La Houille rouge (Dulac)/Texte entier

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Odette DULAC


LES ENFANTS DE LA VIOLENCE


La


Houille Rouge



PARIS


Eugène FIGUIÈRE


7, rue Corneille, 7



1916


La Houille Rouge





DU MÊME AUTEUR


Le droit au plaisir. — 1 volume 3 fr 50

Le silence des femmes. — 1 volume 3 fr 50

Amour et sacrifice. — 1 volume 3 fr 50

Odette DULAC


LES ENFANTS DE LA VIOLENCE


La


Houille Rouge



PARIS


Eugène FIGUIÈRE


7, rue Corneille, 7



1916

À mon amie, Madame Berthe LUCEUILLE, je dédie ce livre dont le seul mérite est de montrer quelque courage.


Odette DULAC.



CHAPITRE I


« Les mères doivent pleurer sur

les enfants qu’on leur tue et

sur ceux qu’on leur impose.


LA HOUILLE ROUGE


— Madame Rhœa, s’il vous plaît ?

— Au second, les deux portes ; sonnez à droite !…

Ce renseignement une fois donné, sur un ton moins qu’aimable, la concierge du 106 de la rue Notre-Dame-de-Lorette tourna le dos à la questionneuse.

Celle-ci, d’ailleurs, ne demandait qu’à disparaître, et — précipitamment — s’engouffra dans l’escalier. Une personne qui descendait lui fit tourner obstinément la tête ; toute son attitude marquait bien le trouble d’une femme qui ne veut ni voir, ni être vue.

Au moment de sonner, sa main trembla, une moiteur lui vint au front, et l’effort qu’il lui fallut faire pour tirer le cordon de tapisserie sembla L’épuiser. Un timbre résonna derrière l’huis, des savates traînèrent près de la porte, et toute la ferraille d’une chaîne, d’un verrou et d’un loquet grinça rapidement. Dans l’entrebâillement de la porte maintenue à peine entr’ouverte par une servante aux yeux hardis, la visiteuse dut renouveler sa question :

— Madame Rhœa, s’il vous plaît ?

— C’est ici… Vous avez un rendez-vous ?

— Non… c’est la première lois…

Un sourire entendu glissa sur les lèvres de la bonne, et, pendant que sa main droite détachait la chaîne de sûreté, son regard se posait effrontément sur le ventre de la visiteuse. Nulle déformation ne s’y révélait pourtant, et rien ne paraissait justifier le : « Encore une ! » que murmura la fille en poussant rapidement la jeune femme dans un salon demi-obscur.

Ce salon ressemblait, par la camelote de ses meubles et de ses bibelots, à l’une de ces étranges pièces dans lesquelles s’entassent et patientent de longues heures les oisives en mal de prédictions. Les cartomanciennes ont le secret du mélange pittoresque des meubles. Là aussi, il y avait un canapé de reps rouge, un buffet de salle à manger, une table, un fauteuil Louis XV, un petit secrétaire en laqué blanc et un tabouret de piano, sans piano. Deux chaises de salle à manger, de style gothique, complétaient la fantaisie de cette décoration pudiquement estompée par l’ombre de deux rideaux mauresques. Ceux-ci, — prudemment tirés sur la lumière de l’unique fenêtre, — permettaient aux consultantes qui se rencontraient de ne pas trop rougir du secret qui les amenait là. Rarement on entendait des bruits de voix dans cette pièce triste au cœur et au regard.

Il était trois heures de l’après-midi quand Sylvia Maingaud toute confuse et tremblante se trouva soudain debout dans cette pénombre louche.

Vaguement, elle distingua deux masses noires écroulées sur des chaises, et, sans plus choisir elle-même, elle s’assit sur le premier siège qui frôla ses jambes. L’ordinaire mimique des gens qui voudraient paraître indifférents commença entre les femmes. Longtemps, elles tinrent leurs yeux levés sur des assiettes ou des lithographies pendues au mur, puis elles s’examinèrent les chaussures, montèrent leur investigation jusqu’au buste, et, par des regards rapides, se dévisagèrent à la dérobée.

Toutes les trois étaient jeunes et jolies, quoique de beautés très différentes : toutes les trois avaient les traits figés par une angoisse égale, et toutes les trois avaient autour des yeux cette meurtrissure qui souligne d’un halo de poésie le regard des mères prochaines.

Au bout d’un quart d’heure, Sylvia Maingaud, la dernière arrivée, frissonna de peur ; malgré la persistance que sa voisine avait mise à dissimuler son visage, elle venait de reconnaître Madame Breton de l’Écluse, laquelle était très assidue chez la mère d une de ses élèves de piano. Que devait-elle penser de sa présence chez Madame Rhœa, sage-femme dont la clientèle se recrutait à la quatrième page des journaux par des annonces équivoques ! Il fût bientôt évident que son trouble était partagé par la femme du monde ; mais celle-ci préféra rompre le silence.

— Je ne me trompe pas, c’est bien Mademoiselle Sylvia Maingaud que j’ai le plaisir de rencontrer ?

— En effet, Madame, depuis un moment… je…

— Vous connaissez Madame Rhœa ?

— Oui… ou plutôt non… Elle m’a écrit… pour des leçons sans doute.

— Ah ! Ah ! une femme charmante n’est-ce pas ?

— Certainement… Je ne l’ai pas encore vue…

— Moi non plus… Mais on en dit le plus grand bien.

Trop intelligentes pour ne pas comprendre qu’elles bredouillaient misérablement, elles se turent très vite.

Pendant un silence, leurs yeux se rencontrèrent et leur commune détresse creva dans des larmes qu’elles essuyèrent en détournant la tête, tandis que devant elles, la troisième consultante ne cessait de fixer une rainure du parquet.

Soudain, par delà les murs, des bruits de pas, des portes ouvertes et fermées et des mots indistincts parvinrent aux oreilles des trois anxieuses. Un rire brutal et cynique résonna dans l’antichambre et une voix métallique questionna :

— Elles sont beaucoup ?

— Trois… des nouvelles.

Une toux nerveuse commenta ces mots ; et dans le chambranle de la porte, se dressa devant les malheureuses le spectre du Mal en la forme agréable de Madame Rhœa.

Madame Rhœa avait trente ans. Elle eut été belle sans une légère contraction qui relevait étrangement les commissures de ses lèvres. Ce rictus, qui lui était survenu à la suite d une crise de nerfs lors de son premier chagrin d’amour, découvrait ses canines qu’elle avait légèrement déviées en avant un peu à la manière des défenses du sanglier. À part ce détail qui gâtait le charme de son sourire, et donnait à son visage l’expression d’une cruauté spéciale, tout eu elle était harmonieux. Les mains ôtaient couples et fines, la silhouette académique, ses yeux marrons avaient l’indifférence professionnelle, et son front couronné de beaux cheveux noirs avait une noblesse et une fierté impressionnantes. On sentait que sous cette ossature régulière, sous cette peau lisse et pâle, il y avait une idée vile ou sublime… mais une Idée.

Elle ne donnait pas du tout l’impression d’un instrument inconscient. Elle était une force, une volonté.

La main gauche serrait toujours le loquet de la porte. Bien campée et un peu hautaine, elle dit, la voix blanche :

— La première de ces daines !

Madame Breton de l’Écluse se leva et disparut, laissant ses deux compagnes d’attente reprendre leurs tristes méditations. Elle pénétra dans une pièce blanchie au ripolin, meublée d’un lit propre aux examens médicaux, et d’une vitrine où brillait le nickel d’instruments aux formes hostiles. De longs ciseaux, des pinces, des spéculums, des forceps s’étalaient en bel ordre comme dans un musée. Gela représentait tant de souffrances subies ou acceptées, que la nouvelle arrivée resta quelques secondes immobile, la volonté hésitante.

Madame Rhœa rompit la suggestion.

— Veuillez me dire, Madame, le but de votre visite.

Une rougeur empourpra les joues de la jeune femme.

— Mon Dieu, Madame, répondit-elle avec une désinvolture forcée, je suis enceinte.

— Mes compliments… la France a besoin d’enfants.

— Oui… mais…

Madame Rhœa dissimula un sourire. Elle l’attendait ce mais, et s’amusait toujours de l’embarras de ses solliciteuses ; comme un chat jouant avec une souris, elle se plaisait, avant d’acquiescer au crime, à faire haleter ses victimes et à jouir de leur détresse.

— La grossesse n’est pas normale ?

— Oh ! si… si… tout va bien…

— Vous n’avez jamais eu d’enfants ?

— Au contraire, j’ai un fils… Il a cinq ans… mais son père…

— Votre mari doit être enchanté… ricana la sage-femme qui, dès maintenant, avait catalogué le cas de sa cliente.

— Non,… pas absolument… nos moyens ne nous permettent pas d’avoir plusieurs enfants. Mon mari est un intellectuel soucieux de son bien-être. Il s’est habitué à un confortable qu’il lui faudrait restreindre et il souhaiterait…

— Que voudrait-il, Madame ?…

— Il m’assure que je suis une maladroite… que d’autres femmes savent esquiver la maternité et qu’en s’y prenant à temps…

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, laissa tomber Madame Rhœa du ton le plus glacial.

Madame Breton de l’Écluse se demanda si elle n’avait pas été trompée et si vraiment elle n’allait pas être éconduite avec indignation. Une sueur mouilla ses tempes, sa respiration devint courte et dans un dernier sursaut d’énergie, elle murmura :

Eh bien, voilà… On m’avait dit… que vous consentiriez — moyennant rétribution, cela va sans dire, — à… comment dirais-je,… à annuler les effets d’une erreur ou d’une distraction.

— Mais pour qui me prenez-vous, Madame ? Pour une avorteuse ? Je ne mange pas de ce pain-là… J’accouche… et tenez… écoutez… c’est une de mes pensionnaires qui en est aux grandes douleurs.

Une plainte venait en effet de sourdre d une pièce voisine et la tête de la femme du monde s’inclina sous le poids d’une honte immense. Elle esquissa un geste de retraite.

— Qui vous a dit que je faisais ce genre d’opérations ? C’est vraiment trop commode es « on dit » bluffa la Rhœa.

Une révolte mit aux lèvres de Mme Breton de l’Écluse les mots qu’il fallait pour amorcer la complicité.

— Mais c’est mon mari, madame. Sa situation lui permet d’être renseigné avec quelque certitude par la Sûreté, et l’examen de votre dossier ne lui avait pas fait soupçonner vos scrupules.

— Ah ! votre mari en est ? ricana la sage-femme.

— Comment, en est ?

— Bien oui, de la Rousse ?

— Mais pas du tout, il est mieux que cela !

— Ah ! ah ! bon ça, murmura Rhœa clignant des paupières et enveloppant sa visiteuse d’un regard qui avait toute la traîtrise d’un filet.

— Alors, votre mari vous conseille de vous débarrasser, reprit-elle, plus conciliante.

— Oui, c’est si facile, paraît-il…

— Hum ! il y a des risques…

— Ne m’en parlez pas… Je ne veux pas les connaître, dit Mme Breton, les mains en avant, en un geste d’effroi.

— Eh bien ! je vais y songer ; je ne dis pas non, mais il faudra souscrire à toutes mes conditions.

— Combien ?

— Nous discuterons ce point plus tard, mais en tous cas, j’exigerai, — si nous nous entendons, — que votre mari soit sous mon toit pendant la formalité et qu’il vous ramène lui-même chez vous.

Un sourire fleurit les lèvres de la femme du monde.

— Non !… Ne croyez pas que je me laisserai rouler, ajouta froidement Mme Rhoea ; ce sera vraiment votre mari qui sera là.

— Vous ne savez pas qui je suis.

— Je le saurai ce jour-là, n’en doutez pas.

Les deux femmes se dressèrent debout face à face, les yeux hostiles et l’âme en tumulte. Seulement, leurs deux fiertés étaient trop malsaines pour que l’une d’elles dominât l’autre.

Un gémissement troubla le silence que cette phrase menaçante avait créé. Pour n’avoir pas à se révolter, Mme Breton de l’Écluse demanda :

— Qui est cette femme qui accouche ?

— Une grue du voisinage qui promet de fournir un bel enfant. Oh !… voyez-vous, il n’y a plus que les irrégulières pour souhaiter des mioches : elles espèrent ainsi attendrir les jeunes et retenir les vieux.

— C’est un calcul comme un autre, répliqua la visiteuse en se dirigeant vers la porte.

— J’attends donc de vos nouvelles, n’est-ce pas, dit Madame Rhœa, la voix soudain bon enfant et maternelle.

— Entendu, je vais en causer… et je viendrai bientôt sans doute…

— Oh ! je ne suis pas pressée ; continua aimablement Rhœa dans un sourire qui découvrit l’extraordinaire longueur des canines.

Cette bouche, ainsi offerte, était féroce au point que Madame Breton flageola sur ses jambes. Elle bredouilla deux ou trois « au revoir » éperdus ; et, dans l’affolement de ses nerfs humiliés, tendit machinalement la main à son bourreau. Celui-ci la retint en riant et lui coula cet adieu familier :

— Je n’en doute pas, ma petite, au revoir… C’est vite fait, allez !

Au salon, nulle des deux femmes n’avait bougé. La pendule de camelote avait sonné une demie, et son timbre grêle n’avait pas dérangé leur rêverie. Comme cela s’était passé déjà, la porte s’ouvrit et la voix de la maîtresse de céans jeta son coutumier :

— La première de ces dames :

Une silhouette longue, mince, correctement vêtue d’un costume tailleur aux lignes très masculines traversa la petite pièce, et, résolument, s’avança dans la clarté du cabinet de consultation.

Cette allure surprit la sage-femme qui se contenta de questionner d’une tension de tête. L’arrivante, après avoir jugé le décor de la pièce, s’assit et commença posément.

— Madame, je vous suis envoyée par mon copain Duverlit, pharmacien rue des Écoles. Il est de vos amis, et je sais que votre clientèle lui est précieuse. D’ailleurs, voici un mot de lui.

Madame Rœa prit le bristol qu’on lui tendait et lut ces simples mots : « Mademoiselle Deckes est une femme charmante dont vous serez heureuse de faire la connaissance ».

Les deux femmes se pénétrèrent d’un regard tranquillement cynique et le dialogue s’entama sans feinte ni parade.

— Madame, dit la visiteuse, j’ai fait la gaffe : Étudiante en médecine, j’ai cédé, je ne sais trop à quelle sollicitation. Je n’ai pas l’excuse d’un entraînement irrésistible et je n’ignorais rien des surprises de la nature ; pourtant j’ai faibli, — presque expérimentalement pourrais-je dire, — afin de me rendre compte de ce qu’était au juste le plaisir ; pour apaiser peut-être une langueur latente. Bref, je suis enceinte.

— De combien de temps ?

— D’un mois et dix jours.

— Vous êtes sûre…

— Vous savez bien que toute science est vaine sur ce point. Qui pourra jamais déterminer la minute où l’infiniment petit triomphe de notre volonté ?

— Certains vous répondraient : Dieu !

Deux éclats de rire sonnèrent ; et comme ils avaient le même diapason d’athéisme, ils cessèrent en même temps.

— En attendant, je suis dans le pétrin, reprit Mlle Deckes. Si je ne me délivre pas, mes études sont ajournées et la lutte est trop ardente entre les hommes et nous (les femmes intelligentes) pour que ce retard ne me soit pas fatal. Il faut que je sois reçue dans deux mois et que je puisse exercer la Médecine dans trois ans.

— Mais ce serait très amusant de présenter à l’examen de jury les éternels antagonistes en activité.

— ???!!!

— Bien oui ! le ventre et le cerveau. La fertilité de l’un et de l’autre… Quel argument !

— Sans à-propos de ma part.

— Impossible de légaliser ?

— Tout à fait… homme marié… professeur célèbre.

— Je connais ça… C’est mon histoire !

— Alors ?… Vous voudrez bien ?

— Vous m’intéressez !

Un cri déchirant traversa la cloison voisine.

— Une minute, s’il vous plaît. J’ai trois pensionnaires et je ne sais laquelle a besoin de moi en ce moment.

La sage-femme disparut et revint quelques minutes après.

— Ce n’est pas très urgent. C’est la femme d’un petit sous-lieutenant qui est en train de pondre son second ; elle a déjà un fils et cela ne leur a pas suffi. Pourtant il n’y a pas de fortune dans le ménage, mais… le curé surveille le cabinet de toilette !

Un nouveau rire ponctua leur conformité d’appréciation ; puis, le silence s’établit. Une vague politesse empêchait la visiteuse de renouveler sa demande, bien que I impatience commençât à la gagner. Un gémissement monta de la pièce à côté,

— La maternité !… Romance sans parole… gouailla Madame Rhœa, les yeux subitement durs et la lèvre mauvaise. Vous vous demandez peut-être comment je peux, sans émoi, passer du Devoir à la Faute. Eh bien ! écoutez la raison.

Une plainte douce modulait tout près un chant de souffrance.

— C’est ce cri de bête en gésine, c’est à cause de l’injuste douleur qui accable la femme et dont l’homme est exempté, que je suis devenue l’ennemie de la nature. Moi aussi j’ai râlé pendant le spasme de mes flancs ; et, tandis que mes lèvres exsangues prononçaient le nom du père, tandis que, dans un suprême effort, une fille naissait, toute frêle et toute pourpre comme une fleur d’amour, l’homme que j’aimais goûtait une autre bouche que la mienne et accomplissait son automatique geste de semeur… avec une autre. Lui aussi délirait… mais de plaisir, son corps aussi tressaillait, mais ses frémissements tenaient de l’extase et non de la torture.

Quand je l’appris, je fus prise d’une crise nerveuse qui me fit passer du sanglot au rire inextinguible. Oui, vraiment, il avait raison : la grossesse est ridicule et l’enfantement un supplice.

Pendant que mes côtes éclataient sous la houle de cette hilarité tragique, une glace me renvoya mon visage masqué de haie. Mes seins, lourds de lait, justifiaient tout l’humour des caricaturistes, et la déformation de mes hanches — irrémédiablement élargies — me fit regretter ma silhouette passée. Lui était là, debout, dédaigneux et intact. Son regard indifférent plongeait parfois dans le berceau et sa main fouillait rageusement la poche de son gilet. Quand il tira sa montre, je vis nettement qu’il se tenait pour une victime… Songez donc ! mes récriminations le mettaient en retard ! ma rivale fronçait peut-être le sourcil !…

Jusqu’au tréfond de mon être, j’éprouvai subitement l’humiliation d’être la Dupe. La dupe des mots et de la chose d’amour ; la dupe de la nature, de l’homme et de Dieu,

J’ai juré — sur mon ventre désormais orgueilleusement stérile — que chaque fois qu’une situation me semblerait touchante, je me dresserais entre la victime et le bourreau. Je suis la Parque qui détache au gré de son caprice, les fuseaux que file le parfait amour. Je rétablis l’équilibre des sexes, et je comble l’abîme que la Société creuse chaque jour davantage entre son intérêt et ses sens.

La Société !… cette monstrueuse grappe humaine qui supporte avec une gravité ridicule le méli-mélo de l’adultère ! La Société, qui commet le crime de mettre une honte sur cette étiquette « enfant naturel », cette Société, je la hais, comme je hais l’homme dont l’inconscience fit ce monument d’injustice pour se réserver cette excitation délicieuse du fruit défendu.

Et ce fruit défendu, c’est toujours une poire… !

— La revanche de la pomme… railla l’étudiante.

— Revanche… non, représailles… c’est beaucoup moins noble.

Sylvia Maingaud toussait dans le salon d’attente et l’écho de ce rhume fit tomber l’exaltation de la faiseuse d’anges.

— Encore une qui est pressée et qui s’impatiente, fit-elle en changeant de ton.

— « Les morts vont vite », plaisanta Jeanne Deckes.

— Allons, dépêchons, continua gaîment Rhœa, feuilletant un livre de notes. Nous disons… lundi… mardi… Voulez-vous mercredi prochain, 9 heures du matin ?

— Ça va !

— Pas de copain, ni mâle, ni femelle avec vous, n’est-ce pas ?

— Bien sur.

— Pas de tares dans le sang ?

— Aucune.

— Allons… à mercredi.

Dès la porte ouverte sur l’antichambre, les deux intellectuelles s’extasièrent sur le beau temps et leur « au revoir » fut tout à fait cordial.

Trois minutes après le sempiternel :

« La première de ces dames ! » mettait debout Sylvia Maingaud. Son entrée dans le cabinet blanc 11e fut pas triomphale. Dès que ses yeux rencontrèrent le nickel des instruments, ses narines se pincèrent et des larmes emplirent ses pauvres yeux bleus,

— Vous désirez, Madame ? amorça Rhœa.

L’arrivante voulut parler. Ses lèvres s’agitèrent, nul son ne vibra dans sa gorge et des sanglots secouèrent ses épaules.

— Remettez-vous, Madame, dit la matrone, qui connaissait cette détresse.

Sylvia Maingaud raidissait sa volonté, mais ne parvenait pas à dompter ses nerfs. Tout ce qu’elle arrivait à articuler, c’était cette pénible excuse :

— Pardonnez-moi, Madame, veuillez attendre… çà va passer.

— Mais oui… mais oui… simple effet de grossesse.

La délicieuse te te du jeune professeur de piano s’inclina, confuse ; et, dans l’azur noyé de ses prunelles, passa la supplique qu’attendait Rhœa, toutes canines découvertes.

— Voyons… pressons-nous… Qui êtes-vous, Madame ?…

— Je suis Sylvia Maingaud, et je donne des leçons de musique. Ma mère et moi vivons du produit de mon travail,

— Mais c’est très bien ! Il n’y a pas de quoi pleurer… Le travail et le courage, j’aime cela, moi ; vous m’êtes déjà sympathique, Dites-moi qui vous a envoyée ici ?

Une hésitation retarda la réponse. Après avoir tamponné ses paupières, la visiteuse reprit en baissant la voix :

— C’est Marie Troupier, la bonne de Madame Chartier ! J’apprends le solfège au petit garçon, et, comme je fus prise de nausées pendant la leçon, Marie comprit mon malheur et me dit que…

— Que quoi ?… fulmina Khœa.

— Que… si je vous racontais mon histoire, vous auriez pitié de moi.

— Ah ! bah !… elle est imprudente et dangereuse la cuisinière.

— Écoutez-moi, Madame, supplia Sylvia, les mains jointes. Écoutez-moi et sauvez-moi. Si ma honte s’étale, je suis réduite à la misère ; ma mère me maudira parce que mon honneur est l’axe de son bien-être, et mon enfant lui-même…

— Votre enfant… vous ne l’aimez pas un peu déjà ?

— Oh ! si, je l’aimerais. Gomment voulez-vous que je ne l’aime pas, puisque j’adore son père ?

— Lui ? qu’est-ce qu’il en dit ?

— Oh ! lui… c’est ma déception, car il est célibataire, riche et quadragénaire. Il ma séduite par la douceur de ses paroles et le respect de ses manières. Il prétendait que j’étais la seule femme dont la possession lui était douce, parce que nul le question d’intérêt n’entachait nos relations. Depuis un an que dure notre intimité, je n’ai jamais, en effet, accepté un centime.

— Poire savoureuse, railla Rhœa.

— Mais non, Madame ; je l’aime et cela me suffit. D’ailleurs c’est un homme qui a eu beaucoup de bonnes fortunes. Il a mangé deux héritages avec la baronne X… et il prétend que Liane de Sancy lui a croqué plus d’un million. Heureusement que son oncle du Béarn est mort fort à propos.

— Alors… s’il peut payer… Faites-lui reconnaître une somme…

— Oh ! Madame, Y pensez-vous !… Mais il ne veut pas en entendre parler ! Il m’affirme que si je suis assez maladroite pour laisser… grandir… la chose… il me mettra dans son cœur au rang des filles qu’il méprise.

— Qu’est-ce que cela peut faire ? Ne voyez-vous pas que c’est un truc d’avare ? Mais il est classique, ma petite ! Quand un viveur se blottit dans l’égoïsme du célibat, il devient économe de ses deniers et de ses ardeurs. Alors, il déniche parfois une violette comme vous, la cueille et la respire avec une discrétion… qui ne peut tromper que l’ignorance de la fleur.

— Oh ! non, Madame, vous faites erreur ! S’il cache ses relations avec moi, c’est pour sauver mon honneur et s’il aime mon désintéressement, c’est que l’argent est la tare de l’amour.

— Vous êtes complète !… Voyons, dites-moi… Puisque votre cœur est si joli, pourquoi n’avez-vous pas le courage de votre faute ? C’est si bon d’avoir un gosse à soi qui s’accroche à vos jupes, cherche votre main. Cela dort si mystérieusement, les anges au berceau ; et puis, plus tard…

— Ne dites pas… ne dites pas… Si vous saviez comme je regretterai toutes les douceurs de la maternité, comme je les ai déjà évoquées. Depuis que je suis enceinte, je souris à tous les bambins ; leur peau m’est une caresse plus douce aux lèvres que le baiser même de mon ami. Mais que voulez-vous que je fasse, noyée dans le mépris général ? Méprisée par ma mère, méprisée par mon amant, méprisée par le monde…

— F…tez-vous de tout cela et gardez votre petit, cria presque la sage-femme.

Un éclair d’énergie brilla dans les yeux de Sylvia Maingaud, puis un découragement l’éteignit ; des sanglots crevèrent.

— Je n’ai pas le sou ! gémit-elle. Sauvez-moi ! Tenez, voilà mon bracelet d’or, ma bague. Je vous donnerai dix francs par mois pendant cinq ans, si vous voulez, mais sauvez-moi !

— Je n ai pas le sou ! répéta en écho la matrone rêveuse. Et voilà de quoi la société fait fi ! d’une belle fille, bonne, tendre, qui serait une mère parfaite. Quand l’égarement des sens amollit la défense des femelles, si la dot n’attire pas le mâle légitime, l’État civil est là pour flageller l’innocent ; et le monde — le Monde avec un grand M — se réserve le châtiment de la défaillance.

Un long silence plana. Le pauvre professeur de piano, les lèvres et les narines bouffies de trop de larmes essuyées hoquetait doucement. Effrayée par le mutisme de Mme Rhœa dont la méditation durcissait de plus en plus le visage, elle joignit encore les mains, et, très bas, supplia :

Sauvez-moi, Madame, sauvez-moi !

Sans trop savoir comment, — en un affolement de tout son être, — Sylvia Maingaud s’écroula au pied de l’arbitre muet, lui prit les genoux, et, le front baissé, pleura, pleura interminablement.

Rhœa contempla froidement cette douleur. Elle savait, elle, tout ce que recelait d’utile à la race la clarté de cette nuque où la santé nacrait la peau.

D’à côté, cependant, perçaient par moment des aïe !… prolongés et mourants comme la mélopée d’un chant d’agonie. Qu’allait-elle décider ?

— Allons, Mademoiselle, relevez-vous. Causons et, surtout, ne mentez pas.

— Oh ! non, Madame.

— Où habitez-vous ?

— 67 rue de l’Arcade.

— Vous vivez bien avec votre mère et vous êtes bien…

— Sylvia Maingaud ?… Oui… vous pouvez vous renseigner…

L’imprudence avec laquelle cette désespérée se livrait toucha Madame Rhœa peu accoutumée à cette confiance.

— Et votre amant s’appelle ?

La jeune fille se ressaisit :

— Jamais, Madame, je ne dirai son nom. C’est mon secret. C’est notre cher secret. Et ni ma mère, ni vous, ni personne ne me l’arrachera. Il ne veut être ni inquiété, ni sollicité, et malgré la de ma tendresse, je ne lui causerai jamais aucun souci. Je ne peux pas oublier la douceur des heures que j’ai vécues avec lui.

La matrone haussa les épaules.

— Revenez jeudi avec cent francs, laissa-t-elle tomber, vaincue par tant de faiblesse, et si vous dites vrai…

— Oh ! je les emprunterai… Merci Madame.

En hâte, Sylvia Maingaud rajusta sa voilette, et la poitrine plus libre, fût en une minute dans la rue.

La nuit y était presque dense, parce que Décembre versait à Paris la parcimonie de sa lumière.



CHAPITRE II


Pendant que ses trois nouvelles clientes regagnaient leur home en bénissant sa complaisance, Madame Rhœa se rendait près de ses pensionnaires. Il était temps. Sa servante, rompue aux rites traditionnels, la pressa gaîment d’accourir.

— Madame…, le chou de la Belleval est cuit. Je vais chauffer le bain du Jésus.

Une heure et demi plus tard, un bel enfant douillettement emmaillotté suçait obstinément son poing, les yeux clos, et les jambes gigotantes. On l’avait pose près de la mère, dans le lit, maintenant décent et immaculé. La maman lasse de tant d’efforts laissait errer son regard de la sage-femme au bébé et rêvait ensuite les yeux au plafond.

— Madame Lartineau, voudrait voir la petite… dit soudain de la porte la bonne à tout faire.

— Vous permettez ? dit l’accoucheuse.

D’un signe muet, la mère acquiesça.

L’enfant, doucement enlevé, disparut, et de la cellule d’à côté, monta le concert d’admiration qui réjouit toujours le cœur des dolentes délivrées.

— Ah ? qu’il est gentil et lourd.

— Huit livres, Madame…

— Et des cheveux blonds !

— Et des ongles en tuile…

— Oh ! que c’est beau un enfant ! fit gravement la voix de Madame Lartineau.

Madame Rhœa ne put retenir un petit rire sec. Madame de Belleval tourna lentement sa tête pâle.

— Qu’est-ce qui vous fait rire ?

— Je ris parce que toutes mes clientes n’ont pas l’enthousiasme de cette femme d’officier.

— J’avoue que le mien est plus calme. Je fais des enfants par intérêt et non par goût. Puisque vous avez vu naître mes deux premiers, vous savez que j’acceptai l’aîné dans un beau défi. Mais, — comme le père que j’adorais, ne voulut endosser aucune responsabilité, — je fus bien obligée de prendre un second amant pour nourrir le petiot.

— Oui… et comme le second allait vous lâcher à son tour…

— Je redevins mère. Celui-là me donna une petite somme parce que je commençais à ne plus vouloir être dupe.

— Il faut croire que vous aviez mal calculé votre budget.

— Non, je dûs me contenter d’une libéralité insuffisante et je pris un nouvel ami.

— Le malheureux ! pouffa Madame Rhœa.

— Pas du tout… il m’adore… il ignore mes deux premiers enfants qui sont en province. Seulement, j’ai pris mes précautions : j’ai commencé par me faire ensemencer… En pleine tendresse, il sera plus généreux, il dorera les trois berceaux.

— Très judicieux… Allons, Julia, ramenez le gosse et préparez de l’eau sucrée dans le biberon,

Une fois encore la voisine admira :

— Il est splendide ! c’est une fille ou un garçon ?

— Une fille.

— Celle-là du moins n’ira pas à la guerre. Et moi, que croyez-vous que j’aurai ?

— Un garçon. Je maintiens la vérité de mon proverbe, dit brutalement Julia :

Ventre pointu, jambes fendues.

Ventre tout rond, dos de mignon.

Vous voyez bien que je ne me suis pas trompée pour celle-ci.

Le silence s’établit ensuite entre les deux clientes, et l’ordinaire succession de gestes et de propos reprit son cours normal autour des deux chevets.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans la nuit, il y eut grand émoi chez l’accoucheuse.

Madame Lartineau présentait de tels symptômes qu’il fallut requérir les soins d’un docteur. En vain, la malheureuse protestait :

— Attendez, Madame, c’est une si grosse dépense.

Ne vous inquiétez pas… Je la prends à mon compte.

Puis, très vite. Madame Rhœa poussa Julia dans l’escalier :

— Dégrouille… dégrouille… Faut pas que ma réclame me claque dans les doigts.

Au matin, tout le monde respira.

Après des souffrances sans nom, un vigoureux garçon piaillait comme un beau diable. La mère reprenait haleine en pleurant de joie.

— Prévenez mon mari, c’est le troisième soldat qu’il souhaitait.

— Un soldat de plomb, Madame, il pèse neuf livres.

Un orgueil puéril, mais bien féminin, rougit les pommettes de la malade.

— Neuf livres… mais alors, triompha-t-elle tout bas, mon fils est plus beau que la fille de la dame ?

— Je crois bien… Que sera le quatrième, si vous continuez la série ?

— Le quatrième !

Machinalement, ses mains s’élevèrent épouvantées, mais elles s’abaissèrent lentement.

— Si Dieu le veut… acheva-t-elle.

— Dieu et votre mari, plaisanta le Docteur.

— Oh ! lui…

Un sourire d’amour illumina ses lèvres pâles.

— Je le féliciterai de sa collaboration, continua le médecin. Pour le moment, rédigeons un télégramme martial. Voyons… Lartineau, sous-lieutenant à Reims. « Vive la France ! C’est un artilleur. La mère fut héroïque ». Cela vous plaît-il ?

— Mettez simplement : « Dieu nous aime : c’est un garçon. Hélène ».

Tant de résignation faillit émouvoir Rhœa. Mais elle dormit sur cette saine impression et le sommeil triompha de la leçon du Devoir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Deux jours plus tard, Madame Breton de l’Écluse, après avoir patienté deux heures, entre une servante et une ouvrière, — dont les visages avaient le même haie que le sien — rentra de nouveau dans le cabine ! blanc de Madame Rhœa. Celle-ci l’accueillit, le regard amusé. Tout en passant La langue sur les lèvres, elle écouta, la mine gourmande, les formules orgueilleusement lâches dont son expérience goûtait toute la saveur.

— Madame, plastronna la femme du monde, mon mari est outré de vos prétentions, et il entend réserver toute sa liberté d’action à ce sujet.

— Moi aussi, Madame.

Il est véritablement odieux que vous abusiez d’une situation si pénible pour moi, et il vous fait demander quelle somme remplacerait sa présence.

— Cet honneur n’a pas de prix, gouailla la sage-femme.

— Mais enfin, pourquoi cette condition ?

— Caprice ! Et puis, assez parlementé. Vous êtes Madame Breton de l’Écluse ; je vous ai fait suivre. Il m’a suffi de vous faire filer dès votre sortie de chez moi. Eu me quittant, vous avez été présider l’œuvre de la « Repopulation dans les classes rurales » et vous avez dîné chez le procureur générai Bonnefoi. Vous êtes rentrés, votre mari et vous, à minuit cinq. Tous mes compliments… votre coupé de location a très grand air.

— Alors, Madame, puisque vous me croyez riche, fixez proportionnellement vos honoraires.

— Madame… vous vous méprenez…

Une sueur de honte perlait aux tempes de la solliciteuse.

Depuis deux jours, son mari et elle discutaient à perte de vue les pour et les contre de cette maternité. Vingt fois, ils avaient refait leurs comptes, et toujours la même conclusion s’imposait :

— Il faudrait supprimer le coupé !

Ce coupé qui donnait à leur médiocre situation une apparence de grosse fortune. Soigneusement armorié, grâce à un supplément de location, il avait belle allure, et son luxe était prélevé sur mille détails de confortable intime.

— Que diront les de Kerdrel, avait soupiré la jeune femme.

— Ils diront que tu es une sotte.

— S’il te plaît ?…

— Parfaitement… Toutes les femmes savent parer à cet accident.

— Mais je ne demande pas mieux ; c’est toi qui ne veux pas accepter de m’accompagner.

— La gueuse ! Cette exigence n’est pas naturelle.

— Que peut-elle contre toi ? Tu es directeur du personnel au ministère. Tes relations sont considérables : tu l’écraseras quand tu voudras.

— Bien sûr… Bien sûr… Essaie encore de l’intimider cependant. Mais, quant à recommencer les chichis de nounous, de fraülein ; non, non… je préfère…

— Tu préfères le coupé, quoi !

— Oui, je préfère le coupé et toi aussi.

— Oh ! moi… j’aimerais bien une hile… ou un garçon. Tu ne peux pas comprendre les douceurs que la nature a mélangées à nos souffrances.

— Je suppose que tu vas me servir la grâce du berceau drapé de dentelles ; mais tu me permettras de songer à la facture qu il représente.

— Tais-toi donc. Quand une fois, on a vu sortir de ses entrailles un homme en miniature, quand on l’a senti chaud de sa propre chaleur, et vivant de toute la vie qui semble défaillir en soi, ou est empoignée par le mystère dont nous sommes le temple. Aussi, refuser l’hospitalité à un nouveau venu, c’est très troublant. Je suis convaincue, que si le merveilleux travail de la conception s’accomplissait extérieurement, il ne se trouverait pas un être qui osât en arrêter l’évolution ; seulement, voilà… tu protèges l’éclosion des capucines sur ton balcon et tu me conseilles la délivrance.

— Ne pose donc pas à la victime.

— Soit ; ne discutons pas. Aussi bien, tu ne peux entendre la protestation mystérieuse qui monte en moi et amollit ma volonté. La forme humaine qui s’ébauche, seconde par seconde a certainement une raison de vivre qui s’exprime par un scrupule qu el le tait naître, et c’est comme une sorte de prière qui vient de loin, de très loin… et s’adresse à mon cœur.

— Tu es ridicule.

— Qu’importe, puisque j’accepte ta décision. Je peux bien déplorer qu’il nous faille refuser d’accueillir un enfant, alors que nous recueillerions une bête perdue.

— Je vois qu’il faut couper court à ton lyrisme. Va chez la Rhœa et dis lui que j’irai chez elle samedi à trois heures.

Elle s’y était rendue le lendemain et, voyant que la sage-femme le prenait de haut, elle accepta le marché.

— Je n’abuserai pas plus longtemps de vos instants, dit-elle, ce sera pour samedi trois heures.

— Bien, tout sera prêt.

Au jour fixé, M. Breton de l’Écluse grimpa quatre à quatre les deux étages de la matrone ; il avait le col relevé et le chapeau sur les yeux. Entré dans la salle d’opération, il avisa bien un rideau blanc tiré sur un réduit, mais toute sa méfiance fut annihilée par la terreur que lui inspirèrent les préparatifs médicaux. Très à son aise et même fort loquace, Rhœa donnait des renseignements, et prenait plaisir à semer la peur dans l’âme de ses complices.

Un stylet à la main, elle allait agir, quand, très naturellement, elle dit à l’époux :

— Voulez-vous tenir la main de votre femme, je vous prie ; elle pourra la serrer pendant la piqûre et dominer ainsi toute réaction nerveuse. Nous y sommes ? Allons-y.

À ce moment, un éclair de magnésium jaillit du côté du rideau, tandis que l’avorteuse ordonnait froidement :

— Pas un geste, il y va de sa vie !

M. Breton de l’Écluse comprit trop tard le piège dans lequel il était tombé, mais il ne broncha pas dans la crainte de faire estropier sa compagne. Cinq minutes plus tard, Mme Rhœa reprit :

— C’est fait. Vous pouvez emmener votre femme.

Mais il n’obéit pas sans exprimer son indignation. La malheureuse opérée, — déjà déprimée par l’opération, — défaillit en voyant son mari aux prises avec la rouée ; et, vraiment, le spectacle était hideux et honteux.

Des mots grossiers, des menaces, des ricanements débités à voix basse, et cette phrase qui revenait comme un leit-motiv :

— Il faudra me faire acquitter si jamais je suis pincée !

— Le flagrant délit sera pittoresque.

— Le cliché est certainement bon… Un exemplaire vous ferait-il plaisir ?…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La nuit qui suivit ce guet-apens fut très mouvementée et la bonne à tout faire de Rhœa ne dormit guère.

À huit heures, Sylvia Maingaud, blême et tenaillée par des douleurs innommables venait demander asile à l’avorteuse : une demi-heure plus tard, Jeanne Deckes effrayée par une hémorragie soudaine arriva pâle et défaite ; enfin, à 10 h. 1/2, Mme Breton de l’Écluse elle-même, ne voulant pas appeler un docteur et lui demander de soulager ses souffrances, sonna chez son ennemie.

Un médecin, — dont le silence était grassement payé, — fut appelé par la praticienne. Il fit une ligature à l’une, opéra le commencement d’infection de l’autre et assista à l’expulsion du fœtus de la troisième. Les patientes reposaient enfin dans une grande pièce qui contenait encore un lit vide, et le sommeil commençait son œuvre réparatrice quand la cloche tinta. La servante courut à sa chaîne et à ses verrous, et revint expliquer :

— C’est la sorcière. Madame !

Rhœa se rendit dans l’antichambre et rentra bientôt dans le dortoir de ses victimes.

— Déshabillez-vous, dit-elle à la nouvelle venue. Justement le docteur Horn pourra faire le nécessaire. Vous avez une chance !

— Je sais, dit l’autre ; j’ai l’étoile du Faucheur. Un secours me tombe toujours du ciel.

Rhœa ne pût s’empêcher de rire, et prit à part l’homme de science qui se brossait les mains dans une solution d’eucalyptol.

— Venez donc, je vous prie visiter la toquée qui se présente ; elle a voulu à toute force être délivrée parce que l’enfant qu elle portait allait naître sous le signe du scorpion, et que le petit eut été malheureux, paraît-il. Elle a préféré me donner vingt-cinq louis que de laisser s’accomplir le désastre.

— Une folle, alors ?

— Ma foi non ! mais elle a une conception rudement originale de la vie. J’ai posé un fouet de Neptune, et je crois à une complication. Voyez ce masque… Il n’est que temps d’intervenir.

L’aube filtrait sa lueur grise des jours d’hiver quand le couple d’assassins patentés traversa une dernière fois la pièce où les pauvres femmes geignaient douloureusement dans un demi-sommeil Le docteur serrait deux billets bleus dans un portefeuille et ses yeux cherchèrent ceux de Rhœa. D’un même regard, ils enveloppèrent leurs victimes et l’homme dit à mi-voix :

— Les imbéciles !

De la haine gloussa dans le gosier de la sage-femme ; et, en traversant l’antichambre, elle entrouvrit une porte. Là, dormaient à côté des berceaux très blancs, la fille entretenue, la femme d’officier et une femme du peuple qui en était à son cinquième petit.

— Les voilà, les imbéciles ! dit Rhœa.

Mais le médecin se découvrit et ses épaules se courbèrent sous le poids irrésistible d’un respect profond ; puis, il soupira :

— On ne peut pas tout corrompre !

Un quart d’heure après, il était assis au Capitole, entre deux basses prostituées qui cuvaient l’alcool absorbé pendant de longues heures et il commanda au garçon :

— Trois bocks bière de Munich ! Il fait soif, hein, les petites chattes ?

Les deux femmes ivres acquiescèrent d’un sourire ignoble, et pas un mot ne troubla plus le silence.

Des ronflements montaient du nez de la caissière, et d’une encoignure sombre où le plastron d’un serveur se soulevait régulièrement. Il était 6 heures du matin.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Quand une demi-heure après, le gérant de cet établissement de nuit vint secouer le Dr Horn, endormi à son tour, il l’entendit murmurer :

Françaises stériles ! Ordre de l’empereur.



CHAPITRE III


Trois jours après cette série à la noire qui avait rendu la Rhœa plus prudente dans ses manœuvres, les quatre femmes s’étaient familiarisées à leur voisinage.

Bien entendu, aucune d’elles n’avouait sa faute : les mots hémorrhagies et salpingite étaient les euphémismes quelles débitaient avec un aplomb déconcertant ; mais nulle n’était dupe de l’autre Seules, les véritables accouchées ne comprenaient rien à ces accidents ; et, pour consoler les malades, elles venaient poser gentiment leurs bébés sur leurs lits. Sylvia Maingaud défaillait presque, chaque fois qu elle posait ses lèvres sur les joues d’un enfant.

Madame Breton de l’Écluse, ne pouvait se consoler de n’avoir pas une chambre particulière, mais l’appartement de la sage-femme ne comprenait que ce dortoir et trois box installés dans la grande pièce des mères. Il lui fallut se résigner, ce qu’elle fit d’ailleurs de bonne grâce à cause de la tournure d’esprit de celle que la bonne avait appelée « la sorcière ».

Vraiment, cette jeune femme était désopilante. Elle souffrait infiniment ; mais une philosophie spéciale lui faisait prendre tous les maux en patience. D’une façon originale, elle essayait de faire des adeptes ; et, dès le matin qui suivit leur martyre, chacune des patientes eut sa raison de se réjouir.

— Consolez-vous, dit-elle à Sylvia Maingaud, vous êtes sous l’influence de la Lune ; vos douleurs vous inspireront de poétiques larmes, et, si vous les

mettez en vers, vous aurez du succès.

— Ah ! bah ! répondit Rhœa, qui procédait aux ablutions de Jeanne Deckes ; à quoi voyez-vous que la Lune a le droit de s’occuper d’une destinée ?

— Mais à tout, aux yeux, à la coloration des chairs, aux mains. Les « Lunes » ont beaucoup d’enfants !

De petites toux nerveuses lui répondirent ; et la matrone pour cacher la contusion du professeur de piano s’écria :

— Vous entendez, le 2 ! Quand vous vous marierez, il faudra éviter les salpingites, sinon l’astrologie ferait faillite.

— Et moi ? Madame, questionna Madame Breton de l’Écluse, très amusée, quelle étoile préside à ma vie ?

— Jupiter seul domine sur votre front et sur vos dents Madame. Donc, vous ne souffrirez pas longtemps ; il n’y a que dans le cycle de Mars que les Jupitériens sont cruellement atteints.

— Et à quelle époque est le… comment dites-vous… le cycle de Mars ?

— Ah ! vous avez le temps. Nous sommes en 1894 et il ne commencera qu’en 1910.

— Oserai-je vous demander si mon état va se prolonger ? plaisanta Jeanne Deckes.

— Je ne le pense pas, mais vous ôtes saturnienne et les tuiles pleuvront autour de vous. De temps en temps, vous en recevrez une qui vous blessera, mais pas sérieusement. Par contre, vous êtes née pour triompher dans les études sérieuses, les sciences vous attirent mais pas la maternité. Saturne dévorait ses propres enfants. Ne vous mariez donc pas, et vous serez célèbre, mais fuyez les marsiens.

— Et vous ? conclut la matrone en relevant les oreillers de la prophétesse, qu’est-ce que vous êtes ?

— Moi, mais vous le voyez, je suis Hermestique, c’est-à-dire que Mercure me donne Je goût de la Kabale. Comme dans vingt ans d’ici, il y aura la guerre et qu’un fils, né dans la période actuelle, a neuf chances sur dix de mourir de façon tragique, je bénis la chute qui a devancé le destin de l’enfant que je portais.

Les auditrices toussotèrent avec ensemble.

— Oui, reprit-elle ; quand Mars trônera, il n’y aura que les Vénusiens qui en réchapperont.

— La guerre ! ! elle surviendra certainement un jour puisqu’il faut reprendre l’Alsace et la Lorraine, mais je ne me figure pas ce que représente ce mot, dit Sylvia Maingaud.

— Avec tout cela, vous ne m’avez pas encore dit si l’avenir doit m’être favorable, railla la sage-femme.

— Vous ? oh ! vous ! vous connaîtrez ou la grande victoire ou l’extrême misère. Vous êtes la proie de trois forces qui se disputent votre âme ; et si Mars domine un jour la Venus négative de votre signe de nativité, vous passerez des heures tellement horribles que je ne veux même pas y arrêter ma pensée.

Rhœa sourit, incrédule, et passa dans la salle des mères.

À partir de ce moment, la conversation des délivrées prit un tour mi-comique et mi-tragique qui rompit toutes les glaces. La bizarre créature qui répondait au nom de Gilette Destange, et qui prétendait lire dans les astres comme on lit dans un catéchisme, rapprocha les distances en fournissant à ces dames le prétexte qui leur évita la divulgation de leur personnalité. Elles s’appelèrent Jupiter, Saturne, Hermès ou Clair de Lune, et cet anonymat leur permit de s’abandonner à de longues causeries. Elles ne manquèrent point de discuter avec animation les théories qui caractérisaient les tendances de l’époque.

Vingt-quatre fois depuis le deuil national, le temps avait passé l’éponge de son renouveau sur la tache de sang que la défaite aurait dû rendre indélébile. La terre fleurissait sur la tombe des héros vaincus, le ventre de Paris prenait sa revanche des heures de famine, et — pour excuser l’indifférence — on répétait en mezza-voce cette phrase célèbre :

— Pensons-y toujours, et n’en parlons jamais !

Cette recommandation de silence favorisait à merveille l’individualisme qui sévissait dans toutes les classes.

Des mots belliqueux eussent gêné, aussi la formule commode fut adoptée à V unanimité. Quand un maladroit osait se souvenir, on lui fermait la bouche d’un « chut » ! n’en parlons jamais !…

« Oui,… mais on n’y pensait jamais non plus».

D’ailleurs, dès 1871, les Français avaient agi comme agissent les héritiers d’une parente ruinée.

Après le désastre, ils s’étaient injuriés, entre tués, puis ils avaient payé les dettes de l’empire défunt. Ensuite, — pleins d’un beau zèle, — ils avaient tout démoli et tout reconstruit en France. Tout fut neuf. Les hommes politiques brillèrent du bel éclat de rouages à Fessai ; l’instruction obligatoire des femmes changea l’esprit du foyer ; et enfin le divorce brisa du même coup la chaîne conjugale et le frein de l’opinion, La polygamie occidentale aggrava son ridicule, en revendiquant le droit de crier tout haut son secret de polichinelle.

Au moment où les quatre coupables expiaient en des souffrances aiguës leur révolte contre la nature, la société s’agitait, énervée d’un vague malaise. Naturellement, les trois grands moteurs de l’opinion discutaient à perte de souffle sur les modifications apportées à la loi Naquet. Le Palais élargissait la plaie en y ajoutant commentaire sur commentaire ; né courtisan, le Monde fermait déjà les yeux ; seul le Clergé refusait obstinément de reconnaître aux amants le droit de changer de nid. Mais pendant que les hommes palabraient sons des formes littéraires ou casuistiques, les femmes songeaient.

On ne se méfia pas, hélas ! de la gravité de leurs réflexions et des résolutions quelles comportèrent. Elles n’avaient rien demandé, et on leur avait appris de force à lire et à penser. Une fois qu’elles eurent ouvert le livre de la science, le paradis do leur ignorance leur fut fermé, et elles surent que les mots : Liberté, Égalité, Fraternité ne pouvaient s’adapter à la politique des sens. Elles surent que la maternité lésait leur beauté, leur santé et leurs intérêts ; elles surent par expérience que dans le code, s’il y a l’esprit et la lettre, là plus qu’ailleurs, la lettre tue le faible, et l’esprit vivifie le fort. Alors, elles fouillèrent les bouquins de médecine et elles apprirent que la mer leur offre de modestes racines qui rendent les étreintes stériles ; elles connurent enfin les petits et les grands moyens de délester leurs flancs. Des scrupules les assaillirent d’abord et la peur réfréna leur phobie, mais cela dura peu. De même que les hommes, — lorsqu’ils sont entre eux, — se laissent aller à des considérations réalistes, de même, les femmes n’hésitent jamais entre elles, à se faire les confidences les plus graves et les plus intimes. Or, un conseil est vite jeté ; et l’on se passa la faiseuse d’anges, comme on se recommande la masseuse ou la manucure. Si un indiscret surprenait le crime et s’il criait son indignation, la femme lui imposait silence en lui disant :

— Mon Dieu ! je sais très bien que mon acte est répréhensible, mais vous conviendrez, n’est-ce pas, qu’avec le divorce, notre vieillesse est un problème difficile a résoudre, et que l’enfant le complique. De nos jours, l’homme est piqué de la tarentule de la retraite, et l’État s’évertue à en assurer une aux fonctionnaires, aux cheminots et aux ouvriers. Sa sollicitude est touchante. Mais malheureusement, elle néglige la retraite des mères, la seule pourtant qui soit véritablement sacrée. Alors, que voulez-vous… nous risquons notre vie pour diminuer une production qui ne nous est point payée. La division des lits nous contraint à la soustraction des berceaux ; pourquoi nous y obliger ? Nous ne demandions rien ! À ce pourquoi, les littérateurs répondirent que chacun devait vivre sa vie ; le Palais ricana. « Dura lex, sed lex » ; et les bourgeois, sans mot dire, rêvèrent de luxe et de luxure.

Mais chaque exemple fut une leçon, et l’épée de Damoclès du divorce pesa désormais sur toutes les caresses. Sous couleur d’hygiène, l’homme surveilla la bouilloire, et l’adultère lui-même changea d’heure et de menu. Le vin qui pétille ne fut plus offert à la Désirée. Le thé régna en maître dans les garçonnières, parce qu’il met élégamment à portée l’eau libératrice. Mari ou amant, chaque homme déviât un vigilant Hérode.

Malgré tant de soins, l’enfant se glissait encore en tapinois, et la maladroite, non contente d’être l’éternelle blessée, se faisait l’inutile martyre. Seule la Faculté pourrait évaluer le nombre de celles qui moururent au champ d’horreur de cette guerre contre la vie ; et seule aussi, elle pourrait conter de quels hurlements et de quelles tares on expie certaines manœuvres.

Celte évolution du plaisir, et cette révolution de l’amour était en pleine crise. Elle filtrait dans toutes les classes de la Société et les philosophes bavards s’étonnaient de la faillite des principes. Plus on facilitait les unions, moins il y avait d’enfants !…

C’était à n’y rien comprendre. La grève des ventres les laissait ahuris. Ils n’avaient pas plus compris l’origine de ce danger, qu’ils n’avaient saisi l’autre résultante du divorce.

On fit semblant de croire que la femme cherchait à égaler l’homme, alors qu’elle cherchait à égaliser leurs situations respectives. Jadis, elle s’occupait, ils ne la virent pas travailler, c’est-à-dire faire du rapport de son temps, la préoccupation suprême. Et, parce qu’il faut des lustres à la société pour manifester ses lésions, nul ne voulut ou ne sut parer à l’irréparable.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ces questions et d’autres analogues faisaient l’ordinaire thème des conversations des pensionnaires de Madame Rhœa ; et, comme il arrive dans ce genre d’officines mixtes où le crime et la vertu se confondent en une promiscuité curieuse, il advint qu’au bout de neuf jours, les mères sages et les mères folles étaient groupées amicalement autour d’une salamandre. Il faisait au dehors 5° au-dessous de zéro, et le crépuscule d’hiver enveloppait les choses et les gens de la lueur grise d’entre chien et loup. La Noël approchait et chacune des convalescentes méditait les yeux fixés sur le mica brillant.

De la pièce à côté, venait un léger relent de lait caillé ; de courts vagissements troublaient le silence, et des seins de nourrices engraissaient quelques bustes. Soudain, une bouffée d’air froid leur fit tourner ou lever la tête ; et une voix mâle les cloua sur place.

— Restez, restez assises, Mesdames, je viens me chauffer avec vous ; nous consulterons plus tard.

— Docteur, comme c’est aimable à vous de venir vous mêler à notre conservation ; elle languissait un peu, dit Madame Lartineau.

— Vous parliez de la nouvelle forme des corsets ou de la dernière coiffure ?

— La coquetterie ne tourmente pas les malades, docteur, mais vous allez arbitrer nos opinions en nous donnant la vôtre sur un sujet épineux, dit Madame Breton de l’Écluse, la voix un peu dolente : Une femme est-elle maîtresse de son corps ?

— Non, elle ne l’est que de son cœur, trancha brutalement l’arrivant.

— Oh ! protestèrent ensemble Jeanne Deckes, Rhœa et Sylvia Maingaud.

— Nul être vivant en société, n est maître de son corps et nul n’a le droit d’endommager ce capital social, reprit le médecin,

— Alors, vous n’admettez aucune exception, même pathologique, dit Sylvia Maingaud.

— Je les admets toutes, mais la ruche humaine ne peut récupérer chez les pervers la contribution qui lui est due.

— Mais ils sont irresponsables, docteur, c’est Vénus et Mercure en septième maison, qui causent tout le mal ! dit Mme Destange.

Tout le monde sourit de l’excuse kabalistique et Rhœa, l’œil moqueur, reprit, cynique :

— Ces dames ont aussi discuté du droit à l’avortement. Qu’en pensez-vous, docteur ?

Leurs regards se croisèrent, amusés.

— Quelle horreur ! fit Mme Lartineau ; quel crime affreux et combien je plains celles qui le commettent.

— D’où vous vient cette pitié, Madame ?

— De ce que, à mon avis, les malheureuses n’accompliraient pas leur forfait si elles étaient mieux instruites de ce qui se passe en elles. Si, au lieu de pâlir sur des programmes inutiles, on apprenait aux jeunes filles les admirables métamorphoses de l’être qu’elles rejettent dans les Limbes, elles seraient tellement émerveillées que l’opinion, la gêne et la souffrance ne compteraient plus pour elles.

— Vraiment, Madame, vous trouvez tant de charmes que cela dans cet état ? fit M. Horn, la lèvre dégoûtée.

— Il ne s’agit pas de charme, docteur, il s’agit d’une mission pour laquelle nous sommes créées. Le tort de l’éducation est de la rabaisser au rang de fonction.

— Mais, madame, quand l’enfant est conçu dans des conditions illégitimes, ne vaut-il pas mieux le supprimer que d’augmenter le nombre des bâtards ?

— Y a pas d’bâtards, dit la mère Rameau, qui prenait rarement la parole ; y a que des gosses !

— Et puis quoi ? Moïse, Jésus, Homère ne connurent pas leur père ; leur célébrité n’en a pas été diminuée pour cela, approuva le docteur en riant…

— Eh bien… admettez que la mère ait refusé de porter ces génies, reprit Mme Lartineau, concevez-vous l’histoire sans ces grandes figures ? Heureusement, malgré les lois de leur pays et quelle qu’ait été leur infortune, les mères ont laissé faire le ciel qui a toujours son but. Les débuts de l’homme dans notre sein sont assez précaires pour toucher notre pitié.

— Alors, madame, d’après vous, il faudrait montrer aux jeunes filles les planches illustrées de la maternité, dit Jeanne Deckes, sarcastique.

— Et pourquoi pas ! puisqu’elles doivent concevoir. Quand un homme veut être ingénieur, il étudie les machines, la géologie, etc… etc… La femme seule réapprend pas son métier. Ah ! si on lui mon- trait l’enfant croissant dans la prison d’une ellipse ; obligé déjà d’incliner ses épaules et son front, et vivant là, dans l’attitude de l’ange qui pense ou de celui qui pleure. Si la femme savait !… que de bêtises elle éviterait.

— Mais, après tout, l’humanité se fait en collaboration, et si l’homme ne fait pas son devoir ? Vous trouvez aussi qu’on n’a pas le droit de…

La voix rude et un peu éraillée de Mme Rameau interrompit la timide plaidoirie de Sylvia Maingand.

— Ben quoi ? Le coq détend-il les poussins ? Non, s’pas ? Eh bien ! la poule se débrouille tout de même. Et le chien ? Et le cheval ? s’occupent-ils de leur progéniture ?… Alors les femmes seraient plus bêtes que les bêtes ?

— L’oiseau apporte la becquée, chère Madame, rectifia Mme Breton de l’Écluse.

— Bravo ! voilà l’homme réhabilité !

— Hum ! plaisanta Jeanne Deckes ; il y a le coucou qui fait couver et nourrir ses petits par d’autres oiseaux !

— Non, il y a l’Amour ! avec ou sans mariage, reprit Mme Lartineau. Quand deux êtres s’aiment et qu’un jour la femme apporte à l’homme un enfant tiède et satiné, le père se recueille… Comment !… c’est cela que nos baisers ont animé, pense-t-il ?… Et, dès lors, ses caresses deviennent plus graves…

— Et plus rares ! fit Rhœa ricanante.

— Peut-être ! mais combien plus conscientes ! Il est de toute évidence qu’il ne comprend rien aux voluptés maternelles, à nos extases devant un bébé qui gazouille et gigotte. Mais survienne une alerte sérieuse, un accident ou une maladie, l’homme se sent accroché à cette vie en péril ; il sent gémir la part de lui que la mort menace ; et, pendant quelque temps, son cœur chante le même cantique que celui de la mère. Puis… la vie recommence. C’est si beau la vie !

— Ah ! par exemple, je vous arrête, protesta la Belleval dont le silence ne manquait pas de tact ; la vie est odieuse et j’ai parfois souhaité la mort. Du moins, tout finit là, le néant, comme ce doit être reposant.

— Le néant ! vous parlez de néant, vous qui avez eu trois petits, vous qui avez crié sous l’irrésistible poussée de l’infiniment petit devenu tellement grand qu’aucune volonté n’aurait pu le retenir dans vos lianes. Ce millionnième de virgule qui débarque un matin armé d’ongles tranchants et le crâne coiffé de cheveux ? Quels hymens l’ont créé ? Le néant n’existe pas.

— Je suis d’votre avis, Madame, je ne sais pas bien parler, mais quand j’ai vu, la première fois, mon aîné tout endormi et qui riait aux anges, j’ai senti qu’il y avait un autre inonde.

Le docteur rit à gorge déployée de cette méta- physique de femme du peuple ; et quand Gi ette Destange eut répliqué :

— Vous dites plus vrai que vous ne croyez. Notre âme a un père et une mère que la religion appelle nos anges gardiens ; ils profitent de 1 heure des rêves pour s’occuper de leurs enfants…

Il s’esclaffa. Pendant un moment, la plus franche gaieté fit une diversion aimable à la gravité du thème en discussion.

— Oh ! les femmes ! dit-il en se levant. Leur cœur a des raisons que ,1a raison ne comprend guère. Allons peser des poupées articulées !

Les mamans se pressèrent autour des berceaux et Rhœa monta le gaz allumé en veilleuse. Le poupon de la demi-mondaine, élevé au biberon, tardait à prendre la coloration nacrée des belles chairs qui s alimentent au sein. Cependant, il avait augmenté du poids voulu. La fille de la mère Hameau était magnifique et le fils de Madame Lartineau boxait de toutes ses menottes pour défendre la tranquillité de son repos. La maman, — dans un geste exquis de passion maternelle — serrait son enfant à deux mains, comme si un danger le menaçait ; et ses lèvres frôlaient au passage les petits doigts qui voulaient battre ou griffer.

— Bon pour le service ! dit en riant le docteur, après la pesée. La classe 1914 sera vigoureuse, mais bruyante si j’en juge par votre fils.

La jeune femme qui contemplait cette réduction d humanité toute rose et toute potelée ne se pressa pas de répondre. Soudain, — comme si tant de grâce et de pureté exaspéraient l’homme de science. — il ajouta, la voix haineuse :

— En voilà un qui a des chances de mourir à la guerre.

— Au champ d’honneur ! rectifia la maman.

— Dame ! puisque tout le monde est soldat.

À la volonté de Dieu, murmura la jeune mère en reposant son fils dans le berceau ; son père lui apprendra à bien mourir ; en attendant, je lui enseigne à vivre et vous voyez qu’il a des dispositions.

— Mâtin ! vous êtes patriote au moins ; pas d’inutile peur, pas de récrimination !

— Mais, Monsieur, la mort de nos fils est inscrite dans le cahier des charges que nous impose la société lorsqu’elle nous maria.

— Permettez-moi, Madame, de m’étonner, mais vous êtes bien respectueuse pour cette ogresse. La société ! Vous la maudirez sans vergogne le jour où elle vous demandera vos enfants !

— J’espère que j’aurai plus de force. À cause de la profession de mon mari, peut-être, l’idée du sacrifice m’est familière ; et, parce que je suis religieuse, le mot Patrie est l’égal de celui de Dieu dans ma conscience. Il se peut que je meure du désespoir de les perdre, mais puisque j’ai eu l’honneur de mettre au monde des Français, je veux être digne de cette noblesse.

— Celles qui raisonnent comme vous ne sont pas légion, Madame.

— Quelle erreur, Monsieur. Puisque nos hommes veulent porter des croix, nous savons bien qu’il nous faudra gravir leurs calvaires. Ces douleurs sont la fierté des femmes et des mères.

— Des mères romaines … et encore ! je me méfie de l’histoire.

La face contractée d’une étrange fureur, le docteur Horn ricanant, brusqua son départ et disparut. Dans le vestibule, il prit à parti Rhœa dont le silence l’agaçait depuis un moment.

— Il faut isoler cette enragée ; elle finirait par convaincre Malthus lui-même, dit-il.

Et il sortit.



CHAPITRE IV


« UN SCANDALE »


« Hier soir, le parquet s’est transporté 120, rue Notre-Dame-de-Lorette sur la plainte du sieur Bersang et y a procédé à l’arrestation de Madame Rhœa, notoire faiseuse d’anges. Par une malechance qui parut louche à la Faculté, trois femmes sont mortes chez elle cette semaine. On a saisi chez cette sage-femme un registre dont le relevé promet des coups de théâtre sensationnels. On parle de trois cents arrestations !

Cet entrefilet parut dans les grands journaux de Paris le matin du 15 septembre 1899, c’est-à-dire cinq ans après les événements relatés aux chapitres précédents. Inutile d ajouter que beaucoup de femmes n’achevèrent pas d’absorber leur chocolat, ce matin-là. Sylvia Maingaud, pâle et défaite, courut chez son ami qui fit immédiatement sa valise et partit deux heures après pour Sorrente, sans se soucier davantage de l’angoisse du professeur de piano. Jeanne Deckes qui exerçait depuis un an et s’était spécialisée dans les maladies du jeune âge, crut que le sol s’effondrait sous ses pas. Gilette Destange, fit îa révolution de son année astrale, et se mit bientôt à sourire. L’étoile royale du Lion était dans la maison des honneurs, donc, rien à craindre. Madame Breton de l’Écluse téléphona tout oppressée à son mari qui venait justement de lire quelques secondes plus tôt la menaçante nouvelle. Sa terreur se traduisait par une marche fébrile dans le spacieux bureau qu’il occupait depuis peu.

— Viens au ministère dès que tu seras habillée, dit-il.

Ce ne fut pas long.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Depuis un instant, le mari et la femme causaient à voix très basse, et le souffle haletant, quand l’huissier annonça le docteur Horn.

— Faites entrer ! décida M, Breton de l’Ecluse. Il vaut mieux s’entendre que se faire pendre, pensa-t-il.

Le docteur se présenta, s’assit dans un large fauteuil, contempla une, seconde la pâleur de son ex-cliente et cyniquement débuta :

— Je vois avec peine que votre santé n’est pas florissante, Madame ; vous êtes mal guérie des suites de votre couche ; cela se voit !

— Monsieur, trancha le chef de bureau, vous avez raison d’entrer dans le vif de la question tout de suite. Que venez-vous solliciter ?

— Le non-lieu de Mme Rhœa. Cette brave personne est victime de son cœur ; elle ne savait pas refuser…

— Et si je ne réussis pas ?…

— Ce sera fâcheux car le procureur — que je croyais un homme du monde — a forcé un secrétaire et pris dans un tiroir le cliché — très drôle ma foi — qui rappelle un incident de vos relations avec elle.

— La gueuse !

— Mme Rhœa est une amie qui m’est chère, Monsieur. Je vous serais obligé de respecter son malheur.

Ayant dit, il salua et sortit, laissant le couple effondré.

— Sauve-moi ! sauve-toi, cours, fais quelque chose ! va voir le préfet de police, dit à son mari Mme Breton de l’Écluse après un court silence. Il n’hésita point ; et pendant des heures il courut du quai des Orfèvres à ta place Beauvau et au Boulevard du Palais. Il rencontra d’autres maris, d’autres hommes influents, dont la bouche contractée exprimait la même angoisse que la sienne.

Ils se comprirent sans confidence ; et, pendant 48 heures, chacun mit en mouvement tout ce qu’il possédait de pouvoir et au pouvoir. Enfin, le surlendemain, les journalistes diminuèrent la grosseur des caractères de leur rubrique :

« UN SCANDALE »

On y lisait simplement :

« On a arrêté la nommée Julie Garette, couturière, rue Caulaincourt ; elle a avoué sa part de culpabilité dans l’affaire Rhœa ; une autre fille-mère, Marie Gilbert, cuisinière, rue Lepic, a été convaincue de tentative criminelle : elles sont sous les verrous. »

Pendant plusieurs semaines, un grand nombre de femmes connurent l’insomnie. Leur quotidien leur apporta enfin la bonne nouvelle.

« Mme Rhœa, la sage-femme qu’une calomnie avait conduite devant le juge d’instruction, vient de bénéficier d’un non-lieu éclatant. Julie Garette a été retenue parce qu’elle a été trouvée porteur d’une arme prohibée. Elle prétend qu’elle allait se suicider ; le tribunal appréciera. Quant à Marie Gilbert, les médecins ont reconnu que sa conformation l’obligeait à provoquer l’annulation de ses maternités. En somme, le scandale que nous avions supposé n’existait que dans l’esprit de ceux que la jalousie égarait. Mme Rhœa reprend la direction de sa clinique ».

La prévention de la sage-femme avait été de courte durée ; le procureur et le juge d’instruction débordés par Les démarches des intéressés purent mesurer la profondeur de l’abîme que découvrirait l’enquête. Ils ne tardèrent pas à céder aux pressions politiques. D’ailleurs, eux-mêmes étaient acquis à cette opinion que les femmes ont le droit de disposer de leur corps.

On avait convoqué les dames Lartineau, Belleval et Rameau, etc… etc… Elles se montrèrent sincèrement indignées de ce qu’elles croyaient une calomnie ; et la présence de leurs enfants toucha le juge. Il fit semblant de se laisser convaincre, et signa le non-lieu demandé, tout en accablant la criminelle de mots flagellants.

Rhœa, littéralement étourdie par sa chance, ne commença à y croire que lorsqu’elle se retrouva debout sur le trottoir de la Cité. Aussi n’osait elle avancer que d’une démarche hésitante. Une voiture la déposa bientôt chez elle, et ce lui fut une déception de ne trouver personne pour saluer son retour : la bonne clabaudait chez la crémière.

Elle parcourut sa maison vide, ses dortoirs déserts, et, malgré son cynisme, le dommage causé par son arrestation lui parut irrémédiable.

Elle allait pleurer quand retentit un impérieux coup de sonnette. Sans souci du protocole, elle courut ouvrir elle-même et retint un cri de joie.

— Vous ! oh ! que c’est gentil de venir. Je suis à bout de nerfs.

Le docteur Horn, très placide, ferma l’huis et entra sans façon. Il assujettit sou lorgnon, et, le mufle avancé répliqua :

— Vous m’attendiez bien un peu ?

— Oh ! je me sens tellement seule et abandonnée. Voyez ?…

D’un geste rageur, elle ouvrit les pièces vides et murmura :

— C’est fini maintenant !

— Au contraire, cela commence, mais cette fois, vous suivrez tous mes conseils. Sans les précautions que je vous ai fait prendre, vous étiez condamnée. Et d’abord, vérifiez si personne ne nous écoute.

— Ma bonne elle-même a déserté le logis.

— Bien ! alors entendez-moi. Jusqu’à présent vous avez pratiqué la sélection infantile de la façon la plus imprudente ; il faut changer votre manière, car ce scandale vous a légèrement dépréciée auprès des mères gigognes. À propos, savez-vous que Madame Lartineau et ses cinq garçons avaient fort belle allure. Dans le groupe, son mari déjà Capitaine, était très décoratif. Je n’en dirai pas autant du père Rameau ! quelle brute ! ses trois filles et son garçon ont tout de même attendri l’Inquisiteur.

— Oh ! celui-là, je le hais !

— Mettez-vous une bonne fois hors la loi.

— Comment ?

— En vous affiliant aux Tétraèdres.

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Je vous en ai déjà parlé, mais vous m’avez éconduit eu me disant votre horreur pour les sociétés secrètes.

— En effet, jusqu’à présent, la rancune que je garde à l’homme suffisait à tremper mon âme et à lui faire accomplir sa besogne. Mais ces quelques semaines passées à Saint-Lazare m’ont prouvé que l’homme est décidément plus fort que la haine ; je me suis sentie prise dans un étau dont un miracle seul m’a délivrée.

— Il n’y a pas de miracle, il y a une force : la nôtre.

— Mais qui êtes-vous à la fin ?

Le buste renversé dans un fauteuil et l’attitude solennelle, le docteur fit de la main un signe plein d’onction et répliqua :

— Je suis l’un des Sept !

— Comprend pas ! avoua Rhœa.

— Voici. Je viens de vous voir à l’œuvre. Je vous savais intelligente, mais j’ai apprécié votre calme et votre sang-froid ; je n’ai pu vous sauver que parce que vous aviez su ne pas vous perdre ; et ce fut un vrai tour de force. Donc vous êtes une recrue précieuse.

— Pardon, pardon… peut-être… quand j’aurais compris…

— Inutile de vous dérober, vous nous appartenez et je vous défie bien de nous échapper.

— Il ne faut pas à votre tour user de la menace, car en somme vous étiez presque aussi compromis que moi.

— Je le sais, mais nous sommes des complices et rien ne sert de ruser entre nous. Parlons net. Vous êtes au ban de la société.

— Encore une jolie combinaison, la société !

— Ce n’est ni vous ni moi qui l’avons inventée mais nous sommes tous deux obligés de courir les risques de ses lois ; il est donc prudent de prendre une assurance contre elle.

— La prime est-elle chère ?

— Pas trop, on ne demande en général aux « Tétraèdres » qu’une soumission complète aux ordres reçus. Je sais qu’on n’exigera de vous que l’exercice de votre profession philosophiquement comprise.

— Ce qui veut dire : Continuez.

— Voilà ! et, pour reconnaître votre participation au Grand Œuvre, vous serez notre protégée. Ne l’oubliez pas, nous sommes forts, nous serons les plus forts, nous serons plus forts que tout et que tous.

En prononçant ces mots le docteur s’était levé, le cou congestionné d’une émotion formidable et son poing fit trembler une table, vraiment on eut dit qu’il se dressait en maître de l’univers contre toute la terre soulevée. Peu à peu son souffle s’apaisa et la voix presque bonhomme il dit, prenant congé :

— Je viendrai demain vous chercher à deux heures. Il faut profiter de vos loisirs pour procéder à l’Initiation. Je répondrai de vous, ce qui abrégera les épreuves.

Rhœa fut sans voix pour protester. Le ton de son interlocuteur plus encore que celui du juge d instruction lui donnait la sensation d’une déchéance totale. Mais que faire contre un complice qui s’impose et qu’on ne choisit pas ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Elle achevait d épingler sa voilette quand le docteur se présenta.

— Il est deux heures, nous arriverons pour la fin du cours, ne vous étonnez de rien, dit-il.

L’auto qu’ils prirent mit plus de vingt-cinq minutes pour les conduire à Passy devant une luxueuse maison de la rue Mozart. Ils gravirent un bel escalier et firent résonner le timbre du troisième étage. Un valet de chambre les reçut, rangea sans bruit les parapluies, et, a pas feutrés, les dirigea vers le salon.

— Le brahmane Nida n’aime pas qu’on le dérange prévint-il.

— Je sais, je sais, dit le docteur à voix basse.

Et ils entrèrent dans un salon d’une banalité de décor assez accueillante.

Une quinzaine de femmes, des carnets de notes à la main, étaient tournées vers le Maître dans une attitude de disciples fervents. Leurs yeux mendiaient un regard, et leurs lèvres entr’ouvertes en une muette approbation semblaient se retenir de crier leur enthousiasme. Des figures géométriques — résolvant le problème théosophique de la leçon du jour — étaient tracées sur un tableau noir ; et, dans un coin, s’étalait le cadran astrologique d’un horoscope proposé. Le maître, gauchement installé dans un fauteuil, semblait un peu gêné de l’admiration ambiante, et parlait sans accent, bien qu’il se fit passer pour un prophète Indou. Sa voix était douce et prenante. Son corps d’homme — petit et mal proportionné — s’abritait dans une redingote et un pantalon sans élégance. Même, ô suprême faute de goût, il allongeait sans pudeur deux pieds rustiquement chaussés de deux bottines tellement basses que de ridicules chaussettes appelaient le sourire de l’observateur. La tête était d’une laideur asiatique. Il avait coupé ras ses cheveux noirs, drus et rudes et sa moustache inégale tombait sur une bouche large. Des dents claires, deux yeux foncés et autoritaires ; enfin, une peau de métis assez dorée complétait le visage du brahmane. À l’entrée du docteur Horn, il esquissa un salut dont le geste forma un sept, et l’arrivant répondit par le même mouvement. Rhœa fut tout oreilles.

— La science de Brahma, disait le professeur, veut le Progrès de l’humanité. Mais avant d’être des initiés, il vous faut apprendre la signification des nombres, la géométrie, la géologie, l’astrologie, et les signatures astrales. Moïse était un initié et Jésus le fut aussi : d’ailleurs, les tables de la loi sont écrites sur une figure qui le prouve. Voyons, Mademoiselle, avez-vous trouvé ce que représente le dessin dont je parle ?

— Il me semble que cela représente deux bornes de pierre, dit une bossue intimidée.

— Vous n’y êtes pas ; et vous, Mademoiselle ?

— J’ai trouvé, fit avec assurance une Américaine – si complètement laide que toute sa fortune n’avait pas pu lui amorcer un mari.

Un sourire passa dans l’auditoire.

— Dites avec confiance ! encouragea le Maître,

— Ce dessin représente un obus ouvert.

— Bravo ! bravo ! c’est cela ; vous avancez, Mademoiselle ; la loi doit s’appuyer sur la force et l’une ne peut vivre sans l’autre. L’obus était le secret de l’arche et c’est ainsi que Moïse put exterminer 14,000 ennemis en une heure.

— Mais alors, vous admettez la guerre comme une obligation divine ? dit une voix que Rhœa reconnut être celle de Gilette Destange.

— Certainement ! laissa tomber le maître.

Cette réponse fit courir un frisson dans la majorité féminine, car chacune des auditrices avait au cœur un fils, un frère, ou un amant dont il semblait qu’on décrétât la condamnation.

— Je vous l’ai dit, la mort n’existe pas.

— Pourquoi tuer ? fit plaintivement une femme enceinte.

— Parce que le sang est la Houille Rouge des civilisations, Brahma l’a dit. Pour se matérialiser, l’âme ne peut se passer de sang ; celui de la mère est l’hydromel de l’être qui s’incarne. Les peuples grandissent dans des bains de pourpre. L’histoire ne retient que le nom des grands bourreaux. Les civilisations malades se guérissent même parfois en raison directe des saignées qu’elles peuvent supporter.

— Mais puisque le sang est une matière si précieuse pour les âmes, pourquoi le répandre en des combats inhumains ?

— Dites plutôt surhumains. Je vous l’ai expliqué dans la formule géométrique de l’Être ; les corps suivent la ligne que leur trace l’esprit et le « point critique » de l’idéal est le sang. Mais nous n’en sommes pas là ; revenons à l’étude du ciel et vérifions l’horoscope de Madame Destange. Il était, je crois, sur la date de nativité de son fils cadet.

L’ancienne cliente de Rhœa s’avança tranquillement vers le tableau noir ; et, — pendant un quart d’heure, — on n’entendit que les mots : Vénus, Mercure, Mars couronné, Décan, etc., etc… De temps en temps, une voix se pâmait :

— C’est inouï !…

Quand la démonstration cabalistique fut achevée, le brahmane indiqua d’un signe que le cours était terminé ; et, tel un vol de moinelles, toutes les femmes l’entourèrent.

— Monsieur ! disait l’une, étrangement jolie, votre incantation est souveraine, le cœur qui s’en allait est revenu vers moi !

— Monsieur, j’ai compris le mystère des couleurs.

— Et moi, celui des sons !

Le pauvre conférencier cherchait visiblement à fuir, lorsqu’une silhouette massive parut sur le seuil. Toute vêtue de satin liberty jaune et voilée de tulle blanc, elle avança ; et cela fît s’éparpiller les néophytes.

— Chut ! dit une vieille Anglaise, voici la sœur du Maître en prêtresse indienne !

Avec la grâce d’un éléphant, l’énorme personne évolua au milieu de la pièce.

Je viens, laissa-t-elle tomber, de sauver une âme qui s’égarait. C’est un office bien pénible, car j’ai dû la faire souffrir.

Un malaise subit envahit les théosophes.

En un clin d’œil, il n’y eût plus dans le salon que le Maître, sa sœur, le Docteur Horn et Rhœa. Toutes les auditrices avaient redouté que quelque erreur leur fasse infliger un sauvetage spirituel.

Les deux hommes se serrèrent la main en silence, tout en observant un rite de pressions imperceptibles.

Les deux femmes s’examinèrent longuement.

— La voilà, dit simplement le docteur.

— Vous en répondez ?

— Sur le Progrès Universel.

— Quelle section ?

— Houille rouge.

— Conservation ?

— Non, destruction !

Le mastodonte en jaune tendit la main.

— Bravo ! Il n’y en aura jamais assez. Madame.

Rhœa n’osa refuser de laisser tomber ses doigts dans la large paume ouverte, mais son cœur se serra. Il lui semblait vivre un cauchemar. Elle aurait voulu crier, s’en aller, secouer le joug qui se posait sur sa volonté, mais clic demeura inerte et passive. Libérée par les hommes, elle se sentait à perpétuité la prisonnière du crime.

— Est-elle instruite des sept signes de supériorité ? dit la sœur en découvrant une pyramide juchée sur une sphère terrestre.

— Pas encore, je les lui apprendrai, dit M. Horn.

— Et vous croyez qu’on peut la recevoir quand même ?

— Elle est ma chose.

— C’est bien, veuillez prêter le serment, Madame ; là, étendez la main droite et lisez la formule. Elle est implacablement claire.

Les trois initiés, en une attitude de fanatiques sincères se redressèrent ; leurs masques étaient durs et sinistres, et, sans le crépuscule qui voilait d’ombre leurs visages, jamais Rhœa n’eût pu articuler le pacte proposé.

La voix blanche, elle lut :

« Moi, Rhœa, femme accoucheuse patentée, je consens dès aujourd’hui à exécuter sans discuter les ordres signés de chacun des Sept du Tétraèdre. Je sais que toute traîtrise ou tout refus de participation sera cruellement puni par les membres exécuteurs de l’Ordre ».

— C’est la mort, appuya la sœur du Brahmane.

La sage-femme, fatiguée de tout ce mystère, ne répondit que par un geste de lassitude.

Huit jours plus tard, les dortoirs du 120 de la rue Notre-Dame de Lorette étaient au complet. Un bel enfant dormait dans Tunique berceau qu’une mère balançait en chantant, et, dans les six autres lits, de pitoyables têtes de femmes se crispaient dans les affres de la douleur.

Pendant que ses victimes geignaient à qui mieux mieux, Rhœa, — croyant dominer la loi par l’infamie — se familiarisait avec les signes géométriques qui forment le Chiffre des Tétraèdres.

Un soir cependant, elle faillit crier d’horreur. Pendant des semaines, le docteur était venu patiemment lui dévoiler les significations du triangle. Il avait débuté par cette explication. « Le point, c’est l’énergie, la ligne de droite est la force, la ligne de gauche la lumière, la ligne du bas la société. » Or, ce point, quelques jours plus tard signifia Dieu, puis il s’appela Loi, et enfin, un beau soir, le complice brûla ses vaisseaux.

— Maintenant, fit-il, vous comprenez suffisamment les analogies. Le point pour nous : c’est le kaiser !



CHAPITRE V


L’affaire Dreyfus avait cessé d’exaspérer les relations entre amis.

La séparation de l’Église et de l’État — en vidant force monastères — avait apporté dans les appartements, un extravagant mélange de décor profane et religieux. Les saints expulsés de leurs niches voisinaient dans les ateliers ou les fumoirs, avec des singes modem style, et les madones les plus précieuses voyaient surgir l’électricité du sein des lys qui les couronnaient. Elles éclairaient ainsi les spectacles les plus inattendus. La mode plaçait les prie-Dieu gothiques à côté des pétrins dans les salles à manger et l’illogisme avait séduit Le goût français lorsque le « Coup d’Agadir » réveilla quelques sentinelles endormies.

Depuis plusieurs années, les idées subissaient en France l’intoxication de l’antimilitarisme. Cela montait lentement, lourdement, à la manière de l’acide carbonique qui empoisonne d’abord tout ce qui est bas. Le peuple — gavé de l’alcool électoral — trouvait dans les théories hervéistes l’occasion de proférer les menaces et les insultes qui plaisent à son ivresse.

Une torpeur dangereuse gagnait l’ardeur populaire, et le trois-six, — savamment additionné de mots creux, — paralysait tout désir de Revanche. Comme apothéose de cette sinistre comédie, le Palais de la Paix se dressait dans l’azur, engloutissant dans ses frais d’érection les millions des fanatiques de l’Utopie, si bien que les Ministères tombaient comme des pétales à chaque rafale venue de l’Est.

Le siège du bon sens était merveilleusement organisé, ce qui excuse un peu les fautes du passé.

Quand un décret lit dans le pays le vide immense des cloîtres déserts et des clochers muets, une puissance insinuante et irrésistible remplaça le mysticisme par le mystère. Il resta peu de fidèles, mais il y eut soudain beaucoup d’affiliés ; on fulmina contre les couvents et on exalta les couvents ; on rit de ceux qui se donnaient entre eux le litre de R. Pères, mais on s’appela « cher frère ».

Le maillet et le gong remplacèrent les cloches, les tabliers le surplis ; et les journaux publièrent avec emphase le nom des Vénérables les plus puissants. Cet instinct qui pousse les hommes à se réunir secrètement, gagna les femmes, qui eurent aussi leurs Loges, et se soumirent aux rites du symbolisme un peu comique dont les civilisations antérieures ont légué les traditions. D’ailleurs, si le Christianisme persécuté n’avait pas eu jadis l’attrait des réunions secrètes dans les Catacombes, il est probable qu’il n’aurait pas grossi si vite le chiffre de ses néophytes.

Les intelligences que ne retenait plus l’Eglise, et que l’ambition ne tenaillait pas, se parta- gèrent en tas de confréries théosophiques ; les Messies et les Prophètes prirent leur place au soleil ; et les arts, au milieu de ce chaos d’idéal s’affolèrent jusqu’au délire. Le pointillisme fut une des syncopes de la raison, et le cubisme prouva bien que tous ces pavés étaient jetés par des ours ; heureusement qu’ils ne tuèrent pas la fine mouche latine.

Tout en continuant ses ravages sur le iianc de la butte Montmartre, Rhœa, très surveillée par les Tétraèdres, familièrement appelés les « Jaunets » rendait tous les services que i’bn exigeait d’elle. Après quelques timides essais de révolte, elle avait compris quelle était l’instrument dune bande panger-maniste, dont le but était la désagrégation sociale. L’espionnage n’étant pas du ressort de la section dite : Houille rouge, l’avorteuse ne comprenait pas toujours la portée des actes qu’on lui faisait accomplir, et se demandait même parfois, si le soi-disant Brahmane, ingénieur, n’était pas atteint d’une douce monomanie.

Quand donc, le coup d’Agadir vint rappeler aux hommes que l’honneur national pouvait exiger leurs vies, tout ce qui touche aux rouages de la guerre s’anima d’une activité éphémère. La Croix Rouge crut devoir s’assembler en réunions extraordinaires, et battre le rappel des cotisations ; on fit le recensement des forces et l’on s’agita éperdument.

Un matin, le docteur Horn vint, sans être appelé, chez Rhœa.

— Êtes-vous de la Croix-Rouge ? dit-il sans préambule en posant son feutre sur la table.

— Non. À quoi bon ?

— Il faut sans retard en faire partie et même y devenir une autorité. Vos diplômes vous permettent d’être infirmière-major, cela suffira pour commencer, mais faites diligence.

— C’est si urgent que cela ?

— Pour ma part, je ne le crois pas très urgent, mais mon collègue du secteur cinq exige que nous prenions position dans ce centre.

— Je ne sais comment y arriver. Je crains que ma fâcheuse réputation ne me lasse éconduire.

— Vous retrouverez bien par là quelque cliente que vous saurez faire agir ; les souvenirs sont si puissants quand on les évoque à propos. Voici une liste des gros bonnets — ou des grands chapeaux, comme vous voudrez ; — il y a réunion plénière dans quatre jours. Vous nous ferez un rapport aussitôt que possible. À bientôt ! Pas d’anicroches ici ? Non ? Au revoir.

Restée seule, Rhœa consulta le papier que le docteur lui avait remis et bientôt elle découvrit des noms qui lui étaient connus. Deux surtout retinrent son attention. Mme Breton de l’Écluse était vice-présidente honoraire d’une des œuvres et Jeanne Deckes se dressait en évidence comme doctoresse d un hôpital permanent. Ce fut là qu’elle frappa d’abord.

Certes, l’accueil de l’ancienne étudiante fut glacial ; mais elle promit d’appuyer son ancienne complice et en parla ce jour même à Mine Breton de l’Écluse. Toutes deux se comprirent du regard et cédèrent très vite. Mme Lartineau, qui remplissait les fonctions de secrétaire, et que le hasard fit entrer pendant la conversation, accepta la candidature avec enthousiasme. Son mari était commandant à cette époque.

— Sa compétence est indiscutable en matière de soins, dirent-elles ensemble.

Quelques semaines plus tard, toutes les formalités étaient remplies. Rhœa s’était donnée la peine de passer les examens nécessaires ; et, lestée de diplômes en bonne et due forme, elle reçut le titre et les insignes d’infirmière-major. Cependant, le péril semblait moins imminent et l’horizon politique se rassérénait.

Dans les allées et venues qu’elle avait effectuées dans les bureaux, la sage-femme avait rencontré Gilette Destange qui venait faire acte de présence comme simple infirmière, et elle avait croisé — sans la reconnaître — Sylvia Maingaud, magnifiquement belle dans l’épanouissement de sa 35 e année. Elles dressèrent l’oreille en entendant le son de leurs voix, se retournèrent en même temps, et Rhœa sourit de toutes ses canines en voyant blêmir son ancienne cliente. Elle eût tôt fait de la rejoindre au départ.

— Eh mais, je ne me trompe pas, nous avons eu l’occasion de nous rencontrer, n’est-ce pas, Madame ? dit l’avorteuse de sa voix la plus incisive.

— En effet, répondit plaintivement Sylvia.

— Les élèves abondent ?

— Oui, je suis contente.

— Et le cœur ? railla férocement la première,

— Je suis mariée ! trancha le professeur de piano.

— Ah ! bah ! et vous avez beaucoup d’enfants ?

— Deux ! une fille et un garçon.

— Vraiment ! et vous n’avez pas songé à moi… c’est de l’ingratitude,

— Que voulez-vous, l’ami que j’aimais a eu peur des responsabilités lors de notre… villégiature ; il est resté en Italie fort longtemps et j’ai rencontré un homme très bon qui a fait son devoir. Le mien était tout tracé.

— Le passé ne vous gène pas ?

— Du tout !… Il le connaît.

— Tout entier ?

— Tout entier ! Nous avons pleuré ensemble, et malheur aujourd’hui à qui se souviendrait !

Le buste droit, le regard haut et clair, la timide abandonnée de jadis se dressait devant Rhœa avec la conscience de s’être réhabilitée par deux maternités. Ce fut la sage-femme qui baissa les yeux et s’en courut vers le crime en murmurant des grossièretés, exutoires des âmes basses que l’on flagelle. Comme elle marchait vite et le front baissé, elle heurta le docteur Horn sur le boulevard.

— Hé la ! hé la ! qu’est-ce qu’il y a…

Il apprit la cause de la méchante humeur de sa complice.

— Bah ! nous ne pouvons tout supprimer, mais notre œuvre étend bien partout ses ventouses, et la civilisation latine devient exsangue. Pour vous consoler, venez avec moi au Salon… et vous rentrerez avec le sourire.

Sans souci du décorum, dont il se départait rarement, le docteur prit affectueusement le bras de Rhœa ; et, l’œil pétillant, il laissa cyniquement éclater sa joie.

— Allons, ma chère ; regardez donc la vie avec les yeux ouverts, voyez ce que la couture fait des femmes sur notre ordre.

En cette année, l’entrave sévissait avec le ridicule que l’on n’a pas oublié.

— C’est le premier pas. On avait trop négligé l’appoint de la coquetterie de la femme. Quand l’œil du mâle se complait dans une ligne, la femelle l’exagère d’elle-même pour exaspérer le désir dont dépend son état de mineure légale. Donc, vous le voyez, le ventre rentre, les hanches se resserrent et nous arrivons insensiblement à gêner toutes les fonctions de l’être féminin. Celui-ci, anémié, décolleté du haut et du bas sera médicalement en état de réceptivité microbienne, et perpétuellement en butte aux outrages du temps.

— Peut-être que son bon sens ne vous permettra pas la réalisation de ces projets.

— Allons donc ! toute la grande couture nous appartient. Les journaux de mode, dans une proportion de 70 p. 100 sont dessinés et imprimés à Berlin. Le chic ! ce fameux chic dont Paris est si lier, c’est nous qui l’imposons et qui le commanditons. 11 y a beaucoup de naturalisés suisses qui manient le crayon et le ciseau.

— Oui, mais ce sont les parisiennes qui incarnent la grâce.

— Elles seules, en effet, ont la sottise de martyriser leur corps pour l’assouplir et varier leurs attraits. Ah ! les femmes françaises, voilà notre ennemie. On sent de vagues velléités d’émancipation dans leurs rangs. Le sport, l’hygiène leur donnent de nouvelles forces ; et si elles s’avisaient de nous découvrir, ce serait la débâcle. Mais je suis tranquille, la dépopulation s’aggrave et déjà nos statistiques nous prouvent que 30 p. 100 de vos confrères travaillent dans le sens que nous désirons. La dernière réunion des Sept a été particulièrement favorable et nous avons reçu des encouragements du Grand Point.

— Mais pourquoi m’amenez-vous au Salon, fit Rhœa que son affiliation condamnait à l’infamie, mais que ces théories ne séduisaient point.

— Parions que vous ne le trouverez pas toute seule. Ah ! Française, Française !… vous ne saurez jamais déduire la Vérité du Symbole.

Pendant plus d’une heure, le docteur et la sage-femme passèrent devant les étranges compositions qui faisaient le succès du Salon d’automne. Du talent, beaucoup de talent émanait de la majorité des toiles, et cependant, une impression de malaise envahissait les visiteurs. Gomme leurs voisins, ils admirèrent, sourirent et chuchotèrent devant les audaces des écoles excentriques, puis ils s’égarèrent dans l’exposition du mobilier.

— Eh bien ! l’avez-vous touché du doigt notre succès dans la Houille Bleue, c’est-à-dire dans les arts !

— Je vous avoue que je n’y ai vu qu’un succès de ridicule.

— Ça, c’est l’à-côté et l’humour de la question. Mais, dans toute celte peinture socialiste, ne l’avez-vous pas remaqué : « Il n’y a plus d’enfants ! »

— Tiens, c’est vrai !

— Ma chère, toute forme d’art se rapporte à un état d’âme de l’humanité ; le délire ou le réalisme des pinceaux traduit l’inquiétude du for intérieur national.

— Comprends pas !

— Le doute religieux qui a pénétré toutes les couches sociales a figé vos aspirations. Vous attendez quelque chose. Quoi ? Vous ne le savez pas, mais vous espérez un prodige qui tarde à se produire.

— Ce prodige pourrait être une catastrophe.

— Pour vous, mais pour d’autres, ce sera le Prodige. Eu attendant, vous immobilisez des fleurs sur vos tentures dans la sentimentale attitude des fleurettes desséchées et flétries entre deux feuillets. De temps en temps, on mêle la femme à la flore hiératique, mais quelle femme !… laissez- moi rire !

— C’est possible, on abuse un peu de la Vierge.

— Oh ! on peut en abuser, car cette vierge n’est ni folle, ni sage ; une vierge qu’aucun Esprit Saint ne rendra mère, parce qu elle n’a de la femme que le profil. Voyez ces seins ? Ils sont tellement méditatifs qu’ils sont rentrés en eux-mêmes pour n’en jamais sortir ; et le reste du corps se perd dans un fouillis.

— Chaque époque eut son type de Vierge.

– Je crois bien ; ainsi celle de Raphaël est de la plus encourageante candeur.

— Et celle de Michel Ange ?

— Elle a dû culbuter le diable avec ses muscles énormes.

— Que dites-vous de celle de Rubens ?

— Oh ! lui, il les a drapées avec une ampleur qui laisse place à toutes les fécondités. D’ailleurs, tous ces peintres ont peint leurs vierges avec un cortège d’enfants. L’Église qui glorifia la maternité presque à l’égal de la déité, inventa les anges pour escorter ses saintes , et l’art profane a multiplié les amours, qui ne sont en somme que des chérubins laïques. Les enfants, jusqu à la révolution, — peuplèrent les loyers, les temples et les rêves galants. Maintenant… Ah ! ah ! vous voyez bien que ça y est !

— ???

— Ils ne sont même plus décoratifs !

Une gaîté d’ogre repu secoua les épaules du docteur Horn ; et Rhœa baissa la tête sous le regard de blâme que provoquait ce rire chez les passants de bonne éducation.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Comme elle rentrait rue Notre-Dame de Lorette, par le métro, elle se trouva bousculée par une petite bonne femme élégante et pressée.

— Oh ! pardon ?… Mais… comment, vous ? Que je suis aise !

C’était Gilette Destange que l’âge n’avait pas assagie et qui trottait le nez au vent.

— Que devenez-vous, charmante théosophe ?

— Oh ! mon Dieu, je m’efforce d’arrêter la cruauté du temps. Je travaille.

— Suivez-vous toujours les leçons du Brahmane ?

— Non… Je ne sais quelle voix intérieure me crie de le fuir. Il est pourtant bien intéressant.

— Et l’astrologie ?

— Je la pioche ; malheureusement, je ne sais presque rien, et malgré mon désir d’apprendre, je n’ose me laisser aller dans les griffes de cette bande. Je sens flotter tout autour de ces gens une atmosphère d’escroquerie et d’aventure. J’ai peur.

— Avez-vous consulté le ciel et aurons-nous la guerre ? dit en riant la sage-femme.

— Certainement, dit Gilette. Le cycle de Mars est commencé et pendant trente ans, la guerre sévira sur le monde entier ; elle ira de l’Orient à l’Occident, et nul continent n’en sera excepté.

— Ah ! bah ! et pouvez-vous préciser l’époque de celle qui atteindra la France ?

— Je ne suis pas très calée, mais ce sera entre 13 et 14. Le soleil évoluera trois fois pendant l’hécatombe.

— Taisez-vous, ce serait trop horrible. Nul n’osera déchaîner un tel fléau,

— Mais il éclaterait tout seul. Mars a la propriété de faire naître une fermentation homicide dans les cerveaux, cela est indispensable pour équilibrer l’espèce. Mars est à l’homme ce que Sirius est aux abeilles et aux fourmis. Les abeilles tuent leurs mâles, les fourmis envoient leurs guerriers en campagne dès que Sirius monte au Zénith et l’homme s’entre-tue irrésistiblement, sans cela la terre serait obligée d’être submergée à nouveau.

À ces mots, Rhœa se demanda si son interlocutrice n’était pas folle ; elle La contempla d’un regard de pitié, mais la <t sorcière » éclata de rire.

— Mais non, rassurez-vous, dit-elle, j’ai toute ma raison, et la légende est là pour appuyer mes dires. L’homme, dès qu’il a des ailes, trouble l’épiderme de la terre qui est l’atmosphère.

Pendant ce dialogue, les deux femmes avaient accompli leur trajet et L’église Notre-Dame de Lorette se dressait maintenant à leur gauche.

— Alors, l’aviateur, c’est l’ennemi, conclut Rhœa acceptant le tour badin delà conversation.

— Oui, les ailes, voilà le commencement de la fin, car nous sommes un des microbes qui évoluent entre terre et air. On l’oublie toujours cet air ; c’est pourtant là-haut qu’on est seulement sur la Terre. Dieu chassa Lucifer !… mais les temps ne sont pas révolus.

— Heureusement ! car si les hommes pâtissent de Mars, nous, femmes, nous n’échapperions pas au déluge.

— Ne riez pas ; l’heure est grave, madame Rhœa ; la guerre sera inimaginablement cruelle, car le Kaiser est un Initié, et il attendra que Venus soit en éclipse sur Jupiter.

— Ce qui met la guerre au mois de :

— Du 15 août au 20 septembre. S’il réussit entre ces deux dates, nous sommes perdus ; si non… nous pourrons lutter.

Les deux femmes se serrèrent la main ; et, sans qu’elle put s’en défendre, Rhœa sentit une angoisse la tenailler.

— Si elle n’était pas folle ! murmura-t-elle, en regardant s’éloigner Gilette Destange.

Une main pesa sur son épaule, et l’indigne créature tressaillit de la peur des grands coupables.

— C’est encore moi ! fit le docteur Horn qui suivait les promeneuses depuis un instant. J’ai rencontré le tétraèdre V, et il m’a chargé de vous transmettre cet ordre.

Un court instant, ils se parlèrent bas ; et, bien qu elle connut l’inanité d’une protestation, Rhœa, que l’astrologue avait troublée, risqua un

— Mais…

— Chut ! Nietzsche l’a dit :« Rien n’est dangereux pour les forts que le scrupule ».



CHAPITRE VI


« Demandez la Presse ! La Presse ! Assassinat de l’Archiduc et de l’Archiduchesse d’Autriche ! Demandez la Presse ! »

Une nuée de crieurs s’éparpillait sur les boulevards et les avenues de Paris, le soir du 29 juin 1914. Les voix éraillées s’égosillaient et s’essoufflaient à qui mieux mieux ; car les camelots savent que plus ils vont vite, plus l’acheteur se hâte de tirer sa monnaie pour les happer au passage. Les feuilles du soir s’enlevèrent comme si l’aquilon lui-même les eut emportées, et tous les hommes causèrent gravement par les rues et dans les cafés.

On avait assassiné déjà bien des personnages, mais cet attentat sentait la poudre. Les rodomontades allemandes étaient montées dernièrement à un diapason d’impertinence telle, que l’agacement gagnait les Français, même les plus pacifistes. Par téléphone, les Tétraèdres furent convoqués à Passy, mais Rhœa n’y put arriver qu’à dix heures du soir : une de ses délivrées avait une hémorragie.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu à mon appel, dit-elle au docteur Horn ? La petite blonde a failli me passer entre les doigts.

— C’est cela qui m’est égal, aujourd’hui. Le tocsin sonne en Europe et la mort d’une femme m’indiffère.

— Chut ! fit d’une voix profonde la sœur de Nida le brahmane. Je crois que maintenant, nous pouvons causer. En ma qualité de chef — ou prêtresse de la Houille rouge, — voici les instructions que comportent les événements. L’assassinat de Ferdinand et de l’Archiduchesse est certainement l’étincelle attendue du grand incendie européen. Nous l’avons suffisamment préparé pour que nous nous réjouissions de ces premiers crépitements. Salut au Point ! N’oubliez pas que le sang est le sublime levier des civilisations et que vous devez endurcir vos nerfs, car il va couler en une splendide saignée. La terre s’abreuvera de pourpre, et la victoire volera sur des abîmes que les cadavres auront comblés. Que l’horreur n’amollise par vos derniers efforts et que chacun de nous concoure à l’apothéose Impériale ; ainsi le veut la destinée. Nous avons tous juré sur le Progrès universel, et lui seul est le but de notre œuvre ; nous sommes les pionniers de la Sublime Race. Je vais remettre à chacun de vous un pli cacheté, vous ne l’ouvrirez que sur Le mot de passe du Spectre Solaire. Nous allons faire une répétition. Voyons, vous. Madame, si je vous téléphone : « Bleu ! » que répondrez-vous ?

— Je dirai : Arts !

— Très bien, et vous décachèterez Le pli et vous obéirez. Et vous, Monsieur, quand on vous appellera : violet !

— Je répliquerai : Religion !

— Et à Jaune ?

— Science !

— Et à Rouge ?

— Guerre !

— Et Blanc ?

— Justice ! ou Droit !

— Noir ?

— Industrie !

— L’épreuve semble prouver que vous êtes prêts, le signal ne saurait tarder ; que tous ici se rendent libres, fassent l’abandon de leurs intérêts et que la mort châtie les traîtres ou les maladroits.

Dans un silence angoissé, les assistants de cette réunion reçurent une enveloppe à l’allure benoîte et honnête. Jaune et simple, elle déguisait à merveille le crime qu elle révélait ; et si quelque profane l’eût ouverte il aurait cru trouver un exercice de géométrie élémentaire. Des triangles, des losanges et des cercles se suivaient et s’enchevêtraient sans grand soin ; la science et la kabale fournissaient tour à tour les éléments du Chiffre des Tétraèdres.

Rentrée chez elle, vers la minuit, Rhœa tomba comme une masse dans un fauteuil. Il allait donc falloir exécuter le pacte honteux ; et quelle que fut sa déchéance, le dégoût d’elle-même l’envahit. À cause d’une plainte qui monta du dortoir le plus proche, elle se leva, par habitude professionnelle, et ses yeux tombèrent alors sur une glace. Elle s’y reflétait affreusement pâle, et la voilette à la mode quelle portait plaquait des ombres suspectes sur ses traits brusquement vieillis. Elle ôta son chapeau et voulut serrer le tulle dans un tiroir, un bout de carton s’accrocha dans le fin réseau de soie. Elle attira machinalement ainsi une photographie qui la fit tressaillir.

— Lui, fit-elle à mi-voix. Lui ! l’homme que j’ai aimé, qui m’a trompée, et dont j’ai cru me venger. Il devait en effet me hanter à cette minute !

Longtemps, elle songea, le menton dans la paume de sa main droite, et le bras gauche pendant, comme alourdi par le poids de cette image d’homme. Puis, des jours passèrent.

Juillet vidait les quartiers riches, de ses hôtes accoutumés. Élégants et élégantes s’acheminaient à grand fracas de trompe et de sirène vers les plages et les stations thermales. Les scènes avaient éteint leurs herses, parce que les nudités eu vogue s’étalaient devant des rampes de province, et, — dans un tourbillon de luxe et d’optimisme, — chacun repoussait le terrible calice que présentait sans trêve la politique balkanique.

Le 31 juillet, Rbœa répondit elle-même à l’impérieuse sonnerie du téléphone.

— Qui est à l’appareil ? lui dît-on.

— Moi-même.

— Violet ?

— Religion.

— Jaune ?

— Science.

— Noir ?

— Industrie.

— Bien ! que le Progrès universel s’accomplisse !

Et le silence fut.

Le cœur battant à se rompre la sage-femme alla chercher l’enveloppe jaune, l’ouvrit et déchiffra :

« Guerre déclarée, se porter vers la Belgique et transmettre tous renseignements que votre rang dans la Croix Rouge vous fera surprendre. Si un doute se produisait sur votre rôle, crier à n’importe quel officier allemand : « Tetra ! » en portant l’index au milieu du front ! ».

— Je n’ai qu’à me suicider ou à déserter, pensa-t-elle ; de toute façon, ce sera la mort sans le sacrilège.

Mais le docteur Horn survint trop tôt, et l’espionne, deux jours après, fut la première à poser sur sa poitrine et sur son front la croix-rouge de l’humaine pitié. Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/101 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/102 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/103 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/104 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/105 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/106 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/107 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/108 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/109 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/110 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/111 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/112 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/113 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/114 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/115 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/116 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/117 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/118 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/119 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/120 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/121 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/122 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/123 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/124 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/125 Page:Dulac - La Houille rouge.pdf/126 Page:Dulac - 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Dans toute guerre, les mères sont les pitoyables épaves de la gloire ; il leur faut pleurer sur les enfants qu’on leur tue et sur ceux qu’on leur impose.

— Il n’est pas d’homme qui supportera quotidiennement la vue du parasite, décréta un embusqué.

— Ce parasite paiera des impôts, sera soldat dès sa majorité, et l’homme, qui le répudie aujourd’hui, admettra pourtant que sa vieillesse soit défendue par lui. D’ailleurs, l’abandon des innocents ne résoudrait pas le problème sentimental créé par la longueur des hostilités. Les mères ont eu le temps d’aimer les Campagneaux. Que fera-t-on contre cette tendresse ? Où donc est-elle la femme qui n’a point déjà caressé, embrassé son petit ?

— Enfin, que concluez-vous ? claironna un vieil industriel qui, depuis un an, portait sa moustache à la Joffre.

— Je ne me dérobe pas à cette tâche délicate et je me résume. Depuis trop longtemps, les faiseuses d’anges, l’amour du luxe, la sottise des modes et maintenant le canon, ont anémié notre Race. Eh bien, qu’il soit fait à tous les Campagneaux et à toutes les Campagnelles de cette guerre le même sort sans distinction d’origine, parce que toute unité nouvelle est, en ce moment, un bienfait. Le Nombre seul peut sauver notre avenir ; mais il faut que ce nombre soit béni et non pas maudit. La supériorité latine encadrera les défaillances étrangères et la vanité des sens s’inclinera dans la grave question de vie ou de mort de notre pays. Je viens de là-bas, moi !… J’y ai vu grouiller le Nombre hostile, je l’ai vu défiler au pas de parade, j’ai vu les innombrables cheminées d’usines qui attestent l’industrie de cette foule, et je vous supplie de sauver la France. S’il fallut une pucelle pour délivrer un Roi, il faut des mères pour sauver une République. Les hommes ont donné leur sang, donnons le nôtre : Donnons-le sans souci des traditions. Que soient flétries désormais les tantes ridiculement vierges et les sœurs mystiquement réservées. Plus de mains croisées sur des bustes plats, plus d’égoïstes vertus grassouillettes et gourmandes. Que toutes les femmes enfantent dans la douleur, comme sont morts nos héros des tranchées.

— Créer, passe encore, mais… nourrir ? insinua un vieux beau.

— La femme sait bien, Monsieur, que l’instruction obligatoire l’a conduite au travail encore plus obligatoire. Rémunérez donc son travail de telle sorte qu’elle puisse supporter les chômages de ses maternités et que l’État convienne enfin qu’un berceau coûte moins cher qu’une tombe. Il a trouvé des milliards pour l’Immolation, qu’il cherche quelques millions pour la Résurrection. Et s’il ne fait pas son devoir, faites-le vôtre quand même, mesdames !

Je n’ai plus que peu de temps à vivre et je voudrais avant de partir, confier mon fils — et les parias ses frères — au cœur de toutes les femmes de France. Je vous adjure de faire trêve à l’égoïsme du passé. Vous avez pleuré, vous avez tremblé, vous ne pouvez pas ne pas avoir compris la leçon de l’heure. Organisez — quelles que soient les résistances que vous rencontrerez — l’élevage gratuit de l’enfance jusqu’à l’école, et de l’école jusqu’au Travail. J’affirme qu’il y aura des maternités généreuses si la mère remonte sur le piédestal dont on l’a renversée. Que l’Opinion poursuive mieux que les tribunaux les matrones complaisantes et criminelles, et que soient mises au plus tôt en commun les charges et les gardes du jeune âge. Mais que, sous aucun prétexte, la mère ne puisse ou ne doive perdre contact avec son enfant ; qu’elle ait tout loisir de le voir, de l’aimer et d’en être aimée.

Ressaisissons-nous !… Mettons la Vie en balance avec la Mort. Pour une caserne qui s’élève, bâtissons trois crèches ! Que la berceuse soit la Marseillaise du foyer : formons les bataillons des futures épopées !

Enfin, mesdames, que l’adoption des Campagneaux et des campagnelles soit le prélude d’une ère de fécondité : Proclamez les droits de l’Enfant en défendant ceux de ces déshérités. Femmes de France prenez pour devise, ces mots prometteurs d’hommes et de victoires :

De la poudre et du lait !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Cette péroraison souleva quelques applaudissements discrets, et Jeanne Deckes, vaincue par la fatigue et l’exaltation, s’affaissa prise d’une quinte de toux affreuse. Christian — apeuré par le bruit — se mit à pleurer, et ses cris d’effroi dominèrent longtemps le tumulte de la sortie.

— Quelle femme étrange ! disait-on de tous côtés.

— Nul n’est prophète en son pays ! murmura Daniel Destange, pendant que Gilette et Sylvia dirent ensemble, en baissant la voix :

— Elle a raison, plus de Rhœa !

— Pourquoi pas ? songeait madame Lartineau.

— De la poudre et du lait ! ! ! bougonnait le docteur Horn ; … si nous voulons bien le permettre ! Nos soldats seront à Paris avant que soit construite la première crèche !

Tout en martelant l’asphalte à coups de canne rageurs, le Docteur se dirigea vers Passy, Il arriva chez les Tétraèdres dans un état de colère si intense qu’il négligea les rites d’accueil et s’écria dès l’entrée:

— Savez-vous la devise qu’on propose aux Françaises ?

— « Cotillon simple et souliers plats ! » railla une affiliée.

— Non !… De la poudre et du lait.

Tous les sourires se figèrent. Il sembla qu’un danger émanât de ces six mots. Après un silence, le Chef Suprême qui s’était recueilli déclara :

— Bah ! nous sommes en France… Rions très fort et Jeanne JDeckes passera pour folle.

— De la poudre !!!! et du lait !!!! Veillons, messieurs, dit le docteur. Depuis la bataille de la Marne, il faut s’attendre à tout.

Odette DULAC.


FIN




sorti des presses


de la Maison FIGUIÈRE et Cie


le 15 avril 1916



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