philosophe qui n'appartient qu'à lui, et qu'on trouve développé au chant huitième :
    Et son rare courage, ennemi des combats,
    Sait affronter la mort, et ne la donne pas.


    Et au chant sixième,
    Il marche en philosophe où l'honneur le conduit,
    Condamne les combats, plaint son maître, et le suit.
    (Id., 1768.)



    — Voyez aussi la variante du vers 149.
  17. Le voyage de Henri de Navarre en Angleterre est une fiction. Mornay seul y alla. Voyez plus loin la note 3 de la page 57,
  18. Traduction du vers de Virgile (Æn., I, 95) :
    Presentemque viris intentant omnia mortem.
  19. Comme, dans le premier chant de l'Enéide, Énée essuie une tempête, Voltaire en a imaginé une pour son héros. (G. A.)
  20. Jules César, étant en Épire, dans la ville d'Apollonie, aujourd'hui Cérès, s'en déroba secrètement, et s'embarqua sur la petite rivière de Bolina, qui s'appelait alors l'Anius. Il se jeta seul pendant la nuit dans une barque à douze rames, pour aller lui-même chercher ses troupes, qui étaient au royaume de Naples. Il essuya une furieuse tempête. Voyez Plutarque. (Note de Voltaire, 1730.)
  21. On trouve dans Boileau, épître VI, vers 153-54 :
    Nous irons, libres d'inquiétude,
    Discourir des vertus dont tu fuis ton étude.
  22. Racine a dit dans Esther, acte Ier, scène Ire :
    Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
    Lasse des vains honneurs, et me cherchant moi-même.
  23. Imitation de Tacite (Hist., livre Ier) : « Qui nec totam sorvitutem, nec totam libertatem pati possunt. »
  24. C'est à Westminster que s'assemble le parlement d'Angleterre : il faut le concours de la chambre des communes, de celle des pairs, et le consentement du roi, pour fairee des lois. (Note de Voltaire, 1730.)
  25. Vers célèbres sur la fameuse pondération des pouvoirs. Ils furent cités souvent en 1789, et au xixe siècle, pendant la durée de la royauté constitutionnelle. (G. A.)
  26. La tour de Londres est un vieux château bâti près de la Tamise par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. (Note de Voltaire, 1730.)
  27. Imitation de Racine (Esther, acte Ier, scène Ire) :
    Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement
    Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
  28. Imitation de Virgile (Æn., II, 3, 10, 13) :
    Infandum, regina, jubos renovare dolorem.
    ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
    Sed, si tantus amor casus cognoscere nostros
    ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
    Incipiam.
  29. Imitation de Virgile (Æn., II, 12) :
    Animus meminisse horret.
  30. Ceux qui n'approuvent point que l'auteur ait supposé ce voyage de Henri IV en Angleterre peuvent dire qu'il ne paraît pas permis de mêler ainsi le mensonge à la vérité dans une histoire si récente; que les savants dans l'histoire de France en doivent être choqués, et les ignorants peuvent être induits en erreur; que si les fictions ont droit d'entrer dans un poëme épique, il faut que le lecteur les reconnaisse aisément pour telles; que, quand on personnifie les passions, que l'on peint la Politique et la Discorde allant de Rome à Paris, l'Amour enchaînant Henri IV, etc., personne ne peut être trompé à ces peintures; mais que, lorsque l'on voit Henri IV passer la mer pour demander du secours à une princesse de sa religion, on peut croire facilement que ce prince a fait effectivement ce voyage; qu'en un mot, un tel épisode doit être moins regardé comme une imagination du poëte que comme un mensonge d'historien.



    Ceux qui sont du sentiment contraire peuvent opposer que non-seulement il est permis à un poëte d'altérer l'histoire dans les faits principaux, mais qu'il est impossible de ne le pas faire; qu'il n'y a jamais eu d'événement dans le monde tellement disposé par le hasard qu'on pût en faire un poëme épique sans y rien changer; qu'il ne faut pas avoir plus de scrupule dans le poëme que dans la tragédie, où l'on pousse beaucoup plus loin la liberté de ces changements : car, si l'on était trop servilement attaché à l'histoire, on tomberait dans le défaut de Lucain, qui a fait une gazette eu vers, au lieu d'un poëme épique. A la vérité il serait ridicule de transporter des événements principaux et dépendants les uns des autres, de placer la bataille d'Ivry avant la bataille de Centras, et la Saint-Barthélémy après les Barricades. Mais l'on peut bien faire passer secrètement Henri IV en Angleterre, sans que ce voyage, qu'on suppose ignoré des Parisiens mêmes, change en rien la suite des événements historiques. Les mêmes lecteurs, qui sont choqués qu'on lui fasse faire un trajet de mer de quelques lieues, ne seraient point étonnés qu'on le fît aller en Guyenne, qui est quatre fois plus éloignée. Que si Virgile a fait venir en Italie Énée, qui n'y alla jamais, s'il l'a rendu amoureux de Didon, qui vivait trois cents ans après lui, on peut sans scrupule faire rencontrer ensemble Henri IV et la reine Elisabeth, qui s'estimaient l'un l'autre, et qui eurent toujours un grand désir de se voir. Virgile, dira-t-on, parlait d'un temps très-éloigné : il est vrai ; mais ces événements, tout reculés qu'ils étaient dans l'antiquité, étaient fort connus. L'Iliade et l'histoire de Carthage étaient aussi familières aux Romains que nous le sont les histoires les plus récentes : il est aussi permis à un poëte français de tromper le lecteur de quelques lieues, qu'à Virgile de le tromper de trois cents ans. Enfin ce mélange de l'histoire et de la fable est une règle établie et suivie, non-seulement dans tous les poëmes, mais dans tous les romans. Ils sont remplis d'aventures qui, à la vérité, ne sont pas rapportées dans l'histoire, mais qui ne sont pas démenties par elle. Il suffit, pour établir le voyage de Henri en Angleterre, de trouver un temps où l'histoire ne donne point à ce prince d'autres occupations. Or il est certain qu'après la mort des Guises, Henri a pu faire ce voyage, qui n'est que de quinze jours au plus, et qui peut aisément être de huit. D'ailleurs cet épisode est d'autant plus vraisemblable que la reine Elisabeth envoya effectivement six mois après à Henri le Grand quatre mille Anglais. De plus, il faut remarquer que Henri IV, le héros du poëme, est le seul qui puisse conter dignement l'histoire de la cour de France, et qu'il n'y a guère qu'Elisabeth qui puisse l'entendre. Enfin il s'agit de savoir si les choses que se disent Henri IV et la reine Elisabeth sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l'esprit de ceux qui la condamnent, et pour autoriser ceux qui l'approuvent. (Note de Voltaire. 1723.)